Les Amours de Lope de Vega

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Les amours de Lope de Vega
Fauriel



LES AMOURS


DE


LOPE DE VEGA.




LA DOROTHEE.[1]




Dans les deux mille drames de Lope de Vega, il en est un qui se distingue de tous les autres par des différences dont les admirateurs de ce grand poète seraient curieux de connaître le motif : c’est la Dorotea. Les drames où Lope a suivi le goût et les conventions du théâtre espagnol sont tous en vers, des mètres les plus variés, divisés en trois journées, et d’une étendue à peu près égale, déterminée par la durée de la représentation ; ceux même qui n’ont jamais été mis sur la scène sont intitulés comedia famosa. La Dorothée n’est rien de tout cela : elle est en prose d’un bout à l’autre, mais entremêlée de beaucoup de pièces lyriques sur divers sujets détachés du drame, et chaque acte est terminé par un chœur en vers d’un mètre particulier, qui a la prétention d’être antique. Bien que divisée en cinq actes, comme nos tragédies, et intitulée action tragique, la Dorothée est d’une longueur qui en rend la représentation impossible, à moins d’énormes retranchemens ; d’autres raisons autorisent aussi à douter qu’elle ait jamais été destinée par Lope à subir l’épreuve de la scène. Ce ne sont là cependant que des différences extérieures on peut en signaler de plus importantes, qui tiennent au caractère et au but de la composition. Les comédies ordinaires de Lope de Vega se distinguent toutes plus ou moins par le romanesque, la variété et la complexité du sujet. Or, il n’y a dans la Dorothée ni complexité, ni variété, ni romanesque. Tout y est simple, commun, et parfois même trivial. Une dernière particularité, et la plus remarquable de toutes, c’est que les libertés du théâtre espagnol ont été systématiquement réduites, dans cette pièce, à des limites qui excèdent de peu celles du théâtre français. L’action en a été contenue, par divers artifices dramatiques, dans l’enceinte d’une seule ville, et l’on peut s’assurer qu’elle n’exige, pour s’accomplir, qu’une durée réelle de peu de jours.

Lope composa la Dorothée fort jeune, et la retoucha, à ce qu’il parait, à diverses reprises, avec une prédilection toute paternelle, que le temps n’altéra point. — Voici comment il qualifie son œuvre dans une pièce de vers adressée à l’un des ses amis ; « Dorothée, la dernière et par aventure la plus chère de mes muses, invoque le grand jour. » - Ces vers devancèrent de peu la publication de la pièce, qui parut à Madrid en 1632, moins de deux ans avant la mort de l’auteur. On peut être tenté d’expliquer ce tendre souci de Lope de Vega pour une production exceptionnelle de sa jeunesse par la haute opinion qu’il s’était faite, à ce qu’il semble, du mérite de cette pièce. Il ne faudrait toutefois pas accorder trop d’autorité à cette hypothèse ; il y a sans doute dans la Dorothée des beautés dignes de Lope ; mais il est également vrai que, sous le point de vue de l’art, cette pièce présente des bizarreries aussi choquantes, des défauts aussi réels aussi monstrueux sur le théâtre espagnol que sur tout autre. Ainsi donc, en admettant comme un fait que Lope tînt la muse qui lui inspira sa Dorothée pour la plus chère de ses muses, ce n’est pas uniquement dans le mérite littéraire de la pièce qu’il faut voir la raison de cette préférence, c’est encore et surtout dans la nature et le motif spécial de cette œuvre.

Ou je m’abuse fort, ou, à part toutes les bizarreries de composition et de forme, la Dorothée n’était ni ne pouvait être, pour Lope de Vega, un drame ordinaire ; c’était le fruit d’une inspiration beaucoup plus directe et plus personnelle que celle dont relèvent les deux mille autres ; c’était la traduction originale et hardie d’impressions éprouvées, et non une simple création de l’art s’évertuant à imiter la nature. Ce n’était point une fiction poétique, un roman inventé de toutes pièces par Lope de Vega, pour l’unique plaisir d’inventer : c’était une histoire, une biographie, ou du moins un fragment de biographie, et, pour arriver d’un trait au bout de ma conjecture, un fragment de la biographie de Lope de Vega lui-même. Ici, c’est ma persuasion intime, Lope n’a rien eu, ou n’a eu que peu de chose à imaginer : c’est son propre passé qu’il a décrit, ce sont ses propres amours, ce sont les orages, les tourmens, les écarts de sa jeunesse, qu’il a voulu se retracer à lui-même, entraîné n’importe par quels sentimens, par quels regrets ou quels souvenirs. Je chercherai donc dans le drame fort peu connu de la Dorothée bien moins un sujet de discussion littéraire qu’un document historique, unique peut-être en son genre, contenant des données originales pour l’étude du caractère de l’un des plus grands poètes du monde, et réfléchissant quelques-unes des plus fortes émotions de sa vie. Je n’ignore pas que cette opinion court grand risque de passer pour un paradoxe. Je sais que les biographes de Lope, pas plus les nationaux que les étrangers, n’ont rien soupçonné ou rien avancé de pareil ; mais je sais aussi que Lope n’a pas été heureux en biographes. Les uns, qui connaissaient indubitablement les incidens scabreux de sa jeunesse, ont eu grand soin de les passer sous silence, de peur de compromettre sa mémoire ; d’autres, qui les ignoraient, n’ont pu songer à les deviner. Un soupçon des plus naturels me mènera-t-il à réparer en quelque chose la discrétion mal entendue des uns et l’ignorance forcée des autres ? C’est une question que j’abandonne au lecteur attentif et sans prévention contre les faits, sous quelque forme qu’ils lui soient présentés. J’entre en discussion sans autre préliminaire ; une analyse exacte et des extraits variés du drame de la Dorothée donneront à la fois une juste idée de la pièce et les preuves de mon opinion.

Le héros du drame, le personnage sous la figure duquel je pense que Lope a voulu se peindre lui-même, est un jeune homme de vingt-deux ans, nommé Fernando, poète dans la plus sérieuse acception du mot. Les diverses situations où Fernando est successivement engagé lui inspirent à chaque instant, en dehors du dialogue dramatique, des pièces de vers où il achève de s’épancher, et qui forment comme la doublure lyrique de son rôle. Il vit dans une atmosphère de poésie ; ses amis, ses compagnons, sont des personnages tout littéraires, qui, si préoccupé qu’ils le trouvent de ses chagrins amoureux, sont toujours sûrs de le piquer, de l’intéresser par des questions d’érudition et de goût. Ses deux maîtresses, cette Marfise, cette Dorothée, qu’ils nous peint si séduisantes et si éprises, sont deux vraies muses, qui aiment en lui le poète inspiré autant ou plus que le noble et beau jeune homme. Enfin, il n’y a pas jusqu’aux deux soubrettes de ces muses qui, à force d’entendre parler de vers, de Sonnets, de romances, de villancicos, ne sachent fort bien ce que c’est, et n’en parlent disertement elles-mêmes dans l’occasion. Certes, de ce que Lope de Vega a choisi une fois pour le héros de ses drames un personnage tout poétique, un véritable poète, il ne s’ensuit point logiquement qu’il ait eu l’intention de se peindre lui-même dans ce personnage. Le fait est pourtant singulier, et il est difficile de le supposer purement accidentel.

A l’âge de dix-sept ans, don Fernando, orphelin et pauvre, a été recueilli par une dame respectable, sa parente éloignée, et chez elle il a lié connaissance avec Marfise, nièce de la dame, jeune personne aussi aimable que belle. Marfise et Fernando se sont à peine vus qu’ils deviennent amoureux l’un de l’autre, et ils vivent parfaitement heureux jusqu’au jour où la nièce est contrainte d’épouser un vieux jurisconsulte. Heureusement le vieillard la laisse bientôt veuve, libre de retourner chez sa tante et pressée d’y retrouver Fernando. Elle l’y retrouve en effet, mais combien changé ! Il a une seconde maîtresse, nommée Dorothée, qu’il aime avec toute l’exaltation de son caractère, et, à vrai dire, cette Dorothée est une véritable enchanteresse, à qui la nature a prodigué tout ce qu’elle peut départir de beauté, de graces et de talens. Dorothée est mariée ; mais son mari n’est embarrassant pour personne : il est en Amérique, où il paraît qu’il est allé faire une fin, et elle vit, en attendant, sous le gouvernement de sa mère et de sa tante, deux vieilles commères de mœurs joyeuses et triviales, peu riches, mais faciles sur les moyens de le devenir. Aussi Dorothée a-t-elle eu déjà plus d’un amant de leur choix. Cependant sa dernière liaison avec Fernando a été libre et plus honorable que les précédentes ; elle a déjà duré cinq années, lorsqu’elle est soumise à de rudes épreuves. Fernando est pauvre, et Dorothée n’est pas riche. Elle avait pour tout capital quelques diamans et quelques bijoux, qu’elle a vendus successivement, et du produit desquels les deux amans ont long-temps vécu ; mais elle n’a plus rien à vendre, et ne sait comment subvenir à leur commune détresse. Tel est néanmoins son amour pour Fernando, qu’elle ne songe pas à le quitter ; elle mourra plutôt. Ses tutrices n’entendent pas l’amour ainsi : elles veulent pour Dorothée des adorateurs qui lui donnent des diamans, au lieu d’un amant pour lequel elle soit obligée d’en vendre. Ce désordre n’est plus tolérable ; elles sont résolues à y mettre fin.

Ici commence le drame ; il s’ouvre par une scène où la mère et la tante, après une ignoble querelle au sujet de Dorothée, se concertent plus ignoblement encore pour la perdre. Gherarda, la tante, la plus habile et la plus perverse des deux, se charge de la partie la plus difficile de la conspiration : elle présentera et fera accepter à Dorothée don Bela, opulent Américain, qui est devenu éperdument amoureux d’elle, et qui a promis de la couvrir d’or, elle et son entourage. Theodora, la mère, intime aussitôt à sa fille, avec des menaces sévères, l’ordre de ne plus voir Fernando. Laissée seule, Dorothée épanche ses douloureuses réflexions dans un monologue fort touchant. Lope y a bien rendu la déplorable situation de Dorothée, jeune personne qui, née avec les inclinations les plus honnêtes, avec les sentimens les plus élevés et l’ame la plus tendre, se trouve livrée à deux infâmes commères qui ne visent qu’à son déshonneur, pour le faire tourner à leur profit.

Après ce monologue, Dorothée, suivie de sa femme de chambre, part pour se rendre chez Fernando, et lui faire connaître les ordres de sa mère. Fernando vient de se lever, et il est déjà en conversation sérieuse avec Jules, son gouverneur, excellent homme qui aime tendrement son élève, mais qui n’a jamais gouverné personne. Lope semble avoir voulu faire de ce personnage le bouffon de sa pièce, bouffon d’un genre nouveau, mais d’université, sachant par cœur tous les grands noms et maintes sentences de l’antiquité- classique, et se trouvant toujours assez sage et assez habile chaque fois que les mésaventures ou les folies de son élève lui fournissent l’occasion d’en citer quelque bribe.

Dorothée arrive chez Fernando au moment où celui-ci achève d’expliquer à Jules un songe qu’il a fait cette nuit, un songe poétique, bien entendu, de ceux dont les romanciers ont souvent besoin, et qu’ils inventent volontiers.. Il a vu la mer rouler d’Amérique à Madrid, portant un navire magnifiquement équipé et rempli d’or. Au milieu du navire, il a reconnu Dorothée debout, empressée à recueillir des monceaux de cet or ; après quoi elle descend du navire, et, passant devant Fernando, qui la salue humblement, elle se détourne sans lui répondre. C’est dans les sinistres pressentimens où le jette cette vision, que Dorothée trouve Fernando ; elle lui déclare qu’ils ne doivent plus se revoir. La scène est piquante, originale, et l’une de celles dont je pense qu’il faut faire honneur à l’invention de l’auteur plutôt qu’aux données positives du sujet. La voici, abrégée de quelques traits peu regrettables. On conçoit qu’arrivée en présence de Fernando, Dorothée soit profondément émue, et quelques momens hors d’état d’exposer les causes de son trouble.


FERNANDO. — Qu’y a-t-il donc, mon amour ? Pourquoi me saigner ainsi goutte à goutte ? Dis-moi tout court Fernando, tu es mort ; et que Jules s’en aille chercher les croque-morts pour m’enterrer. Ne suspends pas mon supplice au doute : la crainte est plus cruelle à supporter que le malheur. Tant que le mal est dans l’imagination, on reste occupé de l’idée qu’il va venir ; s’il est arrivé, on songe au remède.
DOROTHÉE. — Eh ! que veux-tu que j’ajoute, mon Fernando, après t’avoir dit que je ne suis plus à toi ?
FERNANDO. — Comment cela ? T’est-il venu des lettres de Lima ?
DOROTHÉE. — Non, mon amour.
FERNANDO. — Eh ! qui donc, en ce cas, a le pouvoir de t’arracher de mes bras ?
DOROTHÉE. — Eh ! n’y a-t-il pas cette cruelle, cette tigresse qui m’engendra, si toutefois je puis être le sang de qui ne t’adore pas ? Elle vient de me chercher querelle, de m’outrager ; elle vient de me dire que je suis par toi perdue, déshonorée, ruinée sans ressource, et que demain tu m’abandonneras pour une autre. Je lui ai résisté ; mes cheveux en ont porté la peine.

Les voici, ces cheveux que tu nommais les rayons de ton soleil (l’or) don l’Amour fabriqua la chaîne où ton ame resta prisonnière. Je t’apporte ceux qu’elle m’a ôtés, puisqu’elle veut que ceux qu’elle me laisse soient à un autre. Elle me livre à je ne sais quel Indien ; l’or l’a vaincue, elle a tramé toute l’affaire avec Gherarda, dès qu’elle a su que, le mois dernier, j’avais vendu la dorure de mon manteau de drap, et avant-hier mon manteau de printemps. Elle dit que c’est pour te donner de quoi jouer, à toi dont toute la dépense consiste en livres de tant de diverses langues ! Elle dit qu’avec tes discours de syrène, tu m’entraînes doucement à la mer de la vieillesse, pour y être engloutie dans les désenchantemens et châtiée par le repentir. O mon Dieu ô Fernando, laisse-moi m’arracher ces yeux, puisqu’ils ne sont plus à toi ! Pourquoi les épargner ? Mais non elle se trompe si elle pense qu’un autre m’aura avec eux ; cet autre y trouvera ton image, qui saura les défendre.. — O mon Dieu !
FERNANDO. — Eh ! mais, voilà bien des lamentations pour peu de chose, Dorothée ! Rassérène tes yeux ; retiens les perles qui coulent de leurs prunelles. N’expose point les roses de ton visage à se flétrir, et que l’harmonie de ses traits ne soit point altérée par des émotions violentes. Je te le jure par l’amour que j’ai eu pour toi, je ne respirais plus.
DOROTHÉE. — L’amour que tu as eu, Fernando ?
FERNANDO. — Que j’ai eu, oui, et que j’ai encore : l’amour n’est pas une ombre qui s’évanouisse avec son objet. J’ai cru un moment que c’était la requête de quelque jaloux qui te faisait exiler, ou ta mère qui était morte subitement d’un débordement de bile, ou enfin que ton mari était revenu des Indes. Mais encore une fois, tant de lamentations pour une bagatelle ! Rends à mon cœur la joie de te voir, que m’avait ôtée la tristesse de tes paroles, et retourne-t’en consolée. J’attends un ami pour une affaire, et il ne serait pas convenable qu’il te vît ici. Ce n’est que dans la maison d’un juge ou d’un lettré qu’une dame, et surtout une dame de ta beauté, peut être rencontrée sans soupçon, et non dans un appartement de garçon où il n’y a que des malles, des instrumens de musique ou d’escrime.
DOROTHEE. — Je pense que tu ne m’as pas entendue.
FERNANDO. — Quoi ! j’ai si mal répété ma leçon, que je te semble ne l’avoir pas comprise ?
DOROTHEE. — Quoi ! quand je t’annonce que notre liaison est rompue, tu te consoles si lestement ?
FERNANDO. — Pas plus lestement que tu ne m’as annoncé notre rupture.
DOROTHÉE. — Je suis morte !
FERNANDO. — Serais-tu venue morte de chez toi ?
DOROTHEE. — Penserais-tu que j’ai voulu plaisanter ?
FERNANDO. — Oh ! certes, non : c’est du sérieux que les nouvelles des Indes. Retire-toi, mon ame, il est tard.
DOROTHEE. — Et tu me chasses de chez toi ?

FERNANDO. — Et qu’as-tu à faire chez moi, si, comme tu dis, tu n’y veux plus revenir ?
DOROTHÉE. — N’y plus revenir ? Et pourquoi ?
FERNANDO. — Parce que tu t’en vas aux Indes, et qu’entre nous deux il y a la mer.
DOROTHÉE. — Oh ! oui, la mer de mes larmes !
FERNANDO. — Les larmes des femmes sont la doublure du rire : il n’y a pas d’orage de printemps qui passe aussi vite.
DOROTHÉE. — Qu’as-tu fait pour moi, en tant d’années, qui m’ait obligée à feindre l’amour que j’ai eu pour toi ?
FERNANDO. — Et toi aussi, tu dis : que j’ai eu ?
D0ROTHÉE. — Et je dis bien, car celui-là ne méritait pas mon amour, qui me perd sans regret.


Dorothée, qui attendait des larmes et des prières de Fernando le courage dont elle avait besoin pour résister aux persécutions de sa mère, se retire désespérée. Fernando, resté seul avec Jules, n’est pas moins malheureux qu’elle. L’orgueil blessé, le dépit, la fureur cessant de le soutenir, il s’abandonne à toute la démence de la douleur. C’est alors, et pour essayer de sortir de cet état, qu’il forme le projet d’aller à Séville chercher, non des consolations, non l’oubli de son mal, mais quelque chose de nouveau, d’inconnu, quelque chose qui ne soit pas Dorothée. Un obstacle l’arrête : il manque d’argent pour le voyage ; il se décide à en demander à Marfise, à laquelle il fait accroire qu’il a tué un homme, et qu’il est obligé de fuir au plus vite, pour éviter les poursuites de la justice. Marfise, qui l’aime toujours, bien qu’elle sache à peu près toutes ses relations avec Dorothée, lui donne, faute d’argent, des diamans et des bijoux, avec lesquels il part pour Séville. A peine Dorothée est-elle informée de son départ, qu’elle veut s’ôter la vie, et avale, dans ce dessein, un diamant, ancien présent de Fernando ; mais elle échappe à la mort qu’elle désirait, pour tomber dans les piéges combinés de l’infâme Gherarda et du Crésus américain.

Le second acte est fort étendu ; il comprend six énormes scènes, dans la plupart desquelles il n’y a ni mouvement, ni intérêt dramatique ; ce ne sont guère que de longues conversations plus ou moins spirituelles, et n’ayant d’autre motif que celui de dissimuler à tout prix la pauvreté du sujet. De ces six scènes, il n’en est que deux qui entrent vivement et franchement dans l’action, et auxquelles il faut pardonner d’y entrer par ses côtés scabreux. On y voit Gherarda se démener comme un vieux démon pour arranger les affaires de l’opulent Américain avec cette pauvre Dorothée, qu’elle tremble de voir lui échapper.


GHERARDA. — La paix soit sur cette maison, et omnibus bitantibus in ea.
CÉLIE. — A ce latin, je reconnais Gherarda ; c’est un démon que cette vieille.

DOROTHÉE. — Sois la bienvenue, mère
GHERARDA. — Et toi, bénie sois-tu, mon ange, bouquet de fleurs, image de l’élégance, type de la beauté !
DOROTHÉE. — Quoi ? des complimens ! des douceurs ! tant de douceurs !
GHERARDA. — C’est que je n’ai jamais entendu de ta bouche un salut si gracieux. Tu me reçois toujours avec un visage autre que celui que Dieu t’a donné. Oh ! quel visage ! que Dieu en soit béni ! Laisse-moi donc, mon ange, laisse-moi t’en donner encore de ces douceurs, laisse-moi t’en rassasier. O prunelle des yeux de l’amour ! Oui, fillette, prends-lui son arc, au bambin, et de la corde donne-lui bien les étrivières. Comme il est nu, tu n’auras pas la peine de lui ôter ses chausses. De quoi ris-tu ? Ne va pas te le figurer comme un homme, comme un de ces grossiers vauriens qui fréquentent le Manzanarès, et là, en présence de tout le monde, se mettent en état de nature comme une procession de flagellans. Quand j’avais un mari, il ne me permettait pas d’aller à ces sortes de passe-temps, et je me suis fait alors les bonnes pratiques que j’ai gardées. Je m’en vais aux hôpitaux, j’y porte des biscuits et ma jarre pleine, ne manquant jamais de déguster le vin sous la porte cochère, pour qu’il ne fasse de mal qu’à moi, s’il est par hasard trop nouveau. Chaque fois que j’entends chanter la romance : l’Amour m’a laissé fuir, il me souvient de la rivière de Madrid et de ses aventures de juillet. On pourrait, certes, bien mettre sur les bains qui s’y prennent une taxe que les yeux malhonnêtes paieraient volontiers.
DOROTHEE. — Les femmes peuvent bien, ô mère, aller dans des endroits où il n’y ait pas d’hommes, ou même, là où il y en a, passer honnêtement et sans voir.
GHERARDA. — Que veux-tu, gnon enfant ! nous avons dans l’imagination je ne sais quoi qui, quand nous ne voulons pas regarder, nous dit : Regarde, regarde donc ! Mais j’oublie à te voir les douceurs que je voulais te dire encore ; je ne saurais t’en dire tant que tes beautés n’en demandent davantage. Oh ! que cet habit te va bien ! oh ! que volontiers chacun se rendrait frère dans cet ordre-là ! Certes, si Cupidon te voyait, il ne dirait pas ce qu’il dit à Vénus, quand elle voulait se faire religieuse à Rome dans le temple de Vesta : Oh ! si j’étais moine, ma mère, si j’étais moine !
DOROTHEE. — Chère Gherarda, je suis bien triste.
GHERARDA. — Tais-toi, petite sotte, petite poltronne, qui embrases le monde avec la neige de ce vêtement, partagé par ce scapulaire azur, comme le ciel par la zone des signes ! Que crois-tu que je t’apporte-là ? Regarde, regarde ce joli vase ; vois ce Cupidon, ce petit assassin. Prends-le et fouette-le ; il le mérite bien pour tout le mal qu’il t’a fait. Mais, par la vie de mon confesseur, tu ne l’auras pas de si tôt : il faut auparavant que tu me donnes quelque chose.
DOROTHÉE. — Qu’il est gentil !
CÉLIE. — Laisse voir, dame.

DOROTHÉE. — Laisse-le donc, Célie ; tu le salis. Mais que veux-tu, que je te donne ?
GHERARDA. — Rien de plus que de l’accepter, et dire : Je l’accepte.
DOROTHÉE. — Est-ce un mariage ?
GHERARDA. — J’ai demandé pour toi bien des choses, et l’on te coupe un manteau de tabis, des garnitures dorées, telles que ne les portait pas Cléopâtre, celle qui faisait moudre des perles pour boire à la santé de Marc-Antoine, ce qui montre clairement la bêtise des anciens, car il eût bien mieux valu, pour boire, une bonne grillade de porc frais.
DOROTHÉE. — Et ce manteau dont tu parles, qui te dit que je l’accepterai ?
GHERARDA. — Tu as bien accepté le vase.
DOROTHÉE. — Ce vase est une bagatelle, et l’amour pourrait être offensé si je refusais son image.
GHERARDA, à part. — Les affaires vont à merveille. Les augures que m’ont donnés ce matin ma pantoufle et mes ciseaux ne m’ont pas trompée. Dorothée n’est plus si revêche.
DOROTHÉE. — Que dis-tu là entre tes dents ?
GHERARDA. — Je dis que j’envie ta jeunesse et tes graces ; je dis qu’il y a dans tes yeux un aimant qui attire l’or et le désir, surtout depuis que leurs prunelles rient de l’espoir du manteau. La beauté est le plus riche fief que la nature ait donné aux femmes : cet Indien y perdra le cœur et les écus dont il a tous ses coffres pleins. Entre nous, mon ange, il m’en a donné bon nombre de ces écus ; je ne les montre pas, parce que je les garde pour mon enterrement ; ils y figureront avec mon habit gris, et je n’y toucherai pour aucun autre usage, car, vois-tu, mon enfant, ce qui importe, c’est de penser à notre fin, c’est de craindre la mort. Dieu, qui sait nos pensées et jusqu’au nombre de nos cheveux, nous en demandera un compte sévère dans la vallée de Josaphat, où nous irons tous.
DOROTHÉE. — Te voilà bien montée ! Mais qu’as-tu là, qui fait du bruit dans ta manche ?
GHERARDA. — C’est un petit papier qui se trouvait dans le livre de messe de ce magnifique cavalier. J’ai cru que c’étaient des vers, et bien que je fasse plus de cas d’une figue que des trois cents (couples) de Juan de Mena, je l’ai mis dans ma manche, pour voir si cela ne serait pas bon à quelque chose ; fais-moi le plaisir de me le lire.
DOROTHÉE. — Recette pour endormir un mari attentif.
GHERARDA. — Ce n’est pas cela ; je me suis méprise. Ce sera ceci.
DOROTHÉE. — Julep fameux pour désopiler une femme grosse au bout de neuf mois, sans qu’on l’entende chez elle.
GHERARDA. — Ce n’est pas cela non plus. Vois un peu cet autre.
DOROTHÉE. — Oraison pour la nuit de saint Jean.
GHERARDA. — Je crois que tu le fais exprès.
DOROTHÉE. — Je lis ce que tu me donnes à lire ; mais tu portes tant de paperasses dans cette manche, qu’il faudrait une table pour s’y retrouver.

GHERARDA. — Il ne me reste plus que ces deux-ci. Cette petite bourse a appartenu à une de mes aïeules ; elle contient certains papiers en latin qui devaient faire partie de ses dévotions.
CÉLIE. — Tu as hérité de sa piété, Gherarda.
GHERARDA. — Ah ! si je lui ressemblais, que me manquerait-il ? Il lui arrivait d’être trois jours de suite en extase.
CÉLIE. — Sur ses pieds, mère ?
GHERARDA. — Non, endormie.
CÉLIE. — Quelle sainteté !
DOROTHÉE. — Règles à suivre par un cavalier indien à la cour. — 1° Il s’établira d’abord dans un bon hôtel, en prenant bien garde que personne ne le sache, et dira partout qu’il est logé chez un ami.
2° Il n’invitera jamais personne.
3° Il n’aura point de voiture, afin de n’être pas obligé de la prêter.
4° Il mettra ses domestiques à la ration.
5° Il se fera pauvre, et racontera à tout propos que son argent a péri sur les galions, ou lui a été volé par la flotte de la reine d’Angleterre.
6° Qu’il ne forme point d’amitié intime avec les grands seigneurs, pour qu’ils ne lui demandent pas à emprunter.
7° Avec les dames, qu’il soit libéral de paroles, sans s’exposer au risque de dépenses extravagantes. Qu’il ne devienne point amoureux, car à la cour nul n’est seul à jouir de ce qu’il a conquis.
8° Là où il entend parler tout bas, qu’il prétexte une affaire et s’en aille.
9° Qu’il ne se couche jamais sans avoir dit ou fait une flatterie utile ; c’est la doctrine de la cour. Qu’il ne se lève jamais sans avoir songé aux moyens de conserver ce qu’il possède.
10. S’il veut paraître grand seigneur, qu’il ne paie point ses dettes, ou du moins qu’il tarde tant à les payer, que son créancier en meure de détresse.
DOROTHÉE. — Et c’est là l’homme dont tu me fais l’éloge, mère ?
GHERARDA. — Ne vois-tu pas, Dorothée, que ce papier aura été donné à don Bela par quelqu’un de ces charlatans courtiers qui partout entreprennent d’enseigner les novices, de déniaiser les sots, et d’expédier dans toutes les parties du monde des relations et des gazettes ?


Ici Gherarda donne à lire à Dorothée une assez longue pièce de vers de don Bela, chef-d’œuvre de ridicule et de mauvais goût.


GHERARDA. — Comment trouves-tu cela ?
DOROTHÉE. — Magnifique.
GHERARDA. — Notre don Bela n’est pas, je te l’assure, de ces poètes qui vont toujours en quadrille ; il peut bien aller à part.
DOROTHÉE. — Appelle-le tien s’il te plaît, mère ; mais sa connaissance n’est pas une religion où tout doive être commun.
GHERARDA. — Je ne te dis point cela ; je ne veux que louer son esprit. Mais

Mais les esprits sont comme les instrumens, il faut les toucher pour en connaître le son, et si, avec ton divin talent, tu mettais la main sur ce seigneur, je t’assure que tu découvrirais l’or occulte.
CÉLIE. — Et c’est là ce que tu cherches ?
GHERARDA. — Je veux dire l’or de son entendement.
CÉLIE. — Et moi de ses coffres.
DOROTHÉE. — Moi, ni lui ni ses coffres.
GHERARDA. — Dorothée, Dorothée, tandis que tu es jeune, prends pour quand tu seras vieille, car, lorsque tu seras vieille, on ne te donnera plus comme aux jeunes. Ne songe plus à tes folies, songe à ton manteau ; il me semble que je t’en vois parée, aussi resplendissante que don Juan d’Autriche, dans la grande bataille navale, au milieu de tous ses vaillans capitaines, honneur de leur nation.
CELIE. — L’étrange vieille ! Entendez donc les extravagances qu’elle débite !
DOROTHÉE. — Est-ce que tu t’es trouvée à la grande bataille navale ?
GHERARDA. — Ne le dites à personne ; mais nous y fûmes, pour notre amusement, deux amies et moi.
CELIE. — Comment y allâtes-vous, par terre ou par air ?
GHERARDA. — Toujours des malices !
CELIE. — Mais enfin comment y allâtes-vous ?
GHERARDA. — Des capitaines nous y conduisirent.
CELIE. — Et d’où vis-tu la bataille ? de quelle fenêtre ? ou voltigeais-tu da cage en cage, comme le feu Saint-Elme ?
GHERARDA. — Ce feu Saint-Elme est une petite étoile comme un diamant
CELIE. — A coup sûr, Gherarda, tu fis alors connaissance avec Uchali et Barberousse.
GHERARDA. — Laisse là tes plaisanteries, Célie, et regarde qui frappe à la porte ; ce sera un galant, à en juger par la timidité de ses coups.
CÉLIE. — Ah ! mon Dieu, madame, le seigneur don Bela !
DOROTHÉE. — L’Indien ?
CÉLIE. — Lui-même.
DOROTHÉE. — Qui lui a donné cette permission ? Dis que je ne suis pas à la maison.
GHERARDA. — Ah ! ma fille, un tel procédé pour un cavalier de ce mérite !
DOROTHÉE. — C’est toi, Gherarda, qui as arrangé cette visite.
GHERARDA, feignant de mal entendre. — S’il apporte le manteau ? Sont-ce là des questions à faire ? Est-ce là un de ces hommes qui oublient ?
DOROTHÉE. — Ce que je dis, c’est que vous vous êtes concertés, toi et lui
GHERARDA. — Si les garnitures sont d’or ? Comment ? il y en a un doigt d’épaisseur !
DOROTHÉE. — Je ne dis pas cela.
GHERARDA. — Ah ! mon enfant, l’âge m’a rendue sourde de mes deux oreilles ; j’y ai mis hier de la graisse de lapin.
CÉLIE. — Elle entend à merveille, quand on lui donne quelque chose.

GHERARDA. — Vois-tu, Célie, je suis comme les chiens, qui accourent s’ils voient ouvrir la main, et qui s’enfuient quand ils la voient lever, connaissant bien que, dans le premier cas, c’est du pain, et dans le second une tape. Mais, ma fille, ne laisse donc pas ainsi impoliment dans la rue un cavalier qui est déjà à ta porte.
DOROTHÉE. — Tu me feras gronder par ma mère, si elle le trouve ici en rentrant.
GHERARDA. — Ta mère m’en a donné la permission. Entrez donc, seigneur don Bela ; de quoi avez-vous peur ? Nous ne sommes ici que trois femmes qui, entre nous toutes, avons cent vingt-cinq ans, dont j’ai à moi seule quatre-vingts.
DON BELA. — Ne me tirez pas ainsi par mon manteau, dame Gherarda ; il n’est pas besoin de pousser celui que sa volonté entraîne. (A Dorothée.) Que Dieu garde une si rare beauté comme témoin de sa puissance, n’importe aux dépens de combien ni de quelles vies !
DOROTHÉE. — Un siége, Célie.
DON BELA. — Ne quittez point votre sopha, madame ; je ne suis point si grand seigneur que vous deviez pour moi laisser là votre tabouret. Reprenez votre oreiller.
DOROTHÉE. — Quand vous serez assis et m’aurez pardonné de ne pas m’être levée plus tôt à votre approche. Mais votre arrivée a été si soudaine, que mon cœur hésite à se rassurer.
DON BELA. — Aussi long-temps qu’il sera à vous, votre cœur sera tourmenté du souci de trouver qui le mérite.
DOROTHÉE. — Je désire qu’il soit toujours à moi.
DON BELA. — Le cœur a des portes par lesquelles on peut l’enlever.
DOROTHÉE. — Oui ; mais s’il y a des gardes à ces portes, il est en sûreté.
DON BELA. — Les yeux n’ont point de gardes.
DOROTHÉE. — Ils en ont au contraire plusieurs : l’honnêteté, la retenue, le devoir et l’honneur.
DON BELA. — Quand ces gardes arrivent du cœur aux yeux, ceux-ci ont déjà regardé.
DOROTHÉE. — Avec vous, du moins, il importera peu de garder les yeux, si vous avez le pouvoir de ravir le cœur par l’oreille.
DON BELA. — Je n’ai point un tel pouvoir, et ne suis point assez heureux pour que la musique de mes paroles attire votre attention.
GHERARDA. -Laissez-moi me mettre entre vous deux, quoique la plus faible. Paix ! mes seigneurs, que la paix soit faite ! Que porte donc Laurent ? Le voilà plus chargé qu’un bardot de couvent.
DON BELA. — Quelques toileries et des garnitures.
GHERARDA. — Décharge-toi donc, Laurent ; te voilà comme lié, et ces toiles semblent plus difficiles à enlever de tes bras que de la boutique du marchand. Oh ! la magnifique chose ! Des fabriques de Milan, n’est-ce pas ? Oh ! bénies soient les mains qui ont travaillé cela !

DOROTHEE. — Cela est vraiment très beau.
GHERARDA. — Est-ce un pré que le printemps a fait là ? Un poète y aurait-il mis plus de fleurs ?
DOROTHÉE. — Que ces œillets nacarat font bien sur le vert !
DON BELA. — Oh ! si deux volontés pouvaient s’unir comme ces deux couleurs !
DOROTHEE. — Le vert signifie l’espérance, et le rouge la cruauté.
DON BELA. — Ainsi la cruauté sera votre couleur, et l’espérance la mienne ; mais qui pourra les unir, si elles sont hostiles l’une à l’autre ?
DOROTHÉE. — Contraires, oui, mais pas hostiles.
DON BELA. — Vous dites bien : la contrariété et l’inimitié sont deux choses.
DOROTHÉE. — L’espérance est plus vivace, si elle est émaillée de fleurs qui sont plus que le commencement du fruit.
GHERARDA. — Tu n’as jamais rien dit de si à propos.
DOROTHÉE. — Tout beau, Gherarda ! Beaucoup d’amandiers ont péri pour avoir porté des fleurs à contre-temps.
GHERARDA. — Tu avais bien dit, ma fille ; pourquoi te démentir ? Les fleurs, étant la production du beau temps, et non de la témérité de l’arbre, ne peuvent mériter le châtiment du ciel.
DON BELA. — C’est de la gelée, effet de l’inclémence du ciel, et non du fait de l’air que périt un pauvre amandier qui, sur la foi du soleil, s’est vêtu de fleurs ; mieux eût valu dépouiller un robuste mûrier.
DOROTHÉE. — On nomme le mûrier discret, parce qu’il est, entre tous les arbres, le dernier à fleurir.
DON BELA. — Je le dirais plutôt malheureux, d’être si peu favorisé par le soleil.

GHERARDA, à part. — Que veut-on que la pauvre Gherarda fasse de toutes ces sophistiqueries ? (Haut.) Regarde donc, fillette, regarde ces manchettes ! Le soleil n’en pourrait-il pas orner les vêtemens de ses planètes ?
DOROTHÉE. — Elles indiquent plus de richesse que de bon goût.
GHERARDA. — Quoi ! il n’y a pas jusqu’aux manchettes auxquelles tu n’en veuilles, sans doute à cause des mains qu’elles ornent ! Eh bien ! garde tes mains ; qui te les demande jusqu’à présent ? Et cependant quelles mains mieux faites pour être demandées, abandonnées et admirées ! Elle est en convalescence et les porte sans ornement ; mais, seigneur, par la vie de don Bela, prête-lui pour un instant ces deux bagues, et tu en verras l’effet sur cette neige.
DOROTHÉE. — Que tu es sotte, Gherarda ! mon Dieu ! peut-on être si sotte ? Seigneur, tenez vos mains tranquilles.
DON BELA. — Ne dédaignez pas, je vous en supplie, ces deux diamans ou ces deux bagatelles, et permettez-moi de vous les mettre aux doigts.

GHERARDA. — Finis donc, enfant ; pourquoi recoquiller ainsi les doigts ? Quelle impolitesse ! Élevée à la cour, toi ? jamais.
DON BELA. — Celui-ci va mal à ce doigt ; il ira mieux ici. Maintenant, l’autre main, s’il vous plaît.
DOROTHÉE. — C’est assez d’une.
DON BELA. — L’autre se plaindrait, si je ne la traitais pas de même, et je ne veux pas qu’il y ait en vous quelque chose qui se plaigne de moi.
DOROTHEE. — Je vous cède, pour n’être pas grondée par Gherarda.
DON BELA. — Les bagues font à merveille : on dirait des étoiles à vos mains.
DOROTHEE. — Si vous dites bien, mes mains représentent la nuit.
DON BELA. -Vos mains, la nuit ! Jamais celles de l’aurore n’ont été de si pur cristal, et ce moment où je vois des diamans à vos mains est le premier où j’aie vu des étoiles en plein jour.
DOROTHÉE. — C’est déjà trop regarder mes mains ; vous les avez vues ornées, il suffit : reprenez vos bagues.
DON BELA. — O cruelle offense ! ne quittez point ces bagues, belle Dorothée ; il n’y a plus au monde de mains assez superbes pour les porter après les vôtres… Montre-nous ces bas, Laurent, en voici seulement quelques paires, Gherarda ne m’ayant point dit la couleur qui est le plus de votre goût. Des souliers, je n’en ai point apporté ; je n’en ai pas trouvé d’assez petits ; ce n’est point dans une boutique qu’il faut chausser un pied qui devrait être celui du soleil.
GHERARDA. — Il n’y aura pas beaucoup d’ambre à dépenser à ses souliers : on la chausserait avec un lis.
DON BELA. — Mère, tu as donc vu le pied de Dorothée ?
GHERARDA. — Quelle question ! Elle a été élevée dans ces bras, et personne n’a vu comme moi toutes ses beautés, et, pour tout dire, malgré sa rougeur, elle a bien aussi reçu de moi quelques fines tapes. Mais, dites-moi, seigneur Bela, et cette pauvre vieille, n’y a-t-il donc rien pour elle dans tout ce magasin ?
DON BELA. — On a déjà porté chez toi du drap pour te faire un habit de veuve, et le manteau, on l’a acheté tout fait, parce que tu l’as voulu ainsi.
GHERARDA. — Mais tu auras peut-être oublié la garniture ?
DON BELA. — Je ne suis pas si négligent pour mes amies ton manteau aura une triple garniture de velours.
GHERARDA. — Ta as deviné ma couleur, mais que ne devine pas l’homme d’esprit, un génie ! Rends-lui-en graces, toi, ma chère petite Dorothée, à ce génie, à ce prince.


Au troisième acte, Fernando est de retour à Madrid, après avoir passé trois mois à Séville. II trouve, comme on s’en doute bien, l’état de ses affaires fort empiré ; don Bela triomphe, et Dorothée s’est rendue. Les trois premières scènes ne se rattachent que très faiblement à l’action principale ; mais je ne saurais me dispenser de m’arrêter à la quatrième. Les nombreux détails qu’elle contient, insignifians comme généralités romanesques ou fictions poétiques, ont un sens si vif et si complet comme manifestation de la vie réelle et de la nature humaine, que je ne puis m’empêcher d’y voir des souvenirs personnels. Ludovico, le personnage qui figure avec Fernando dans cette scène, représente indubitablement un ami de Lope de Vega. Au moment de son départ pour Séville, Fernando a fait à Ludovico ses confidences amoureuses, et lui a dit toutes les raisons de ce voyage ; la scène en question doit être regardée comme une suite immédiate de cette confidence déjà ancienne ; elle est fort longue, et l’aperçu qu’elle donne des mœurs de Madrid n’en est pas la partie la moins curieuse.


LUDOVICO. — Je vous croyais encore à Séville.
FERNANDO. — Bonjour, Ludovico. Combien je suis charmé de vous rencontrer !
LUDOVICO. — Je n’aurais jamais cru que vous vous y arrêtassiez si longtemps.
FERNANDO. — Dieu sait ce que mon séjour m’a coûté d’angoisses !
LUDOVICO. — Ainsi l’absence n’a pas été pour vous, comme pour tant d’autres amans, le vrai Galien ?
JULES. — Voilà trois mois que nous avons quitté Madrid, de sorte que, si les amours de don Fernando étaient mis en scène, c’en serait fait de nous et des préceptes de l’art, qui n’accordent pas plus de vingt-quatre heures de durée à une pièce, et qui tiennent le changement de lieu pour absurde.
FERNANDO. — C’est parce qu’elle est véritable, que mon histoire n’admet point ces règles. Aristophane pécha plus gravement que moi (contre l’art) en mettant les grenouilles sur la scène, et Plaute en introduisant les dieux dans son Amphitryon.
LUDOVICO. — J’ai fait ce dont vous me chargeâtes le jour de votre départ
FERNANDO. — Avez-vous fait donner à Gherarda le coup de couteau convenu ?
LUDOVICO. — Non : je savais que vous vous repentiriez de me l’avoir commandé ; mais pour le surplus, je m’en suis acquitté fidèlement. Puisque, étant allé de Séville faire un tour à Cadix et à San-Lucar, vous n’avez pu recevoir mes lettres, apprenez, Fernando, que je portai à Dorothée les papiers que vous me remîtes pour elle. Je la trouvai au lit et en danger de mort, car la nuit même de votre départ elle avait voulu se tuer en avalant un diamant. Elle remit les papiers à Célie, sa suivante, et murmura quelques paroles au sujet de votre injuste résolution, sans pouvoir me cacher les larmes dont elle les accompagna. Je pris congé, et à peu de jours de là je revins la voir ; elle était déjà quitte, bien que faible encore, de la fièvre dont elle avait été assaillie. Je la revis ensuite, convalescente, en pantoufles mignonnes, en chapeau

plat, en toque de dentelles, et les cheveux en partie découverts, comme par négligence. Enfin la transfiguration fut complète quand on la vit, en signe du vœu qu’elle avait fait, vêtue en blanc et en bleu d’azur ; ainsi la vis-je un jour… Mais je ne voudrais point rouvrir vos plaies.
FERNANDO. — N’épargnez point mes plaies ; elles n’ont jamais été fermées.
LUDOVICO. — Nos paysannes portent leur laitage dans de petits paniers de jonc tissu, et il arrive parfois que des bouquets dont elles sont parées il tombe sur ce laitage quelques feuilles de rose. Eh bien ! figurez-vous (par-là) le visage de Dorothée la couleur indécise de la fleur sur la pure blancheur de la neige.
FERNANDO. — On voit bien que vous écrivez des vers, votre prose s’en ressent, à moins peut-être que vous ne veuillez me rendre fou.
LUDOVICO. — Ne cédez pas si vite à votre enchantement, il va vous passer.
FERNANDO. — Eh ! quelle grace ce sera pour moi ! Mon horreur pour la perfide me tue.
LUDOVICO. — J’allai une nuit sur la côte épier si les Maures n’avaient pas fait de descente, et j’aperçus quelques hommes enveloppés de leurs manteaux, ayant l’air de domestiques qui attendaient leur maître en bonne fortune. Je ne me trompais pas, et plût à Dieu que je me fusse trompé ! Il y avait un homme à la jalousie de Dorothée ; celle-ci me reconnut, et ma vue ne l’empêcha pas de rire aux éclats. L’idée me vint de leur distribuer quelques coups de poignard, et ils fermèrent la fenêtre par précaution, comme il me sembla. La dernière fois que je l’ai vue, ç’a été huit jours avant votre retour, à la suite d’une neuvaine que j’ai faite à Illeseas, et dont il est advenu que je n’ai pu vous rencontrer qu’aujourd’hui. Cette fois-là, j’ai vu chez elle un riche tapis et un sopha neuf. Je demandai de l’eau pour dissimuler ma surprise, et j’eus ainsi l’occasion de voir différentes pièces d’argenterie et deux superbes mulâtresses, l’une avec une cuvette, l’autre avec un essuie-main ouvré d’une blancheur exquise, et dont s’exhalait le parfum suave de diverses pastilles de fleurs. J’avalai donc un aspic dans un vase d’or sans oser faire la moindre question, car demander à une femme jeune et belle d’où lui vient l’opulence de sa maison, c’est la blesser discourtoisement dans son honneur et dans sa beauté.
FERNANDO. — Elle ne demanda pas de mes nouvelles ?
LUDOVICO. — Pas cette fois.
FERNANDO.- Eh bien ! voilà la réponse à la question que vous n’osâtes lui faire, voilà la cause de l’opulence miraculeuse que vous vîtes chez elle.


Ces détails sont longs ; je les ai fort abrégés pour ne citer que les plus intéressans et les plus poétiques. Néanmoins, que signifient ces détails, si on les considère sous le rapport de l’art et comme moyens dramatiques ? Qu’un amant espagnol du XVIe siècle, faute d’avoir le temps de donner lui-même à une vieille sorcière qui lui a enlevé sa maîtresse le coup de couteau qu’il croit lui devoir, charge de ce soin un de ses amis : c’est la chose la plus simple et la plus probable du monde, dans une action théâtrale qui se passe à Madrid ; mais, pour une grande imagination, pour celle d’un Lope de Vega, ce serait une pauvre invention qu’un coup de couteau donné par un jeune gentilhomme à une vieille femme. Ludovico, l’ami de Fernando, est un poète ; ses habitudes de versificateur nuisent à sa conversation : à la bonne heure ! C’est une minutie biographique dont tout auteur dramatique pourra faire usage si elle lui est donnée par la réalité, mais que nul ne songera à inventer. Et la scène nocturne que Ludovico raconte comme s’étant passée derrière la jalousie de Dorothée, n’est-elle pas la plus insignifiante et la plus vague du monde ? Quelle autre raison que la vérité de cette scène a pu décider Lope à l’introduire dans son drame ? J’en dis autant des autres particularités du même genre que Lope a fait entrer dans son dialogue ; toutes s’expliquent et se conçoivent aisément comme souvenirs individuels, comme accidens de la réalité ; toutes étonnent et répugnent plus ou moins comme moyens dramatiques de la création de l’auteur. Ce ne sont pas là cependant tous les traits, ni même les traits les plus saillans de l’individualité de Lope qui percent dans la scène en question ; voici un autre passage où il m’est impossible de ne pas reconnaître le poète dans le personnage de Fernando.

LUDOVICO. — A quoi passez-vous votre temps depuis votre retour ?
FERNANDO. — La nuit, je lis quelque histoire ou quelque poète ; je me couche avec la terreur de ne pas dormir, et je dors en effet si peu, que je pourrais, comme une horloge, annoncer toutes les heures ; ou si, las de batailler avec mes pensées, comme dit Pétrarque, je m’endors un instant, c’est pour rêver des extravagances si noires, que mieux valait rester éveillé.
LUDOVICO.- Ce sont les effets de la mélancolie.
FERNANDO. — A l’aube, je vais au Prado ou au Manzanarès, et là, assis sur la rive, je regarde couler l’eau, et je lui livre mes fantaisies pour qu’elle les emporte je ne sais où, en des espaces d’où elles ne reviennent plus.


Enfin voici un dernier fragment de la même scène qui embarrassera probablement quelque peu ceux qui s’obstineraient encore à ne voir dans la Dorothée qu’une simple fiction dramatique.


LUDOVICO. — Il faut absolument que vous vous imposiez quelque occupation honnête.
FERNANDO. — Je n’aime point la chasse, et je n’ai joué de ma vie.
LUDOVICO. — Écrivez un poème, ce sera certainement une agréable distraction pour vous.
FERNANDO. — L’amour m’a ôté le talent.
LUDOVICO. — Non ; dites plutôt que l’amour a maintes fois excité le talent là où il dormait.
FERNANDO. — Et souvent aussi il l’a étouffé là où il était plein de vie. D’ailleurs quel sujet traiter ?
LUDOVICO. — Un sujet grave. Les grands capitaines espagnols vous manquent-ils ?

Pensez au duc d’Albe ; quel excellent général de terre ! Voyez le marquis de Santa-Cruz ; quel grand homme de mer ! qui triompha de plus d’ennemis ? Et ce fameux Bazan ! qui détruisit plus de flottes ? Dédiez votre œuvre à quelqu’un de leurs fils.
FERNANDO. — Je suis trop jeune pour une telle entreprise.
LUDOVICO. — Vous ne serez plus si jeune en l’achevant l’intervalle est grand de la première ébauche au dernier coup de lime.
FERNANDO. — Un sujet d’amour conviendrait mieux à mes faibles épaules, tel que la Beauté d’Angélique.
LUDOVICO. — Un pareil sujet ne vous distraira pas, et c’est de la distraction que je vous souhaite.


La Beauté d’Angélique est un des grands poèmes de Lope de Vega, et en date le premier de tous. J’admettrai, si l’on veut, que Lope ait eu l’intention de peindre un des personnages de sa Dorothée dans une position où ses amis puissent raisonnablement lui conseiller de composer un poème épique ; mais pourquoi désigner ce poème par le titre de l’un des siens ? Pourquoi forcer, en quelque sorte, par là le lecteur à penser qu’il a voulu se représenter lui-même dans le personnage auquel il prête un de ses projets et l’une de ses œuvres ? Je n’insiste pas ici sur ces questions ; il va s’en présenter d’autres plus sérieuses encore.

La scène cinquième n’a aucune liaison intime avec la précédente. Le personnage qui y figure est don Bela ; il se présente chez Dorothée, qu’il trouve occupée et qui ne veut pas le recevoir. Il est congédié par Philippa, la cousine et la confidente de Dorothée, qui fait tout ce qu’elle peut pour réconcilier celle-ci avec Fernando. Elles ne savent rien ni l’une ni l’autre du retour de celui-ci à Madrid, elles le supposent toujours à Séville, et Dorothée, qui brûle de se raccommoder avec lui, vient de lui écrire la lettre la plus aimable et la plus tendre ; c’est là l’occupation qui l’a empêchée de recevoir don Bela. Mais, au moment même où elle songe à faire parvenir sa lettre à Fernando, elle apprend qu’il est depuis plusieurs jours à Madrid ; la nuit venue, elle l’entrevoit et l’entend chanter sous ses fenêtres. Cette circonstance exaltant en elle l’espoir d’être encore aimée, elle ne soupire plus qu’après le bonheur de le rencontrer. Un matin, au point du jour, sa cousine Philippa la conduit au Prado, voilée et bien enveloppée de son manteau. Elles ne tardent pas à rencontrer Fernando et Jules, qui visitent souvent cette promenade aux mêmes heures. Philippa n’est point connue de Fernando ; c’est elle qui se charge de l’attirer et de procurer à sa cousine l’entrevue si désirée. Ici commence, entre les quatre personnages, une longue scène d’un intérêt très complexe, pleine à la fois de détails dramatiques d’une grande beauté, et de données de plus en plus précises sur le véritable objet de la pièce.


PHILIPPA. — Le voilà qui arrive ; enveloppe-toi bien.
DOROTHÉE. — Il a passé au large sans nous regarder.

PHILIPPA. — Quelle étrange mélancolie !
DOROTHEE. — J’ai cru qu’il suivait cette dame là-bas, mais il a pris le chemin de dessous. Appelle-le, puisqu’il ne te connaît pas, et voyons ce qu’il nous dira ; je n’ouvrirai pas la bouche.
PHILIPPA.- Oh ! cavalier ! cavalier !
JULES. — Regarde : voilà des dames qui t’appellent.
FERNANDO. — Laisse là les dames, imbécile ! ce n’est pas là le remède à mon mal.
PHILIPPA.- Noble cavalier, point de discourtoisie !
JULES. — Elles sont sorties de grand matin en quête d’aventure, bien qu’à vrai dire elles n’aient pas l’air de beautés délaissées. Va voir ce qu’elles te veulent.
FERNANDO. — Ne sais-tu pas que je n’ai plus rien à dire aux femmes ?
JULES. — Cela étant, tu ne guériras point de ton mal… Mon maître dit qu’il ne parle plus aux femmes.
PHILIPPA. — Dis-lui que, si je vais le chercher, je le prends par son manteau et le fais asseoir ici bon gré mal gré.
JULES. — Cette dame est résolue à t’emmener de force. Songe que les femmes suivent qui les fuit, et celle-ci va te poursuivre uniquement parce que tu ne lui réponds pas.
FERNANDO. — De quoi s’agit-il, madame, et que m’ordonnez-vous ? Sachez que vous êtes la première femme à qui j’aie parlé depuis près de quatre mois.
PHILIPPA. — Et pourquoi cela, mon prince ? Que vous avons-nous fait ?
FERNANDO. — Les offenses et la trahison d’une seule m’ont fait abhorrer toutes les autres.
HILIPPA. — Oh ! la belle histoire que nous allons entendre ! Asseyez-vous entre nous deux, et vous ferez deux bonnes choses : vous vous reposerez et nous amuserez.
FERNANDO. — Pourquoi cette dame ne parle-t-elle pas ?
PIHLIPPA. — Elle est brouillée avec les hommes, comme vous avec les femmes.
FERNANDO. — Si elle abhorre les hommes autant que je déteste les femmes, on pourra de nous deux composer un poison pour en finir avec le monde. Me voilà assis.
PHILIPPA. — Comment vous rendez-vous à la promenade si matin, n’y venant point pour voir les petits souliers et les plumes ?
FERNANDO. — Je ne dors pas de toute la nuit, je la passe à me débattre contre l’amour le plus stupide et le plus obstiné qui ait jamais régné depuis qu’il y a au monde des fous pour y croire.
PHILIPPA. — Puisque vous nous avez déjà fait la grace de vous asseoir à côté de nous, et puisque nous sommes sûres qu’abhorrant les femmes, vous ne nous importunerez pas de fadaises, vous vous soulagerez vous-même à conter votre histoire, et ceux qui sont malades de votre mal seront charmés de vous écouter.

FERNANDO. — Je naquis dans cette ville, de pareils nobles qui me laissèrent peu de fortune. L’éducation qu’ils me donnèrent ne fut pas une éducation de prince : toutefois, voulant que j’acquisse des talens et que je cultivasse les lettres, ils m’envoyèrent à l’université d’Alcala, à l’âge de dix ans.


Tout à l’heure, Lope de Vega attribuait un de ses poèmes au personnage de Fernando ; ici il va plus loin, il lui attribue des traits de sa propre vie. En effet, Lope, ayant à parler de sa naissance et de ses premières années, aurait pu dire, sans y changer un mot, tout ce qu’il fait dire ici par Fernando : il était né à Madrid ; ses parens étaient nobles et pauvres ; son éducation avait été distinguée ; il avait été envoyé fort jeune à l’université d’Alcala. Si la date de la naissance de Fernando n’est point marquée expressément dans ce passage, elle est indiquée implicitement par l’âge du jeune homme, au moment où est censée se passer l’action de la Dorothée. Il est dit, non pas une, mais plusieurs fois, qu’il avait alors vingt-deux ans : or, vingt-deux ans, à remonter de l’année 1584, mènent juste à l’an 1556, celui de la naissance de Lope de Vega.

On trouve des coïncidences plus remarquables encore dans le passage où Fernando parle de ses études. La précocité, l’éclat et la diversité des études de Lope de Vega firent généralement crier au prodige. On exagère d’autant plus volontiers les prodiges de cette espèce, qu’on a plus de peine à les préciser. Il y a, dans ce que nous disent à ce sujet certains biographes de Lope, des choses qui, fussent-elles mieux attestées, ne laisseraient pas d’être peu croyables. Suivant ces biographes, Lope aurait su lire avant d’être en état d’articuler les mots de ses lectures ; il aurait employé le geste avant d’user de la voix ; il aurait entendu le latin à cinq ans, et que sais-je encore de non moins merveilleux ? Ce que Lope dit de lui par la bouche de Fernando est un peu moins vague et un peu plus vraisemblable ; voici comment il s’exprime :


« A l’âge que je viens de dire (dix ans), je savais déjà la grammaire, et je n’ignorais pas la rhétorique. Je montrai un talent plus qu’ordinaire, de la vivacité et de l’ardeur pour toutes les sciences ; mais mon aptitude la plus marquée était pour les vers, tellement que les cahiers de mes leçons me servaient pour les brouillons de mes idées (poétiques), et maintes fois je les remplissais de vers latins ou castillans. Je commençai bientôt à rassembler des livres en diverses langues ; déjà imbu des principes du grec et très versé dans le latin, j’appris bien le toscan et passablement le français. »


Encore une fois, tout cela est moins merveilleux que les assertions des biographes ; mais c’est encore assez merveilleux pour ne convenir qu’au seul Lope de Vega. Qu’a donc voulu faire celui-ci en s’identifiant, par tous ces détails biographiques, avec un personnage de ses drames ? Il n’y a pas de milieu : ou il a parlé sérieusement de lui sous le nom de ce personnage, ou il a émis au hasard et sans dessein des choses qui devaient naturellement faire croire qu’il voulait se désigner. Dans ce dernier cas, Lope n’aurait-il pas un peu l’air d’avoir cherché à mystifier ses lecteurs ? Et quel aurait pu être le motif d’une semblable mystification ? Ce n’est pas à moi de le deviner. Je passe à l’histoire des amours de Fernando ou de Lope. Ici, comme dans ce qui précède, règne au fond du récit ce je ne sais quoi d’individuel, de vivant, de spontané, qui contraste si bien avec les combinaisons, la symétrie et les prétentions de l’art.


FERNANDO. — Je me rendis à la cour, chez une dame de mes parentes riche et généreuse, qui prit plaisir à me bien traiter. Elle avait une fille de quinze ans et une nièce de près de dix-sept, ce qui était aussi mon âge. J’aurais pu demander l’une ou l’autre pour femme ; mon malheur m’empêcha d’en avoir l’idée. La vanité et l’oisiveté, fléau de toute vertu et nuit de l’entendement, ne tardèrent pas à me détourner de mes premières études, et le mal fut encore aggravé par mon attachement pour Marfise, ainsi se nommait la jolie nièce. Notre amour s’accrut dans l’intimité, comme il arrive d’ordinaire, mais sans avoir de suite fâcheuse, grace à ma retenue et à ma courtoisie. Au bout de quelque temps, Marfise fut mariée à un vieux lettré fort riche. Le jour où elle fut emmenée, il me fallut purger soigneusement ses lèvres, pour qu’elle ne tuât pas son mari du venin dont les avaient remplies les appréhensions conjugales. Nous pleurâmes longuement tous les deux, derrière une porte, mêlant inséparablement les paroles et les larmes.
PHILIPPA - Vous avez l’air d’être un grand pleureur.
FERNANDO. — J’ai les yeux enfans et l’ame portugaise (ferme).
PHILIPPA. — Comment tourna le mariage pour la dame nouvelle ?
FERNANDO. — Il tourna de façon que le malencontreux époux, oubliant trop son âge, trop préoccupé de la beauté de sa femme, et suppléant à la force par le bon vouloir, perdit la vie dans l’entreprise, en brave chevalier. Quant à Marfise, elle revint chez elle. Le jour même de sa noce, un de mes meilleurs amis m’avait apporté une invitation de la part d’une dame de cette cour, que je ne sais si je pourrai nommer, car, seulement à y songer, tout mon sang se glace. Je la nommerai…
PHILIPPA. — N’en restez donc pas là.
FERNANDO. — Je la nommerai lionne, tigresse, serpent, aspic, syrène, Circé, Médée, peine, gloire, ciel, enfer… Dorothée.
PHILIPPA. — Avec quelle séquelle de noms injurieux cette pauvre femme débarque de la mer de votre colère !
FERNANDO. — Les ai-je dit tous ? Oui, j’ai dit Dorothée.
PHILIPPA. — Reprenez donc votre histoire : quelle invitation vous apporta cet ami ?
FERNANDO. — Celle d’aller voir Dorothée, avec laquelle je m’étais déjà rencontré dans quelques réunions, et à qui j’avais plu, j’ignore si c’était par mon air, par ma personne, ou par cela tout ensemble… Je ne sais quelle

étoile propice aux amans dominait alors ; mais, à peine nous fûmes-nous vus et parlé, que nous étions l’un à l’autre.
PHILIPPA. — Mais, dites-moi, est-elle donc si belle ?
FERNANDO. – Tout ce qui paraît en elle, la taille, la grace, la vivacité, l’élégance, la parole, la voix, la danse, le chant, son talent sur divers instrumens, tout cela m’a coûté des milliers de vers. Quant à l’étude, elle s’y livrait avec tant d’ardeur, qu’elle me permettait de la quitter pour prendre toute sorte de leçons de danse, d’escrime, de mathématiques et de maintes autres belles connaissances ; ce qui n’était pas un faible mérite en nous, si pleins de notre amour. Son époux était alors absent, et l’on n’avait aucune crainte de son retour. Cette absence avait facilité la conquête de la dame à un grand seigneur étranger, chez lequel celle-ci entretenait, grace à d’habiles délais, de magnifiques espérances et des désirs exaltés par des faveurs modérées. Cette liaison ne nous empêcha donc pas, elle et moi, de nous entendre si bien, qu’il semblait que nous nous fussions connus l’un l’autre toute notre vie. — Avec ce grand seigneur dont je vous parle, j’eus de terribles aventures, non par arrogance ni par orgueil, sachant bien que le faible qui lutte contre le puissant doit finir un jour par succomber. Une nuit où je m’étais arrêté à la porte de Dorothée avec plus d’amour que de discrétion, le grand seigneur vint ouvrir lui-même, sans que la mère ni la fille pussent le retenir par leurs prières. Comme il avait reconnu ma voix, il venait l’épée à la main, et, d’une botte furieuse, il me cloua par les garnitures du manteau (que je portais flottant sur le dos) à la porte qu’il m’avait ouverte, et qu’il referma tout d’un coup, tandis que, m’esquivant et m’élançant d’un saut dans la rue, je laissai mon manteau accroché à la porte.
PHILIPPA. — Je vous écoute avec effroi, imaginant quelle nuit dut passer votre Dorothée, si elle sut comment vous fûtes assailli.
FERNANDO. — Je ne pus la faire avertir, de sorte que nous partageâmes la peine entre nous deux.
PHILIPPA. — Comment vous tirâtes-vous du péril d’une telle rivalité ? J’en suis inquiète pour vous.
FERNANDO. — J’aurais certainement fini par y laisser ma vie, ayant perdu tout ménagement et toute crainte du grand personnage, si celui-ci n’eût reçu du roi une mission conforme à sa dignité, ce qui fut pour moi un bonheur au-dessus de mes vœux. Il fit des tentatives pour m’emmener avec lui en qualité de secrétaire, non qu’il eût besoin de moi ou que je fusse en âge de lui être utile ; il ne voulait que m’enlever à Dorothée. Celle-ci, avant le jour, envoya une de ses servantes pour savoir comment je me trouvais. Nous fêtâmes ma délivrance dans les bras l’un de l’autre à la première occasion qui se présenta de faire d’heureux larcins à la jalousie du galant personnage, et de nous venger de lui par d’amoureuses offenses, assaisonnées de tout ce que les privations et les obstacles pouvaient ajouter aux transports de deux ames éprises l’une de l’autre. Il partit enfin, et je restai possesseur paisible

d’un trésor tel que Crésus, qui se nomma le plus heureux d’entre les mortels, était pauvre en comparaison de moi !


Ni les biographes de Lope, ni Lope lui-même, ne disent un mot qui puisse servir à éclaircir l’aventure du poète avec ce grand seigneur. On ne pourrait avancer à ce sujet que de vagues conjectures. Il me suffira de faire observer que ce passage porte les caractères les plus évidens d’une aventure réelle, d’ailleurs assez mal contée, et présente par là même une sorte de disparate avec ce qui l’entoure.


FERNANDO. — Cependant, au bout de peu de jours, et en dépit de toute cette opulence imaginaire, je commençai à être cruellement tourmenté et à craindre de voir mon bonheur m’échapper, non que je pusse cesser de le mériter, mais uniquement parce que j’étais malheureux et pauvre. Dorothée comprit mon malaise, et, pour me montrer combien elle était à moi, elle se priva de sa parure, de ses joyaux, de son argenterie, et m’envoya le tout dans deux coffres.
PHILIPPA. — Noble femme et noble action !
FERNANDO. — De cette manière, notre liaison dura cinq ans, pendant lesquels Dorothée se dépouilla de tout, et fut obligée, pour l’entretien de sa maison, d’apprendre des travaux qu’elle ignorait. Oh ! qui pourrait dire la honte et la pitié que j’en ai fréquemment ressenties ! Qui pourrait dire combien de fois, faute de pouvoir couvrir ses belles mains de diamans, je les arrosai de larmes, qu’elle tenait pour des trésors plus précieux que ceux dont elle s’était privée !
PHILIPPA. — Et que faisaient alors vos rivaux ?
FERNANDO. — Ils ne faisaient plus la même attention à Dorothée, car là où la parure n’attire pas les yeux des hommes, la beauté n’ose paraître dans son éclat. Finalement, je fus réduit en tel état, que, considérant ses privations, je ne pouvais qu’en être touché, et que, ne résistant plus à l’excès de ma souffrance, j’en devins comme insensé.
PHILIPPA. — Mais que fit-elle enfin ?
FERNANDO. — Elle me dit un jour avec résolution qu’il fallait que notre liaison fût rompue, parce que sa mère et ses proches l’en blâmaient et nous signalaient comme la fable de la cour, ajoutant que mes vers n’avaient pas peu contribué au scandale en divulguant ce qui, sans eux, aurait fait moins de bruit.
PHILIPPA. — Que fîtes-vous dans ce changement soudain ?
FERNANDO. — Je feignis, chez moi, d’avoir tué un homme la nuit, et je disais vrai ; mais le mort, c’était moi. Je déclarai qu’il fallait m’absenter ou tomber entre les mains de la justice. Marfise alors me donna l’or qu’elle avait, y joignant les perles de ses larmes, et avec cela je partis pour Séville.
PHILIPPA. — Résolution courageuse !

FERNANDO. — D’homme d’honneur.
PHILIPPA.- Et comment vous trouvâtes-vous du voyage ?
FERNANDO. — Triste à mourir. A chaque pas que je faisais, je me retournais ; mais, l’honneur triomphant à son tour, je poursuivais mon chemin, jusqu’à ce qu’ainsi, toujours tombant et toujours me relevant, j’arrivai à Séville.


J’omets beaucoup de passages qu’il ne tiendrait qu’à moi de présenter comme des traits saisis d’après nature, et non tracés d’imagination. J’arrive à la fin de la scène, à la partie où s’accomplit la réconciliation des deux amans : c’est le morceau le plus dramatique de la pièce.


PHILIPPA. — Pourquoi, durant votre absence, n’avez-vous point cherché à savoir des nouvelles de Dorothée ?
FERNANDO. — J’en ai eu plusieurs fois l’idée.
PHILIPPA. — Pourquoi ne l’avoir pas fait ?
FERNANDO. — Je voulais que Dorothée pensât à moi, ce qu’elle n’aurait pas fait, si je lui eusse écrit.
PHILIPPA. — Mais ne valait-il pas mieux qu’elle pensât que vous l’aimiez ?
FERNANDO. — Non, puisqu’elle m’a oublié.
PHILIPPA. — D’où le savez-vous ?
FERNANDO. — De ce qu’elle est femme.
PHILIPPA. — Ce n’est pas là le propos d’un homme sensé : toutes les femmes ne sont pas inconstantes, pas plus que tous les hommes ne sont fidèles.
FERNANDO. — Moi seul, j’ai assez de constance pour le reste des hommes.
PHILIPPA. — Et Dorothée pour le crédit des autres femmes.
FERNANDO. — Comment peut-on parler d’elle ainsi quand on ne la connaît pas ?
PHILIPPA. — Aux marques que vous m’avez données, je la tiens pour la même personne dont une amie m’a raconté que, la nuit même du jour où partit un cavalier que je crois être vous, elle voulut se tuer de désespoir, ce qui la mit durant plusieurs jours en grand péril.
JULES. — Tu pourrais bien en effet, mon cher maître, te persuader que Dorothée n’était pas de marbre, comme il aurait fallu qu’elle le fût, pour ne pas ressentir la cruauté avec laquelle tu partis. Souviens-toi de tout ce que tu lui coûtes de vie, d’ame et d’honneur ; songe qu’il y a méfait à rejeter les biens qui nous viennent de l’amour.
FERNANDO. — Tu dis vrai, Jules : ma jeunesse m’a induit en erreur ; j’aurais pu être cause de la mort de Dorothée, j’aurais pu priver la nature de sa plus grande merveille, et le monde de ce qu’il a de plus beau. Pardonnez-moi, madame, je vous en supplie ; je ne puis plus contenir les larmes dont mon cœur et mes yeux sont inondés.

JULES. — Y a-t-il un malheur comparable ? Oh ! madame, retenez-le ; il va se mettre en pièces.
PHILIPPA. — Pauvre jeune homme ! A-t-il eu déjà de pareils accès de douleur ?
DOROTHÉE. — Je n’y tiens plus, Philippa.
PHILIPPA. — Eh bien ! découvre-toi.
DOROTHÉE. — O mon bien ! mon Fernando ! mon premier seigneur ! devais-je naître pour causer de telles infortunes ? O mère tyrannique ! femme barbare ! C’est toi qui m’as fait violence, c’est toi qui m’as trompée, qui m’as perdue ; mais tu ne jouiras pas de moi plus long-temps : je me tuerai, ou je deviendrai folle.
PHILIPPA.- Tu l’es déjà, Dorothée. Laisse là tes cheveux ; à bas ces mains !… Regarde Fernando : le voilà qui revient à lui, ravivé par tes amoureuses larmes.
DOROTHEE. — A quoi bon me tromper, Philippa ? Mon Fernando est mort ! Mais non ; pose sa tête sur mon sein : je serai sa lionne, mes rugissemens lui rendront la vie.
JULES. — Le remède agit : Fernando ouvre les yeux.
DOROTHÉE. — Est-il vrai, mon bien ? Vis-tu ? respires-tu ? Oh ! parle-moi, parle-moi bien vite !… Si tu tardes, tu ne me trouveras plus vivante.
FERNANDO. — Oui, je respire, Dorothée ; tu pus me faire mourir ; tu as pu me faire revivre.
DOROTHÉE. — Ah ! quand j’aurais eu envers toi tous les torts que tu as rêvés, la frayeur que tu m’as donnée serait une vengeance au-dessus de l’offense.
FERNANDO. — Je n’ai point voulu me venger de toi.
DOROTHÉE. — Ni moi t’offenser.
FERNANDO. — Je te quittai, parce que tu le voulus.
DOROTHÉE. — Dis plutôt parce que tu ne m’aimais plus.
FERNANDO. — De ma part, te quitter fut amour.
DOROTHEE. — Ce ne fut que lâcheté.
FERNANDO. — A quoi aurait abouti mon obstination ?
DOROTHÉE. — On eût tenté de m’enlever à toi.
FERNANDO. — Et puis, Dorothée ?
DOROTHEE. — Et puis ?… qui l’eût tenté serait mort.
FERNANDO. — Je n’ai pas deviné ton goût.
DOROTHÉE. — Il ne s’agissait pas là de goût, mais d’honneur, mais d’amour.
FERNANDO. — Voilà des conseils bien tardifs.
DOROTHÉE. — L’amour ni l’honneur ne demandent point de conseils.
FERNANDO. — Je trouvai sage de ne pas guerroyer contre l’or.
DOROTHÉE. — S’il n’y avait eu personne pour le donner, il n’y aurait eu personne pour le prendre.
FERNANDO. — J’étais parti, je ne vis personne le donner.

DOROTHEE. — Les vrais amans sont comme les Allemands : de là où ils ont mis le pied, personne ne les repousse.
FERNANDO. — Et les dames fidèles sont comme les Catalans, qui perdraient mille vies plutôt que leurs fueros.
DOROTHÉE. — J’ai lu dans un livre de fables : Hercule et Antée, le fils de la Terre, luttèrent une fois l’un contre l’autre ; Hercule tenait Antée en l’air, mais dès qu’il revenait à toucher la Terre, celui-ci recouvrait ses forces, et en recouvrait d’autant plus qu’il en avait perdu davantage.
FERNANDO. — Que veux-tu dire par-là ?
DOROTHÉE. — Que l’intérêt, invincible géant, luttant près de moi contre l’amour, celui-ci, si tu eusses été présent, aurait recouvré de nouvelles forces pour ma défense toutes les fois qu’il eût jeté les yeux sur moi ; mais, quand tu es parti, quand tu m’as laissé sans secours entre les bras d’Hercule, qui mérite d’être accusé ?
FERNANDO. — Vous êtes étranges, vous autres femmes ! Vous nous outragez, et puis vous nous imputez les outrages que vous nous avez faits.
DOROTHÉE. — Mon amour ne t’a pas outragé.
FERNANDO. — Et les amours ?…
DOROTHÉE. — Je fus contrainte.
FERNANDO. — Don Bela n’était pas un roi.
DOROTHÉE. — Il y a de l’autorité ailleurs que chez les rois.
FERNANDO. — Celle des mères, sans doute ?
DOROTHÉE. — Et quelle autre plus grande ?
FERNANDO. — Charmante obéissance !
DOROTHÉE. — Les premières violences furent exercées sur mes cheveux, et vous fûtes tous contre moi, ma mère par des cruautés, Gherarda par des séductions, toi en m’abandonnant, et un cavalier discret en tâchant de me persuader.
FERNANDO. — Un cavalier discret, Dorothée ? Allons-nous-en, Jules, ou nous allons entendre un panégyrique.
JULES. -Ne te lève pas ainsi en fureur ; elle ne t’en a pas donné de motif.
FERNANDO. — Don Bela est un sot.
PHILIPPA. — La voilà qui a tout brouillé de nouveau… Pourquoi nommer ce Bela ? pourquoi le traiter de discret ?
DOROTHÉE. — Pour excuser ma faute par ce qui devait le moins exciter la jalousie de Fernando : je n’ai point dit qu’il eût de l’esprit, ni qu’il fût bel homme.
PHILIPPA. — Eh ! mais, seigneur Fernando, il faut pourtant bien que don Bela soit passable en quelque chose.
FERNANDO. — Qu’il ait de l’argent, qu’il ait de l’or et des diamans, qu’il ait de la naissance, mais non de l’esprit, non de la taille.
DOROTHÉE. — Je le déclare un imbécile et le plus laid personnage du monde.

FERNANDO. — C’est trop, Dorothée : cela ressemblerait à un compliment.
JULES. — Le public arrive au Prado ; il vaut mieux nous en aller ensemble ; nous pourrons parler chez nous sans être observés, et vider ces querelles sans témoins.
DOROTHEE. — Si Fernando veut me donner le bras, j’irai avec lui, sinon point de paix, et je me mets à pousser mille cris, et à faire mille extravagances dans le Prado.
JULES. — Tout beau, mes maîtres ! Au mois d’avril et au Prado, cela n’est permis qu’aux roussins.
FERNANDO. — Quoi ! Dorothée, tu m’as écouté ?
DOROTHEE. — Toutes tes paroles se sont gravées dans mon ame. Pourquoi hésites-tu à me donner la main ? Donne-la-moi, et je te pardonne le soufflet de ce jeune cavalier de si bel air sur la place et si brave tauréador, ce soufflet que tu pleuras long-temps, et que, la nuit même où je le reçus, tu voulais me voir venger avec ta propre épée, me la donnant pour t’en frapper. »


Cette scène est assurément fort belle, personne, ce me semble, n’en disconviendra. C’est peut-être, de tous les endroits de la pièce, celui où Lope a le mieux concilié l’idéal de l’art dramatique avec la réalité historique du sujet. Je n’en excepte que le dernier trait de la scène, celui du soufflet, où l’on ne peut guère voir qu’une réminiscence du passé, car l’invention d’un pareil détail manquerait tout-à-fait ici de grace, de vraisemblance et d’à-propos.

Les quatre acteurs de cette longue scène qui termine le troisième acte se retirent, il n’est pas dit et l’on ne voit pas clairement où. L’action reste dès- lors complètement suspendue. Au quatrième acte, on voit paraître successivement Ludovico, cet ami particulier de Fernando qui a déjà figuré au troisième acte, et César, personnage nouveau. César est un jeune homme, ami de Ludovico et de Fernando, un compagnon de leurs études littéraires, qui s’est particulièrement occupé d’astrologie. Un troisième personnage vient un moment se joindre aux autres, c’est Jules, qui s’est détaché de Fernando et de Dorothée dans une occasion où il les aurait probablement fort gênés. La scène entière n’a aucun rapport avec le reste de la pièce ; elle roule sur des sujets généraux de littérature, sur les poètes célèbres de l’époque, parmi lesquels Lope de Vega est nommé comme le plus jeune ; on y commente un sonnet burlesque en lengua culta, on y disserte contre le cultéranisme. Enfin les discours des trois interlocuteurs rappellent ceux qu’on tenait alors dans les académies espagnoles vers 1584, nullement ceux qu’on pouvait entendre sur les théâtres. Et cette scène académique, il ne faut pas se la figurer courte ; elle n’a pas moins de quarante pages, et il y a sur tous les théâtres beaucoup de pièces qui ne sont pas plus longues. Une telle exception aux lois les plus simples de la composition dramatique, fût-elle la seule à noter dans la pièce, suffirait pour constater que la Dorothée n’était point destinée au théâtre, que c’est une œuvre de fantaisie conçue dans un but spécial.

L’action se renoue à la scène cinquième entre Gherarda et Theodora, qui s’entretiennent de l’absence de Philippa et de Dorothée, non encore revenues de leur expédition au Prado ; Dorothée et Philippa reparaissent durant cette scène, qu’elles animent un peu par quelques reproches reçus et rendus. La scène septième est un peu plus intéressante, bien que peut-être plus défectueuse sous le rapport de l’art. C’est Marfise qui y figure. Marfise ne savait rien encore du retour de Fernando à Madrid ; elle vient de l’apprendre par hasard d’un tiers, qui lui a donné en même temps la copie d’une pièce de vers en l’honneur de Dorothée. Blessée au dernier point de se voir ainsi négligée, elle se rend avec sa suivante chez Fernando pour lui faire d’amers reproches de sa conduite, et c’est à sa porte que celui-ci la rencontre, comme il rentrait chez lui. Il est important, pour la moralité de la pièce, de bien savoir le moment précis de l’action où cette rencontre a lieu. Or, le lecteur n’a guère qu’une conjecture à faire à cet égard ; il doit supposer que Marfise et Fernando se rencontrent au moment où celui-ci vient de quitter Dorothée, après les premiers transports de leur réconciliation. Quoi qu’il en soit, Marfise adresse de dures paroles à Fernando, qui essaie d’abord de se défendre par des mensonges, mais qui enfin, touché d’un sentiment plus honnête, l’exprime avec vivacité et sincérité.


MARFISE. — Infame ! pour qui les as-tu écrits, ces vers ? Pour qui ? sinon pour Dorothée, pour ta belle dame, celle de l’habit blanc et du scapulaire bleu d’azur, celle du riche Indien auquel elle t’a sacrifié, comme il était juste. Oui, c’est celle-là dont la loyauté, dont la constance et le désintéressement méritaient de telles marques de tendresse ! C’est pour être jalouse d’elle que moi, simple et stupide créature, moi, femme sincère, j’ai donné mon innocence et mon or ! O nobles femmes ! n’allez pas vous figurer que vous méritiez l’amour de pareils hommes ; ce n’est point la vertu, ce n’est point la modestie qui les captive : ce sont les perfidies, les offenses, les prétentions jalouses, les contradictions et les dédains ! C’est là ce qui excite leur amour, c’est par là qu’ils atteignent à leurs fins, c’est pour cela qu’ils ont des aventures, qu’ils tuent bravement des hommes, qu’il leur faut éviter la justice, fuir de Madrid, courir à Séville ! Oh ! maudites soient mes pensées et ma constance ! maudit soit tout ce que j’ai souffert pour toi de la part de mes oncles !…
JULES. Les larmes ne l’ont pas laissé achever Que ne lui parles-tu ? que ne la consoles-tu ?
FERNANDO. — Oui, Marfise, tu as raison, je le reconnais, je l’avoue. Honteux, confus et repentant, je me jetterais à tes pieds et je te donnerais cette épée pour m’en percer cent fois le cœur, si nous n’étions pas ici dans la rue. Entre, mon vrai bien ; en dépit de mes déplorables extravagances, tu seras mon unique amour, ou je ne serai plus qu’un être sans honneur, je ne serai plus le fils de mes pères ! Viens.
MARFISE. — Non, Fernando, cela ne sera point, plus de moqueries. Tu m’as déjà coûté trop de larmes, déjà trop de peines, mon doux ennemi ! ma

patience ne tient pas contre tant d’outrages. Je te prie seulement, par notre commune éducation et au nom de cette tendresse avec laquelle je t’engageai une foi si mal récompensée par tes pernicieuses fantaisies, que si jamais tu obtiens des nouvelles de ce gage de ton amour exposé par la colère de mes parens, tu m’en donnes avis et l’autorisation de le garder avec moi. Adieu !

Il y a ici un trait à noter. Il n’est pas rare de trouver des enfans, légitimes ou non, dans les romans et dans les drames, mais on ne les y voit pas, comme ici, jetés à la hâte dans un recoin de la pièce, pour y être aussitôt oubliés : ils y font plus de figure.


FERNANDO. — Un moment, mon amie, un moment encore ! permets-moi du moins d’essuyer tes larmes.
MARFISE. — Laisse-moi, ou je vais crier.


La scène continue entre Jules et Fernando.


FERNANDO. — Jules, que dis-tu de cette nouvelle mésaventure ?
JULES. — Je dis que j’ai grande pitié du mépris avec lequel tu as traité tant de mérite. Je reconnais l’amour que Dorothée a eu et qu’elle a même encore pour toi ; mais après tout Dorothée est à un autre, à un autre qui n’est pas un mari et qu’il faudrait endurer par force : or, c’est une grande honte d’être le second d’un galant.
FERNANDO. — Je prends à témoin le ciel, toute chose créée, toi, Jules, mon honneur, et ce peu de génie qui m’a été donné, de poursuivre auprès de tous ma vengeance sur cette Dorothée, dont je suis enfin dégagé, et de payer ma juste dette à Marfise !
JULES. — Seigneur, point de précipitation. Je te donnerai le moyen de faire que l’amour de Marfise triomphe de celui de Dorothée.
FERNANDO. — En voyant Dorothée soumise, mon amour s’est évanoui.
JULES. -Dis calme, c’est assez.
FERNANDO. — Anéanti, te dis-je.
JULES. — Tes désirs satisfaits, tu peux penser de la sorte ; mais il est impossible qu’un amour aussi extrême se soit éteint si subitement dans la jouissance.
FERNANDO. — En revoyant Dorothée, je ne l’ai plus trouvée aussi belle que je l’imaginais absente ; elle n’était plus si gracieuse ni si spirituelle. Quand on veut nettoyer une chose, on la lave : j’ai été ainsi purgé de ma passion par les larmes de Dorothée. Ce qui me tuait, c’était de la croire amoureuse de don Bela ; ce qui me faisait perdre le sens, c’était d’imaginer qu’ils n’avaient, elle et lui, qu’un seul et même désir. Mais quand j’ai su qu’elle était contrainte et désolée, quand je l’ai entendue se plaindre de son tyran, maudire Gherarda, accuser sa mère, s’emporter contre Célie, me nommer son vrai seigneur, son premier et son seul amour, j’ai senti mon ame s’alléger de l’horrible poids qui l’accablait. Ce sont depuis lors d’autres

choses que j’ai vues, d’autres paroles que j’ai entendues, si bien que, quand est venue l’heure de partir, il s’est trouvé que j’en étais plutôt impatient qu’affligé.


Il y aurait des observations graves ou piquantes à faire sur le plan et la marche de ce quatrième acte, et sur la disposition morale où s’y trouve à la fin le héros ; mais je m’en tiendrai au point essentiel, pour ne pas me perdre en des digressions trop subtiles. Le véritable dénouement, le dénouement moral du drame, c’est la rupture définitive de Fernando avec Dorothée, c’est son affranchissement spontané de la servitude amoureuse où il semble avoir perdu la raison et le sens moral. Or, au point où nous en sommes, ce dénouement est fort avancé ; il est décidé dans l’ame du héros ; il ne s’agit plus que de lui fournir l’occasion de se produire, avec plus ou moins d’effet, à la connaissance des personnages intéressés. Cette situation nouvelle offre toutefois une particularité dont il est difficile de rendre une raison satisfaisante : c’est la rapidité avec laquelle s’est opéré le changement de Fernando. En effet, pour oublier cette Dorothée qu’il aimait jusqu’à la démence, il ne lui a fallu que la revoir. Sa passion s’est éteinte brusquement dans les jouissances d’une réconciliation inespérée. C’est lui qui le dit, c’est lui qui le confesse, dans un moment où l’on peut bien soupçonner chez lui un peu d’exagération, mais non la feinte et le mensonge. Cela établi, il y a une contradiction formelle entre la fin du quatrième acte, où l’on suppose la conversion morale de Lope déjà effectuée, et le commencement du cinquième, où elle s’effectue réellement. Il n’y a qu’un moyen de faire disparaître cette contradiction, et, à vrai dire, le moyen n’est ni bien simple ni bien naturel : c’est de supposer que Fernando, impatient de se voir hors des fers de Dorothée, se fait un moment illusion sur ses sentimens actuels, et retombe le moment d’après sous le joug qu’il croyait brisé.

L’acte cinquième n’a pas moins de douze scènes, toutes plus ou moins spirituelles, mais toutes à peu près également dépourvues d’intérêt dramatique. Sans m’arrêter aux deux premières, qui sont purement épisodiques, je passe à la troisième, l’une des plus importantes de la pièce au point de vue où je me suis placé. Elle se passe entre Fernando et César, cet ami astronome ou astrologue qui a déjà figuré dans le quatrième acte. Voici cette scène abrégée de quelques traits insignifians.


FERNANDO. — Qu’êtes-vous devenu ces jours passés, César ?
CÉSAR. — Je me suis absenté de la cour, et j’ai été en grand souci de vos brouilleries avec Dorothée. Où eu sont-elles aujourd’hui ? Si les astres ne me trompent pas, il a dû se passer de terribles choses entre elle et vous.
FERNANDO. — Décidément, vous vous en rapportez là-dessus aux planètes ? Moi, je n’ai jamais pu y croire.
CÉSAR. — Je vous en croirai encore mieux vous-même.
FERNANDO. — Eh bien ! plus d’amour pour Dorothée.

CÉSAR. — Impossible ! Je croirai plutôt que le mouvement manque aux deux luminaires du jour et de la nuit.
FERNANDO. — Je vous en supplie, seigneur César, veuillez bien me prêter votre attention. Peut-être la jugerez-vous bien placée, peut-être trouverez- vous bien employée la curiosité que vous aurez mise à connaître les merveilleuses conditions de notre nature, et à considérer par quelles étranges voies le changement et la mobilité pénètrent dans nos plus fermes résolutions.
CÉSAR. — Vous pouvez compter non-seulement sur mon attention, mais sur ma reconnaissance.


Ce début du cinquième acte semble d’accord avec la fin du quatrième. Dans l’un comme dans l’autre, en effet, Fernando se donne pour guéri de l’amour de Dorothée ; mais il faut s’entendre sur cette ressemblance apparente. Au quatrième acte, la guérison s’annonce comme un miracle, tant elle paraît s’être faite aisément, rapidement, à l’improviste. Dans le cinquième, au contraire, nous allons la voir en récit ; ce sera une guérison lente, laborieuse, résultat de beaucoup d’accidens divers, de progrès et de rechutes, de mésaventures et d’humiliations. Or tout cela n’a pu se passer en quelques heures : si rapide qu’on la suppose, la succession de tant d’incidens divers a exigé des jours, des semaines, des mois même. Ces incidens n’étaient pas susceptibles, pour la plupart, d’être représentés sur le théâtre, et Lope, suivant en cela forcément la loi de l’art, les a tous groupés et liés dans un récit qui remplit le reste de la scène. Ce récit est un tableau psychologique très curieux de la lutte engagée dans l’ame de Fernando ou de Lope, comme j’aime mieux et crois devoir dire, entre sa raison et sa passion ; il fait à celle-ci des concessions fort étranges, on pourrait dire même fort suspectes. Que penser, par exemple, du parti pris d’aimer à la fois Marfise et Dorothée, jusqu’au moment où il se sentira plus fort contre celle-ci ? Ne règne-t-il pas dans tout ce récit, et dans les réflexions qui s’y mêlent, un sophisme continu qui tient à ce que, raisonnant contre lui-même et contre sa passion, Lope se ménage autant qu’il le peut et qu’il l’ose ? N’a-t-on pas le droit de supposer que, dans des raisonnemens et dans des récits généraux et désintéressés, il aurait montré une morale et une logique plus sévères ? Quoi qu’il en soit, voici ce récit ; plus on y prêtera d’attention, et plus on en sentira la vérité profonde, manifeste ; mieux on s’assurera que l’art n’invente pas de la sorte, à moins qu’il ne veuille expressément se dégrader et se dénaturer.


FERNANDO. — Vous savez, seigneur César, ce que je vous racontai, à vous et à Ludovico, de ce qui m’arriva au Prado, au mois d’avril dernier, avec Dorothée. A peine me fus-je assuré qu’elle me gardait le même amour dont je l’avais vue éprise avant mon départ pour Séville, que mon cœur commença à se calmer : tous les actes d’un homme revinrent en moi-même à la loi de l’entendement à laquelle les avait soustraits la crainte imaginaire d’être haï. C’étaient comme les pièces bouleversées d’une horloge qui, remises à leur

place, avaient repris leurs fonctions et leur concert. Ainsi, à fur et à mesure que Dorothée me découvrait son ame, la mienne retrouvait sa tranquillité première, et plus lui revenait, dans mes bras, l’ardeur de ses premiers désirs, plus je me sentais glacer dans les siens.

Je vins un jour à réfléchir à la bassesse de ma situation vis-à-vis de Dorothée. Il y a des hommes abjects qui, laissant pour de viles raisons les femmes qu’ils aiment au pouvoir d’autres hommes, se contentent de ce que ces intrus veulent bien leur laisser, sans même permettre de savoir qui ils sont. La honte que j’en eus fut si grande, qu’il me sembla que tout le monde me regardait avec mépris, comme il arrive à celui qui, coupable de quelque délit secret, se figure que l’on parle de lui partout où l’on parle et quoi qu’on dise. Revenu ainsi à moi-même, je résolus de me venger de Dorothée et de me guérir de son amour. Nous avions, Marfise et moi, été élevés ensemble, comme vous me l’avez ouï dire autrefois : elle avait été le premier objet de mes amours au printemps de ma vie ; mais son fâcheux mariage et les charmes de Dorothée me firent pendant un temps oublier son mérite aussi complètement que si je ne l’eusse jamais vue. Il est vrai que la mort prématurée de son mari l’ayant ramenée à sa première demeure, nous nous vîmes de nouveau, mais sans aucune des suites que devait, à ce qu’il semble, avoir notre ancien amour. Je cherchais à être aimable pour elle, mais inutilement, car elle avait reconnu bien vite que je la trompais. Cependant elle tolérait tout prudemment pour ne pas paraître se résigner à mon indifférence, si bien qu’entre nous la politesse et la familiarité se produisaient sous les apparences de la tendresse.

CESAR. — Voilà une femme bien discrète ou bien peu jalouse.
FERNANDO. — Maintenant, César, comme les arts sont les résultats de beaucoup d’expériences, j’avais fait de grands progrès dans celui de l’amour, durant cinq ans passés à son école. Je pris la résolution d’aimer Marfise sans abandonner Dorothée jusqu’à ce que ma guérison et ma réforme fussent assurées par l’habitude.
CÉSAR. — Singulier moyen de calmer l’amour, d’en cumuler les suites !
FERNANDO. — Dorothée s’apercevait bien de la diminution de mon amour ; elle remarquait bien que mon ardeur de la voir sans cesse n’était plus que le désir calme et serein de la voir quelquefois ; mais, comme elle ignorait mon projet, sa jalousie restait assoupie dans le sentiment de l’offense qu’elle me faisait en souffrant l’amour de don Bela. Et en cela elle ne se trompait pas : c’était en effet pour me venger de cette offense que je m’efforçais de la détester en m’armant contre elle de la beauté et de l’esprit de Marfise, qui, sans être douée d’autant de graces, avait quelque chose de plus digne et de plus retenu qu’elle. Dorothée aurait bien voulu n’aimer que moi seul, mais cela ne pouvait être : la nécessité s’y opposait.
JULES. — Et surtout les instigations de Gherarda et des autres femmes qui l’entouraient.
FERNANDO. — Je ne me plains point de Theodora, sa mère : son tort s’est

borné à laisser faire ; les autres ont fait. C’était à l’insu de toutes ces femmes que Dorothée me recevait par l’entremise de sa confidente Célie, fille de bon naturel qui acceptait ou prenait avec une certaine discrétion féminine et non avec une avidité de griffon. Dorothée eut un jour la fantaisie de subvenir, par voie de charité, aux ornemens de ma toilette, et j’acceptai bassement une chaîne d’or et quelques écus d’origine mexicaine il semblait que nous en fussions déjà aux dépouilles de l’Indien. Comme il y avait des intervalles dans nos entrevues, il était indispensable de nous écrire afin que je pusse me tenir sur mes gardes contre don Bela. Je l’avais blessé une nuit où, s’étant montré jaloux de ma voix, comme moi de ses mains, il avait voulu se donner le renom de bon spadassin auprès de Dorothée, qui l’avait en telle horreur, qu’elle chantait souvent sur la harpe :

Je le souhaite libéral,
Je ne le veux pas vaillant.

Afin donc de maintenir ma liaison avec Dorothée, et de prévenir la vengeance que don Bela prétendait tirer de sa blessure, j’arrivais à la fenêtre, vers dix heures, en habit de pauvre ; Célie sortait pour me faire l’aumône, et soit dans le pain, soit avec l’argent qu’elle me donnait, elle m’apportait un billet de Dorothée, et en recevait un de moi pour elle. Cela se faisait du plein gré de Theodora, si bien que l’on me nommait le pauvre de la maison ; don Bela en était le riche. Ainsi étaient réparties les destinées. Il m’arrivait souvent de m’entretenir avec Dorothée ; je me couchais tout de mon long sous la jalousie de sa fenêtre, qui descendait jusqu’à terre. Là je feignais de dormir ; Dorothée venait, et, debout dans l’embrasure de la fenêtre, elle me parlait, et j’élevais mes regards jusqu’à la splendeur de sa beauté. Don Bela me rencontrait parfois dans cette attitude, et, sans prendre garde à moi, il appelait sans gêne et entrait avec assurance. Voilà où m’avait réduit la fortune ; dans une maison où j’avais été cinq ans seigneur absolu, on m’accordait à peine, devant la porte, l’espace nécessaire pour y étendre mon corps sur le pavé, ayant pour dais une jalousie.

Dans un tel état de choses, les dangers et les mésaventures ne me manquaient pas. Une nuit entre autres, les gens de police, venant à passer à côté de moi, me firent lever pour me conduire en prison, en dépit de tout ce que leur disait Dorothée, que j’étais un pauvre favorisé dans cette maison Theodora, Célie, Philippa et les esclaves, accourues au bruit, s’empressaient toutes de confirmer son témoignage ; mais depuis que les toiles d’araignée, arrêtant les petites mouches, laissent passer les grosses, ces hommes de police, soumis et rampans devant les puissans, exercent volontiers leur pouvoir sur les misérables. N’ayant donc point d’or à donner à mes sbires, ils me conduisirent comme un voleur à la rue de Tolède, et, m’ayant ôté mon vieux chapeau de mendiant, ils découvrirent ma belle chevelure, qui donna un démenti éclatant à mon costume. Heureusement ils s’arrêtèrent dans un cabaret

pour boire ; alors, tandis qu’ils buvaient, je confiai mon salut à mes jambes, et ma réputation à ma bonne poitrine, et je fis si bien des unes et de l’autre, que les sbires restèrent ébahis derrière moi, comme le chien de Ganimède à la vue de l’aigle ravisseur.

Bientôt après, Marfise eut la fantaisie de me faire une chemise avec une garniture jaune brodée, comme il vous souviendra que c’était alors la mode. Elle m’annonça sa résolution par ce billet : « Si tu ne crains pas, Fernando, que dame Dorothée te fasse une querelle à propos d’une chemise que je te brode, permets-moi de te l’envoyer. Je mérite bien que tu me fasses ce plaisir, par tout le sang que j’ai versé de mes piqûres, charmée d’avance de l’idée de t’en voir paré. Cependant si elle devait être un sujet de brouillerie entre vous, je ne l’achèverais pas : je ne veux point t’occasionner de tracasseries ; je serais jalouse de la peine que te coûterait ton raccommodement. »

A ces exigences jalouses et à cette recherche dans les vêtemens, j’opposais ma modestie ; car, quoique je me mette d’ordinaire avec soin, je n’ai jamais songé à me faire remarquer par-là. Effectivement, si la jeunesse peut faire excuser bien des choses, l’envie n’en épargne aucune, elle s’en prend à l’habit comme à l’esprit, et les hommes les plus exposés à ses morsures sont ceux qui joignent à quelque talent les agrémens de la personne. J’eus beau dire, Marfise l’emporta : la chemise achevée, elle me l’envoya par une esclave, avec un billet. Oh ! que de précautions ils exigent les billets ! La nuit venue, j’écrivis à Dorothée, et je mis la lettre dans la même poche où j’avais déjà mis celle de Marfise, après l’avoir lue, et ce fut cette dernière au lieu de l’autre que je donnai à Célie. Or, vous allez voir maintenant, César, si l’on n’est pas quelquefois heureux par malheur. Je me couchais à peine, pour attendre la matinée où Dorothée promettait de venir me voir (par le dernier billet que j’avais reçu d’elle et en échange duquel j’avais donné celui de Marfise), lorsque des coups à la fenêtre et la voix de Jules m’avertirent que Philippa et Célie étaient là. Je crus avoir passé toute la nuit dans cette imagination, et que c’était Dorothée qui arrivait au rendez-vous, lorsque Philippa et Célie entrèrent toutes les deux, me montrant le billet de Marfise, soutenant que le trait était de ma part un outrage volontaire, non une méprise, et ajoutant à cette accusation toutes les injures que put leur suggérer leur fureur ou leur permettre ma fierté. J’avouai mon tort, en niant seulement l’intention ; mais, rien ne pouvant les satisfaire, je pris le parti de me consoler, et je rendis grace à la fortune, qui, par une voie si étrange, me vengeait de Dorothée.

De part et d’autre, les billets allèrent, les billets vinrent, et l’ultimatum auquel s’arrêta la colère de Dorothée fut que je lui donnasse la chemise ou qu’elle fût déchirée sous ses yeux. Une pareille satisfaction me sembla contraire à tous mes devoirs envers une femme aussi distinguée que Marfise, et la paix, dont je me souciais moins à chaque instant, ne pouvant être conclue à d’autres conditions, elle ne fut point conclue. O temps ! fortune mobile ! ô condition humaine ! ô amour vengé !


Enfin, à la plus grande fête de l’année, je sortis paré de la chemise. Dorothée qui m’aperçut, ne pouvant de sa fenêtre s’assurer de la couleur des garnitures, descendit au milieu de la foule ébahie de l’éclat de sa parure, et vint à l’endroit où, avec d’autres amis, je me trouvais à la suite de Marfise et ne songeant plus guère à Dorothée. Vous rapporter notre explication serait vous fatiguer : elle parla avec jalousie, je répondis sans amour ; elle se retira honteuse, et je restai vengé, surtout quand je vis ses larmes, qui n’étaient plus des perles, retenues sous ses paupières, comme pour ne pas tomber sur ce visage qui n’était plus un mélange assorti du jasmin et de la rose.

CÉSAR. — Je ne croirais pas cela d’une autre bouche que la vôtre. Et vous persistez dans l’amour de Marfise ?
FERNANDO. — De tout mon pouvoir. Elle a été le temple de mon refuge, et l’image au pied de laquelle j’ai imploré mon salut.
CESAR. — Se peut-il qu’il ne reste en vous aucun vestige de l’amour de Dorothée ?
FERNANDO. — S’il en restait, ce serait quelque chose de semblable aux cicatrices des vieilles plaies.
CÉSAR. — Prenez garde à ne pas vous laisser abuser par la satisfaction de la vengeance, et que votre blessure mal guérie ne se rouvre. Si vous revenez à Dorothée, songez bien qu’il n’y a pas de mal qu’elle ne vous fasse vous serez pour elle une Troie, une Numance, une Sagonte.
FERNANDO. — J’y prendrai garde, bien que je ne pense pas que Dorothée puisse m’être aussi hostile, lors même que j’en viendrais à ce degré d’infortune.
CÉSAR. — Et Dorothée n’a-t-elle pas fait de nouvelles démarches pour se réconcilier avec vous ?
FERNANDO. — Elle a réitéré les premières.
CÉSAR. — Et que lui avez-vous répondu ?
FERNANDO. — Une lettre plus obscure que les vers de Lycophron, afin qu’elle la lût et ne la comprît pas, à peu près comme la poésie de ce temps-ci, que n’entendent pas ses propres auteurs. Faites-moi une grace, César.
CÉSAR. — Je suis votre ami jusqu’aux autels ; en quoi puis-je vous servir ?
FERNANDO. — Construisez une figure astrologique, afin que nous voyions quelle issue pronostiquent ces évènemens.
CÉSAR. — Les interrogations là-dessus sont prohibées, et rien de plus juste ; mais j’ai déjà un thème de votre naissance tout tracé, et il ne me reste plus qu’à l’examiner. Je m’en vais de ce pas chez moi, et, si je ne reviens vous voir ce soir, je serai ici sans faute demain matin…
JULES. — Puisque voilà César parti, à quoi bon donner dans ces pronostics, et si tu reconnais tout cela pour mensonger, pourquoi t’en informer ?
FERNANDO. — Parce que je suis du nombre infini des sots curieux qui brûlent de savoir. Mais, si je te dis que je n’y crois pas, que veux-tu de plus ?

JULES. — Je voudrais que tu ne fusses pas curieux de ce que tu ne crois pas…


César revient en effet, comme il l’a promis, apportant à don Fernando la prédiction que celui-ci a demandée. Cette prédiction remplit toute la huitième scène, sans se rattacher par le moindre rapport à l’action proprement dite, dont elle ne fait que suspendre et retarder un moment la conclusion. C’est de toute la pièce le passage qui en est, au point de vue de l’art, la licence la plus absurde, et qui en détermine le plus positivement le caractère et le but exceptionnels.


FERNANDO. — Quoi ! les évènemens annoncés par cette figure sont si tristes, que vous hésitez à me les dire ?
CÉSAR. — Oui, si tristes… Cependant j’en parlerai, mais seulement par curiosité, en laissant de coté tout ce qui touche au respect dû à Dieu. Sachez, don Fernando, que vous serez cruellement persécuté par Dorothée et sa mère dans la prison où vous serez détenu ; au sortir de cette prison, vous serez exilé du royaume. Peu de temps avant cette condamnation, vous ferez la cour à une demoiselle qui se prendra d’amour pour vous et pour votre renommée ; vous contracterez avec elle un mariage qui satisfera peu vos parens respectifs, et elle vous accompagnera avec beaucoup de foi et de constance dans votre bannissement ; elle mourra au bout de sept ans, vivement regrettée par vous. Vous reviendrez alors à la cour, où vous trouverez Dorothée veuve, qui vous offrira sa main, mais inutilement, votre honneur pouvant plus sur vous que sa richesse, et votre vengeance étant plus forte que son amour.
FERNANDO. — Étranges destinées !
CÉSAR. — Vous êtes en effet bien infortuné en amour ! Sachez que ce sera pour vous la cause de grandes traverses. Gardez-vous bien surtout d’une certaine personne qui tâchera de vous ensorceler ; mais, dans une autre condition que votre condition actuelle, vous pouvez échapper au péril à force de prières, et plaise à Dieu, Fernando, que vous vous comportiez de telle manière que votre volonté triomphe de vos étoiles ! Cependant je ne vous tiens pas pour sauvé si vous persistez dans votre projet de pousser à bout la jalousie de Dorothée, en vous donnant tout entier à Marfise ; car, bien que Juvénal ne le dise pas, il n’y a point d’animal, si sauvage soit-il, qui se complaise plus à la vengeance que la femme.
FERNANDO. — Je sais bien que la paix de mon ame exige que j’abandonne pour quelque temps ma patrie ; c’est pourquoi je projette de quitter les lettres pour les armes, dans cette expédition que notre roi prépare contre l’Angleterre. Mais, puisque vous avez prononcé le nom de Marfise, comment n’est-il pas question d’elle dans tous ces pronostics que vous venez de faire ?
CÉSAR. — Je m’étonne de vous entendre demander avec tant de curiosité des choses auxquelles vous ne croirez pas en les apprenant.

<poem>FERNANDO. — Nous savons déjà que vous ne pouvez rien trouver dans les étoiles qui ne dépende de la première de toutes les causes. Parlons donc de Marfise, en nous en remettant, comme nous le prescrit la vraie loi que nous professons, à la sagesse suprême, de la connaissance de l’avenir, et à l’omnipotence divine, de la disposition des évènemens.

CÉSAR. — Eh bien ! cela convenu, je vous dirai, Fernando, que Marfise se mariera pour la seconde fois à un homme qui sera envoyé hors du royaume avec un honorable office. Elle tardera peu à devenir veuve, et, se remariant avec un homme de guerre de notre pays, elle sera terriblement malheureuse. FERNANDO. — En quoi ? CÉSAR. — Son mari la fera mourir de la jalousie que lui inspirera un de ses amis. FERNANDO. — Que vous êtes tragique ! que vous êtes cruel ! et que fâcheusement vous avez marqué les aspects de ce quadrangle ! N’y a-t-il rien qui puisse prévenir de tels évènemens ? Oh ! je ne vous ferai plus de questions de ma vie, O mon Dieu, quel mal vous me faites ! Marfise morte, et loin de la patrie ! CÉSAR. — Oh ! comme le mensonge qui flatte est mieux venu que la vérité ! Si je vous avais prédit, à vous, un héritage de cent mille ducats, et pour Marfise quelque beau titre, tout en tenant fausse la prédiction, vous m’en auriez su gré. FERNANDO. — J’ai beau savoir que tout cela est incertain, je ne puis revenir à moi. Le cœur est lâche quand il aime, et le doute est puissant dans l’attente du mal. Moi en prison ! moi en exil ! Marfise morte ! CÉSAR. — Laissez, Fernando, laissez là ces sottes imaginations, et allons à la messe…


Considérée comme expédient, comme procédé dramatique, cette prédiction est on ne peut plus étrange, et l’on n’en trouverait probablement pas un second exemple dans toute l’histoire du théâtre. Tâchons d’entrer, s’il se peut, dans les motifs et les conséquences d’une fiction si extraordinaire. Par cette fiction, Lope de Vega, s’associant en quelque façon à ses principaux personnages, les a transportés en imagination fort au-delà des limites du drame, dans des relations nouvelles, qui ne sont néanmoins que la conséquence plus ou moins éloignée des relations antérieures établies dans la pièce même ; il a introduit un appendice historique dans une composition dramatique. Les personnages qui apparaissent sous ce nouvel aspect sont Fernando, Dorothée, Theodora sa mère, et Marfise. Le poète laisse de côté don Bela et Gherarda ; ils sont morts dans le simulacre de tragédie qui précède, et Lope n’en avait plus que faire. Du reste, de ceux même qui figurent dans la prédiction, il ne parle que de la manière la plus fugitive et la plus sommaire ; dans tout ce qu’il dit d’eux, il n’y a pas un mot qui prétende à éveiller la curiosité, qui soit l’indice d’une velléité poétique. Il n’y a, dans tout cela, relativement à Lope, qu’une chose évidente c’est qu’il regarde les personnages auxquels s’applique sa prédiction comme des personnages réels, c’est qu’il se constitue en relation avec eux, c’est qu’il prend à leurs actions une sorte d’intérêt personnel. Ici comme dans le drame, et bien plus encore que dans le drame, il y a entre Fernando et Lope de Vega une identité impossible à méconnaître ; ici, bien plus que dans le drame, les incidens se présentent avec une évidence d’individualité qui exclut tout soupçon d’invention romanesque ou poétique. Ici enfin, il y a des preuves de fait pour confirmer les vraisemblances morales et littéraires. Pour procéder avec méthode dans ma démonstration, je crois nécessaire d’abord de résumer et de préciser aussi sommairement que possible les faits rapportés ou impliqués dans la prédiction dont il s’agit.

Après sa rupture avec Dorothée, Fernando se mariera avec une jeune personne, qui se prendra d’amour pour lui et pour sa renommée naissante. — Quand il sera marié, Dorothée et sa mère se concerteront pour se venger de lui et le persécuter. — Par suite de ces persécutions, Fernando sera emprisonné et exilé de Madrid. — Il sera accompagné et soigné dans son exil par sa femme, qu’il perdra la septième année de son mariage. — Il suivra comme simple soldat l’expédition de l’Armada contre l’Angleterre. — Fernando aura à se garder des piéges d’une séductrice, et finira par changer de condition. — Marfise sera deux fois mariée en pays étranger, et son second mari la fera mourir à force de jalousie. — Dorothée, veuve, proposera de nouveau sa fortune et sa main à don Fernando, qui les refusera. — Entre plusieurs puissans patrons, il en aura un plus constant et plus affectionné que les autres. Pour admettre les particularités enveloppées dans cette prophétie comme des fictions, des traits romanesques, jetés dans la Dorothée en guise de moyens dramatiques ou par caprice, il faudrait je ne sais quel vice, quelle infirmité d’imagination que je ne puis combattre, ne sachant point me les figurer. Ces incidens, je le répète, sont tous des faits réels, qui rentrent tous plus ou moins directement dans la biographie de Lope. La prédiction qui les embrasse, et dont ils ressortent tous avec plus ou moins de saillie, n’est qu’une continuation irrégulière et capricieuse du premier projet de Lope, de représenter sous forme de drame les aventures de sa jeunesse. C’est toujours de lui-même qu’il parle, sous le nom de Fernando ; c’est toujours à lui qu’aboutissent les fils par lesquels les destinées de Marfise et de Dorothée se prolongent plus ou moins hors de l’action dramatique. La seule différence, c’est que dans l’appendice prophétique les faits sont plus rapprochés que dans le drame.

Et d’abord, ce qui est vaguement prophétisé du mariage de Fernando n’est que l’indice sommaire du premier mariage de Lope. A peine affranchi du joug de Dorothée, c’est-à-dire vers 1584, Lope de Vega entre au service du duc d’Albe, avec lequel il s’établit à Alava. De là, soit pour les affaires du duc, soit pour les siennes propres, il faisait de fréquens voyages à Madrid ; ce fut dans l’un de ces voyages qu’il connut Isabella d’Urbina, fille de don Diego d’Urbina, gentilhomme de la cour de Philippe II. Promptement épris d’elle, il lui fit la cour, la célébra dans ses vers et l’épousa. A peine marié, et heureux par son mariage avec Isabella d’Urbina, Lope de Vega, comme Fernando, fut poursuivi par la justice et jeté en prison, d’où il ne sortit qu’en vertu d’un jugement qui le condamnait à l’exil. Il y a, dans les circonstances et dans les causes de cet emprisonnement et de l’exil qui le suivit, une certaine obscurité dont les biographes de Lope ont à peine tenu compte et qu’ils n’ont jamais éclaircie. C’est une sorte d’énigme qu’il est probablement impossible de deviner aujourd’hui, et ma tâche n’exige pas que je l’essaie. Il me suffit de rappeler le fait dans sa généralité ; il n’y en a pas, dans la vie de Lope de Vega, de plus important ni de mieux constaté.

Par une autre réticence, qui tient, selon toute apparence, à la première, aucun des biographes de Lope n’a, que je sache, nommé les auteurs de sa persécution et de son exil. Dans l’appendice prophétique du drame, Dorothée et sa mère sont expressément désignées comme les ennemies et les persécutrices de Lope, et comme l’ayant dénoncé à la justice par des motifs de vengeance personnelle. Lope devait en savoir là-dessus plus que personne, et ce que d’autres purent dissimuler par scrupule et par ménagement pour lui, il n’hésita pas à le déclarer plus d’une fois et sous plus d’une forme, comme nous le verrons tout à l’heure.

Il est prédit, dans le drame, que la jeune épouse à laquelle Lope devait être arraché par les persécutions de la justice sera pour lui la consolatrice la plus tendre, l’accompagnera courageusement dans son exil, et y mourra dans la septième année de son mariage. Ces assertions que Lope ne fait ici qu’énoncer sommairement et sèchement, il les a développées et justifiées dans plusieurs de ses poésies diverses, et spécialement dans une assez longue pièce sur la mort d’lsabella d’Urbina, adressée à don Antonio de Toledo, duc d’Albe. C’est une églogue dans laquelle Lope, sous son nom pastoral de Belardo, et son ami Pedro de Medinilla (sous celui de Lisardo), déplorent à l’envi la mort de doña Isabella sous le nom d’Élisa. Ce n’est pas l’une des pièces de Lope où l’on remarque de nombreuses ni de grandes beautés poétiques ; mais on y trouve un témoignage touchant de la tendresse de Lope pour Isabella, et quelques détails sur la vie de cette tendre femme, qui confirment, en les éclaircissant un peu, les paroles de la prédiction. Il y est dit qu’elle s’opposa à la mauvaise fortune de son époux, comme un roc aux fureurs de la mer. On y voit qu’elle habita quelque temps avec lui sur les bords du Tage, peut-être à Tolède, mais principalement sur les rives du Tormès, à Alava ou dans le voisinage. Enfin, il s’y trouve un passage duquel on pourrait conclure que Lope était éloigné d’Isabella lorsqu’elle fut atteinte du mal dont elle mourut, et qu’en la rejoignant il la trouva déjà morte ou mourante. L’époque de sa mort n’est nulle part précisée par Lope ; mais on pourrait aisément s’assurer qu’elle s’éloigne peu du terme marqué par la prédiction.

Quant à la fameuse expédition de la grande Armada contre l’Angleterre, ce n’est point sous forme de prophétie qu’il est dit que Fernando y prendra part en qualité de volontaire : c’est Fernando lui-même qui annonce d’avance comme arrêté dans sa tête le projet de faire cette campagne. Dans un autre endroit de son drame, Lope a déjà fait, par l’organe de Fernando, une première allusion à sa campagne dans la grande Armada. Cette allusion, qui n’était d’abord qu’indirecte et implicite, il la répète ici plus expresse et plus claire, et il n’est pas inutile d’observer qu’il y revient fréquemment, dans ses poésies diverses, avec un intérêt et une vivacité qui attestent combien il était fier de ce souvenir de sa jeunesse.

Parmi toutes ces prédictions relatives à Fernando, et qu’il est indispensable d’appliquer à Lope de Vega, il en est une qui ne manque pas d’intérêt, bien qu’un peu plus obscure que les précédentes. Je crois devoir la répéter telle qu’elle sort de la bouche de César. « Il est vrai, Fernando, vous avez la fortune bien contraire en amour. Apprenez que de cruelles traverses vous attendent de sa part, et gardez-vous bien de certaine femme par laquelle vous serez ensorcelé. Du reste, vous vous sauverez de tout par vos prières et en changeant de condition. » Il s’agit ici de deux faits distincts, mais présentés comme ayant l’un avec l’autre une certaine connexion. Pour ce qui est du changement de condition, il ne peut y avoir d’incertitude : c’est indubitablement à l’entrée de Lope dans le sacerdoce qu’il est fait allusion dans la prophétie. On ne peut dire avec la même assurance quelle fut cette femme qui lui tendit des piéges par ses séductions, mais il est plus que probable que ce fut doña Maria de Luxan. Il est constaté qu’en 1605, aussitôt après la mort de sa seconde femme, Juana de Guardio, Lope se lia intimement avec doña Maria sans l’épouser et en eut deux enfans, une fille et un fils. La première, Marcela, à peine âgée de quinze ans, prit le voile dans un monastère de religieuses trinitaires ; le second, Lope Félix Carpio y Luxan, périt à l’âge de quinze ans, dans le service de la marine, où il venait d’entrer. Ces amours de Lope avec doña Maria furent les dernières : capable encore d’être tenté par le monde, il y renonça, et partagea le reste de sa vie entre les devoirs du sacerdoce et la poésie.

Mais revenons à l’analyse du drame ; il suffira de quelques mots pour la terminer. — Ayant perdu tout espoir de regagner le cœur de Fernando, Dorothée cède d’abord à sa douleur et s’abandonne à des lamentations touchantes, qui contrastent singulièrement avec les efforts et les plans de Fernando pour se dégager de ses chaînes. A la fin cependant, emportée par un mouvement de désespoir, elle déchire un portrait de Fernando qu’elle tenait à la main ; puis, encouragée par Célie, sa confidente, elle se met à brûler à la flamme d’une lampe les lettres, les billets, les pièces de vers qu’elle a reçus de Fernando, ne pouvant s’empêcher d’en relire à la dérobée des traits, des pages ou des lignes, avec le même accompagnement de larmes et de soupirs, et malgré toutes les impatiences de Célie. Au milieu de l’incendie survient Gherarda, d’abord charmée quand elle en sait l’objet, mais bientôt détrompée par la confidence que Dorothée lui fait du véritable état de ses sentimens.


DOROTHÉE.- Ah ! mère, à quoi sert de dissimuler avec toi ? La vérité est que je me meurs. Mais que faire avec un traître qui m’a trompée, qui m’a réduite à l’aimer, en attendant l’occasion de se venger à propos de don Bela ?
GHERARDA. — Mais don Fernando étant si pauvre, qu’en voulais-tu faire ?
DOROTHÉE. — Sa figure, son esprit, son amour, ses tendres manières, tout cela avait formé en moi un lien qu’il faut rompre pour m’en dégager.
GHERARDA. — Que de sottises tu as apprises avec ce Fernando ! Mais enfin, si tu te trouves dans l’état que tu dis, il faut te guérir et te venger.
DOROTHÉE. — Et comment ?
GHERARDA. — Que me donnes-tu ? Je t’amène l’infidèle soumis comme un mouton.


Là-dessus, Gherarda laisse entrevoir qu’elle sait un peu de sorcellerie qu’elle est prête à mettre au service de Dorothée ; mais celle-ci recule d’horreur à la proposition. Les choses en sont là, lorsqu’arrive à son tour Laurencio, le serviteur de don Bela ; il apporte à Dorothée un billet avant-coureur d’un désastre imminent. Dorothée, restée seule avec Célie après le départ du valet, se livre d’abord à quelques réflexions mélancoliques, et finit par s’égayer un peu en chantant au son de la harpe des vers de sa composition. Elle est interrompue par Gherarda, qui revient ivre, se traînant à peine, d’un déjeuner que lui a offert une de ses amies. C’est une scène de ce genre que les Espagnols nomment picaro ; il y règne la gaieté la plus originale et la plus bouffonne. Bientôt Laurencio revient de son côté, mais fort mélancolique, et apportant la nouvelle imprévue de la mort de don Bela. Cette nouvelle a pour moi toutes les apparences d’un fait réel, et, dans ce cas, elle offrirait un échantillon curieux des mœurs et de la police de Madrid vers la fin du XVIe siècle Don Bela avait un superbe cheval arabe nommé Pied-de-Fer, que deux gentilshommes de ses voisins avaient bien voulu lui faire l’honneur d’emprunter pour briller dans une fête publique, et qu’il avait été obligé de leur refuser, l’animal ayant été blessé au ferrage. Les deux gentilshommes, tenant son refus pour une offense, le défient d’abord par un billet, après quoi ils se présentent tous les deux à sa porte, pour s’expliquer avec lui sur son procédé. Il descend seul, en robe de chambre et sans armes ; les deux frères se jettent sur lui, et il tombe en pleine rue, victime d’un véritable assassinat.

On se figure aisément le trouble que cette nouvelle jette dans la maison. Dorothée s’évanouit ; Gherarda, ivre, s’agitant et se démenant pour la secourir, se laisse tomber dans la cave, et la pièce finit dans les lamentations qui se confondent au sujet de cette double mort. C’est sans doute à raison de ce dénouement que Lope a donné à son drame le titre d’action tragique ; il ne s’agit pas ici d’examiner si ce titre convient, ni jusqu’à quel point l’assassinat de don Bela et la chute de Gherarda dans la cave sont des incidens dramatiques dignes d’être pris au sérieux.

Les passages de ses poésies diverses où Lope de Vega parle de lui-même ne sont pas à beaucoup près les seuls qu’on puisse appliquer à l’interprétation de son drame. Il en est plusieurs autres qui offrent des allusions plus ou moins précises, plus ou moins curieuses, à des faits développés dramatiquement dans la Dorothée. Je me bornerai à en citer deux, les plus importans selon moi et les plus significatifs de tous. Le premier se rencontre dans une épître fort intéressante de Lope à don Antonio de Mendoza.

« Dans mes tendres années, je quittai mon pays et mes parens pour affronter les rigueurs de la guerre, et, abordant par la mer profonde les royaumes étrangers, je servis d’abord de l’épée avant de consacrer ma plume aux tendres illusions. Mais à peine entré dans la carrière des armes, mes goûts m’en détournèrent, et les muses me firent une plus douce vie ; je ne leur résistai pas, j’étais né plein d’elles. Et le fils de l’oisiveté, l’amour, m’inspira à la fois désirs et vers, l’amour en âge tendre, dont les triomphes aboutissent à l’exil et à la tragédie, avec plus de souvenirs que n’en peuvent effacer deux Léthés. »

Ces vers ne sont pas exempts de vague ni d’obscurité ; il n’y a pas pourtant deux manières de les entendre. Les deux premiers tercets se rapportent indubitablement à une première campagne que Lope dut faire à l’âge de quinze ans, et dont les biographes n’ont rien dit. Les deux tercets suivans sont également une allusion certaine et même une allusion vive et pittoresque, bien qu’un peu trop concise, à ces amours de sa jeunesse qui devaient être pour lui le sujet d’un drame.

Parmi les poèmes divers dans lesquels Lope de Vega a retracé quelques souvenirs de sa vie, il en est un qui jette une lumière plus vive encore, tant sur l’ensemble de sa biographie que sur l’épisode dont il s’agit ici. Ce poème, intitulé Philomela, est tout ce que l’on peut imaginer de plus bizarre pour le motif et pour la forme ; il se divise en deux parties, sinon indépendantes l’une de l’autre, au moins très distinctes. La première est un récit des aventures et des infortunes mythologiques de Philomèle et de sa métamorphose en rossignol. La seconde, la seule qui nous intéresse ici, est un récit allégorique, dans lequel Lope de Vega, transformé en rossignol, chante sa vie entière, depuis sa naissance jusque vers ses dernières années. Il raconte son origine asturienne, sa naissance à Madrid, les jeux de son enfance, ses premières études et ses premières amours, et tout cela il le raconte, ou, pour mieux dire, Philomèle le chante, avec une certaine suite et des détails pittoresques souvent pleins de grace et de poésie. Je me bornerai aux traits qui se rapportent à sa liaison avec cette jeune enchanteresse déjà connue de nous sous le nom de Dorothée, et qu’il va nommer Élise, sans qu’il puisse y avoir la moindre incertitude sur l’identité des deux personnages.

« Déjà le printemps ranimait dans les rudes troncs des arbres dépouillés leurs ames verdoyantes ; les oiseaux donnaient de la musique aux fleurs, et une fontaine babillarde contait leurs amours à la nuit, lorsqu’une nymphe cruelle de la verte forêt, une nymphe que j’aimais, et que puisse l’amour changer en écho, m’abandonna pour un autre oiseau plus grand et plus brillant. C’était un oiseau des bocages qui se dressent sur le Manzanarès comme des pavillons ombreux, un loriot, je pense, paré de plus riches plumes et de plus vives couleurs que moi, mais ne chantant pas si mélodieusement ses amours, bien que les chantant d’or. La nymphe se nommait Élise, et elle était si ravissante et si belle, que le soleil l’avait choisie pour son étoile. Je me vengeai d’elle en aimant Nise, Nise qui m’adorait, et pour laquelle je chantais tous les jours aussitôt que l’aube se levait entre ses deux sourcils. Elle, de son côté, pour satisfaire à son courroux, ordonna à un chasseur de me prendre dans ses filets. Il me prit, et, sans que j’eusse en rien failli, m’arrachant de mon nid natal, il me retint longuement dans sa prison, car jamais captivité ne fut courte ; et, comme il arrive parfois aux juges de se laisser tenter par la colère, par l’avarice ou la faveur, une vengeance d’amour travestie en justice vint à bout, par d’iniques imputations, de m’exiler de mes forêts et de mes prairies. Je pris alors en pleurant congé des bergers et des troupeaux, qui pleurèrent aussi, une fois surtout qu’ils m’entendirent chanter, avec plus de soupirs et de gémissemens que de paroles, cette chanson douloureuse : Pour cette fois seulement, etc. »

Si bizarre qu’il soit dans la forme, ce morceau ne laisse pas d’être précieux pour la biographie de Lope de Vega ; il n’est pas douteux que toutes les aventures chantées par sa Philomèle ne soient le récit allégorique, parfois suffisamment circonstancié, des siennes propres, et ce que je viens de traduire touche dans le vif à l’histoire de ses jeunes amours. La nymphe qu’il aime et qui le trahit ne peut être que Dorothée. Le loriot, cet autre oiseau de brillant plumage et qui chante assez mal ses amours, bien qu’il chante d’or, est la figure bien caractérisée de don Bela. Le premier mariage de Lope fut effectivement une espèce de vengeance qu’il tira de ce qu’il nommait la trahison de Dorothée. Ici comme dans le drame et dans l’appendice prophétique qui le termine, Dorothée est expressément désignée comme la cause immédiate de l’emprisonnement et de l’exil du poète ; elle se venge d’avoir été abandonnée pour Isabelle d’Urbina. Que cette imputation de Lope soit vraie ou non, je n’ai ni envie ni besoin de la garantir ; mais elle est grave, et Lope la répète sous deux formes très disparates et dans deux situations très distinctes : elle se rattache à l’évènement le plus fâcheux de sa vie, à son exil de sept ans ; il n’en faut pas tant pour la rendre très significative quand il s’agit le déterminer les rapports qu’il peut y avoir entre les ouvrages du poète et les accidens de sa vie. Enfin, il n’est pas jusqu’à ce congé que Lope dit ici avoir pris des bergers et des troupeaux de son pays natal qui n’offre quelque intérêt comme détail biographique. Lope achevait pour le duc d’Albe son roman poétique de l’Arcadie, lorsqu’il se rendit en exil, et il inséra dans ce roman un chant très gracieux sur son départ. Ce chant forme entre la Dorothée et le roman de l’Arcadie un point de contact d’autant plus remarquable, qu’il provoque assez naturellement un soupçon de quelque intérêt pour l’histoire du drame. On sait que le roman de l’Arcadie n’est qu’un récit sérieux et détaillé des jeunes amours du duc, sous le nom pastoral d’Amphryse, avec une grande dame de la cour sous celui de Belisarde. Or, il se peut très bien que la fantaisie d’écrire sa biographie dramatique soit venue à Lope tandis qu’il s’essayait à une œuvre du même genre, à la biographie pastorale du duc.

Ce n’est pas, on le voit, sur quelques traits superficiels, c’est sur un ensemble de preuves nombreuses et variées que s’appuie mon opinion. J’aurais pu prolonger et multiplier encore ces rapprochemens entre les fictions supposées de la Dorothée et les faits réels de la vie de Lope de Vega ; mais les passages que j’ai cités me paraissent plus que suffisans pour constater l’intention toute personnelle, tout individuelle, dans laquelle Lope écrivit ce drame. Nous pouvons maintenant suppléer au silence volontaire ou forcé des biographes sur les amours du poète. Cette lacune importante, c’est lui-même qui l’a comblée. La Dorothée est toute l’histoire de sa jeunesse : c’est une révélation précieuse sur une des périodes les plus dramatiques et les moins connues de sa vie.


FAURIEL.


  1. Ce travail complète l’essai sur Lope de Vega inséré dans la livraison du 1er septembre 1839 ; quelques données de cet article ayant pu paraître contestables, M. Fauriel a voulu lever tous les doutes, en nous donnant une étude approfondie de la Dorothée.