Les Altérations de la personnalité (Binet)/12

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche

Félix Alcan (p. 183-196).


CHAPITRE VIII


LES IDÉES D’ORIGINE SUBCONSCIENTE

Les idées d’origine subconsciente. — En quel sens l’hystérique perçoit les effets d’une excitation sur une région insensible. — L’expérience des piqûres. — Idée abstraite suggérée. — Caractère obsédant de cette idée. — Illusion fréquente des sujets soumis à l’expérience. — Expériences analogues pendant un état de distraction. — Hallucination suggérée à la seconde conscience et perçue par la première. — Conclusion.

I


Dans les recherches que nous exposons en ce moment sur la collaboration des consciences distinctes, nous avons vu jusqu’ici que l’idée conçue, la volonté d’exécuter un acte, enfin le point de départ et l’initiative du phénomène appartiennent à la conscience principale, à celle qui parle par la bouche du sujet éveillé. Les rôles peuvent être intervertis, et le courant peut changer de sens. Nous allons voir l’initiative passer à la seconde conscience, à celle qui ne parle pas, et qui reste dans bien des cas si rudimentaire qu’on a cru longtemps qu’elle se réduisait à quelques petits mouvements insignifiants. Il peut arriver qu’une sensation perçue par la seconde conscience éveille une idée qui sera transmise à la première conscience, sans que celle-ci en reconnaisse l’origine.

Nous avons supposé qu’il suffisait d’avoir reconnu l’insensibilité d’une région quelconque, chez un sujet hystérique, puis de cacher au sujet la vue de cette région par un écran pour lui faire ignorer complètement tous les phénomènes qu’on provoque dans des parties insensibles de son corps. Ce n’est là, avouons-le, qu’une situation idéale ; il faudrait que la division de conscience fût bien parfaite, tout à fait schématique, pour que le moi normal du sujet ne perçût absolument rien de ce qui se passe dans une partie de son organisme. Si nous avons fait cette supposition, tout en la sachant erronée, c’est parce qu’il faut mettre de l’ordre dans la description des faits ; nous ne pouvons pas décrire à la fois la division de conscience, et les influences réciproques de deux consciences distinctes, qui rendent la division moins parfaite. Nous allons maintenant revenir sur nos premières descriptions, et y ajouter quelques traits, afin de les rendre plus fidèles.

Ce qui est tout à fait exact, au moins d’après ce que j’ai observé, c’est que le sujet ne perçoit pas les excitations qu’on applique sur une région insensible ; il ne les perçoit pas avec leur forme réelle, et ne les localise pas au point excité. Si on lui pique la paume de la main avec une épingle, il ne rapporte pas à cet endroit une sensation de piqûre ; du reste, s’il le faisait, il cesserait par là même d’être anesthésique. Les sensations provoquées dans les régions anesthésiques restent donc inconscientes ; mais elles produisent d’autres phénomènes, qui pénètrent dans la conscience normale ; ce sont des idées, des images, et parfois des perceptions fausses, des hallucinations. Ainsi, le sujet ne perçoit pas l’excitation, mais il peut avoir l’idée de cette excitation, sans savoir bien entendu pourquoi et comment cette idée lui est venue.

Voici une expérience qui permettra de saisir ce curieux effet mieux qu’une longue description. Nous prenons la main insensible, nous la plaçons derrière l’écran, et nous la piquons neuf fois avec une épingle ; pendant ce temps, ou après avoir cessé les piqûres, nous demandons au sujet de penser à un chiffre quelconque et de nous le dire ; il répond qu’il a choisi le chiffre 9, c’est-à-dire celui qui correspond au nombre des piqûres. Il n’a point senti le coup d’épingle, il ne sait pas qu’on l’a piqué, il est resté anesthésique ; et cependant il a bien senti quelque chose, comme le prouve la concordance que nous venons de signaler. L’excitation, quoique non sentie, non perçue par son moi normal, a produit un certain effet sur ce moi ; elle y a amené une idée, l’idée du nombre des piqûres[1].

Ce résultat ne semble nullement singulier quand on arrive à embrasser d’un seul coup d’œil l’ensemble des altérations de conscience ; on voit alors que tout s’enchaîne, et que tel fait, qui est étrange quand on le regarde isolément, est un effet logique et nécessaire. Mais les connaissances générales ne s’acquièrent pas de prime abord ; quand je commençais ces études sur l’anesthésie, je ne compris rien au phénomène que je viens d’indiquer, et quand je commençai à comprendre, je me crus la dupe d’une illusion. À plusieurs reprises, je notais sur mon cahier d’observations qu’une hystérique, dont l’anesthésie avait été bien contrôlée, affirmait qu’à un certain moment elle avait deviné ce qu’on faisait sur la région anesthésique. Un jour, une femme, la nommée Mel…, anesthésique du bras droit, à qui je faisais écrire le mot Salpêtrière, déclara qu’elle avait vu ce mot lui apparaître « écrit en blanc sur fond noir » et cependant, elle n’avait pas vu sa main, et celle-ci ne sentait ni les contacts ni les piqûres. J’écrivis ce singulier témoignage, mais étant occupé à d’autres recherches, je ne continuai pas celle-là. Deux ans après, j’eus l’occasion de reprendre mes études sur l’anesthésie hystérique ; je fis méthodiquement l’examen de cette question, et ne tardai pas à m’assurer qu’en effet une excitation non sentie peut amener une idée dans l’esprit du malade.

En somme, voici comment il nous semble qu’on doit se représenter ce processus, pour le rendre compréhensible. Toute excitation sensorielle produit chez un individu normal, la suggestion d’une série d’images associées ; l’individu normal a conscience de tout cela, des images évoquées comme de la sensation qui en est le point de départ ; chez l’hystérique, la sensation excitatrice reste dans l’ombre ; elle demeure inconsciente ; mais elle conserve sa propriété suggestive, et continue à évoquer le même cortège d’images que si elle était perçue et reconnue. Le processus a donc son développement habituel ; si l’on fait six piqûres sur le dos d’une main sensible, le sujet les comptera et pensera par conséquent au chiffre six comme le ferait un individu normal ; seulement, chez l’hystérique, la première partie du processus se passe dans une conscience, et la seconde dans une autre.

Nous trouverons plus d’un exemple de ces phénomènes psychologiques dans des observations de suggestion rapportées par d’autres auteurs ; nous les désignerons et nous les étudierons sous le nom de suggestions à point de repère inconscient. Le caractère particulier des expériences que nous allons exposer maintenant, c’est que l’excitation non sentie éveille des associations d’idées naturelles, et en quelque sorte normales ; l’idée de nombre survenant après une suite de piqûres n’est point une idée artificielle, elle résume tout un côté de la perception et la représente sous une autre forme. Il est très curieux de voir ces associations naturelles se conserver malgré la désagrégation mentale, et servir de trait d’union entre des consciences distinctes qui ne se connaissent plus.

Voilà donc une idée d’origine subconsciente qui émerge dans la conscience normale de l’hystérique. Que va devenir cette idée ? Quelle forme va-t-elle prendre ? Quels événements va-t-elle provoquer ? Il pourrait se produire ici une foule de complications, dont nous montrerons d’ailleurs plusieurs exemples quand à l’appui des faits actuels nous en citerons d’autres empruntés à la pathologie mentale ; tantôt l’idée subconsciente devient une voix qui parle au sujet, qui le conseille ou le menace ; tantôt elle est la source d’une impulsion motrice, provoque des mouvements et des actes, etc. ; elle peut encore devenir l’origine d’un délire. Rien de tout cela n’a eu lieu chez nos sujets, nous ignorons pourquoi ; l’expérimentation suppose un certain nombre de conditions artificielles, souvent ignorées, qui aiguillent un phénomène dans une certaine direction, au milieu d’une foule de directions possibles ; nos expériences ont pris la direction du sens visuel ; l’idée suggérée par les sensations subconscientes a toujours été une idée visuelle, et souvent même une hallucination de la vue.

Je ne crois pas avoir notablement contribué à donner cette forme aux idées suggérées, car je suis resté bien longtemps sans la comprendre ; quand je faisais trois excitations, par exemple, sur une main anesthésique, le sujet répondait simplement à la question : « À quoi pensez-vous ? — Je pense au chiffre 3. » Cette réponse n’indiquait pas autre chose qu’une idée quelconque, peut-être même une idée abstraite. Mais peu à peu quelques réponses se précisèrent ; tel sujet disait : « Je pense à trois sous la forme de trois points. » Un autre disait : « Je vois des barres, des bâtons. » Un troisième : « Je vois des colonnes ». Je ne savais que penser de ces bizarreries, et je les mettais sur le compte de l’imagination des malades ; mais un jour, brusquement, je m’aperçus que le sujet voyait des points quand je le piquais, et qu’il voyait des bâtons ou des colonnes quand j’agitais son doigt anesthésique ; plus de doute, c’était une image visuelle de sa main ou de l’excitation qui lui apparaissait, et toutes mes expériences ultérieures vinrent confirmer mon interprétation.


II


Nous allons étudier deux points principaux :

1° Quelles sont les excitations inconscientes qui peuvent impressionner indirectement la conscience normale du sujet ;

2° Sous quelle forme ces excitations pénètrent dans cette conscience.

Toutes les excitations d’un organe sensoriel anesthésique peuvent éveiller, par voie de suggestion, des idées conscientes. Nous avons cité des excitations tactiles ; il faut ajouter qu’en mettant en jeu le sens musculaire on arrive au même résultat ; fait-on écrire à la main une lettre ou un mot, le sujet, prié de penser à une lettre ou à un mot, peut indiquer ceux qu’on lui a fait écrire sans qu’il le sût ; de même, imprime-t-on plusieurs fois le même mouvement à un doigt, le nombre de ces mouvements deviendra le nombre pensé. On peut aussi, en appliquant sur le tégument des lettres ou des dessins en relief, susciter l’image de lettres et de dessins dans l’esprit du sujet, qui en parlera si on lui demande à quoi il pense ; on reconnaîtra aussi de cette façon que le sujet peut se représenter sa main ou son bras anesthésique dans la position où précisément on vient de les placer hors de sa vue. Il suffit aussi de lui demander de penser à un point quelconque de sa main pour s’apercevoir que c’est le point où on le pique, ce qui prouve qu’il localise en quelque sorte l’excitation, quoiqu’il ne la perçoive pas. Ces procédés fournissent un moyen détourné de mesurer avec un esthésiomètre la sensibilité d’un membre anesthésique. D’une manière générale, les choses se passent comme si le sujet percevait l’excitation traduite dans le langage d’un autre sens que le sens tactile ou musculaire ; ainsi tous les détails de l’excitation tactile qui peuvent être transposés, par exemple dans le langage visuel, seront conservés.

L’expérience peut être conduite de telle façon que l’excitation soit, non de nature sensorielle, mais de nature intellectuelle ; faisons écrire à la main anesthésique plusieurs chiffres, et disposons les uns au-dessous des autres, comme pour faire une addition ; le moi du sujet pensera, non pas à toute la série de ces chiffres, mais au chiffre total.

Ces divers genres d’excitation ne produisent pas toujours les effets psychiques dont nous allons parler ; si le sujet est fortement préoccupé, il est bien possible que le léger retentissement de toutes ces excitations ne soit pas entendu et remarqué ; il faut s’adresser au malade, le faire asseoir dans une pièce où on ne fait aucun bruit ; on prend ensuite sa main insensible, on la cache et on l’excite. Il est probable que le personnage inconscient qui est dans tout hystérique comprend vite la pensée de l’expérimentateur ; il entend celui-ci interroger le sujet et lui demander de penser à un chiffre ; il perçoit en même temps que l’expérimentateur fait un nombre déterminé de piqûres à la main insensible ; avec un peu de perspicacité, il doit comprendre le but de la recherche ; alors il s’y prête, et il cherche à influencer la conscience normale du sujet ; il la suggestionne à son tour, comme nous verrons plus loin, dans le chapitre VI, qu’il le fait en mainte autre circonstance ; c’est cet inconscient, je n’en doute pas, qui souffle à la conscience prime l’idée du nombre, et celle-ci reçoit l’idée sans savoir d’où elle lui vient. Nous ne croyons donc pas qu’on puisse décrire le processus comme une série d’associations d’idées ; il y a dans tout cela des actions et des réactions d’un ordre plus complexe.

Passons sur cette partie un peu obscure de la question, et arrivons au résultat final. L’idée, dont nous avons étudié l’origine, vient d’apparaître dans la conscience normale ; c’est par exemple une idée de nombre ; on a fait neuf piqûres à la main anesthésique, et le sujet a pensé au nombre neuf. Comment est-il arrivé à ce nombre ? On pourrait croire qu’il a compté les sensations ; et même, il est évident qu’il faut que quelqu’un les ait comptées pour en savoir la somme ; mais ce quelqu’un, souvent, n’est pas la conscience normale ; la conscience normale ne sait rien de tout cela ; le sujet ne peut dire qu’une chose, c’est qu’il a pensé au chiffre 9 ; une autre conscience a fait l’addition et la lui a servie toute faite ; il ne connaît que la somme.

Le sujet, ignorant l’origine de l’idée du neuf, n’hésite pas à se l’attribuer ; il a l’illusion qu’il a choisi librement ce chiffre, et il est persuadé que, s’il l’avait voulu, il aurait pu en choisir un autre ; mais on lui montrera le contraire en refaisant la même expérience, ce qui le met dans l’impossibilité temporaire de penser à un autre chiffre que celui-là. J’ai aussi employé quelquefois l’artifice suivant qui intrigue beaucoup les malades ; on écrit un chiffre quelconque, par exemple trois, sur un morceau de papier, qu’on plie en quatre, puis on donne ce papier au malade en le priant de choisir un chiffre quelconque et d’y penser quelques instants ; pendant que le malade cherche le chiffre, on fait sur sa main anesthésique trois piqûres, ce qui l’oblige à penser au chiffre trois ; puis, quand il a déclaré ce trois qu’il croit avoir choisi au hasard, on lui fait déplier le papier, et on lui montre qu’on avait prévu d’avance sa pensée ; la réussite de cette petite expérience est à peu près certaine.

Tout ce qui précède montre bien que le malade ne saisit point l’origine de l’idée qui vient tout à coup, brusquement, envahir le champ de sa conscience normale. Jamais, remarquons-le avec insistance, jamais les sujets que nous avons étudiés ne se sont doutés de l’origine de ces idées ; la séparation de conscience a toujours été complète, absolue, malgré les communications qui s’établissent entre les deux consciences.

C’est un des caractères les plus curieux de cette expérience que l’état d’obsession où elle place la personne pendant un moment ; cet état commence parfois dès qu’on fait la première piqûre ; le sujet ne peut pas penser à un nombre avant que la série de piqûres soit terminée, fût-elle de cent ; et, comme nous l’avons dit, c’est le nombre des excitations qui s’impose à son esprit. Il y a cependant quelques sujets qui réussissent à se soustraire à cette action obsédante, en employant un subterfuge ; priés de penser à un chiffre, ils se servent du nombre des excitations comme chiffre des dizaines, ou bien ils peuvent le faire entrer dans une autre combinaison.

À la longue, quand les expériences se répètent, les idées suggérées par des perceptions inconscientes deviennent extrêmement intenses ; je les ai vues prendre le plus souvent la forme d’images visuelles. L’image visuelle est devenue aussi éblouissante au dire des malades qu’une sensation produite par la lumière électrique ; elle s’extériorisait et pouvait couvrir les objets extérieurs à la façon d’une hallucination, si bien que le sujet qui lit un journal pendant l’expérience est obligé de suspendre la lecture, il cesse de voir les caractères imprimés ; quand les sujets arrivent à ce degré de sensibilité, des excitations extrêmement légères apparaissent aussitôt sous la forme visuelle, et il arrive parfois qu’ils croient voir l’excitation qui est portée sur le tégument.

Un exemple sera nécessaire pour se faire une idée nette de ce qui se passe. J’applique un jour sur la nuque anesthésique d’une jeune fille hystérique un petit disque en cuivre, de 2 cent. 5 de diamètre, et portant un petit dessin en relief ; le disque, que la malade n’avait jamais vu, cela va sans dire, est maintenu pendant quelques instants au contact de la peau ; la malade s’agite, elle se plaint d’avoir des éblouissements ; elle voit des taches lumineuses de forme circulaire qui brillent devant ses yeux ; chaque fois qu’on augmente la pression sur le disque, l’éclat de la sensation augmente, et si la pression devient trop forte, elle peut produire le même effet qu’un jet de lumière électrique, elle immobilise la malade en catalepsie. Mais n’allons pas jusque-là ; maintenons simplement le contact, pour chercher jusqu’à quel point la perception du disque de cuivre se fait exactement. Pour ne pas faire des interrogations fertiles en suggestions, je prie la malade de prendre un crayon et de dessiner ce qu’elle voit. C’est une pauvre fille sans grande instruction, qui n’a jamais appris à dessiner, et qui, en outre, est atteinte d’amyotrophie juvénile ; les masses musculaires de son bras, dont elle se sert pour dessiner, sont atrophiées au point qu’elle peut à peine le soulever jusqu’à sa tête. Malgré ces conditions défectueuses, la malade arrive à tracer le dessin suivant, que nous plaçons ici à côté de l’original ; et pour permettre la comparaison, nous ajoutons un troisième dessin, fait dans les mêmes conditions par une personne normale. Cette expérience nous révèle chez l’inconscient une acuité de perception bien remarquable (fig. 8).


Modèle de dessin en relief appliqué sur la région nucale d’un sujet hystérique.jpg

Fig. 8. — (1), le modèle du dessin en relief qui est appliqué sur la région nucale du sujet en expérience, de façon à provoquer une impression tactile complexe ; (2), représentation par le dessin de l’impression provoquée ; sujet normal ; (3), représentation par le dessin de l’impression provoquée ; sujet hystérique. (Lavr.)


Trois ans après, nous revoyons la même malade, nous répétons sur elle la même expérience avec un dessin


Deuxième modèle de dessin en relief appliqué sur la région nucale d’un sujet hystérique.jpg

Fig. 9. — (1), le modèle du dessin en relief qui est appliqué sur la région nucale du sujet en expérience, de façon à provoquer une impression tactile complexe ; (2), représentation par le dessin de l’impression provoquée ; sujet normal ; (3), représentation par le dessin de l’impression provoquée ; sujet hystérique. (Lavr.)



différent, et nous obtenons encore un résultat bien curieux, qui est représenté par la figure 9.

Il est possible que ces expériences donnent la clef du phénomène décrit souvent sous le nom de transposition des sens, et qui consisterait dans l’aptitude présentée par certaines personnes à voir au moyen des organes du toucher. Les détails que nous venons de rapporter montrent que la transposition des sens tout en étant, à strictement parler, une illusion, résulte cependant d’un phénomène psychologique de suggestion d’images, qui est bien réel[2].


III


Il est toujours intéressant de trouver la confirmation d’une expérience dans d’autres expériences d’un genre différent ; c’est pour cette raison que nous montrerons que dans les divisions de conscience produites par distraction on rencontre également des influences psychiques exercées par la conscience secondaire sur la conscience principale.

En général, dans l’état de distraction, la division de conscience s’opère d’une façon si systématique que les consciences multiples ne se mélangent pas. Nous avons vu que lorsque, par un ordre donné à l’inconscient, on le force à se lever ou à marcher, le personnage principal ne s’aperçoit de rien ; il croit rester assis et immobile, tandis que ses bras et son corps entier obéissent à l’ordre reçu. Une hallucination lui couvre les yeux et l’empêche de voir les actes de l’inconscient. Dans ces cas, la séparation des consciences reste aussi complète qu’elle peut l’être.

Mais il y a d’autres circonstances où le mélange s’opère, et M. Pierre Janet en a cité quelques-unes qui sont bien curieuses. On a adressé une suggestion d’hallucination à l’inconscient. « Le commandement n’est pas entendu par le sujet, l’origine de l’hallucination est inconsciente, mais l’hallucination elle-même est consciente, et entre tout d’un coup dans l’esprit du sujet. Ainsi, pendant que Léonie ne m’écoute pas, je lui dis tout bas que la personne à qui elle parle a une redingote du plus beau vert. Léonie semble n’avoir rien entendu, et cause encore avec cette personne, puis elle s’interrompt et éclate de rire : « Oh ! mon Dieu, comment vous êtes-vous habillé ainsi, et dire que je ne m’en étais pas encore aperçue. » Je lui dis de même tout bas qu’elle a un bonbon dans la bouche ; elle semble bien n’avoir rien entendu, et si je l’interroge, elle ne sait ce que j’ai dit, mais la voici cependant qui fait des grimaces et qui s’écrie : « Ah ! qui est-ce qui m’a donc mis cela dans la bouche ? » Ce phénomène est fort complexe, il comprend un mélange de faits inconscients et de faits conscients reliés à un certain point de vue et cependant séparés à un autre[3]. »

L’auteur arrive, on le voit, à la même conclusion que nous. L’exemple cité est d’autant plus intéressant qu’il peut être considéré comme le type de la plupart des suggestions. Nous reviendrons plus tard sur cette question importante.

Et maintenant, si nous jetons un coup d’œil d’ensemble sur l’objet des trois chapitres précédents, nous voyons que la division de conscience, telle qu’elle existe chez l’hystérique, ne constitue pas une démarcation brusque, suspendant toute relation entre les consciences. Loin de là ; les phénomènes psychologiques de chaque groupe exercent sur le groupe voisin une influence incessante, et la division de conscience ne suspend même pas le jeu de l’association des idées ; il arrive qu’une idée associée à une autre l’éveille et la suggère, bien que les deux appartiennent à des consciences différentes. La division laisse donc subsister l’automatisme des images, des sensations et des mouvements ; elle consiste seulement dans une limitation de la conscience ; chacun des moi ne connaît que ce qui se passe dans son domaine.

Dans tout ce qui précède et dans tout ce qui va suivre, nous ne cessons pas de rester dans un sujet très limité ; nous ne cultivons qu’un petit coin du vaste domaine de la pathologie mentale et nerveuse ; ainsi, nous négligeons complètement l’étude des aliénés, pensant que sur ce point rien de décisif n’a été fait depuis l’ouvrage de M. Ribot, qui a bien montré dans quelle mesure ces malades peuvent présenter des personnalités multiples. Il faut cependant franchir ici, une fois seulement, les limites que nous nous sommes tracées, car les faits que nous venons d’étudier trouvent dans la pathologie mentale une application tellement directe qu’on ne peut se dispenser de la signaler.

En effet, s’il est exact qu’on rencontre fréquemment chez les aliénés et dans une foule d’autres conditions morbides des séparations de conscience, on doit rencontrer bien plus fréquemment encore des consciences qui, quoique séparées, continuent à agir les unes sur les autres, ce qui produit des résultats d’une grande complexité.

Nos expériences, qui ont porté presque uniquement sur des suggestions d’images visuelles, ne donnent pas une idée du nombre considérable de formes que la communication de consciences peut revêtir ; il peut se produire non seulement des hallucinations visuelles, mais des hallucinations de tous les autres sens et des idées fixes ; la volonté et les sentiments peuvent être également affectés, et c’est là probablement ce qui expliquerait un certain nombre des impulsions irrésistibles que le malade subit sans perdre la conscience de son identité.

Dans ces derniers temps M. Séglas[4] a montré plus clairement qu’on ne l’avait fait jusqu’ici que certains malades peuvent contenir des groupes distincts de phénomènes psychologiques, et qu’il peut y avoir entre ces groupes, à des moments donnés, des communications d’idées ; ces idées prennent chez les aliénés de préférence la forme auditive ou la forme motrice ; le plus communément, ce sont des voix qui se font entendre au malade ; les voix prononcent des paroles ayant un sens, et répondant, comme on a pu s’en assurer, à un état de préoccupation dont le malade n’a point la conscience claire ; parfois, le malade n’entend pas distinctement le son, mais il perçoit un mouvement d’articulation qui se produit dans sa bouche, et il comprend le sens des paroles qui sont sur le point d’être émises ; c’est l’hallucination motrice verbale ; d’autres fois, sa main écrit spontanément sans qu’il en ait conscience. Il n’est pas besoin d’insister longuement pour montrer l’intérêt de ces observations et leur analogie avec celles que l’on fait sur les hystériques.

  1. M. Babinski a observé ce fait en même temps que nous et d’une manière indépendante. (Communication orale.)
  2. J’ai pu étudier longuement, grâce à ce procédé, le phénomène de la Vision mentale. Voir Revue philosophique, 1890.
  3. Op. cit., p. 242.
  4. Progrès médical, nos 33, 34, 1888, et Annales médico-psycho., janv. et juillet 1889. Voir aussi un très intéressant article de F. de Sarlo (Rivista di Freniatria, II et III, 1891).