Les Altérations de la personnalité (Binet)/10

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Félix Alcan (p. 140-169).


CHAPITRE VI


LES ACTIONS VOLONTAIRES ET INCONSCIENTES

I. Les relations des consciences distinctes. — Leur étude dans l’exécution des mouvements volontaires. — Définition de l’activité motrice volontaire. — Importance des impressions kinesthésiques.
II. Situation mentale d’une hystérique anesthésique. — Perte des sensations et des images motrices. — Conservation de la faculté de coordination. — Observations de M. Charcot et d’autres auteurs. — Interprétation proposée de ces expériences. — La théorie du courant centrifuge. — Discussion et réfutation de cette théorie. — Rôle méconnu de la division de conscience.
III. Étude détaillée de l’écriture tracée avec une main insensible, les yeux fermés. — Plusieurs catégories de malades. — Les images visuelles directrices. — Correspondance entre les images visuelles et les mouvements.
IV. Autres caractères des mouvements exécutés par les membres anesthésiques. — Diminution dans la force de pression au dynamomètre. — Allongement du temps physiologique de réaction. — Forme particulière de la contraction. — Durée de l’état de contraction.

I


On a vu jusqu’ici comment chez une même personne plusieurs faits de conscience peuvent vivre séparément sans se confondre, et donner lieu à l’existence simultanée de plusieurs consciences, et même, dans certains cas, de plusieurs personnalités. Nous avons surtout insisté sur la séparation des consciences ; c’était le premier fait à bien mettre en lumière. Nous devons maintenant montrer que si ces consciences sont séparées à un certain point de vue, elles peuvent être réunies à un autre point de vue, elles peuvent entretenir l’une avec l’autre des relations. Ce sont là des phénomènes très complexes, et très intéressants pour la psychologie.

Cette question n’a pour ainsi dire pas d’historique ; je crois avoir été le premier à la traiter dans mes articles de la Revue philosophique, et M. Pierre Janet l’a enrichie ensuite de plusieurs faits curieux ; je montrerai, dans la 3e partie de ce livre, combien l’étude des rapports entre les consciences distinctes éclaire les suggestions classiques du somnambulisme, dont une foule de détails sont restés jusqu’ici inexpliqués. Les relations de deux consciences peuvent prendre deux formes distinctes, l’antagonisme et la collaboration. Nous étudierons d’abord, dans ce chapitre, leur collaboration.

Si l’on suit avec attention les mouvements et les actes d’un sujet qui a perdu la sensibilité consciente dans un ou plusieurs de ses membres, on n’a pas de peine à saisir sur le fait le personnage subconscient au moment où il intervient pour aider de son travail silencieux la pensée ou la volonté de la conscience principale. Mais on ne peut bien comprendre ce rôle de l’inconscient que si on a une idée de l’activité motrice normale.

Cette activité motrice a été très bien analysée par M. William James dans son remarquable mémoire sur le Sens de l’Effort. Lorsque, dit-il en résumé, un sujet normal exécute, les yeux ouverts, avec un membre qui n’est ni paralysé ni insensible, une action volontaire, simple ou compliquée, ce mouvement implique tout d’abord certains états préparatoires, qui sont : 1° une idée préalable de la fin que le sujet désire atteindre ; 2° un fiat, un ictus de la volonté ; puis au moment du passage de la volonté à l’acte, d’autres éléments interviennent ; un événement physiologique ; 3° les contractions musculaires appropriées ; et un événement psychique ; 4° la perception sensible du mouvement, à mesure qu’il s’exécute.

Mettons à part les contractions musculaires, qui sont d’ordre purement physiologique ; mettons aussi à part le fiat de la volonté, qu’il est difficile d’analyser, et dont nous n’aurons pas à nous occuper par la suite ; il reste deux faits principaux : 1° la représentation du mouvement, avant qu’il s’accomplisse, et 2° la perception du mouvement, à mesure qu’il s’accomplit. C’est sous ces deux formes que notre intelligence entre en relation avec l’activité motrice de nos membres : une représentation antérieure au mouvement et une perception postérieure ; un état de conscience modèle, et un état de conscience copie.

La représentation antérieure, à quoi sert-elle ? à déterminer la nature et la forme du mouvement ; c’est un modèle mental du mouvement, un modèle que notre membre cherche en quelque sorte à copier ; si je veux asséner un coup de poing, et que je réfléchisse à mon acte quelque temps avant de l’accomplir, j’ai la représentation de ma main qui se ferme et de mon bras qui se lève. En quoi consiste cette représentation de l’acte ? en perceptions de mouvement renouvelées ; chez un sujet normal, cette représentation est très riche ; elle est composée d’images visuelles, tactiles, musculaires et autres ; on voit son poing qui se lève, et en même temps, on a la sensation anticipée de ce qu’on va éprouver dans le bras et dans la main au moment de la contraction. Dans les actes réflexes, les actes idéo-moteurs, l’expression des émotions, les actes associés en série, etc., la notion consciente qui précède le mouvement paraît s’effacer et perdre son importance ; ces cas mériteraient une discussion à part, que nous n’avons pas le temps de faire ; nous nous en tenons à un acte hautement volontaire, et bien réfléchi, dans lequel on a la représentation de l’acte avant de l’accomplir.

Tel est l’état de conscience qui précède le mouvement ; celui qui le suit, ou plutôt l’accompagne à mesure qu’il s’exécute, est aussi important que le précédent ; car c’est lui qui permet de coordonner le mouvement, de le diriger, de le rectifier quand le but est manqué. Comment se fait ce contrôle ?

Supposons, par exemple, que notre main soit posée sur nos genoux, ouverte ; nous voulons la fermer, et nous la fermons. Comment savons-nous qu’elle est fermée ? D’abord nous le savons parce que nous avons conscience de notre volonté ; mais une cause quelconque aurait pu s’opposer à notre mouvement, et notre acte de volonté serait resté identique ; avoir conscience de sa volonté, ce n’est donc pas avoir conscience du mouvement lui-même ; ce qui nous permet de percevoir le mouvement à mesure qu’il s’exécute, c’est la vue et la sensibilité du membre qui agit. Ces deux ordres de sensations sont de nature centripète ; ce sont des faits extérieurs, transmis au cerveau par les nerfs sensitifs ; ce sont, de plus, des impressions consécutives au mouvement exécuté ; elles sont postérieures au mouvement, elles en sont la copie ; elles donnent au sujet le sentiment de l’énergie qui a été déployée.

Le premier et le plus simple moyen d’information est celui de la vue. Lorsque l’individu a les yeux ouverts et fixés sur son membre en action, il est informé par sa perception visuelle de la position occupée par son membre et de l’acte exécuté. S’il écrit, la vue de sa plume lui apprend à chaque instant, et avec une précision parfaite, la lettre qu’il vient de tracer. La vue n’est pas seulement le témoin du mouvement, elle en est aussi, et par voie de conséquence, le régulateur ; elle le précise, le rectifie, le corrige. Lorsqu’on ferme les yeux, les mouvements difficiles ou inusités deviennent incertains, et l’on sait à quel point une personne qui commence à jouer du piano a besoin du contrôle visuel pour ne pas faire de fausses notes.

Le sens de l’ouïe nous fournit une autre source d’informations, mais de valeur bien moindre. On peut, les yeux fermés, se rendre compte qu’on écrit en écoutant le bruit de la plume sur le papier. Mais c’est surtout pour connaître la qualité des sons émis par la voix que l’oreille nous est utile. Le rôle de direction qu’elle exerce sur les mouvements des organes vocaux est tout à fait remarquable ; on a souvent observé que les sourds ont une parole rude et peu harmonieuse, parce qu’ils ne s’entendent pas parler et qu’ils ne peuvent pas régler l’émission de leur voix.

En troisième lieu, des notions sur le mouvement accompli nous viennent des sensations que l’on rapporte à la sensibilité générale ; ces sensations, plus obscures et plus mal définies que les précédentes, sont extrêmement nombreuses ; tout d’abord, lorsqu’on exécute un mouvement difficile, la bouche se ferme, la glotte se resserre, la respiration s’arrête ou précipite ses mouvements ; ces synergies musculaires doivent contribuer, selon Ferrier et W. James, à la genèse de la sensation de l’effort ; en outre, il se produit d’autres sensations, mieux localisées, qui proviennent directement des membres en action ; lorsqu’on meut son bras ou sa jambe, les yeux fermés, on sent que le membre se déplace ; sans doute on a connaissance du mouvement par le seul fait qu’on a conscience de la volonté qui le commande ; mais ce n’est pas tout ; il y a une impression spéciale, d’origine périphérique, qui nous avertit de la contraction de nos muscles volontaires ; nous connaissons l’énergie, la durée, la vitesse, l’étendue, la direction de nos mouvements ; nous connaissons la situation de nos membres et des différentes parties de notre corps ; enfin, nous connaissons les mouvements actifs et passifs exécutés par notre corps pris en totalité. Ces impressions de mouvements (sensations kinesthésiques de Bastian) auxquelles la psychologie moderne fait jouer un rôle considérable, dérivent probablement des muscles contractés, des ligaments tirés, des articulations comprimées, de la peau tendue ou relâchée, plissée ou froissée. Ce sont elles qui, indépendamment de la vue, nous donnent la notion de la résistance des corps, de leur poids, de leur consistance, de leur forme. Seulement, on n’est pas encore parvenu à déterminer avec certitude ce qui, dans ces sensations totales de mouvement, revient au muscle, à la peau, aux surfaces articulaires[1].


II


Si maintenant on considère un hystérique présentant un membre insensible, on pensera que ce malade est apte à nous montrer, par la méthode de différence, quelles sont les fonctions remplies par la sensibilité de la peau, du muscle et de l’articulation. En effet, les malades de ce genre, dès qu’ils cessent de voir leurs membres insensibles, n’ont plus de conscience de leur position ; ils ignorent s’ils sont en état de flexion ou d’extension, ils ne sentent pas quels sont les mouvements passifs que l’expérimentateur leur imprime. Briquet parle d’une hystérique, à ce point insensible de tout le corps qu’on pouvait, après lui avoir bandé les yeux, l’enlever de son lit et l’étendre par terre sans qu’elle eût la moindre idée de ce qui s’était passé. Elle comparait la sensation qu’elle éprouvait ordinairement à ce que devrait éprouver une personne suspendue en l’air par un ballon. J’ai observé à la Salpêtrière un certain nombre d’hystériques qui sont anesthésiques totales et sur lesquelles il est facile de répéter des expériences analogues à celle de Briquet.

Les auteurs ont donc cherché, depuis longtemps, à profiter de l’expérience toute faite que leur offre la maladie hystérique ; il a paru important de savoir quels sont les désordres de l’activité volontaire qui sont produits chez les hystériques par la perte des sensations kinesthésiques. Ce mode de recherche n’offre aucune difficulté ; on prie le sujet de fermer les yeux, ou mieux encore on lui cache la tête derrière un écran et, ceci fait, on l’invite à exécuter un certain nombre d’actes, simples ou compliqués, avec son membre insensible.

Quand l’expérience est disposée de la sorte, dans quelle situation le sujet se trouve-t-il placé ? Pour voir ce qui lui manque, reportons-nous au schéma de l’activité volontaire et normale. L’hystérique conserve la faculté de vouloir le mouvement, ce que nous avons appelé d’un mot sommaire le fiat de la volonté. Les muscles, n’étant point paralysés, peuvent se contracter. Tout ceci subsiste, mais les deux états de conscience modèle et copie sont gravement atteints. D’abord la perception du mouvement, à mesure qu’il s’exécute, est supprimée ; plus de sensations visuelles, puisqu’on interpose un écran ; plus de sensations tactiles et kinesthésiques en retour, puisque le membre est anesthésique. Ainsi, le sujet cesse d’être en communication avec son membre, il n’en reçoit plus de nouvelles. Voilà pour l’état de conscience copie. Quant au modèle, cette représentation si complexe et si riche chez une personne normale, nous allons voir qu’elle s’est notablement appauvrie.

En effet, le sujet ne peut plus se représenter le mouvement sous la forme motrice ; il a perdu à la fois les sensations kinesthésiques et les images correspondantes ; c’est du moins la règle ; l’anesthésie d’un sens entraîne en général la perte de la mémoire de ce sens[2]. À défaut d’image motrice pour se représenter l’acte avant de l’exécuter, l’hystérique peut faire appel à d’autres images, qui jusqu’à un certain point remplaceront les précédentes ; il pourra surtout employer les images visuelles, si du moins il a une bonne mémoire visuelle, ce qui n’est pas toujours le cas ; il se fera donc tant bien que mal une représentation mentale du mouvement à accomplir. Les images auditives ne peuvent guère lui servir. L’image visuelle est en somme tout ce qui lui reste.

Pas absolument tout, cependant : nous avons mentionné simplement la perte des sensations kinesthésiques ; ce n’est pas une perte complète, absolue, ou, du moins, cette perte n’a lieu que pour la personnalité principale ; tout ce qu’on doit admettre, c’est que le moi principal du sujet a perdu la perception de ces sensations ; mais à côté et en dehors de ce moi, il y a une autre conscience capable de recueillir et de coordonner les sensations qui sont en apparence perdues ; nous en avons donné déjà de nombreuses preuves.

Du reste, il suffit de quelques expériences très simples pour mettre en lumière la collaboration des deux personnalités. Il est beaucoup de sujets qui corrigent à leur insu la déviation qu’on imprime à leur main pendant que celle-ci exécute un mouvement volontaire. Ainsi on leur laisse croire que leur main insensible est sur les genoux ; on l’éloigne doucement du corps et on la place dans une position insolite : puis on commande au sujet, qui a les yeux fermés, de toucher son front avec la main insensible, qui est, croit-il, sur ses genoux. Il y a des malades dont la main est désorientée ; d’autres au contraire corrigent sans le savoir la déviation, et leur main insensible, qu’on l’élève en l’air, ou qu’on la place derrière le dos, se dirige toujours directement vers la figure.

Il est clair que chaque malade a sa façon propre de réagir, ce qui tient à ce que les deux personnalités ne collaborent jamais de la même façon ; chez les unes, la collaboration est tout à fait rudimentaire, chez d’autres elle est au contraire si parfaite qu’il semble n’exister aucun trouble de la sensibilité ; entre ces deux extrêmes on trouve tous les intermédiaires.

Dressons, pour finir ces préliminaires, le bilan d’une hystérique anesthésique. Elle a pour exécuter des mouvements, quand elle ne se sert pas de la vue :

1° Sa mémoire visuelle, qui peut être excellente, ou passable, ou très mauvaise ;

2° Des sensations et images kinesthésiques qui forment une sous-conscience, et cette sous-conscience peut être plus ou moins bien coordonnée ; tantôt elle prête un concours très efficace à la personnalité principale, tantôt elle ne lui sert de rien.

Nous voyons déjà toutes les complications que la théorie prévoit dans l’exécution des mouvements. Il y en a quelques autres, d’importance moindre, que nous passons sous silence, pour simplifier. Citons maintenant quelques observations.


III


Les mouvements de l’écriture sont de ceux qui se conservent le mieux chez les hystériques anesthésiques ; de plus, ils se prêtent assez bien à l’analyse ; aussi feront-ils l’objet de notre première étude ; nous allons résumer ici des observations faites avec M. Féré sur une trentaine de malades.

Ce sont ces expériences qui m’ont conduit à reconnaître la division de conscience chez les hystériques. J’avais eu l’idée a priori que si une hystérique écrivait les yeux fermés avec sa main insensible, l’absence de sensations musculaires se ferait gravement sentir et l’écriture serait tout à fait incoordonnée. J’ignorais complètement, à ce moment, la nature de l’anesthésie hystérique. Je fis l’expérience et le résultat donna tort à mon idée préconçue. Je fus amené alors, avec M. Féré, à étudier les sensations kinesthésiques, et progressivement je constatai avec lui le rôle des images visuelles et la séparation des consciences.

La plupart des malades hystériques peuvent écrire les yeux fermés, avec leur main insensible ; pour ces expériences il faut préférer ceux qui ont la main droite insensible. L’écriture tracée les yeux fermés ne diffère pas beaucoup de l’écriture tracée les yeux ouverts ; un observateur non prévenu ne les distinguerait pas ; les deux spécimens d’écriture ont la même grandeur, et nous paraissent appartenir au même type graphique ; parfois on observe le redoublement ou l’omission d’un jambage ou d’une lettre, irrégularités légères que l’on retrouve chez un sujet normal écrivant les yeux fermés ; parfois aussi l’écriture tracée les yeux fermés se distingue par son amplitude. Quand le malade est insensible de la main gauche et écrit avec cette main, l’écriture peut être renversée de droite à gauche ; c’est ce qu’on appelle l’écriture « en miroir » ; mais le plus souvent les malades écrivent de gauche à droite, dans le sens normal.

Il est important de fixer avec précision quelles sont les impressions éprouvées par le sujet hystérique au moment où il écrit avec sa main insensible. Il s’agit là, il est vrai, d’un état subjectif, qu’on ne peut connaître que par conjecture, en interrogeant les malades et en essayant de comprendre des explications qui ne sont pas toujours claires. Cependant nous sommes convaincu que chez les hystériques anesthésiques l’état psychique qui dirige les mouvements de l’écriture n’est pas le même que celui d’un scripteur normal. En effet, tous ceux qui ont de l’insensibilité profonde dans le bras et la main s’accordent à dire qu’ils ne se sentent pas écrire ; en d’autres termes, ils n’ont pas conscience du mouvement volontaire exécuté par leur main. Aussi, les mouvements de l’écriture, exécutés par la main anesthésique, sont-ils à la fois volontaires et inconscients. Au contraire, quand le sujet se sert de sa main sensible, il a la notion des mouvements graphiques qu’il exécute et il apprécie très bien la différence.

De plus, chez la plupart des malades, l’écriture inconsciente de la main insensible est guidée par un état de conscience visuel ; les sujets, interrogés avec précision, affirment presque tous qu’ils se voient écrivant ; cela veut dire qu’ils se représentent dans leur esprit l’image de leur main qui écrit, ou l’image de la lettre qu’ils écrivent ; c’est ce modèle que copie le mouvement graphique inconscient. Bien entendu, ce fait n’est pas constant, il est seulement assez général, et tient à ce que les malades appartiennent au type visuel[3]. J’ai pu étudier à cet égard une malade très intéressante, qui a si peu de mémoire visuelle qu’elle ne peut pas se rappeler la couleur des yeux de ses meilleures amies, à moins qu’on ait fait allusion devant elle à cette couleur (alors, c’est la mémoire verbale qui intervient) ; cette malade, quand elle écrit les yeux fermés avec sa main sensible, fait appel à la mémoire motrice ; elle se rend bien compte que les yeux fermés, elle ne copie pas dans son esprit un modèle visuel ; elle se représente le mouvement qu’elle doit exécuter. Si on lui demande d’écrire avec la main insensible, elle peut à peine tracer quelques lettres informes ; cela tient probablement à ce que, dans ces conditions, la mémoire motrice l’abandonne ; en effet, elle ne peut se représenter, en termes musculaires, les mouvements d’une main insensible ; la sensation motrice étant perdue pour sa conscience, l’image motrice l’est également ; et d’autre part, comme la malade n’a presque pas de mémoire visuelle, il ne reste à sa disposition aucune image pour guider sa main.

Les autres malades, qui ont une mémoire visuelle meilleure, sont obligés de recourir à un artifice pour écrire les yeux fermés avec leur main insensible ; ils ont soin de ne pas fermer les yeux tout de suite ; ils veulent regarder leur main, quand elle tient la plume et qu’elle est déjà en position sur le papier, afin de pouvoir se la représenter ensuite avec plus de netteté et de force. Ce petit détail d’expérience qui manque rarement peut servir à contrôler le témoignage des sujets.

Du moment que l’hystérique, dans les conditions particulières où on le place, ne sent pas sa main écrire, on peut supposer qu’il ne peut pas davantage percevoir exactement à quel moment il commence à écrire, à quel moment il finit, et quelle lettre il trace à un moment donné. Mais une observation attentive montre qu’à ce point de vue les sujets ne se comportent pas tous de la même façon ; il faut en distinguer au moins deux catégories.

Les premiers, très nombreux, ne se rendent pas du tout compte de ce que fait leur main ; s’ils arrivent, sans trop se tromper, à dire les yeux fermés quand ils ont fini d’écrire un mot, c’est parce qu’ils calculent, comme ils le remarquent eux-mêmes, le temps écoulé depuis le commencement de l’acte. Ils ne perçoivent rien, mais ils font une conjecture. On peut les mettre facilement en défaut pour peu qu’on complique l’expérience, par exemple en les priant d’écrire un certain nombre de fois la même lettre ; malgré tous leurs efforts, ils ne font point le compte exact ; ayant douze lettres à écrire, ils en écrivent presque toujours quelques-unes de plus ou de moins. Lorsqu’on les en avertit, ils en sont étonnés, car ils prétendent s’être vus écrivant le nombre de fois prescrit. Un second genre de sujets, chez lesquels les mouvements de l’écriture sont aussi inconscients que chez les premiers, arrivent néanmoins à écrire, les yeux fermés, le nombre exact de lettres qu’on leur indique, ils se rapprochent donc beaucoup plus que les précédents de l’état psychologique d’un scripteur normal ; cependant avec un peu de soin, on peut encore trouver des différences ; ainsi, quand on arrête brusquement leur main insensible, et qu’on leur demande d’indiquer avec précision quelle lettre ils viennent de tracer, bien souvent ils se trompent.


IV


D’une manière générale, les mouvements graphiques sont bien conservés et s’exécutent correctement. Mais il n’en est pas ainsi des autres mouvements. Nous allons examiner ces autres mouvements et faire à ce sujet quelques observations.

Il faudrait, pour bien faire, passer en revue une série de malades et prendre des observations sur chacun d’eux, car chacun présente un grand nombre de phénomènes qui lui sont propres. Nous ne pouvons entreprendre un aussi long travail. Nous sommes obligé de réunir tous les malades, et aussi un peu, de les confondre dans une description générale ; ce procédé expéditif a des inconvénients, car notre description, si elle est vraie dans son ensemble, ne s’appliquant à aucun malade en particulier, ne sera vraie de personne.

Les auteurs qui ont écrit sur l’anesthésie hystérique sont arrivés souvent à des conclusions contradictoires, qui tiennent à ce que l’on peut tout rencontrer chez l’hystérique anesthésique, depuis la paralysie complète des mouvements jusqu’à leur intégrité parfaite. On a eu le tort de ne tenir compte que de l’un ou l’autre de ces phénomènes et d’en tirer des conclusions particulières, qui en général se sont trouvées fausses. Nous devons essayer de fournir des explications capables de s’appliquer à des faits en apparence contradictoires. Voici ces faits.

La majorité des sujets hystériques arrive, les yeux fermés, à se servir de leur membre insensible avec presque autant de précision et de sûreté que s’ils avaient les yeux ouverts. « Certains sujets, dit M. Charcot[4], certains sujets, hystériques pour la plupart, privés de tous les modes de la sensibilité dans un membre, ont conservé cependant en grande partie la faculté de mouvoir ce membre librement, les yeux étant fermés. Notre malade Pin… offre aujourd’hui un bel exemple du genre. Chez lui, comme on l’a vu, la sensibilité cutanée et la sensibilité profonde sont complètement éteintes dans toute l’étendue du membre supérieur gauche, et, lorsque les yeux sont fermés, il ne possède aucune notion des mouvements passifs imprimés aux divers segments de ce membre, non plus que de la position que ceux-ci affectent. Les yeux étant ouverts, les mouvements volontaires, généraux et partiels, du membre, tant pour la variété que pour la précision, présentent tous les caractères de l’état normal. Ces mouvements persistent, en grande partie, quand les yeux sont fermés ; seulement, ils sont plus incertains, comme hésitants, nullement incoordonnés toutefois ; ils s’opèrent en un mot comme à tâtons. Pin… peut encore, les yeux clos, diriger ses doigts avec une certaine précision vers son nez, sa bouche, son oreille, ou encore vers un objet placé à distance, et réussit à atteindre le but. » Plus récemment, en mai 1887, M. Babinski a insisté sur ces mêmes faits dans une communication à la Société de psychologie physiologique. Nous-même, dans un travail en collaboration avec M. Féré, nous sommes arrivé, d’une façon indépendante, au même résultat ; nous avons constaté que si l’on étudie des sujets hystériques, chez lesquels la perte de conscience des mouvements passifs est si fréquente, et coïncide le plus souvent avec l’insensibilité de la peau, on reconnaît facilement, et pour ainsi dire au premier examen, que même lorsque le sujet ne voit pas son membre, les mouvements volontaires de ce membre survivent presque toujours à la perte de conscience des mouvements passifs. C’est ainsi que le sujet peut, sans le secours de la vue, donner une direction générale aux mouvements volontaires de son bras insensible, fléchir isolément le doigt qu’on lui désigne, ramener en avant le bras insensible qu’on a placé derrière son dos, tirer la langue et la rentrer, se tenir debout, maintenir un objet entre ses doigts, écrire, serrer un dynamomètre et parfois même graduer l’effort de pression.

Les faits de ce genre ont été vus depuis longtemps, mais donnaient lieu à des interprétations inexactes. Quelques auteurs disaient : « Les hystériques ne perdent que rarement le sens musculaire, et alors que toutes les autres sensibilités tactiles ou affectives sont abolies, elles ont conservé la faculté de coudre, de tricoter, d’écrire, mouvements qui exigent des sensations très parfaites et très complexes. »

On comprend maintenant la confusion commise par ces auteurs ; partant de ce fait que des mouvements coordonnés sont possibles pour des membres insensibles, ils en concluaient que le sens musculaire est conservé ; or rien n’est moins exact ; la vérité est que les mouvements volontaires peuvent survivre à la perte de conscience des mouvements passifs, c’est-à-dire à la perte de ce qu’on appelle le sens musculaire ; seulement, la perte n’est pas absolue, elle n’a lieu que pour la personnalité principale, et à côté d’elle une autre pensée, une autre conscience coordonne les sensations provenant des membres insensibles et combine les mouvements.

D’autres auteurs ont proposé une interprétation différente, mais qui n’est pas plus juste. Nous devons en dire quelques mots, car la question qui est ici en jeu est très importante : c’est la question du sens musculaire, de sa nature et de son siège.

Nous avons rappelé plus haut quels sont les états de conscience qui nous mettent en relation avec notre activité motrice. On a pensé que le sujet qui exécute un mouvement volontaire est averti, en outre, de l’exécution de ce mouvement par des impressions d’un autre ordre ; ces impressions, au lieu d’être centripètes, seraient centrales ; elles correspondraient au courant de sortie de l’influx moteur ; le sujet aurait le sentiment de l’innervation, de la décharge motrice, au moment même où la décharge se fait dans les cellules motrices de l’axe cérébro-spinal, par conséquent avant que les contractions musculaires appropriées se produisent. Cette hypothèse n’est pas née d’hier ; elle est au contraire fort ancienne. Développée déjà par J. Müller, le physiologiste bien connu, elle a été reprise de nos jours par Bain, Hughlings-Jackson, Wundt, Bernhardt, etc.

Récemment, quelques auteurs, en étudiant l’hystérie, ont cru y trouver un argument en faveur de la thèse que nous venons d’indiquer, et que l’on désigne sous le nom de « thèse du courant centrifuge ». Ces auteurs ont pensé que si les hystériques peuvent coordonner les mouvements de leurs membres insensibles, les yeux fermés, c’est une preuve que les sujets de ce genre possèdent un sentiment d’innervation motrice guidant leurs mouvements volontaires ; en effet, disent-ils, ces malades ont perdu le secours des sensations motrices, puisque le membre dont ils se servent est insensible ; ils sont en outre privés temporairement du sens de la vue, par la fermeture des yeux ; donc, pour qu’ils restent, dans ces conditions, capables de diriger leur activité volontaire, qu’ils puissent par exemple porter directement leur main sur un point de leur face, il faut qu’un état de conscience les éclaire incessamment sur la nature de leurs mouvements, et leur indique à chaque instant la position de leur membre ; cet état de conscience nécessaire ne peut être que le sentiment de la décharge, le sentiment de l’innervation motrice.

Cette interprétation, on l’a compris, doit être rejetée, car elle découle logiquement d’une observation inexacte. Il n’est pas vrai que les malades anesthésiques perdent le bénéfice des sensations kinesthésiques ; ces sensations appartiennent à une seconde conscience, qui peut collaborer avec la conscience normale.

En résumé, tout s’explique par 1° : la conservation d’une bonne mémoire visuelle ; 2° la survivance des sensations et images motrices dans une conscience séparée.

Nous avons distingué deux catégories de sujets et nous avons décrit les premiers. Les seconds, quand ils cessent de voir leurs membres anesthésiques, deviennent incapables de les diriger et même de les mouvoir.

Cette incoordination, plus exactement cette impuissance motrice, qui, chez certains hystériques, survient après l’occlusion des yeux, a été étudiée par Duchenne de Boulogne sous le nom de « perte de la conscience musculaire ». Ce nom a le tort de supposer une explication du phénomène, explication qui est même inexacte, et par conséquent ont doit la rejeter. Si l’explication est difficile, les observations sont très nettes. Il s’agit d’hystériques qui sont incapables, quand on éteint la lumière, de se lever de leur chaise ou de tendre la main ; pendant la nuit, ces malades restent immobiles dans leur lit, sans pouvoir changer de place ; surpris par le crépuscule dans la campagne, ils ne peuvent plus marcher. Quand ils marchent en plein jour, on les voit s’avancer la tête baissée ; leur regard est fixé sur leurs pieds ; si on les distrait, et qu’ils cessent de regarder leur main, ils lâchent les objets qu’ils tenaient, et on a cité l’exemple d’une mère qui, dans ces conditions, était sur le point de laisser tomber l’enfant auquel elle donnait le sein ; j’en ai vu qui fléchissent sur eux-mêmes et tombent, dès qu’on ferme leurs yeux. Quand on place la main anesthésique de ces malades derrière leur dos, ils ne peuvent pas la retirer, et il faut qu’une autre personne leur rende ce service. On pourrait remplir plusieurs pages en citant tous les exemples qui ont été rapportés par les auteurs. Nous en avons, pour notre part, observé un bon nombre, qui ne nous ont laissé aucun doute dans l’esprit[5].

Pour expliquer cette impuissance motrice qui succède à l’occlusion des yeux, il faudrait faire l’étude détaillée de chaque malade ; nous croyons peu à la vérité d’une explication générale ; chaque malade, nous l’avons dit souvent, doit être envisagé séparément, et ce qui est vrai de l’un est souvent faux d’un autre. Ne pouvant pas faire ici une étude aussi minutieuse, nous nous bornerons à quelques indications.

On a vu par l’analyse détaillée de l’activité motrice quel est le concours d’états de conscience, de perceptions et de représentations, qui est nécessaire pour l’accomplissement d’un mouvement les yeux fermés. L’altération de chacun de ces états retentira sur le mouvement. Prenons d’abord la représentation antérieure à l’acte ; cette représentation est généralement de nature visuelle chez une hystérique anesthésique. Si la mémoire visuelle du sujet est mauvaise, s’il ne peut pas voir clairement, dans son esprit, la position de sa main et le mouvement à exécuter, il ne saura pas au juste quel est le mouvement qu’il doit commander à son membre, et en conséquence il y aura impuissance motrice plus ou moins complète. Même résultat si on a empêché le sujet de regarder sa main avant de lui fermer les yeux, ou bien s’il ignore la position actuelle de son membre ; son ignorance l’empêche de se représenter visuellement sa main, et par conséquent il ne peut plus la diriger[6].

Il est des cas cependant où le mouvement du membre anesthésique n’a pas besoin d’être dirigé par une image visuelle consciente et peut se produire correctement, bien que le sujet soit incapable de se le représenter. M. Pitres en a donné un exemple fort intéressant ; on imprime un mouvement de rotation aux deux mains ; ce mouvement peut continuer après la fermeture des yeux, parce que l’une des deux mains n’est point anesthésique, et qu’elle associe l’autre à son mouvement, elle l’entraîne.

L’hystérique arrive encore à se passer de l’image visuelle en la remplaçant par une image tactile du même ordre, qui joue le même rôle, c’est-à-dire avertit le sujet de la position de sa main ; ainsi Lasègue a vu, et M. Pitres après lui, que quand le sujet a les yeux fermés et ne peut agiter volontairement les doigts d’une main anesthésique, on peut rendre ce mouvement possible en posant la main du sujet sur sa tête qui est sensible ; le contact provoque des sensations tactiles conscientes qui renseignent le sujet sur la position de sa main et dès lors la main peut se mouvoir.

La cause de l’impuissance motrice peut résider aussi dans l’absence des sensations kinesthésiques ; il est vrai que ces sensations ne sont pas perdues ; elles se retrouvent dans d’autres consciences ; mais ces secondes consciences sont souvent mal organisées ; elles ne savent pas collaborer avec la conscience principale, et les éléments psychologiques qui les composent restent disséminés et ne rendent aucun service. Nous avons montré déjà plus d’un fait qui prouve l’importance de la coordination dans la mise en œuvre des phénomènes subconscients.

Aux deux circonstances que nous venons de signaler, et qui sont capables d’expliquer dans un certain nombre de cas l’affaiblissement musculaire des malades hystériques quand on leur ferme les yeux, il faut ajouter, avec quelque réserve, une troisième circonstance : la lumière paraît être pour ces malades à système nerveux affaibli un excitant physiologique nécessaire ; si on leur ferme les yeux ou qu’on les place dans l’obscurité, un grand nombre de leurs fonctions physiologiques se ralentissent ; leur force dynamométrique diminue, même dans le côté sensible ; les mouvements des membres sensibles deviennent moins précis et moins rapides ; leur mémoire et leur pensée sont plus paresseuses. C’est bien la suppression de la lumière qui produit ces résultats, comme M. Féré l’a fait voir dans une série d’expériences. L’expérience de Strumpel conduit à la même conclusion[7].


V


Nous n’avons pas encore terminé l’étude des mouvements volontaires exécutés par des membres anesthésiques ; ces mouvements présentent plusieurs caractères objectifs, qui dépendent de l’anesthésie et qu’on peut résumer de la manière suivante :

1° Une diminution dans la force de pression dynamométrique ;

2° Un allongement du temps physiologique de réaction ;

3° Une forme particulière de la contraction volontaire ;

4° Une augmentation dans la durée de l’état de contraction, augmentation produite par l’absence de fatigue et d’effort.

La simple énumération de ces différents points fera sans doute supposer qu’il s’agit de phénomènes purement physiologiques, qui n’intéressent que médiocrement la psychologie ; ce serait une erreur. La psychologie n’a pas à tirer profit seulement des expériences qui se passent en conversations ; il y a des phénomènes purement matériels, tels qu’une contraction musculaire, qui peuvent nous renseigner sur un phénomène mental, et c’est précisément ce qui se passe ici.

Quand l’hystérique exécute un mouvement volontaire avec sa main insensible, c’est une sous-conscience, avons-nous vu, qui reçoit l’ordre et qui se charge de l’exécuter ; or si l’on étudie de près la façon dont cet ordre est exécuté, si on recueille la contraction musculaire avec des appareils de précision, on trouve dans le tracé de cette contraction des caractères qui démontrent l’existence d’une sous-conscience. C’est là une question fort intéressante, et qui mérite qu’on s’y arrête un instant.

Force de pression dynamométrique. — On mesure dans la clinique médicale la force volontaire d’un sujet au moyen du dynamomètre, qui indique la force de contraction des muscles fléchisseurs des doigts.

Depuis les recherches de Briquet, et de Burcq, l’inventeur de la métallothérapie, on sait que la force de pression est moindre dans le côté anesthésique que dans le côté sain. Cette différence, sans être constante, est cependant si générale qu’elle peut servir de signe objectif à l’anesthésie ; depuis que nous faisons des études de psychologie sur les hystériques, nous relevons toujours l’état des forces dans la main droite et dans la main gauche, et nous n’avons pas trouvé plus de deux ou trois exceptions à la règle de Burcq. M. Pitres en a signalé aussi quelques-unes[8].

La différence de force entre les deux côtés offre une grande variété suivant les sujets ; tantôt, elle est presque insignifiante et consiste en quelques kilogrammes de plus ou de moins ; par exemple, la main anesthésique donnera une pression de 25 kilogrammes et la main sensible une pression de 28 kilogrammes. Si c’est le côté gauche qui est anesthésique, une différence de 2 ou 3 kilogrammes n’indique pas un affaiblissement, car elle est normale chez les droitiers. Dans d’autres cas, la différence, plus accusée, peut s’élever à 10 ou même 20 kilogrammes et davantage. On ignore la raison de ces différences, et on n’est pas parvenu à les rattacher à une cause bien déterminée, par exemple au degré de l’anesthésie.

Comme compensation, l’anesthésie hystérique produit souvent une augmentation de force dans les membres qui ont conservé leur sensibilité ; on peut constater cette augmentation de force en modifiant la sensibilité par voie de suggestion, et en explorant l’état des forces avant et après. (Binet.)

Si l’anesthésie se complique de paralysie, le membre symétrique qui n’est ni insensible ni paralysé présente une augmentation de force (Binet et Féré) ; c’est là un caractère d’autant plus important que dans les paralysies de causes organiques (Pitres, Friedlander) le côté non paralysé présente un affaiblissement moteur.

La diminution du chiffre de pression dans un membre insensible dépend de cette insensibilité, et par conséquent, dans une certaine mesure, de la division de conscience : ce qui le prouve bien, c’est qu’en frappant d’insensibilité, par suggestion, un membre sain, on diminue son chiffre de pression. Comment expliquer ce résultat ? Nous pouvons supposer que la force de contraction — qui dépend autant de la volonté que du muscle — est en relation avec le degré de développement du moi qui commande la contraction ; si le moi se réduit à quelques phénomènes psychologiques élémentaires, il n’y aura point en jeu d’états émotionnels aussi importants que s’il s’agit d’un moi complet, d’une personnalité véritable. Ainsi pourrait-on comprendre que le personnage sous-conscient a moins de force que le personnage principal ; il serait facile de contrôler cette hypothèse en prenant la force dynamométrique d’une même personnalité à ses diverses étapes de développement.

Quoi qu’il en soit de notre hypothèse, que nous indiquons à titre de suggestion, il y a un cas où le chiffre de contraction dépend certainement, d’une façon directe, de causes psychologiques : c’est celui où on oblige le sujet à serrer simultanément avec les deux mains ; alors le chiffre de pression s’abaisse dans des proportions souvent considérables. Cette diminution tient évidemment à un défaut d’attention ; le sujet est forcé de penser et de vouloir simultanément deux mouvements volontaires ; on l’oblige à partager son attention entre les deux actes ; et c’est pour ce motif qu’il donne une pression faible. C’est là, ce nous semble, une démonstration excellente des idées émises par M. Pierre Janet sur le rétrécissement du champ de la conscience chez les hystériques. Nous avons déjà parlé de ce rétrécissement, à propos de la distraction ; nous donnons maintenant, pour la première fois peut-être, une preuve matérielle de sa réalité.

Temps physiologique de réaction. — L’anesthésie produit un allongement du temps physiologique de réaction pour les mouvements volontaires.

Duchenne (de Boulogne) a mis le fait en relief dans une expérience très nette et bien simple, une vraie expérience clinique. On prie un sujet hémianesthésique de rapprocher ses deux mains et de les ouvrir et fermer simultanément. Le sujet doit avoir les yeux fermés. Le plus souvent, une des deux mains est en retard sur l’autre ; c’est la main anesthésique. Mais les résultats varient un peu suivant les sujets, et suivant les conditions où on les place.

En général quand les yeux sont ouverts, les mouvements des deux mains sont à peu près simultanés ; ceci tient à ce que le sujet porte de préférence son attention et son regard sur la main anesthésique, dont il hâte en quelque sorte le mouvement. Mais si on lui ferme les yeux, la simultanéité des mouvements est gravement compromise. Presque toujours, chez les malades que nous avons observés, le retard de la main anesthésique devient très appréciable à une inspection sommaire ; tantôt elle exécute un nombre de mouvements égal à celui de la main sensible, mais avec un retard constant ; tantôt elle diminue le nombre de ses mouvements, et ne se fermera par exemple que cinq fois pendant que la main sensible se ferme douze à quinze fois ; ces mouvements de la main anesthésique sont souvent incomplets ; la fermeture du poing est à peine esquissée, et les ongles ne se cachent pas dans la paume de la main ; il peut arriver, par exagération du phénomène précédent, que la main anesthésique reste immobile, alors que le sujet, qui a les yeux fermés, est persuadé qu’il l’ouvre et la ferme alternativement. On pourrait dire, dans ce cas, que le retard est infini.

Cette description générale ne convient pas à tous les malades, et nous en citerons quelques-uns pour faire voir quelle série de variations peut présenter un phénomène qui est en somme assez simple. Léonie L… est anesthésique à droite, et hypoesthésique à gauche ; les temps de réaction sont plus longs à droite qu’à gauche, les yeux ouverts ; la différence augmente quand les yeux sont fermés. Dem… est anesthésique à droite seulement. Quand le sujet ferme les deux mains en les regardant, et dans ce cas il a soin de les rapprocher, le mouvement est simultané ; des mesures rigoureuses prises avec des appareils enregistreurs ne laissent aucun doute à cet égard. Si Dem… ferme les yeux, la main droite insensible se ferme en même temps que l’autre, à la condition que Dem… pense spécialement et fortement à sa main droite ; dès que son attention se fatigue, la main droite cesse tout mouvement. Il en résulte que lorsqu’on prie Dem… de serrer deux tubes de caoutchouc reliés à un appareil enregistreur, on a d’abord cinq ou six mouvements simultanés des deux mains, puis on n’obtient plus que des mouvements de la main sensible. Il faut interpeller le sujet, lui montrer qu’il n’a pas employé la main anesthésique et solliciter vivement son attention pour obtenir de nouveau des mouvements des deux mains. Enfin, nous citerons Saint-A…, anesthésique à droite ; chez elle, que les yeux soient ouverts ou fermés, les contractions des deux mains sont simultanées.

Voici maintenant quelques chiffres de temps de réaction ; chez P. S., anesthésique à droite, les temps de réaction à une excitation sonore (bruit sec d’un métronome) sont :


Côté sensible. Côté insensible.
Temps moyen ………………
0,16
0,35
Temps maximum …………..
0,18
0,50
Temps minimum ……………
0,11
0,28
Variation moyenne …………
0,018
0,073

Ces quelques chiffres montrent que non seulement le temps de réaction est plus court du côté sensible, mais encore que la réaction est plus régulière, car la variation moyenne est beaucoup plus faible. Le temps maximum du côté sensible est même resté inférieur au temps minimum du côté anesthésique.

M. Féré a fait des expériences analogues qui l’ont conduit au même résultat ; il a observé en outre que lorsque la sensation qui sert de signal est mal perçue, ce qui peut tenir à ce que le signal est donné en touchant une région peu sensible, le temps de réaction est encore retardé.

Nous avons dit plus haut, en étudiant la force de pression, que lorsque les deux mains serrent simultanément, le chiffre de pression se trouve abaissé des deux côtés à la fois ; c’est du moins ce qui se passe chez quelques sujets hystériques. Ce qui vérifie cette première expérience, c’est qu’on peut la répéter sur les temps de réaction ; ces temps deviennent plus longs lorsque les deux mains sensible et anesthésique doivent répondre en même temps au signal. Voici quelques chiffres, obtenus chez P. S., dans cette dernière condition ; pour tout le reste du dispositif, l’expérience ne diffère pas de la précédente.


Côté sensible. Côté insensible.
Temps moyen ………………
0,277
0,709
Temps maximum …………..
0,29
0,88
Temps minimum ……………
0,18
0,45
Variation moyenne …………
0,027
0,078

La comparaison de ces chiffres avec ceux que nous avons donnés plus haut montre que l’allongement du temps de réaction produit par l’action combinée des deux mains se fait sentir des deux côtés, mais qu’il est beaucoup plus considérable pour le côté anesthésique.

C’est chez ce même sujet P. S., pour le dire en passant, que nous avons constaté, pendant les réactions du côté anesthésique, la réaction supplémentaire dont nous avons parlé[9] ; cette réaction diffère de la réaction ordinaire du côté insensible, d’abord par des caractères psychiques que nous avons déjà signalés, et ensuite et surtout par le moment où elle se produit ; la réaction ordinaire (dans une réponse bilatérale) se produit après un temps moyen de 0,709, la réaction exceptionnelle après un temps moyen de 0,23.

En définitive, le retard du temps de réaction, comme la diminution du chiffre de pression, peut être mis dans une certaine mesure sur le compte de la désagrégation mentale ; ce sont des signes auxquels on peut reconnaître la forme inférieure d’une conscience ; ils sont, à ce point de vue, comparables aux phénomènes d’imitation, que l’on rencontre si fréquemment dans les consciences rudimentaires.

Forme de la contraction volontaire. — Deux mots suffiront. Si on compare la courbe de contraction du côté sensible à celle du côté anesthésique, on constate que la ligne d’ascension est généralement plus courte, et plus redressée dans la contraction volontaire du côté sensible. La différence est extrêmement nette, chez quelques malades, lorsque les deux contractions ont été faites simultanément.

Durée de l’état de contraction. — Les différences signalées jusqu’ici entre les mouvements volontaires du côté sensible et du côté anesthésique n’ont point l’importance de celles qu’il nous reste à voir. Nous allons nous occuper de la durée de l’état de contraction, ou de la tension musculaire. Nous allons rechercher pendant combien de temps le sujet peut se maintenir en état de contraction.

Il peut sembler que c’est là un phénomène purement musculaire ; mais ce serait une erreur de le croire. Nous avons vu déjà quelle influence l’attention peut exercer sur le temps de réaction, à ce point que lorsque tel malade, Dem…, par exemple, pense à sa main insensible, elle répond à l’excitation, tandis que lorsqu’elle cesse d’y penser la main devient immobile. Nous avons vu aussi que lorsqu’on oblige le sujet hystérique à presser en même temps le dynamomètre des deux mains, le chiffre de pression est plus faible que celui donné par chaque main pressant isolément ; ce qui tient très probablement, avons-nous dit, à ce que dans le premier cas le sujet est obligé de diviser son attention, au lieu de la concentrer sur une seule main. Les études que nous faisons sur les mouvements volontaires sont donc, par plus d’un côté, des études psychologiques, et constituent une analyse de l’acte de volonté autant qu’une analyse d’un phénomène moteur. C’est ce que les observations qui suivent vont démontrer encore.

Il est utile, dans ces sortes d’expériences, de commencer par se soumettre soi-même aux épreuves qu’on fait subir aux sujets ; on peut ainsi se rendre compte des conditions mentales où l’hystérique se trouve placé. Si l’on essaye de mesurer le temps pendant lequel on est capable de conserver une pose fatigante, ou de presser sur le dynamomètre, on s’aperçoit tout de suite que ce temps est livré à l’arbitraire du sujet. En effet, en me prenant comme exemple, j’observe que, quand je presse le dynamographe, il se passe en moi des phénomènes très complexes, dont on n’a pas l’habitude de tenir compte. Si quelqu’un m’interroge sur ce que j’éprouve, je dirai peut-être que j’ai ressenti au bout de quelque temps un sentiment de fatigue qui m’a obligé à lâcher l’instrument. Ce n’est pas absolument exact ; la fin de la contraction musculaire n’a pas été amenée directement par la fatigue ; quand la fatigue s’est produite, j’ai réfléchi à la sensation douloureuse que j’éprouvais, et je me suis demandé si elle était suffisamment intense pour que je suspendisse mon effort ; j’ai délibéré sur ce point, j’ai réfléchi à la longueur de la courbe dynamographique ; je me suis proposé de résister encore pendant une demi-révolution du cylindre, etc. Après avoir délibéré, j’ai pris une décision, j’ai résolu de desserrer mes doigts ; c’est donc en définitive ma volonté qui a fixé le terme de l’état de contraction ; la fatigue et les autres motifs assez frivoles que je viens de signaler n’ont été que des causes indirectes ; la cause directe qui amène la fin de la contraction volontaire, c’est la volonté du sujet.

Je ne doute pas que des états de conscience analogues se produisent chez l’hystérique ; je soupçonne par conséquent que si tel sujet pris comme type soutient très peu de temps un effort de contraction, cela peut tenir autant à un affaiblissement de sa volonté, à un caprice, à un sentiment d’ennui ou de mauvaise humeur, enfin à une circonstance frivole, qu’à un affaiblissement réel du pouvoir moteur ; de même un long effort pourra être attribué à une bonne volonté exceptionnelle produite par la vanité, la coquetterie, etc., et par conséquent la longueur de l’état de contraction ne saurait avoir une valeur absolue.

Ceci ne s’applique bien entendu qu’autant que l’hystérique se trouve placé dans les conditions d’un sujet normal, c’est-à-dire, se servant d’un membre sensible, et exposé aux sensations de la fatigue et de l’effort. Ce sont les mouvements du membre sensible qui sont surtout soumis à ces influences psychologiques dont nous venons de parler.

Quand le sujet hystérique se sert de son membre insensible, les conditions mentales de l’expérience sont tout à fait différentes ; la volonté consciente (c’est-à-dire la volonté de la personnalité principale) n’intervient qu’à un seul moment de l’expérience, au début ; prie-t-on le sujet de serrer un dynamomètre et de continuer la pression, sa volonté commande la contraction, la met en train ; puis la main continue à serrer sans qu’il en ait conscience et sans qu’il ait besoin de s’en préoccuper ; de même, quand on lui demande de garder une attitude, de maintenir le bras horizontalement étendu, si le bras est anesthésique, le sujet n’a qu’à prendre la pose qu’on lui commande ; puis il ne reçoit plus aucune sensation provenant de son bras, il n’a plus à s’en occuper ; et le bras reste en l’air, comme oublié. On voit donc que les deux situations mentales ne sont pas comparables.

Le premier fait à signaler, c’est que le membre insensible reste en général plus longtemps en état de contraction que le membre sensible ; la force de contraction est moins considérable, mais en revanche, la durée est plus grande. Si l’on prend la courbe dynamographique du côté sensible et du côté anesthésique et si on les compare, on constate cette différence de longueur et, en même temps, la courbe du côté anesthésique est plus lisse, plus régulière : elle ne


Courbe dynamographique d’un sujet hystérique.jpg

Fig. 2. — Courbe dynamographique d’un sujet hystérique. Les trois figures sont des fragments d’un même tracé qui se lit de droite à gauche ; dans chaque figure, la courbe d’en haut appartient à la main sensible, et la courbe d’en bas appartient à la main anesthésique. La première de ces courbes est courte ; on ne la suit que sur la première et la seconde portion du tracé ; elle disparaît sur la troisième, où l’on ne voit plus que la ligne des abscisses ; de plus, elle est un peu tremblée et irrégulière, et dans sa première phase, elle s’élève assez haut. La courbe de la main anesthésique est plus longue ; après une ligne d’ascension lente, elle se développe presque probablement à la ligne des abscisses, et on la suit sur les trois portions du tracé, qu’elle parcourt deux fois avant de se confondre avec la ligne des abscisses. (Réduit au tiers.)



présente point de tremblement. C’est ce que montre bien la figure contenant deux courbes dynamographiques prises sur P. S., qui est anesthésique à droite ; en haut, est reproduite la courbe de contraction de la main gauche, sensible ; elle est courte et tremblée ; la courbe de contraction de la main droite, anesthésique, a été prise aussitôt après et avec le même dispositif expérimental ; elle est environ deux fois et demie plus longue, et plus lisse, plus régulière.

D’autre part le chiffre maximum de pression est moins considérable que dans le premier cas, et on voit en effet que la courbe ne s’élève pas autant au-dessus de la ligne des abscisses ; on pourrait donc supposer qu’il y a là une compensation, et que si le sujet essayait de maintenir une pression légère avec sa main sensible, il arriverait à reproduire la courbe de contraction de la main anesthésique ; mais ce serait une erreur ; j’ai pu m’en convaincre.

La vraie raison pour laquelle la courbe de contraction donnée par la main anesthésique est la plus longue est une raison d’ordre psychologique ; la longueur de la courbe tient à l’absence de sensation de fatigue ; c’est la sensation de fatigue qui d’ordinaire, chez un sujet de bonne volonté, met un terme, par son caractère déprimant, à un effort longtemps continué ; la fatigue intervient bien avant l’épuisement musculaire et nous en garantit. Dans une conscience secondaire étroite, la sensation de fatigue ne se produit pas, ou du moins, si elle se produit, elle n’est pas aussi nette, aussi intense, aussi bien coordonnée avec les mouvements du bras que dans une conscience large et riche ; elle n’avertit pas le sujet, elle ne fait pas cesser l’état de contraction. Le prolongement de cet état est donc, comme tous les autres caractères que nous avons signalés, la marque d’une forme inférieure de la conscience.

Il résulte de ce qui précède qu’on trouve en germe, dans les contractions de la main insensible, les caractères des contractures hystériques spontanées ou provoquées ; ces caractères sont : 1° un état de demi-contraction, car quand un membre est contracturé, on peut encore augmenter la contracture par la faradisation (Richer) et de plus le bruit musculaire du muscle contracturé est plus faible que celui du muscle en état de contraction volontaire (Boudet de Paris et Brissaud) ; 2° quand on exerce une traction sur un membre contracturé, il cède à la traction, mais bien plus lentement qu’un membre raidi par la volonté ; il cède en outre, sans fatigue, sans modification du rythme respiratoire (Charcot et Richer).

On peut étudier sous une autre forme le travail moteur du membre insensible : c’est la conservation d’une attitude. Le sujet peut garder très longtemps avec le bras insensible, plus longtemps en général qu’avec le bras sensible, une position fatigante ; il peut donc se mettre volontairement en état de catalepsie partielle.

Tous ces faits nous montrent que les phénomènes de catalepsie et de contracture sont, dans une certaine mesure, l’expression des divisions de conscience ; ils supposent l’éveil de consciences fragmentaires, qui ne contiennent guère que des images motrices et qui sont trop petites pour connaître le phénomène de la fatigue.

  1. Pour l’étude de cette question, je renvoie à l’important ouvrage de M. Beaunis : les Sensations internes. (Bibl. scient. inter.)
  2. Il y a, je crois, des exceptions à cette règle : on peut dire seulement que très fréquemment l’anesthésie d’un sens en entraîne l’amnésie.
  3. Sur l’existence du type visuel, voir ma Psychologie du raisonnement, chap. I.
  4. Leçons sur les maladies du système nerveux, III, appendice.
  5. Recherches expérim. sur la phys. des mouvements, par Binet et Féré : Arch. de phys., octobre 1887.
  6. L’importance des images visuelles dans ces expériences a été bien mise en lumière par M. Pierre Janet dans plusieurs passages de son livre déjà cité.
  7. Nous ne faisons qu’indiquer la question. Pour plus de détails, il faut lire l’ouvrage de Féré : Sensation et Mouvement, un article de Raymond (Revue de médecine, 1891) et une note de Pick (Neurol. Centralb., 1891, n° 15).
  8. Op. cit., p. 33.
  9. Voir chap. iii.