Les Amies de pension

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Nouveaux Contes cruels
Calmann Lévy, éditeur (p. 1-16).


LES AMIES DE PENSION


À Monsieur Octave Maus.


Rien ne sert de rien. — Et, d’abord, il n’y a rien. Cependant tout arrive : — mais cela est bien indifférent !
Théophile Gautier.


Filles de gens riches, Félicienne et Georgette furent insérées, tout enfants, en ce célèbre pensionnat tenu par mademoiselle Barbe Desagrémeint.

Là, — bien que les dernières gouttes de lait du sevrage transparussent encore sur leurs lèvres, — une conformité de vues, touchant les riens sacrés de la toilette, les unit, bientôt, d’une amitié profonde. Leurs âges similaires, leur charme de même genre, la parité d’instruction sagement restreinte qu’elles reçurent ensemble cimentèrent ce sentiment. — D’ailleurs, ô mystères féminins ! tout de suite, à travers les brumes de l’âge tendre, elles s’étaient reconnues, d’instinct, comme ne pouvant se porter ombrage.

De classe en classe, elles ne tardèrent pas à notifier, par mille nuances de maintien, l’estime laïque d’elles-mêmes qu’elles tenaient des leurs : le seul sérieux avec lequel elles absorbaient leurs tartines, au goûter, l’indiquait. En sorte que, presque oubliées de leurs proches, elles atteignirent, à peu près simultanément, la dix-huitième année, sans qu’aucun nuage eût jamais troublé l’azur de cette sympathie, — que, d’une part, solidifiait l’exquis terre-à-terre de leurs natures, et que, d’autre part, idéalisait, s’il se peut dire, leur « honnêteté » d’adolescentes.

Soudainement, la Fortune ayant conservé son déplorable caractère versatile et rien n’étant stable, ici-bas, même dans les temps modernes, l’Adversité survint. Leurs familles, radicalement ruinées, en moins de cinq heures, par le Krach[1], durent les retraire ; à la hâte, de la maison Desagrémeint, — où, d’ailleurs, l’éducation de ces demoiselles pouvait être considérée comme achevée.

On essaya, tout aussitôt, de les marier, comme suprême ressource, par voie d’annonces, la seule risquable, sans trop de folie, en cette disgrâce. On dut vanter, en typographie adamantine, leurs « qualités du cœur », le piquant de leurs figures, le montant de leur gentillesse, leurs tailles, même leurs goûts réfléchis, leurs préférences pour l’intérieur : on alla jusqu’à imprimer qu’elles n’aimaient que les vieillards. — Nul parti ne se présenta.

Que faire ?… « Travailler ?… » Cliché peu persuadeur — et de pratique malaisée !… Une tendance portait, il est vrai, Georgette vers la confection ; quelque chose, aussi, eût poussé Félicienne vers l’enseignement ; — mais il eût fallu l’introuvable ! savoir ces premiers débours d’outillage, d’installation, — débours que (toujours vu cette friponne d’Adversité !) leurs parents ne pouvaient plus avancer qu’en rêve ! De guerre lasse, toutes deux, ainsi qu’il arrive trop souvent dans les grandes villes, s’attardèrent, un même soir, tout à coup, — jusqu’au lendemain midi et demi.

Alors, commença la vie galante, — fêtes, plaisirs, soupers, amours, bals, courses et premières ! L’on ne voyait plus ses familles que pour offrir de petits services, — par exemple, des billets de faveur ; quelque argent.

En ce tourbillon de poussière dorée, et quoique leurs occupations nouvelles les obligeassent, par convenance, de vivre séparées, Félicienne et Georgette devaient fatalement se rencontrer ! Oui : c’était inévitable. Eh bien, leur amitié, loin de s’atténuer de ce changement d’existence, s’en renforça, tout au contraire. En effet, même au plus fort des étourdissements du monde, on aime à se retremper, de temps en temps, en quelque chose de pur et d’honnête ; et, ce quelque chose, elles l’obtenaient, entre elles, par le simple échange d’un regard d’autrefois tout chargé des innocents souvenirs de leur jeune âge à l’Institution Desagrémeint ; — noble et chaste illusion dont l’inaliénable trésor consolidait leur sympathie.

L’impression qu’elles puisaient en ce respectif regard leur procurait, — par son contraste, et à volonté, — un doucereux piment de mélancolie où toutes deux resavouraient au moins un arrière-goût de cette estime laïque d’elles-mêmes qui leur était foncière ; bref, chacune en ressentait « qu’on n’était pas les premières venues ».

L’une et l’autre s’étaient, bien entendu, choisi, dès le principe, ce qu’on appelle un « ami de cœur », cette chose sacrée, sise, en soi, plus haut que toutes questions vénales. Lorsque, en effet, on a tant d’acquéreurs, il est si doux de se reposer, de se ressaisir en quelqu’un de gratuit ! C’est d’une mode bien touchante. — À vrai dire, Georgette, non plus que Félicienne, — que Félicienne surtout ! — ne tenaient guère à ces préférés, chacun d’eux n’étant, au fond, qu’une sorte d’interlope moitié de proxénète : — mais, tout pesé, ces deux jeunes boulevardiers, en leur élégance utile, conféraient à nos inséparables un brevet de faiblesse attrayante qui en complétait la séductive morbidesse. Un « ami de cœur », en effet, rassoit, dans l’Opinion, toute femme de mœurs un peu libres. On s’entend dire : « Comment ! tu es encore avec un tel ? » et l’on répond : « Que veux-tu ! je l’aime ! » ce qui montre qu’après tout l’on n’est pas de bois. Enfin, l’« ami de cœur » est, au moral, pour une semi-sérieuse, ce qu’est, au physique, un « joli homme » au bras duquel on se promène : cela fait partie de la toilette.



Or, il advint qu’une fois, — par un de ces hasards de fins de soupers si fréquents dans la vie brillante, — Georgette fut accompagnée, au petit matin, chez elle, par le jeune Enguerrand de Testevuyde (l’« ami de cœur » de Félicienne), et que celui-ci ne ressortit dudit séjour qu’à l’heure du madère, — toutes circonstances qui furent, naturellement, relatées, le soir même, à Félicienne, grâce à l’empressement de quelques amies sûres.

La commotion qu’elle en ressentit se résolut, d’abord, en une syncope. — De retour à elle-même, elle ne dit rien ; mais sa tristesse fut grande. Elle n’en revenait pas. Quoi ! sa seule amie, son autre elle-même, lui avait, sciemment, ravi — non pas un de ces messieurs, — mais, qui ? celui qui était sacré !… L’outrage de cette inattendue perfidie lui semblait trop absurde, trop immérité, trop méprisable pour valoir une colère. Et puis, elle ne pouvait s’expliquer que Georgette, même emportée par l’essor d’un hystérique affolement, se fût décidée à faire coup double tant sur leur amitié que sur le commun trésor de si rafraîchissants souvenirs que toutes deux perdaient par suite d’une brouille désormais irréparable. Félicienne en ressentit un vide atroce, où se noya jusqu’à l’infidélité d’Enguerrand. Renonçant à comprendre leurs amours, elle les consigna tous les deux à sa porte, sans explication, n’aimant pas le bruit. Et la vie continua pour elle, moins ce couple d’ombres.

Par exemple, la première fois qu’elles se revirent au Bois, oh ! ce fut d’une froideur !… Félicienne fut polaire.

Toutes deux étaient en victoria, seules, comme de juste, et incluses au milieu de la file, en l’allée des Acacias.

Félicienne considéra, fixement, sans la saluer, son ex-amie qui, chose bizarre ! lui souriait avec l’expansion charmante de jadis. Déconcertée de l’attitude de Félicienne, Georgette leva sur elle ses beaux yeux limpides, avec un air d’étonnement si sincère que Félicienne en fut frappée ! — Mais, devant le monde, comment se questionner ? Il fallait se tenir. Les deux victorias se croisèrent. Ce fut tout.

L’on dut se retrouver encore, de temps à autre, en différents soupers. Certes, en ces occasions, Félicienne laissait, moins que jamais, transparaître son ressentiment !… Cependant, Georgette, habituée aux inflexions de voix de son amie, ne la reconnaissait plus et semblait ne rien comprendre à cette réserve glaciale. — « Mais qu’as-tu donc, Félicienne ? — Moi ? rien : je suis comme d’habitude. » Et, décemment, Georgette ne pouvait pousser plus loin, transformer le souper en explication. — À la longue, la vie va si vite, aujourd’hui, l’insoucieuse inconscience est si grande, les distractions si multiples, — et l’on était si toujours en compagnie, — que l’une et l’autre, durant près de quatre mois, se contentèrent de résumer, chez soi, tous les jours, en quelques soupirs étouffés, suivis d’un ou de divers pleurs furtifs, le chagrin complexe que ce subit attiédissement causait à leurs cœurs sensibles — et que, par un nonchaloir sans nom, elles ne se donnaient même pas la peine d’éclaircir. — Au fait, où les aurait menées une « explication » ?



Elle eut lieu, pourtant ! — Ce fut après une soirée de Cirque : elles se trouvaient seules en un salon particulier de cabaret nocturne, attendant, en silence, des messieurs qui allaient venir.

— Enfin, s’écria, tout à coup, Georgette larmoyante, veux-tu me dire, oui ou non, ce qui t’a pris contre moi ? Pourquoi me fais-tu cette peine — dont je sais bien que tu dois souffrir, aussi ?

— Oh ! tu peux garder ton Enguerrand, — je veux dire M. de Testevuyde ! — répondit Félicienne d’un ton sec ; vrai, je n’y tenais plus. Seulement tu pouvais choisir mieux, — ou me prévenir qu’il te plaisait. J’eusse avisé. L’on n’enlève pas un amant de cœur à une amie !… Je ne sache pas avoir essayé de t’enlever Melchior.

— Moi ! s’exclama Georgette avec ses yeux de gazelle surprise ; moi, je t’ai enlevé… et c’est là le motif…

— Ne nie pas ! murmura dédaigneusement Félicienne, — je sais. Je suis sûre, tiens… des quatre premières nuits que tu lui as accordées.

— Mais tu pourrais même dire six ! répondit en souriant Georgette ; six en tout, par exemple !

— Vraiment !… Et, pour un caprice de si belle durée, tu as annulé notre amitié ?… Mes compliments !

— Un caprice ? moi ? pour ton amant ? gémissait Georgette les regards au ciel. Et tu m’as crue capable d’une telle noirceur après plus de quinze ans d’amitié ?… Mais tu es folle ! ou tu es devenue méchante !

— Alors, que signifie ta conduite ? au bout du compte ?… — Te moques-tu de moi, voyons ?

— Ma conduite ?… Mais, elle est toute simple, ma conduite !… Et tu le fais exprès de ne pas comprendre, à la fin !

— C’est bien, mademoiselle ! dit Félicienne en se levant, très digne. Je n’aime pas les railleries et vous laisse le champ libre.

— Mais, — cria, naïvement, Georgette, les yeux en larmes, — mais… il m’a payée, moi !…

À cette parole, Félicienne tressaillit et se retourna : sur son joli visage, un rayonnement de joie subite fit comme scintiller la veloutine.

— Hein ? s’écria-t-elle : — comment, Georgette ?… — Et tu ne me l’as pas écrit tout de suite ?

— Dame ! pouvais-je croire que tu n’avais pas deviné ? que tu soupçonnais ? Savais-je, même, pourquoi tu me battais froid ? Demande-moi vite pardon d’avoir pensé que je pouvais te trahir, vilaine… bête ! Et embrasse ta Georgette !

Elle était dans les bras de son amie, qui, maintenant, la contemplait avec tendresse. Toutes deux échangèrent, enfin, de nouveau, ce regard de jadis où l’estime laïque d’elles-mêmes s’évoquait au fort des mille souvenirs de l’Institution Desagrémeint.

Fière, Félicienne retrouvait son amie toujours digne d’elle.

Un peu confuses du malentendu qui les avait un instant désunies, elles se pressaient la main, l’une à l’autre, sans vaines paroles.

Séance tenante, en attendant ces messieurs, Félicienne, ayant demandé une carte postale ouverte, écrivit de revenir à M. de Testevuyde, s’accusant d’avoir été dupe de mauvaises langues. Celui-ci, qui s’était d’abord formalisé, eut le bon goût de ne pas tenir, une minute, rigueur à sa chère Félicienne !… — qui le lendemain, vers deux heures, chez elle, ne manqua point de le gronder, par exemple, de son inconduite :

— Ah ! monsieur, lui dit-elle boudeuse, en le menaçant du doigt, — c’est donc vrai que vous allez dépenser tout votre argent chez les filles ?



  1. Illustre faillite de quinze à seize cents millions, qui eut lieu, en France, vers 1884 ou 1885, — et dont le héros déclara, devant la Cour d’assises (ceci avec d’incontestables preuves à l’appui) n’avoir aucune idée touchant les plus élémentaires notions de banque ni d’arithmétique. Ce qui explique, outre mesure, l’empressement des gens dits de sens commun à lui avoir confié des capitaux.