Les Amies (Jean-Christophe)/Texte entier

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Paul Ollendorff (Tome 1p. 1-306).


En dépit du succès qui se dessinait hors de France, la situation matérielle des deux amis était lente à s’améliorer. Périodiquement revenaient des moments difficiles, où l’on était obligé de se serrer le ventre. On se dédommageait, en mangeant double ration, quand on avait de l’argent. Mais c’était, à la longue, un régime exténuant.

Pour le moment, ils étaient dans la période des vaches maigres. Christophe avait passé la moitié de la nuit à achever un travail insipide de transcription musicale pour Hecht ; il ne s’était couché qu’à l’aube, et il dormait à poings fermés, afin de rattraper le temps perdu. Olivier était sorti de bonne heure : il avait un cours à faire, à l’autre bout de Paris. Vers huit heures, le concierge, qui montait les lettres, sonna. D’habitude, il n’insistait pas, et glissait les papiers sous la porte. Il continua de frapper, ce matin-là. Christophe, mal éveillé, alla ouvrir, en bougonnant ; il n’écouta point ce que le concierge, souriant et prolixe, lui disait, à propos d’un article de journal, il prit les lettres sans les regarder, poussa la porte sans la fermer, se recoucha, et se rendormit, de plus belle.

Une heure après, il était de nouveau réveillé en sursaut par des pas dans sa chambre ; et il avait la stupéfaction de voir, au pied de son lit, une figure qui lui était étrangère, et qui le saluait gravement. Un journaliste, trouvant la porte ouverte, était entré sans façon. Christophe, furieux, sauta du lit :

— Qu’est-ce que vous venez foutre ici ? — lui cria-t-il.

Il avait empoigné son oreiller pour le jeter sur l’intrus, qui esquissa un mouvement de retraite. Ils s’expliquèrent. Un reporter de la Nation désirait interviewer monsieur Krafft, au sujet de l’article paru dans le Grand Journal.

— Quel article ?

— Ne l’avait-il pas lu ? Le reporter s’offrait à lui en donner connaissance.

Christophe se recoucha. S’il n’avait été engourdi par le sommeil, il eût mis l’homme à la porte ; mais il trouva moins fatigant de le laisser parler. Il s’enfonça dans le lit, ferma les yeux, et feignit de dormir. Il eût fini par jouer son rôle, au naturel. Mais l’autre était tenace, et lisait, d’une voix forte, le début de l’article. Dès les premières lignes, Christophe ouvrit l’oreille. On y parlait de monsieur Krafft comme du premier génie musical de l’époque. Oubliant son personnage de dormeur, Christophe jura d’étonnement, et se dressant sur son séant, il dit :

— Ils sont fous. Qu’est-ce qui les a pris ?

Le reporter en profita pour interrompre sa lecture et lui poser une série de questions, auxquelles Christophe répondit, sans réfléchir. Il avait pris l’article, et contemplait avec stupéfaction son portrait qui s’étalait, en première page ; mais il n’eut pas le temps de lire : car un second journaliste venait d’entrer dans la chambre. Cette fois, Christophe se fâcha, tout de bon. Il les somma de vider la place : ce qu’ils ne firent point, avant d’avoir relevé rapidement la disposition des meubles dans la chambre, des photographies aux murs, et la physionomie de l’original, qui, riant et furieux, les poussait par les épaules, et les escorta, en chemise, jusqu’à la porte, qu’il verrouilla derrière eux.

Mais il était dit qu’on ne le laisserait pas tranquille, ce jour-là. Il n’avait pas fini sa toilette qu’on frappait de nouveau à la porte, d’une façon convenue que savaient seuls quelques intimes. Christophe ouvrit, et se trouva en présence d’un troisième inconnu, qu’il se mettait en devoir d’expulser rondement, quand l’autre, en protestant, excipa de son titre d’auteur de l’article. Le moyen d’expulser qui vous traitait de génie ! Christophe, maussade, dut subir les effusions de son admirateur. Il s’étonnait de cette notoriété soudaine qui lui tombait des nues, et il se demandait s’il avait, sans s’en douter, la veille, fait jouer quelque chef-d’œuvre. Mais il n’eut pas le temps de s’informer. Le journaliste était venu pour l’enlever, de gré ou de force, et le conduire, séance tenante, aux bureaux du journal, où le directeur, le grand Arsène Gamache lui-même, voulait le voir : l’auto attendait, en bas. Christophe essaya de se défendre ; mais naïf et sensible, malgré lui, aux protestations d’amitié, il finit par se laisser faire.

Dix minutes plus tard, il était présenté au potentat, devant qui tout tremblait. Un robuste gaillard, d’une cinquantaine d’années, petit et râblé, une grosse tête ronde, aux cheveux gris taillés en brosse, la face rouge, la parole impérieuse, l’accent lourd et emphatique, avec des accès de volubilité caillouteuse. Il s’était imposé à Paris par son énorme confiance en soi. Homme d’affaires, et manieur d’hommes, égoïste, naïf et roué, passionné, plein de lui, il assimilait ses affaires à celles de la France, et même de l’humanité. Son intérêt, la prospérité de son journal, et la salus publica lui semblaient du même ordre et étroitement associés. Il n’avait point de doute que qui lui faisait tort faisait tort à la France ; et pour écraser un adversaire personnel, il eût de bonne foi bouleversé l’État. Au reste, il n’était pas incapable de générosité. Idéaliste, comme on l’est après dîner, il aimait, comme Dieu le Père, à faire de temps en temps sortir de la poussière quelque pauvre bougre, afin que se manifestât la grandeur de son pouvoir, qui de rien faisait quelque chose, qui faisait des ministres, qui aurait pu, s’il avait voulu, faire des rois, et les défaire. Sa compétence était universelle. Il faisait aussi des génies, s’il lui plaisait.

Ce jour-là, il venait de « faire » Christophe.


C’était Olivier qui avait, sans y penser, attaché le grelot.

Olivier, qui ne faisait aucune démarche pour lui-même, qui avait horreur de la réclame, et fuyait les journalistes comme la peste, se croyait tenu à d’autres devoirs, quand il s’agissait de son ami. Il était comme ces tendres mamans, honnêtes petites bourgeoises, épouses irréprochables, qui vendraient leur corps pour obtenir un passe-droit en faveur de leur garnement de fils.

Écrivant dans des revues, et se trouvant en contact avec nombre de critiques et de dilettantes, Olivier ne laissait aucune occasion de parler de Christophe ; et depuis quelque temps, il avait la surprise de voir qu’il était écouté. Il saisissait autour de lui un mouvement de curiosité, une rumeur mystérieuse, qui se propageait dans les cercles littéraires et mondains. Quelle en était l’origine ? Étaient-ce quelques échos de journaux, à la suite des exécutions récentes d’œuvres de Christophe, en Angleterre et en Allemagne ? Il ne semblait pas qu’il y eût une cause précise. C’était un de ces phénomènes bien connus des esprits aux aguets, qui hument l’air de Paris, et, mieux que l’observatoire météorologique de la tour Saint-Jacques, savent, un jour à l’avance, le vent qui se prépare, et ce qu’il apportera demain. Dans cette grande ville nerveuse, où passent des frissons électriques, il y a des courants invisibles de gloire, une célébrité latente qui précède l’autre, ce bruit vague de salons, ce Nescio quid majus nascitur Iliade, qui, à un moment donné, éclate en un article-réclame, le grossier coup de trompette qui fait pénétrer dans les plus durs tympans le nom de l’idole nouvelle. Il arrive d’ailleurs que cette fanfare fasse fuir des premiers et des meilleurs amis de l’homme qu’elle célèbre. Ils en sont pourtant responsables.

Ainsi, Olivier avait sa part dans l’article du Grand Journal. Il avait profité de l’intérêt qui se manifestait pour Christophe, et il avait eu soin de le réchauffer par d’adroites informations. Il s’était bien gardé de mettre Christophe directement en rapports avec les journalistes ; il craignait quelque incartade. Mais sur la demande du Grand Journal, il avait eu la rouerie de faire rencontrer, à la table d’un café, Christophe avec un reporter sans qu’il se doutât de rien. Toutes ces précautions ne faisaient qu’irriter la curiosité et rendre Christophe plus intéressant. Olivier n’avait jamais eu encore affaire avec la publicité ; il n’avait pas calculé qu’il mettait en branle une machine formidable qu’on ne pouvait plus, une fois lancée, diriger ni modérer.

Il fut anéanti, quand il lut, en se rendant à son cours, l’article du Grand Journal. Il n’avait pas prévu ce coup de massue. Surtout, il ne le prévoyait pas si prompt. Il comptait que le journal attendrait, pour écrire, d’avoir réuni toutes les informations, et de connaître un peu mieux ce dont il voulait parler. C’était trop de naïveté. Si un journal se donne la peine de découvrir une gloire nouvelle, c’est pour lui, bien entendu, et afin d’enlever aux confrères l’honneur de la découverte. Il lui faut donc se presser, quitte à ne rien comprendre à ce qu’il loue. Mais il est rare que l’auteur s’en plaigne : quand on l’admire, il est toujours assez compris.

Le Grand Journal, après avoir débité des histoires absurdes sur la misère de Christophe, qu’il représentait comme une victime du despotisme allemand, un apôtre de la liberté, contraint de fuir l’Allemagne impériale et de venir se réfugier en France, asile des âmes libres, — (beau prétexte à des tirades chauvines !) — faisait un éloge écrasant de son génie, dont il ne connaissait rien, — rien que quelques plates mélodies, qui dataient des débuts de Christophe en Allemagne, et que Christophe, honteux, eût voulu anéantir. Mais si l’auteur de l’article ignorait l’œuvre de Christophe, il se rattrapait sur ses intentions, — sur celles qu’il lui prêtait. Deux ou trois mots, recueillis çà et là de la bouche de Christophe ou d’Olivier, voire même de quelque Goujart qui se disait bien informé, lui avaient suffi pour construire l’image d’un Jean-Christophe, « génie républicain, — le grand musicien de la démocratie ». Il profitait de l’occasion pour médire des musiciens français contemporains, surtout des plus originaux et des plus indépendants, qui se souciaient fort peu de la démocratie. Il n’exceptait qu’un ou deux compositeurs, dont les opinions électorales lui semblaient excellentes. Il était fâcheux que leur musique le fût beaucoup moins. Mais c’était là un détail. Au reste, leur éloge, et même celui de Christophe, avaient moins d’importance que la critique des autres. À Paris, quand on lit un article qui fait l’éloge d’un homme, il est toujours prudent de se demander :

— De qui dit-on du mal ?

Olivier rougissait de honte, à mesure qu’il parcourait le journal, et il se disait :

— J’ai bien travaillé !

Il eut peine à faire son cours. Aussitôt qu’il fut délivré, il courut à la maison. Quelle fut sa consternation, quand il apprit que Christophe était déjà sorti avec des journalistes ! Il l’attendit pour déjeuner. Christophe ne revint pas. D’heure en heure, Olivier, plus inquiet, pensait :

— Que de sottises ils doivent lui faire dire !

Vers trois heures, Christophe rentra, tout guilleret. Il avait déjeuné avec Arsène Gamache, et sa tête était un peu brouillée par le champagne qu’il avait bu. Il ne comprit rien aux inquiétudes d’Olivier, qui lui demandait anxieusement ce qu’il avait dit et fait.

— Ce que j’ai fait ? Un fameux déjeuner. Il y avait longtemps que je n’avais aussi bien mangé.

Il se mit à lui raconter le menu.

— Et des vins… J’en ai absorbé de toutes les couleurs.

Olivier l’interrompit, pour lui parler des convives.

— Les convives ?… Je ne sais pas. Il y avait Gamache, un homme tout rond, franc comme l’or ; Clodomir, l’auteur de l’article, un garçon charmant ; trois ou quatre journalistes que je ne connais pas, très gais, tous bons et charmants pour moi, la crème des braves gens.

Olivier n’avait pas l’air convaincu. Christophe était étonné de son peu d’enthousiasme.

— Est-ce que tu n’as pas lu l’article ?

— Si. Justement. Et toi, est-ce que tu l’as bien lu ?

— Oui… C’est-à-dire, j’ai jeté un coup d’œil. Je n’ai pas eu le temps.

— Eh bien, lis donc un peu.

Christophe lut. Aux premières lignes, il s’esclaffa.

— Ah ! l’imbécile ! fit-il.

Il se tordait de rire.

— Bah ! continua-t-il, tous les critiques se valent. Ils ne connaissent rien.

Mais à mesure qu’il lisait, il commençait à se fâcher : c’était trop bête, cela le rendait ridicule. Qu’on voulût faire de lui « un musicien républicain », cela n’avait aucun sens… Enfin, passons sur cette calembredaine… Mais qu’on opposât son art « républicain » à « l’art de sacristie » des maîtres venus avant lui, — (lui qui se nourrissait de l’âme de ces grands hommes), — c’était trop…

— Bougres de crétins ! Ils vont me faire passer pour un idiot !…

Et puis, quelle raison d’éreinter, à son sujet, des musiciens français de talent, qu’il aimait plus ou moins, — (et plutôt moins que plus), — mais qui savaient leur métier et lui faisaient honneur ? Et, — le pire, — on lui prêtait, avec un sans-gêne incroyable, des sentiments odieux à l’égard de son pays !… Non, cela, cela ne pouvait se supporter…

— Je m’en vais leur écrire, dit Christophe.

Olivier s’interposa :

— Non, non, dit-il, pas maintenant ! Tu es trop excité. Demain, à tête reposée…

Christophe s’obstina. Quand il avait quelque chose à dire, il ne pouvait attendre au lendemain. Il promit seulement à Olivier de lui montrer sa lettre. Ce ne fut pas inutile. La lettre dûment revisée, où il s’attachait surtout à rectifier les opinions qu’on lui attribuait sur l’Allemagne, Christophe courut la mettre à la poste.

— Comme cela, dit-il en revenant, il n’y a que demi-mal : la lettre paraîtra demain.

Olivier secoua doucement la tête d’un air de doute. Puis, toujours préoccupé, il dit à Christophe, en le regardant bien dans les yeux :

— Christophe, tu n’as rien dit d’imprudent, au dîner ?

— Mais non, fit Christophe en riant.

— Bien sûr ?

— Oui, poltron.

Olivier fut un peu rassuré. Mais Christophe ne l’était guère. Il venait de se rappeler qu’il avait parlé, à tort et à travers. Tout de suite, il s’était mis à l’aise. Pas un instant, il n’avait songé à se défier des gens : ils lui semblaient si cordiaux, si bien disposés pour lui ! Et en vérité, ils l’étaient. On est toujours bien disposé pour ceux à qui l’on a fait du bien. Et Christophe témoignait une joie si franche qu’elle se communiquait aux autres. Son affectueux sans-façon, ses boutades joviales, son énorme appétit, et la rapidité avec laquelle les liquides disparaissaient dans son gosier sans l’émouvoir, n’étaient pas pour déplaire à Arsène Gamache, solide à table, lui aussi, rude, rustaud et sanguin, plein de mépris pour les gens qui ne se portaient pas bien, pour ceux qui n’osent pas manger ni boire, pour les petits claqués parisiens. Il jugeait d’un homme, à table. Il apprécia Christophe. Séance tenante, il lui proposa de faire monter son Gargantua, en opéra, à l’Opéra. — (Le comble de l’art, pour ces bourgeois français, était alors de mettre sur la scène la Damnation de Faust, ou les Neuf Symphonies.) — Christophe, que cette idée burlesque fit éclater de rire, eut beaucoup de peine à l’empêcher de téléphoner ses ordres à la direction de l’Opéra, ou au ministère des Beaux-Arts. — (À en croire Gamache, il semblait que tous ces gens fussent à son service.) — Et cette proposition lui rappelant l’étrange déguisement qu’on avait fait naguère de son poème symphonique David, il se laissa aller à raconter l’histoire de la représentation organisée par le député Roussin, pour les débuts de sa belle amie. Gamache, qui n’aimait point Roussin, fut enchanté ; et Christophe, mis en verve par les vins généreux et la sympathie de l’auditoire, se lança dans d’autres histoires, plus ou moins indiscrètes, dont ceux qui les écoutaient ne perdirent rien. Seul, Christophe les avait oubliées, en sortant de table. Et voici qu’à la question d’Olivier, elles lui revenaient à l’esprit. Il sentait un petit frisson lui courir, le long de l’échine. Car il ne se faisait aucune illusion ; il avait suffisamment d’expérience, pour se douter de ce qui allait se passer ; à présent que sa griserie était tombée, il le voyait aussi nettement que si c’était déjà fait : ses indiscrétions déformées, publiées en échos de gazette médisante, ses boutades artistiques changées en armes de guerre. Quant à sa lettre de rectification, il savait à quoi s’en tenir là-dessus, aussi bien qu’Olivier : répondre à un journaliste, c’est perdre son encre ; un journaliste a toujours le dernier mot.

Tout se passa, de point en point, comme Christophe l’avait prévu. Les indiscrétions parurent, et la lettre de rectification ne parut pas. Gamache se contenta de lui faire dire qu’il reconnaissait là sa générosité de cœur, que de tels scrupules l’honoraient ; mais il garda jalousement le secret de ces scrupules ; et les opinions fausses, attribuées à Christophe, continuèrent de se répandre, soulevant des critiques acerbes dans les journaux parisiens, puis de là en Allemagne, où l’on s’indigna qu’un artiste allemand s’exprimât avec aussi peu de dignité sur le compte de son pays.

Christophe crut très habile de profiter de l’interview que lui faisait subir le reporter d’un autre journal, pour protester de son amour pour le Deutsches Reich, où l’on était, disait-il, pour le moins aussi libre qu’en République française. — Il parlait au représentant d’un journal conservateur, qui lui prêta sur-le-champ des déclarations anti-républicaines.

— De mieux en mieux ! dit Christophe. Ah ! ça, qu’est-ce que ma musique a à faire avec la politique ?

— C’est l’habitude chez nous, dit Olivier. Regarde les batailles qui se livrent sur le dos de Beethoven. Les uns font de lui un jacobin, les autres un calotin, ceux-là un Père Duchesne, ceux-ci un valet de prince.

— Ah ! comme il leur flanquerait son pied au cul à tous !

— Eh bien, fais de même.

Christophe en avait bien envie. Mais il était trop bon garçon avec ceux qui étaient aimables pour lui. Olivier n’était jamais rassuré, quand il le laissait seul. Car on venait toujours l’interviewer ; et Christophe avait beau promettre de se surveiller : il ne pouvait pas s’empêcher d’être expansif et confiant. Il disait tout ce qui lui passait par la tête. Il arrivait des journalistes femelles, qui se disaient ses amies et le faisaient causer de ses aventures sentimentales. D’autres se servaient de lui pour dire du mal de tel ou tel. Quand Olivier rentrait, il trouvait Christophe tout penaud.

— Encore quelque bêtise ? demandait-il.

— Toujours, disait Christophe, atterré.

— Tu es donc incorrigible !

— Je suis bon à enfermer… Mais cette fois, je te jure, c’est la dernière fois.

— Oui, oui, jusqu’à la prochaine…

— Non, cette fois, c’est fini.

Le lendemain, Christophe triomphant dit à Olivier :

— Il en est venu encore un. Je l’ai fichu à la porte.

— Il ne faut pas exagérer, dit Olivier. Sois prudent avec eux. « Cet animal est très méchant. » Il vous attaque, quand on se défend… Il leur est si facile de se venger ! Ils tirent parti des moindres mots qu’on a dits.

Christophe se passa la main sur le front :

— Ah ! bon Dieu !

— Qu’est-ce qu’il y a encore ?

— C’est que je lui ai dit, en fermant la porte…

— Quoi donc ?

— Le mot de l’Empereur.

— De l’Empereur ?

— Oui, enfin, si ce n’est lui, c’est donc quelqu’un des siens…

— Malheureux ! tu vas le voir en première page du journal !

Christophe frémit. Mais ce qu’il vit, le lendemain, ce fut une description de son appartement, où le journaliste n’était pas entré, et une conversation qu’il n’avait pas tenue.

Les informations s’embellissaient en se propageant. Dans les journaux étrangers, elles s’agrémentaient de contre-sens. Des articles français ayant raconté que Christophe, dans sa misère, transposait de la musique pour guitare, Christophe apprit d’un journal anglais qu’il avait joué de la guitare dans les cours.

Il ne lisait point que des éloges. Tant s’en faut. Il suffisait que Christophe eût été patronné par le Grand Journal, pour être aussitôt pris à partie par les autres journaux. Il n’était pas de leur dignité d’admettre qu’un confrère pût découvrir un génie qu’ils avaient ignoré. Les uns en faisaient des gorges chaudes. Les autres s’apitoyaient sur le sort de Christophe. Goujart, vexé qu’on lui eût coupé l’herbe sous le pied, écrivait un article pour remettre, disait-il, les choses au point. Il parlait familièrement de son vieil ami Christophe, dont il avait guidé les premiers pas à Paris : certainement, c’était un musicien bien doué, mais — (il pouvait bien le dire, puisqu’ils étaient amis), — plein de lacunes, insuffisamment instruit, sans originalité, d’un orgueil extravagant : c’était lui rendre le plus mauvais service que flatter cet orgueil, d’une façon ridicule, alors qu’il eût eu besoin d’un Mentor avisé, savant, judicieux, bienveillant et sévère, etc. — : (tout le portrait de Goujart). — Les musiciens riaient jaune. Ils affectaient un mépris écrasant pour un artiste qui jouissait de l’appui des journaux ; et, jouant le dégoût du vulgum pecus, ils refusaient les présents d’Artaxerxès, qui ne les leur offrait point. Les uns flétrissaient Christophe ; les autres l’accablaient sous le poids de leur commisération. Certains s’en prenaient à Olivier — (c’étaient de ses confrères). — Ils étaient bien aises de se venger de son intransigeance et de la façon dont il les tenait à l’écart, — plus, à vrai dire, par goût de la solitude, que par dédain pour qui que ce fût. Mais ce que les hommes pardonnent le moins, c’est qu’on puisse se passer d’eux. — Quelques-uns n’étaient pas loin de laisser entendre qu’il trouvait son profit personnel aux articles du Grand Journal. Il en était qui prenaient la défense de Christophe contre lui ; ils montraient des mines navrées de l’inconscience d’Olivier, qui jetait un artiste délicat, rêveur, insuffisamment armé contre la vie, — Christophe, — dans le vacarme de la Foire sur la Place, où fatalement il se perdrait : car ils traitaient Christophe en petit garçon qui n’a pas la tête assez forte pour se promener seul. On ruinait, disaient-ils, l’avenir de cet homme, dont, à défaut de génie, la bonne volonté et le travail opiniâtres méritaient un meilleur sort, et qu’on grisait avec un encens de mauvaise qualité. C’était une grande pitié. Ne pouvait-on le laisser dans son ombre, travailler patiemment, pendant des années ?

Olivier aurait eu beau jeu à leur répondre :

— Pour travailler, il faut manger. Qui lui donnera du pain ?

Mais cela ne les eût pas interloqués. Ils eussent répondu, avec leur splendide sérénité :

— C’est un détail. Il faut souffrir. Et qu’importe, souffrir ?

Naturellement, c’étaient des gens du monde, parfaitement à leur aise, qui professaient ces théories stoïques. Comme disait ce millionnaire à un naïf, qui lui demandait son secours pour un artiste dans la misère :

— Mais, monsieur, Mozart est mort de misère.

Ils eussent trouvé de fort mauvais goût qu’Olivier leur dit que Mozart n’eût pas demandé mieux que de vivre, et que Christophe y était résolu.


Christophe commençait à être excédé de ces cancans de portières. Il se demandait s’ils dureraient toujours. — Mais après quinze jours, ce fut fini. Les journaux ne parlèrent plus de lui. Seulement, il était connu. Quand on prononçait son nom, chacun disait, non pas :

— C’est l’auteur de David ou de Gargantua,

mais :

— Ah ! oui, l’homme du Grand Journal !

C’était la célébrité.

Olivier s’en apercevait, au nombre de lettres que recevait Christophe, et qui lui arrivaient à lui-même, par ricochet : offres de librettistes, propositions d’entrepreneurs de concerts, protestations d’amis de la dernière heure qui avaient souvent été des ennemis de la première, invitations de femmes. On lui demandait aussi son avis, pour des enquêtes de journaux, sur une infinité de choses : sur la dépopulation de la France, sur l’art idéaliste, sur le corset des femmes, sur le nu au théâtre, — s’il ne croyait pas que l’Allemagne était en décadence, que la musique était finie, etc. etc. Ils en riaient ensemble. Mais, tout en s’en moquant, ne voilà-t-il pas que Christophe, ce Huron, se mettait à accepter les invitations à dîner ! Olivier n’en croyait pas ses yeux.

— Toi ? disait-il.

— Moi. Parfaitement, répondait Christophe, goguenard. Tu croyais qu’il n’y avait que toi qui pouvais aller voir les belles madames ? Pas du tout, mon petit ! À mon tour ! Je veux m’amuser !

— T’amuser ? Mon pauvre vieux !

La vérité était que Christophe depuis si longtemps vivait enfermé chez lui qu’il était pris soudain d’un besoin violent d’en sortir. Et puis, il éprouvait une joie naïve à humer la gloire nouvelle. Il s’ennuya d’ailleurs copieusement dans ces soirées, et trouva le monde idiot. Mais quand il rentrait, malignement il disait le contraire à Olivier. Il allait chez les gens ; mais il n’y retournait pas ; il trouvait des prétextes saugrenus, d’un sans-gêne effarant, pour esquiver leurs réinvitations. Olivier en était scandalisé. Christophe en riait aux éclats. Il n’allait pas dans les salons pour cultiver sa renommée, mais pour renouveler sa provision de vie, son musée de regards, de timbres de voix, de gestes humains, tout ce matériel de formes, de sons et de couleurs, dont l’artiste a besoin d’enrichir périodiquement sa palette. Un musicien ne se nourrit pas seulement de musique. Une inflexion de la parole humaine, le rythme d’un geste, l’harmonie d’un sourire, lui suggèrent plus de musique que la symphonie d’un confrère. Mais il faut bien dire que cette musique des visages et des âmes est aussi fade et peu variée dans les salons, que la musique des musiciens. Chacun a sa manière, et s’y fige. Le sourire d’une jolie femme est aussi stéréotypé, dans sa grâce étudiée, qu’une mélodie parisienne. Les hommes sont encore plus insipides que les femmes. Sous l’influence débilitante du monde, les énergies s’émoussent, les caractères originaux s’atténuent et s’effacent, avec une rapidité effrayante. Christophe était frappé du nombre de morts ou de mourants qu’il rencontrait parmi les artistes : tel jeune musicien, plein de sève et de génie, que le succès avait énervé, engourdi, annulé ; il ne pensait plus qu’à renifler les flagorneries dont on l’asphyxiait, à jouir, et à dormir. Ce qu’il deviendrait, vingt ans plus tard, on le voyait, à l’autre coin du salon, sous la forme de ce vieux maître pommadé, riche, célèbre, membre de toutes les Académies, arrivé au faîte de sa carrière, et n’ayant plus, semblait-il, rien à craindre et rien à ménager, qui s’aplatissait devant tout et devant tous, peureux devant l’opinion, le pouvoir, la presse, n’osant plus dire ce qu’il pensait, et d’ailleurs ne pensant plus, n’existant plus, s’exhibant, âne chargé de ses propres reliques.

Derrière chacun de ces artistes et de ces gens d’esprit, qui avaient été grands ou qui auraient pu l’être, on pouvait être sûr qu’il y avait une femme qui les rongeait. Elles étaient toutes dangereuses, celles qui étaient sottes, et celles qui ne l’étaient point ; celles qui aimaient, et celles qui s’aimaient ; les meilleures étaient les pires : car elles étouffaient d’autant plus sûrement l’artiste sous l’éteignoir de leur affection malavisée, qui de bonne foi s’appliquait à domestiquer le génie, à l’accommoder à leur usage, à le niveler, élaguer, râtisser, parfumer, jusqu’à ce qu’il fût à la mesure de leur sensibilité, de leur petite vanité, de leur médiocrité, et de celle de leur monde.

Bien que Christophe ne fît que passer dans ce monde, il en vit assez pour sentir le danger. Plus d’une, naturellement, cherchait à l’accaparer pour son salon, pour son service ; et Christophe n’avait pas été sans happer à demi l’hameçon des aimables paroles et des sourires prometteurs. Sans son robuste bon sens et l’exemple inquiétant des transformations déjà opérées autour d’elles par les modernes Circés, il n’eût pas échappé indemne. Mais il ne tenait pas à grossir le troupeau de ces belles gardeuses de dindons. Le risque eût été plus grand pour lui, si elles avaient été moins à le poursuivre. À présent que tous et toutes étaient bien convaincus qu’ils avaient un génie parmi eux, suivant leur habitude, ils s’évertuaient à l’étouffer. Ces gens-là n’ont qu’une idée, quand ils voient une fleur : la mettre en pot, — un oiseau : le mettre en cage, — un homme libre : en faire un plat valet.

Christophe, un moment troublé, se ressaisit aussitôt, et les envoya tous promener.


Le destin est ironique. Il laisse passer les insouciants à travers les mailles de son filet ; mais ce qu’il se garde bien de manquer, ce sont ceux qui se défient, les prudents, les avertis. Ce ne fut pas Christophe qui fut pris dans la nasse parisienne, ce fut Olivier.

Il avait bénéficié du succès de son ami : la renommée de Christophe avait rejailli sur lui. Il était plus connu maintenant, pour avoir été cité dans deux ou trois journaux comme l’homme qui avait découvert Christophe, que pour tout ce qu’il avait écrit depuis six ans. Il reçut donc sa part des invitations adressées à Christophe ; et il l’accompagna, dans l’intention de le surveiller discrètement. Sans doute, était-il trop absorbé par cette tâche, pour se surveiller soi-même. L’amour passa, et le prit.

C’était une petite fille blonde, maigre et charmante, aux fins cheveux ondulant comme de petits flots autour du front étroit et limpide, de fins sourcils sur des paupières un peu lourdes, les yeux d’un bleu de pervenche, un nez délicat aux narines palpitantes, les tempes légèrement creusées, le menton capricieux, une bouche mobile, spirituelle et voluptueuse, aux coins un peu relevés, le sourire « Parmigianninesque » d’un petit faune très pur. Elle avait le cou long et frêle, une jolie taille, le corps d’une maigreur élégante, quelque chose d’heureux, de soucieux, dans sa jeune figure qu’enveloppait l’énigme inquiétante et poétique du printemps qui s’éveille, — Frühlingserwachen. — Elle se nommait Jacqueline Langeais.

Elle n’avait pas vingt ans. Elle était de famille catholique, riche, distinguée, et d’esprit libre. Son père était un ingénieur intelligent, inventif, et débrouillard, ouvert aux idées nouvelles, qui avait fait sa fortune, grâce à son travail, ses relations politiques, et son mariage. Mariage d’amour et d’argent — (le vrai mariage d’amour pour ces gens-là) — avec une jolie femme, très parisienne, du monde de la finance. L’argent était resté ; mais l’amour était parti. Il s’en était conservé pourtant quelques étincelles : car il avait été très vif, de part et d’autre ; mais ils ne se piquaient pas d’une fidélité exagérée. Chacun allait à ses affaires et à ses plaisirs ; et ils s’entendaient ensemble, en bons camarades égoïstes, sans scrupules, et prudents.

Leur petite fille était entre eux un lien, tout en faisant l’objet d’une rivalité sourde : car ils l’aimaient jalousement, tous les deux. Chacun se retrouvait en elle, avec ses défauts préférés, qu’idéalisait la grâce de l’enfance ; et il cherchait sournoisement à la dérober à l’autre. L’enfant n’avait pas manqué de le sentir, avec la candeur rouée de ces petits êtres qui n’ont que trop de tendance à croire que l’univers gravite autour d’eux ; et elle en tirait parti. Elle provoquait entre eux une surenchère perpétuelle d’affection. Il n’était pas un caprice qu’elle ne fût certaine de voir favoriser par l’un, si l’autre le refusait ; et l’autre était si vexé d’avoir été distancé qu’aussitôt il offrait encore plus que le premier n’avait accordé. Elle avait été indignement gâtée ; et il était heureux pour elle que sa nature n’eût rien de mauvais, — à part l’égoïsme, commun à presque tous les enfants, mais qui, chez les enfants trop choyés et trop riches, prend des formes maladives qu’il doit à l’absence d’obstacles, à l’absence de but.

Tout en l’adorant, M. et Mme Langeais se seraient bien gardés de lui rien sacrifier de leurs convenances personnelles. Ils laissaient l’enfant seule, la plus grande partie du jour, au milieu de ses mille et une fantaisies satisfaites. Le temps ne lui manquait point pour songer ; et elle ne s’en faisait pas faute. Précoce et vite avertie par les propos imprudents, tenus en sa présence, — (car on ne se gênait guère), — quand elle avait six ans, elle racontait à ses poupées de petites histoires d’amour, dont les personnages étaient le mari, la femme et l’amant. Il va de soi qu’elle n’y entendait pas malice. Du jour où elle entrevit sous les mots l’ombre d’un sentiment, ce fut fini pour les poupées : elle garda ses histoires pour elle. Elle avait un fonds de sensualité innocente, qui résonnait dans le lointain comme des cloches invisibles, là-bas, là-bas, de l’autre côté de l’horizon. On ne savait point ce que c’était. Par moments, le vent en apportait des bouffées ; cela sortait on ne savait d’où, on en était enveloppé, on se sentait rougir, la respiration vous manquait, de peur et de plaisir. On n’y comprenait rien. Et puis, cela disparaissait, comme cela était venu. Rien ne s’entendait plus. À peine un bourdonnement, une résonnance imperceptible, diluée dans l’air bleu. On savait seulement que c’était là-bas, de l’autre côté de la montagne, et que là-bas il fallait aller, aller le plus vite possible : là était le bonheur. Ah ! Pourvu qu’on arrivât !…

En attendant qu’on y fût parvenu, on se faisait d’étranges idées sur ce qu’on allait trouver. Car la grande affaire, pour l’intelligence de cette petite fille, était de le deviner. Elle avait une amie de son âge, Simone Adam, avec qui elle s’entretenait souvent de ces graves sujets. Chacune apportait ses lumières, son expérience de douze ans, les conversations entendues et les lectures butinées en cachette. Dressées sur la pointe des pieds, et s’accrochant aux pierres, les deux fillettes s’évertuaient à voir par-dessus le vieux mur qui leur cachait l’avenir. Mais elles avaient beau faire, et prétendre qu’elles voyaient à travers les fissures ; elles ne voyaient rien du tout. Elles étaient un mélange de candeur, de polissonnerie poétique, et d’ironie parisienne. Elles disaient des choses énormes, sans s’en douter, et se faisaient des mondes de choses toutes simples. Jacqueline, qui furetait partout, sans que personne y trouvât à redire, fourrait son petit nez dans tous les livres de son père. Heureusement, elle était protégée contre les mauvaises rencontres par son innocence même et son instinct de petite fille très propre : il suffisait d’une scène ou d’un mot un peu crus pour la dégoûter ; tout de suite, elle laissait le livre, et passait au milieu des compagnies infâmes, comme une chatte effarouchée parmi les flaques d’eau sale, — sans une éclaboussure.

En général, les romans ne l’attiraient pas : ils étaient trop précis et trop secs. Mais ce qui lui faisait battre le cœur d’émoi et d’espérance d’y trouver l’énigme expliquée, c’étaient les livres des poètes, — ceux qui parlaient d’amour, bien entendu. Ils se rapprochaient un peu de sa mentalité de petite fille. Ils ne voyaient pas les choses, ils les imaginaient, à travers le prisme du désir ou du regret ; ils avaient l’air de regarder, comme elle, par les fentes du vieux mur. Mais ils savaient bien plus de choses, ils savaient toutes les choses qu’il s’agissait de savoir, et ils les enveloppaient de mots très doux et mystérieux, qu’il fallait démailloter avec d’infinies précautions, pour trouver… pour trouver… Ah ! l’on ne trouvait rien, mais l’on était toujours sur le point de trouver…

Les deux curieuses ne se lassaient point. Elles se répétaient, à mi-voix, avec un petit frisson, des vers d’Alfred de Musset ou de Sully-Prudhomme, où elles imaginaient des abîmes de perversité ; elles les copiaient ; elles s’interrogeaient sur le sens caché de passages, qui parfois n’en avaient pas. Ces petites bonnes femmes de treize ans, innocentes et effrontées, qui ne savaient rien de l’amour, discutaient, moitié rieuses, moitié sérieuses, sur l’amour et la volupté ; et elles griffonnaient sur leur buvard, en classe, sous l’œil paterne du professeur, — un vieux papa très doux et très poli, — des vers comme ceux-ci, qu’il saisit un jour, et dont il fut suffoqué :

Laissez, oh ! laissez-moi vous tenir enlacées,
Boire dans vos baisers des amours insensées,
Goutte à goutte et longtemps !…

Elles suivaient les cours d’une institution mondaine et richement achalandée, dont les professeurs étaient des maîtres de l’Université. Elles y trouvèrent l’emploi de leurs aspirations sentimentales. Presque toutes ces petites filles étaient amoureuses de leurs professeurs. Il suffisait qu’ils fussent jeunes et pas trop mal tournés, pour faire des ravages dans les cœurs. Elles travaillaient comme des anges, pour se faire bien voir de leur sultan. C’étaient des pleurs, quand, aux compositions, on était mal classée par lui, — par lui, bien entendu : car elles ne s’en souciaient guère, quand c’était par un autre. S’il faisait des éloges, on rougissait, on pâlissait, on lui décochait des œillades reconnaissantes et coquettes. Et s’il vous appelait à part, pour donner des conseils ou faire des compliments, c’était le paradis. Il n’était pas besoin d’être un aigle pour leur plaire. À la leçon de gymnastique, quand le professeur prenait Jacqueline dans ses bras pour la suspendre au trapèze, elle en avait une petite fièvre. Et quelle émulation enragée ! Quels transports secrets de jalousie ! Quels coups d’œil humbles et enjôleurs au maître, pour tâcher de le reprendre à une insolente rivale ! Au cours, lorsqu’il ouvrait la bouche pour parler, les plumes et les crayons se précipitaient pour le suivre. Elles ne cherchaient pas à comprendre, la grande affaire était de ne pas perdre une syllabe. Et tandis qu’elles écrivaient, écrivaient, sans que leur regard curieux cessât de détailler furtivement la figure et les gestes de l’idole, Jacqueline et Simone se demandaient tout bas :

— Crois-tu qu’il serait bien, avec une cravate à pois bleus ?

Puis, ce fut un idéal de chromos, de livres de vers romanesques et mondains, de gravures de modes poétiques, — des amours pour des acteurs, des virtuoses, des auteurs morts ou vivants, Mounet-Sully, Samain, Debussy, — les regards échangés avec des jeunes gens inconnus, au concert, dans un salon, dans la rue, et les passionnettes aussitôt ébauchées, en idée, — un besoin perpétuel de s’éprendre sans cesse, d’être toujours remplies d’un amour, d’un prétexte à aimer. Jacqueline et Simone se confiaient tout : preuve évidente qu’elles ne sentaient pas grand’chose ; c’était même le meilleur moyen pour n’avoir jamais un sentiment profond. En revanche, cela tournait à l’état de maladie chronique, dont elles étaient les premières à se moquer, mais qu’elles cultivaient amoureusement. Elles s’exaltaient l’une l’autre. Simone, plus romanesque et plus prudente, imaginait plus d’extravagances. Mais Jacqueline, plus sincère et plus ardente, était plus près de les réaliser. Vingt fois, elle faillit commettre les pires sottises. — Toutefois, elle ne les commit point, ainsi que c’est le cas ordinaire chez les adolescents. Il y a des heures où ces pauvres petites bêtes affolées — (que nous avons tous été) — sont à deux doigts de se jeter, ceux-ci dans le suicide, celles-là dans les bras du premier venu. Seulement, grâce à Dieu, presque tous en restent là. Jacqueline écrivit dix brouillons de lettres passionnées à des gens, qui lui étaient à peine connus de vue ; mais elle n’en envoya rien, sauf une lettre enthousiaste, qu’elle ne signa point, à un critique laid, vulgaire, égoïste, de cœur sec et d’esprit rétréci. Elle s’en était éprise, pour trois lignes où elle avait découvert des trésors de sensibilité. Elle s’enflamma aussi pour un grand acteur : il habitait près de chez elle ; chaque fois qu’elle passait devant la porte, elle se disait :

— Si j’entrais !

Et une fois, elle eut la hardiesse de monter à son étage. Mais une fois là, elle prit la fuite. De quoi lui eût-elle parlé ? Elle n’avait rien, rien du tout à lui dire. Elle ne l’aimait point. Et elle le savait bien. Il y avait, pour moitié, dans ses folies, de duperie volontaire. Et pour l’autre moitié, c’était l’éternel et délicieux et stupide besoin d’aimer. Comme Jacqueline était d’une race très intelligente, elle n’en ignorait rien. Cela ne l’empêchait point d’être folle. Un fou qui se connaît en vaut deux.

Elle allait beaucoup dans le monde. Elle était entourée de jeunes gens qui subissaient son charme et dont plus d’un l’aimaient. Elle n’en aimait aucun, et flirtait avec tous. Elle ne se souciait pas du mal qu’elle pouvait faire. Une jolie fille se fait un jeu cruel de l’amour. Il lui semble tout naturel qu’on l’aime, et elle ne se croit tenue à rien qu’envers celui qu’elle aime ; volontiers, elle croirait que qui l’aime est déjà bien assez heureux. Il faut dire, pour son excuse, qu’elle ne se doute point de ce qu’est l’amour, quoiqu’elle y pense, toute la journée. On se figure volontiers qu’une jeune fille du monde, élevée dans l’atmosphère de serre-chaude d’une grande ville, est plus précoce qu’une fille des champs ; et c’est tout le contraire. Les lectures, les conversations, ont bien créé chez elle une hantise de l’amour, qui, dans sa vie inoccupée, frise souvent la manie ; il arrive même parfois qu’elle ait lu la pièce d’avance et en sache par cœur tous les mots. Aussi ne la sent-elle point. En amour comme en art, il ne faut pas lire ce que les autres ont dit, il faut dire ce qu’on sent ; et qui se presse de parler avant d’avoir rien à dire, risque fort de ne dire jamais rien.

Jacqueline, comme la plupart des jeunes gens, vivait donc au milieu de cette poussière de sentiments vécus par d’autres, qui, tout en la maintenant dans un état de petite fièvre perpétuelle, les mains brûlantes, la gorge sèche et les yeux irrités, l’empêchait de voir les choses. Elle croyait les connaître. Ce n’était pas la bonne volonté qui lui manquait. Elle lisait et elle écoutait. Elle avait beaucoup appris de-ci, de-là, par bribes, dans la conversation et dans les livres. Elle tâchait même de lire en elle. Elle valait mieux que le milieu où elle vivait. Elle était plus sincère.


Une femme eut sur elle une influence bienfaisante, — trop brève. Une sœur de son père, âgée de quarante à cinquante ans, qui ne s’était point mariée. Grande, la figure régulière, mais triste et sans beauté, Marthe Langeais était toujours vêtue de noir ; elle avait une distinction étriquée dans ses gestes et ses mouvements ; elle parlait à peine, d’une voix presque basse. Elle eût passé inaperçue, sans le regard clair de ses yeux gris intelligents, et le bon sourire de sa bouche un peu triste.

On ne la voyait chez les Langeais qu’à de certains jours, quand ils étaient seuls. Langeais avait pour elle un respect, mêlé d’ennui. Mme Langeais ne cachait point à son mari le peu de plaisir qu’elle trouvait à ses visites. Ils s’obligeaient pourtant, par devoir de convenance, à la recevoir régulièrement à dîner, un soir par semaine ; et ils ne lui montraient pas trop que c’était un devoir. Langeais parlait de lui, ce qui l’intéressait toujours. Mme Langeais pensait à autre chose, et souriait par habitude, en répondant, au petit bonheur. Tout se passait très bien, avec beaucoup de politesse. Cela ne manquait même point d’effusions affectueuses, quand la tante, qui était discrète, prenait congé plus tôt qu’on ne l’eût espéré ; et le charmant sourire de Mme Langeais se faisait plus rayonnant, les jours où elle avait en tête des souvenirs particulièrement agréables. La tante Marthe sentait tout cela ; peu de choses échappaient à son regard ; et elle en voyait beaucoup, dans la maison de son frère, qui la choquaient ou l’attristaient. Mais elle n’en montrait rien : à quoi cela eût-il servi ? Elle aimait son frère, elle avait été fière de son intelligence et de ses succès, comme le reste de la famille, qui n’avait pas cru trop payer de sa gêne le triomphe du fils aîné. Elle, du moins, avait gardé son libre jugement. Aussi intelligente que lui, et mieux trempée moralement, plus virile, — (comme le sont tant de femmes de France, si supérieures aux hommes), — elle voyait clair en lui ; et quand il demandait son avis, elle le disait franchement. Mais il y avait beau temps qu’il ne le demandait plus ! Il trouvait plus prudent de ne pas savoir, ou — (car il savait tout autant qu’elle), — de fermer les yeux. Elle, par orgueil, se repliait à l’écart. Personne ne s’inquiétait de sa vie intérieure. Il était aussi plus commode pour les autres de l’ignorer. Elle vivait seule, sortait peu, et n’avait qu’un petit nombre d’amis qui n’étaient pas très intimes. Il lui eût été facile de tirer parti des relations de son frère et de ses propres talents : elle ne le faisait point. Elle avait écrit dans une des grandes revues parisiennes deux ou trois articles, des portraits historiques et littéraires dont le style sobre, juste, frappant, avait été remarqué. Elle en était restée là. Elle aurait pu nouer des amitiés intéressantes avec certains hommes, certaines femmes distinguées, qui lui avaient témoigné de l’intérêt, et qu’elle-même eût été peut-être bien aise de connaître. Elle n’avait pas répondu à leurs avances. Il lui arrivait, ayant sa place retenue à un spectacle où l’on jouait de belles choses qu’elle aimait, de ne pas y aller ; et, pouvant faire un voyage où elle savait qu’elle eût trouvé du plaisir, de rester chez elle. Sa nature était un curieux amalgame de stoïcisme et de neurasthénie. Celle-ci n’effleurait en rien l’intégrité de sa pensée. Sa vie était atteinte, mais non pas son esprit. Une peine ancienne, qu’elle était seule à savoir, l’avait marquée au cœur. Et plus profonde encore, plus inconnue, — inconnue d’elle-même, — était la marque du destin, le mal intérieur qui déjà commençait à la ronger. — Cependant, les Langeais ne voyaient d’elle que son clair regard, qui parfois les gênait.

Jacqueline ne faisait guère attention à la tante, quand elle était insouciante et heureuse, — ce qui fut d’abord son état le plus ordinaire. Mais quand elle arriva à l’âge, où se fait sourdement dans le corps et dans l’âme un travail inquiétant qui livre l’être à des angoisses, des dégoûts, des terreurs, des tristesses éperdues, dans ces moments de vertige absurde et atroce, qui ne durent pas heureusement, mais où l’on se sent mourir, — l’enfant qui se noyait et qui n’osait pas crier : « Au secours ! » vit seule, à côté d’elle, la tante Marthe qui lui tendait la main. Ah ! comme les autres étaient loin ! Étrangers, son père et sa mère, avec leur égoïsme affectueux, trop satisfait de soi pour songer aux petits chagrins d’une poupée de quatorze ans ! Mais la tante les devinait, et elle y compatissait. Elle ne disait rien. Elle souriait, simplement ; par-dessus la table, elle échangeait avec Jacqueline un regard de bonté. Jacqueline sentait que la tante la comprenait, et elle venait se réfugier auprès d’elle. Marthe mettait sa main sur la tête de Jacqueline, et la caressait, sans parler.

La fillette se confiait. Elle allait faire visite à sa grande amie, quand son cœur était gonflé. Elle le savait, à quelque moment qu’elle vînt, elle trouverait les mêmes yeux indulgents, qui verseraient en elle un peu de leur tranquillité. Elle ne parlait guère à la tante de ses passionnettes imaginaires : elle en aurait eu honte ; elle sentait que ce n’était point vrai. Mais elle disait ses inquiétudes vagues et profondes, plus réelles, seules réelles.

— Tante, soupirait-elle parfois, je voudrais tant être heureuse !

— Pauvre petite ! disait Marthe, en souriant.

Jacqueline appuyait sa tête contre les genoux de la tante, et baisant les mains qui la caressaient :

— Est-ce que je serai heureuse ? Tante, dis, est-ce que je serai heureuse ?

— Je ne sais pas, ma chérie. Cela dépend un peu de toi… On peut toujours être heureux, quand on veut.

Jacqueline était incrédule.

— Est-ce que tu es heureuse, toi ?

Marthe souriait mélancoliquement.

— Oui.

— Non ? vrai ? tu es heureuse ?

— Est-ce que tu ne le crois pas ?

— Si. Mais…

Jacqueline s’arrêtait.

— Quoi donc ?

— Moi, je voudrais être heureuse, mais pas de la même façon que toi.

— Pauvre petit ! Je l’espère aussi, dit Marthe.

— Non, continuait Jacqueline, en secouant la tête avec décision, moi, d’abord, je ne pourrais pas.

— Moi non plus, je n’aurais pas cru que je pourrais. La vie vous apprend à pouvoir bien des choses.

— Oh ! mais je ne veux pas apprendre, protestait Jacqueline, inquiète. Je veux être heureuse comme je veux, moi.

— Tu serais bien embarrassée, si on te demandait comment !

— Je sais très bien ce que je veux.

Elle voulait beaucoup de choses. Mais quand il s’agissait de les dire, elle n’en trouvait plus qu’une, qui revenait toujours, comme un refrain :

— D’abord je voudrais qu’on m’aime.

Marthe cousait, en silence. Après un moment, elle dit :

— Et à quoi cela te servira-t-il, si tu n’aimes pas ?

Jacqueline, interloquée, s’exclama :

— Mais, tante, bien sûr que je ne parle que de ce que j’aime ! Le reste, ça ne compte pas.

— Et si tu n’aimais rien ?

— Quelle idée ! On aime toujours, toujours.

Marthe secouait la tête, d’un air de doute.

— On n’aime pas, dit-elle. On veut aimer. Aimer est la plus grande grâce de Dieu. Prie-le qu’il te la fasse.

— Et si on ne m’aime pas ?

— Même si on ne t’aime pas. Tu seras encore plus heureuse.

La figure de Jacqueline s’allongea ; elle prit une mine boudeuse :

— Je ne veux pas, dit-elle. Cela ne me ferait aucun plaisir.

Marthe rit affectueusement, regarda Jacqueline, soupira, puis se remit à son ouvrage.

— Pauvre petite ! fit-elle encore.

— Mais pourquoi dis-tu toujours : pauvre petite ? demanda Jacqueline, inquiète. Je ne veux pas être une pauvre petite. Je veux tant, tant être heureuse !

— C’est bien pour cela que je dis : Pauvre petite !

Jacqueline boudait un peu. Mais cela ne durait pas longtemps. Le bon rire de Marthe la désarmait. Elle l’embrassait, en feignant d’être fâchée. Au fond, on ne laisse pas, à cet âge, d’être secrètement flatté des présages mélancoliques pour plus tard, beaucoup plus tard. De loin, le malheur s’auréole de poésie ; et l’on ne craint rien tant que la médiocrité de la vie.

Jacqueline ne s’apercevait point que le visage de la tante devenait toujours plus blême. Elle remarquait bien que Marthe sortait de moins en moins ; mais elle l’attribuait à sa manie casanière, dont elle se moquait souvent. Une ou deux fois, en venant faire visite, elle avait croisé le médecin qui sortait. Elle avait demandé à la tante :

— Est-ce que tu es malade ?

Marthe répondait :

— Ce n’est rien.

Mais voici qu’elle cessait même de venir au dîner hebdomadaire chez les Langeais. Jacqueline, indignée, alla lui en faire des reproches amers.

— Ma chérie, disait doucement Marthe, je suis un peu fatiguée.

Mais Jacqueline ne voulait rien entendre. Mauvais prétexte que tout cela !

— Belle fatigue, de venir chez nous, deux heures par semaine ! Tu ne m’aimes pas, disait-elle. Tu n’aimes que le coin de ton feu.

Mais quand elle raconta chez elle, toute fière, son algarade, Langeais la tança vertement :

— Laisse ta tante tranquille ! Tu ne sais donc pas que la pauvre femme est très malade !

Jacqueline pâlit ; et, d’une voix tremblante, elle demanda ce qu’avait la tante. On ne voulait pas le lui dire. À la fin, elle réussit à savoir que Marthe se mourait d’un cancer à l’intestin ; il y en avait pour quelques mois.

Jacqueline eut des jours d’épouvante. Elle se rassurait un peu, quand elle voyait la tante. Marthe, par bonheur, ne souffrait pas trop. Elle gardait son sourire tranquille, qui, sur son visage diaphane, semblait le reflet d’une lampe intérieure. Jacqueline se disait :

— Non, ce n’est pas possible, ils se sont trompés, elle ne serait pas si calme…

Elle reprenait le récit de ses petites confidences, auxquelles Marthe prêtait encore plus d’intérêt qu’avant. Seulement, parfois, au milieu d’une conversation, la tante sortait de la chambre, sans que rien trahît qu’elle souffrît ; et elle ne reparaissait que lorsque la crise était passée et ses traits redevenus sereins. Elle ne voulait point qu’on fît allusion à son état, elle essayait de le cacher ; peut-être avait-elle besoin elle-même de n’y pas trop penser : le mal, dont elle se savait rongée, lui faisait horreur, elle en détournait son esprit ; tout son effort était de ne plus troubler la paix de ses derniers mois. Le dénouement fut plus prompt qu’on ne le pensait. Bientôt elle ne reçut plus personne que Jacqueline. Puis les visites de Jacqueline durent devenir plus brèves. Puis vint le jour de la séparation. Marthe, étendue dans son lit, d’où elle ne sortait plus depuis des semaines, prit congé tendrement de sa petite amie, avec des mots très doux et consolants. Et puis, elle s’enferma, pour mourir.

Jacqueline passa par des mois de désespoir. La mort de Marthe coïncidait avec les pires heures de cette détresse morale, contre laquelle Marthe était la seule à la défendre. Elle se trouva dans un état d’abandon indicible. Elle aurait eu besoin d’une foi, qui la soutînt. Il semblait que ce soutien n’aurait pas dû lui manquer : on lui avait toujours fait pratiquer ses devoirs religieux ; sa mère les pratiquait exactement aussi. Mais voilà, justement : sa mère les pratiquait ; mais la tante Marthe ne les pratiquait pas. Et le moyen de ne pas faire la comparaison ! Les yeux d’enfant saisissent bien des mensonges, que les plus âgés ne pensent plus à remarquer ; ils notent aussi bien des faiblesses et des contradictions. Jacqueline observait que sa mère et ceux qui disaient croire avaient aussi peur de la mort que s’ils n’avaient pas cru. Non, ce n’était pas là un soutien suffisant… Puis, par là-dessus, des expériences personnelles, des révoltes, des répugnances, un confesseur maladroit qui l’avait blessée… Elle continuait de pratiquer, mais sans foi, comme on fait des visites, parce qu’on est bien élevée. La religion, comme le monde, lui paraissait néant. Son seul recours était le souvenir de la morte, dont elle s’enveloppait. Elle avait beaucoup à se reprocher vis-à-vis de celle que, naguère, son égoïsme juvénile avait souvent négligée, et qu’aujourd’hui il appelait en vain. Elle idéalisait sa figure ; et le grand exemple que Marthe lui avait laissé d’une vie profonde et recueillie contribuait à lui faire prendre en dégoût la vie du monde, sans sérieux et sans vérité. Elle n’en voyait plus que les hypocrisies ; et ces aimables compromissions, qui, en d’autres temps, l’eussent amusée, la révoltaient. Elle se trouvait dans un état d’hyperesthésie morale, où tout la faisait souffrir ; sa conscience était à nu. Ses veux s’ouvrirent sur certains faits, qui avaient échappé jusque-là à son insouciance. Un d’entre eux la blessa jusqu’au sang.

Elle était, un après-midi, dans le salon de sa mère. Mme Langeais avait une visite, — un peintre à la mode, bellâtre et prétentieux, habitué de la maison, mais non pas très intime. Jacqueline crut sentir que sa présence gênait les deux autres ; d’autant plus, elle resta. Mme Langeais, légèrement énervée, la tête engourdie par un peu de migraine, ou par un de ces cachets contre la migraine que les dames d’aujourd’hui croquent comme des bonbons et qui achèvent de vider leur petit cerveau, ne surveillait pas trop ce qu’elle disait. Au cours de la conversation, elle appela étourdiment le visiteur :

— Mon chéri…

Elle s’en aperçut aussitôt. Il ne broncha pas plus qu’elle ; et ils continuèrent de causer cérémonieusement. Jacqueline, qui était occupée à servir le thé, faillit, dans son saisissement, laisser glisser une tasse. Elle eut l’impression que, derrière son dos, ils échangeaient un sourire d’intelligence. Elle se retourna, et saisit leurs regards complices, qui sur-le-champ se voilèrent. — Sa découverte la bouleversa. Cette jeune fille, librement élevée, qui avait souvent entendu parler et parlé elle-même en riant d’intrigues de ce genre, éprouva une souffrance intolérable, quand elle vit que sa mère… Sa mère, non, ce n’était pas la même chose !… Avec son exagération ordinaire, elle passa d’un extrême à l’autre. Elle n’avait rien soupçonné jusque-là. Dès lors, elle soupçonna tout. Elle s’acharnait à interpréter tel et tel détails dans la conduite passée de sa mère. Et sans doute, la légèreté de Mme Langeais ne prêtait que trop à ces suppositions ; mais Jacqueline y ajoutait. Elle eût voulu se rapprocher de son père, qui avait toujours été plus près d’elle, et dont l’intelligence avait pour elle beaucoup d’attrait. Elle eût voulu l’aimer davantage, le plaindre. Mais Langeais ne semblait avoir aucun besoin d’être plaint ; et l’esprit surexcité de la jeune fille fut traversé de ce soupçon, plus affreux encore que le premier, — que son père n’ignorait rien, mais qu’il trouvait plus commode de ne rien savoir, et que pourvu qu’il agît lui-même à sa guise, le reste lui était indifférent.

Alors, Jacqueline se sentit perdue. Elle n’osait pas les mépriser. Elle les aimait. Mais elle ne pouvait plus vivre là. Son amitié pour Simone Adam ne lui était d’aucun secours. Elle jugeait avec sévérité les faiblesses de son ancienne compagne. Elle ne s’épargnait pas elle-même ; elle souffrait de ce qu’elle voyait en elle de laid et de médiocre ; elle s’accrochait désespérément au souvenir pur de Marthe. Mais ce souvenir même s’effaçait ; elle sentait que le flot des jours, l’un après l’autre, le recouvrirait, en laverait l’empreinte. Et alors, tout serait fini ; elle serait pareille aux autres, noyée dans le bourbier… Oh ! sortir à tout prix de ce monde ! Sauvez-moi ! Sauvez-moi !…


Ce fut dans ces jours de délaissement fiévreux, de dégoût passionné, et d’attente mystique, où elle tendait les mains vers un Sauveur inconnu, qu’elle rencontra Olivier.

Mme Langeais n’avait pas manqué d’inviter Christophe, qui était, cet hiver, le musicien à la mode. Christophe était venu, et, suivant son habitude, il ne s’était pas mis en frais. Mme Langeais ne l’en avait pas moins trouvé charmant : — il pouvait tout se permettre, pendant qu’il était à la mode ; on le trouverait toujours charmant ; c’était l’affaire de quelques mois. — Jacqueline, qui était, pour le moment, en dehors du courant, se montra moins charmée ; le seul fait que Christophe fût loué par certaines gens suffisait à la mettre en défiance. Au reste, la brusquerie de Christophe, sa façon de parler fort, sa gaieté, la blessaient. Dans son état d’esprit, la joie de vivre lui semblait grossière ; elle cherchait le clair-obscur mélancolique de l’âme, et elle se figurait qu’elle l’aimait. Il faisait trop jour en Christophe. Mais comme elle causait avec lui, il lui parla d’Olivier : il éprouvait le besoin d’associer son ami à tout ce qui lui arrivait d’heureux ; toute affection nouvelle lui eût semblé égoïste, s’il n’en avait prélevé une part pour Olivier. Il en parla si bien que Jacqueline, secrètement troublée par la vision d’une âme qui s’accordait avec sa propre pensée, le fit aussi inviter. Olivier n’accepta pas tout de suite : ce qui permit à Christophe et à Jacqueline d’achever de lui à loisir un portrait imaginaire, auquel il fallut bien qu’il ressemblât, lorsqu’enfin il se décida à venir.

Il vint, mais ne parla guère. Il n’avait pas besoin de parler. Ses yeux intelligents, son sourire, la finesse de ses manières, la tranquillité qui l’enveloppait et qu’il rayonnait, devaient séduire Jacqueline. Christophe, par contraste, faisait valoir Olivier. Elle n’en montrait rien, par peur du sentiment qui naissait ; elle continuait de ne causer qu’avec Christophe : mais c’était d’Olivier. Christophe, trop heureux de parler de son ami, ne s’apercevait pas du plaisir que Jacqueline trouvait à ce sujet d’entretien. Il parlait aussi de lui-même, et elle l’écoutait avec complaisance, bien que cela ne l’intéressât nullement ; puis, sans en avoir l’air, elle ramenait la conversation à des épisodes de sa vie où se trouvait Olivier.

Les gentillesses de Jacqueline étaient dangereuses pour un garçon qui ne se méfiait point. Sans y penser, Christophe s’éprenait d’elle ; il trouvait du plaisir à revenir ; il soignait sa toilette ; et un sentiment, qu’il connaissait bien, recommençait de mêler sa langueur tendre et riante à tout ce qu’il pensait. Olivier s’était épris aussi, et dès les premiers jours ; il se croyait négligé, et souffrait en silence. Christophe augmentait son mal, en lui racontant joyeusement, au sortir de chez les Langeais, ses entretiens avec Jacqueline. L’idée ne venait pas à Olivier qu’il pût plaire à Jacqueline. Bien qu’à vivre auprès de Christophe, il eût acquis plus d’optimisme, il continuait de se défier de lui ; il ne pouvait croire qu’il serait jamais aimé, il se voyait avec des yeux trop véridiques : — qui donc serait digne d’être aimé, si c’était pour ses mérites, et non pour ceux du magique et indulgent amour ?

Un soir qu’il était invité chez les Langeais, il sentit qu’il serait trop malheureux, en revoyant l’indifférente Jacqueline ; et, prétextant la fatigue, il dit à Christophe d’aller sans lui. Christophe, qui ne soupçonnait rien, s’en alla tout joyeux. Dans son naïf égoïsme, il ne pensait qu’au plaisir d’avoir Jacqueline à lui tout seul. Il n’eut pas lieu de s’en réjouir longtemps. À la nouvelle qu’Olivier ne viendrait point, Jacqueline prit aussitôt un air maussade, irrité, ennuyé, déconcerté ; elle n’éprouvait plus aucun désir de plaire ; elle n’écoutait pas Christophe, répondait au hasard ; et il la vit, avec humiliation, étouffer un bâillement énervé. Elle avait envie de pleurer. Brusquement, elle sortit au milieu de la soirée ; et elle ne reparut point.

Christophe s’en retourna, déconfit. Le long du chemin, il cherchait à s’expliquer ce brusque revirement ; quelques lueurs de la vérité commençaient à lui apparaître. À la maison, il trouva Olivier qui l’attendait, et qui lui demanda d’un air qu’il tâchait de rendre indifférent, des nouvelles de la soirée. Christophe lui raconta sa déconvenue. À mesure qu’il parlait, il voyait le visage d’Olivier s’éclairer.

— Et cette fatigue ? dit-il. Pourquoi ne t’es-tu pas couché ?

— Oh ! je vais mieux, fit Olivier, je ne suis plus las du tout.

— Oui, je crois, dit Christophe narquois, que cela t’a fait beaucoup de bien de ne pas venir.

Il le regarda affectueusement, malicieusement, s’en alla dans sa chambre, et là, quand il fut seul, il se mit à rire, rire tout bas, jusqu’aux larmes :

— La mâtine ! pensait-il. Elle se moquait de moi ! Lui aussi, me trompait. Comme ils cachaient leur jeu !

À partir de ce moment, il arracha de son cœur toute pensée personnelle, à l’égard de Jacqueline ; et comme une brave mère poule couve jalousement son œuf, il couva le roman des deux petits amants. Sans avoir l’air de connaître leur secret à tous deux, et sans le livrer, de l’un à l’autre, il les aida, à leur insu.

Il crut de son devoir, gravement, d’étudier le caractère de Jacqueline, pour voir si Olivier pourrait être heureux avec elle. Et, comme il était maladroit, il agaçait Jacqueline par les questions saugrenues qu’il lui posait, sur ses goûts, sur sa moralité, etc.

— Voilà un imbécile ! De quoi se mêle-t-il ? pensait Jacqueline, furieuse, qui ne lui répondait pas, et lui tournait le dos.

Et Olivier s’épanouissait de voir que Jacqueline ne faisait plus attention à Christophe, Et Christophe s’épanouissait de voir qu’Olivier était heureux. Sa joie s’étalait même, d’une façon beaucoup plus bruyante que celle d’Olivier. Et comme elle ne s’expliquait point, Jacqueline, qui ne se doutait pas que Christophe voyait plus clair dans leur amour qu’elle n’y voyait elle-même, le trouvait insupportable ; elle ne pouvait comprendre qu’Olivier se fut entiché d’un ami aussi vulgaire et aussi encombrant. Le bon Christophe la devinait, et il trouvait un plaisir malicieux à la faire enrager ; puis il se retirait à l’écart, prétextant des travaux, pour refuser les invitations des Langeais et laisser seuls ensemble Jacqueline et Olivier.

Il n’était pas sans inquiétudes cependant pour l’avenir. Il s’attribuait une grande responsabilité dans le mariage qui se préparait ; et il se tourmentait : car il voyait assez juste en Jacqueline, et il redoutait bien des choses : sa richesse d’abord, son éducation, son milieu, et surtout sa faiblesse. Il se rappelait son ancienne amie Colette. Sans doute, il se rendait compte que Jacqueline était plus vraie, plus franche, plus passionnée ; il y avait dans ce petit être une ardente aspiration vers une vie courageuse, un désir presque héroïque.

— Mais ce n’est pas tout de désirer, pensait Christophe, qui se souvenait d’une polissonnerie gaillarde de l’ami Diderot ; il faut avoir les reins solides.

Il voulait avertir Olivier du danger. Mais quand il voyait Olivier revenir de chez Jacqueline, les yeux baignés de joie, il n’avait plus le courage de parler. Il pensait :

— Les pauvres petits sont heureux. Ne troublons pas leur bonheur.

Peu à peu, son affection pour Olivier lui faisait partager la confiance de son ami. Il se rassurait ; il finit par croire que Jacqueline était telle qu’Olivier la voyait et qu’elle voulait se voir elle-même. Elle avait si bonne volonté ! Elle aimait Olivier pour tout ce qu’il avait de différent d’elle et de son monde : parce qu’il était pauvre, parce qu’il était intransigeant dans ses idées morales, parce qu’il était maladroit dans le monde. Elle aimait d’une façon si pure et si entière qu’elle eût voulu être pauvre comme lui, et presque, par moments,… oui, presque devenir laide, afin d’être plus sûre d’être aimée pour elle-même, pour l’amour dont son cœur était plein et dont il avait faim… Ah ! certains jours, quand il était là, elle se sentait pâlir, et ses mains tremblaient. Elle affectait de railler son émotion, elle feignait de s’occuper d’autre chose, de le regarder à peine ; elle parlait avec ironie. Mais soudain, elle s’interrompait ; elle sortait, elle se sauvait dans sa chambre ; et là, toute porte close, le rideau baissé sur la fenêtre, elle restait assise, les genoux serrés, les coudes rentrés contre son ventre, les bras en croix sur la poitrine, comprimant les battements de son cœur ; elle restait ainsi, ramassée sur elle-même, sans un mouvement, sans un souffle ; elle n’osait pas bouger, de peur qu’au moindre geste le bonheur ne s’enfuît. Elle étreignait l’amour en silence sur son corps.

Maintenant, Christophe se passionnait pour le succès d’Olivier. Il s’occupait de lui maternellement, surveillait sa toilette, prétendait lui donner des conseils sur la façon de s’habiller, lui faisait — (comment !) — ses nœuds de cravate. Olivier, patient, se laissait faire, quitte à renouer sa cravate, dans l’escalier, lorsque Christophe n’était plus là. Il souriait en lui-même, mais il était touché de cette grande affection. D’ailleurs, intimidé par son amour, il n’était pas sûr de lui, et demandait volontiers conseil à Christophe ; il lui contait ses visites. Christophe était aussi ému que lui ; et quelquefois, la nuit, il passait des heures à chercher les moyens d’aplanir le chemin à l’amour de son ami.


Ce fut dans le parc de la villa des Langeais, aux environs de Paris, dans un petit pays sur la lisière de la forêt de l’Isle-Adam, qu’Olivier et Jacqueline eurent l’entretien, qui décida de leur vie.

Christophe accompagnait son ami ; mais il avait trouvé un harmonium dans la maison ; et il se mit à jouer, laissant les amoureux se promener en paix. — À vrai dire, ils ne le souhaitaient point. Ils craignaient d’être seuls. Jacqueline était silencieuse et un peu hostile. Déjà, à la dernière visite, Olivier avait senti un changement dans ses manières, une froideur subite, certains regards qui paraissaient étrangers, durs, presque ennemis. Il en avait été glacé. Il n’osait s’expliquer avec elle : il craignait trop de recevoir de celle qu’il aimait une parole cruelle. Il trembla de voir Christophe s’éloigner ; il lui semblait que sa présence le garantissait seule du coup qui allait le frapper.

Jacqueline n’aimait pas moins Olivier. Elle l’aimait beaucoup plus. C’était ce qui la rendait hostile. Cet amour, avec lequel naguère elle avait joué, qu’elle avait tant appelé, il était là, devant elle ; elle le voyait s’ouvrir devant ses pas, comme un gouffre, et elle se rejetait en arrière, effrayée ; elle ne comprenait plus ; elle se demandait :

— Mais pourquoi ? pourquoi ? Qu’est-ce que cela veut dire ?

Alors elle regardait Olivier, de ce regard qui le faisait souffrir, et elle pensait :

— Qui est cet homme ?

Et elle ne savait pas. Il était un étranger.

— Pourquoi est-ce que je l’aime ?

Elle ne savait pas.

— Est-ce que je l’aime ?

Elle ne savait pas… Elle ne savait pas ; mais elle savait que pourtant elle était prise ; l’amour la tenait ; elle allait se perdre en lui, se perdre tout entière, sa volonté, son indépendance, son égoïsme, ses rêves d’avenir, tout englouti dans ce monstre. Et elle se raidissait avec colère ; elle éprouvait, par moments, pour Olivier, un sentiment presque haineux.

Ils allèrent jusqu’à l’extrémité du parc, dans le jardin potager, que séparait des pelouses un rideau de grands arbres. Ils marchaient à petits pas, au milieu des allées, que bordaient des buissons de groseillers aux grappes rouges et blondes, et des plates-bandes de fraises, dont l’haleine emplissait l’air. On était au mois de juin ; mais des orages avaient refroidi le temps. Le ciel était gris, la lumière à demi éteinte ; les nuages bas se mouvaient pesamment, tout d’une masse, charriés par le vent. De ce grand vent lointain, rien n’arrivait sur la terre : pas une feuille ne remuait ; mais l’air était très frais. Une grande mélancolie enveloppait les choses, et leur cœur, qu’un grave bonheur inondait. Et du fond du jardin, de la villa invisible, aux fenêtres entr’ouvertes, arrivèrent à eux les sons de l’harmonium, qui disait la fugue en mi bémol mineur de Jean-Sébastien Bach. Ils s’assirent côte à côte sur la margelle d’un puits, tout pâles, sans parler. Et Olivier vit des larmes couler sur les joues de Jacqueline.

— Vous pleurez ? murmura-t-il, les lèvres tremblantes.

Et ses larmes aussi coulèrent.

Il lui prit la main. Elle pencha sa tête blonde sur l’épaule d’Olivier. Elle n’essayait plus de lutter : elle était vaincue ; et c’était pour elle un tel soulagement !… Ils pleurèrent tout bas, écoutant la musique, sous le dais mouvant des nuées lourdes, dont le vol silencieux semblait raser la cime des arbres. Ils pensaient à tout ce qu’ils avaient souffert, — qui sait ? peut-être aussi à ce qu’ils souffriraient plus tard. Il est des minutes où la musique fait surgir toute la mélancolie tissée autour de la destinée d’un être…

Après un moment, Jacqueline essuya ses yeux, et regarda Olivier. Et brusquement ils s’embrassèrent. Ô bonheur ineffable ! Religieux bonheur ! Si doux et si profond qu’il en est douloureux !


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Jacqueline demanda :

— Votre sœur vous ressemblait ?

Olivier eut un saisissement. Il dit :

— Pourquoi me parlez-vous d’elle ? Vous la connaissiez donc ?

Elle dit :

— Christophe m’a raconté… Vous avez bien souffert ?

Olivier inclina la tête, trop ému pour répondre.

— J’ai bien souffert aussi, dit-elle.

Elle parla de l’amie disparue, de la chère Marthe ; elle dit, le cœur gonflé, comme elle avait pleuré, pleuré à en mourir.

— Vous m’aiderez ? dit-elle, d’une voix suppliante, vous m’aiderez à vivre, à être bonne, à lui ressembler un peu ? La pauvre Marthe, vous l’aimerez, vous aussi ?

— Nous les aimerons toutes deux, comme toutes deux elles s’aiment.

— Je voudrais qu’elles fussent là !

— Elles sont là.

Ils restèrent, serrés l’un contre l’autre ; ils respiraient à peine, et ils sentaient battre leur cœur. Une petite pluie fine tombait, tombait. Jacqueline frissonna.

— Rentrons, dit-elle.

Sous les arbres, il faisait presque nuit. Olivier baisa la chevelure mouillée de Jacqueline ; elle releva la tête vers lui, et il sentit sur ses lèvres, pour la première fois, les lèvres amoureuses, ces lèvres de petite fille, fiévreuses, un peu gercées. Ils furent sur le point de défaillir.

Tout près de la maison, ils s’arrêtèrent encore :

— Comme nous étions seuls, avant ! dit-il.

Il avait déjà oublié Christophe.

Ils se souvinrent de lui, enfin. La musique s’était tue. Ils rentrèrent. Christophe, accoudé sur l’harmonium, la tête entre ses mains, rêvait, lui aussi, à beaucoup de choses du passé. Quand il entendit la porte s’ouvrir, il s’éveilla de sa rêverie, et leur montra son visage affectueux, qu’illuminait un sourire grave et tendre. Il lut dans leurs yeux ce qui s’était passé, leur serra la main à tous deux, et dit :

— Asseyez-vous là. Je vais vous jouer quelque chose.

Ils s’assirent, et il joua, au piano, tout ce qu’il avait dans le cœur, tout son amour pour eux. Quand ce fut fini, ils restèrent tous les trois, sans parler. Puis il se leva, et il les regarda. Il avait l’air si bon, et tellement plus âgé et plus fort qu’eux ! Pour la première fois, elle eut conscience de ce qu’il était. Il les serra dans ses bras, et dit à Jacqueline :

— Vous l’aimerez bien, n’est-ce pas ? Vous vous aimerez bien ?

Ils furent pénétrés de reconnaissance. Mais tout de suite après, il détourna l’entretien, rit, alla à la fenêtre, et sauta dans le jardin.


Les jours suivants, il engagea Olivier à faire sa demande aux parents de Jacqueline. Olivier n’osait point, par crainte du refus qu’il prévoyait. Christophe le pressa aussi de se mettre en quête d’une situation. À supposer qu’il fût agréé par les Langeais, il ne pouvait accepter la fortune de Jacqueline, s’il ne se trouvait lui-même en état de gagner son pain. Olivier pensait comme lui, sans partager sa défiance injurieuse, un peu comique, à l’égard des mariages riches. C’était là une idée ancrée dans la tête de Christophe, que la richesse tue l’âme. Volontiers, il eût répété cette boutade d’un sage gueux à une riche oiselle, qui s’inquiétait de l’au-delà :

— Quoi, madame, vous avez des millions, et vous voudriez encore, par-dessus le marché, avoir une âme immortelle ?

— Méfie-toi de la femme, disait-il à Olivier, — moitié plaisant, moitié sérieux, — méfie-toi de la femme, mais vingt fois plus de la femme riche. La femme aime l’art, peut-être, mais elle étouffe l’artiste. La femme riche empoisonne l’un et l’autre. La richesse est une maladie. Et la femme la supporte encore plus mal que l’homme. Tout riche est un être anormal… Tu ris ? Tu te moques de moi ? Quoi ! est-ce qu’un riche sait ce que c’est que la vie ? Est-ce qu’il reste en communion étroite avec la rude réalité ? Est-ce qu’il sent sur son visage le souffle fauve de la misère, l’odeur du pain à gagner, de la terre à remuer ? Est-ce qu’il peut comprendre, est-ce qu’il voit seulement les êtres et les choses ?… Jadis, quand j’étais petit garçon, il m’est arrivé une ou deux fois d’être emmené en promenade dans le landau du grand-duc. La voiture passait au milieu de prairies dont je connaissais chaque brin d’herbe, parmi des bois où je galopinais seul et que j’adorais. Eh bien, je ne voyais plus rien. Tous ces chers paysages étaient devenus pour moi aussi raidis, aussi empesés que les imbéciles qui me promenaient. Entre les prairies et mon cœur, il ne s’était pas seulement interposé le rideau de ces âmes gourmées. Il suffisait de ces quatre planches sous mes pieds, de cette estrade ambulante au-dessus de la nature. Pour sentir que la terre est ma mère, il me faut avoir les pieds enfoncés dans son ventre, comme le nouveau-né qui sort à la lumière. La richesse tranche le lien qui unit l’homme à la terre, et qui relie entre eux tous les fils de la terre. Et alors, comment voudrais-tu être encore un artiste ? L’artiste est la voix de la terre. Un riche ne peut pas être un grand artiste. Il lui faudrait, pour l’être, mille fois plus de génie, dans des conditions aussi disgraciées du sort. Même s’il y parvient, c’est toujours un fruit de serre. Le grand Goethe a beau faire : son âme a des membres atrophiés, il lui manque des organes essentiels, que la richesse a tués. Toi qui n’as pas la sève d’un Goethe, tu serais dévoré par la richesse, surtout par la femme riche, que Goethe a du moins évitée. L’homme seul peut encore réagir contre le fléau. Il a en lui une telle brutalité native, un tel humus amassé d’instincts âpres et salutaires qui l’attachent à la terre, que seul, il a encore des chances de se sauver. Mais la femme est livrée au poison, et elle le communique aux autres. Elle se plaît à la puanteur parfumée de la richesse, elle ne peut plus s’en passer. Une femme qui reste saine de cœur, au milieu de la fortune, est un prodige, autant qu’un millionnaire qui a du génie… Et puis, je n’aime pas les monstres. Qui a plus que sa part pour vivre est un monstre, — un cancer humain qui ronge les autres hommes.

Olivier riait :

— Que veux-tu ? disait-il. Je ne puis pourtant pas cesser d’aimer Jacqueline, parce qu’elle n’est pas pauvre, ni l’obliger à l’être, pour l’amour de moi.

— Eh bien, si tu ne peux pas la sauver, au moins sauve-toi toi-même. Et c’est encore la meilleure façon de la sauver. Garde-toi pur. Travaille.

Olivier n’avait pas besoin que Christophe lui communiquât ses scrupules. Plus encore que lui, il avait l’âme chatouilleuse. Non qu’il prît au sérieux les boutades de Christophe contre l’argent : il avait été riche lui-même, il ne détestait point la richesse, et il trouvait qu’elle allait bien à la jolie figure de Jacqueline. Mais il lui était insupportable qu’on pût mêler à l’idée de son amour un soupçon d’intérêt. Il demanda à rentrer dans l’Université. Il ne pouvait plus espérer, pour l’instant, qu’un poste médiocre dans un lycée de province. C’était là un triste cadeau de noces à offrir à Jacqueline. Il lui en parla timidement. Jacqueline eut d’abord quelque peine à admettre ses raisons : elle les attribuait à un amour-propre exagéré, que Christophe lui avait mis en tête, et qu’elle trouvait ridicule : n’est-il pas naturel, quand on aime, d’accepter du même cœur la fortune et l’infortune de ce qu’on aime, et n’est-ce pas un sentiment mesquin que de se refuser à lui devoir un bienfait, qui lui ferait tant de joie ?… Néanmoins, elle se rallia au projet d’Olivier : ce qu’il avait d’austère et de peu plaisant fut justement ce qui la décida ; elle y trouvait une occasion de satisfaire son appétit d’héroïsme moral. Dans l’état de révolte orgueilleuse que son deuil avait provoquée contre son milieu, et que son amour exaltait, elle avait fini par nier tout ce qui dans sa nature était en contradiction avec cette ardeur mystique ; en toute sincérité, elle tendait tout son être, comme un arc, vers un idéal de vie très pure, difficile, et rayonnante de bonheur… Les obstacles, la médiocrité de sa condition à venir, tout lui était joie. Que ce serait bon et beau !…

Mme Langeais était trop occupée d’elle-même pour faire grande attention à ce qui se passait autour d’elle. Depuis peu, elle ne songeait plus qu’à sa santé ; elle occupait son temps à soigner des maladies imaginaires, essayer d’un médecin, puis d’un autre : chacun à tour de rôle était pour elle le Sauveur ; il y en avait pour quinze jours ; puis c’était le tour d’un autre. Elle restait des mois, loin de chez elle, dans des maisons de santé fort coûteuses, où elle exécutait avec dévotion des prescriptions puériles. Elle avait oublié sa fille et son mari.

M. Langeais, moins indifférent, commençait à soupçonner l’intrigue. Sa jalousie paternelle l’avertissait. Il avait pour Jacqueline cette affection trouble et pure, que bien des pères éprouvent pour leurs filles, mais qu’ils n’avouent guère, ce sentiment indéfinissable, cette curiosité mystérieuse, voluptueuse, quasi sacrée, de revivre en des êtres de son sang, qui sont soi, et qui sont femmes. Il y a, dans ces secrets du cœur, bien des ombres et des lumières qu’il est sain d’ignorer. Jusqu’alors, il s’était amusé de voir sa fille rendre amoureux les petits jeunes gens : il l’aimait ainsi, coquette, romanesque, et pourtant avisée — (comme il était lui-même). — Mais quand il vit que l’aventure menaçait de devenir plus sérieuse, il s’inquiéta. Il commença par se moquer d’Olivier devant Jacqueline, puis il le critiqua avec une certaine âpreté, Jacqueline en rit d’abord, et dit :

— N’en dis pas tant de mal, papa ; cela te gênerait plus tard, si je voulais l’épouser.

M. Langeais poussa les hauts cris ; il la traita de folle. Bon moyen pour qu’elle le devînt tout à fait. Il déclara qu’elle n’épouserait jamais Olivier. Elle déclara qu’elle l’épouserait. Le voile se déchira. Il s’aperçut qu’il ne comptait plus pour elle. Son égoïsme paternel ne s’en était jamais douté, et il en fut indigné. Il jura qu’Olivier ni Christophe ne remettraient plus les pieds chez lui. Jacqueline s’exaspéra ; et un beau matin, Olivier, allant ouvrir sa porte, vit entrer en coup de vent la jeune fille, pâle et décidée, qui lui dit :

— Enlevez-moi ! Mes parents ne veulent pas. Moi, je veux. Compromettez-moi.

Olivier, effaré, mais touché, n’essayait même pas de discuter. Heureusement, Christophe était là. Il était le moins raisonnable, à l’ordinaire. Il les raisonna. Il montra le scandale qui suivrait, et comme ils en souffriraient. Jacqueline, mordant sa lèvre avec colère, dit :

— Eh bien, nous nous tuerons après.

Loin d’effrayer Olivier, ce lui fut une raison pour être décidé. Christophe n’eut pas peu de peine à obtenir des deux fous quelque patience : avant d’en venir à ces moyens désespérés, il fallait essayer des autres : que Jacqueline rentrât chez elle ; lui, irait voir M. Langeais, et plaider leur cause.

Singulier avocat ! Aux premiers mots qu’il dit, M. Langeais faillit le mettre à la porte ; puis, le ridicule de la situation le frappa, et il s’en amusa. Peu à peu, le sérieux de son interlocuteur, son expression d’honnêteté et de conviction s’imposaient ; toutefois, il n’en voulait pas convenir, et continuait à lui décocher des remarques ironiques. Christophe feignait de ne pas entendre ; mais, à certaines flèches plus cuisantes, il s’arrêtait, il se hérissait en silence ; puis, il reprenait. À un moment, il posa son poing sur la table, qu’il martela, et dit :

— Je vous prie de croire que la visite que je fais ne m’agrée guère ; je dois me faire violence pour ne pas relever certaines de vos paroles ; mais j’estime que j’ai le devoir de vous parler ; et je le fais. Oubliez-moi, comme je m’oublie moi-même, et pesez ce que je dis.

M. Langeais écouta ; et quand il entendit parler du projet de suicide, il haussa les épaules et fit semblant de rire ; mais il fut remué. Il était trop intelligent pour traiter de plaisanterie une pareille menace ; il savait qu’il faut compter avec l’insanité des filles amoureuses. Jadis, une de ses maîtresses, une fille rieuse et douillette, qu’il jugeait incapable d’exécuter sa forfanterie, s’était tiré sous ses yeux un coup de revolver ; elle n’en était pas morte, sur-le-champ ; il revoyait toujours la scène… Non, l’on n’est sûr de rien, avec ces folles. Il eut un serrement de cœur… « Elle le veut ? Eh bien, soit, tant pis pour elle, la sotte !… » Il eût tout accordé, plutôt que de pousser à bout sa fille. Certes, il lui eût été possible d’user de diplomatie, feindre de consentir, gagner du temps, détacher tout doucement Jacqueline d’Olivier. Mais pour cela, il eût fallu se donner plus de peine qu’il ne pouvait ou ne voulait. Et puis, il était faible ; et le seul fait qu’il eût dit violemment : « Non ! » à Jacqueline, l’inclinait maintenant à dire : « Oui. » Après tout, que sait-on de la vie ? Cette petite avait peut-être raison. La grande affaire, c’est de s’aimer. M. Langeais n’ignorait pas qu’Olivier était un garçon sérieux, qui peut-être avait du talent… Il donna son consentement.


Le soir avant le mariage, les deux amis veillèrent ensemble, une partie de la nuit. Ils ne voulaient rien perdre de ces dernières heures d’un cher passé. — Mais c’était du passé, déjà. Comme ces tristes adieux, sur le quai d’une gare, quand l’attente se prolonge avant le départ du train : on s’obstine à rester, à regarder, à parler. Mais le cœur n’est plus là ; l’ami est déjà parti… Christophe essayait de causer. Il s’arrêta, au milieu d’une phrase, voyant les yeux distraits d’Olivier, et dit, avec un sourire :

— Comme tu es déjà loin !

Olivier s’excusa, confus. Il était attristé de voir qu’il se laissait distraire de ces derniers instants d’intimité avec son ami. Mais Christophe lui serra la main et dit :

— Va, ne te contrains pas. Je suis heureux. Rêve, mon petit.

Ils restèrent à la fenêtre, accoudés l’un près de l’autre, regardant le jardin dans la nuit. Après quelque temps, Christophe dit à Olivier :

— Tu te sauves de moi ? Tu crois que tu vas m’échapper ? Tu penses à ta Jacqueline. Mais je vais bien t’attraper. Moi aussi, je pense à elle.

— Mon pauvre vieux, dit Olivier, et moi qui pensais à toi ! Et même…

Il s’arrêta.

Christophe acheva sa phrase, en riant :

— … Et même qui me donnais tant de mal pour cela !…


Christophe s’était fait très beau, presque élégant, pour la cérémonie. Il n’y avait pas de mariage religieux : ni Olivier indifférent, ni Jacqueline la révoltée n’en avaient voulu. Christophe avait écrit pour la mairie un morceau symphonique ; mais, au dernier moment, il y avait renoncé, après s’être rendu compte de ce qu’est un mariage civil : il trouvait ces cérémonies ridicules. Il faut être, pour y croire, bien dépourvu de foi et de liberté, tout ensemble. Quand un vrai catholique se donne la peine de se faire libre penseur, ce n’est pas pour attribuer un caractère religieux à un fonctionnaire de l’état civil. Entre Dieu et la libre conscience, il n’est pas de place pour une religion de l’État. L’État enregistre, il n’unit point.

Le mariage d’Olivier et de Jacqueline n’était pas fait pour inspirer à Christophe le regret de sa détermination. Olivier écoutait, d’un air détaché, un peu ironique, le maire qui flagornait lourdement le jeune couple, la famille riche, et les témoins décorés. Jacqueline n’écoutait pas ; et furtivement elle tirait la langue à Simone Adam, qui l’épiait ; elle avait parié avec elle que « cela ne lui ferait rien du tout » de se marier, et elle était en train de gagner : à peine si elle songeait que c’était elle qui se mariait ; cette pensée l’amusait. Les autres posaient pour la galerie ; et la galerie lorgnait. M. Langeais paradait ; si sincère que fut son affection pour sa fille, sa plus grande préoccupation était de noter les gens, et de savoir s’il n’avait pas fait d’oublis dans sa liste de faire-part. Seul, Christophe était ému ; il était à lui seul, les parents, les mariés, et le maire ; il couvait des yeux Olivier, qui ne le regardait point.

Le soir, le jeune couple partit pour l’Italie. Christophe et M. Langeais les accompagnèrent à la gare. Ils les voyaient joyeux, sans regrets, ne cachant point leur impatience d’être déjà partis. Olivier avait l’air d’un adolescent, et Jacqueline d’une petite fille… Charme mélancolique et tendre de ces départs ! Le père est un peu triste de voir sa petite emmenée par un étranger, et pour quoi !… et pour toujours loin de lui. Mais eux n’éprouvent qu’un sentiment de délivrance enivrée. La vie n’a plus d’entraves ; plus rien ne les arrête ; il semble qu’ils soient arrivés au faîte : on peut mourir maintenant, on a tout, on ne craint rien… Ensuite, on voit que ce n’était qu’une étape. La route reprend, et tourne autour de la montagne ; et il y a bien peu de gens qui arrivent à la seconde étape…

Le train les emporta dans la nuit. Christophe et M. Langeais revinrent ensemble. Christophe dit, avec une malicieuse naïveté :

— Nous voici veufs, maintenant !

M. Langeais se mit à rire. Il aimait bien Christophe, qu’il avait appris à connaître. Ils se dirent au revoir, et chacun alla de son côté. Ils avaient de la peine. Mais c’était un mélange de tristesse et de douceur. Seul, dans sa chambre, Christophe pensait :

— Le meilleur de mon âme est heureux.

Rien n’avait été changé à la chambre d’Olivier. Il était convenu entre les deux amis que jusqu’au retour d’Olivier et à sa nouvelle installation, ses meubles et ses souvenirs resteraient chez Christophe. C’était comme s’il était encore présent. Christophe regarda le portrait d’Antoinette, il le plaça sur sa table, et il lui dit :

— Petite, es-tu contente ?


Il écrivait souvent, — un peu trop, — à Olivier. Il recevait de lui peu de lettres, distraites, et peu à peu plus lointaines d’esprit. Il en était déçu, mais non pas trop affecté. Il se persuadait que cela devait être ainsi ; et il n’avait pas d’inquiétude pour l’avenir de leur amitié.

La solitude ne lui pesait pas. Loin de là : il n’en avait pas assez, pour son goût. Il commençait à souffrir de la protection du Grand Journal. Arsène Gamache avait une tendance à croire qu’il possédait un droit de propriété sur les gloires qu’il s’était donné la peine de découvrir : il lui semblait naturel que ces gloires fussent associées à la sienne, comme Louis XIV groupait autour de son trône Molière, Le Brun, et Lulli. Christophe trouvait que l’auteur de l’Hymne à Ægir n’était pas plus impérial, ni plus gênant pour l’art que son patron du Grand Journal. Car le journaliste, qui ne s’y connaissait pas plus que l’empereur, n’en avait pas moins que lui des opinions arrêtées sur l’art ; ce qu’il n’aimait point, il n’en tolérait point l’existence : il le décrétait mauvais et pernicieux ; et il le ruinait, dans l’intérêt public. Spectacle comique et redoutable que celui de ces hommes d’affaires, mal dégrossis, sans culture, qui prétendaient régner non seulement sur la politique et sur l’argent, mais sur l’esprit, et lui offraient une niche avec un collier et la pâtée, ou pouvaient, sur son refus, lancer sur lui les milliers d’imbéciles, dont ils avaient fait leur meute obéissante ! — Christophe n’était pas homme à se laisser morigéner. Il trouva fort mauvais qu’un âne se permît de lui dire ce qu’il devait faire et ce qu’il ne devait pas faire, en musique ; et il lui donna à entendre que l’art exigeait plus de préparation que la politique. Il déclina aussi, sans précautions oratoires, l’offre de mettre en musique un inepte livret, que l’auteur, un des premiers commis du journal, cherchait à placer, et que le patron recommandait. Cela jeta un premier froid dans ses relations avec Gamache.

Christophe n’en fut point fâché. À peine sorti de l’obscurité, il aspirait à y rentrer. Il se trouvait « exposé à ce grand jour, où l’on se perd dans les autres ». Trop de gens s’occupaient de lui. Il méditait ces paroles de Goethe :


« Lorsqu’un écrivain s’est fait remarquer par un ouvrage de mérite, le public cherche à l’empêcher d’en produire un second… Le talent qui se recueille est malgré lui traîné dans le tumulte du monde, parce que chacun croit qu’il pourra s’en approprier une parcelle. »


Il ferma sa porte au monde du dehors, et, dans sa propre maison, se rapprocha de quelques vieux amis. Il revit le ménage des Arnaud, qu’il avait un peu négligés. Mme Arnaud, qui vivait seule une partie de la journée, avait du temps pour songer aux chagrins des autres. Elle pensait au vide qu’avait dû faire chez Christophe le départ d’Olivier ; et elle surmonta sa timidité pour l’inviter à dîner. Si elle eût osé, elle lui eût même offert de venir de temps en temps faire la revue de son ménage ; mais la hardiesse lui manqua ; et ce fut mieux sans doute : car Christophe n’aimait point qu’on s’occupât de lui. Mais il accepta l’invitation à dîner, et il prit l’habitude de venir régulièrement le soir, chez les Arnaud.

Il trouva le petit ménage toujours aussi uni, dans la même atmosphère de tendresse un peu triste, endolorie, plus grise encore qu’auparavant. Arnaud passait par une période de dépression morale, causée par l’usure de sa vie de professeur, — cette vie de labeur lassant, qui se répète chaque jour, identique à la veille, comme une roue qui tourne sur place, sans s’arrêter jamais, sans avancer jamais. Malgré sa patience, le brave homme traversait une crise de découragement. Il s’affectait de certaines injustices, il trouvait son dévouement inutile. Mme Arnaud le réconfortait, avec de bonnes paroles ; elle, semblait toujours aussi paisible que naguère ; mais sa figure était plus étiolée. Christophe, devant elle, félicitait Arnaud d’avoir une femme aussi raisonnable.

— Oui, disait Arnaud, c’est une bonne petite ; rien ne la trouble jamais. Elle a de la chance ; et moi aussi. Si elle avait souffert de cette vie, je crois que j’aurais été perdu.

Mme Arnaud rougissait, et se taisait. Puis, de sa voix posée, elle parlait d’autre chose. — Les visites de Christophe produisaient leur bienfait ordinaire ; elles faisaient de la lumière ; et lui, de son côté, avait plaisir à se réchauffer à ces cœurs excellents.

Une autre amie lui vint. Ou plutôt, il l’alla chercher : car, tout en désirant le connaître, elle n’eût pas fait l’effort de venir le trouver. C’était une jeune fille d’un peu plus de vingt-cinq ans, musicienne, premier prix de piano au Conservatoire : elle se nommait Cécile Fleury. Elle était courte de taille, assez trapue. Elle avait des sourcils épais, de beaux yeux larges, au regard humide, le nez petit et gros, au bout relevé, un peu rouge, en bec de canard, des lèvres grosses, bonnes et tendres, le menton énergique, solide, gras, le front point haut, mais large. Les cheveux étaient roulés sur la nuque en un chignon abondant. Elle avait des bras forts, et des mains de pianiste, grandes, au pouce écarté, aux bouts carrés. De l’ensemble de sa personne se dégageait une impression générale de sève un peu lourde, de santé rustique. Elle vivait avec sa mère, qu’elle chérissait : bonne femme, ne s’intéressant nullement à la musique, mais qui en parlait, à force d’en entendre parler, et qui savait tout ce qui se passait dans Musicopolis. Elle avait une vie médiocre, donnait des leçons tout le jour, et parfois des concerts, dont personne ne rendait compte. Elle rentrait tard, à pied, ou par l’omnibus, exténuée, mais de bonne humeur ; et elle faisait vaillamment ses gammes et ses chapeaux, causant beaucoup, aimant rire, et chantant souvent, pour rien.

Elle n’avait pas été gâtée par la vie. Elle savait le prix d’un peu de bien-être qu’on a gagné par ses propres efforts, — la joie d’un petit plaisir, d’un petit progrès imperceptible dans sa situation ou dans son talent. Oui, si seulement elle gagnait cinq francs de plus, ce mois-ci, que le mois précédent, ou si elle arrivait à bien faire enfin ce passage de Chopin, qu’elle s’évertuait à jouer depuis des semaines, — elle était contente. Son travail, qui n’était pas excessif, répondait exactement à ses aptitudes, et la satisfaisait comme une hygiène raisonnable. Jouer, chanter, donner des leçons lui procurait une agréable impression d’activité satisfaite, normale et régulière, en même temps qu’une aisance moyenne et un succès tranquille. Elle avait un solide appétit, mangeait bien, dormait bien, et n’était jamais malade.

D’esprit droit, sensé, modeste, parfaitement équilibré, elle ne se tourmentait de rien : car elle vivait dans le moment présent, sans se soucier de ce qu’il y avait eu avant et de ce qu’il y aurait après. Et comme elle était bien portante, comme sa vie était relativement à l’abri des surprises du sort, elle se trouvait presque toujours satisfaite. Elle avait plaisir à étudier son piano, comme à faire son ménage, ou à causer des choses domestiques, ou à ne rien faire. Elle savait vivre, non pas au jour le jour, — (elle était économe et prévoyante), — mais minute par minute. Nul idéalisme ne la travaillait ; le seul qu’elle eût, si l’on peut dire, était bourgeois, tranquillement diffus dans tous ses actes, distribué sur tous ses instants ; il consistait à aimer paisiblement ce qu’elle faisait, quoi qu’elle fît. Elle allait à l’église, le dimanche ; mais le sentiment religieux ne tenait presque aucune place dans sa vie. Elle admirait les exaltés, comme Christophe, qui ont une foi, ou un génie ; mais elle ne les enviait pas : qu’est-ce qu’elle aurait pu faire de leur inquiétude et de leur génie ?

Comment donc pouvait-elle sentir leur musique ? Elle aurait eu peine à l’expliquer. Mais ce qu’elle savait, c’est qu’elle la sentait. Sa supériorité sur les autres virtuoses était dans son robuste équilibre physique et moral ; dans cette abondance de vie, sans passions personnelles, les passions étrangères trouvaient un sol riche où fleurir. Elle n’en était point troublée. Ces terribles passions, qui avaient rongé l’artiste, elle les traduisait dans toute leur énergie, sans être atteinte par leur poison ; elle n’en ressentait que la force et la bonne fatigue qui suivait. Lorsque c’était fini, elle était tout en sueur, épuisée ; elle souriait tranquillement, et elle était contente.

Christophe, qui l’entendit un soir, fut frappé par son jeu. Il alla lui serrer la main, après le concert. Elle en fut reconnaissante : il y avait peu de monde au concert, et elle n’était pas blasée sur les compliments. Comme elle n’avait eu ni l’habileté de s’enrôler dans une coterie musicale, ni la rouerie d’enrôler à sa suite une troupe d’adorateurs, comme elle ne cherchait à se singulariser, ni par quelque exagération de technique, ni par une interprétation fantaisiste des œuvres consacrées, ni en s’arrogeant la propriété exclusive de tel ou tel grand maître, de Jean-Sébastien Bach ou de Beethoven, comme elle n’avait point de théorie sur ce qu’elle jouait, mais se contentait de jouer tout bonnement ce qu’elle sentait, — nul ne faisait attention à elle, et les critiques l’ignoraient : car personne ne leur avait dit qu’elle jouait bien ; et ils ne l’eussent pas trouvé, d’eux-mêmes.

Christophe revit souvent Cécile. Cette forte et calme fille l’attirait comme une énigme. Elle était vigoureuse et apathique. Dans son indignation qu’elle ne fut pas plus connue, il lui avait proposé de faire parler d’elle par ses amis du Grand Journal. Mais quoiqu’elle fût bien aise qu’on la louât, elle l’avait prié de ne faire aucune démarche pour cela. Elle ne voulait pas lutter, se donner de peine, exciter de jalousies ; elle voulait rester en paix. On ne parlait pas d’elle : tant mieux ! Elle était sans envie, et la première à s’extasier sur la technique des autres virtuoses. Ni ambition, ni désirs. Elle était bien trop paresseuse d’esprit ! Quand elle n’était pas occupée d’un objet immédiat et précis, elle ne faisait rien, rien ; elle ne rêvait même pas ; même la nuit, dans son lit : elle dormait, ou ne pensait à rien. Elle n’avait pas cette hantise maladive du mariage, qui empoisonne la vie des filles qui tremblent de coiffer Sainte-Catherine. Quand on lui demandait si elle n’aimerait pas à avoir un bon mari :

— Tiens donc ! disait-elle, pourquoi pas cinquante mille livres de rente ? Il faut prendre ce qu’on a. Si on vous l’offre, tant mieux ! Sinon, on s’en passera. Ce n’est pas une raison parce qu’on n’a pas de gâteau, pour ne pas trouver bon le bon pain. Surtout quand on en a mangé longtemps qui était dur !

— Et encore, disait la mère, il y a bien des gens qui n’en mangent pas tous les jours !

Cécile avait des raisons pour se défier des hommes. Son père, qui était mort depuis quelques années, était un être faible et paresseux ; il avait fait beaucoup de tort à sa femme et aux siens. Elle avait aussi un frère qui avait mal tourné ; on ne savait pas trop ce qu’il était devenu ; de loin en loin il reparaissait, pour demander de l’argent ; on le craignait, on avait honte, on avait peur de ce qu’on pouvait apprendre sur lui, d’un jour à l’autre ; et pourtant, on l’aimait. Christophe le rencontra, une fois. Il était chez Cécile : on sonna à la porte ; la mère alla ouvrir. Une conversation s’éleva dans la pièce à côté, avec des éclats de voix. Cécile, qui semblait troublée, sortit à son tour, et laissa Christophe seul. La discussion continuait, et la voix étrangère se faisait menaçante ; Christophe crut de son devoir d’intervenir : il ouvrit la porte. Il eut à peine le temps d’entrevoir un homme jeune et un peu contrefait, qui lui tournait le dos : Cécile se jeta vers Christophe, et le supplia de rentrer. Elle rentra avec lui ; ils s’assirent en silence. Dans la chambre voisine, le visiteur cria encore, pendant quelques minutes, puis partit, en faisant claquer la porte. Alors, Cécile eut un soupir, et elle dit à Christophe :

— Oui… c’est mon frère.

Christophe comprit :

— Ah ! dit-il… Je sais… Moi aussi, j’en ai un…

Cécile lui prit la main, avec une commisération affectueuse :

— Vous aussi ?

— Oui, fit-il… Ce sont les joies de la famille.

Cécile rit ; et ils changèrent d’entretien. Non, les joies de la famille n’avaient rien d’enchanteur pour elle, et l’idée du mariage ne la fascinait point : les hommes ne valaient pas cher. Elle trouvait bien des avantages à sa vie indépendante : sa mère avait assez longtemps soupiré après cette liberté ; elle n’avait pas envie de la perdre. Le seul rêve éveillé qu’elle s’amusât à faire, c’était — si elle pouvait un jour, plus tard, Dieu sait quand ! — de ne plus donner de leçons et de vivre à la campagne. Mais elle ne prenait même pas la peine d’imaginer les détails de cette vie : elle trouvait fatigant de penser à quelque chose d’aussi peu certain ; il valait mieux dormir, — ou faire sa tâche…

En attendant qu’elle eût son château en Espagne, elle louait pendant l’été, dans la banlieue de Paris, une maisonnette qu’elle occupait seule avec sa mère. C’était à vingt minutes, par le train. L’habitation était assez loin de la gare, isolée, au milieu de terrains vagues, que l’on nommait des champs ; et Cécile revenait souvent tard, dans la nuit. Mais elle n’avait point peur ; elle ne croyait pas au danger. Elle avait bien un revolver ; mais elle l’oubliait toujours, à la maison. D’ailleurs, c’était à peine si elle eût su s’en servir.

Au cours de ses visites, Christophe la faisait jouer. Il s’amusait de voir sa pénétration des œuvres musicales, surtout quand il l’avait mise, d’un mot, sur le chemin du sentiment à exprimer. Il s’était aperçu qu’elle avait une voix admirable : elle ne s’en doutait point. Il l’obligeait à s’exercer ; il lui faisait chanter de vieux lieder allemands, ou sa propre musique ; elle y prenait plaisir, et faisait des progrès, qui la surprenaient autant que lui. Elle était merveilleusement douée. L’étincelle musicale était tombée, par prodige, sur cette fille de petits bourgeois parisiens, dénués de sentiment artistique. Philomèle — (il la nommait ainsi) — causait parfois de musique avec Christophe, mais toujours d’une façon pratique ; jamais d’une façon sentimentale ; elle ne semblait s’intéresser qu’à la technique du chant et du piano. Le plus souvent, quand ils étaient ensemble, et qu’ils ne jouaient pas de musique, ils parlaient des sujets les plus bourgeois : ménage, cuisine, vie domestique. Et Christophe, qui n’eût pu supporter, une minute, ces conversations avec une bourgeoise, les tenait tout naturellement avec Philomèle.

Ils passaient ainsi des soirées, en tête à tête, et s’aimaient sincèrement, de l’affection la plus calme et presque la plus froide. Un soir qu’il était venu dîner et qu’il s’était attardé à causer, plus que d’habitude, un violent orage éclata. Quand il voulut partir, pour rejoindre le dernier train, la pluie, le vent faisaient rage ; elle lui dit :

— Mais ne vous en allez pas ! Vous partirez demain matin.

Il s’installa dans le petit salon, sur un lit improvisé. Une mince cloison le séparait de la chambre à coucher de Cécile ; les portes ne fermaient pas. Il entendait, de son lit, les craquements de l’autre lit et le souffle tranquille de la jeune femme. Au bout de cinq minutes, elle était endormie ; et il ne tarda pas à faire de même, sans que l’ombre d’une pensée trouble les effleurât, un seul instant.

Dans le même temps, il lui venait d’autres amis inconnus, que commençait de lui attirer la lecture de ses œuvres. La plupart vivaient loin de Paris, ou à l’écart, dans leurs maisons, et ne le rencontreraient jamais. Le succès, même grossier, a quelque chose de bon : il fait connaître l’artiste de milliers de braves gens, éloignés, qu’il n’eût jamais atteints sans les stupides articles des journaux. Christophe entra en relations avec quelques-uns d’entre eux. C’étaient des jeunes gens isolés, menant une vie difficile, aspirant de tout leur être à un idéal dont ils n’étaient pas sûrs, et qui buvaient avidement l’âme fraternelle de Christophe. C’étaient de petites gens de province, qui, après avoir lu ses lieder lui écrivaient, comme le vieux Schulz, se sentaient unis à lui. C’étaient des artistes pauvres, — un compositeur, entre autres, — qui n’étaient pas arrivés, qui ne pouvaient arriver, non seulement au succès, mais à s’exprimer eux-mêmes, et qui étaient tout heureux que leur pensée se réalisât par Christophe. Et les plus chers de tous peut-être, — ceux qui lui écrivaient sans dire leur nom, et, plus libres ainsi de parler, épanchaient naïvement leur touchante confiance dans le frère aîné, qui leur venait en aide. Christophe avait gros cœur de penser qu’il ne connaîtrait jamais ces charmantes âmes qu’il eût eu tant de joie à aimer ; et il baisait telle de ces lettres inconnues, comme celui qui l’avait écrite baisait les lieder de Christophe ; et chacun, de son côté, pensait :

— Chères pages, comme vous me faites du bien !

Ainsi se formait autour de lui, suivant le rythme habituel de l’univers, toute cette petite famille du génie, groupée autour de lui, qui se nourrit de lui et qui le nourrit, qui peu à peu grossit, et finit par former une grande âme collective dont il est le foyer, comme un monde lumineux, une planète morale qui gravite dans l’espace, mêlant son chœur fraternel à l’harmonie des sphères.

À mesure que des liens mystérieux se tissaient entre Christophe et ses amis invisibles, une révolution se faisait dans sa pensée artistique ; elle devenait plus large et plus humaine. Il ne voulait plus d’une musique qui fût un monologue, une parole pour soi seul, encore moins une construction savante pour les seules gens du métier. Il voulait qu’elle fût une communion avec les autres hommes. Il n’y a d’art vital que celui qui s’unit aux autres. Jean-Sébastien Bach, dans ses pires heures d’isolement, était relié aux autres par la foi religieuse, qu’il exprimait dans son art. Haendel et Mozart, par la force des choses, écrivaient pour un public, et non pas pour eux seuls. Beethoven lui-même dut compter avec la foule. Cela est salutaire. Il est bon que l’humanité rappelle de temps en temps au génie :

— Qu’y a-t-il pour moi dans ton art ? S’il n’y a rien, va-t’en !

À cette contrainte, le génie gagne, le premier. Certes, il est de grands artistes qui n’expriment que soi. Mais les plus grands de tous sont ceux dont le cœur bat pour tous. Qui veut voir Dieu vivant, face à face, doit le chercher, non dans le firmament vide de sa pensée, mais dans l’amour des hommes.

Les artistes d’aujourd’hui étaient loin de cet amour. Ils n’écrivaient que pour une élite vaniteuse, plus ou moins anarchiste, déracinée de la vie sociale, et qui mettait sa gloire à ne point partager les préjugés et les passions du reste de l’humanité, ou qui s’en faisait un jeu. La belle gloire de s’amputer de la vie, pour ne pas ressembler aux autres ! Que la mort les prenne donc ! Nous, allons avec les vivants, buvons aux mamelles de la terre, à ce qu’il y a de plus profond et de plus sacré dans nos races, à leur amour de la famille et du sol. Aux siècles les plus libres, dans le peuple qui avait le culte le plus ardent de la beauté, le jeune prince de la Renaissance italienne, Raphaël, glorifiait la maternité dans ses Madones transtévérines. Qui nous fera aujourd’hui, en musique, une Madone à la Chaise ? Qui nous fera une musique pour toutes les heures de la vie ? Vous n’avez rien, vous n’avez rien en France. Quand vous voulez donner des chants à votre peuple, vous en êtes réduits à démarquer la musique des maîtres allemands du passé. Tout est à faire, ou à refaire, dans votre art, de la base à la cime…

Christophe correspondait avec Olivier, à présent installé dans une ville de province. Il tâchait de maintenir entre eux, par lettres, cette collaboration qui avait été féconde pendant leurs mois de vie commune. Il eût voulu de lui de beaux textes poétiques, associés aux pensées et aux actes de tous les jours, comme ceux qui font la substance des vieux lieder allemands du temps jadis. De courts fragments des Livres saints, des poèmes hindous, des vieux philosophes grecs, des odelettes religieuses ou morales, de petits tableaux de la nature, des émotions amoureuses ou familiales, la poésie des matins et des soirs et des nuits pour des cœurs simples et sains. Quatre ou six vers pour un lied, c’est assez : les expressions les plus simples, point de développement savant, ni d’harmonies raffinées. Qu’ai-je à faire de vos virtuosités d’esthète ? Aimez ma vie, aidez-moi à l’aimer et à la vivre. Écrivez-moi les Heures de France, mes Grandes et Petites Heures. Et cherchons ensemble la phrase mélodique la plus claire. Évitons, comme la peste, ce langage artistique d’une caste qui est celui de tant d’écrivains et surtout de tant de musiciens français d’aujourd’hui. Il faut avoir le courage de parler en homme, non en « artiste ». Il faut puiser dans le fonds commun de tous, et se servir, sans rougir, des formules usuelles que les siècles ont marquées de leur empreinte et remplies de leur âme. Vois ce qu’ont fait nos pères. C’est du retour au langage musical de tous qu’est sorti l’art des classiques allemands de la fin du xviiie siècle. Les phrases mélodiques de Gluck, des créateurs de la symphonie, des maîtres du lied de ce temps, sont triviales et bourgeoises parfois, comparées aux phrases raffinées ou savantes de Jean-Sébastien Bach et de Rameau. C’est ce fond de terroir qui a fait la saveur et la popularité immense des grands classiques. Ils sont partis des formes musicales les plus simples, du lied, du Singspiel ; ces petites fleurs de la vie quotidienne ont imprégné l’enfance d’un Mozart ou d’un Weber. — Faites de même. Écrivez des chants pour tout le monde. Là-dessus, vous élèverez ensuite des quatuors et des symphonies. À quoi sert de brûler les étapes ? On ne commence pas la pyramide par le faîte. Vos symphonies actuelles sont des têtes sans corps, des pensées sans tripes. Ô beaux esprits, incarnez-vous ! Il faut des générations patientes de musiciens qui fraternisent joyeusement et pieusement avec leur peuple. On ne bâtit pas un art musical en un jour.

Christophe ne se contentait pas d’appliquer ces principes en musique ; il engageait Olivier à se mettre à la tête d’un mouvement analogue, en littérature :

— Les écrivains d’aujourd’hui s’évertuent, disait-il, à décrire des raretés humaines, ou des cas très fréquents dans des groupes anormaux, en marge de la grande société des hommes agissants et sains. Puisqu’ils se sont mis d’eux-mêmes à la porte de la vie, laisse-les et va où sont les hommes. Aux hommes de tous les jours, montre la vie de tous les jours : elle est plus profonde et plus vaste que la mer. Le moindre d’entre nous porte en lui l’infini. L’infini est dans tout homme qui a la simplicité d’être un homme, dans l’amant, dans l’ami, dans la femme qui paie de ses douleurs la radieuse gloire du jour de l’enfantement, dans celle ou dans celui qui se sacrifie obscurément et dont nul ne saura jamais rien ; il est le flot de vie, qui coule de l’un à l’autre, de l’un à l’autre, de l’autre à l’un… Écris la simple vie d’un de ces hommes simples, écris la tranquille épopée des jours et des nuits qui se succèdent, tous semblables et divers, tous fils d’une même mère, depuis le premier jour du monde. Écris-la simplement, ainsi qu’elle se déroule. Ne t’inquiète point du verbe, des recherches subtiles où s’énerve la force des artistes d’aujourd’hui. Tu parles à tous : use du langage de tous. Il n’est de mots ni nobles, ni vulgaires ; il n’est de style ni châtié, ni impur ; il n’est que ceux qui disent ou ne disent pas exactement ce qu’ils ont à dire. Sois tout entier dans tout ce que tu fais : pense ce que tu penses, et sens ce que tu sens. Que le rythme de ton cœur emporte tes écrits ! Le style, c’est l’âme.

Olivier approuvait Christophe ; mais il répondait, avec quelque ironie :

— Une telle œuvre pourrait être belle ; mais elle n’arriverait jamais à ceux qui pourraient la lire. La critique l’étoufferait en route.

— Voilà bien mon petit bourgeois français ! répliquait Christophe. Il s’inquiète de ce que la critique pensera ou ne pensera pas de son livre !… Les critiques, mon garçon, ne sont là que pour enregistrer la victoire ou la défaite. Sois seulement vainqueur… Je me suis bien passé d’eux ! Apprends à t’en passer aussi…


Mais Olivier avait appris à se passer de bien autre chose ! Il se passait de l’art, et de Christophe, et du reste du monde. En ce moment, il ne pensait plus qu’à Jacqueline, et Jacqueline ne pensait qu’à lui.


Leur égoïsme d’amour avait fait le vide autour d’eux ; il brûlait avec imprévoyance toutes ses ressources à venir.

Ivresse des premiers temps, où les êtres mêlés ne songent, uniquement, qu’à s’absorber l’un l’autre… De toutes les parcelles de leurs corps et de leurs âmes, ils se touchent, ils se goûtent, ils cherchent à se pénétrer. Ils sont à eux seuls un univers sans lois, un chaos amoureux, où les éléments confondus ne savent pas encore ce qui les distingue entre eux, et s’efforcent l’un l’autre de se dévorer goulûment. Tout les ravit dans l’autre : l’autre, c’est encore soi. Qu’ont-ils à faire du monde ? Comme l’Androgyne antique, endormi dans son rêve d’harmonieuse volupté, leurs yeux sont clos au monde, le monde est tout en eux…

Ô jours, ô nuits, qui forment un même tissu de rêves, heures qui fuient comme passent au ciel les beaux nuages blancs, et dont rien ne surnage que, dans l’œil ébloui, un lumineux sillage, souffle tiède qui vous enveloppe d’une langueur de printemps, chaleur dorée des corps, treille d’amour ensoleillée, chaste impudeur, étreintes, folies, soupirs, rires heureux, heureuses larmes, que reste-t-il de vous, poussière de bonheur ? À peine si le cœur peut se souvenir de vous : car lorsque vous étiez, le temps n’existait pas.

Journées toutes semblables… Aube douce… De l’abîme du sommeil, les deux corps enlacés surgissent à la fois ; les têtes souriantes, dont l’haleine se mêle, ouvrent les yeux ensemble, se regardent et se baisent… Juvénile fraîcheur des heures matinales, air virginal où s’apaise la fièvre des corps brûlants… Voluptueuse torpeur des jours interminables, au fond desquels bourdonne la volupté des nuits… Après-midi d’été, rêveries dans les champs, sur les prés veloutés, sous le bruissement d’étoffes des longs peupliers blancs… Rêveries des beaux soirs, quand on revient ensemble, bras et mains enlacés, sous le ciel lumineux, vers le lit amoureux. Le vent fait frissonner les branches des buissons. Dans le lac clair du ciel flotte le duvet blanc de la lune d’argent. Une étoile tombe et meurt, — petite secousse au cœur, — un monde soufflé sans bruit. Sur la route, auprès d’eux, passent de rares ombres, rapides et muettes. Les cloches de la ville sonnent la fête du lendemain. Ils s’arrêtent un instant, elle se serre contre lui, ils restent sans parler… Ah ! si la vie restait ainsi, immobile, comme cet instant !… Elle soupire, et dit :

— Pourquoi est-ce que je vous aime tant ?…


Après quelques semaines de voyage en Italie, ils s’étaient installés dans une ville de l’ouest de la France, où Olivier avait été nommé professeur. Ils ne voyaient presque personne. Ils ne s’intéressaient à rien. Lorsqu’ils étaient forcés de faire des visites, cette scandaleuse indifférence s’étalait avec un sans-gêne qui blessait les uns, qui faisait sourire les autres. Toutes les paroles glissaient sur eux, sans les atteindre. Ils avaient cette gravité impertinente des jeunes mariés, qui ont l’air de vous dire :

— Vous autres, vous ne savez rien…

Sur le joli minois absorbé, un peu boudeur, de Jacqueline, dans les yeux heureux et distraits d’Olivier, on pouvait lire :

— Si vous saviez comme vous nous ennuyez !… Quand est-ce que nous serons seuls ?

Même au milieu des autres, ils ne se gênaient pas pour l’être. On surprenait leurs regards qui se parlaient par-dessus la conversation. Ils n’avaient pas besoin de se regarder pour se voir ; et ils souriaient : car ils savaient qu’ils pensaient aux mêmes choses en même temps. Lorsqu’ils se retrouvaient seuls, après quelque contrainte mondaine, ils poussaient des cris de joie et faisaient mille folies d’enfants. Ils avaient l’air d’avoir huit ans. Ils bêtifiaient en parlant. Ils se nommaient de petits noms drolatiques. Elle l’appelait Olive, Olivet, Olifant, Fanny, Mami, Mime, Minaud, Quinaud, Kaunitz, Cosima, Cobourg, Panot, Nacot, Ponette, Naquet et Canot. Elle jouait à la petite fille. Mais elle voulait être tout à la fois pour lui, tous les amours mêlés : mère, sœur, femme, amoureuse, maîtresse.

Elle ne se contentait pas de partager ses plaisirs ; comme elle se l’était promis, elle partageait ses travaux : c’était aussi un jeu. Pendant les premiers temps, elle y apporta l’ardeur amusée d’une femme pour qui le travail était quelque chose de nouveau : on eût dit qu’elle prenait plaisir aux tâches les plus ingrates, des copies dans les bibliothèques, des traductions de livres insipides : cela faisait partie de son plan de vie, très pure et très sérieuse, tout entière consacrée à de nobles pensers et labeurs en commun. Et cela fut très bien, tant que l’amour les illumina : car elle ne songeait qu’à lui, et non à ce qu’elle faisait. Le plus curieux, c’était que tout ce qu’elle faisait ainsi était bien fait. Son esprit se jouait sans effort dans des lectures abstraites qu’elle eût eu peine à suivre, à d’autres moments de sa vie ; son être était comme soulevé au-dessus de terre par l’amour ; elle ne s’en apercevait pas : telle une somnambule qui marche sur les toits, elle poursuivait tranquillement, sans rien voir, son rêve grave et riant…

Et puis, elle commença de voir les toits ; et cela ne l’inquiéta point ; mais elle se demanda ce qu’elle faisait dessus, et elle rentra chez elle. Le travail l’ennuya. Elle se persuada que son amour en était gêné. Sans doute parce que son amour était déjà moins vif. Mais il n’en paraissait rien. Ils ne pouvaient plus se passer un instant l’un de l’autre. Ils se murèrent au monde, ils condamnèrent leur porte, ils n’acceptèrent plus aucune invitation. Ils étaient jaloux de l’affection des autres, de leurs occupations même, de tout ce qui les distrayait de leur amour. La correspondance avec Christophe s’espaça. Jacqueline ne l’aimait pas : il était un rival pour elle, il représentait toute une part du passé d’Olivier, où elle n’était point ; et plus il avait tenu de place dans la vie d’Olivier, plus elle cherchait, d’instinct, à la lui voler. Sans calcul de sa part, elle détachait sourdement Olivier de son ami ; elle ironisait les manières de Christophe, sa figure, ses façons d’écrire, ses projets artistiques ; elle n’y mettait aucune méchanceté, aucune rouerie même : la bonne nature s’en chargeait pour elle. Olivier s’amusait de ses remarques ; il n’y voyait pas malice ; il croyait aimer toujours autant Christophe ; mais ce n’était plus que sa personne qu’il aimait : ce qui est peu en amitié ; il ne s’apercevait pas que peu à peu il cessait de le comprendre, il se désintéressait de sa pensée, de cet idéalisme héroïque, en qui ils avaient été unis… L’amour est pour un jeune cœur une douceur trop forte ; auprès de lui, quelle autre foi peut tenir ? Le corps de la bien-aimée, son âme que l’on cueille sur cette chair sacrée, sont toute science et toute foi. De quel sourire de pitié on regarde ce qu’adorent les autres, ce que soi-même jadis on adora ! De la puissante vie et de son âpre effort, on ne voit plus que la fleur d’une heure, que l’on croit immortelle… L’amour absorbait Olivier. Au commencement, son bonheur avait encore la force de s’exprimer en de gracieuses poésies. Puis, cela même lui sembla vain : c’était du temps volé à l’amour. Et Jacqueline, comme lui, s’acharnait à détruire toute autre raison de vivre, à tuer l’arbre de vie sans le support duquel meurt le lierre d’amour. Ainsi, ils s’annihilèrent tous deux dans le bonheur.


Hélas ! on s’accoutume si vite au bonheur ! Quand le bonheur égoïste est le seul but à la vie, la vie est bientôt sans but. Il devient une habitude, une intoxication, on ne peut plus s’en passer. Et comme il faut bien qu’on s’en passe !… Le bonheur est un instant du rythme universel, un des pôles entre lesquels oscille le balancier de la vie : pour arrêter le balancier, il faudrait le briser…

Ils connurent « cet ennui du bien-être, qui fait extravaguer la sensibilité ». Les douces heures se ralentirent, s’alanguirent, étiolées, comme des fleurs sans eau. Le ciel était toujours aussi bleu ; mais ce n’était plus l’air léger du matin. Tout était immobile ; la nature se taisait. Ils étaient seuls, comme ils l’avaient désiré. — Et leur cœur se serra.

Un sentiment indéfinissable de vide, un vague ennui non sans charme, leur apparut. Ils ne savaient ce que c’était ; ils étaient obscurément inquiets. Ils devenaient impressionnables, d’une façon maladive. Leurs nerfs, tendus aux écoutes du silence, frémissaient comme des feuilles au moindre choc imprévu de la vie. Jacqueline avait des larmes, sans raison de pleurer ; et bien qu’elle voulût le croire, ce n’était plus l’amour seul qui les faisait couler. Au sortir des années ardentes et tourmentées qui avaient précédé le mariage, l’arrêt brusque de ses efforts devant le but atteint, — atteint et dépassé, — l’inutilité subite de toute action nouvelle — et peut-être de toute action passée — la jetaient dans un désarroi, qu’elle ne pouvait s’expliquer et qui l’atterrait. Elle n’en convenait point ; elle l’attribuait à une fatigue nerveuse, elle affectait d’en rire ; mais son rire n’était pas moins inquiet que ses larmes. Bravement, elle essaya de se remettre au travail. Dès les premières tentatives, elle ne comprit même plus comment elle avait été capable de s’intéresser à des tâches aussi stupides : elle les écarta avec dégoût. Elle fit effort pour renouer des relations sociales : elle ne réussit pas davantage ; le pli était pris, elle avait perdu l’habitude des gens et des paroles médiocres, auxquelles oblige la vie : elle les trouva grotesques ; et elle se rejeta dans son isolement à deux, cherchant à se persuader, par ces épreuves malheureuses, qu’il n’y avait décidément de bon que l’amour. Et, pendant quelque temps, elle sembla en effet plus amoureuse que jamais. Mais c’était qu’elle voulait l’être.

Olivier, moins passionné et plus riche de tendresse, était davantage à l’abri de ces transes ; il n’en ressentait, pour sa part, qu’un frisson vague et intermittent. D’ailleurs, son amour était préservé, dans une certaine mesure, par la gêne de ses occupations journalières, de son métier qu’il n’aimait point. Mais comme il avait une sensibilité fine et que tous les mouvements qui se passaient dans le cœur qu’il aimait se propageaient dans le sien, l’inquiétude cachée de Jacqueline se communiquait à lui.

Un bel après-midi, ils se promenaient ensemble dans la campagne. Ils s’étaient réjouis à l’avance de cette promenade. Tout était riant autour d’eux. Mais dès les premiers pas, un manteau de tristesse morne et lasse tomba sur eux ; ils se sentirent glacés. Impossible de parler. Ils se forçaient pourtant ; mais chaque mot qu’ils disaient faisait sonner le néant où ils se trouvaient. Ils achevèrent leur promenade, comme des automates, sans voir et sans sentir. Ils rentrèrent, le cœur serré. C’était le crépuscule ; l’appartement était vide, noir, et froid. Ils n’allumèrent pas tout de suite, pour ne pas se voir eux-mêmes. Jacqueline entra dans sa chambre, et, au lieu d’enlever son chapeau, son manteau, elle s’assit, muette, auprès de la fenêtre. Olivier, dans la pièce voisine, s’assit aussi, appuyé sur la table. La porte était ouverte entre les deux chambres ; ils étaient si près l’un de l’autre qu’ils auraient pu entendre leur souffle. Et dans les demi-ténèbres, tous deux, amèrement, en silence, pleurèrent. Ils appuyaient leur main sur leur bouche, pour qu’on n’entendit rien. À la fin, Olivier angoissé dit :

— Jacqueline…

Jacqueline, dévorant ses larmes, dit :

— Quoi ?

— Est-ce que tu ne viens pas ?

— Je viens.

Elle se déshabilla, alla baigner ses yeux. Il alluma la lampe. Après quelques minutes, elle rentra dans la chambre. Ils ne se regardaient point. Ils savaient qu’ils avaient pleuré. Et ils ne pouvaient se consoler : car ils savaient pourquoi.


Vint un moment où ils ne purent plus se cacher leur trouble. Et comme ils ne voulaient pas s’en avouer la cause, ils en cherchèrent une autre, et n’eurent point de peine à la trouver. Ils accusèrent l’ennui de la vie de province et le milieu où ils étaient. Ce leur fut un soulagement. M. Langeais, mis au courant par sa fille, ne fut pas trop surpris qu’elle commençât à se fatiguer de l’héroïsme. Il usa de ses amitiés politiques, et obtint la nomination de son gendre à Paris.

Quand la bonne nouvelle arriva, Jacqueline sauta de joie et recouvra tout son bonheur passé. Maintenant qu’ils allaient le quitter, le pays ennuyeux leur parut amical ; ils y avaient semé tant de souvenirs d’amour ! Ils occupèrent les dernières journées à en rechercher les traces. Une tendre mélancolie s’exhalait de ce pèlerinage. Ces calmes horizons les avaient vus heureux. Une voix intérieure leur murmurait :

— Tu sais ce que tu laisses. Sais-tu ce que tu vas trouver ?

Jacqueline pleura, la veille de son départ. Olivier lui demanda pourquoi. Elle ne voulait pas parler. Ils prirent une feuille de papier, et s’écrivirent, comme ils avaient coutume, quand le son des paroles leur faisait peur :

— Mon cher petit Olivier…

— Ma chère petite Jacqueline…

— Ça m’ennuie de m’en aller.

— M’en aller d’où ?

— D’où nous nous sommes aimés.

— M’en aller où ?

— Où nous serons plus vieux.

— Où nous serons tous deux.

— Mais jamais tant s’aimant.

— Toujours plus.

— Qui le sait ?

— Moi, je sais.

— Moi, je veux.

Alors, ils firent deux ronds en bas du papier, pour dire qu’ils s’embrassaient. Et puis, elle essuya ses larmes, rit, et elle l’habilla en mignon d’Henri III, en l’affublant de sa toque et de sa pèlerine blanche, au collet relevé, comme une fraise.


À Paris, ils retrouvèrent ceux qu’ils avaient quittés. Ils ne les retrouvèrent plus tels qu’ils les avaient quittés. À la nouvelle de l’arrivée d’Olivier, Christophe était accouru tout joyeux. Olivier avait autant de joie que lui à le revoir. Mais, dès les premiers regards, ils éprouvèrent une gêne inattendue. Ils essayèrent tous deux de réagir. En vain. Olivier était très affectueux ; mais il y avait en lui quelque chose de changé ; et Christophe le sentait. Un ami qui se marie a beau faire : ce n’est plus l’ami d’autrefois. À l’âme d’homme est toujours mélangée maintenant l’âme de femme. Christophe la flairait partout chez Olivier : dans des lueurs insaisissables de son regard, dans de légers plis de ses lèvres qu’il ne connaissait pas, dans des inflexions nouvelles de sa voix et de sa pensée. Olivier n’en avait pas conscience ; mais il s’étonnait de revoir Christophe si différent de celui qu’il avait laissé. Il n’allait pas jusqu’à penser que c’était Christophe qui avait changé ; il reconnaissait que le changement venait de lui-même : ce lui semblait une évolution normale, due à l’âge ; et il était surpris de ne pas trouver le même progrès chez Christophe ; il lui reprochait de s’être immobilisé dans des pensées, qui naguère lui étaient chères, et qui lui paraissaient aujourd’hui naïves et démodées. C’est qu’elles n’étaient plus à la mode de l’âme étrangère qui, sans qu’il s’en doutât, s’était installée en lui. Ce sentiment était plus net, lorsque Jacqueline assistait à l’entretien : alors s’interposait entre les yeux d’Olivier et Christophe un voile d’ironie. Cependant, ils tâchaient de se cacher leurs impressions. Christophe continuait de venir. Jacqueline lui décochait innocemment quelques petites flèches malignes et barbelées. Il se laissait faire. Mais quand il rentrait chez lui, il était attristé.

Les premiers mois passés à Paris furent un temps assez heureux pour Jacqueline, et par suite pour Olivier. D’abord, elle fut occupée de leur installation ; ils avaient trouvé dans une vieille rue de Passy un aimable petit appartement qui donnait sur un carré de jardin. Le choix des meubles et des papiers fut un jeu de quelques semaines. Jacqueline y dépensait une somme d’énergie, et presque de passion, exagérée : il semblait que son bonheur éternel dépendît d’une nuance de tenture ou du profil de quelque vieux bahut. Puis elle refit connaissance avec son père, sa mère, ses amis. Comme elle les avait totalement oubliés durant son année d’amour, ce fut une véritable redécouverte : d’autant que si son âme s’était mêlée à celle d’Olivier, un peu de celle d’Olivier s’était mêlée à la sienne, et qu’elle revoyait ses anciennes connaissances avec des yeux nouveaux. Elles lui parurent avoir beaucoup gagné. Olivier n’y perdit pas trop, d’abord. Ils se faisaient valoir mutuellement. Le recueillement moral, le clair-obscur poétique de son compagnon faisaient trouver à Jacqueline plus d’agrément dans ces gens du monde qui ne pensent qu’à jouir, briller et plaire ; et les défauts séduisants mais dangereux de ce monde qu’elle connaissait d’autant mieux qu’elle lui appartenait, lui faisaient apprécier la sécurité du cœur de son ami. Elle s’amusait beaucoup à ces comparaisons, et aimait à les prolonger, pour justifier son choix. — Elle les prolongeait si bien qu’à de certains moments elle ne savait plus pourquoi elle avait fait ce choix. Ces moments ne duraient point, par bonheur. Même, comme elle en avait remords, elle n’était jamais aussi tendre avec Olivier, qu’après. Moyennant quoi, elle recommençait. Quand elle en eut pris l’habitude, elle cessa de s’en amuser ; et la comparaison devint plus agressive : au lieu de se compléter, les deux mondes opposés se firent la guerre. Elle se demanda pourquoi Olivier ne possédait pas les qualités, voire un peu les défauts, qu’elle goûtait à présent chez ses amis parisiens. Elle ne le lui disait point ; mais Olivier sentait le regard de la petite compagne qui l’observait sans indulgence : il en était inquiet et mortifié.

Néanmoins, il n’avait pas encore perdu sur Jacqueline l’ascendant que l’amour lui donnait ; et le jeune ménage eût continué assez longtemps sa vie d’intimité tendre et laborieuse, sans les circonstances qui vinrent en modifier les conditions matérielles et rompirent son fragile équilibre.

Quivi trovammo Pluto il gran nemico…

Une sœur de Mme Langeais vint à mourir. Elle était veuve d’un riche industriel, et n’avait point d’enfants. Tout son bien passa aux Langeais. La fortune de Jacqueline en fut plus que doublée. Quand l’héritage arriva, Olivier se souvint des paroles de Christophe sur l’argent, et dit :

— Nous étions bien sans cela ; peut-être sera-ce un mal.

Jacqueline se moqua de lui :

— Bêta ! dit-elle. Comme si cela pouvait faire jamais du mal ! D’abord, nous ne changerons rien à notre vie.

La vie resta en effet la même, en apparence. Si bien la même qu’après un certain temps on entendait Jacqueline se plaindre de n’être pas assez riche : preuve évidente qu’il y avait quelque chose de changé. Et de fait, bien que leurs revenus eussent doublé et triplé, tout était dépensé, sans qu’ils sussent à quoi. C’était à se demander comment ils avaient pu faire pour vivre auparavant. L’argent fuyait, absorbé par mille frais nouveaux, qui semblaient aussitôt habituels et indispensables. Jacqueline avait fait connaissance avec les grands tailleurs ; elle avait congédié la couturière familiale, qui venait à la journée et qu’on connaissait depuis l’enfance. Où était le temps des petites toques de quatre sous, qu’on fabriquait avec un rien, et qui étaient jolies tout de même, — de ces robes dont l’élégance n’était pas impeccable, mais qui étaient éclairées de son reflet gracieux, qui étaient un peu d’elle-même ? Le doux charme d’intimité qui rayonnait de tout ce qui l’entourait, s’effaçait chaque jour. Sa poésie s’était fondue. Elle devenait banale.

On changea d’appartement. Celui qu’on avait eu tant de peine et de plaisir à installer sembla étroit et laid. Au lieu des modiques petites chambres, toutes rayonnantes d’âme, aux fenêtres desquelles un arbre ami balançait sa silhouette gracile, on prit un appartement vaste, confortable, bien distribué, que l’on n’aimait pas, que l’on ne pouvait aimer, où l’on mourait d’ennui. Aux vieux objets familiers on substitua des meubles, des tentures, qui vous étaient étrangers. Il n’y eut plus nulle part de place pour le souvenir. Les premières années de vie commune furent balayées de la pensée… Grand malheur pour deux êtres unis, de briser les liens qui les rattachent à leur passé d’amour ! L’image de ce passé est une sauvegarde contre les découragements et les hostilités, qui succèdent fatalement aux premières tendresses… La facilité des dépenses avait rapproché Jacqueline, à Paris et en voyage — (car maintenant qu’ils étaient riches, ils voyageaient souvent) — d’une classe de gens riches et inutiles, dont la société lui inspirait une sorte de mépris pour le reste des hommes, pour ceux qui travaillent. Avec son merveilleux pouvoir d’adaptation, elle s’assimilait sur-le-champ ces âmes stériles et gangrenées. Impossible de réagir. Aussitôt, elle se cabrait, irritée, traitant de « bassesse bourgeoise » l’idée qu’on pût — qu’on dût — être heureux par le devoir domestique et dans l’aurea mediocritas. Elle avait perdu jusqu’à la compréhension des heures passées, où dans l’amour elle s’était généreusement donnée.

Olivier n’était pas assez fort pour lutter. Lui aussi avait changé. Il avait laissé son professorat, il n’avait plus de tâche obligée. Il écrivait seulement ; et l’équilibre de sa vie en était modifié. Jusque-là, il avait souffert de ne pouvoir être tout à l’art. Maintenant, il était tout à l’art, et il se sentait perdu dans le monde des nuées. L’art qui n’a pas pour contrepoids un métier, pour support une forte vie pratique, l’art qui ne sent point dans sa chair l’aiguillon de la tâche journalière, l’art qui n’a point besoin de gagner son pain, perd le meilleur de sa force et de sa réalité. Il n’est plus que la fleur du luxe. Il n’est plus — (ce qu’il est chez les plus grands des artistes, les seuls grands), — le fruit sacré de la peine humaine. — Olivier éprouvait un désœuvrement, un : « À quoi bon ? » Rien ne le pressait plus : il laissait rêver sa plume, il flânait, il était désorienté. Il avait perdu contact avec ceux de sa classe, qui creusaient patiemment, durement le sillon de leur vie. Il était tombé dans un monde différent, où il était mal à l’aise, et qui pourtant ne lui déplaisait pas. Faible, aimable et curieux, il observait complaisamment ce monde non sans grâce, mais sans consistance ; et il ne s’apercevait pas qu’il se laissait peu à peu teinter par lui ; sa foi n’était plus aussi sûre.

Sans doute, la transformation était moins rapide chez lui que chez Jacqueline. La femme a le redoutable privilège de pouvoir changer tout d’un coup tout entière. Ces morts et ces renouvellements instantanés de l’être terrifient ceux qui l’aiment. C’est pourtant une chose naturelle, pour un être plein de vie que ne tient pas en bride la volonté, de ne plus être demain ce qu’il fut aujourd’hui. Il est une eau qui s’écoule. Qui l’aime doit la suivre, ou bien l’emporter dans son cours. Dans les deux cas, il faut changer. Mais c’est une épreuve dangereuse ; on ne connaît vraiment l’amour qu’après l’y avoir soumis. Et son harmonie est si délicate, dans les premières années de vie commune, qu’il suffit souvent de la plus légère altération dans l’un ou l’autre des deux êtres, pour tout détruire. Combien plus, un changement brusque de fortune ou de milieu ! Il faut être bien fort — ou bien indifférent — pour y résister.

Jacqueline et Olivier n’étaient ni indifférents, ni forts. Ils se voyaient tous deux dans une autre lumière ; et le visage de l’ami leur devenait étranger. Aux heures où ils faisaient cette triste découverte, ils se cachaient l’un de l’autre, par une piété d’amour : car ils s’aimaient toujours. Olivier avait le refuge de son travail, dont l’exercice régulier, encore que moins convaincu, lui procurait le calme. Jacqueline n’avait rien. Elle ne faisait rien. Elle restait indéfiniment au lit, ou à sa toilette, assise pendant des heures, à demi dévêtue, immobile, absorbée ; et une sourde tristesse goutte à goutte s’amassait, comme une brume glaciale. Elle était incapable de faire diversion à l’idée fixe de l’amour… L’amour ! La plus divine des choses humaines, quand il est un don de soi, un sacrifice enivré. La plus sotte et la plus décevante, quand il est une chasse au bonheur… Il lui était impossible de concevoir un autre but à la vie. Dans des moments de bonne volonté, elle avait essayé de s’intéresser aux autres, à leurs misères : elle n’y parvenait point. Les souffrances des autres lui causaient une répulsion invincible ; elles étaient insupportables à ses nerfs. Pour tranquilliser sa conscience, elle avait fait deux ou trois fois quelque chose qui ressemblait à du bien : le résultat avait été médiocre.

— Voyez donc, disait-elle à Christophe. Quand on veut faire le bien, on fait le mal. Il vaut mieux s’abstenir. Je n’ai pas la vocation.

Christophe la regardait : et il pensait à une de ses amies de rencontre, une grisette égoïste, immorale, incapable d’affection vraie, mais qui, dès qu’elle voyait souffrir, se sentait des entrailles de mère pour l’indifférent de la veille ou pour un inconnu. Les soins les plus répugnants ne l’écartaient point : elle éprouvait même un singulier plaisir à ceux qui demandaient le plus d’abnégation. Elle ne s’en rendait pas compte : il semblait qu’elle y trouvât l’emploi de toute sa force d’idéal obscure, héréditaire, éternellement inexprimée ; son âme, atrophiée dans le reste de sa vie, respirait, en ces rares instants ; à adoucir un peu de souffrance, elle sentait un bien-être, un rire intérieur ; et sa joie alors était presque déplacée. — La bonté de cette femme, qui était égoïste, l’égoïsme de Jacqueline, qui pourtant était bonne : ni vice, ni vertu ; hygiène pour toutes deux. Mais l’une se portait mieux.

Jacqueline était écrasée par l’idée de la souffrance. Elle eût préféré la mort au mal physique. Elle eût préféré la mort à la perte d’une des sources de sa joie : sa beauté ou sa jeunesse. Qu’elle n’eût pas tout le bonheur auquel elle croyait avoir droit, — (car elle croyait au bonheur, c’était chez elle une foi, entière et absurde, une foi religieuse), — que d’autres eussent plus de bonheur qu’elle, cela lui paraissait la plus horrible des injustices. Le bonheur n’était pas seulement la foi pour elle, il était la vertu. Être malheureux lui semblait une infirmité. Toute sa vie s’orientait peu à peu d’après ce principe. Son vrai caractère avait surgi des voiles idéalistes, dont vierge elle s’enveloppait avec une pudeur craintive. Par réaction contre cet idéalisme passé, elle regardait les choses d’un regard net et cru. Elles n’avaient plus de vérité que dans la mesure où elles s’accordaient avec l’opinion du monde et avec la commodité de la vie. Elle se trouvait maintenant dans l’état d’esprit de sa mère : elle allait à l’église, et pratiquait, avec une ponctualité indifférente. Elle ne se tourmentait plus de savoir si cela était vrai, au fond : elle avait d’autres tourments plus positifs ; et elle pensait avec une pitié ironique à ses révoltes mystiques d’enfant. — Cependant, son esprit positif d’aujourd’hui n’était pas plus réel que son ancien idéalisme. Elle se forçait. Elle n’était ni ange, ni bête. Elle était une pauvre femme qui s’ennuie.

Elle s’ennuyait, s’ennuyait ; elle s’ennuyait d’autant plus qu’elle ne pouvait se donner comme excuse qu’elle n’était pas aimée, ou qu’elle ne pouvait souffrir Olivier. Sa vie lui paraissait bloquée, murée, sans avenir ; elle aspirait à un bonheur nouveau, perpétuellement renouvelé, qui était une chose enfantine, et que ne légitimait point la médiocrité de son aptitude au bonheur. Elle était comme tant d’autres femmes, tant de ménages désœuvrés, qui ont toutes les raisons d’être heureux, et qui ne cessent de se torturer. On en voit, autour de soi, qui sont riches, qui ont de beaux enfants, une bonne santé, qui sont intelligents et capables de sentir les belles choses, qui possèdent tous les moyens d’agir, de faire du bien, d’enrichir leur vie et celle des autres. Et ils passent leur temps à gémir qu’ils ne s’aiment pas, qu’ils en aiment d’autres, ou qu’ils n’en aiment pas d’autres, — perpétuellement préoccupés d’eux-mêmes, de leurs rapports sentimentaux ou sexuels, de leurs prétendus droits au bonheur, de leurs égoïsmes contradictoires, et discutant, discutant, discutant, jouant la comédie du grand amour, la comédie de la grande souffrance, et finissant par y croire, — souffrant… Qui leur dira :

— Vous n’êtes aucunement intéressants. Il est indécent de se plaindre, quand on a tant de moyens d’être heureux !

Qui leur arrachera leur fortune, leur santé, tous ces dons merveilleux, dont ils sont indignes ! Qui remettra sous le joug de la misère et de la peine véritables ces esclaves incapables d’être libres, et que leur liberté affole ! S’ils avaient à gagner durement leur pain, ils seraient contents de le manger. Et s’ils voyaient en face le visage terrible de la souffrance, ils n’oseraient plus en jouer la comédie révoltante…

Mais, au bout du compte, ils souffrent. Ils sont des malades. Comment ne pas les plaindre ? — La pauvre Jacqueline était bien innocente, aussi innocente de se détacher d’Olivier qu’Olivier l’était de ne pas la tenir attachée. Elle était ce que la nature l’avait faite. Elle ne savait pas que le mariage est un défi à la nature, et que, quand on a jeté le gant à la nature, il faut s’attendre à ce qu’elle le relève, et s’apprêter à soutenir vaillamment le combat qu’on a provoqué. Elle s’apercevait qu’elle s’était trompée. Elle en était irritée contre elle-même ; et cette déception se tournait en hostilité contre tout ce qu’elle avait aimé, contre la foi d’Olivier, qui avait été aussi la sienne. Une femme intelligente a, plus qu’un homme par instants, l’intuition des choses éternelles ; mais il lui est plus difficile de s’y maintenir. L’homme qui a conçu ces pensées, les nourrit de sa vie. La femme en nourrit sa vie ; elle les absorbe, elle ne les crée point. Constamment, il faut jeter dans son esprit et dans son cœur de nouvel aliment : ils ne se suffisent pas à soi-même. Et faute de croire et d’aimer, il faut qu’elle détruise, — à moins qu’elle ne possède le calme, vertu suprême.

Jacqueline avait cru passionnément, naguère, à une union fondée sur une foi commune, au bonheur de lutter et de peiner ensemble, pour édifier une œuvre. Mais cette œuvre, cette foi, elle n’y avait cru que lorsque le soleil de l’amour les dorait ; à mesure que le soleil tombait, elles lui apparaissaient comme des montagnes arides, sombres, dressées sur le ciel vide ; et elle se sentait sans force, pour poursuivre la route : à quoi bon atteindre au sommet ? Qu’y avait-il de l’autre côté ? Quelle immense duperie !… Jacqueline ne pouvait plus comprendre comment Olivier continuait de se laisser duper par ces chimères qui dévoraient la vie ; et elle se disait qu’il n’était ni très intelligent, ni très vivant. Elle étouffait dans son atmosphère irrespirable pour elle ; et l’instinct de conservation la poussait, pour se défendre, à attaquer. Elle travaillait à réduire en poussière les croyances ennemies de celui qu’elle aimait encore ; elle usait de toutes ses armes d’ironie et de volupté ; elle l’enlaçait des lianes de ses désirs et de ses menus soucis ; elle aspirait à faire de lui un reflet d’elle-même,… d’elle-même qui ne savait plus ce qu’elle voulait, ni ce qu’elle était ! Elle se trouvait humiliée de ce qu’Olivier ne réussit point ; et il ne lui importait plus que ce fût à tort ou à raison : car elle en venait à croire qu’en fin de compte ce qui distingue le raté de l’homme de talent, c’est le succès. Olivier sentait peser sur lui ces doutes, et il en perdait le meilleur de ses forces. Cependant, il luttait de son mieux, comme tant d’autres ont lutté et lutteront, vainement pour la plupart, dans cette lutte inégale où l’instinct égoïste de la femme s’appuie contre l’égoïsme intellectuel de l’homme, sur la faiblesse de l’homme, sur ses déceptions et sur son sens commun, qui est le nom dont il couvre l’usure de la vie et sa propre lâcheté. — Du moins, Jacqueline et Olivier étaient supérieurs à la plupart des combattants. Car il n’eût jamais trahi son idéal, comme ces milliers d’hommes qui se laissent entraîner par les sollicitations de leur paresse, de leur vanité et de leur amour mêlés, à renier leur âme éternelle. Et s’il l’eût fait, Jacqueline l’eût méprisé. Mais, dans son aveuglement, elle s’acharnait à détruire cette force d’Olivier, qui était aussi la sienne, leur sauvegarde à tous deux ; et par une stratégie instinctive, elle minait les amitiés sur lesquelles cette force s’appuyait.

Depuis l’héritage, Christophe était dépaysé dans la compagnie du jeune ménage. L’affectation de snobisme et d’esprit pratique un peu plat, que Jacqueline malignement exagérait, dans ses conversations avec lui, arrivait à ses fins. Il se révoltait parfois, et disait des choses dures, qui étaient mal prises. Elles n’eussent pourtant jamais amené une brouille entre les deux amis : ils étaient trop attachés l’un à l’autre. Pour rien au monde, Olivier n’eût voulu sacrifier Christophe. Mais il ne pouvait l’imposer à Jacqueline ; et faible par amour, il était incapable de lui faire de la peine. Christophe qui vit ce qui se passait en lui et combien il souffrait, lui facilita le choix, en se retirant de lui-même. Il avait compris qu’il ne pouvait rendre aucun service à Olivier, en restant : il lui nuisait plutôt. Il fut le premier à donner à son ami des raisons pour s’éloigner de lui ; et la faiblesse d’Olivier accepta ces mauvaises raisons, en devinant le sacrifice de Christophe, et en étant déchiré de remords.

Christophe ne lui en voulait pas. Il pensait qu’on n’a pas tort de dire que la femme est la moitié de l’homme. Car un homme marié n’est plus qu’une moitié d’homme.


Il tâcha de réorganiser sa vie en se passant d’Olivier. Mais il avait beau faire et se persuader que la séparation ne serait que momentanée : malgré son optimisme, il eut de tristes heures. Il avait perdu l’habitude d’être seul. Certes, il l’avait été, pendant le séjour d’Olivier en province ; mais alors, il pouvait se faire illusion ; il se disait que l’ami était loin, mais qu’il reviendrait. Maintenant, l’ami était revenu, et il était plus loin que jamais. Cette affection, qui avait rempli sa vie pendant plusieurs années, lui manquait tout d’un coup : c’était comme s’il avait perdu le meilleur de ses raisons d’agir. Depuis qu’il aimait Olivier, il avait pris l’habitude de penser avec lui et de l’associer à tout ce qu’il faisait. Le travail ne pouvait suffire à combler le vide : car Christophe s’était accoutumé à mêler au travail l’image de l’ami. Et maintenant que l’ami se désintéressait de lui, Christophe était comme quelqu’un qui a perdu son équilibre : il cherchait une autre affection pour le rétablir.

Celles de Mme Arnaud et de Philomèle ne lui manquaient point. Mais, en ce moment, ces tranquilles amies ne pouvaient lui suffire.

Cependant, les deux femmes semblaient deviner le chagrin de Christophe, et elles sympathisaient en secret avec lui. Christophe fut bien surpris, un soir, de voir entrer chez lui Mme Arnaud. Jusqu’alors, elle ne s’était jamais hasardée à lui faire visite. Elle paraissait agitée. Christophe n’y prit pas garde ; il attribua ce trouble à sa timidité. Elle s’assit, et elle ne disait rien. Christophe, pour la mettre à l’aise, fit les honneurs de son appartement ; on causa d’Olivier, dont les souvenirs remplissaient la chambre. Christophe en parlait gaiement, naturellement, sans rien qui décelât ce qui s’était passé. Mais Mme Arnaud, qui le savait, ne put s’empêcher de le regarder avec un peu de pitié et de lui dire :

— Vous ne vous voyez presque plus ?

Il pensa qu’elle était venue pour le consoler ; et il en eut de l’impatience : car il n’aimait point qu’on se mêlât de ses affaires. Il répondit :

— Quand il nous plaît.

Elle rougit, et dit :

— Oh ! ce n’était pas une question indiscrète !

Il regretta sa brusquerie, et il lui prit les mains :

— Pardon, dit-il. J’ai toujours peur qu’on ne l’attaque. Pauvre petit ! Il en souffre autant que moi… Non, nous ne nous voyons plus.

— Et il ne vous écrit pas ?

— Non, fit Christophe un peu honteux…

— Comme la vie est triste ! dit Mme Arnaud, après un moment.

Christophe releva la tête.

— Non, la vie n’est pas triste, dit-il. Elle a des heures tristes.

Mme Arnaud reprit, avec une amertume voilée :

— On s’est aimé, on ne s’aime plus. À quoi cela a-t-il servi ?

Christophe répondit :

— On s’est aimé.

Elle dit encore :

— Vous vous êtes sacrifié à lui. Si du moins votre sacrifice servait à celui qu’on aime ! Mais il n’en est pas plus heureux !

— Je ne me suis pas sacrifié, dit Christophe avec colère. Et si je me sacrifie, c’est que cela me fait plaisir. Il n’y a pas tant à discuter. On fait ce qu’on doit faire. Si on ne le faisait pas, c’est pour le coup qu’on serait malheureux ! Rien de stupide comme ce mot de sacrifice ! Je ne sais quels clergymen, avec leur pauvreté de cœur, y ont mêlé une idée de tristesse protestante, morose et engoncée. Il semble que pour qu’un sacrifice soit bon, il faut qu’il soit embêtant… Au diable ! Si un sacrifice est une tristesse pour vous, non une joie, ne le faites pas, vous n’en êtes pas digne. Ce n’est pas pour le roi de Prusse qu’on se sacrifie, c’est pour soi. Si vous ne sentez pas le bonheur qu’il y a à vous donner, allez vous promener ! Vous ne méritez pas de vivre.

Mme Arnaud écoutait Christophe, sans oser le regarder. Brusquement, elle se leva, et dit :

— Adieu.

Alors, il pensa qu’elle était venue pour lui confier quelque chose ; et il dit :

— Oh ! pardon, je suis un égoïste, je ne parle que de moi. Restez encore, voulez-vous ?

Elle dit :

— Non, je ne peux pas… Merci…

Elle partit.

Ils restèrent quelque temps, sans se voir. Elle ne lui donnait plus signe de vie ; et lui, n’allait pas chez elle, non plus que chez Philomèle. Il les aimait bien ; mais il craignait de s’entretenir avec elles de ces choses qui l’attristaient. Et puis, leur existence calme, médiocre, leur air trop raréfié, ne lui convenaient pas, pour l’instant. Il avait besoin de voir des figures nouvelles ; il lui fallait se ressaisir à un intérêt, à un amour nouveau.


Pour sortir de soi, il se mit à fréquenter le théâtre, qu’il avait négligé depuis longtemps. Le théâtre lui semblait d’ailleurs une école intéressante pour le musicien qui veut observer et noter les accents des passions.

Ce n’était pas qu’il eût plus de sympathie pour les pièces françaises qu’au début de son séjour à Paris. En dehors du peu de goût qu’il avait pour leurs éternels sujets, fades et brutaux, de psycho-physiologie amoureuse, la langue théâtrale des Français lui semblait archifausse, surtout dans le drame poétique. Ni leur prose, ni leurs vers n’étaient conformes à la langue vivante du peuple, à son génie. La prose était une langue fabriquée, de chroniqueur mondain chez les meilleurs, de feuilletoniste vulgaire chez les pires. La poésie donnait raison à la boutade de Goethe :

« La poésie est bonne pour ceux qui n’ont rien à dire. »

Elle était une prose prolixe et contournée ; la profusion d’images qui y étaient maladroitement greffées, à l’exemple du lyrisme d’autres races, produisait sur tout être sincère un effet mensonger. Christophe ne faisait pas plus de cas de ces drames poétiques que des opéras italiens à grands airs hurlants et doucereux, avec des vocalises empanachées. Les acteurs l’intéressaient beaucoup plus que les pièces. Aussi bien, les auteurs s’appliquaient-ils à les imiter. « On ne pouvait se flatter qu’une pièce serait jouée avec quelque succès, si l’on n’avait eu l’attention de modeler ses caractères sur les vices des comédiens. » La situation n’avait guère changé depuis le temps où Diderot écrivait ces lignes. Les mimes étaient devenus les modèles de l’art. Aussitôt que l’un d’eux arrivait au succès, il avait son théâtre, ses auteurs tailleurs complaisants, et ses pièces faites sur mesure.

Parmi ces grands mannequins des modes littéraires, Françoise Oudon attirait Christophe. On s’en était entiché, à Paris, depuis un an ou deux à peine. Elle aussi, naturellement, avait son théâtre et ses fournisseurs de rôles ; toutefois, elle ne jouait point que les œuvres fabriquées pour elle ; son répertoire assez mêlé allait d’Ibsen à Sardou, de Gabriele d’Annunzio à Dumas fils, de Bernard Shaw aux plus récents faiseurs parisiens. Même elle se hasardait parfois dans les avenues à la Versailles de l’hexamètre classique, et sur le torrent d’images de Shakespeare. Mais elle y était moins à l’aise, et son public encore moins. Quoi qu’elle jouât, elle se jouait elle-même, elle seule, toujours. C’était sa faiblesse et sa force. Tant que l’attention publique ne s’était pas occupée de sa personne, son jeu n’avait eu aucun succès. Du jour où on s’intéressa à elle, tout ce qu’elle joua parut merveilleux. Et en vérité, elle valait bien la peine qu’on oubliât, en la voyant, les œuvres souvent si piètres, qu’elle trahissait en les embellissant de sa vie. L’énigme de ce corps de femme, que modelait une âme inconnue, était pour Christophe plus émouvante que les pièces qu’elle jouait.

Elle avait un beau profil net et assez tragique. Rien des lignes accentuées et lourdes, à la Romaine. Des lignes délicates au contraire, parisiennes, à la Jean Goujon, — autant d’un jeune garçon que d’une femme. Le nez court, mais bien fait. Une belle bouche aux lèvres minces, au pli un peu amer. Des joues intelligentes, d’une maigreur juvénile, où il y avait quelque chose de touchant, le reflet d’une souffrance intérieure. Le menton volontaire. Le teint blême. Un de ces visages habitués à l’impassibilité, mais transparents en dépit d’eux-mêmes, sous lesquels on sent l’âme tressaillir, comme mise à nu, où l’âme est répandue partout sous la peau. Ses cheveux et ses sourcils étaient très fins, ses yeux changeants, gris, ambrés, capable de prendre toutes sortes de reflets, verdâtres ou dorés, des yeux de chatte. Et elle tenait aussi de la chatte par toute sa nature, par une torpeur apparente, un demi-sommeil, les yeux ouverts, aux aguets, défiante toujours, avec de brusques détentes nerveuses, un peu cruelles. Moins grande qu’elle ne semblait, elle était une fausse maigre, avec de belles épaules, des bras harmonieux, des mains longues et fines. Très correcte dans sa façon de s’habiller, de se coiffer, d’un goût sobre, sans rien du laisser-aller bohème ni de l’élégance exagérée de certaines artistes, — en ceci encore très chatte, aristocratique d’instinct, quoique sortie du ruisseau. Et une sauvagerie irréductible, au fond.

Elle devait avoir un peu moins de trente ans. Christophe avait entendu parler d’elle chez Gamache, avec une admiration brutale, comme d’une fille très libre, intelligente et hardie, d’une énergie de fer, brûlée d’ambition, mais âpre, fantasque, déroutante, violente, qui avait beaucoup roulé avant d’en arrivera sa gloire présente, et qui se vengeait, depuis.

Un jour que Christophe prenait le chemin de fer, pour aller voir Philomèle à Meudon, en ouvrant la porte de son compartiment il trouva la comédienne, déjà installée. Elle semblait dans un état d’agitation et de souffrance ; et l’apparition de Christophe lui fut désagréable. Elle lui tourna le dos, regardant obstinément par la vitre opposée. Mais Christophe, frappé de l’altération de ses traits, ne cessait de la fixer, avec une compassion naïve et gênante. Elle en était impatientée, et lui lança un regard furieux, qu’il ne comprit pas. À la station suivante, elle descendit, et remonta dans une autre voiture. Alors seulement, il pensa — un peu tard — qu’il l’avait fait fuir ; et il en fut mortifié.

Quelques jours après, à une station sur la même ligne, revenant à Paris, et attendant le train, il était assis sur l’unique banc du quai. Elle parut, et vint s’asseoir à côté de lui. Il voulut se lever. Elle dit :

— Restez.

Ils étaient seuls. Il s’excusa de l’avoir forcée à changer de compartiment, l’autre jour ; il dit que s’il avait pu se douter qu’il la gênait, il serait descendu. Elle se contenta de répondre, avec un sourire ironique :

— C’est vrai, vous étiez insupportable, avec votre insistance à me dévisager.

Il dit :

— Pardon ; je ne pouvais pas m’empêcher… Vous aviez l’air de souffrir.

— Eh bien, et puis après ? dit-elle.

— C’est plus fort que moi. Si vous voyiez quelqu’un se noyer, est-ce que vous ne lui tendriez pas la main ?

— Moi ? Pas du tout, dit-elle. Je lui enfoncerais plutôt la tête sous l’eau, pour que ce fût plus vite fini.

Elle dit cela, avec un mélange d’amertume et d’humour ; et comme il la regardait, d’un air interdit, elle rit.

Le train arriva. Tout était plein, sauf la dernière voiture. Elle monta. L’employé les pressait. Christophe, qui ne tenait pas à recommencer la scène de l’autre jour, voulut chercher un autre compartiment. Elle lui dit :

— Montez.

Il entra. Elle dit :

— Aujourd’hui, cela m’est égal.

Ils causèrent. Avec un grand sérieux, Christophe cherchait à lui démontrer qu’il n’était pas permis de se désintéresser des autres, et qu’on pourrait se faire tant de bien mutuellement, en s’aidant, en se consolant…

— Les consolations, dit-elle, ça ne prend pas sur moi…

Et comme Christophe insistait :

— Oui, dit-elle encore avec son sourire impertinent ; consolateur, c’est un rôle avantageux pour celui qui le joue.

Il fut un moment avant de comprendre. Quand il comprit, quand il s’imagina qu’elle le soupçonnait de chercher son propre intérêt, alors qu’il ne pensait qu’à elle, il se leva indigné, ouvrit la portière, et voulut sortir, bien que le train fût en marche. Elle l’empêcha, non sans peine. Il se rassit furieux, et referma la portière, juste au moment où le train passait sous un tunnel.

— Voyez, dit-elle, vous auriez pu être tué.

— Je m’en fous, dit-il.

Il ne voulait plus lui parler.

— Le monde est trop bête, dit-il. On se fait souffrir, on souffre ; et quand on veut venir en aide à quelqu’un, il vous soupçonne. C’est dégoûtant. Tous ces gens-là ne sont pas humains.

Elle tâcha de le calmer, en riant. Elle lui posa sa main gantée sur la main ; elle lui parla gentiment, en l’appelant par son nom.

— Comment, vous me connaissez ? dit-il.

— Comme si tout le monde ne se connaissait pas à Paris ! Vous êtes du bateau, vous aussi. Mais j’ai eu tort de vous parler comme j’ai fait. Vous êtes un bon garçon, vous, je vois ça. Allons, calmez-vous. Tope ! Faisons la paix !

Ils se donnèrent la main, et causèrent amicalement. Elle dit :

— Ce n’est pas ma faute, voyez-vous. J’ai fait tant d’expériences avec les gens que cela m’a rendue défiante.

— Ils m’ont bien souvent déçu, moi aussi, dit Christophe. Mais je leur fais toujours crédit.

— Je vois bien, vous devez être né gobe-mouches.

Il se mit à rire :

— Oui, j’en ai avalé pas mal, dans ma vie ; mais cela ne me gêne pas. J’ai bon estomac. J’avale aussi de plus grosses bêtes, la vache enragée, la misère, et, au besoin, les misérables qui s’attaquent à moi. Je ne m’en porte que mieux.

— Vous avez de la veine, dit-elle, vous êtes homme, vous.

— Et vous, vous êtes femme.

— Ce n’est pas grand’chose.

— C’est très beau, dit-il, et ça peut être si bon !

Elle rit :

Ça ! dit-elle. Mais qu’est-ce que le monde en fait de ça ?

— Il faut se défendre.

— Alors, elle ne dure pas longtemps, la bonté.

— C’est qu’on n’en a pas beaucoup.

— Peut-être bien. Et puis, il ne faut pas trop souffrir. Il y a un trop qui dessèche l’âme.

Il fut sur le point de s’apitoyer sur elle. Puis, il se souvint de l’accueil qu’elle lui avait fait tout à l’heure…

— Vous allez encore parler du rôle avantageux de consolateur…

— Non, dit-elle, je ne le dirai plus. Je sens que vous êtes bon, que vous êtes sincère. Merci. Seulement, ne me dites rien. Vous ne pouvez pas savoir… Je vous remercie.

Ils arrivaient à Paris. Ils se quittèrent, sans se donner leur adresse, ni s’inviter à venir.


Un ou deux mois plus tard, elle vint d’elle-même sonner à la porte de Christophe.

— Je viens vous trouver. J’ai besoin de causer un peu avec vous. J’ai pensé à vous quelquefois, depuis notre rencontre.

Elle s’installa.

— Un instant seulement. Je ne vous dérangerai pas longtemps.

Il commençait de lui parler. Elle dit :

— Une minute, voulez-vous ?

Ils se turent. Puis, elle dit en souriant :

— Je n’en pouvais plus. Maintenant, cela va mieux.

Il voulut l’interroger.

— Non, dit-elle, pas cela !

Elle regarda autour d’elle, vit et jugea divers objets, aperçut la photographie de Louisa :

— C’est la maman ? dit-elle.

— Oui.

Elle la prit, et la regarda avec sympathie.

— La bonne vieille ! dit-elle. Vous avez de la chance !

— Hélas ! elle est morte.

— Cela ne fait rien, vous l’avez eue tout de même.

— Eh bien, et vous ?

Mais elle écarta ce sujet, d’un froncement de sourcils. Elle ne voulait pas qu’il la questionnât sur elle.

— Non, parlez-moi de vous. Racontez-moi… Quelque chose de votre vie…

— Qu’est-ce que cela peut vous faire ?

— Allez, tout de même…

Il ne voulait pas parler ; mais il ne put s’empêcher de répondre à ses questions : car elle savait très bien l’interroger. Et juste, il raconta certaines des choses qui lui faisaient de la peine, l’histoire de son amitié, Olivier qui s’était séparé de lui. Elle l’écoutait avec un sourire compatissant et ironique… Brusquement, elle demanda :

— Quelle heure est-il ? Ah ! mon Dieu ! Il y a deux heures que je suis ici !… Pardon… Ah ! comme cela m’a reposée !…

Elle ajouta :

— Je voudrais pouvoir revenir… Pas souvent… Quelquefois… Cela me ferait du bien. Mais je ne voudrais pas vous ennuyer, vous faire perdre votre temps… Rien qu’une minute, de loin en loin…

— J’irai chez vous, dit Christophe.

— Non, non, pas chez moi. Chez vous, j’aime mieux…


Mais elle ne vint plus, de longtemps.

Un soir, il apprit par hasard qu’elle était gravement malade, qu’elle ne jouait plus, depuis des semaines. Il alla chez elle, malgré la défense. On ne recevait pas ; mais quand on sut son nom, on le rappela sur l’escalier. Elle était au lit, elle allait mieux, elle avait eu une pneumonie, elle était assez changée ; mais elle avait toujours son air ironique et son regard aigu, qui ne désarmait point. Pourtant, elle montra un réel plaisir à voir Christophe. Elle le fit asseoir près du lit. Elle parla d’elle-même, avec un détachement railleur, et dit qu’elle avait failli mourir. Il se montra ému. Alors, elle le persifla. Il lui reprocha de ne lui avoir rien fait dire :

— Vous faire dire quelque chose ? Pour que vous veniez ? Jamais de la vie !

— Je parie que vous n’avez même pas pensé à moi.

— Et vous avez gagné, lui dit-elle, avec son sourire moqueur, un peu triste. Je n’y ai pas pensé une minute, pendant que j’étais malade. Seulement aujourd’hui, précisément. Ne vous attristez pas, allez. Quand je suis malade, je ne pense à personne, je ne demande qu’une chose aux gens, c’est qu’ils me fichent la paix. Je me mets le nez contre le mur, et j’attends, je veux être seule, je veux crever seule, comme un rat.

— C’est pourtant dur de souffrir seule.

— Je suis habituée. J’ai été malheureuse, pendant des années. Personne ne m’est jamais venu en aide. Maintenant le pli est pris… Et puis, c’est mieux ainsi. Personne ne peut rien pour vous. Du bruit dans la chambre, des attentions importunes, des jérémiades hypocrites… Non. J’aime mieux mourir seule.

— Vous êtes bien résignée !

— Résignée ? Je ne sais pas seulement ce que ce mot veut dire. Non, je serre les dents, et je hais le mal qui me fait souffrir.

Il lui demanda si on ne venait pas la voir, si personne ne s’occupait d’elle. Elle dit que ses camarades de théâtre étaient d’assez bonnes gens, — des imbéciles, — mais serviables, compatissants (d’une façon superficielle).

— Mais c’est moi, je vous dis, qui ne veux pas les voir. Je suis une mauvaise coucheuse.

— Je m’en contenterais, dit-il.

Elle le regarda avec pitié :

— Vous aussi ! Vous allez parler comme les autres ?

Il dit :

— Pardon, pardon… Bon Dieu ! Voilà que je deviens Parisien ! Je suis honteux… Je vous jure que je n’ai pas seulement réfléchi à ce que je disais…

Il se cacha la figure dans les draps. Elle rit franchement, et lui donna une tape sur la tête :

— Ah ! ce mot-là, il n’est pas parisien ! À la bonne heure ! Je vous reconnais. Allons, montrez votre tête. Ne pleurez pas dans mes draps.

— C’est pardonné ?

— C’est pardonné. Mais n’y revenez plus.

Elle causa encore un peu avec lui, l’interrogea sur ce qu’il faisait, puis fut fatiguée, ennuyée, le renvoya.

Il était convenu qu’il reviendrait la voir, la semaine suivante. Mais au moment de partir, il reçut d’elle un télégramme, lui disant de ne pas venir : elle était dans un de ses mauvais jours. — Puis, le surlendemain, elle le redemanda. Il vint. Il la trouva convalescente, assise près de la fenêtre, à demi étendue. C’était le premier printemps, le ciel ensoleillé, les jeunes pousses des arbres. Elle était plus affectueuse et plus douce qu’il ne l’avait encore vue. Elle dit que, l’autre jour, elle ne pouvait voir personne : elle l’eût détesté, comme les autres hommes.

— Et aujourd’hui ?

— Aujourd’hui, je me sens toute jeune, toute neuve, et j’ai de l’affection pour tout ce que je sens de jeune et de neuf autour de moi, — comme vous.

— Je ne suis pourtant plus tout jeune et tout neuf.

— Vous le serez jusqu’à votre mort.

Ils parlèrent de ce qu’il avait fait depuis qu’ils ne s’étaient vus, du théâtre où elle allait reprendre son service bientôt ; et, à ce sujet, elle lui dit ce qu’elle pensait du théâtre, qui la dégoûtait, mais qui la tenait.

Elle ne voulut plus qu’il revînt ; elle promit de reprendre ses visites chez lui. Mais elle s’inquiétait de le déranger. Il lui dit quand elle aurait le plus de chances de ne pas troubler son travail. Ils convinrent d’un signe de passe. Elle frapperait à la porte, d’une certaine façon : il ouvrirait, ou n’ouvrirait pas, selon qu’il en aurait envie…

Elle n’abusa point de la permission, d’abord. Mais une fois qu’elle se rendait à une soirée mondaine où elle devait dire des vers, au dernier instant cela l’ennuya : en route, elle téléphona qu’elle ne pouvait pas venir ; et elle se fît conduire chez Christophe. Elle avait simplement l’intention de lui dire bonsoir en passant. Mais il se trouva, ce soir-là, qu’elle se confia à lui, elle lui raconta sa vie, depuis l’enfance.


Triste enfance ! Un père de rencontre, qu’elle n’avait pas connu. Une mère, qui tenait une auberge mal famée, dans un faubourg d’une ville du nord de la France ; les rouliers y venaient boire, couchaient avec la patronne, et la brutalisaient. Un d’eux l’épousa, parce qu’elle avait quelques sous ; il la battait, se soûlait. Françoise avait une sœur plus âgée, qui était servante dans l’auberge ; elle s’épuisait à la tâche ; le patron en avait fait sa maîtresse, au su et au vu de la mère ; elle était phtisique ; elle était morte. Françoise avait grandi au milieu des coups et des ignominies. C’était une enfant blême, bilieuse, concentrée, avec une petite âme ardente et sauvage. Elle voyait sa mère et sa sœur pleurer, souffrir, se résigner, s’avilir, mourir. Et elle avait la volonté enragée de ne pas se résigner, d’échapper à ce milieu infâme ; elle était une révoltée, d’instinct ; à certaines injustices, elle avait des crises de nerfs ; elle griffait, elle mordait, quand on la tapait. Une fois, elle essaya de se pendre. Elle n’y arriva pas : à peine avait-elle commencé qu’elle ne voulait plus, elle avait peur d’y trop bien réussir ; et tandis qu’elle étouffait déjà et qu’elle se hâtait de dénouer la corde avec ses doigts crispés et maladroits, se convulsait en elle un désir furieux de vivre. Et puisqu’elle ne pouvait pas s’évader par la mort, — (Christophe souriait tristement, se rappelant des épreuves semblables), — elle se jura de vaincre, de devenir libre, riche, et de fouler aux pieds tous ceux qui l’opprimaient. Elle s’était fait ce serment dans son taudis, un soir qu’elle entendait dans la chambre à côté les jurons de l’homme, les cris de la mère qu’il battait, et les pleurs de la sœur. Comme elle se sentait misérable ! Et pourtant, son serment l’avait soulagée. Elle serrait les dents, et pensait :

— Je vous écraserai tous.

Dans cette enfance sombre, un seul point lumineux :

Un jour, un des gamins avec qui elle polissonnait dans le ruisseau, le fils du concierge du théâtre, l’avait fait entrer, bien que ce fût défendu, à une répétition. Ils se glissèrent tout au fond de la salle, dans le noir. Elle fut saisie du mystère de la scène, resplendissante dans ces ténèbres, et des choses magnifiques et incompréhensibles qu’on disait, et de l’air de reine de l’actrice, — qui jouait en effet une reine dans un mélo romantique. Elle était glacée d’émotion ; et en même temps, son cœur battait très fort… « Voilà, voilà ce qu’il fallait être, un jour !… Oh ! si elle était ainsi !… » — Quand ce fut fini, elle voulut, à tout prix, voir la représentation du soir. Elle laissa sortir son camarade, elle feignit de le suivre ; et puis, elle retourna se cacher dans le théâtre ; elle se tapit sous une banquette ; elle y resta trois heures, sans bouger, étouffant, dans la poussière ; et quand la représentation allait commencer et que le public arrivait, quand elle allait sortir de sa cachette, elle avait eu la mortification d’être saisie, expulsée ignominieusement, au milieu des risées, et reconduite chez elle, où elle avait été fessée. Cette nuit-là, elle serait morte, si elle n’avait su maintenant ce qu’elle ferait plus tard, pour dominer ces gens et pour se venger d’eux.

Son plan fut fait. Elle se plaça comme servante dans l’Hôtel et Café du Théâtre, où descendaient des acteurs. Elle savait à peine lire et écrire ; et elle n’avait rien lu, elle n’avait rien à lire. Elle voulut apprendre, elle y mit une énergie endiablée. Elle chipait des livres dans la chambre des clients ; elle les lisait, la nuit, au clair de lune, ou à l’aube, pour ne pas dépenser de chandelle. Grâce au désordre des acteurs, ses larcins passaient inaperçus ; ou bien les possesseurs se contentaient de maugréer. D’ailleurs, elle leur rendait leurs livres, après les avoir lus, — sauf un ou deux qui l’émurent trop pour qu’elle pût s’en séparer ; — mais elle ne les rendait pas intacts : elle arrachait les pages qui lui plaisaient. Elle avait soin, en rapportant les volumes, de les glisser sous le lit, ou sous un meuble, de façon à faire croire qu’ils n’étaient pas sortis de la chambre. Elle se collait l’oreille aux portes, pour écouter les acteurs, qui répétaient leurs rôles. Et seule, dans le corridor, en balayant, elle imitait à mi-voix leurs intonations, et elle faisait des gestes. Quand on la surprenait ainsi, on se moquait d’elle et on l’injuriait. Elle se taisait, rageusement. — Ce genre d’éducation aurait pu continuer longtemps, si elle n’avait eu l’imprudence, une fois, de voler un rôle, dans la chambre d’un acteur. L’acteur tempêta. Personne n’était entré chez lui, que la servante : il l’accusa. Elle nia effrontément ; il menaça de la faire fouiller ; elle se jeta à ses pieds, elle lui avoua tout, et aussi les autres vols, et les feuilles déchirées : tout le pot-aux-roses. Il sacra d’une façon terrible ; mais il était moins méchant qu’il n’en avait l’air. Il demanda pourquoi elle avait fait cela. Lorsqu’elle dit qu’elle voulait devenir actrice, il rit très fort. Il l’interrogea ; elle lui récita des pages entières qu’elle avait apprises par cœur ; il en fut frappé, il dit :

— Écoute, veux-tu que je te donne des leçons ?

Elle fut transportée, elle lui baisa les mains.

— Ah ! dit-elle à Christophe, comme je l’aurais aimé !

Mais tout de suite, il ajouta :

— Seulement, ma petite, tu sais, rien pour rien…

Elle était vierge, elle avait toujours été d’une pudeur farouche vis-à-vis des attaques dont on l’avait poursuivie. Cette chasteté sauvage, ce besoin ardent de pureté, ce dégoût des actes malpropres, de la sensualité ignoble, sans amour, elle les avait toujours eus, depuis l’enfance, par écœurement des tristes spectacles qui l’entouraient dans sa maison ; — elle les avait encore… Ah ! la malheureuse ! elle avait été bien punie !… Quelle dérision du sort !…

— Alors, demanda Christophe, vous avez consenti ?

— Ah ! dit-elle, je me serais jetée dans le feu, pour sortir de là. Il menaçait de me faire arrêter comme voleuse. Je n’avais pas le choix. — C’est ainsi que j’ai été initiée à l’art… et à la vie.

— Le misérable ! dit Christophe.

— Oui, je l’ai haï. Mais depuis, j’en ai tant vu qu’il ne me semble plus un des pires. Du moins lui, il m’a tenu parole. Il m’a appris ce qu’il savait — (pas grand’chose !) — de son métier d’acteur. Il m’a fait entrer dans la troupe. J’y ai été d’abord domestique de tout le monde. Je jouais des bouts de rôle. Puis, un soir que la soubrette était malade, on s’est risqué à me confier son rôle. Ensuite, j’ai continué. On me trouvait impossible, burlesque, baroque. J’étais laide, alors. Je le suis restée jusqu’au jour où l’on m’a décrétée, — sinon « divine », comme l’Autre, — supérieurement, idéalement femme… « la Femme »… Les imbéciles ! — Quant au jeu, on le jugeait incorrect, extravagant. Le public ne me goûtait pas. Les camarades se moquaient de moi. On me gardait, parce que je rendais des services malgré tout, et que je ne coûtais pas cher. Non seulement je ne coûtais pas cher, mais je payais. Ah ! chaque progrès, chaque avancement, pas à pas, je l’ai payé de ma souffrance, de mon corps. Camarades, directeur, impresario, amis de l’impresario…

Elle se tut, blême, les lèvres serrées, le regard fixe, ne pleurant pas ; mais on sentait que son âme pleurait des larmes de sang. En un éclair elle revivait toutes ces hontes passées et cette volonté dévorante de vaincre qui l’avait soutenue, d’autant plus dévorante à chaque saleté nouvelle qu’il lui fallait endurer. Elle eût souhaité de mourir ; mais c’eût été trop abominable de succomber au milieu des humiliations, de ne pas aller plus loin. Se suicider avant, soit ! Ou après la victoire. Mais pas quand on s’est avili, sans en avoir eu le prix…

Elle se taisait. Christophe marchait avec colère dans la chambre ; il aurait voulu assommer ces gens, qui avaient fait souffrir, qui avaient souillé cette femme. Puis, il la regarda avec pitié ; et, debout auprès d’elle, il lui prit la tête, les tempes, le front entre ses mains, les serra affectueusement, et dit :

— Pauvre petit !

Elle fit un geste pour l’écarter. Il dit :

— N’ayez pas peur de moi. Je vous aime bien.

Alors, des larmes coulèrent sur les joues pâles de Françoise. Il s’agenouilla près d’elle et baisa

la lunga man d’ogni bellezza piena…
les belles mains longues et délicates, sur lesquelles deux larmes étaient tombées.

Ensuite, il se rassit. Elle s’était ressaisie, et reprit avec calme la suite de son récit :

Un auteur enfin l’avait lancée. Il avait découvert en cette étrange créature, un démon, un génie, — mieux encore pour lui, « un type dramatique, une femme nouvelle, représentative d’une époque ». Naturellement, il l’avait prise, après tant d’autres. Et elle s’était laissé prendre par lui, comme par tant d’autres, sans amour, et même avec le contraire de l’amour. Mais il avait fait sa gloire ; et elle avait fait la sienne.

— Et maintenant, dit Christophe, les autres ne peuvent plus rien contre vous ; c’est vous qui faites d’eux ce que vous voulez.

— Vous croyez cela ? dit-elle amèrement.

Alors elle lui raconta cette autre dérision du sort, — la passion qu’elle avait pour un drôle, qu’elle méprisait : un littérateur qui l’avait exploitée, qui lui avait arraché ses plus douloureux secrets, et qui en avait fait de la littérature, et puis, qui l’avait lâchée.

— Je le méprise, dit-elle, comme la boue de mes souliers ; et je tremble de fureur, quand je pense que je l’aime, qu’il suffirait qu’il me fît signe pour que je coure à lui, pour que je m’humilie devant ce misérable. Mais qu’y puis-je ? J’ai un cœur qui n’aime jamais ce que veut mon esprit. Et tour à tour, il me faut sacrifier, humilier l’un ou l’autre. J’ai un cœur. J’ai un corps. Et ils crient, ils crient, ils veulent leur part de bonheur. Et je n’ai pas de frein pour les tenir, je ne crois à rien, je suis libre… Libre ? Esclave de mon cœur et de mon corps, qui veulent malgré moi, souvent, presque toujours. Ils m’emportent, et j’ai honte. Mais qu’y puis-je ?…

Elle se tut, un instant, remuant machinalement les cendres du feu avec la pincette.

— J’ai toujours lu, dit-elle, que les acteurs ne sentaient rien. Et, en vérité, ceux que je vois sont presque tous de grands enfants vaniteux, qui ne sont guère tourmentés que de petites questions d’amour-propre. Je ne sais pas si ce sont eux qui ne sont pas de vrais comédiens, ou si c’est moi. Je crois bien que c’est moi. En tout cas je paye pour les autres.

Elle s’arrêta de parler. Il était trois heures de la nuit. Elle se leva pour partir. Christophe lui dit d’attendre au matin, pour rentrer ; il lui proposa d’aller s’étendre sur son lit. Elle préféra rester dans le fauteuil auprès du feu éteint, continuant de causer tranquillement, dans le silence de la maison.

— Vous serez fatiguée demain.

— J’ai l’habitude. Mais c’est vous… Que faites-vous demain ?

— Je suis libre. Une leçon vers onze heures… Et puis, je suis solide.

— Raison de plus pour solidement dormir.

— Oui, je dors comme une masse. Il n’y a pas de peine qui y résiste. Je suis furieux parfois de si bien dormir. Tant d’heures perdues !… Je suis enchanté de me venger du sommeil, pour une fois, de lui voler une nuit.

Ils continuèrent de causer, à mi-voix, avec de longs silences. Et Christophe s’endormit. Françoise sourit, lui appuya la tête, pour qu’il ne tombât point… Elle rêvassait, assise près de la fenêtre, et regardant le jardin obscur, qui bientôt s’éclaira. Vers sept heures, elle éveilla doucement Christophe, et lui dit au revoir.


Dans le cours du mois, elle revint à des heures où Christophe était sorti : elle trouva porte close. Christophe lui remit une clef de l’appartement, afin qu’elle pût entrer, quand elle voudrait. Plus d’une fois en effet, elle vint lorsque Christophe n’était pas là. Elle laissait sur la table un petit bouquet de violettes, ou quelques mots sur une feuille de papier, un griffonnage, un croquis, une caricature, — comme signe de son passage.

Et un soir, au sortir du théâtre, elle vint chez Christophe, pour renouveler leur bonne causerie. Elle le trouva au travail ; ils causèrent. Mais dès les premiers mots, ils sentirent qu’ils n’étaient ni l’un ni l’autre dans les dispositions bienfaisantes de la dernière fois. Elle voulut repartir ; mais il était trop tard. Non que Christophe l’en empêchât. C’était sa volonté à elle qui ne le lui permettait plus. Ils restèrent donc, sentant le désir qui montait. Et ils se prirent.


À la suite de cette nuit, elle disparut, pour des semaines. Lui, en qui cette nuit avait rallumé une ardeur sensuelle, qui depuis des mois dormait, il ne put se passer d’elle. Elle lui avait fait défense de venir chez elle ; il alla la voir au théâtre. Il était aux dernières places, caché ; et il était brûlé d’amour et d’émotion ; il frissonnait jusqu’aux moelles ; la fièvre tragique qu’elle mettait à ses rôles le consumait avec elle. Il finit par lui écrire :


— « Mon amie, vous m’en voulez donc ? Pardonnez-moi, si je vous ai déplu. »


Au reçu de cet humble mot, elle accourut chez lui, elle se jeta dans ses bras.

— C’eût été mieux de rester de bons amis, simplement. Mais puisque c’était impossible, inutile de résister à l’inévitable. Advienne que pourra !

Ils mêlèrent leur vie. Chacun d’eux conservait pourtant son appartement et sa liberté. Françoise eût été incapable de se plier à une cohabitation régulière avec Christophe. D’ailleurs, sa situation ne s’y prêtait guère. Elle venait chez Christophe, passait avec lui une partie des journées et des nuits ; mais chaque jour, elle retournait chez elle et elle y passait aussi des nuits.

Pendant les mois de vacances, où le théâtre était fermé, ils louèrent ensemble une maison, aux environs de Paris, du côté de Gif. Ils y vécurent des jours heureux, malgré quelques voiles de tristesse. Jours de confiance et de travail. Ils avaient une belle chambre claire, haut perchée, avec un large horizon libre, au-dessus des champs. La nuit, par les carreaux, ils voyaient, de leur lit, les ombres étranges des nuages passer sur le ciel d’une clarté mate et sombre. Dans les bras l’un de l’autre, à demi endormis, ils entendaient les grillons ivres de joie chanter, les pluies d’orage tomber ; l’haleine de la terre d’automne — chèvrefeuille, clématite, glycine, herbe fauchée, — pénétrait la maison et leurs corps. Silence de la nuit. Sommeil à deux. Silence. Très loin, les aboiements des chiens. Chants des coqs. L’aube point. L’angélus grêle tinte au clocher lointain, dans le petit-jour gris et froid, qui fait frissonner les corps dans la tiédeur du nid et les fait se serrer plus amoureusement. Réveil des voix d’oiseaux dans la treille agrippée au mur. Christophe ouvre les yeux, retient son souffle, et, le cœur attendri, regarde auprès de lui le cher visage las de l’amie endormie, et sa pâleur d’amour…


Leur amour n’était point une passion égoïste. C’était une amitié profonde, où le corps voulait aussi sa part. Ils ne se gênaient pas. Chacun travaillait, de son côté. Le génie de Christophe, sa bonté, sa trempe morale, étaient chers à Françoise. Elle se sentait son aînée en certaines choses, et elle en avait un plaisir maternel. Elle regrettait de ne rien comprendre à ce qu’il jouait : elle était fermée à la musique, sauf à de rares moments où elle était prise d’une émotion sauvage, qui tenait moins à la musique qu’à elle-même, aux passions qui l’imprégnaient alors, elle et tout ce qui l’entourait, le paysage, les gens, les couleurs et les sons. Mais elle n’en sentait pas moins le génie de Christophe au travers de cette langue mystérieuse qu’elle ne comprenait pas. C’était comme si elle voyait jouer un grand acteur, en une langue étrangère. Son génie propre en était ravivé. Et Christophe, grâce à l’amour, projetait ses pensées, incarnait ses passions, dans la pensée de cette femme et sous sa forme aimée ; et il les voyait plus belles qu’elles n’étaient en lui, — d’une beauté antique, et quasi éternelle. Richesse inappréciable que l’intimité d’une telle âme, si féminine, faible et bonne et cruelle, et géniale par éclairs. Elle lui apprit beaucoup sur la vie et les hommes, — sur les femmes, qu’il connaissait bien mal encore et qu’elle jugeait avec une clairvoyance aiguë. Surtout il lui dut de comprendre mieux le théâtre ; elle le fit pénétrer dans l’esprit de cet art admirable, le plus parfait des arts, le plus sobre et le plus plein. Elle lui révéla la beauté de cet instrument magique du rêve humain, — et qu’il fallait écrire pour lui, non pour soi seulement, comme c’était sa tendance, — (la tendance de trop d’artistes, qui, à l’exemple de Beethoven, se refusent à écrire « pour un sacré violon, lorsque l’Esprit leur parle »). — Un grand poète dramatique ne rougit pas de travailler pour une scène précise, et d’adapter sa pensée aux acteurs dont il dispose ; il ne croit pas se rapetisser ainsi ; mais il sait qu’une vaste salle exige d’autres moyens d’expression qu’une salle restreinte, et que l’on n’écrit pas pour une flûte des fanfares pour trompette. Le théâtre, comme la fresque, c’est l’art à sa place. Et par là, c’est l’art humain par excellence, l’art vivant.

Les pensées que Françoise exprimait ainsi s’accordaient avec celles de Christophe, qui tendait, à ce moment de sa carrière, vers un art collectif, en communion avec les autres hommes. L’expérience de Françoise lui faisait saisir la collaboration mystérieuse qui se tresse entre le public et l’acteur. Si réaliste que fût Françoise, et de peu d’illusions, elle percevait pourtant ce pouvoir de suggestion réciproque, ces ondes de sympathie qui relient l’acteur à la foule, ce grand silence des milliers d’âmes d’où s’élève la voix de l’interprète unique. Naturellement, elle n’avait ce sentiment que par lueurs intermittentes, rarissimes, ne se reproduisant presque jamais, pour une même pièce, aux mômes endroits. Le reste du temps, c’était le métier sans âme, le mécanisme intelligent et froid. Mais l’intéressant est l’exception, — l’éclair à la lueur duquel on entrevoit le gouffre, l’âme commune des millions d’êtres dont la force s’exprime en vous, pour une seconde d’éternité.

C’était cette âme commune, que devait exprimer le grand artiste. Son idéal devait être le vivant objectivisme, où l’aède s’assimile à ceux pour qui il chante, et se dépouille de soi, pour vêtir les passions collectives qui soufflent sur le monde, comme une tempête. Françoise en éprouvait d’autant plus le besoin qu’elle était incapable de ce désintéressement, et qu’elle se jouait toujours elle-même. — La floraison désordonnée du lyrisme individuel a, depuis un siècle et demi, quelque chose de maladif. La grandeur morale consiste à beaucoup sentir et à beaucoup dominer, à être sobre de mots et chaste avec sa pensée, à ne la point étaler, à parler d’un regard, d’une parole profonde, sans exagérations enfantines, sans effusions féminines, pour ceux qui savent comprendre à demi-mot, pour les hommes. La musique moderne qui parle tant de soi et mêle à tout propos ses confidences indiscrètes est un manque de pudeur et un manque de goût. Elle ressemble à ces malades qui ne pensent qu’à leurs maladies et qui ne se lassent point d’en parler aux autres, avec des détails répugnants et risibles. Ce ridicule de l’art s’accuse toujours plus depuis un siècle. Françoise, qui n’était pas musicienne, n’était pas loin de voir un signe de décadence dans le développement même de la musique aux dépens de la poésie, comme un polype qui la dévore. Christophe protestait ; mais, à la réflexion, il se demandait s’il n’y avait pas là quelque vrai. Les premiers lieder écrits sur des poésies de Gœthe étaient sobres et exacts ; bientôt Schubert y mêle sa sentimentalité romanesque, qui les déforme ; Schumann, ses langueurs de petite fille ; et, jusqu’à Hugo Wolf, le mouvement s’accentue vers une déclamation plus appuyée, des analyses indécentes, une prétention de ne plus laisser un seul recoin de son âme sans lumière. Tout voile est déchiré sur les mystères du cœur. Ce qui était dit sobrement par un homme, est hurlé aujourd’hui par des filles impudiques qui se montrent toutes nues.

Christophe avait un peu honte de cet art, dont il se sentait lui-même contaminé ; et, sans vouloir revenir au passé, — (désir absurde et contre nature), — il se retrempait dans l’âme de ceux des maîtres du passé qui avaient eu la discrétion hautaine de leur pensée et le sens d’un grand art collectif : tel, Hændel, quand dédaigneux du piétisme larmoyant de son temps et de sa race, il écrivait ses Anthems colossaux et ses oratorios, épopées héroïques, chants des peuples pour des peuples. Le difficile était de trouver des sujets d’inspiration qui pussent, comme la Bible au temps de Hændel, éveiller des émotions communes chez les peuples de l’Europe d’aujourd’hui. L’Europe d’aujourd’hui n’avait plus un livre commun : pas un poème, pas une prière, pas un acte de foi qui fût le bien de tous. Ô honte qui devrait écraser tous les écrivains, tous les artistes, tous les penseurs d’aujourd’hui ! Pas un n’a écrit, pas un n’a pensé pour tous. Le seul Beethoven a laissé quelques pages d’un nouvel Évangile consolateur et fraternel ; mais les musiciens seuls peuvent le lire, et la plupart des hommes ne l’entendront jamais. Wagner a bien tenté d’élever sur la colline de Bayreuth un art religieux, qui relie tous les hommes. Mais sa grande âme était trop peu simple et trop marquée de toutes les tares de la musique et de la pensée décadentes de son temps : sur la colline sacrée, ce ne sont pas les pêcheurs de Galilée qui sont venus, ce sont les pharisiens.

Christophe sentait bien ce qu’il fallait faire ; mais il lui manquait un poète, il devait se suffire à lui-même, se restreindre à la seule musique. Et la musique, quoi qu’on dise, n’est pas une langue universelle : il faut l’arc des mots pour faire pénétrer la flèche des sons dans le cœur de tous.

Christophe projetait d’écrire une suite de symphonies, inspirées de la vie quotidienne. Il concevait entre autres une Symphonie Domestique, à sa façon, qui n’était pas tout à fait celle de Richard Strauss. Il ne se préoccupait point d’y matérialiser en un tableau cinématographique la vie de famille, en faisant usage d’un alphabet conventionnel, où des thèmes musicaux exprimaient, par la volonté de l’auteur, des personnages divers qu’on voyait ensuite évoluer ensemble, si l’on avait des oreilles et des yeux complaisants. Ce lui semblait un jeu docte et enfantin de grand contrepointiste. Il ne cherchait à décrire ni des personnages, ni des actions, mais à dire des émotions, qui fussent connues de chacun, et où chacun pût trouver un écho de son âme propre, peut-être un réconfort. Le premier morceau exprimait le grave et naïf bonheur d’un jeune couple amoureux, sa tendre sensualité, sa confiance dans l’avenir, sa joie et ses espoirs. Le second morceau était une élégie sur la mort d’un enfant. Christophe avait fui avec dégoût toute peinture de la mort, toute recherche réaliste dans l’expression de la douleur ; les figures individuelles disparaissaient ; il n’y avait qu’une grande misère, — la vôtre, la mienne, celle de tout homme, en face d’un malheur qui est ou qui peut être le lot de tous. L’âme atterrée par ce deuil, d’où Christophe avait proscrit les effets ordinaires de mélodrame pleurard, se relevait peu à peu, par un douloureux effort, pour offrir sa souffrance en sacrifice à Dieu. Elle reprenait courageusement son chemin, dans le morceau suivant qui s’enchaînait au second, — une fugue volontaire, dont le dessin intrépide et le rythme obstiné finissaient par s’emparer de l’être, et menaient, au milieu des luttes et des larmes, à une marche puissante, pleine d’une foi indomptable. Le dernier morceau peignait le soir de la vie. Les thèmes du commencement y reparaissaient avec leur confiance touchante et leur tendresse qui ne pouvait vieillir, mais plus mûrs, un peu meurtris, émergeant des ombres de la douleur, couronnés de lumière, et poussant vers le ciel, comme une riche floraison, un hymne de religieux amour à la vie et à Dieu.

Christophe cherchait aussi dans les livres du passé de grands sujets simples et humains, parlant au cœur de tous, dans ce qu’il a de meilleur. Il en choisissait deux : Joseph et Niobe. Mais là, Christophe se heurtait non seulement au manque de poète, mais à la question périlleuse, discutée depuis plusieurs siècles, et jamais résolue, de l’union de la poésie et de la musique. Ses conversations avec Françoise le ramenaient aux projets, esquissés autrefois avec Corinne, d’une forme de drame musical tenant le milieu entre l’opéra récitatif et le drame parlé, — l’art de la parole libre unie à la musique libre, — art dont ne se doute presque aucun artiste d’aujourd’hui, et que la critique routinière, imbue de tradition wagnérienne, nie comme elle nie toute œuvre vraiment neuve : car il ne s’agit pas ici de marcher dans les traces de Beethoven, de Weber, de Schumann, de Bizet, quoiqu’ils aient pratiqué le mélodrame avec génie ; il ne s’agit pas de plaquer une voix parlée quelconque sur une musique quelconque et de produire, coûte que coûte, avec des trémolos, de grossiers effets sur des publics grossiers ; il s’agit de créer un genre nouveau, où des voix musicales se marient à des instruments apparentés à ces voix, et mêlent discrètement à leurs stances harmonieuses l’écho des rêveries et des plaintes de la musique. Il va de soi qu’une telle forme ne saurait s’appliquer qu’à un ordre limité de sujets, à des moments de l’âme, intimes et recueillis, afin d’en évoquer le parfum poétique. Nul art qui doive être plus discret et plus aristocratique. Il est donc naturel qu’il ait peu de chances de fleurir dans une époque qui, en dépit des prétentions de ses artistes, sent la vulgarité foncière de parvenus.

Peut-être Christophe n’était-il pas mieux fait que les autres pour cet art ; ses qualités même, sa force plébéienne, y étaient un obstacle. Il ne pouvait que le concevoir, et en réaliser quelques ébauches avec l’aide de Françoise.

Il mit ainsi en musique des pages de la Bible, presque littéralement transcrites, — telle la scène immortelle où Joseph se fait reconnaître par ses frères, et où, après tant d’épreuves, n’en pouvant plus d’émotion et de tendresse, il murmure tout bas ces mots qui ont arraché des larmes au vieux Tolstoy, et à bien d’autres :


« Je ne peux plus… Écoutez, je suis Joseph ; mon père vit-il encore ? Je suis votre frère, votre frère perdu depuis longtemps. Je suis Joseph… »


Cette belle et libre union ne pouvait durer. Ils avaient ensemble des moments de plénitude de vie ; mais ils étaient trop différents. Et tous deux, aussi violents l’un que l’autre, ils se heurtaient souvent. Ces heurts ne prenaient jamais un caractère vulgaire : car Christophe avait le respect de Françoise. Et Françoise, qui pouvait être si cruelle parfois, était bonne pour ceux qui étaient bons envers elle ; pour rien au monde, elle n’eût voulu leur faire de mal. L’un et l’autre avaient d’ailleurs un fond de joyeuse humeur. Elle était la première à se moquer d’elle. Elle ne s’en rongeait pas moins : car l’ancienne passion la tenait toujours ; elle continuait de penser au pleutre qu’elle aimait ; et elle ne pouvait supporter cet état humiliant, ni surtout que Christophe le soupçonnât.

Christophe, qui la voyait silencieuse et crispée s’absorber des jours entiers dans sa mélancolie, s’étonnait qu’elle ne fût pas heureuse. Elle était parvenue au but : elle était une grande artiste, admirée, adulée…

— Oui, disait-elle ; si j’étais une de ces fameuses comédiennes, qui ont des âmes de boutiquières, et qui font du théâtre, comme elles feraient des affaires. Celles-là sont contentes, quand elles ont « réalisé » une belle situation, un riche mariage bourgeois, et — le nec plus ultra — décroché la croix des braves. Moi, je voulais plus. Quand on n’est pas un sot, est-ce que le succès ne paraît pas encore plus vide que l’insuccès ? Tu dois bien le savoir !

— Je le sais, dit Christophe. Ah ! mon Dieu ! ce n’était pas ainsi que je me figurais la gloire, lorsque j’étais enfant. De quelle ardeur je la désirais, et comme elle me semblait lumineuse ! Elle était pour moi quelque chose de religieux… N’importe ! Il y a dans le succès une vertu divine : c’est le bien qu’il permet de faire.

— Quel bien ? On est vainqueur. Mais à quoi bon ? Rien n’est changé. Théâtres, concerts, tout est toujours le même. Ce n’est qu’une mode nouvelle qui succède à une autre mode. Ils ne vous comprennent pas, ou seulement en courant ; et déjà, ils pensent à autre chose… Toi-même, comprends-tu les autres artistes ? En tout cas, tu n’en es pas compris. Comme ils sont loin de toi, ceux que tu aimes le mieux ! Souviens-toi de ton Tolstoy…

Christophe lui avait écrit ; il s’était enthousiasmé pour lui, il pleurait en lisant ses livres ; il voulait mettre en musique un de ses contes pour les moujiks, il lui en avait demandé l’autorisation, il lui avait envoyé ses lieder. Tolstoy n’avait rien répondu, pas plus que Goethe n’avait répondu à Schubert et à Berlioz, qui lui envoyaient leurs chefs-d’œuvre. Il s’était fait jouer la musique de Christophe ; et elle l’avait irrité : il n’y comprenait rien. Il traitait Beethoven de décadent, et Shakespeare de charlatan. En revanche, il s’engouait de petits maîtres mignards, des musiques de clavecin qui charmaient le Roi-Perruque ; et il regardait la Confession d’une femme de chambre comme un livre chrétien…

— Les grands hommes n’ont pas besoin de nous, dit Christophe. C’est aux autres qu’il faut penser.

— Qui ? Le public bourgeois, ces ombres qui vous masquent la vie ? Jouer, écrire pour ces gens ! Perdre sa vie pour eux ! Quelle amertume !

— Bah ! dit Christophe. Je les vois comme toi ; et cela ne m’attriste pas. Ils ne sont pas aussi mauvais que tu le dis.

— Bon optimiste allemand !

— Ils sont des hommes, comme moi. Pourquoi ne me comprendraient-ils pas ?… — Et quand ils ne me comprendraient pas, vais-je m’en désoler ? Parmi ces milliers de gens, il s’en trouvera toujours un ou deux, qui seront avec moi : cela me suffît, il suffit d’une lucarne pour respirer l’air du dehors… Pense à ces naïfs spectateurs, à ces adolescents, à ces vieilles âmes candides, que ton apparition, ta voix, la révélation par toi de la beauté tragique emportent au-dessus de leurs jours médiocres. Souviens-toi de toi-même, quand tu étais enfant ! N’est-il pas bon de faire aux autres, — quand ce ne serait qu’à un seul, — le bonheur et le bien qu’un autre vous fit jadis ?

— Tu crois qu’il y en a vraiment un ? J’ai fini par en douter… Et puis, comment les meilleurs de ceux qui nous aiment nous aiment-ils ? Comment nous voient-ils ? Ils voient si mal ! Ils vous admirent, en vous humiliant ; ils ont autant de plaisir à voir jouer n’importe quelle cabotine ; ils vous mettent au rang de sots que l’on méprise. Tous ceux qui ont le succès sont égaux, à leurs yeux.

— Et pourtant, ce sont les plus grands de tous qui, au bout du compte, s’imposent à la postérité, comme les plus grands.

— C’est l’effet du recul. Les montagnes s’élèvent, à mesure qu’on s’éloigne. On voit mieux leur hauteur ; mais on en est plus loin… Et qui nous dit, d’ailleurs, que ce sont les plus grands ? Est-ce que tu connais les autres, ceux qui ont disparu ?

— Au diable ! dit Christophe. Quand bien même personne ne sentirait ce que je pense et ce que je suis, moi, je le pense et je le suis. J’ai ma musique, je l’aime, je crois en elle ; elle est plus vraie que tout.

— Toi encore, tu es libre dans ton art, tu peux faire ce que tu veux. Mais moi, que puis-je ? Je suis forcée de jouer ce qu’on m’impose, et de le ressasser jusqu’à l’écœurement. Nous n’en sommes pas tout à fait arrivés, en France, à l’état de bête de somme de ces acteurs américains, qui jouent dix mille fois Rip ou Robert-Macaire, qui, vingt-cinq ans de leur vie, tournent la meule autour d’un rôle inepte. Mais nous sommes sur le chemin. Nos théâtres sont si pauvres ! Le public ne supporte le génie qu’à des doses infinitésimales, saupoudré de maniérisme et de littérature à la mode… Un « génie à la mode ! » est-ce que cela ne fait pas rire ?… Quel gâchage de forces ! Vois ce qu’ils ont fait d’un Mounet. Qu’a-t-il eu à jouer, dans sa vie ? Deux ou trois rôles qui valent la peine de vivre : un Œdipe, un Polyeucte. Le reste, quelle niaiserie ! N’est-ce pas à dégoûter ? Et penser à tout ce qu’il y aurait eu de grand et de glorieux à faire, pour lui ?… Ce n’est pas mieux, hors de France. Qu’ont-ils fait d’une Duse ? À quoi s’est consumée sa vie ? À quels rôles inutiles ?

— Votre vrai rôle, dit Christophe, est d’imposer au monde les fortes œuvres d’art.

— On s’épuise en vain. Et cela n’en vaut pas la peine. Dès qu’une de ces fortes œuvres touche la scène, elle perd sa grande poésie, elle devient mensongère. Le souffle du public la flétrit. Public de villes étouffées, il ne sait plus ce que c’est que le plein-air, que la nature, que la saine poésie : il lui faut une poésie de théâtre, clinquante, fardée, et qui pue. — Ah ! et puis… et puis, d’ailleurs, quand même on y réussirait… Non, cela ne remplit pas encore la vie, cela ne remplit pas ma vie…

— Tu penses toujours à lui.

— À qui ?

— Tu le sais bien. À cet homme.

— Oui.

— Même si tu l’avais, cet homme, et s’il t’aimait, avoue-le, tu ne serais pas encore heureuse, tu trouverais moyen de te tourmenter.

— C’est vrai… Ah ! qu’est-ce que j’ai donc ?… Vois-tu, j’ai eu trop à lutter, je me suis trop rongée, je ne peux plus retrouver le calme, j’ai une inquiétude en moi, une fièvre…

— Elle devait être en toi, même avant tes épreuves.

— C’est possible. Oui, déjà, quand j’étais petite fille, aussi loin que je me rappelle… Elle me dévorait.

— Qu’est-ce que tu voudrais donc ?

— Est-ce que je sais ? Plus que je ne puis.

— Je connais cela, dit Christophe. J’étais ainsi, adolescent.

— Oui, mais tu es devenu homme. Moi, je resterai une éternelle adolescente. Je suis un être incomplet.

— Personne n’est complet. Le bonheur est de connaître ses limites et de les aimer.

— Je ne peux plus. J’en suis sortie. La vie m’a forcée, fourbue, estropiée. Il me semble pourtant que j’aurais pu être une femme normale et saine et belle tout de même, sans être comme le troupeau.

— Tu peux l’être encore. Je te vois si bien, ainsi !

— Dis-moi comment tu me vois.

Il la décrivit, dans des conditions où elle se fût développée d’une façon naturelle et harmonieuse, où elle eût été heureuse, aimante et aimée. Et cela lui faisait du bien à entendre. Mais après, elle dit :

— Non, c’est impossible maintenant.

— Eh bien, fit-il, il faut se dire alors, comme le bon vieux Haendel, quand il est devenu aveugle :


Extrait d'une partition de Haëndel


Et il alla le lui chanter, au piano. Elle l’embrassa, son cher fou optimiste. Il lui faisait du bien. Mais elle lui faisait du mal : elle le craignait, du moins. Elle avait des crises de désespoir, et elle ne pouvait les lui cacher ; l’amour la rendait faible. La nuit, quand ils étaient dans le lit, côte à côte, et qu’elle dévorait son angoisse en silence, il la devinait, et il suppliait l’amie toute proche et lointaine de partager avec lui le poids qui l’écrasait ; alors, elle ne pouvait résister, elle se livrait, en pleurant, dans ses bras ; et il passait ensuite des heures à la consoler, bonnement, sans se fâcher ; mais cette inquiétude perpétuelle ne laissait point de l’assommer, à la longue. Françoise tremblait que sa fièvre ne finît par se communiquer à lui. Elle l’aimait trop pour supporter l’idée qu’il souffrît, à cause d’elle. On lui offrait un engagement en Amérique ; elle accepta, pour se forcer à partir. Elle le quitta, un peu humilié. Elle l’était autant que lui. Ne pas pouvoir être heureux l’un par l’autre !

— Mon pauvre vieux, lui dit-elle, en souriant tristement, tendrement. Sommes-nous assez maladroits ? Nous ne retrouverons jamais une occasion aussi belle, une pareille amitié. Mais il n’y a pas moyen, il n’y a pas moyen. Nous sommes trop bêtes !

Ils se regardèrent, penauds et attristés. Ils rirent pour ne pas pleurer, s’embrassèrent, et se quittèrent, les larmes aux yeux. Jamais ils ne s’étaient aimés autant qu’en se quittant.


Et après qu’elle fut partie, il revint à l’art, son vieux compagnon… Ô paix du ciel étoilé ?


Il ne s’écoula pas beaucoup de temps avant que Christophe ne reçût une lettre de Jacqueline. C’était la troisième fois seulement qu’elle lui écrivait ; et le ton était fort différent de celui auquel elle l’avait accoutumé. Elle lui disait son regret de ne plus le voir depuis longtemps, et l’invitait gentiment à revenir, s’il ne voulait pas contrister deux amis qui l’aimaient. Christophe fut ravi, mais non pas trop étonné. Il pensait bien que les dispositions injustes de Jacqueline à son égard ne dureraient pas toujours. Il aimait à se répéter un mot railleur du vieux grand-père :

« Tôt ou tard, il vient de bons moments aux femmes ; il ne faut que la patience de les attendre. »

Il retourna donc chez Olivier, et fut accueilli avec joie. Jacqueline se montra pleine d’attention pour lui ; elle évitait le ton ironique qui lui était naturel, prenait garde de rien dire qui pût blesser Christophe, témoignait de l’intérêt à ce qu’il faisait, et parlait avec intelligence de sujets sérieux. Christophe la crut transformée. Elle ne l’était que pour lui plaire. Jacqueline avait entendu parler des amours de Christophe et de l’actrice à la mode, dont le récit avait défrayé les bavardages parisiens ; et Christophe lui était apparu sous un jour tout nouveau : elle s’était prise de curiosité pour lui. Lorsqu’elle le revit, elle le trouva beaucoup plus sympathique. Ses défauts même ne lui semblèrent pas sans attrait. Elle s’aperçut que Christophe avait du génie, et qu’il valait la peine de s’en faire aimer.

La situation du jeune ménage ne s’était pas améliorée ; elle avait même empiré. Jacqueline s’ennuyait, s’ennuyait : elle mourait d’ennui… Combien la femme est seule ! Hors l’enfant, rien ne la tient ; et l’enfant ne suffit pas à la tenir toujours : car lorsqu’elle est vraiment femme, et non pas seulement femelle, lorsqu’elle a une âme riche et une vie exigeante, elle est faite pour tant de choses, qu’elle ne peut accomplir seule, si on ne lui vient en aide !… L’homme est beaucoup moins seul, même quand il l’est le plus : son monologue suffit à peupler son désert ; et quand il est seul à deux, il s’en accommode mieux, car il le remarque moins, il monologue toujours. Et il ne se doute pas que le son de cette voix qui continue imperturbablement de se parler dans le désert, rend le silence plus terrible et le désert plus atroce pour celle qui est auprès de lui, et pour qui toute parole est morte que l’amour ne vivifie point. Il ne le remarque pas ; il n’a pas mis sur l’amour, comme la femme, sa vie entière comme enjeu : sa vie est ailleurs occupée… Qui occupera la vie de la femme et son désir immense, ces millions de forces ardentes et généreuses, qui depuis quarante siècles que dure l’humanité se brûlent inutiles, offertes en holocauste à deux seules idoles : l’amour éphémère, et la maternité, cette sublime duperie, qui est refusée à des milliers d’entre les femmes, et ne remplit jamais que quelques années de la vie des autres ?

Jacqueline se désespérait. Elle avait des secondes d’effroi, qui la transperçaient comme des épées. Elle pensait :

— « Pourquoi est-ce que je vis ? Pourquoi est-ce que je suis née ? »

Et son cœur se tordait d’angoisse.

— « Mon Dieu, je vais mourir ! Mon Dieu, je vais mourir ! »

Cette pensée la hantait, la poursuivait la nuit. Elle rêvait qu’elle disait :

— « Nous sommes en 1889. »

— « Non, lui répondait-on. En 1909. »

Elle se désolait d’avoir vingt ans de plus qu’elle ne croyait.

— Cela va être fini, et je n’ai pas vécu ! Qu’ai-je fait de ces vingt ans ? Qu’ai-je fait de ma vie ? »

Elle rêvait qu’elle était quatre petites filles. Elles étaient toutes quatre couchées dans la même chambre, en des lits séparés. Toutes quatre avaient la même taille, et la même figure ; mais l’une avait huit ans, l’autre quinze, l’autre vingt, l’autre trente. Il y avait une épidémie. Trois étaient déjà mortes. La quatrième se regardait dans la glace ; et elle était saisie d’épouvante ; elle se voyait, le nez pincé, les traits tirés… elle allait mourir aussi, — et alors ce serait fini…

— « … Qu’ai-je fait de ma vie ?… »

Elle se réveillait en larmes ; et le cauchemar ne s’effaçait point avec le jour, le cauchemar était réel. Qu’avait-elle fait de sa vie ? Qui la lui avait volée ?… Elle se prenait à haïr Olivier, complice innocent — (innocent ! qu’importe, si le mal est le même !) — complice de la loi aveugle qui l’écrasait. Elle se le reprochait après, car elle était bonne ; mais elle souffrait trop ; et cet être lié contre elle, qui étouffait sa vie, bien qu’il souffrît aussi, elle ne pouvait s’empêcher de le faire souffrir davantage, afin de se venger. Ensuite, elle était plus accablée, elle se détestait ; et elle sentait que si elle ne trouvait pas un moyen de se sauver, elle ferait plus de mal encore. Ce moyen, elle le cherchait, à tâtons, autour d’elle ; elle se raccrochait à tout, comme quelqu’un qui se noie ; elle essayait de s’intéresser à quelque chose, quelque œuvre, quelque être, qui fût en quelque sorte sa chose, son œuvre et son être. Elle tâchait de reprendre un travail intellectuel, elle apprenait des langues étrangères, elle commençait un article, une nouvelle, elle se mettait à peindre, à composer… En vain : elle se décourageait, dès le premier jour. C’était trop difficile. Et puis, « des livres, des œuvres d’art ! Qu’est-ce que cela ? Je ne sais pas si je les aime, je ne sais pas si cela existe… » — Certains jours, elle causait avec animation, elle riait avec Olivier, elle semblait se passionner pour ce qu’ils disaient, pour ce qu’il faisait, elle cherchait à s’étourdir… En vain : brusquement, l’agitation tombait, le cœur se glaçait, elle se cachait, sans larmes, sans souffle, atterrée. — Elle avait réussi en partie son œuvre avec Olivier. Il devenait sceptique, il se mondanisait. Elle ne lui en savait aucun gré ; elle le trouvait faible comme elle. Presque tous les soirs, ils sortaient ; elle promenait à travers les salons parisiens son ennui angoissé, que nul ne devinait sous l’ironie de son sourire toujours armé. Elle cherchait qui l’aimât et la soutînt au-dessus du gouffre… En vain, en vain, en vain. À son appel désespéré, rien ne répondait que le silence.

Elle n’aimait point Christophe ; elle ne pouvait souffrir ses manières rudes, sa franchise blessante, surtout son indifférence. Elle ne l’aimait point ; mais elle avait le sentiment que lui, du moins, il était fort, — un roc au-dessus de la mort. Et elle voulait s’agripper à ce roc, à ce nageur dont la tête dominait les flots, ou le noyer avec elle…

Et puis, ce n’était plus assez d’avoir séparé son mari de ses amis : il fallait les lui prendre. Les femmes les plus honnêtes ont parfois un instinct qui les pousse à tenter jusqu’où va leur pouvoir, et à aller au delà. Dans cet abus de pouvoir, leur faiblesse se prouve sa force. Et quand la femme est égoïste et vaine, elle trouve un plaisir mauvais à voler au mari l’amitié de ses amis. La tâche est bien aisée : il suffit de quelques œillades. Il n’est guère d’homme, honnête ou non, qui n’ait la faiblesse de mordre à l’hameçon. Si ami que soit l’ami et si loyal, il pourra bien éviter l’action, mais en pensée il trompera presque toujours l’ami. Et si l’autre homme s’en aperçoit, c’est fini de leur amitié : ils ne se voient plus avec les mêmes yeux. — La femme qui joue à ce jeu dangereux, en reste là, le plus souvent, elle n’en demande pas plus : elle les tient tous les deux, désunis, à sa merci.

Christophe remarquait les gentillesses de Jacqueline ; elles ne le surprenaient point. Quand il avait de l’affection pour quelqu’un, il avait une tendance naïve à trouver naturel d’en être aimé aussi sans arrière-pensée. Il répondait joyeusement aux avances de la jeune femme ; il la trouvait charmante ; il s’amusait de tout son cœur, avec elle ; et il la jugeait si favorablement qu’il n’était pas loin de croire qu’Olivier était bien maladroit s’il ne réussissait pas à être heureux et à la rendre heureuse.

Il les accompagna dans une tournée de quelques jours qu’ils firent en automobile ; et il fut leur hôte dans une maison de campagne que les Langeais avaient en Bourgogne, — une vieille maison de famille, que l’on gardait à cause de ses souvenirs, mais où l’on n’allait guère. Elle était isolée au milieu des vignes et des bois ; l’intérieur était délabré, les fenêtres mal jointes ; on y respirait une odeur de moisi, de fruits mûrs, d’ombre fraîche et d’arbres à résine chauffés par le soleil. À vivre avec Jacqueline, côte à côte, pendant une suite de jours, Christophe se laissait peu à peu envahir par un sentiment insinuant et doux, qui ne l’inquiétait point ; il éprouvait une jouissance innocente, mais nullement immatérielle, à la voir, à l’entendre, à frôler ce joli corps, et à boire le souffle de sa bouche. Olivier, un peu soucieux, se taisait. Il ne soupçonnait point ; mais une inquiétude vague l’oppressait, qu’il eût rougi de s’avouer ; pour s’en punir, il les laissait seuls ensemble, souvent. Jacqueline lisait en lui, et elle était touchée ; elle avait envie de lui dire :

— Va, ne t’afflige pas, m’ami. C’est encore toi que j’aime le mieux.

Mais elle ne le disait point ; et ils se laissaient aller tous trois à l’aventure : Christophe ne se doutant de rien, Jacqueline ne sachant pas ce qu’elle voulait au juste, et s’en remettant au hasard de le lui faire savoir, Olivier seul, prévoyant, pressentant, mais par pudeur d’amour-propre et d’amour, ne voulant pas y penser. Lorsque la volonté se tait, l’instinct parle ; en l’absence de l’âme, le corps va son chemin.

Un soir, après dîner, la nuit leur sembla si belle, — nuit sans lune, étoilée, — qu’ils voulurent se promener dans le jardin. Olivier et Christophe sortirent de la maison. Jacqueline monta dans sa chambre, pour prendre un châle. Elle ne redescendait point. Christophe, pestant contre les éternelles lenteurs des femmes, rentra pour la chercher. — (Depuis quelque temps, sans qu’il y prît garde, c’était lui qui jouait le mari.) — Il l’entendit qui venait. La pièce où il était, avait ses volets clos ; et l’on ne voyait rien.

— Allons ! arrivez donc, Madame-qui-n’en-finit-jamais, cria gaiement Christophe. Vous allez user les miroirs, à force de vous y regarder.

Elle ne répondit pas. Elle s’était arrêtée. Christophe avait l’impression qu’elle était dans la chambre ; mais elle ne bougeait point.

— Où êtes-vous ? dit-il.

Elle ne répondit pas. Christophe se tut aussi : il allait en tâtonnant dans l’ombre ; et un trouble le prit. Il s’arrêta, le cœur battant. Il entendit tout près le souffle léger de Jacqueline. Il fit encore un pas et s’arrêta de nouveau. Elle était près de lui, il le savait, mais il ne pouvait plus avancer. Quelques secondes de silence. Brusquement, deux mains qui saisissent les siennes et l’attirent, une bouche sur sa bouche. Il l’étreignit. Sans un mot, immobiles. — Leurs bouches se déprirent, s’arrachèrent l’une à l’autre. Jacqueline sortit de la chambre. Christophe, frémissant, la suivit. Ses jambes tremblaient. Il resta un instant appuyé au mur, attendant que le battement de son sang s’apaisât. Enfin, il les rejoignit. Jacqueline causait tranquillement avec Olivier. Ils marchaient, de quelques pas en avant. Christophe les suivait, écrasé. Olivier s’arrêta pour l’attendre. Christophe s’arrêta aussi. Olivier l’appela amicalement. Christophe ne répondit pas. Olivier, connaissant l’humeur de son ami et les silences capricieux où il se verrouillait parfois à triple tour, n’insista point et continua sa marche avec Jacqueline. Et Christophe, machinalement, continuait de les suivre, à dix pas, comme un chien. Quand ils s’arrêtaient, il s’arrêtait. Quand ils marchaient, il marchait. Ainsi, ils firent le tour du jardin, et rentrèrent. Christophe remonta dans sa chambre, et s’enferma. Il n’alluma point. Il ne se coucha point. Il ne pensait point. Vers le milieu de la nuit, le sommeil le prit, assis, les bras, la tête appuyés sur la table. Il s’éveilla, une heure après. Il alluma sa bougie, rassembla fiévreusement ses papiers, ses effets, fit sa valise, puis se jeta sur son lit, et dormit jusqu’à l’aube. Alors il descendit avec son bagage, et partit. On l’attendit, toute la matinée. On le chercha, tout le jour. Jacqueline, cachant sous l’indifférence un frémissement de colère, affecta avec une ironie insultante de compter son argenterie. Le lendemain soir seulement, Olivier reçut une lettre de Christophe :


« Mon bon vieux, ne m’en veux pas d’être parti comme un fou. Fou, je le suis, tu le sais. Qu’y faire ? Je suis ce que je suis. Merci de ton affectueuse hospitalité. C’était bien bon. Mais vois-tu, je ne suis pas fait pour la vie avec les autres. Pour la vie même, je ne sais pas trop si je suis fait. Je suis fait pour rester dans mon coin, et aimer les gens — de loin : c’est plus prudent. Quand je les vois de trop près, je deviens misanthrope. Et c’est ce que je ne veux pas être. Je veux aimer les hommes, je veux vous aimer tous. Oh ! comme je voudrais vous faire du bien à tous ! Si je pouvais faire que vous fussiez — que tu fusses heureux ! Avec quelle joie je donnerais en échange tout le bonheur que je puis avoir !… Mais cela m’est interdit. On ne peut que montrer le chemin aux autres. On ne peut pas faire leur chemin, à leur place. Chacun doit se sauver soi-même. Sauve-toi ! Sauvez-vous ! Je t’aime bien.

Christophe.

« Mes respects à madame Jeannin. »


« Madame Jeannin » lut la lettre, les lèvres serrées, avec un sourire de mépris, et dit sèchement :

— Eh bien, suis son conseil. Sauve-toi.

Mais au moment où Olivier tendait la main pour reprendre la lettre, Jacqueline froissa le papier, le jeta par terre ; et deux grosses larmes jaillirent de ses yeux. Olivier lui saisit la main :

— Qu’as-tu ? demandait-il, ému.

— Laisse-moi ! cria-t-elle, avec colère.

Elle sortit. Sur le seuil de la porte, elle cria :

— Égoïstes !


Christophe avait fini par se faire des ennemis de ses protecteurs du Grand Journal, Cela était facile à prévoir. Christophe avait reçu du ciel cette vertu célébrée par Gœthe ; « la non-reconnaissance ».


« La répugnance à se montrer reconnaissant, écrivait Gœthe ironiquement, est rare et ne se manifeste que chez des hommes remarquables, qui, sortis des classes les plus pauvres, ont été à chaque pas forcés d’accepter des secours presque toujours empoisonnés par la grossièreté du bienfaiteur… »


Christophe ne pensait pas qu’il fût obligé de s’avilir, pour un service rendu, ni — ce qui était le même pour lui — d’abdiquer sa liberté. Il ne prêtait pas ses bienfaits à tant pour cent, il les donnait. Ses bienfaiteurs l’entendaient un peu différemment. Ils furent choqués dans le sentiment moral très élevé qu’ils avaient des devoirs de leurs débiteurs, que Christophe refusât d’écrire la musique d’un hymne stupide, pour une fête-réclame organisée par le journal. Ils lui firent sentir l’inconvenance de sa conduite. Christophe les envoya promener. Il acheva de les exaspérer, par le démenti brutal qu’il infligea, peu après, à des assertions que le journal lui avait prêtées.

Alors, commença une campagne contre lui, On usa de toutes armes. On ressortit une fois de plus de l’arsenal aux chicanes la vieille machine de guerre, qui a servi tour à tour à tous les impuissants contre tous les créateurs, et qui n’a jamais tué personne, mais dont l’effet est immanquable sur les imbéciles : on l’inculpa de plagiat. On alla découper dans son œuvre et dans celle de collègues obscurs des passages artificieusement choisis et maquillés ; et l’on prouva qu’il avait volé ses inspirations à d’autres. On l’accusa d’avoir voulu étouffer de jeunes artistes. Encore s’il n’avait eu affaire qu’à ceux dont le métier est d’aboyer, à tels de ces critiques, ces nabots qui grimpent sur les épaules d’un grand homme, et qui crient :

— Je suis plus grand que toi !

Mais non, les hommes de talent s’attaquent entre eux : chacun cherche à se rendre insupportable à ses confrères ; et pourtant, comme dit l’autre, le monde est assez vaste pour que chacun puisse travailler en paix ; et chacun a déjà dans son propre talent un ennemi qui l’inquiète assez.

Il se trouva en Allemagne des artistes jaloux, pour fournir des armes à ses ennemis, au besoin pour en inventer. Il s’en trouva en France. Les nationalistes de la presse musicale — dont plusieurs étaient des étrangers — lui jetèrent sa race à la tête comme une insulte. Le succès de Christophe avait beaucoup grandi ; et, la mode s’en mêlant, on concevait qu’il irritât, par ses exagérations, même des gens sans parti pris, — à plus forte raison, les autres. Christophe avait maintenant, dans le public des concerts, parmi les gens du monde et les écrivains des jeunes revues, d’enthousiastes partisans qui, quoi qu’il fît, s’extasiaient et déclaraient volontiers que la musique n’existait pas avant lui. Certains expliquaient ses œuvres, et y trouvaient des intentions philosophiques, dont il était ébahi. D’autres y voyaient une révolution musicale, l’assaut donné aux traditions, que Christophe respectait plus que quiconque. Il n’eût servi de rien qu’il protestât. Ils lui eussent démontré qu’il ne savait ce qu’il avait écrit. Ils s’admiraient eux-mêmes, en l’admirant. Aussi, la campagne contre Christophe rencontra-t-elle de vives sympathies parmi ses confrères, qu’exaspérait ce « battage », dont il était innocent. Ils n’avaient pas besoin de ces raisons pour n’aimer pas sa musique : la plupart éprouvaient, à son égard, l’irritation naturelle de celui qui n’a point d’idées et les exprime sans peine, selon les formules apprises, contre celui qui est plein d’idées et s’en sert avec quelque gaucherie, selon le désordre apparent de sa fantaisie créatrice. Que de fois le reproche de ne pas savoir écrire lui avait été lancé par des scribes, pour qui le style consistait en des recettes de cénacle ou d’école, des moules de cuisine, où la pensée était jetée ! Les meilleurs amis de Christophe, qui ne cherchaient pas à le comprendre, et qui seuls le comprenaient parce qu’ils l’aimaient, simplement, pour le bien qu’il leur faisait, était des auditeurs obscurs qui n’avaient pas voix au chapitre. Le seul qui eût pu vigoureusement répondre, au nom de Christophe, — Olivier, était alors séparé de lui et semblait l’oublier. Christophe était donc livré à des adversaires et à des admirateurs qui rivalisaient à qui lui ferait le plus de mal. Dégoûté, il ne répondait point. Quand il lisait les arrêts que prononçait sur lui, du haut d’un grand journal, tel de ces critiques présomptueux qui régentent l’art, avec l’insolence que donnent l’ignorance et l’impunité, il haussait les épaules, en disant :

— Juge-moi. Moi, je te juge. Rendez-vous dans cent ans !

Mais en attendant, les médisances allaient leur train ; et le public, suivant l’habitude, accueillait bouche bée les accusations les plus niaises et les plus ignominieuses.

Comme s’il ne trouvait point que la situation fût assez difficile, Christophe choisit ce moment pour se brouiller avec son éditeur. Il n’avait pourtant pas à se plaindre de Hecht, qui lui publiait régulièrement ses nouvelles œuvres, et qui était honnête en affaires. Il est vrai que cette honnêteté ne l’empêchait point de conclure des traités désavantageux pour Christophe ; mais, ces traités, il les tenait. Il ne les tenait que trop bien. Un jour, Christophe eut la surprise de voir un septuor de lui arrangé en quatuor, et une suite de pièces pour piano à deux mains gauchement transcrites à quatre mains, sans qu’on l’eût avisé. Il courut chez Hecht, et lui mettant sous le nez les pièces du délit, il dit :

— Connaissez-vous cela ?

— Sans doute, dit Hecht.

— Et vous avez osé… vous avez osé tripatouiller mes œuvres, sans me demander la permission !…

— Quelle permission ? dit Hecht avec calme. Vos œuvres sont à moi.

— À moi aussi, je suppose !

— Non, fit Hecht doucement.

Christophe bondit.

— Mes œuvres ne sont pas à moi ?

— Elles ne sont plus à vous. Vous me les avez vendues.

— Vous vous moquez de moi ! Je vous ai vendu le papier. Faites-en de l’argent, si vous voulez. Mais ce qui est écrit dessus, c’est mon sang, c’est à moi.

— Vous m’avez tout vendu. En échange de l’œuvre que voici, je vous ai alloué une somme de trois cents francs, payable jusqu’à due concurrence, à raison de trente centimes par exemplaire vendu de l’édition originale. Moyennant quoi, vous m’avez cédé, sans aucune restriction ni réserve, tous vos droits sur votre œuvre.

— Même celui de la détruire ?

Hecht haussa les épaules, sonna, et dit à un employé :

— Apportez-moi le dossier de M. Krafft.

Il lut posément à Christophe le texte du traité, que Christophe avait signé sans le lire, — duquel il résultait, selon la règle ordinaire des traités que souscrivaient alors, en ces temps très anciens, les éditeurs de musique, — « que M. Hecht était subrogé dans tous les droits, moyens et actions de l’auteur, et avait, à l’exclusion de tout autre, le droit d’éditer, publier, graver, imprimer, traduire, louer, vendre à son profit, sous telle forme qu’il lui plaisait, faire exécuter dans les concerts, cafés-concerts, bals, théâtres, etc., l’œuvre dite, publier tout arrangement de l’œuvre pour quelque instrument et même avec paroles, ainsi que d’en changer le titre… etc., etc. ».

— Vous voyez, lui dit-il, que je suis fort modéré.

— Évidemment, dit Christophe, je dois vous remercier. Vous auriez pu faire de mon septuor une chanson de café-concert.

Il se tut, consterné, la tête entre les mains.

— J’ai vendu mon âme, répétait-il.

— Soyez sûr, dit Hecht ironiquement, que je n’en abuserai pas.

— Et dire, fit Christophe, que votre République autorise ces trafics ! Vous dites que l’homme est libre. Et vous vendez la pensée à l’encan.

— Vous avez touché le prix, dit Hecht.

— Trente deniers, oui, fit Christophe. Reprenez-les.

Il fouillait dans ses poches pour rendre à Hecht les trois cents francs. Mais il ne les avait pas. Hecht sourit légèrement, avec un peu de dédain. Ce sourire enragea Christophe.

— Je veux mes œuvres, dit-il, je vous les rachète.

— Vous n’en avez aucun droit, dit Hecht. Mais comme je ne tiens nullement à retenir les gens, de force, je consens à vous les rendre, — si vous êtes en mesure de me rembourser des indemnités dues.

— Je le serai, dit Christophe, dussé-je me vendre moi-même.

Il accepta, sans discuter, les conditions que Hecht lui soumit, quinze jours plus tard. Par une folie insigne, il rachetait les éditions de ses œuvres, à des prix cinq fois supérieurs à ce que ses œuvres lui avaient rapporté, quoique nullement exagérés : car ils étaient scrupuleusement calculés d’après les bénéfices réels que les œuvres rapportaient à Hecht. Christophe était incapable de payer ; et Hecht y comptait bien. Hecht ne tenait pas à accabler Christophe, qu’il estimait comme artiste et comme homme, plus qu’aucun autre des jeunes musiciens ; mais il voulait lui donner une leçon : car il n’admettait point qu’on se révoltât contre ce qui était son droit. Il n’avait pas fait ces règlements, ils étaient ceux du temps : il les trouvait donc équitables. Il était d’ailleurs sincèrement convaincu qu’ils étaient pour le bien de l’auteur, comme de l’éditeur, qui sait mieux que l’auteur les moyens de répandre l’œuvre, et ne s’arrête point comme lui à des scrupules d’ordre sentimental, respectables, mais contraires à son véritable intérêt. Il était décidé à faire réussir Christophe ; mais c’était à sa façon, et à condition que Christophe lui fût livré, pieds et poings liés. Il voulut lui faire sentir qu’on ne pouvait se dégager si facilement de ses services. Ils firent un marché conditionnel : si, dans un délai de six mois, Christophe ne réussissait pas à s’acquitter, les œuvres restaient en toute propriété à Hecht. Il était facile à prévoir que Christophe ne pouvait réunir le quart de la somme demandée.

Il s’entêta pourtant, donnant congé de son appartement plein de souvenirs pour lui, afin d’en prendre un autre moins coûteux, — vendant divers objets, dont aucun, à sa grande surprise, n’avait de valeur, — s’endettant, recourant à l’obligeance de Mooch, malheureusement fort dépourvu alors et malade, cloué chez lui par des rhumatismes, — cherchant un autre éditeur, et partout se heurtant à des conditions aussi léonines que celles de Hecht, ou même à des refus.

C’était le temps où les attaques contre lui étaient le plus vives dans la presse musicale. Un des principaux journaux parisiens était particulièrement acharné ; quelqu’un de ses rédacteurs, qui ne signait point de son nom, l’avait pris comme tête de Turc : il ne se passait pas de semaine qu’il ne parût dans les Échos quelque note perfide pour le rendre ridicule. Le critique musical achevait l’œuvre de son confrère masqué : le moindre prétexte lui était bon pour exprimer en passant son animosité. Ce n’étaient encore que les premières escarmouches : il promettait d’y revenir à loisir, et de procéder sous peu à une exécution en règle. Ils ne se pressaient point, sachant qu’aucune accusation précise ne vaut pour le public une suite d’insinuations obstinément répétées. Ils jouaient avec Christophe, comme le chat avec la souris. Christophe, à qui les articles étaient envoyés, les méprisait, mais ne laissait pas d’en souffrir. Cependant, il se taisait ; et, au lieu de répondre — (l’aurait-il pu d’ailleurs, même s’il l’avait voulu ?) — il s’obstinait dans sa lutte d’amour-propre inutile et disproportionnée avec son éditeur Il y perdait son temps, ses forces, son argent, et ses seules armes, puisque de gaieté de cœur, il prétendait renoncer à la publicité que Hecht faisait à sa musique.


Brusquement, tout changea. L’article annoncé dans le journal ne parut point. Les insinuations se turent. La campagne s’arrêta net. Bien plus : deux ou trois semaines après, le critique du journal publiait, d’une façon incidente, quelques lignes élogieuses, qui semblaient attester que la paix était faite. Un grand éditeur de Leipzig écrivit à Christophe pour lui offrir de publier ses œuvres ; et le traité fut conclu à des conditions avantageuses. Une lettre flatteuse, qui portait le cachet de l’ambassade d’Autriche, exprima à Christophe le désir qu’on avait d’introduire certaines de ses œuvres sur les programmes des soirées de gala, données à l’ambassade. Philomèle, que patronnait Christophe, fut priée de se faire entendre à une de ces soirées ; et aussitôt après, elle fut partout demandée dans les salons aristocratiques de la colonie allemande et italienne de Paris. Christophe lui-même, qui ne put se dispenser de venir à un des concerts, trouva le meilleur accueil auprès de l’ambassadeur. Cependant, quelques mots d’entretien lui montrèrent que son hôte, assez peu musicien, ne connaissait rien de ses œuvres. D’où venait donc cet intérêt subit ? Une main invisible semblait veiller sur lui, écarter les obstacles, lui aplanir la route. Christophe s’informa. L’ambassadeur fit allusion à deux amis de Christophe, le comte et la comtesse Berény, qui avaient une grande affection pour lui. Christophe ignorait jusqu’à leur nom ; et le soir qu’il vint à l’ambassade, il n’eut pas l’occasion de leur être présenté. Il n’insista pas pour les connaître. Il traversait une période de dégoût des hommes, où il faisait aussi peu fond sur ses amis que sur ses ennemis : amis et ennemis étaient également incertains ; un souffle les changeait ; il fallait apprendre à s’en passer, et dire, comme ce vieux homme du xviie siècle :

« Dieu m’a donné des amis ; il me les a ôtés. Ils m’ont laissé. Je les laisse, et n’en fais point mention. »

Depuis qu’il avait quitté la maison d’Olivier, Olivier ne lui avait plus donné signe de vie ; tout semblait fini entre eux. Christophe ne tenait pas à faire des amitiés nouvelles. Il se représentait le comte et la comtesse Berény, à l’image de tant de snobs qui se disaient ses amis ; et il ne fit rien pour les rencontrer. Il les eût plutôt fuis.

C’était Paris tout entier qu’il eût voulu fuir. Il avait un besoin de se réfugier, pour quelques semaines, dans une solitude amie. S’il avait pu se retremper, quelques jours, seulement quelques jours, dans son pays natal ! Peu à peu, cette pensée devenait un désir maladif. Il voulait revoir son fleuve, son ciel, la terre de ses morts. Il fallait qu’il les revît. Il ne le pouvait point, sans risquer sa liberté : il était toujours sous le coup de l’arrêt lancé contre lui, lors de sa fuite d’Allemagne. Mais il se sentait prêt à toutes les folies pour rentrer, ne fût-ce qu’un seul jour.

Par bonheur, il en parla à un de ses nouveaux protecteurs. Comme un jeune attaché à l’ambassade d’Allemagne, rencontré à la soirée où l’on donnait ses œuvres, lui disait que son pays était fier d’un musicien tel que lui, Christophe répondit amèrement :

— Il est si fier de moi qu’il me laissera mourir à sa porte, sans m’ouvrir.

Le jeune diplomate se fit expliquer la situation ; et, quelques jours après, il revint voir Christophe, et lui dit :

— On s’intéresse à vous en haut lieu. Un très grand personnage, qui a seul pouvoir pour suspendre les effets du jugement qui pèse sur vous, a été mis au courant de votre situation ; et il daigne en être touché. Je ne sais pas comment votre musique a pu lui plaire : car — (entre nous) — il n’a pas le goût fort bon ; mais il est intelligent, et il a le cœur généreux. Sans qu’il soit possible de lever, pour le moment, l’arrêt rendu contre vous, on consent à fermer les yeux, si vous voulez passer quarante-huit heures dans votre ville, pour revoir les vôtres. Voici un passeport. Vous le ferez viser, à l’arrivée et au départ. Soyez prudent, et n’attirez pas l’attention sur vous.


Christophe revit encore une fois sa terre. Il passa les deux jours qui lui étaient accordés, ne s’entretenant qu’avec elle et avec ceux qui étaient en elle. Il vit la tombe de sa mère. L’herbe y poussait ; mais des fleurs y avaient été déposées récemment. Côte à côte dormaient le père et le grand-père. Il s’assit à leurs pieds. La tombe était adossée au mur d’enceinte. Un châtaignier qui poussait de l’autre côté, dans le chemin creux, l’ombrageait. Par-dessus le mur bas, on voyait les moissons dorées, où le vent tiède faisait passer des ondulations molles ; le soleil régnait sur la terre assoupie ; on entendait le cri des cailles dans les blés, et sur les tombes la douce houle des cyprès. Christophe était seul et rêvait. Son cœur était calme. Assis, les mains jointes autour du genou, et le dos appuyé au mur, il regardait le ciel. Ses yeux se fermèrent, un moment. Comme tout était simple ! Il se sentait chez lui, parmi les siens. Il se tenait auprès d’eux, comme la main dans la main. Les heures s’écoulaient. Vers le soir, des pas firent crier le sable des allées. Le gardien passa, regarda Christophe assis. Christophe lui demanda qui avait mis les fleurs. L’homme répondit que la fermière de Buir passait, une ou deux fois par an.

— Lorchen ? dit Christophe.

Ils causèrent.

— Vous êtes le fils ? dit l’homme.

— Elle en avait trois, dit Christophe.

— Je parle de celui de Hambourg. Les autres ont mal tourné.

Christophe, la tête un peu renversée en arrière, immobile, se taisait. Le soleil descendait.

— Je vais fermer, dit le gardien.

Christophe se leva, et fit lentement avec lui le tour du cimetière. Le gardien faisait les honneurs de chez lui. Christophe s’arrêtait pour lire les noms inscrits. Que de gens de sa connaissance il retrouvait là réunis ! Le vieux Euler, — son gendre, — plus loin, des camarades d’enfance, de petites filles avec qui il avait joué, — et là, un nom qui lui remua le cœur : Ada… Paix sur tous…

Les flammes du couchant ceinturaient le tranquille horizon. Christophe sortit. Il se promena longtemps encore dans les champs. Les étoiles s’allumaient…

Le lendemain, il revint et, de nouveau, passa l’après-midi à sa place de la veille. Mais le beau calme silencieux de la veille s’était animé. Son cœur chantait un hymne insouciant et heureux. Assis sur la margelle de la tombe, il écrivit sur ses genoux, au crayon, dans un carnet de notes, le chant qu’il entendait. Le jour ainsi passa. Il lui semblait qu’il travaillait dans sa petite chambre d’autrefois, et que la maman était là, de l’autre côté de la cloison. Quand il eut fini et qu’il fallut partir, — il était déjà à quelques pas de la tombe, — il se ravisa, il revint, et enfouit le carnet dans l’herbe, sous le lierre. Quelques gouttes de pluie commençaient à tomber. Christophe pensa :

— Il sera vite effacé. Tant mieux !… Pour toi seule. Pour nul autre.

Il revit aussi le fleuve, les rues familières, où tant de choses étaient changées. Aux portes de la ville, sur les promenades des anciens bastions, un petit bois d’acacias qu’il avait vu planter avait conquis la place, étouffait les vieux arbres. En longeant le mur qui bordait le jardin des De Kerich, il reconnut la borne sur laquelle il grimpait, lorsqu’il était gamin, pour regarder dans le parc ; et il fut étonné de voir comme la rue, le mur, le jardin étaient devenus petits. Devant la grille d’entrée, il s’arrêta un moment. Il continuait son chemin, quand une voiture passa. Machinalement, il leva les yeux ; et ses yeux rencontrèrent ceux d’une jeune dame, fraîche, grasse, réjouie, qui l’examinait curieusement. Elle fit une exclamation de surprise. À son geste, la voiture s’arrêta. Elle dit :

— Monsieur Krafft !

Il s’arrêta.

Elle dit en riant :

— Minna…

Il courut à elle, presque aussi troublé qu’au jour de la première rencontre[1]. Elle était avec un monsieur, grand, gros, chauve, avec des moustaches relevées d’un air vainqueur, qu’elle présenta : « Herr Reichsgerichtsrat von Brombach », — son mari. Elle voulut que Christophe entrât à la maison. Il cherchait à s’excuser. Mais Minna s’exclamait :

— « Non, non, il devait venir, venir dîner. »

Elle parlait très fort et très vite, et, sans attendre les questions, racontait déjà sa vie. Christophe, abasourdi par sa volubilité et par son bruit, n’entendait qu’à moitié, et il la regardait. C’était là sa petite Minna. Elle était florissante, robuste, rembourrée de toutes parts, une jolie peau, un teint de rose, mais les traits élargis, le nez particulièrement solide et bien nourri. Les gestes, les manières, les gentillesses étaient restées les mêmes ; mais le volume avait changé.

Cependant, elle ne cessait de parler : elle racontait à Christophe les histoires de son passé, ses histoires intimes, la façon dont elle avait aimé son mari et dont son mari l’avait aimée. Christophe était gêné. Elle avait un optimisme sans critique, qui lui faisait trouver parfait et supérieur aux autres, — (du moins quand elle était en présence des autres), — sa ville, sa maison, sa famille, son mari, sa cuisine, ses quatre enfants, et elle-même. Elle disait de son mari, et devant lui, qu’il était « l’homme le plus grandiose qu’elle eût jamais vu », qu’il y avait en lui « une force surhumaine ». « L’homme le plus grandiose » tapotait en riant les joues de Minna, et déclarait à Christophe qu’elle « était une femme hautement éminente ». Il semblait que monsieur le Reichsgerichtsrat fût au courant de la situation de Christophe, et qu’il ne sût au juste s’il devait le traiter avec égards ou sans égards, vu sa condamnation d’une part, et, de l’autre, vu l’auguste protection qui le couvrait : il prit le parti de mélanger les deux manières. Pour Minna, elle parlait toujours. Quand elle eut abondamment parlé d’elle à Christophe, elle parla de lui ; elle le harcela de questions aussi intimes que l’avaient été les réponses aux questions supposées, qu’il ne lui avait point faites. Elle était ravie de revoir Christophe ; elle ne connaissait rien de sa musique ; mais elle savait qu’il était connu ; elle était flattée qu’il l’eût aimée, — (et qu’elle l’eût refusé). — Elle le lui rappela, en plaisantant, sans beaucoup de délicatesse. Elle lui demanda un autographe pour son album. Elle l’interrogea avec insistance sur Paris. Elle témoignait pour cette ville autant de curiosité que de mépris. Elle prétendait la connaître, ayant vu les Folies-Bergère, l’Opéra, Montmartre et Saint-Cloud. D’après elle, les Parisiennes étaient toutes des cocottes, de mauvaises mères, qui avaient le moins possible d’enfants et ne s’en occupaient point, les laissant au logis pour aller au théâtre ou dans les lieux de plaisir. Elle n’admettait point qu’on la contredît. Au cours de la soirée, elle voulut que Christophe jouât un morceau de piano. Elle le trouva charmant. Mais au fond, elle admirait autant le jeu de son mari, qu’elle jugeait supérieur en tout, comme elle était elle-même.

Christophe avait eu le plaisir de revoir à la maison la mère de Minna, Mme de Kerich. Il avait conservé pour elle une secrète tendresse, parce qu’elle avait été bonne pour lui. Elle n’avait rien perdu de sa bonté, et elle était plus naturelle que Minna ; mais elle témoignait toujours à Christophe cette petite ironie affectueuse qui l’irritait autrefois. Elle en était restée au même point où il l’avait laissée ; elle aimait les mêmes choses ; et il ne lui semblait pas admissible qu’on put faire mieux, ni autrement ; elle opposait le Jean-Christophe d’autrefois au Jean-Christophe d’aujourd’hui ; et elle préférait le premier.

Autour d’elle, personne n’avait changé d’esprit, que Christophe. L’immobilité de la petite ville, son étroitesse d’horizon, lui étaient pénibles. Ses hôtes passèrent une partie de la soirée à l’entretenir de commérages sur le compte de gens qu’il ne connaissait pas. Ils étaient à l’affût des ridicules de leurs voisins, et ils décrétaient ridicule tout ce qui différait d’eux et de leurs façons. Cette curiosité malveillante, perpétuellement occupée de riens, finissait par causer à Christophe un malaise insupportable. Il essaya de parler de sa vie à l’étranger. Mais tout de suite, il sentit son impossibilité à leur faire sentir cette civilisation française, dont il avait souffert, et qui lui devenait chère, en ce moment qu’il la représentait dans son propre pays, — ce libre esprit latin, dont la première loi est l’intelligence : comprendre le plus possible de la vie et de la pensée, au risque de faire bon marché des règles morales. Il retrouvait chez ses hôtes, et surtout chez Minna, cet esprit orgueilleux, auquel il s’était heurté autrefois, mais dont il avait perdu le souvenir, — orgueilleux par faiblesse autant que par vertu, — cette honnêteté sans charité, fière de sa vertu, et méprisante des défaillances qu’elle ne pouvait pas connaître, le culte du comme-il-faut, le dédain scandalisé des supériorités « irrégulières ». Minna avait une assurance tranquille et sentencieuse d’avoir toujours raison. Aucune nuance dans sa façon de juger les autres. Au reste, elle ne se souciait pas de les comprendre, elle n’était occupée que d’elle-même. Son égoïsme se badigeonnait d’une vague teinture métaphysique. Il était constamment question de son « moi », du développement de son « moi ». Elle était peut-être une bonne femme, et capable d’aimer. Mais elle s’aimait trop. Surtout, elle se respectait trop. Elle avait l’air de dire perpétuellement le Pater et l’Ave devant son « moi ». On avait le sentiment qu’elle eût cessé totalement d’aimer, et pour toujours, l’homme qu’elle eût aimé le mieux, s’il eût manqué un seul instant — (l’aurait-il regretté mille fois, par la suite), — au respect dû envers la dignité de son « moi »… Au diable le « moi » ! Pense donc un peu au « toi » !…

Cependant, Christophe ne la voyait pas avec des yeux sévères. Lui qui était si irritable à l’ordinaire, il l’écoutait parler avec une patience archangélique. Il se défendait de la juger. Il l’entourait, comme d’une auréole, du religieux souvenir de son amour d’enfance ; et il s’obstinait à rechercher en elle l’image de la petite Minna. Il n’était pas impossible de la retrouver dans certains de ses gestes ; le timbre de sa voix avait certaines sonorités qui réveillaient des échos émouvants. Il s’absorbait en eux, se taisant, n’écoutant pas les paroles qu’elle disait, ayant l’air d’écouter, ne cessant de lui témoigner un respect attendri. Mais il avait du mal à concentrer son esprit : elle faisait trop de bruit, elle l’empêchait d’entendre Minna. À la fin, il se leva, un peu las :

— Pauvre petite Minna ! Ils voudraient me faire croire que tu es là, dans cette belle grosse personne, qui crie fort et qui m’ennuie. Mais je sais bien que non. Allons-nous-en, Minna. Qu’avons-nous à faire de ces gens ?

Il s’en alla, leur laissant croire qu’il reviendrait le lendemain. S’il avait dit qu’il repartait, le soir, ils ne l’eussent point lâché jusqu’à l’heure du train. Dès les premiers pas dans la nuit, il retrouva l’impression de bien-être qu’il avait, avant d’avoir rencontré la voiture. Le souvenir de la soirée importune s’effaça, comme d’un coup d’éponge : il n’en resta plus rien ; la voix du Rhin noya tout. Il allait sur le bord, du côté de la maison où il était né. Il n’eut pas de peine à la reconnaître. Les volets étaient fermés ; tout dormait. Christophe s’arrêta au milieu de la route ; il lui semblait que s’il frappait à la porte, des fantômes connus lui ouvriraient. Il pénétra dans le pré, autour de la maison, près du fleuve, à l’endroit où il allait causer jadis avec Gottfried, le soir. Il s’assit. Et les jours passés revécurent. Et la chère petite fille qui avait bu avec lui le rêve du premier amour était ressuscitée. Ils revivaient ensemble la jeune tendresse, et ses douces larmes et ses espoirs infinis. Et il se dit, avec un sourire de bonhomie :

— La vie ne m’a rien appris. J’ai beau savoir… j’ai beau savoir… J’ai toujours les mêmes illusions.

Qu’il est bon d’aimer et de croire intarissablement ! Tout ce que touche l’amour est sauvé de la mort.

— Minna, qui es avec moi, — avec moi, pas avec l’autre, — Minna, qui ne vieilliras jamais !…

La lune, voilée, sortit des nuages, et sur le dos du fleuve fit luire des écailles d’argent. Christophe eut l’impression que le fleuve ne passait pas jadis aussi près du tertre où il était assis. Il s’approcha. Oui, il y avait là naguère, au delà de ce poirier, une langue de sable, une petite pente gazonnée, où il avait joué bien des fois. Le fleuve les avait rongées ; il avançait, léchant les racines du poirier. Christophe eut un serrement de cœur. Il revint vers la gare. De ce côté, un nouveau quartier, — maisons pauvres, chantiers en construction, grandes cheminées d’usines, — commençait à s’élever. Christophe songea au bois d’acacias qu’il avait vu, dans l’après-midi, et il pensa :

— Là aussi, le fleuve ronge…

La vieille ville, endormie dans l’ombre, avec tout ce qu’elle renfermait, vivants et morts, lui fut plus chère encore : car il la sentit menacée…

Hostis habet muros…

Vite, sauvons les nôtres ! La mort guette tout ce que nous aimons. Hâtons-nous de graver le visage qui passe, sur le bronze éternel. Arrachons aux flammes le trésor de la patrie, avant que l’incendie dévore le palais de Priam…

Christophe monta dans le train, qui partit, comme quelqu’un qui fuit devant l’inondation. Mais pareil à ces hommes qui sauvaient du naufrage de leur ville les dieux de la cité, Christophe emportait en lui l’étincelle de vie qui avait jailli de sa terre, et l’âme sacrée du passé.


Jacqueline et Olivier s’étaient rapprochés, pour un temps. Jacqueline avait perdu son père. Cette mort l’avait profondément remuée. En présence du malheur véritable, elle avait senti la misérable niaiserie des autres douleurs ; et la tendresse que lui témoignait Olivier avait ranimé son affection pour lui. Elle se trouvait ramenée, de quelques années en arrière, aux tristes jours qui avaient suivi la mort de la tante Marthe, et qui avaient été suivis des jours bénis d’amour. Elle se disait qu’elle était ingrate envers la vie et qu’il fallait lui savoir gré de ne pas vous prendre le peu qu’elle vous avait donné. Ce peu, dont le prix lui était révélé, elle le serrait jalousement contre elle. Un éloignement momentané de Paris, que le médecin avait prescrit pour la distraire de son deuil, un voyage qu’elle fit avec Olivier, une sorte de pèlerinage aux lieux où ils s’étaient aimés pendant la première année de leur mariage, acheva de l’attendrir. Dans la mélancolie de retrouver, au détour du chemin, la chère figure de l’amour, qu’on croyait disparu, et de la voir passer, et de savoir qu’elle disparaîtrait de nouveau, — pour combien de temps ? pour toujours, peut-être ? — ils l’étreignaient avec une passion désespérée…

— Reste, reste avec nous !

Mais ils savaient bien qu’ils allaient le perdre…

Quand Jacqueline revint à Paris, elle sentait tressaillir dans son corps une petite vie nouvelle, allumée par l’amour. Mais l’amour était déjà passé. Le fardeau qui s’appesantissait en elle ne la rattachait pas à Olivier. Elle n’en éprouvait point la joie qu’elle attendait. Elle s’interrogeait avec inquiétude. Naguère, quand elle se tourmentait, souvent elle avait pensé que la venue d’un petit enfant serait le salut pour elle. Le petit enfant était là, le salut n’était pas venu. Cette plante humaine qui enfonçait ses racines dans sa chair, elle la sentait avec effroi pousser, boire son sang et sa vie. Elle restait des journées, absorbée, écoutant, le regard perdu, tout son être aspiré par l’être inconnu qui avait pris possession d’elle. C’était un bourdonnement vague, doux, endormant, angoissant. Elle se réveillait en sursauts de cette torpeur, — moite de sueur, frissonnante, avec un éclair de révolte. Elle se débattait contre le filet où la nature l’avait prise. Elle voulait vivre, elle voulait être libre, il lui semblait que la nature l’avait dupée. Puis, elle avait honte de ces pensées, elle se trouvait monstrueuse, elle se demandait si elle était donc plus mauvaise, ou autrement faite que les autres femmes. Et peu à peu, elle s’apaisait de nouveau, engourdie comme un arbre dans la sève et le rêve du fruit vivant qui mûrissait dans ses entrailles. Qu’était-il ? Qu’allait-il être ?…

Lorsqu’elle entendit son premier cri à la lumière, lorsqu’elle vit ce petit corps pitoyable et touchant, tout son cœur se fondit. Elle connut, en une minute d’éblouissement, cette glorieuse joie de la maternité, la plus puissante qui soit au monde : avoir créé de sa souffrance un être de sa chair, un homme. Et la grande vague d’amour qui remue l’univers | l’étreignit de la tête aux pieds, la roula, la noya, la souleva jusqu’aux cieux… Ô Dieu, la femme qui crée est ton égale ; et tu ne connais pas une joie pareille à la sienne : car tu n’as pas souffert…

Puis la vague retomba ; et l’âme retoucha le fond.

Olivier, tremblant d’émotion, se penchait sur l’enfant ; et, souriant à Jacqueline, il tâchait de comprendre quel lien de vie mystérieux il y avait entre eux deux et cet être misérable encore à peine humain. Tendrement, avec un peu de dégoût, il effleura de ses lèvres cette petite tête jaune et ridée. Jacqueline le regardait : jalousement, elle le repoussa ; elle saisit l’enfant, et le serra contre son sein, elle le couvrit de baisers. L’enfant cria, elle le rendit ; et, la tête tournée contre le mur, elle pleura. Olivier vint vers elle, l’embrassa, but ses larmes ; elle l’embrassa aussi, et se força à sourire ; puis, elle demanda qu’on la laissât se reposer, avec l’enfant près d’elle… Hélas ! qu’y faire, lorsque l’amour est mort ? L’homme, qui livre à l’intelligence plus de la moitié de soi-même, ne perd jamais un sentiment fort, sans en conserver dans son cerveau une trace, une idée. Il peut ne plus aimer, il ne peut pas oublier qu’il a aimé. Mais la femme qui a aimé, sans raison, tout entière, et qui cesse d’aimer, sans raison, tout entière, qu’y peut-elle ? Vouloir ? Se faire illusion ? Et quand elle est trop faible pour vouloir, trop vraie pour se faire illusion ?…

Jacqueline, accoudée sur son lit, regardait l’enfant avec une tendre pitié. Qu’était-il ? Quel qu’il fût, il n’était pas d’elle tout entier. Il était aussi « l’autre ». Et « l’autre », elle ne l’aimait plus. Pauvre petit ! Cher petit ! Elle s’irritait contre cet être qui voulait la rattacher à un passé mort ; et, se penchant sur lui, elle l’embrassait, elle l’embrassait…


Le grand malheur des femmes d’aujourd’hui, c’est qu’elles sont trop libres, et pas assez. Plus libres, elles chercheraient des liens, elles y trouveraient un charme et une sécurité. Moins libres, elles se résigneraient à des liens qu’elles sauraient ne pouvoir briser ; et elles souffriraient moins. Mais le pire est d’avoir des liens qui ne vous lient pas, et des devoirs dont on peut s’affranchir.

Si Jacqueline avait cru que sa petite maison lui était assignée pour toute la durée de sa vie, elle l’eût trouvée moins incommode et moins étroite, elle se fût ingéniée à la rendre confortable ; elle eût fini, comme elle avait commencé : par l’aimer. Mais elle savait qu’elle en pouvait sortir ; et elle y étouffait. Elle pouvait se révolter : elle en arriva à croire qu’elle le devait.

Les moralistes d’à présent sont d’étranges animaux. Tout leur être s’est atrophié, au profit des facultés d’observation. Ils ne cherchent plus qu’à voir la vie : à peine à la comprendre, nullement à la vouloir. Quand ils ont reconnu dans la nature humaine et noté ce qui est, leur tâche leur parait accomplie, ils disent :

— Cela est.

Ils n’essaient point de le changer. Il semble qu’à leurs yeux le seul fait d’exister soit une vertu morale. Toutes les faiblesses se sont trouvées, du coup, investies d’une sorte de droit divin. Le monde se démocratise. Autrefois, le roi seul était irresponsable. Aujourd’hui, ce sont tous les hommes, et, de préférence, la canaille. Les admirables conseillers ! Avec beaucoup de peine et un soin scrupuleux, ils s’appliquent à démontrer aux faibles à quel point ils sont faibles, et que, de par la nature, il en a été décrété ainsi, de toute éternité. Que reste-t-il aux faibles, qu’à se croiser les bras ? Bien heureux, quand ils ne s’admirent point ! À force de s’entendre répéter qu’elle est une enfant malade, la femme s’enorgueillit de l’être. On cultive ses lâchetés, on les fait s’épanouir. Qui s’amuserait à conter complaisamment aux enfants qu’il est un âge dans l’adolescence, où l’âme qui n’a pas encore trouvé son équilibre est capable des crimes, du suicide, des pires dépravations physiques et morales, et qui les excuserait, — sur-le-champ, les crimes naîtraient. L’homme même, il suffit de lui répéter qu’il n’est point libre, pour qu’il ne le soit plus et se livre à la bête. Dites à la femme qu’elle est responsable, maîtresse de son corps et de sa volonté, — et elle le sera. Mais lâches que vous êtes, vous vous gardez bien de le dire : car vous avez intérêt à ce qu’elle ne le sache point !…

Le triste milieu où se trouvait Jacqueline acheva de l’égarer. Depuis qu’elle s’était détachée d’Olivier, elle était rentrée dans ce monde qu’elle méprisait quand elle était jeune fille. Autour d’elle et de ses amies mariées s’était formée une petite société de jeunes hommes et de jeunes femmes riches, élégants, désœuvrés, intelligents et veules. Il y régnait une liberté absolue de pensée et de propos, que tempérait seulement, en l’assaisonnant, l’esprit. Volontiers ils eussent pris la devise de l’abbaye Rabelaisienne :


Fais ce que Vouldras.


Mais ils se vantaient un peu : car ils ne voulaient pas grand’chose ; c’étaient les énervés de Thélème. Ils professaient avec complaisance la liberté des instincts ; mais ces instincts chez eux étaient fort effacés ; et leur dévergondage était surtout cérébral. Ils jouissaient de se sentir fondre dans la grande piscine fade et voluptueuse de la civilisation, ce tiède bain de boue, où se liquéfient les énergies humaines, les rudes puissances vitales, l’animalité primitive et ses floraisons de foi, de volonté, de devoirs et de passions. Dans cette pensée gélatineuse, le joli corps de Jacqueline se baignait. Olivier ne pouvait rien pour l’en empêcher. D’ailleurs, il était, lui aussi, touché par la maladie du temps : il ne se croyait pas le droit d’entraver la liberté d’un autre ; de celle qu’il aimait, il ne voulait rien obtenir, si ce n’était par l’amour. Et Jacqueline ne lui en savait aucun gré, puisque sa liberté était pour elle un droit.

Le pire était qu’elle apportait dans ce monde amphibie un cœur entier qui répugnait à toute équivoque : quand elle croyait, elle se donnait ; sa petite âme ardente et généreuse, dans son égoïsme même, brûlait tous ses vaisseaux ; et, de sa vie en commun avec Olivier, elle avait conservé une intransigeance morale, qu’elle était prête à appliquer jusque dans l’immoralité.

Ses nouveaux amis étaient bien trop prudents pour se montrer aux autres comme ils étaient. S’ils affichaient, en théorie, une liberté complète à l’égard des préjugés de la morale et de la société, ils s’arrangeaient, dans la pratique, de façon à ne rompre en visière avec aucun qui leur fût avantageux ; ils se servaient de la morale et de la société, en les trahissant, comme des domestiques infidèles qui volent leurs maîtres. Ils se volaient même les uns les autres, par habitude et par désœuvrement. Il en était plus d’un parmi ces maris, qui savait que sa femme avait des amants. Ces femmes n’ignoraient point que leurs maris avaient des maîtresses. Ils s’en accommodaient. Le scandale ne commence que lorsqu’on fait du bruit. Ces bons ménages reposaient sur une entente tacite entre associés, — entre complices. Mais Jacqueline, plus franche, jouait bon jeu, bon argent. D’abord, être sincère. Et puis, être sincère. Et encore, et toujours être sincère. La sincérité était aussi une des vertus que prônait la pensée du temps. Mais c’est ici qu’on voit que tout est sain pour les sains, et que tout est corruption pour les cœurs corrompus. Qu’il est laid parfois d’être sincère ! C’est un péché pour les médiocres de vouloir lire au fond d’eux-mêmes. Ils y lisent leur médiocrité ; et l’amour-propre y trouve encore son compte.

Jacqueline passait son temps à s’étudier dans son miroir ; elle y voyait des choses qu’elle eût mieux fait de ne jamais voir : car, après les avoir vues, elle n’avait plus la force d’en détacher les yeux ; et, au lieu de les combattre, elle les regardait grossir : elles devenaient énormes, elles finissaient par s’emparer de ses yeux et de sa pensée.

L’enfant ne suffisait pas à remplir sa vie. Elle n’avait pu l’allaiter ; le petit dépérissait avec elle. Il avait fallu prendre une nourrice. Gros chagrin, d’abord… Ce fut bientôt un soulagement. Le petit se portait maintenant à merveille ; il poussait vigoureusement, comme un brave petit gars, qui ne donnait point de tracas, passait son temps à dormir, et criait à peine, la nuit. La nourrice, — une robuste Nivernaise qui n’en était pas à son premier nourrisson et qui, à chaque fois, se prenait pour lui d’une affection animale, jalouse et encombrante, — semblait la véritable mère. Quand Jacqueline exprimait un avis, l’autre n’en faisait qu’à sa tête ; et si Jacqueline essayait de discuter, elle finissait par s’apercevoir elle-même qu’elle n’y connaissait rien. Elle ne s’était jamais bien remise, depuis la naissance de l’enfant : un commencement de phlébite l’avait abattue, énervée ; obligée pendant des semaines à l’immobilité, elle se rongeait ; sa pensée, déjà fiévreuse, ressassait indéfiniment la même plainte monotone et hallucinée : « Elle n’avait pas vécu, elle n’avait pas vécu ; et maintenant, sa vie était finie… » Car son imagination était frappée : elle se croyait estropiée pour toujours ; et une rancune sourde, âcre, inavouée, montait en elle contre la cause innocente de son mal, contre l’enfant. C’est là un sentiment moins rare qu’on ne croit ; mais on jette un voile dessus ; et celles même qui l’éprouvent ont honte d’en convenir, dans le secret de leur cœur. Jacqueline se condamnait ; un combat se livrait entre son égoïsme et l’amour maternel. Quand elle voyait l’enfant qui dormait comme un bienheureux, elle était attendrie ; mais aussitôt après, elle pensait avec amertume :

— Il m’a tuée.

Et elle ne pouvait refouler une révolte irritée contre le sommeil indifférent de cet être dont elle avait acheté le bonheur, de sa souffrance. Même après qu’elle fut guérie, quand l’enfant fut plus grand, ce sentiment d’hostilité persista obscurément. Comme elle en avait honte, elle le reportait contre Olivier. Elle continuait à se croire malade ; et le souci perpétuel de sa santé, ses inquiétudes, qu’entretenaient les médecins, en cultivant son oisiveté qui en était la source, — (séparation de l’enfant, inaction forcée, isolement absolu, semaines de néant à rester étendue et se faire gaver dans son lit, comme une bête à l’engrais), — avaient achevé de concentrer ses préoccupations sur elle. Étranges cures modernes de la neurasthénie, qui substituent à une maladie du moi une autre maladie, l’hypertrophie du moi ! Que ne pratiquez-vous une saignée à leur égoïsme, ou, par quelque réactif moral énergique, que ne ramenez-vous leur sang, s’ils n’en ont pas de trop, de leur tête à leur cœur !

Jacqueline sortit de là, physiquement plus forte, engraissée, rajeunie, — moralement plus malade que jamais. Son isolement de quelques mois avait brisé les derniers liens de pensée qui la rattachaient à Olivier. Tant qu’elle était demeurée auprès de lui, elle subissait encore l’ascendant de cette nature idéaliste, qui, malgré ses faiblesses, restait constante dans sa foi ; elle se débattait en vain contre l’esclavage où la tenait un esprit plus ferme que le sien, contre ce regard qui la pénétrait, qui la forçait à se condamner parfois, quelque dépit qu’elle en eût. Mais dès que le hasard l’eut séparée de cet homme, — qu’elle ne sentit plus peser sur elle son amour clairvoyant, — qu’elle fut libre, — aussitôt succéda à la confiance amicale qui subsistait entre eux, une rancune de s’être ainsi livrée, une sorte de haine d’avoir porté si longtemps le joug d’une affection qu’elle ne ressentait plus. — Qui dira les rancunes ignorées, implacables, qui couvent dans le cœur d’un être qu’on aime et dont on se croit aimé ? Du jour au lendemain, tout est changé. Elle aimait, la veille, elle le semblait, elle le croyait. Elle n’aime plus. Celui qu’elle a aimé est rayé de sa pensée. Il s’aperçoit tout à coup qu’il n’est plus rien pour elle ; et il ne comprend pas : il n’a rien vu du long travail qui se faisait en elle ; il ne s’est point douté de l’hostilité secrète qui s’amassait contre lui ; il ne veut pas sentir les raisons de cette vengeance et de cette haine. Raisons souvent lointaines, multiples et obscures, — certaines, ensevelies sous les voiles de l’alcôve, — d’autres, d’amour-propre blessé, secrets du cœur aperçus et jugés, — d’autres… qu’en sait-elle, elle-même ? Il est telle offense cachée, qu’on lui fit sans le savoir, et qu’elle ne pardonnera jamais. Jamais on ne parviendra à la connaître, et elle-même ne la connaît plus bien ; mais l’offense est inscrite dans sa chair : jamais sa chair n’oubliera.

Contre cet effrayant courant de désaffection, il eût fallu pour lutter être un autre homme qu’Olivier, — plus près de la nature, plus simple et plus souple à la fois, ne s’embarrassant pas de scrupules sentimentaux, riche d’instinct, et capable, au besoin, d’actes que sa raison eût désavoués. Il était vaincu d’avance, découragé : trop lucide, il reconnaissait depuis longtemps en Jacqueline une hérédité plus forte que la volonté, l’âme de la mère qui reparaissait ; il la voyait tomber, comme une pierre, au fond de sa race ; et, faible et maladroit, tous les efforts qu’il tentait en accéléraient la chute. Il se contraignait au calme. Elle, par un calcul inconscient, tâchait de l’en faire sortir, de lui faire dire des choses violentes, brutales, grossières, afin de se donner des raisons de le mépriser. S’il cédait à la colère, elle le méprisait. S’il en avait honte ensuite et prenait un air humilié, elle le méprisait encore plus. Et s’il ne cédait pas à la colère, s’il ne voulait pas céder, — alors, elle le haïssait. Et le pire de tout : ce silence où ils se muraient, des jours, en face l’un de l’autre. Silence asphyxiant, écrasant, affolant, où les plus doux des êtres finissent par devenir enragés, où ils sentent par moments un désir de faire du mal, de crier et de faire crier. Silence, noir silence, où l’amour achève de se désagréger, où les êtres, comme des mondes, chacun suivant son orbite, s’enfoncent dans la nuit… Ils en étaient venus à un point, où tout ce qu’ils faisaient, même pour se rapprocher, était une cause d’éloignement. Leur vie était intolérable. Un hasard précipita les événements.

Depuis un an, Cécile Fleury venait souvent chez les Jeannin. Olivier l’avait rencontrée chez Christophe ; puis Jacqueline l’avait invitée ; et Cécile continuait de les voir, même après que Christophe s’était séparé d’eux. Jacqueline avait été bonne pour elle : bien qu’elle ne fût guère musicienne et qu’elle trouvât Cécile un peu commune, elle goûtait le charme de son chant et son influence apaisante. Olivier avait plaisir à faire de la musique avec elle. Peu à peu, elle était devenue une amie de la maison. Elle inspirait confiance : quand elle entrait dans le salon des Jeannin avec ses yeux francs, son air de santé et de gaieté, son bon rire un peu gros qui faisait du bien à entendre, c’était comme un rayon de soleil qui pénétrait au milieu du brouillard. Le cœur d’Olivier et de Jacqueline en éprouvait un soulagement inexprimable. Lorsqu’elle partait, ils avaient envie de lui dire :

— Non, restez, restez encore, j’ai froid !

Pendant l’absence de Jacqueline, Olivier avait vu Cécile plus souvent ; et il n’avait pu lui cacher un peu de ses chagrins. Il le faisait avec l’abandon irréfléchi d’une âme faible et tendre qui étouffe, qui a besoin de se confier, et qui se livre. Cécile en fut touchée ; elle lui versa le baume de ses paroles maternelles. Elle les plaignait tous deux ; elle engageait Olivier à ne pas se laisser abattre. Mais soit qu’elle sentît plus que lui la gêne de ces confidences, soit pour quelque autre raison, elle trouva des prétextes pour venir moins souvent. Sans doute, il lui semblait qu’elle n’agissait pas loyalement envers Jacqueline, elle n’avait pas le droit de connaître ces secrets. Du moins, Olivier interpréta ainsi son éloignement ; et il l’approuva : car il se reprochait d’avoir parlé. Mais l’éloignement lui fit sentir ce que Cécile était devenue pour lui. Il s’était habitué à partager ses pensées avec elle ; elle seule le délivrait de la peine qui l’oppressait. Il était trop expert à lire dans ses sentiments pour douter du nom qu’il fallait donner à celui-ci. Il n’en eût rien dit à Cécile. Mais il ne résista pas au besoin d’écrire pour lui ce qu’il sentait. Il était revenu depuis peu à la dangereuse habitude de s’entretenir sur le papier avec sa pensée. Il s’en était guéri pendant ses années d’amour ; mais à présent qu’il se retrouvait seul, la manie héréditaire l’avait repris : c’était un soulagement, lorsqu’il souffrait, et une nécessité d’artiste qui s’analyse. Ainsi, il se décrivait, il écrivait ses peines, comme s’il les disait à Cécile, — plus librement, puisqu’elle ne les lirait jamais.

Et le hasard voulut que ces pages tombassent sous les yeux de Jacqueline. C’était un jour où elle se sentait plus près d’Olivier qu’elle ne l’avait été depuis des années. En rangeant son armoire, elle avait relu les vieilles lettres d’amour qu’il lui envoyait : elle en avait été émue jusqu’à pleurer. Assise à l’ombre de l’armoire, sans pouvoir achever le rangement, elle avait revécu tout son passé ; et elle avait un remords douloureux de l’avoir détruit. Elle songeait au chagrin d’Olivier : jamais elle n’avait pu en envisager la pensée, de sang-froid ; elle pouvait l’oublier ; mais elle ne pouvait supporter l’idée qu’il souffrît par elle. Elle avait le cœur déchiré. Elle eut voulu se jeter dans ses bras, lui dire :

— Ah ! Olivier, Olivier, qu’est-ce que nous avons fait ? Nous sommes fous, nous sommes fous ! Ne nous faisons plus souffrir !

S’il était rentré, dans ce moment !

Et ce fut dans ce moment, justement, qu’elle trouva ces lettres… Tout fut fini. — Pensa-t-elle qu’Olivier l’avait réellement trompée ? Peut-être. Mais qu’importe ? La trahison pour elle n’était pas tant dans l’acte, que dans la volonté. Elle eût pardonné plus aisément à celui qu’elle aimait d’avoir une maîtresse que d’avoir en secret donné son cœur à une autre. Et elle avait raison.

— La belle affaire ! diront certains… — (Les pauvres êtres, qui ne souffrent d’une trahison d’amour, que si elle est consommée !… Quand le cœur reste fidèle, les vilenies du corps sont peu de chose. Quand le cœur a trahi, le reste n’est plus rien.)…

Jacqueline ne pensa pas une minute à reconquérir Olivier. Trop tard ! Elle ne l’aimait plus assez. Ou peut-être qu’elle l’aimait trop. Non, ce n’était pas de la jalousie qu’elle avait. C’était toute sa confiance qui s’écroulait, tout ce qui lui restait secrètement de foi et d’espoir en lui. Elle ne se disait pas qu’elle-même en avait fait fi, qu’elle l’avait découragé, poussé à cet amour, que cet amour d’ailleurs était innocent, et que l’on n’est pas le maître, enfin, d’aimer ou de n’aimer pas. Il ne lui venait pas à l’idée de comparer à cet entraînement sentimental son flirt avec Christophe : Christophe, elle ne l’aimait point, il ne comptait point ! Dans son exagération passionnée, elle pensa qu’Olivier lui mentait, et qu’elle n’était plus rien pour lui. Le dernier appui lui manquait, au moment où elle tendait la main pour le saisir… Tout était fini.

Olivier ne sut jamais ce qu’elle avait souffert, dans cette journée. Mais quand il la revit, il eut l’impression, lui aussi, que tout était fini.

À partir de ce moment, ils ne se parlèrent plus, sinon quand ils étaient devant les autres. Ils s’observaient, comme deux bêtes traquées, qui sont sur leurs gardes, et qui ont peur. Jeremias Gotthelf décrit, quelque part, avec une bonhomie impitoyable, la situation sinistre d’un mari et d’une femme qui ne s’aiment plus et se surveillent mutuellement, chacun épiant la santé de l’autre, guettant les apparences de maladie, ne songeant nullement à hâter la mort de l’autre, ni même à la souhaiter, mais se laissant aller à l’espérance d’un accident imprévu, et se flattant de part et d’autre d’être le plus robuste des deux. Il y avait des minutes où Jacqueline et Olivier s’imaginaient presque que l’autre avait cette pensée. Et ni l’un ni l’autre ne l’avait ; mais c’était déjà trop de la prêter à l’autre, comme Jacqueline, qui, la nuit, dans des secondes d’insomnie hallucinée, se disait que l’autre était le plus fort, l’usait peu à peu, et bientôt triompherait… Délire monstrueux d’une imagination et d’un cœur affolés ! — Et penser que, du meilleur d’eux-mêmes, tout au fond, ils s’aimaient !…

Olivier, succombant sous le poids, n’essaya plus de lutter, et, se tenant à l’écart, il laissa le gouvernail de l’âme de Jacqueline. Abandonnée à elle-même, sans pilote qui la guidât, elle eut le vertige de sa liberté ; il lui fallait un maître, contre qui se révolter : si elle n’en avait point, il lui fallait en créer. Alors elle fut la proie de l’idée fixe. Jusque-là, quoi qu’elle souffrît, elle n’avait jamais conçu la pensée de quitter Olivier. À partir de ce moment, elle se crut dégagée de tout lien. Elle voulait aimer, avant qu’il fût trop tard : — (car elle, si jeune encore, elle se croyait déjà vieille). — Elle aima, elle connut ces passions imaginaires et dévorantes qui s’attachent au premier objet rencontré, à une figure entrevue, à une réputation, parfois simplement à un nom, et qui, après l’avoir agrippé, ne peuvent plus lâcher prise, qui persuadent au cœur qu’il ne saurait plus se passer de l’objet qu’il a choisi, qui le ravagent tout entier, qui font le vide absolu dans tout ce qui le remplissait du passé : ses autres affections, ses idées morales, ses souvenirs, son orgueil de soi et son respect des autres. Et lorsque l’idée fixe, n’ayant plus rien qui l’alimente, meurt à son tour, après avoir tout brûlé, qui dira la nature nouvelle qui surgit des ruines, une nature souvent sans bonté, sans pitié, sans jeunesse, sans illusions, qui ne pense plus qu’à ronger la vie comme l’herbe qui ronge les monuments détruits !

Cette fois, comme à l’ordinaire, l’idée fixe s’attacha à l’être le mieux fait pour décevoir le cœur. La pauvre Jacqueline s’éprit d’un homme à bonnes fortunes, un écrivain parisien, qui n’était ni beau, ni jeune, qui était lourd, rougeaud, fripé, les dents gâtées, d’une sécheresse de cœur effroyable, et dont le mérite principal était d’être à la mode et d’avoir rendu malheureuses un grand nombre de femmes. Elle n’avait même pas l’excuse d’ignorer son égoïsme : car il en faisait parade dans son art. Il savait bien ce qu’il faisait : l’égoïsme enchâssé dans l’art est le miroir aux alouettes, le flambeau qui fascine les faibles. Autour de Jacqueline, plus d’une s’était laissé prendre : tout dernièrement, une jeune femme de ses amies, nouvellement mariée, qu’il avait sans grand’peine pervertie, puis laissée. Elles n’en mouraient point, encore que leur dépit fût maladroit à se cacher, pour la joie de la galerie. La plus cruellement atteinte était bien trop soucieuse de son intérêt et de ses devoirs mondains pour ne pas maintenir ses désordres dans les limites du sens commun. Elles ne faisaient point d’esclandre. Qu’elles trompassent leur mari et leurs amies, ou qu’elles fussent trompées et souffrissent, c’était en silence. Elles étaient les héroïnes du qu’en-dira-t-on.

Mais Jacqueline était une folle : non seulement elle était capable de faire ce qu’elle disait, mais de dire ce qu’elle faisait. Elle apportait à ses folies une absence de calculs, un désintéressement absolu. Elle avait ce dangereux mérite d’être toujours franche avec elle-même et de ne pas reculer devant les conséquences de ses actes. Elle valait mieux que les autres de son monde : c’est pourquoi elle faisait pis. Quand elle aima, quand elle conçut l’idée de l’adultère, elle s’y jeta à corps perdu, avec une franchise désespérée.


Mme Arnaud était seule, chez elle, et tricotait avec la tranquillité fiévreuse, que Pénélope devait mettre à son fameux ouvrage. Comme Pénélope, elle attendait son mari. M. Arnaud passait des journées entières hors de chez lui. Il avait classe, le matin et le soir. En général, il revenait déjeuner, bien qu’il traînât la jambe et que le lycée fût à l’autre bout de Paris : il s’obligeait à cette longue course, moins par affection, ou par économie, que par habitude. Mais certains jours, il était retenu par des répétitions ; ou bien il profitait de ce qu’il était dans le quartier, pour travailler dans une bibliothèque. Lucile Arnaud demeurait seule dans l’appartement vide. À l’exception de la femme de ménage qui venait, de huit à dix heures, faire le gros ouvrage, et des fournisseurs qui, le matin, cherchaient et apportaient les commandes, personne ne sonnait à la porte. Dans la maison, elle ne connaissait plus personne. Christophe avait déménagé, et de nouveaux venus s’étaient installés dans le jardin aux lilas. Céline Chabran avait épousé Augustin Elsberger. Élie Elsberger était parti avec sa famille en Espagne, où il avait été chargé de l’exploitation d’une mine. Le vieux Weil avait perdu sa femme, et n’habitait presque jamais son appartement de Paris. Seuls, Christophe et son amie Cécile avaient conservé leurs relations avec Lucile Arnaud ; mais ils habitaient loin, et, pris tout le jour par un labeur fatigant, ils restaient des semaines sans venir la voir. Elle ne devait compter que sur elle.

Elle ne s’ennuyait point. Il lui suffisait de peu pour nourrir son intérêt. La moindre tâche journalière. Une toute petite plante, dont elle nettoyait avec des soins maternels le plumage frêle, chaque matin. Son tranquille chat gris, qui avait fini par prendre un peu de ses manières, comme font les animaux domestiques qu’on aime bien : il passait la journée, comme elle, au coin du feu, ou sur sa table auprès de la lampe, surveillant ses doigts qui travaillaient et parfois levant vers elle ses étranges prunelles qui l’observaient un moment, puis s’éteignaient indifférentes. Les meubles même lui tenaient compagnie. Chacun d’eux était une figure familière. Elle avait un plaisir enfantin à leur faire la toilette, à essuyer doucement la poussière qui s’était attachée à leurs flancs, à les replacer avec mille égards dans leur coin habituel. Elle tenait un entretien silencieux avec eux. Elle souriait au beau meuble ancien, le seul qu’elle possédât, un fin bureau à cylindre Louis XVI. Elle éprouvait, chaque jour, la même joie à le voir. Elle n’était pas moins occupée de faire la revue de son linge : elle passait des heures debout sur une chaise, la tête et les bras enfoncés dans la grande armoire paysanne, regardant et rangeant, tandis que le chat, intrigué, des heures la regardait.

Mais le bonheur était quand, toutes les affaires finies, après avoir déjeuné seule, Dieu sait comment — (elle n’avait pas grand appétit), — après avoir fait au dehors les courses indispensables, sa journée terminée, elle rentrait vers quatre heures, et s’installait à sa fenêtre, ou près du feu, avec son ouvrage et son minet. Parfois, elle trouvait un prétexte pour ne pas sortir du tout ; elle était heureuse quand elle pouvait rester enfermée, surtout l’hiver, lorsqu’il neigeait. Elle avait horreur du froid, du vent, de la boue, de la pluie, étant elle aussi une petite chatte très propre, délicate et douillette. Elle eût mieux aimé ne pas manger que sortir pour chercher son déjeuner, quand par hasard les fournisseurs l’oubliaient. En ce cas, elle grignotait une tablette de chocolat, ou un fruit du buffet. Elle se gardait bien de le dire à Arnaud. C’étaient là ses escapades. Alors, pendant ces journées de lumière à demi-éteinte, et quelquefois aussi pendant de beaux jours ensoleillés, — (au dehors, le ciel bleu resplendissait, le bruit de la rue bourdonnait autour de l’appartement silencieux et dans l’ombre : c’était comme un mirage qui enveloppait l’âme), — installée dans son coin préféré, son tabouret sous ses pieds, son tricot dans les mains, elle s’absorbait, immobile, tandis que ses doigts marchaient. Elle avait près d’elle un de ses livres préférés. D’ordinaire, un de ces humbles volumes à couverture rouge, une traduction de romans anglais. Elle lisait très peu, à peine un chapitre par jour ; et le volume, sur ses genoux, restait longtemps ouvert à la même page, ou même ne s’ouvrait point : elle le connaissait déjà, elle le rêvait. Ainsi, les longs romans de Dickens et de Thackeray se prolongeaient pendant des semaines, dont sa rêverie faisait des années. Ils l’enveloppaient de leur tendresse. Les gens d’aujourd’hui qui lisent vite et mal ne savent plus la force merveilleuse qui rayonne des beaux livres que l’on boit lentement. Mme Arnaud n’avait aucun doute que la vie de ces êtres de romans ne fût aussi réelle que la sienne, Il en était à qui elle eût voulu se dévouer : la tendre jalouse, lady Castlewood, l’amoureuse silencieuse, au cœur maternel et virginal, lui était une sœur ; le petit Dombey était son cher petit enfant ; elle était Dora, la femme-enfant, qui va mourir ; elle tendait les bras vers toutes ces âmes d’enfants, qui traversent le monde avec des yeux braves et purs ; et autour d’elle passait un cortège d’aimables gueux et d’originaux inoffensifs, poursuivant leurs chimères ridicules et touchantes, — et à leur tête, l’affectueux génie du bon Dickens, riant et pleurant à la fois à ses rêves. À ces moments, quand elle regardait par la fenêtre, elle reconnaissait parmi les passants telle silhouette aimée ou redoutée de ce monde imaginaire. Derrière les murs des maisons, elle devinait des vies semblables, les mêmes vies. Si elle n’aimait pas à sortir, c’était qu’elle avait peur de ce monde, plein de mystères émouvants. Elle apercevait autour d’elle des drames qui se cachent, des comédies qui se jouent. Ce n’était pas toujours une illusion. Dans son isolement, elle était parvenue à ce don d’intuition mystique, qui fait voir dans les regards qui passent bien des secrets de leur vie d’hier et de demain, qu’ils ignorent souvent. Elle mêlait à ces visions véridiques des souvenirs romanesques, qui les déformaient. Elle se sentait noyée dans cet immense univers. Il lui fallait rentrer chez elle, pour reprendre pied.

Mais qu’avait-elle besoin de lire ou de voir les autres ? Elle n’avait qu’à regarder en elle. Cette existence pâle, éteinte, — vue du dehors, — comme elle s’illuminait, du dedans ! Quelle vie abondante et pleine ! Que de souvenirs, de trésors, dont nul ne soupçonnait l’existence !… Avaient-ils jamais eu quelque réalité ? — Sans doute, ils étaient réels, puisqu’ils l’étaient pour elle… Ô pauvres vies, que la baguette magique du rêve transfigure !

Mme Arnaud remontait le cours des années, jusqu’à sa petite enfance ; chacune des fleurettes grêles de ses espoirs évanouis refleurissait en silence… Premier amour d’enfant pour une jeune fille, dont le charme l’avait fascinée dès l’instant qu’elle l’avait vue ; elle l’aimait, comme on peut aimer d’amour, quand on est infiniment pur ; elle mourait d’émotion à se sentir touchée par elle ; elle eût voulu baiser ses pieds, être sa petite fille, se marier avec elle ; l’amie s’était mariée, n’avait pas été heureuse, avait eu un enfant qui était mort, était morte… Autre amour, vers douze ans, pour une fillette de son âge qui la tyrannisait, une blondine endiablée, rieuse, autoritaire, qui s’amusait à la faire pleurer et qui ensuite la couvrait de baisers ; elles formaient ensemble mille projets romanesques pour l’avenir : celle-là s’était faite Carmélite, brusquement, sans que l’on sût pourquoi ; on la disait heureuse… Puis, une grande passion pour un homme beaucoup plus âgé. De cette passion, personne n’avait rien su, pas même celui qui en était l’objet. Elle y avait dépensé une ardeur de dévouement, des trésors de tendresse… Puis, une autre passion : on l’aimait, cette fois. Mais par une timidité singulière, une défiance de soi, elle n’avait pas osé croire qu’on l’aimât, laisser voir qu’elle aimait. Et le bonheur avait passé, sans qu’elle l’eût saisi… Puis… Mais que sert de conter aux autres ce qui n’a de sens que pour soi ? Tant de menus faits, qui avaient pris une signification profonde : une attention d’un ami ; un gentil mot d’Olivier, dit sans que lui-même y prît garde ; les bonnes visites de Christophe et le monde enchanté qu’évoquait sa musique ; un regard d’un inconnu ; oui, même, chez cette excellente femme, honnête et pure, certaines infidélités involontaires de pensée qui la troublaient et dont elle rougissait, qu’elle écartait faiblement, et qui lui faisaient tout de même, — étant si innocentes, — un peu de soleil au cœur… Elle aimait bien son mari, quoiqu’il ne fût pas tout à fait celui qu’elle rêvait. Mais il était bon ; et un jour qu’il lui avait dit :

— Ma chère femme, tu ne sais pas tout ce que tu es pour moi. Tu es toute ma vie.

Son cœur s’était fondu ; et ce jour-là, elle s’était sentie unie à lui, tout entière, pour toujours, sans idée de retour. Chaque année les avait attachés plus étroitement l’un à l’autre. Ils avaient fait de beaux rêves ensemble. Rêves de travaux, de voyages, d’enfants. Qu’en était-il advenu ?… Hélas !… Mme Arnaud les rêvait toujours. Il y avait un petit enfant, auquel elle avait si souvent, si profondément songé, qu’elle le connaissait presque comme s’il était là. Elle y avait travaillé, des années, l’embellissant sans cesse de ce qu’elle voyait de plus beau, de ce qu’elle aimait de plus cher… Silence !…

C’était tout. C’étaient des mondes. Combien de tragédies ignorées, même des plus intimes, au fond des vies les plus calmes, les plus médiocres en apparence ! Et la plus tragique peut-être : — qu’il ne se passe rien dans ces vies d’espoir, qui crient désespérément vers ce qui est leur droit, leur bien promis par la nature, et refusé, — qui se dévorent dans une angoisse passionnée, — et qui n’en montrent rien au dehors !

Mme Arnaud, pour son bonheur, n’était pas occupée que d’elle-même. Sa vie ne remplissait qu’une part de ses rêveries. Elle vivait aussi la vie de ceux qu’elle connaissait, ou qu’elle avait connus, elle se mettait à leur place, elle pensait à Christophe, à son amie Cécile. Elle y pensait aujourd’hui. Les deux femmes s’étaient prises d’affection l’une pour l’autre. Chose curieuse, des deux c’était la robuste Cécile qui avait le plus besoin de s’appuyer sur la fragile Mme Arnaud. Au fond, cette grande fille joyeuse et bien portante était moins forte qu’elle n’en avait l’air. Elle passait par une crise. Les cœurs les plus tranquilles ne sont pas à l’abri des surprises. Sans qu’elle l’eût remarqué, un sentiment très tendre s’était insinué en elle ; elle ne voulait point le reconnaître d’abord ; mais il avait grandi jusqu’à ce qu’elle fût forcée de le voir : — elle aimait Olivier. La douceur affectueuse des manières du jeune homme, le charme un peu féminin de sa personne, ce qu’il avait de faible et de livré, tout de suite l’avait attirée : — (une nature maternelle est attirée par qui a besoin d’elle). — Ce qu’elle avait ensuite appris des chagrins du ménage lui avait inspiré pour Olivier une pitié dangereuse. Sans doute, ces raisons n’eussent pas suffi. Qui peut dire pourquoi un être s’éprend d’un autre ? Ni l’un ni l’autre n’y est pour rien, souvent, mais l’heure qui livre par surprise un cœur qui n’est point sur ses gardes à la première affection qui se trouve alors sur son chemin. — Dès le moment qu’elle ne put plus en douter, Cécile s’efforça courageusement d’arracher l’hameçon d’un amour qu’elle jugeait coupable et absurde ; elle se fit souffrir longtemps, et elle ne se guérit point. Personne ne se fût douté de ce qui se passait en elle : elle mettait sa vaillance à avoir l’air heureuse. Mme Arnaud était seule à savoir ce qu’il lui en coûtait. Non que Cécile lui eût dit son secret. Mais elle venait parfois poser sa tête à la nuque robuste sur la mince poitrine de Mme Arnaud. Elle versait quelques larmes, en silence, elle l’embrassait, et puis elle s’en allait en riant. Elle avait une adoration pour cette frêle amie, en qui elle sentait une énergie morale et une foi supérieure à la sienne. Elle ne se confiait pas. Mais Mme Arnaud savait deviner à demi-mot. Le monde lui semblait un malentendu mélancolique. Il est impossible de le résoudre. On ne peut que l’aimer, avoir pitié, et rêver.

Et quand la ruche des rêves bourdonnait trop en elle, quand elle ne pouvait pas penser plus avant, elle allait à son piano, et laissait ses mains frôler les touches, au hasard, à voix basse, pour envelopper de la lumière apaisée des sons le mirage de la vie…

Mais la brave petite femme n’oubliait pas l’heure des devoirs journaliers ; et quand Arnaud rentrait, il trouvait la lampe allumée, le souper prêt, et la figure pâlotte et souriante de sa femme qui l’attendait. Et il ne se doutait point de l’univers, où elle avait vécu.


Le difficile avait été de maintenir ensemble, sans heurts, les deux vies : la vie quotidienne, et l’autre, la grande vie de l’esprit, aux horizons lointains. Ce ne fut pas toujours aisé. Heureusement, Arnaud vivait, lui aussi, une vie en partie imaginaire, dans les livres, les œuvres d’art, dont le feu éternel entretenait la flamme tremblante de son âme. Mais il était de plus en plus, dans ces dernières années, préoccupé par les petits tracas de sa profession, les injustices, les passe-droits, les ennuis avec ses collègues ou avec ses élèves ; il était aigri ; il commençait à parler de politique, à déblatérer contre le gouvernement et contre les Juifs ; il rendait Dreyfus responsable de ses mécomptes universitaires. Son humeur chagrine se communiqua un peu à Mme Arnaud. Elle approchait de la quarantaine. Elle passait par un âge, où sa force vitale était atteinte et troublée, cherchait son équilibre. Il se fit dans sa pensée de grandes déchirures. Pendant un temps, ils perdirent l’un et l’autre toute raison d’exister : car ils n’avaient plus où attacher leur toile d’araignée, qui restait tendue dans le vide. Si faible que soit le support de réalité, il en faut un au rêve. Tout support leur manquait. Ils ne trouvaient plus à s’appuyer l’un sur l’autre. Au lieu de l’aider, il s’accrochait à elle. Et elle se rendait compte qu’elle ne suffisait pas à le soutenir : alors, elle ne pouvait plus se soutenir elle-même. Seul, un miracle pouvait la sauver. Elle l’appelait. Il vint des profondeurs de l’âme. Mme Arnaud sentit sourdre de son cœur solitaire et pieux le besoin sublime et absurde de créer malgré tout, malgré tout de tisser sa toile à travers l’espace, pour la joie de tisser, s’en remettant au vent, au souffle de Dieu, de la porter là où elle devait aller. Et le souffle de Dieu la rattacha à la vie, lui trouva des appuis invisibles. Alors, le mari et la femme recommencèrent tous deux de filer patiemment la magnifique et vaine toile de leurs songes, faite du plus pur de leurs souffrances et de leur sang.


Mme Arnaud était seule, chez elle… Le soir venait.

La sonnette de la porte retentit. Mme Arnaud, réveillée de sa songerie avant l’heure habituelle, tressaillit. Elle rangea soigneusement son ouvrage, et s’en alla ouvrir. Christophe entra. Il était très ému. Elle lui prit affectueusement les mains.

— Qu’avez-vous, mon ami ? demanda-t-elle.

— Ah ! dit-il. Olivier est revenu.

— Revenu ?

— Ce matin, il est arrivé, il m’a dit : « Christophe, viens à mon secours ! » Je l’ai embrassé. Il pleurait. Il m’a dit : « Je n’ai plus que toi. Elle est partie. »

Mme Arnaud, saisie, joignit les mains, et dit :

— Les malheureux !

— Elle est partie, répéta Christophe. Partie avec son amant.

— Et son enfant ? demanda Mme Arnaud.

— Mari, enfant, elle a tout laissé.

— La malheureuse ! redit Mme Arnaud.

— Il l’aimait, dit Christophe, il l’aimait uniquement. Il ne se relèvera pas de ce coup. Il me répète : « Christophe, elle m’a trahi… ma meilleure amie m’a trahi. » J’ai beau lui dire : « Puisqu’elle t’a trahi, c’est qu’elle n’était pas ton amie. Elle est ton ennemie. Oublie-la, ou tue-la ! »

— Oh ! Christophe, que dites-vous ! c’est horrible !

— Oui, je sais, cela vous paraît à tous une barbarie préhistorique : tuer ! Il faut entendre ce joli monde parisien protester contre les instincts de brute qui poussent le mâle à tuer sa femelle qui le trompe, et prêcher l’indulgente raison ! Les bons apôtres ! Il est beau de voir s’indigner contre le retour à l’animalité ce troupeau de chiens mêlés. Après avoir outragé la vie, après lui avoir enlevé tout son prix, ils l’entourent d’un culte religieux… Quoi ! cette vie sans cœur, sans honneur, sans signification, un pur souffle physique, un battement de sang dans un morceau de chair, voilà ce qui leur semble digne de respect ! Ils n’ont pas assez d’égards pour cette viande de boucherie, c’est un crime d’y toucher. Tuez l’âme, si vous voulez, mais le corps est sacré…

— Les assassins de l’âme sont les pires assassins ; mais le crime n’excuse pas le crime, et vous le savez bien.

— Je le sais, mon amie. Vous avez raison. Je ne pense pas ce que je dis… Qui sait ? Je le ferais, peut-être.

— Non, vous vous calomniez. Vous êtes bon.

— Quand la passion me tient, je suis cruel comme les autres. Voyez comme je viens de m’emporter !… Mais lorsqu’on voit pleurer un ami qu’on aime, comment ne pas haïr qui le fait pleurer ? Et sera-t-on jamais trop sévère pour une misérable qui abandonne son enfant pour courir après un amant ?

— Ne parlez pas ainsi, Christophe. Vous ne savez pas.

— Quoi ! vous la défendez ?

— Je la plains, elle aussi.

— Je plains ceux qui souffrent. Je ne plains pas ceux qui font souffrir.

— Eh ! croyez-vous qu’elle n’ait pas souffert, elle aussi ? Croyez-vous que ce soit de gaieté de cœur qu’elle ait abandonné son enfant, et détruit sa vie ? Car sa vie aussi est détruite. Je la connais bien peu, Christophe. Je ne l’ai vue que deux fois, et seulement en passant ; elle ne m’a rien dit d’amical, elle n’avait pas de sympathie pour moi. Et pourtant, je la connais mieux que vous. Je suis sûre qu’elle n’est pas mauvaise. Pauvre petite ! Je devine ce qui a pu se passer en elle…

— Vous, mon amie, dont la vie est si digne, si raisonnable !…

— Moi, Christophe. Oui, vous ne savez pas, vous êtes bon, mais vous êtes un homme, un homme dur, comme tous les hommes, malgré votre bonté, — un homme durement fermé à tout ce qui n’est pas vous. Vous ne vous doutez pas de celles qui vivent auprès de vous. Vous les aimez, à votre façon ; mais vous ne vous inquiétez pas de les comprendre. Vous êtes si facilement satisfaits de vous-mêmes ! Vous êtes persuadés que vous nous connaissez… Hélas ! Si vous saviez quelle souffrance c’est parfois pour nous de voir, non que vous ne nous aimez point, mais comment vous nous aimez, et que voilà ce que nous sommes pour ceux qui nous aiment le mieux ! Il y a des moments, Christophe, où nous nous enfonçons les ongles dans la paume pour ne pas vous crier : « Oh ! ne nous aimez pas, ne nous aimez pas ! Tout plutôt que de nous aimer ainsi ! »… Connaissez-vous cette parole d’un poète : « Même dans sa maison, au milieu de ses enfants, la femme entourée d’honneurs simulés, endure un mépris mille fois plus lourd que les pires misères ? » Pensez à cela, Christophe. Cela fait trembler.

— Ce que vous dites me bouleverse. Je ne comprends pas bien. Mais ce que j’entrevois… Alors vous-même…

— J’ai connu ces tourments.

— Est-ce possible ?… N’importe ! Vous ne me ferez pas croire que vous eussiez jamais agi comme cette femme.

— Je n’ai pas d’enfant, Christophe. Je ne sais pas ce que j’aurais fait, à sa place.

— Non, cela ne se peut pas, j’ai foi en vous, je vous respecte trop, je jure que cela ne se peut pas.

— Ne jurez pas ! J’ai été bien près de faire comme elle… J’ai de la peine, de détruire la bonne idée que vous avez de moi. Mais il faut que vous appreniez un peu à nous connaître, si vous ne voulez pas être injuste. — Oui, j’ai été à deux doigts d’une folie pareille. Et si je ne l’ai point faite, vous y êtes pour quelque chose. Il y a de cela deux ans. J’étais dans une période de tristesse qui me rongeait. Je me disais que je ne servais à rien, que personne ne tenait à moi, que personne n’avait besoin de moi, que mon mari même aurait pu se passer de moi, que c’était pour rien que j’avais vécu… J’étais sur le point de me sauver, de faire Dieu sait quoi ! Je suis montée chez vous… Est-ce que vous vous souvenez ?… Vous n*avez pas compris pourquoi je venais. Je venais vous faire mes adieux… Et puis, je ne sais pas ce qui s’est passé, je ne sais pas ce que vous m’avez dit, je ne me rappelle plus exactement… mais je sais qu’il y a certains mots de vous… (vous ne vous doutiez pourtant pas…)… ils ont été pour moi une lumière… Peut-être n’est-ce pas ce que vous avez dit… Peut-être ce n’a-t-il été qu’une occasion ; il suffisait de la moindre chose, à ce moment, pour me perdre ou me sauver… Quand je suis sortie de chez vous, je suis rentrée chez moi, je me suis enfermée, j’ai pleuré tout le jour… Et après, c’était bien : la crise était passée.

— Et aujourd’hui, demanda Christophe, vous le regrettez ?

— Aujourd’hui ? dit-elle. Ah ! si j’avais fait cette folie, je serais au fond de la Seine depuis longtemps. Je n’aurais pu supporter cette honte, et le mal que j’aurais fait à mon pauvre homme.

— Alors, vous êtes heureuse ?

— Oui, autant qu’on peut être heureux, dans cette vie. C’est une chose si rare, d’être deux qui se comprennent, qui s’estiment, qui savent qu’ils sont sûrs l’un de l’autre, non par une simple croyance d’amour qui est souvent une illusion, mais par une expérience d’années passées ensemble, d’années grises, médiocres, même avec — surtout avec le souvenir de ces dangers que l’on a surmontés. À mesure que l’on vieillit, cela devient meilleur.

Elle se tut, et brusquement rougit.

— Mon Dieu, comment ai-je pu raconter ?… Qu’est-ce que j’ai fait ?… Oubliez, Christophe, je vous en prie. Personne ne doit le savoir.

— Ne craignez rien, dit Christophe, en lui serrant la main. C’est une chose sacrée.

Mme Arnaud, malheureuse d’avoir parlé, se détourna un moment. Puis elle dit :

— Je n’aurais pas dû vous raconter… Mais voyez-vous, c’était pour vous montrer que même dans les ménages les plus unis, même chez les femmes… que vous estimez, Christophe…, il y a de ces heures, non pas seulement d’aberration, comme vous dites, mais de souffrance réelle, intolérable, qui peuvent conduire à des folies, et détruire toute une vie, voire deux. Il ne faut pas être trop sévère. On se fait bien souffrir, même quand on s’aime le mieux.

— Faut-il donc vivre seuls, chacun de son côté ?

— C’est encore pis pour nous. La vie de la femme qui doit vivre seule, lutter comme l’homme (et souvent contre l’homme) est quelque chose d’affreux, dans une société qui n’est pas faite à cette idée, et qui y est, en grande partie, hostile…

Elle resta silencieuse, le corps légèrement penché en avant, les yeux fixés sur la flamme du foyer ; puis, elle reprit doucement, de sa voix un peu voilée, qui hésitait par instants, s’arrêtait, puis continuait son chemin :

— Pourtant, ce n’est pas notre faute : quand une femme vit ainsi, ce n’est pas par caprice, c’est qu’elle y est forcée ; elle doit gagner son pain, et apprendre à se passer de l’homme, puisqu’il ne veut pas d’elle quand elle est pauvre. Elle est condamnée à la solitude, sans en avoir aucun des bénéfices : car, chez nous, elle ne peut, comme l’homme, jouir de son indépendance, le plus innocemment, sans éveiller le scandale : tout lui est interdit. — J’ai une petite amie, professeur dans un lycée de province. Elle serait enfermée dans une geôle sans air qu’elle ne serait pas plus seule et plus étouffée. La bourgeoisie ferme ses portes à ces femmes qui s’efforcent de vivre en travaillant ; elle affiche pour elles un dédain soupçonneux ; la malveillance guette leurs moindres démarches. Leurs collègues du lycée de garçons les tiennent à l’écart, soit parce qu’ils ont peur des cancans de la ville, soit par hostilité secrète, ou par sauvagerie, l’habitude du café, des conversations débraillées, la fatigue après le travail du jour, le dégoût, par satiété, des femmes intellectuelles. Elles-mêmes, elles ne peuvent plus se supporter, surtout si elles sont forcées de loger ensemble, au collège. La directrice est souvent la moins capable de comprendre les jeunes âmes affectueuses, que découragent les premières années de ce métier aride et cette solitude inhumaine ; elle les laisse agoniser en secret, sans chercher à les aider ; elle trouve qu’elles sont des orgueilleuses. Nul ne s’intéresse à elles. Leur manque de fortune et de relations les empêche de se marier. La quantité de leurs heures de travail les empêche de se créer une vie intellectuelle qui les attache et les console. Quand une telle existence n’est pas soutenue par un sentiment religieux ou moral exceptionnel, — (je dirai même, anormal, maladif : car il n’est pas naturel de se sacrifier totalement), — c’est une mort vivante… — À défaut du travail de l’esprit, la charité offre-t-elle plus de ressources aux femmes ? Que de déboires elle réserve à celles qui ont une âme trop sincère pour se satisfaire de la charité officielle ou mondaine, des parlottes philanthropiques, de ce mélange odieux de frivolité, de bienfaisance et de bureaucratie, de cette façon de jouer avec la misère, entre deux flirts, en papotant ! Quand l’une d’elles, écœurée, a l’incroyable audace de se risquer seule au milieu de cette misère qu’elle ne connaît que par ouï-dire, quelle vision pour elle ! presque impossible à supporter ! C’est un enfer. Que peut-elle pour lui venir en aide ? Elle est noyée dans cette mer d’infortunes. Elle lutte cependant, elle s’efforce de sauver quelques-uns de ces malheureux, elle s’épuise pour eux, elle se noie avec eux. Trop heureuse, si elle a réussi à en sauver un ou deux ! Mais elle, qui la sauvera ? Qui s’inquiétera de la sauver ? Car elle souffre, elle aussi, de toute la souffrance des autres et de la sienne ; à mesure qu’elle donne sa foi, elle en a moins pour elle ; toutes ces misères s’accrochent désespérément à elle ; et elle n’a rien à quoi se retenir. Personne ne lui tend la main. Et parfois, on lui jette la pierre… Vous avez connu, Christophe, cette femme admirable qui s’était donnée à l’œuvre de charité la plus humble et la plus méritoire : elle recueillait chez elle les prostituées des rues qui venaient d’accoucher, les malheureuses filles dont l’Assistance publique ne voulait pas, ou qui avaient peur de l’Assistance publique ; elle s’efforçait de les guérir physiquement et moralement, de les garder avec leurs enfants, de réveiller chez elles le sentiment maternel, de leur refaire un foyer, une vie de travail honnête. Elle n’avait pas trop de toutes ses forces pour cette tâche sombre, pleine de déboires et d’amertumes, — (on en sauve si peu, si peu veulent être sauvées ! Et tous ces petits enfants qui meurent ! Ces innocents, condamnés en naissant !…) — Cette femme qui avait pris sur elle toute la douleur des autres, cette innocente qui expiait volontairement le crime de l’égoïsme humain, — comment croyez-vous qu’on la jugeât, Christophe ? La malveillance publique l’accusait de gagner de l’argent avec son œuvre, et même avec ses protégées. Elle dut quitter le quartier, partir, découragée… — Jamais vous n’imaginerez assez la cruauté de la lutte qu’ont à livrer les femmes indépendantes contre la société d’aujourd’hui, cette société conservatrice et sans cœur, qui se meurt, et qui dépense le peu qui lui reste d’énergie à empêcher les autres de vivre.

— Ma pauvre amie, ce n’est pas le lot seulement des femmes. Nous connaissons tous ces luttes. Je connais aussi le refuge.

— Lequel ?

— L’art.

— Bon pour vous, non pour nous. Et même parmi les hommes, combien sont-ils, ceux qui peuvent en profiter ?

— Voyez notre amie Cécile. Elle est heureuse.

— Qu’en savez-vous ? Ah ! que vous avez vite fait de juger ! Parce qu’elle est vaillante, parce qu’elle ne s’attarde pas sur ce qui l’attriste, parce qu’elle le cache aux autres, vous dites qu’elle est heureuse ! Oui, elle est heureuse d’être bien portante et de pouvoir lutter. Mais vous ne savez pas ses luttes. Croyez-vous qu’elle était faite pour cette vie décevante de l’art ? L’art ! Quand on pense qu’il y a de pauvres femmes qui aspirent à la gloire d’écrire, ou de jouer, ou de chanter, comme au faite du bonheur ! Faut-il qu’elles soient assez dénuées de tout, qu’elles ne sachent plus à quelle affection se prendre ! L’art ! qu’avons-nous à faire de l’art, si nous n’avons tout le reste, avec ? Il n’y a qu’une chose au monde qui peut faire oublier tout le reste, tout le reste : c’est un cher petit enfant.

— Et quand on l’a, vous voyez qu’il ne suffit même pas.

— Oui, pas toujours… Les femmes ne sont pas très heureuses. Il est difficile d’être une femme. Beaucoup plus que d’être un homme. Vous ne vous en doutez pas assez. Vous, vous pouvez vous absorber en une passion d’esprit, en une activité. Vous vous mutilez, mais vous en êtes plus heureux. Une femme saine ne le peut pas sans souffrance. Il est inhumain d’étouffer une partie de soi-même. Nous, quand nous sommes heureuses d’une façon, nous regrettons l’autre façon. Nous avons plusieurs âmes. Vous, vous n’en avez qu’une, plus vigoureuse, souvent brutale, et même monstrueuse. Je vous admire. Mais ne soyez pas trop égoïstes. Vous l’êtes beaucoup, sans vous en douter. Vous nous faites bien du mal, sans vous en douter.

— Que faire ? Ce n’est pas notre faute.

— Non, ce n’est pas votre faute, mon bon Christophe. Ce n’est ni votre faute, ni la nôtre. Au bout du compte, voyez-vous, c’est que la vie n’est pas du tout une chose simple. On dit qu’il n’y a qu’à vivre d’une façon naturelle. Mais qu’est-ce qui est naturel ?

— C’est vrai. Rien n’est naturel dans notre vie. Le célibat n’est pas naturel. Le mariage ne l’est pas non plus. Et l’union libre livre les faibles à la rapacité des forts. Notre société même n’est pas une chose naturelle ; nous l’avons fabriquée. On dit que l’homme est un animal sociable. Quelle bêtise ! Il a bien fallu qu’il le devînt, pour vivre. Il s’est fait sociable pour son utilité, sa défense, son plaisir, sa grandeur. Cette nécessité l’a amené à souscrire certains pactes. Mais la nature regimbe et se venge de cette contrainte. La nature n’a pas été faite pour nous. Nous tâchons de la réduire. C’est une lutte : il n’est pas étonnant que nous soyons souvent battus. Comment sortir de là ? — En étant forts.

— En étant bons.

— Oh ! Dieu ! être bon, arracher son corset d’égoïsme, respirer, aimer la vie, la lumière, son humble tâche, le petit coin du sol où l’on enfonce ses racines. Ce qu’on ne peut avoir en horizons, s’efforcer de l’avoir en profondeur et en hauteur, comme un arbre à l’étroit qui monte vers le soleil !

— Oui. Et d’abord s’aimer les uns les autres. Si l’homme voulait sentir davantage qu’il est le frère de la femme, et non pas seulement sa proie, ou qu’elle doit être la sienne ! S’ils voulaient, tous les deux, dépouiller leur orgueil et penser, chacun, un peu moins à soi, et un peu plus à l’autre !… Nous sommes faibles : aidons-nous. Ne disons pas à celui qui est tombé : « Je ne te connais plus. » Mais : « Courage, ami. Nous sortirons de là. »


Ils se turent, assis devant le foyer, le petit minet entre eux, tous trois immobiles, absorbés, et regardant le feu. La flamme, près de s’éteindre, caressait de son battement d’aile le fin visage de Mme Arnaud, que rosissait une exaltation intérieure qui ne lui était pas coutumière. Elle s’étonnait elle-même de s’être ainsi livrée. Jamais elle n’en avait tant dit. Jamais plus elle n’en dirait autant.

Elle posa sa main sur celle de Christophe et dit :

— Que faites-vous de l’enfant ?

C’était à cela qu’elle pensait, depuis le commencement. Elle parlait, elle parlait, elle était une autre femme, elle était comme grisée. Mais à cela seul elle pensait. Dès les premiers mots de Christophe, elle s’était bâti un roman dans son cœur. Elle pensait à l’enfant que sa mère avait laissé, au bonheur de l’élever, de tresser autour de cette petite âme ses rêves et son amour. Et elle se disait :

— Non, c’est mal, je ne dois pas me réjouir de ce qui est le malheur des autres.

Mais c’était plus fort qu’elle. Elle parlait, elle parlait, et son cœur silencieux était baigné d’espoir.

Christophe dit :

— Oui, sans doute, nous y avons bien pensé. Le pauvre petit ! Ni Olivier, ni moi ne sommes capables de l’élever. Il faut les soins d’une femme. J’avais songé qu’une amie voudrait bien nous aider…

Mme Arnaud respirait à peine.

Christophe dit :

— Je voulais vous en parler. Et puis, Cécile est venue justement, tout à l’heure. Quand elle a su la chose, quand elle a vu l’enfant, elle était si émue, elle a montré tant de joie, elle m’a dit : « Christophe… »

Le sang de Mme Arnaud s’arrêta ; elle n’entendit pas la suite ; tout se brouilla devant ses yeux. Elle avait envie de crier :

— Non, non, donnez-le-moi…

Christophe parlait. Elle n’entendait pas ce qu’il disait. Mais elle fit effort sur elle-même. Elle pensa aux confidences de Cécile. Elle pensa :

— Elle en a plus besoin que moi. Moi, j’ai mon cher Arnaud… et puis toutes mes choses… Et puis, je suis plus vieille…

Et elle sourit et dit :

— C’est bien.

Mais la flamme du foyer s’était éteinte ; et aussi la roseur du visage. Et sur le cher visage las, il n’y avait plus que l’expression habituelle de bonté résignée.


— Mon amie m’a trahi.

Sous cette pensée, Olivier succombait. En vain, Christophe le secouait rudement, par affection.

— Que veux-tu ? disait-il. Une trahison d’ami, c’est une épreuve journalière, comme la maladie, la pauvreté, la lutte avec les sots. Il faut être armé contre elle. Si on ne peut y résister, c’est qu’on n’est qu’un pauvre homme.

— Ah ! c’est tout ce que je suis. Je n’y mets pas d’orgueil… Un pauvre homme, oui, qui a besoin de tendresse, et qui meurt, s’il ne l’a plus.

— Ta vie n’est pas finie : il y a d’autres êtres à aimer.

— Je ne crois plus à aucun. Il n’y a pas d’amis.

— Olivier !

— Pardon. Je ne doute pas de toi. Quoiqu’il y ait des moments où je doute de tout… de moi… Mais toi, tu es fort, tu n’as besoin de personne, tu peux te passer de moi.

— Elle s’en passe encore mieux.

— Tu es cruel, Christophe.

— Mon cher petit, je te brutalise ; mais c’est pour que tu te révoltes. Que diable ! c’est honteux, de sacrifier ceux qui t’aiment, et ta vie, à quelqu’un qui se moque de toi.

— Que m’importent ceux qui m’aiment ? C’est elle que j’aime.

— Travaille. Ce qui t’intéressait autrefois…

— … ne m’intéresse plus. Je suis las. Il me semble que je suis sorti de la vie. Tout m’apparaît loin, loin… Je vois, mais je ne comprends plus… Penser qu’il y a des hommes qui ne se lassent point de recommencer, chaque jour, leur mécanisme d’horloge, leur tâche insipide, leurs discussions de journaux, leur pauvre chasse au plaisir, des hommes qui se passionnent pour ou contre un ministère, un livre, une cabotine… Ah ! que je me sens vieux ! Je n’ai ni haine, ni rancune, contre qui que ce soit : tout m’ennuie. Je sens qu’il n’y a rien… Écrire ? Pourquoi écrire ? Qui vous comprend ? Je n’écrivais que pour un être ; tout ce que j’étais, je l’étais pour lui… Il n’y a rien. Je suis fatigué, Christophe, fatigué. Je voudrais dormir.

— Eh bien, dors, mon petit. Je te veillerai.

Mais c’était ce qu’Olivier pouvait le moins. Ah ! si celui qui souffre pouvait dormir des mois, jusqu’à ce que sa peine s’efface de son être renouvelé, jusqu’à ce qu’il soit un autre ! Mais nul ne peut lui faire ce don ; et il n’en voudrait pas. La pire souffrance lui serait d’être privé de sa souffrance. Olivier était comme un fiévreux, qui se nourrit de sa fièvre. Une véritable fièvre, dont les accès reparaissaient, aux mêmes heures, surtout le soir, à partir du moment où la lumière tombe. Et le reste du temps, elle le laissait brisé, intoxiqué par l’amour, rongé par le souvenir, ressassant la même pensée, pareil à un idiot qui remâche la même bouchée sans pouvoir l’avaler, toutes les forces du cerveau paralysées, pompées par la seule idée fixe.

Il n’avait pas la ressource, comme Christophe, de maudire son mal, en calomniant de bonne foi celle qui en était cause. Plus clairvoyant et plus juste, il savait qu’il y avait sa part de responsabilité et qu’il n’était pas le seul à en souffrir : Jacqueline aussi était victime ; — elle était sa victime. Elle s’était confiée à lui : qu’en avait-il fait ? S’il n’était pas de force à la rendre heureuse, pourquoi l’avait-il liée à lui ? Elle était dans son droit, en rompant les liens qui la meurtrissaient.

— Ce n’est pas sa faute, pensait-il. C’est la mienne. Je l’ai mal aimée. Pourtant, je l’aimais bien. Mais je n’ai pas su l’aimer, puisque je n’ai pas su me faire aimer.

Ainsi, il s’accusait ; et peut-être avait-il raison. Mais il ne sert pas à grand’chose de faire le procès du passé : cela n’empêcherait point de le recommencer, si c’était à recommencer ; et cela empêche de vivre. L’homme fort est celui qui oublie le mal qu’on lui a fait, — et aussi, hélas ! celui qu’il a fait, dès l’instant qu’il s’est rendu compte qu’il ne peut le réparer. Mais l’on n’est pas fort par raison, on l’est par passion. L’amour et la passion sont deux parents éloignés ; rarement ils vont ensemble. Olivier aimait ; il n’était fort que contre lui-même. Dans l’état de passivité où il était tombé, il offrait prise à tous les maux. Influenza, bronchite, pneumonie s’abattirent sur lui. Il fut malade, une partie de l’été. Christophe, aidé de Mme Arnaud, le soigna avec dévouement ; et ils réussirent à enrayer la maladie. Mais contre le mal moral, ils étaient impuissants ; et ils sentaient peu à peu la fatigue déprimante de cette tristesse perpétuelle et le besoin de la fuir.

Le malheur fait tomber dans une étrange solitude. Les hommes en ont une horreur instinctive. On dirait qu’ils ont peur qu’il ne soit contagieux : à tout le moins, il ennuie ; on se sauve de lui. Qu’il est peu de personnes qui vous pardonnent de souffrir ! C’est toujours la vieille histoire des amis de Job. Éliphaz de Theman accuse Job d’impatience. Baldad de Suli soutient que les malheurs de Job sont la peine de ses péchés. Sophar de Naamath le taxe de présomption. « Et à la fin, Élin fils de Barachel de Buz de la famille de Ram, entra dans une grande colère, et se fâcha contre Job, parce que Job assurait qu’il était juste devant Dieu. » — Peu de gens vraiment tristes. Beaucoup d’appelés, peu d’élus. Olivier était de ceux-ci. Comme disait un misanthrope, « il paraissait se complaire à être maltraité. On ne gagne rien à ce personnage d’homme malheureux : on se fait détester. »

Olivier ne pouvait parler de ce qu’il sentait à personne, même à ses plus intimes. Il s’apercevait que cela les assommait. Même son cher Christophe était impatienté de cette peine tenace et importune. Il se savait trop maladroit à y porter remède. Pour dire la vérité, cet homme dont le cœur était généreux et qui avait fait pour son compte l’épreuve de la souffrance, ne parvenait pas à sentir la souffrance de son ami. Telle est l’infirmité de la nature humaine. Soyez bon, pitoyable, intelligent, ayez souffert mille morts : vous ne sentirez pas la douleur de votre ami qui a mal aux dents. Si la maladie se prolonge, on est tenté de trouver que le malade exagère ses plaintes. Combien plus, lorsque le mal est invisible, tapi au fond de l’âme ! Celui qui n’est pas en cause trouve irritant que l’autre se fasse tant de bile pour un sentiment qui ne lui importe guère. Et enfin, l’on se dit, pour mettre sa conscience en repos :

— Qu’y puis-je ? Toutes les raisons ne servent de rien.

Toutes les raisons, cela est vrai. On ne peut faire du bien qu’en aimant celui qui souffre, en l’aimant bêtement, sans chercher à le convaincre, sans chercher à le guérir, en l’aimant et en le plaignant. L’amour est le seul baume aux blessures de l’amour. Mais l’amour n’est pas inépuisable, même chez ceux qui aiment le mieux ; ils n’en ont qu’une provision limitée. Quand les amis ont dit ou écrit une fois tout ce qu’ils ont pu trouver de paroles d’affection, quand à leurs propres yeux ils ont fait leur devoir, ils se retirent prudemment, ils font le vide autour du patient, ainsi que d’un coupable. Et comme ils ne sont pas sans une honte secrète de l’aider aussi peu, ils l’aident de moins en moins ; ils cherchent à se faire oublier, et à oublier eux-mêmes. Et si le malheur importun s’obstine, si un écho indiscret pénètre jusqu’à leur retraite, ils en viennent à juger sévèrement cet homme sans courage, qui supporte mal l’épreuve. Soyez sûrs que s’il succombe, il se trouvera au fond de leur pitié sincère ce sous-entendu dédaigneux :

— Le pauvre diable ! J’avais de lui une meilleure opinion.

Dans cet égoïsme universel, quel ineffable bien peut faire une simple parole de tendresse, une attention délicate, un regard qui a pitié et qui vous aime ! On sent alors le prix de la bonté. Et que tout le reste est pauvre, à côté d’elle !… Elle rapprochait Olivier de Mme Arnaud, plus que de tout autre, même de son Christophe. Cependant Christophe s’obligeait à une patience méritoire ; il lui cachait, par affection, ce qu’il pensait de lui. Mais Olivier, avec l’acuité de son regard que la souffrance affinait, apercevait le combat qui se livrait en son ami, et combien sa tristesse lui était à charge. C’était assez pour l’écarter à son tour de Christophe, et lui souffler l’envie de lui crier :

— Va-t’en !

Ainsi, le malheur sépare souvent les cœurs qui s’aiment. Comme le vanneur trie le grain, il met d’un côté ce qui veut vivre, de l’autre ce qui veut mourir. Terrible loi de vie, plus forte que l’amour ! La mère qui voit mourir son fils, l’ami qui voit son ami se noyer, — s’ils ne peuvent les sauver, n’en continuent pas moins de se sauver soi-mêmes, ils ne meurent pas avec eux. Et pourtant, ils les aiment mille fois mieux que leur vie…

Malgré son grand amour, Christophe était obligé, par moments, de fuir Olivier. Il était trop fort, il se portait trop bien, il étouffait dans cette peine sans air. Qu’il était honteux de lui ! Il avait la mort dans l’âme de ne pouvoir rien pour son ami ; et comme il avait besoin de se venger sur quelqu’un, il en voulait à Jacqueline. En dépit des paroles clairvoyantes de Mme Arnaud, il continuait de la juger durement, comme il sied à une âme jeune, violente et entière, qui n’a pas encore assez appris de la vie pour n’être pas impitoyable envers ses faiblesses.

Il allait voir Cécile et l’enfant qui lui avait été confié. Cela lui rafraîchissait rame. Cécile était transfigurée par sa maternité d’emprunt ; elle paraissait toute jeune, heureuse, affinée, attendrie. Le départ de Jacqueline n’avait pas fait naître en elle un espoir inavoué de bonheur. Elle savait que le souvenir de Jacqueline éloignait d’elle Olivier plus encore que Jacqueline présente. D’ailleurs, le souffle qui l’avait troublée était passé : c’était un moment de crise, que la vue de l’égarement de Jacqueline avait contribué à dissiper ; elle était rentrée dans son calme habituel, et elle ne comprenait plus très bien ce qui l’en avait fait sortir. Le meilleur de son besoin d’aimer trouvait à se satisfaire dans l’amour de l’enfant. Avec le merveilleux pouvoir d’illusion — d’intuition — de la femme, elle retrouvait celui qu’elle aimait, au travers de ce petit être ; ainsi, elle l’avait faible et livré, tout à elle : il lui appartenait ; et elle pouvait l’aimer, passionnément l’aimer, d’un amour aussi pur que l’était le cœur de cet innocent et ses limpides yeux bleus, gouttelettes de lumière… Non qu’il ne se mêlât à sa tendresse un regret mélancolique. Ah ! ce n’est jamais la même chose qu’un enfant de notre sang !… Mais c’est bon, tout de même.

Christophe regardait maintenant Cécile avec d’autres yeux. Il se rappelait un mot ironique de Françoise Oudon :

— Comment se fait-il que toi et Philomèle, qui seriez si bien faits pour être mari et femme, vous ne vous aimiez pas ?

Mais Françoise, mieux que Christophe, en savait la raison : quand on est un Christophe, il est rare qu’on aime qui peut vous faire du bien ; on aime bien plutôt qui peut vous faire du mal. Les contraires s’attirent ; la nature cherche sa destruction, elle va à la vie intense qui se brûle, de préférence à la vie prudente qui s’économise. Et l’on a raison quand on est un Christophe, dont la loi n’est pas de vivre le plus longtemps possible, mais le plus fort.

Christophe cependant, moins pénétrant que Françoise, se disait que l’amour est une force aveugle et inhumaine. Il met ensemble ceux qui ne peuvent se souffrir. Il rejette ceux qui sont de même sorte. Ce qu’il inspire est peu de chose, au prix de ce qu’il détruit. Heureux, il dissout la volonté. Malheureux, il brise le cœur. Quel bien fait-il jamais ?

Et comme il médisait ainsi de l’amour, il vit son sourire ironique et tendre, qui lui disait :

— Ingrat !


Christophe n’avait pu se dispenser de venir encore à une des soirées de l’ambassade d’Autriche. Philomèle chantait les lieder de Schubert, de Hugo Wolf, et de Christophe. Elle était heureuse de son succès et de celui de son ami, maintenant fêté par une élite. Même dans le grand public, le nom de Christophe s’imposait de jour en jour ; les Lévy-Cœur n’avaient plus le droit de feindre de l’ignorer. Ses œuvres étaient jouées aux concerts ; il avait une pièce reçue à l’Opéra-Comique. D’invisibles sympathies s’intéressaient à lui. Le mystérieux ami, qui plus d’une fois avait travaillé pour lui, continuait de seconder ses désirs. Plus d’une fois, Christophe avait senti cette main affectueuse, qui l’aidait en ses démarches : quelqu’un veillait sur lui, et se cachait jalousement. Christophe avait tâché de le découvrir ; mais il semblait que l’ami se fût dépité de ce que Christophe n’eût pas cherché plus tôt à le connaître, et il restait insaisissable. Christophe était distrait d’ailleurs par d’autres préoccupations : il pensait à Olivier, il pensait à Françoise ; le matin même, il venait de lire dans un journal qu’elle était tombée gravement malade à San Francisco : il se la représentait seule dans une ville étrangère, dans une chambre d’hôtel, se refusant à voir personne, à écrire à ses amis, serrant les dents, attendant, seule, la mort.

Obsédé par ces pensées, il évitait le monde ; et il s’était retiré dans un petit salon à l’écart. Adossé au mur, dans un retrait à demi dans l’ombre, derrière un rideau de plantes vertes et de fleurs, il écoutait la belle voix de Philomèle, élégiaque et chaude, qui chantait Le Tilleul de Schubert ; et la pure musique faisait monter la mélancolie des souvenirs. En face de lui, au mur, une grande glace reflétait les lumières et la vie du salon voisin. Il ne la voyait pas : il regardait en lui ; et il avait devant les yeux un brouillard de larmes… Soudain, comme le vieil arbre de Schubert qui frissonne, il se mit à trembler, sans raison. Il resta quelques secondes ainsi, très pâle, sans bouger. Puis, le voile de ses yeux se dissipant, il vit devant lui, dans la glace, « l’amie » qui le regardait… L’amie ? Qui était-elle ? Il ne savait rien de plus, sinon qu’elle était l’amie, et qu’il la connaissait ; et les yeux attachés à ses yeux, appuyé contre le mur, il continuait de trembler. Elle souriait. Il ne voyait ni le dessin de son visage et de son corps, ni la nuance de ses yeux, ni si elle était grande ou petite, et comment habillée. Une seule chose il voyait : la divine bonté de son sourire compatissant.

Et ce sourire subitement évoqua en Christophe un souvenir disparu de sa petite enfance… Il avait six à sept ans, il était à l’école, il était malheureux, il venait d’être humilié et battu par des camarades plus âgés et plus forts, tous se moquaient de lui, et le maître l’avait injustement puni ; accroupi dans un coin, délaissé, tandis que les autres jouaient, il pleurait tout bas. Une petite fille mélancolique qui ne jouait pas avec les autres, — (il la revoyait en ce moment, lui qui n’y avait jamais pensé, depuis : elle était courte de taille, la tête grosse, les cheveux et les cils d’un blond tout à fait blanc, les yeux d’un bleu très pâle, les joues larges et blêmes, les lèvres grosses, la figure un peu bouffie, et de petites mains rouges), — elle était venue près de lui, elle s’était arrêtée, son pouce dans sa bouche, et l’avait regardé pleurer ; puis elle avait mis sa menotte sur la tête de Christophe, et elle lui avait dit, timidement, précipitamment, avec le même sourire compatissant :

— Ne pleure pas, ne pleure pas !…

Alors, Christophe n’y avait plus tenu, il avait éclaté en sanglots, appuyant son nez contre le tablier de la petite qui répétait, d’une voix tremblante et tendre :

— Ne pleure pas…

Elle était morte, peu de temps après, quelques semaines peut-être ; quand avait lieu cette scène, elle devait être déjà sous la main de la mort… Pourquoi pensait-il à elle, en ce moment ? Il n’y avait aucun rapport entre cette petite morte oubliée, humble fillette du peuple d’une lointaine ville allemande, et l’aristocratique jeune dame qui le regardait maintenant. Mais il n’est qu’une seule âme pour tous ; et bien que les millions d’êtres semblent différents entre eux, comme les mondes qui roulent dans le ciel, c’est le même éclair de pensée ou d’amour qui resplendit, à la fois, dans les cœurs séparés par les siècles. Christophe venait de retrouver la lueur qu’il avait vu passer sur les lèvres décolorées de la petite consolatrice…

Cela ne dura qu’une seconde. Un flot de monde bloqua la porte et cacha à Christophe la vue de l’autre salon. Il se recula rapidement dans l’ombre, hors de l’atteinte du miroir ; il craignait que son trouble ne fût remarqué. Mais quand il fut plus calme, il voulut la revoir. Il avait peur qu’elle ne fût partie. Il entra dans le salon ; et, au milieu de la foule, il la retrouva aussitôt, quoiqu’elle ne fût plus de même qu’elle lui était apparue dans la glace. Maintenant, il la voyait de profil, assise dans un cercle de dames élégantes ; un coude sur le bras du fauteuil, le corps un peu penché, la tête appuyée sur sa main, elle écoutait les causeries, avec un sourire intelligent et distrait ; elle avait l’air et les traits du jeune saint Jean, écoutant et voyant, les yeux à demi fermés, souriant à sa pensée, dans la Dispute de Raphaël…

Alors, elle leva les yeux, le vit, et ne fut pas étonnée. Et il vit que son sourire était pour lui. Il la salua, ému, et il s’approcha d’elle.

— Vous ne me reconnaissez pas ? dit-elle.

À cet instant, il la reconnut :

— Grazia… dit-il[2].

Au même moment, l’ambassadrice, qui passait, se félicitait que la rencontre, depuis longtemps cherchée, se fût enfin produite ; et elle présentait Christophe à « la comtesse Berény ». Mais Christophe était si ému qu’il n’entendait même pas ; et il ne remarquait point ce nom étranger. C’était toujours pour lui sa petite Grazia.


Grazia avait vingt-deux ans. Elle était mariée, depuis un an, à un jeune attaché d’ambassade autrichien, noble, de grande famille, apparenté à un premier ministre de l’empereur, snob, viveur, élégant, prématurément usé, dont elle s’était sincèrement éprise, et qu’elle aimait encore, tout en le jugeant. Son vieux papa était mort. Son mari avait été nommé à l’ambassade de Paris. Par les relations du comte Berény, par son charme et son intelligence propre, la fillette timide qu’un rien effarouchait était devenue une des jeunes femmes le plus en vue, dans la société parisienne, sans faire aucun effort pour cela, et sans en être gênée. C’est une grande force d’être jeune et jolie, et de plaire, et de savoir qu’on plaît. Et c’est une force non moins grande d’avoir un cœur tranquille, très sain et très serein, qui trouve son bonheur dans l’accord harmonieux de ses désirs et de sa destinée. La belle fleur de vie s’était épanouie ; mais elle n’avait rien perdu de la calme musique de son âme latine, nourrie de la lumière et de la paix puissante de la terre italienne. Tout naturellement, elle avait acquis une certaine influence dans le monde de Paris : elle ne s’en étonnait point, et savait discrètement en user pour les œuvres artistiques ou charitables qui recouraient à elle ; de ces œuvres elle laissait à d’autres le patronage officiel : car bien qu’elle sût tenir son rang, elle avait conservé de son enfance un peu sauvage dans la villa solitaire au milieu des champs, une indépendance secrète, que le monde fatiguait tout en l’amusant, mais qui savait déguiser son ennui sous l’aimable sourire d’un cœur courtois et bon.

Elle n’avait pas oublié son grand ami Christophe. L’enfant, que brûlait en silence un innocent amour, sans doute n’existait plus. La Grazia d’à présent était une femme très sensée et nullement romanesque. Elle avait une douce ironie pour les exagérations de sa tendresse enfantine. Elle ne laissait point pourtant d’être émue par ces souvenirs. La pensée de Christophe était associée aux heures les plus pures de sa vie. Elle n’entendait pas son nom sans plaisir : et chacun de ses succès la réjouissait, comme si elle y avait eu part : car elle les avait pressentis. Dès son arrivée à Paris, elle avait cherché à le revoir. Elle l’avait invité, en ajoutant sur la lettre d’invitation son ancien nom de jeune fille. Christophe n’y avait pas fait attention, et il avait jeté l’invitation au panier, sans répondre. Elle ne s’en était pas offensée. Elle avait continué de suivre sans qu’il le sût, ses travaux et même un peu sa vie. C’était elle, dont la main bienfaisante l’avait secouru, dans la campagne récente menée contre lui par les journaux. La proprette Grazia n’avait guère de rapports avec le monde de la presse ; mais quand il s’agissait de rendre service à un ami, elle était capable d’enjôler, avec une malicieuse rouerie, les gens qu’elle aimait le moins. Elle invita le directeur du journal qui menait la meute des aboyeurs ; et en moins de rien, elle lui tourna la tête ; elle sut flatter son amour-propre ; elle le séduisit si bien, tout en lui en imposant, qu’elle n’eut besoin que de quelques mots, négligemment jetés, d’étonnement méprisant sur les attaques dont Christophe était l’objet, pour que la campagne s’arrêtât net. Le directeur supprima l’article injurieux qui allait paraître le lendemain ; et quand le chroniqueur s’informa des motifs de la suppression, il lui lava la tête. Il fit plus ; il donna ordre à un de ses gens-à-tout faire de fabriquer dans la quinzaine un article enthousiaste sur Christophe ; l’article fut fabriqué, enthousiaste et stupide, à souhait. Ce fut aussi Grazia qui eut l’idée d’organiser à l’ambassade des auditions d’œuvres de son ami, et qui, sachant qu’il patronnait Cécile, l’aida à se faire connaître. Enfin, par ses relations avec le monde diplomatique allemand, elle commença tout doucement, avec une habileté tranquille, à éveiller l’intérêt du pouvoir pour Christophe banni d’Allemagne ; et peu à peu, elle détermina un mouvement d’opinion afin d’obtenir de l’Empereur un décret qui rouvrît les portes de son pays à un grand artiste qui l’honorait. S’il était prématuré d’attendre pour l’instant cet acte de grâce, elle réussit du moins à ce qu’on fermât les yeux sur le voyage de quelques jours qu’il fit dans sa ville natale.

Et Christophe, qui sentait planer sur lui la présence de l’invisible amie, sans pouvoir découvrir qui elle était, venait de la reconnaître dans la figure du jeune saint Jean qui lui souriait dans le miroir.


Ils causaient du passé. Ce qu’ils disaient, Christophe ne le savait guère. Pas plus qu’on ne la voit, on n’entend celle qu’on aime. On l’aime. Et quand on l’aime bien, on ne songe même point qu’on l’aime. Christophe ne s’en doutait pas. Elle était là : c’était assez. Le reste n’existait plus…

Grazia s’arrêta de parler. Un jeune homme très grand, assez beau, élégant, la figure rasée, la tête à demi chauve, l’air ennuyé et méprisant, considérait Christophe à travers son monocle, et déjà, s’inclinait avec une politesse hautaine :

— Mon mari, dit-elle.

Le bruit du salon reparut. La lumière intérieure s’éteignit. Christophe, glacé, se tut, et répondant au salut, il se retira aussitôt.

Ridicules et dévorantes exigences de ces âmes d’artistes et des lois enfantines qui régissent leur vie passionnée ! Cette amie, qu’il avait négligée jadis quand elle l’aimait, et à qui il n’avait plus pensé depuis des années, à peine la retrouvait-il qu’il lui semblait qu’elle était à lui, qu’elle était son bien, et que si un autre l’avait prise, c’est qu’on la lui avait volée : elle-même n’avait pas le droit de se donner à un autre. Christophe ne se rendait pas compte de ce qui se passait en lui. Mais son démon créateur s’en rendait compte pour lui, et enfanta, ces jours-là, certains de ses plus beaux chants de douloureux amour.

Assez longtemps il resta sans la revoir. La peine et la santé d’Olivier l’obsédaient. Un jour enfin, retrouvant l’adresse qu’elle lui avait laissée, il se décida.

En montant l’escalier, il entendit des marteaux d’ouvriers qui clouaient. L’antichambre était en désordre, encombré de caisses et de malles. Le valet répondit que la comtesse n’était pas visible. Mais comme Christophe déçu se retirait après avoir remis sa carte, le domestique courut après lui, et le fit rentrer en s’excusant. Christophe fut introduit dans un petit salon, dont les tapis étaient enlevés et roulés. Grazia vint au-devant de lui, avec son lumineux sourire, la main tendue dans un élan de joie. Toutes les sottes rancunes s’évanouirent. Il saisit cette main dans le même élan de bonheur, et il la baisa.

— Ah ! dit-elle, je suis heureuse que vous soyez venu ! Je craignais tant de partir, sans vous avoir revu !

— Partir, vous allez partir !

L’ombre, de nouveau, retomba sur lui.

— Vous le voyez, dit-elle en montrant le désordre de la chambre ; à la fin de la semaine, nous aurons quitté Paris.

— Pour longtemps ?

Elle fit un geste :

— Qui le sait ?

Il fit un effort pour parler. Sa gorge était contractée.

— Où allez-vous ?

— Aux États-Unis. Mon mari y est nommé premier secrétaire d’ambassade.

— Et ainsi, ainsi, fit-il… (Ses lèvres tremblaient)… c’est fini ?

— Mon ami ! dit-elle, émue de son accent… Non, ce n’est pas fini.

— Je vous ai retrouvée seulement pour vous perdre !

Il avait les larmes aux yeux.

— Mon ami, répéta-t-elle.

Il mit la main sur ses yeux, et se détourna, pour cacher son émotion.

— Ne soyez pas triste, dit-elle, en lui posant la main sur sa main.

À ce moment encore, il pensa à la petite fille d’Allemagne. Ils se turent.

— Pourquoi êtes-vous venu si tard ? demanda-t-elle enfin. J’ai cherché à vous voir. Vous n’avez jamais répondu.

— Je ne savais point, je ne savais point, fit-il… Dites-moi, c’est vous qui tant de fois m’êtes venue en aide, sans que j’aie pu deviner ?… C’est à vous que je dois d’avoir pu retourner en Allemagne ? C’est vous qui étiez mon bon ange, qui veilliez sur moi ?

Elle dit :

— J’étais heureuse de pouvoir quelque chose pour vous. Je vous dois tant !

— Quoi donc ? demanda-t-il. Je n’ai rien fait pour vous.

— Vous ne savez pas, dit-elle, ce que vous avez été pour moi.

Elle parla du temps, où, fillette, elle le rencontra chez son oncle Stevens, et où elle eut, par lui, par sa musique, la révélation de tout ce qu’il y a de beau dans le monde. Et peu à peu, s’animant doucement, elle lui raconta, par brèves allusions transparentes et voilées, ses émotions d’enfant, la part qu’elle avait prise aux chagrins de Christophe, le concert où il avait été sifflé et où elle avait pleuré, et la lettre qu’elle lui écrivit et à laquelle il ne répondit jamais : car il ne l’avait pas reçue. Et Christophe, en l’écoutant, de bonne foi projetait dans le passé son émotion présente et la tendresse qui le pénétrait pour le tendre visage qui était penché vers lui.

Ils causaient innocemment, avec une joie affectueuse. Et Christophe, en parlant, prit la main de Grazia. Et brusquement ils s’arrêtèrent tous deux : car Grazia s’aperçut que Christophe l’aimait. Et Christophe s’en aperçut aussi…

Grazia, pendant un temps, avait aimé Christophe sans que Christophe s’en souciât. Maintenant Christophe aimait Grazia ; et Grazia n’avait plus pour lui qu’une paisible amitié : elle en aimait un autre. Comme il arrive souvent, il avait suffi que l’une des deux horloges de leurs vies fût en avance sur l’autre, pour que toute leur vie, à tous deux, fût changée…

Grazia retira sa main, que Christophe ne retint point. Et ils restèrent, un moment, interdits, sans parler.

Et Grazia dit :

— Adieu.

Christophe répéta sa plainte.

— Et ainsi, c’est fini ?

— C’est mieux sans doute, que les choses soient ainsi.

— Ne nous reverrons-nous pas, avant votre départ ?

— Non, dit-elle.

— Quand nous reverrons-nous ?

Elle fit un geste de doute mélancolique.

— Alors, à quoi bon, dit Christophe, à quoi bon nous être revus ?

Mais au reproche de ses yeux, il répondit aussitôt :

— Non, pardon, je suis injuste.

— Je penserai toujours à vous, dit-elle.

— Hélas ! fit-il, je ne puis même pas penser à vous. Je ne sais rien de votre vie.

Tranquillement, elle lui décrivit en quelques mots sa vie habituelle, et comment ses journées se passaient. Elle parlait d’elle et de son mari, avec son beau sourire affectueux.

— Ah ! dit-il jalousement, vous l’aimez ?

— Oui, dit-elle.

Il se leva.

— Adieu.

Elle se leva aussi. Alors seulement, il remarqua qu’elle était enceinte. Et cela lui fit au cœur une impression inexprimable de dégoût, de tendresse, de jalousie, de pitié passionnée. Elle l’accompagna jusqu’à l’entrée du petit salon. À la porte, il se retourna, s’inclina vers ses mains, et les baisa longuement. Elle ne bougeait point, les yeux à demi fermés. Enfin, il se releva, et, sans la regarder, il sortit rapidement.


… E chi allora m’avesse domandato
di cosa alcuna, la mia risponsione
sarebbe stata solamente AMORE
con viso vestito d’umiltà…


Jour de la Toussaint. Lumière grise et vent froid, au dehors. Christophe était chez Cécile. Cécile était près du berceau de l’enfant, sur lequel se penchait Mme Arnaud, qui était venue, en passant. Christophe rêvait. Il sentait qu’il avait manqué le bonheur ; mais il ne songeait pas à se plaindre : il savait que le bonheur existait… Soleil, je n’ai pas besoin de te voir pour t’aimer ! Pendant ces longs jours d’hiver où je grelotte dans l’ombre, mon cœur est plein de toi ; mon amour me tient chaud : je sais que tu es là…

Et Cécile aussi rêvait. Elle contemplait l’enfant, et finissait par croire qu’il était son enfant. Ô pouvoir béni du rêve, imagination créatrice de la vie ! La vie… Qu’est-ce que la vie ? Elle n’est pas ce que la froide raison et ce que nos yeux la voient. La vie est ce que nous la rêvons. La mesure de la vie, c’est l’amour.

Christophe regardait Cécile, dont le visage rustique aux larges yeux rayonnait de la splendeur de l’instinct maternel, — plus mère que la vraie mère. Et il regardait la tendre figure fatiguée de Mme Arnaud. Il y lisait, comme en un livre émouvant, les douceurs et les souffrances cachées de cette vie d’épouse, qui, sans que l’on en soupçonne rien, est aussi riche parfois en douleurs et en joies que l’amour de Juliette ou d’Ysolde. Mais avec plus de grandeur religieuse…

Socia rei humanæ atque divinæ…

Et il pensait que, pas plus que la foi ou le manque de foi, ce ne sont les enfants ou le manque d’enfants qui font le bonheur ou le malheur de celles qui se marient et de celles qui ne se marient pas. Le bonheur est le parfum de l’âme, l’harmonie qui chante au fond du cœur. Et la plus belle des musiques de l’âme, c’est la bonté.

Olivier entra. Ses mouvements étaient calmes ; une sérénité nouvelle l’éclairait. Il sourit à l’enfant, serra la main à Cécile et à Mme Arnaud, et se mit à causer tranquillement. Ils l’observaient avec un étonnement affectueux. Il n’était plus le même. Dans l’isolement où il s’était enfermé avec son chagrin, comme la chenille dans le nid qu’elle s’est filé, après un dur travail il avait réussi à dépouiller sa peine comme une coque vide. Quelque jour, nous raconterons comment il avait cru trouver une belle cause à laquelle faire le don de sa vie qui ne l’intéressait plus que pour la sacrifier ; et, comme c’est la loi, du jour où il avait fait dans son cœur un acte de renoncement à la vie, elle s’était rallumée. Ses amis le regardaient. Ils ne savaient point ce qui s’était passé, et ils n’osaient le lui demander ; mais ils sentaient qu’il s’était délivré, et qu’il n’y avait plus en lui ni regret, ni amertume, pour quoi que ce fût, contre qui que ce fût.

Christophe, se levant, alla au piano, et dit à Olivier :

— Veux-tu que je te chante une mélodie de Brahms ?

— De Brahms ? dit Olivier. Tu joues maintenant de ton vieil ennemi ?

— C’est la Toussaint, dit Christophe. Jour de pardon pour tous.

Il chanta, à mi-voix, pour ne pas réveiller l’enfant, quelques phrases d’un vieux lied populaire de Souabe :

… Für die Zeit, wo du g’liebt mi hast
Da dank’i dir schön,
Und i wünsch’, dass dir’s anderswo
Besser mag geh’n…

(« Pour le temps où tu m’as aimé, je te remercie, je souhaite qu’ailleurs ce soit mieux pour toi… »)


— Christophe ! dit Olivier.

Christophe le serra sur sa poitrine.

— Va, mon petit, lui dit-il, nous avons le bon lot.


Ils étaient assis tous les quatre, près de l’enfant qui dormait. Ils ne parlaient point. Et à qui leur eût demandé quelle était leur pensée, — le visage vêtu d’humilité, ils eussent répondu seulement :


Amour.

  1. Voir Jean-Christophe : II. Le Matin.
  2. Voir Jean-Christophe à Paris. I. La Foire sur la Place.