Les Amantes du diable/02

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Louis Querelle Éditeur (p. 53-94).


DEUXIÈME PARTIE

L’INCONNU


La complexion, comme dit Avicenne, est une qualité qui vient ou procède de l’action et passion des qualités contraires trouvées es éléments.

Alberti Parvi Lucii,
libellus de mirabilibus naturae arcanis
(1568).


I

LE RETOUR


On fait un excellent Talisman en enfermant dans un petit sac fait avec la peau d’un chevreau mort-né, une pincée de terre prise dans une fourmillière et une autre prise dans une motte de gazon, une touffe de poils d’éléphant et un fragment de défense de sanglier à poil roux.
Merveilleux secrets (1725)


Sans plus de cérémonies, Jean Hocquin, qui ne disait toujours mot, fut assis sur une sorte de balançoire attachée à un cordage, puis descendu brutalement d’un créneau au bas du fossé. Il se dégagea difficilement, et, tandis qu’on remontait cet expéditif moyen de sortie, il tenta de se mettre debout. La tête lui faisait mal, mais surtout les reins et les cuisses.

Quoique le bourreau lui eut, de deux coups de poing, réemboîté l’articulation des épaules, il ne pouvait encore mouvoir ses bras. Il ne voulut cependant rester au bas du haut mur d’où certainement on lui aurait jeté bientôt quelque vieux pot ou des pierres, et il glissa le long de la pente qui menait à la route.

Peu à peu la force lui revint. Il se mit sur le ventre, car il ne pouvait s’asseoir. Dans ses avant-bras et ses mains, le sang recommençait lentement de circuler.

— Ouf ! fit-il haineusement, c’est beau de m’en être tiré ainsi !

Il tentait cependant de mouvoir ses membres, mais une crampe maintenant l’immobilisait. Ïl se mit à rire.

— Ce bourreau, je ne lui conseille pas de venir se promener en forêt quand je chasse…

Il se massa doucement les muscles des cuisses et des mollets. La douleur de sa crampe, au souvenir de ce qu’il venait d’endurer, lui semblait presque une caresse.

Enfin il se mit debout.

La nuit tombe vite en hiver et déjà le ciel s’assombrissait, Jean Hocquin en fut ravi. Il préférait ne plus rencontrer personne durant qu’il regagnerait sa demeure.

Mais, à la nuit chue, hormis dans les venelles du mince village qui occupait les pentes sud du mont sommé par le château, toute vie disparaissait dans le pays.

Il gagna donc la route, un sentier profondément creusé par les ornières, puis s’éloigna.

De temps à autre, il se retournait pour voir encore la masse énorme de la forteresse où il avait failli finir sa misérable destinée. Les tours s’enlevaient splendidement, abruptes et hautaines. Derrière elles on apercevait encore des toits de demeures seigneuriales et ecclésiastiques. Un petit clocher de chapelle se levait, près d’un donjon sans fenêtres, d’aspect sinistre.

Hocquin était loin de son gîte. Il lui fallait contourner largement les dépendances du château, avant de se trouver en pleine campagne, mais il s’en tirerait. Déjà ses bras lui faisaient moins mal.

Et il songeait qu’un jour, sans doute, il serait possible de s’unir entre serfs. Alors on donnerait un assaut inattendu à cette demeure massive. On la prendrait facilement, en égorgeant les gardes de la première enceinte, Et puis…

Il voyait le baron des Heaumettes soumis à son tour aux tortures les plus choisies… Il voyait la baronne offerte à la salacité de cent croquants exaltés. Il voyait toute la valetaille du Seigneur pendue aux arbres qui bordent le chemin du pont levis.

Babet était revenue mélancolique et consolée de chez le sorcier. Lui l’avait chassée car il attendait d’autres clientes et des envoyées de la ville où il avait de fidèles adhérentes. Toutes ou presque se trouvaient soumises par pactes à Satan.

Elle rentra donc dans sa chaumière sinistre et le sentiment de la prodigieuse misère qui régnait là, lui fut pour la première fois sensible.

Elle se rappelait d’avoir, tout à l’heure, vendu son âme au Diable. Il lui semblait maintenant que la richesse tardait par trop à se présenter, comme conséquence nécessaire et immédiate de son renoncement à la félicité du Paradis…

Elle s’assit à la porte et regarda le paysage glacé. Il était prodigieusement triste. Toutes ces roches énormes fermant les accès ; ces arbres dépouillés, et ce silence… Pendant qu’elle songeait ainsi, sans nul doute, Jean Hocquin, son mari, était-il torturé, peut-être pendu…

La rage et l’impuissance lui rongeaient l’esprit. Mais ce Malin, qui peut tant pour ses amantes, pourquoi n’intervenait-il pas, ne faisait-il pas un miracle…

Elle avait pu économiser secrètement huit pièces d’or, il faudrait en donner deux au sorcier. Était-ce par cette route que la fortune lui viendrait ?

Elle se leva, affamée et découragée. Un goût amer de soufre et de sauge lui emplissait la bouche.

Elle se savait belle. Que de fois, lorsqu’elle se rendait à la ville, vendre des salades dans la douce saison, des fleurs aux fêtes, et chercher d’occasion les rares choses qu’il lui advenait d’acheter, elle avait rencontré des galants…

Une fois même, un seigneur étranger lui donna cinq écus pour qu’elle se mit nue. Elle avait gagné ses cinq écus. Une femme de braconnier, une gueuse qui vit de tout ce qui attire le mépris des citadins, et parfois requiert leur justice, n’a pas de pudeur. Et puis, en ont-elles plus, les bourgeoises qui se font épiler et les dames nobles qui pervertissent leurs pages ?…

Moins encore en aurait-elle d’ailleurs, à cette heure où Satan lui-même disposait de son âme. Il faudrait, avec l’aide du Maudit, vivre heureusement en échange du paradis perdu. Mais, comment être heureuse sans amour ?

Il est vrai que Jean était peut-être bien libéré, si le Diable y avait pourvu.

À ce moment, une fureur la prit et une sorte de désir ardent de tirer vengeance des malheurs qui l’accablaient.

Elle rentra dans sa demeure assombrie et chercha la cruche au vin. Elle but alors coup sur coup, trois lampées en murmurant :

— Satan, Satan, protège-moi !

Soudain, avertie elle ne sait comment, Babet se retourne. Dans l’huis ouvert elle distingue une forme humaine qui s’approche rapidement.

Elle court au-devant de cet homme. Ce ne peut-être que son mari. Elle s’arrête alors, figée, la bouche ouverte, les yeux fous.

Le survenant est un homme inconnu, et mieux même : un seigneur. Il est vêtu de panne écarlate, avec des broderies. Ses souliers sont fins et ornés de coins dorés. Il a oublié son épée, mais le fourreau reste. Sa cravate bouffante est immaculée, et soudain il quitte son chapeau :

— Madame…

L’inconnu s’incline avec une politesse qui sent son ironie.

— Madame, veuillez m’excuser !

Ils restent face à face, lui tête nue, avec sa perruque blonde et sa figure bien rasée, elle, émue aux limites de ses sentiments. C’est peut-être là une des images de Satan, qui aime tant à se déguiser ?

— Madame, reprend l’étranger, voulez-vous m’offrir un refuge chez vous ?

Elle hésite. Mais une sorte de tendresse, et elle ne sait quel secret désir la font agir presque sans le savoir :

— Entrez, monseigneur !

Il entre et regarde avec stupeur le contenu de ce gîte obscur. Il n’a jamais vu cela. Il croyait que tous les ruraux pouvaient vivre, prestige et épée en moins, à la façon des nobles. Il est triste et craint pour son sort, mais resté jeune et sensible, il ne peut faillir de s’apitoyer ici.

— Madame, vous êtes seule.

Il s’est lourdement assis sur un escabeau.

— Oui, Monseigneur, mon mari…

Elle ne sait s’il faut parler si brutalement, puis elle se décide.

— Mon mari est sans doute pendu à cette heure…

L’inconnu sursaute :

— Pendu, madame… Qu’a t-il fait ?

Elle fait signe qu’elle l’ignore.

— Vous êtes malheureuse, je le vois, et moi je suis en danger. Voulez-vous m’aider ?

— Oui, Monseigneur.

— Je ne suis qu’un fugitif, dit tristement l’homme, et en grand danger d’avoir la tête coupée, si on m’arrête.

Elle le regarde avec des yeux flambants.

— Tenez, reprend-il voici ma bourse, elle doit encore contenir cent louis d’or. Sauvez-moi !

— Que puis-je faire, Monseigneur ?

— Gardez-moi ici caché.

— Si on vous poursuit et qu’on vienne ?

— Il y a bien des cachettes connues de vous dans cette forêt.

— Sans doute.

— Vous m’y apporterez à manger, et, si je puis rester ainsi quelques jours, ensuite je fuirai, et ma reconnaissance ne sera pas vaine, croyez-le.

Elle ne sait vraiment pas ce que cet étranger nomme reconnaissance, mais elle approuve.

— Qu’avez-vous donc fait, Monseigneur ?

— J’ai gravement offensé le Roi.


II

LE FUGITIF

La Chalotais. — Traître au roi, à la France. J’en ai les preuves.

Yvon. — Où sont-elles ?

Paul Foucher et Alboise. La Salpêtrière (Acte IV, scène X).


À ce moment Babet entendit un bruit lent de marche et reconnut que Jean lui revenait. Une sorte de frisson parcourut son corps et elle se mit à rire nerveusement.

— Qu’avez-vous ? dit le fugitif.

Elle se retourna vers la porte. L’incertaine lumière dénonçait un homme en marche. Bientôt, le gentilhomme comprit qu’un nouveau venu approchait.

Il recula vers le fond de la chaumière en disant à voix basse :

— Madame, je suis pris…

La chaumière était obscure, mais il entendit qu’elle riait sinistrement. À ce moment une voix appela :

— Babet !

— Je suis là.

— Allume donc !

Elle prit la pierre à feu et se mit à la frapper avec un morceau de fer. Des étincelles jaillissaient. Elle les dirigea vers une petite boîte contenant du linge brûlé.

Et le linge devint aussitôt incandescent.

Alors elle en approcha une pincée de mousses sèches et la flamme sauta sous son souffle.

Rapidement, elle enflammait la mèche pendue dans la lampe au plafond, Jean Hocquin entra.

Son premier coup d’œil fut pour l’étranger debout sur le mur du fond, non pas tremblant sans doute, mais visiblement angoissé.

Babet dit en le désignant.

— Ce seigneur va te raconter pourquoi il est ici et ce qu’il veut. Tu es libre ?

— Oui, le bourreau n’a rien pu m’arracher. Alors, on m’a jeté hors du château. C’était mon désir…

Il se coucha sur la paillasse avec un soupir d’aise.

— J’ai souffert, vois-tu.

— Enfin tu es sauvé ?

— Oh ! je crois tout de même qu’il ne me faudra point reparaître devant le baron.

» On me pendrait cette fois sans plus de façons.

Le seigneur inconnu prit la parole :

— Monsieur, je vais vous expliquer la raison de ma présence ici :

» Je suis en fuite et poursuivi par les gens du roi.

— Que m’importe ? fit maussadement Jean Hocquin.

— Je vous le dis pour que vous compreniez ceci. Hier j’ai été arrêté, à dix lieues peut-être, et, comme je risque ma tête, j’ai tué un de mes gardes, puis me suis enfui.

— Bien ça !

— J’ai marché absolument au hasard et traversé des villages nombreux. Enfin, trop las pour continuer, et redoutant les agglomérations où on me découvrirait facilement, j’ai cherché une demeure isolée, pour m’y présenter et demander hospitalité… J’ai trouvé la vôtre…

— Soit ! fit Hocquin, vous êtes en sûreté.

— Vraiment ?

— Vous l’êtes. Mais vous ne le serez plus si on vient me surveiller ou m’arrêter encore.

— Que faire, Monsieur ?

— Courir d’abord les mêmes risques que moi, fit rudement le braconnier.

— Vous avez raison.

Rassuré l’étranger se rapprochait.

— Je ne vous oublierai jamais, dit-il d’une voix chaude. Comment vous nommez-vous ?

— Jean Hocquin…

— Soyez assuré qu’un jour le bienfait que vous me rendez sera payé, et largement.

— Que devez-vous espérez ? dit le braconnier avec ironie.

— Sans doute, fit l’autre rasséréné, ne pouvez-vous pas vous rendre compte ici de la façon dont les choses marchent à Paris et autour du roi.

— Je n’en ai pas la moindre idée, fit le chasseur, mais je pense que c’est un peu comme partout.

— Pas du tout. Tout y repose sur la faveur et sur les amitiés.

» Je suis à cette heure un fugitif, mais le roi n’est pas immortel. Je puis être le bras droit de son successeur, et même, si sa maîtresse change, ou son premier ministre, il se peut que loin d’avoir, comme je l’aurais en ce moment, la tête coupée, je sois un jour en passe de devenir duc…

Babet eut une sorte d’aspiration lente et ses mains la brûlaient. Elle se dit secrètement.

— Satan… satan, enrichis-nous !

Un silence régna. Chacun suivait ses idées avec une sorte de tristesse âpre. Le sentiment de l’instabilité et de la changeante incertitude de tout ne peut apporter de consolation qu’aux âmes entraînées à concevoir l’abstrait. Ni Jean Hocquin ni Babet n’y étaient aptes.

Mais le braconnier avait toutefois au plus haut degré le goût et le sens de l’aventure. Il aimait d’instinct tout ce qui ne se réalise point dans le plan des conceptions villageoises. Le risque avait, devant sa sensibilité fruste, un attrait obstiné. Il se mit à rire sans fiel.

— Dites, remarqua-t-il, que vous m’auriez peut-être fait occire il y a huit jours.

Il se gardait d’aucune formule de politesse, sentant très bien que cet errant ne fut à cette heure rien de plus que lui-même, doutant aussi qu’il put jamais sortir de sa défaite présente.

L’autre ne nia pas, mais s’humanisa :

— Qui n’a pas risqué de commettre de graves fautes. Je ne puis vous céler n’avoir jamais vu une demeure aussi pauvre que la vôtre. Cela m’apprend que bien des choses, sur lesquelles naguère j’eusse décidé sans méditer, me sont en réalité inconnues.

Il voulut conclure enfin cette conversation embarrassante et dit :

— Acceptez-vous de me garder quelques jours et de m’aider le moment venu, pour que je puisse gagner Paris.

— Mais le roi est bien à Paris, fit railleusement le chasseur.

— Certes, mais j’y trouverai des amis pour me donner un abri sûr. Et, entre temps, on tâchera de me faire rentrer en grâce.

— Je vous guiderai. Paris est à trente lieues m’a-t-on dit.

Babet se demandait entre temps ce qu’il allait advenir de la bourse de l’inconnu, elle restait allongée sur une table branlante, faite par Hocquin lui-même. La question fut tôt résolue :

— Voici toute ma fortune dit l’étranger en désignant, avec un rien d’émotion, l’espèce de treillis emperlé allongé et gonflé comme une andouille.

— Qu’y a-t-il ? demanda le braconnier.

— Quatre-vingt dix-sept louis, je crois.

— Fort bien. Reprenez-là. Vous en aurez peut-être besoin pour vous remettre en selle, s’exclama le mari de Babet…

— Mais vous…

— Nous sommes habitués à ne rien avoir. Lorsque vous serez de retour à Paris, pensez à ce qui nous manque ! Voilà ce que je vous demande. Si vous l’oubliez, tant pis pour nous. Je ne vends pas l’hospitalité.

Et, après une minute muette :

— La paillasse est dure mais assez large pour trois. Couchons-nous, je vous prie, monsieur ! Demain nous parlerons de ce qui vous importe encore. Ce que je puis vous dire, c’est que je suis moulu, ayant été appliqué à la question aujourd’hui même et à une question bien faite pour mener à tous les aveux.

Tous se tassèrent sur la couche et étendirent un lourd tissu débordant sur eux.

Mais Babet se leva au bout d’un instant.

— Il me semble entendre je ne sais quoi dehors. Je vais voir.

— Prends mon coutelas, dit Hocquin.

— Je vous accompagne ? demanda poliment l’étranger.

— Non, restez-là. Je sais me défendre de toutes les bêtes.

Et se dirigeant vers la porte, elle ajouta :

— Même à deux pieds.

Dehors, c’était le clair de lune le plus ténébreux. Une blanche aiguille courbe occupait seule le ciel et y répandait quelque chose de diabolique.

La femme écouta. Nul bruit ne rompait la mutité universelle.

Elle se dirigea alors vers la partie creuse de la combe en suivant le ruisseau.

Soudain, elle s’arrêta : Un hurlement perdu dans air se répandait sur la forêt, le hurlement d’un loup affamé.

Babet frissonna, mais, le coutelas au poing, elle continua de marcher.

Elle voulait voir le sorcier.

Et une ombre cornue dansait, croyait-elle sur ses pas.

III

LA FUITE


Pourtant, il semble possible de présenter sous un jour un peu plus favorable la cause de la superstition.

J.-G. Frazer,
L’homme, Dieu et l’immortalité (141)


Trois semaines, l’étranger demeura caché chez les Hocquin. Il n’avait auparavant aucune idée de la façon dont vivent les tristes serfs de tous les domaines, en France, et il mesurait maintenant avec un peu d’épouvante l’abîme de misère où ils étaient plongés.

C’était un homme cultivé. Il connaissait les poètes latins et les grecs, il savait comment pouvaient vivre, selon Hésiode et selon Virgile, les rustiques habitants de la vieille Hellade et du Latium.

Or, il constatait que leur sort était, il y avait tant de siècles, plus heureux que celui de ses contemporains…

Il admirait certes la fière audace de Jean Hocquin, mais surtout la belle dignité de sa compagne. Tous les deux parlaient d’ailleurs peu, et Hocquin finissait, avec sa femme même, par ne plus parler du tout.

Toutefois, Babet aimait à questionner l’inconnu et à lui demander mille choses naïves qui le troublaient étrangement.

Il aima cette intelligence ardente ouverte à tout dans une ardeur inquiète. Elle devinait parfois, et avec une sorte de lucidité bizarre, des choses qui lui étaient pourtant tout à fait étrangères. Surtout, ce qui frappa son éducateur, fut que cette femme eut comme un maladif désir de devenir riche, et que pourtant elle restât désintéressée. Il comprit qu il y avait là, plutôt conception morale du monde, ou vœu d’équité, que de la cupidité.

Un jour elle lui appartint. Il aima cette chair dure et tendue sur une ossature robuste. Il admira cette passion audacieuse qui soulevait le corps aux innervations effervescentes. Surtout, l’émerveillait l’espèce d’enthousiasme sacré avec lequel cette femme obscure se donnait. On eut dit qu’elle accomplissait un rite religieux.

Et il songea aux prostitutions sacrées des temps païens. Ainsi devaient se racheter tant de choses que nous prenons l’habitude de tenir pour immondes. En réalité, seul l’état d’âme avec lequel on aborde n’importe quel acte lui donne valeur éthique positive ou contraire.

Babet ne tenait pas la fidélité à son mari pour chose obligatoire. Elle avait été mariée devant un prêtre, parti plus tard avec une fille des étuves, une Parisienne venue habiter le pays après un vol qui avait fait bien du bruit.

Sans doute la fille était-elle riche. Babet la supposait aidée par le Diable. En tout cas, elle tourna la tête du tabellion, qui faillit, pour ce, être empoisonné par sa femme, puis de l’intendant du baron des Heaumettes, M. Galant, puis du curé, qui un beau jour, avait fui avec la maudite.

Et Babet se demandait, pénétrée un peu des leçons que lui avait données son premier éducateur, lequel tournait à la religion des Cathares, si le mariage fait par un mauvais prêtre est bien saint et impératif dans ses défenses.

Elle n’avait jamais été caressée avec ce soin minutieux et pervers, qu’on apprend à Paris près des filles d’étuves et dans les innombrables maisons à donzelles. Elle en avait entendu parler comme d’une sorte d’intervention satanique, qui enlève à l’acte amoureux toutes ses vertus, même en mariage.

Et lorsque le jeune fugitif, en l’absence de Jean Hocquin parti chasser, s’avisait de lui parler d’amour, sûr de l’émouvoir, elle tremblait de joie et d’espoir de fortune. Car Satan lui apparaissait.

Il ne lui venait d’ailleurs point à l’esprit que de telles délices fussent autre chose que des plaisirs envoyés par l’Enfer. Il les offre à celles qui lui appartiennent, afin qu’elles regrettent moins leur part perdue de Paradis…

Dans les minutes où son âme hésitait sur la route à prendre, et où elle eut désiré se racheter devant Dieu, elle s’avouait pourtant, que la joie d’amour vaut la perdition…

Une horreur la prenait toutefois, après ces exaltations mystérieuses, dont elle ne pouvait s’exonérer l’âme, et elle priait soit Dieu, soit Satan avec des mots semblables et dans une sorte de farouche égarement.

Jean Hocquin continuait son dangereux métier. Dès la nuit venue, il partait en chasse, hardi et dur, aimant à souffrir de la bise froide et de mille menaces, tandis qu’il laissait sa Babet avec le jeune étranger. Il n’avait aucune jalousie. La passion amoureuse était toute hors de sa pensée. Même il éprouvait une façon de plaisir à comprendre que Babet fut tendre avec le gentilhomme poursuivi. Il se disait : « Que je sois pendu demain et elle aura ce protecteur. »

Ou encore : « Ne faut-il pas qu’elle éprouve un peu ces sentiments délicats qui poussent les belles femmes de la ville à prendre des amants parmi la jeunesse imberbe. »

Et il riait.

La chance d’ailleurs, une chance qu’il nommait lui-même diabolique, l’accompagnait constamment. Il évitait toujours les embûches de ses ennemis des Heaumettes et les attaques des loups ou des sangliers. Une fois, un serpent, éveillé malencontreusement, tandis qu’il levait des collets où gisaient trois martres, sauta sur lui et mordit sur les moufles qu’il venait de quitter.

Une autre fois une louve l’assaillit par derrière et le culbuta, mais il sut l’éventrer à temps.

Les gens de la ville achetaient, enfin, fort bien, le produit de ses chasses. Acquebert, le fourreur, payait haut les fouines, martres, hermines et même les renards. La baillive trouvait que les lièvres fussent obstinément trop maigres et les marchandait, mais fréquenter sa maison le protégeait. Cela incitait aussi d’autres bourgeois à acheter le gibier de Hocquin. On disait : On en prend bien chez le Bailli…

· · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · ·

L’hiver se terminait et déjà on voyait des bourgeons aux arbres, lorsque l’étranger demanda à son hôte s’il voulait le conduire en toute sécurité à Paris.

Hocquin accepta, mais il fallut que l’autre se vêtit comme lui de misérables hardes, et se donnât l’allure d’un berger sans troupeaux. Moyennant quoi, on gagnerait la ville avec précaution en marchant de nuit et se reposant de jour dans des coins choisis.

À Paris, le gentilhomme trouverait de l’or chez des parents, et le donnerait à son sauveur. Les cent louis apportés étaient déjà un rien écornés, ou allaient l’être pour les préparatifs et la réalisation du voyage.

· · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · ·

Un soir, à dix heures, les deux hommes partirent. Hocquin, s’était absenté tout le jour pour reconnaître la route et veiller sur les gens d’Assien dont il fallait traverser les terres.

Durant cette après-dînée-là, Babet voulut se gorger d’amour pour longtemps. Elle pensait même que peut-être serait-ce pour toute sa vie.

Et ce furent des pâmoisons impudentes et désespérées, des enthousiasmes ardents où le rire se mélangeait à la joie, des élans qui voulaient tromper et bafouer toutes les sagesses sans passion.

Le jeune étranger se sentait lui-même envoûté par cette fièvre émanée de l’enfer, et il s’y donnait ardemment parmi les appels gémissants de sa maîtresse.

— Écoute, dit-elle, je t’aime à en mourir.

— Moi je t’aime, comme on dit que seul Satan peut inspirer l’Amour.

Elle se cachait le visage dans les mains.

— C’est, mon ami, que je suis damnée !

— Non ! fit-il, on n’est jamais damné.

Elle poussa un cri de joie :

— Tu le crois vraiment ?

— Certes ! ne dit-on pas que la miséricorde de Dieu est infinie.

— Ah ! dit-elle, aime-moi longtemps, je suis trop heureuse.

· · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · ·

Les deux hommes armés de solides gourdins sortirent de la chaumière avec lenteur.

— Adieu ! fit doucement Babet.

Comme l’étranger, déjà en marche, se tournait vers elle, la femme sut encore deviner son visage ému. Elle lui tendit invisiblement ses deux mains en coupe où elle déposait de féroces et silencieux baisers.

Bientôt les voyageurs disparurent, et, au bout d’un temps assez long, Babet ne perçut plus le bruit de leur marche.

Le ciel était gris de cendre et semé d’étoiles. L’atmosphère tiède caressait sa figure et son corps, qui restait ému des tendresses de l’après-midi.

Alors Babet se dirigea, ayant pris une pièce d’or, vers l’antre du sorcier.

Peut-être cette nuit verrait-elle le Sabbat. Et Babet, enfin, toucherait Satan face à face, puis se donnerait à lui.

IV

LE VOYAGE


Arrivé là, il vit à la clarté de la lune un épouvantable spectacle…

E. T. A. Hoffmann.
Contes Fantastiques
(La femme vampire).


— Prenons le gué de ce ruisseau, dit Hocquin à son compagnon.

Ils se trouvaient au bord d’un petit cours d’eau qui contournait la ville vers le nord, et venait se perdre sous le château des Heaumettes. Cela expliquait à la fois qu’on y put manquer d’eau, lorsque le ruisseau était détourné, comme cela advint durant les dernières guerres, et que parfois le corps d’un homme, aux membres rompus, fut découvert flottant dans la rivière voisine. Sans doute cette onde traversait-elle, en sortant de la colline, où elle ramassait les suppliciés, quelque distance sous la terre avant de se jeter dans le fleuve. Ils passèrent, avec de l’eau jusqu’aux genoux.

Sur l’autre rive, Hocquin écouta soigneusement.

— Écoutez, nota-t-il, je n ai pas voulu vous avertir, mais il y a par ici un guet-apens, je ne sais contre qui dressé. J’ai vu deux nuits de suite, et ce jourd’hui, un poste de quatre hommes à droite, un autre plus loin à gauche, et un troisième fermant l’autre gué, celui qui permet de franchir la rivière.

— Que faut-il faire ? dit l’autre avec un rien de cette émotion qui tient les cœurs les plus généreux devant une menace trop directe et trop vague à la fois.

— Nous allons tout bonnement suivre les courtines du château, puis pénétrer dans les vignes du couvent des Dominicains et les traverser de bout en bout. Lorsque nous en sortirons, nous serons sortis de la nasse, mais il faudra traverser la rivière à la nage.

— Je nage bien, certifia le jeune homme.

— C’est donc entendu.

Ils rampèrent à travers des propriétés, sans autres défenses ou limites que des cordes goudronnées, puis, au bout d’un temps assez long, se trouvèrent au pied de la butte où s’élevait le château des Heaumettes.

Là, Jean Hocquin s’immobilisa un instant. Enfin, rassuré, il commença de suivre les hautes murailles qui sous le reflet incertain de la lumière stellaire semblaient encore plus formidables.

Ils rencontrèrent deux hommes. Eux aussi avaient l’air de mener à bien quelque affaire louche ou dangereuse, mais ils ne virent point Hocquin et son compagnon qui les devinèrent les premiers.

Et ce fut le passage par-dessus les murs du couvent de Saint-Dommique. Là, cent moines vivaient sur un large épaulement de terrain, face au sud. Le vin qui se faisait chez eux était d’ailleurs fort renommé.

Ils restèrent en contact avec le mur, Hocquin marchant en tête. Le braconnier avait dit qu’en cas incident, s’ils étaient découverts, ils ne devaient espérer aucune pitié. Le supérieur était, en effet, un ancien homme de guerre, qui gardait la dureté de mœurs des camps où la vie d’un homme, et de dix, et de cent, apparaît une valeur tout à fait négligeable.

— Ont-ils des chiens ? demanda le jeune homme.

— Un seul et je l’ai tué hier.

Ils marchèrent très longtemps. À certain moment, on entendit le bruit des hymnes religieux. C’était l’heure où les moines se réunissent dans la chapelle et invoquent le Créateur.

Le plain-chant se répandait avec majesté sur la campagne muette, et les orgues qui soutenaient les voix humaines de leur orage magnifique, donnaient cette musique comme une semence dans la nuit.

Enfin, le mur tourna.

— Il faut sauter ici, dit Jean Hocquin.

Et il aida son compagnon, puis franchit la clôture à son tour.

Assez loin, au bas d’une déclivité semée de bouquets d’arbres, on voyait la rivière qui luisait comme une glace et reflétait les étoiles innombrables.

— Voyez, le gué est surveillé à six cents pas en amont.

Ils descendirent vers les eaux dont la fraîcheur se percevait déjà dans l’air.

Quand ils furent sur la rive, ils s’assirent pour prendre un instant de repos. Ils écoutaient aussi les bruits rares qui flottaient en suspension autour d’eux.

Ils perçurent à certain moment le bruit d’un pas de cavalier, et des cliquètements de métal leur firent comprendre que c’était un homme de guerre.

— Où est-ce ? demanda le jeune gentilhomme.

— De l’autre côté, à droite. Cela s’éloigne de nous.

Et, comme un petit bruit venait également derrière eux, Hocquin ajouta :

— Déshabillons-nous ! Vous avez la corde pour faire un paquet de vos hardes. Vous attacherez cela sur votre dos, par le cou. On peut espérer parvenir ainsi en face sans trop mouiller son harnois.

Ils le firent et se mirent à l’eau très doucement. Ils nageaient avec lenteur.

Lorsqu’ils parvinrent, un peu en aval, sur l’autre rive, ils se secouèrent joyeusement.

— C’est froid.

— Oui, êtes-vous parvenu à garder vos vêtements secs ?

— Presque.

— Habillons-nous donc et repartons.

Et, sitôt vêtus, ils s’enfoncèrent dans une campagne plus aride et sans arbres, mais où Hocquin paraissait se trouver à l’aise.

— Nous sommes sur les terres de la comtesse d’Assien.

— Ah ! je la connais.

— Vraiment ?

— Certes, elle est mûre, mais singulièrement méchante et mauvaise langue. Elle est avare aussi.

— Silence !

Ils avancèrent des heures durant, sur le repère des étoiles, et en suivant des sentes, ou en coupant à travers champs.

Parfois des chiens aboyaient, dans des cours de fermes invisibles. On entendit aussi passer assez loin une lourde voiture dont les chevaux portaient des grelots.

Et puis, lorsque la fatigue vint, le jour commença de naître. Hocquin, en furetant, découvrit alors une ancienne maison brûlée, dont il ne restait que trois murs et un morceau de toit. Il était visible, à l’herbe qui poussait tout autour de ce gîte détruit, que personne n’y venait jamais. Ils y pénétrèrent et s’allongèrent sur le sol gazonné.

— Nous pouvons dormir, dit le braconnier. Mais si vous le voulez, nous allons manger un peu.

Et il défit un quignon de pain noir avec deux larges morceaux de lard.

Une heure après ils sommeillaient tous deux.

Le soir revint, après que bien des menaces dont ils n’avaient pas conscience eurent frôlé les deux voyageurs. Des soldats en maraude, déserteurs sans doute, et des rôdeurs qui n’étaient point soldats s’approchèrent. Tous faillirent pénétrer dans la demeure incendiée et ne s’éloignèrent qu’avec l’espoir de mieux trouver plus loin.

Ce furent aussi des paysans soupçonneux, puis un carrosse qui s’arrêta à côté, parce que la dame qu’il menait avait un petit besoin à faire disparaître. Elle vint s’accroupir derrière le pan de mur écroulé, et, une fois satisfaite, pensa mutinement regarder ce qu’il y avait là-dedans.

Par chance, elle était pressée et craignit d’écorcher ses doigts…

La nuit revenue, les deux voyageurs reprirent leur marche après un autre festin de lard et de pain dur.

Ils allaient plus vite maintenant. Il devenait assez naturel de voir des gens se diriger la nuit vers Paris. Et puis, il faut toujours mieux aller vite que doucement, lorsqu’on est en danger, car la lenteur est toujours le danger principal. Non que les deux hommes fussent immédiatement propres à mettre à mal ou sous les liens. Ils avaient le droit d’être en route et nulles défenses connues d’eux ne les faisaient soupçonnables.

Toutefois, comme l’avait dit Hocquin, on ne sait jamais, si innocent que l’on paraisse, lorsqu’on est admonesté par un courrier du Roi, par une troupe d’hommes d’armes, et par des paysans en groupe qui sont tout prêts à vous accuser de tous les délits dont souffrit depuis six mois le village voisin, ce qu’il en peut advenir…

Et il n’est jamais rassurant d’avoir à dire aux gens, une vérité trop riche en mystères, car qui vous questionne ne supposera jamais en vous de pures intentions…

Ils avancèrent ainsi toute une nuit, dormirent un jour dans les bois et reprirent leur dure route.

Le soleil se levait, le troisième jour, lorsqu’ils virent, d’une colline gravie avec la route, surgir un amas de toits fumeux et des monuments innombrables :

Paris !…

V

LES SORCIÈRES


Ce mystère sacré veut un profond secret.

Gentil Bernard,
L’Art d’aimer (Chant VI).


Babet se rendait à la demeure d’été du sorcier. Le vieux juif avait quitté, en effet, sa caverne fumeuse, pour venir, comme chaque année, dans une ancienne carrière creusée plusieurs siècles auparavant, et dont la pierre dût servir à édifier quelque village disparu depuis.

Cette carrière comportait une entrée à ciel ouvert, d’ailleurs dédalienne, et si compliquée que les curieux ne s’y risquaient jamais.

Ensuite, on suivait un long boyau obscur rempli de chauves-souris voltigeantes, dont les ailes d’ouate terrifiaient les visiteurs. À la fin on ressortait en plein air dans un petit cirque occupant le sommet d’une sorte de piton agressif, perdu dans le fouillis forestier.

Au demeurant, tout cela était en sus entouré d’une épaisse zone végétale sur laquelle planait depuis des temps immémoriaux, la terreur et le maléfice. On prétendait que les gens dussent y attraper la lèpre, et nul villageois ne s’en approchait.

Babet s’engagea dans le boyau en tremblant. Il était défendu de porter une lampe et il fallait, pour avancer, tenir la main en contact avec la paroi. Pour se protéger, elle invoquait Satan.

Bientôt elle fut au centre d’une sorte d’entonnoir, au-dessus duquel le ciel arrondissait sa coupole piquetée de lumières.

Assis sur son trône de pierre, le sorcier était là.

Il se caressait la barbe sous la lumière fauve d’une torche.

— Ah, ah ! fit-il en voyant arriver la femme du braconnier, je crois que tu es cette fois sur le chemin du bonheur.

— Il s’en faut ! dit-elle amèrement, en pensant que son amant était parti peut-être à jamais.

— Bah, riposta l’autre, c’est toujours ainsi dans la vie, on est parfois malheureux, mais c’est justement le début de toute félicité.

Il fit ensuite un signe cabalistique et demanda :

— Tu invoques le Malin tous les jours ?

— Oui, reconnut Babet.

— Comment t’y prends-tu ?

— Comme vous m’avez dit.

— Ton sang secret n’est-ce pas ?

— Oui !

— Du froment ?

— Certainement !

— Des râpures prises sur les pustules d’un crapaud baptisé ?

— Je n’y ai pas manqué !

— Et la main d’un pendu ?

— J’en ai acheté une.

— À qui ?

— À Aude, la fille du bourreau d’Assien.

— Tu as eu tort. Il faut aller couper cette main soi-même au pendu, la nuit qui suit sa mort. Satan veut être obéi. Sinon tout échoue.

Il demanda encore :

— As-tu eu la mandragore ?

— J’ai cherché en vain. Il n’y avait rien sous le gibet où l’on a branché l’autre semaine le dompteur d’ours et sa femme.

— On avait dû y aller avant toi. Je te l’ai dit, Satan guette le pendu, auquel il donne cette grâce de mourir au sein des jouissances les plus exquises, et c’est exactement au-dessous de son agonie que naît de lui la mandragore.

— Je ne puis le croire.

— Tu es une truie abjecte ! Ce que je dis est parole de vérité. Sais-tu que mes aïeux sont sorciers de père en fils depuis mille ans. Nous avons exercé cet office dans tous les pays du monde.

— Cela ne vous enrichit pas.

— J’ai d’autres bonheurs que la richesse, sotte ! Enfin sache que l’âme du pendu germe la nuit même et produit une semblance de racine blanche qui sort de terre à moitié et qu’il faut arracher en tournant la tête. C’est la mandragore. Elle crie en sortant du sol, mais ce cri c’est la preuve de son efficacité.

— Et qu’en fait-on ?

— Des charmes si puissants que le Maudit lui-même est contraint de leur obéir. On transforme des ronds de carottes en pièces d’or, on devient invisible à volonté, on est mage et sorcier.

— Vous pouvez vraiment devenir invisible ? demanda Babet terrifiée.

— Oui, certes.

Et il se leva.

— Tiens !

Il prononça quelques paroles incompréhensibles et fit en l’air des signes étranges en forme de croix. À la fin, il leva sa robe qui soudain tomba à terre.

Et Babet ne vit plus rien devant elle. Le mur de pierre seul était là et la robe du vieillard chue sur le sol.

Elle eut vraiment peur et cria :

— Dites, dites, reparaissez !

— Tourne-toi, fit une grosse voix qui semblait venir de l’au delà.

Babet cacha sa figure, et, lorsqu’elle écarta les doigts, revit l’homme assis à nouveau sur son fauteuil pierreux.

À ce moment, des voix sonnèrent derrière elle, et entrèrent quatre femmes se suivant, dont la première seule avait les yeux ouverts, les trois autres portaient un bandeau et marchaient tenues par la main.

Le sorcier éclata d’un rire strident.

— Mettez-vous toutes à terre sur le ventre que je vous consacre, impures.

Elles se rangèrent en tremblant et se couchèrent. Il défit les bandeaux et décrivit un cercle autour du groupe, puis marmotta des vocables barbares et demanda :

— La poule noire ?

— Voilà ! fit une des femmes en sortant une volaille bien attachée de sous ses jupes.

— Criez toutes : Satan, j’implore ta protection ! reprit-il, en prenant la poule.

Et, au premier cri tremblant des malheureuses, qui étaient partagées entre l’épouvante et la curiosité, il trancha le cou de la poule et aspergea tout le monde de son sang.

— Mettez-vous nues, commanda-t-il, nous allons aller au sabbat.

— Non ! pleura une des arrivantes, toute jeune, et que Babet reconnut pour la femme d’un marchand des Heaumettes, non, je n’ose plus…

Le sorcier s’approcha d’elle et la regarda de près. La lumière qui régnait là était bien vague, mais ce regard eut pourtant un effet prodigieux, car la femme s’abattit en arrière en éructant des mots obscènes, gémit, hurla, aboya, puis s’endormit sinistrement.

Pendant cette scène, tout le monde s’était dévêtu.

Le sorcier tourna à pas rapides autour des femmes, dont les corps avaient une étrange apparence, sous la clarté rousse de la torche. Il prit alors un grimoire dans un coin. Le tenant d’une main et un crapaud dans l’autre, il fit un abominable appel à la puissance de Satan.

Il plaça enfin un pot plein d’onguent au centre du groupe et dit :

— Oignez-vous.

Toutes puisèrent dans le pot et se couvrirent de cette mixture satanique qui sentait le mystère et le poison.

Et elles en passèrent sur le corps de la femme étendue, qui proférait toujours des mots immondes en dormant.

Le suppôt du Diable fit boire alors à chacune une écuelle d’un alcool puissant qui leur brûla la gorge et dont l’amertume donna la nausée à Babet. Ensuite il attendit en chantant des incantations ricaneuses.

Un long moment après, ayant toutes perdu connaissance, les cinq femmes reposaient à terre en des postures convulsées. Toutes semblaient en proie à un délire exténuant.

Babet s’était ointe comme ses compagnes de l’onguent puant qui lui était donné. Elle, qui se lavait chaque jour avec soin dans le ruisseau, depuis surtout qu’elle était amoureuse, sentit vite une sorte de démangeaison parasitaire qui courait sur sa chair puis ce fut une chaleur sourde, enflammant d’abord ses vertèbres, son cou, ses seins et ses mains.

C’est à ce moment-là qu’elle but le liquide offert par le sorcier. Aussitôt, une flamme coula en son corps, elle eut envie de rire et de chanter. Le désir la possédait farouchement. Elle connut enfin que toute vigueur s’échappait de son corps vaincu. Elle se laissa tomber à terre. Ce simple contact éveilla en elle mille et mille sensations aiguës… Il lui semblait que des aiguilles fouillassent sa peau. Et la lente dilacération térébrante se transformait en un plaisir inouï qui se renouvelait sans répit.

Alors, elle vit un diable apparaître comme un oiseau à face humaine. Il lui mit un manche à balai entre les jambes, la dressa d’une bourrade, et fit un geste.

Babet se sentit emportée vers le Sabbat.