Les Amuseurs d'autrefois - Paradis de Moncrif

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Les amuseurs d’autrefois – Paradis de Moncrif


I

« Un des fruits qu’on doit naturellement se promettre des avantages de l’esprit, c’est de se procurer une existence agréable. »

Cette profession de foi utilitaire et cynique résume à merveille l’idéal que poursuivit et réalisa François-Augustin Paradis de Moncrif, comme sa vie lui sert en quelque sorte d’illustration continue.

Le nom de l’homme, le souvenir de son œuvre ont presque sombré dans l’oubli. A peine si les recueils biographiques consacrent quelques lignes dédaigneuses à l’auteur des Moyens de plaire ; les historiens de la littérature n’en font pas mention. Pourtant, il occupe dans son époque une place considérable, il obtint des succès retentissans, il fut membre de l’Académie Française, il remplit des postes officiels : secrétaire du comte de Clermont, lecteur de Marie Leczinska, censeur royal, secrétaire général des Postes, historiographe de France, et les contemporains s’accordent à vanter son esprit, ses talens et son intelligence.

Les raisons se justifient sans peine d’un si complet discrédit et du méprisant ostracisme de la Postérité. Un écrivain se reflète toujours dans ses ouvrages et ceux de Moncrif ne sont que mousse inconsistante. « Celui qui n’a égard en écrivant qu’au goût de son siècle, a dit profondément La Bruyère, songe plus à sa personne qu’à ses écrits. » Le soin de se montrer agréable et de se voir recherché fut toujours l’unique souci de Moncrif. A l’image de son œuvre frivole, sa mémoire s’est dissipée comme une fumée légère.

Ajoutons que ses mœurs n’étaient rien moins qu’exemplaires. La morale ne compta jamais, au nombre de ses farouches gardiens, le pilier de toutes les coulisses de théâtre, le client assidu de Procope et de Gradot, le joyeux convive des dîners du Bout du Banc, le bambocheur impénitent du Caveau, l’épicurien endurci, qui mena sa vieillesse couronnée de roses à la manière d’Anacréon et mourut, entouré des plus jolies actrices de Paris, se relayant à son chevet.

Avec tous ses défauts et ses tares, ou bien plutôt même à cause d’eux, d’abord parasite sans dignité, toujours prêt aux louches complaisances, puis amuseur de bonne compagnie, avant de parvenir à la fortune et aux emplois, cette façon de Triboulet sans livrée, inventeur de gaudrioles et de turlupinades, acteur ingénieux, madrigalier flatteur, est cependant figure intéressante à étudier, éminemment représentative d’un siècle épris de plaisir, ennemi du rigorisme, où les artifices de l’esprit et les suffrages de société étaient un plus sûr passeport vers la faveur et le succès que l’indépendance du talent et la fierté de caractère.

Moncrif plus encore que beaucoup d’autres, ses rivaux en dextérité mondaine, sut tirer profit des avantages que lui avait départis la Fortune. Il serait injuste de lui en garder une excessive rigueur, comme il serait déplacé de faire à son sujet le procès de son temps. Constatons de préférence, sans moraliser hors de propos, qu’il sut merveilleusement s’adapter aux conditions dans lesquelles il se trouva placé, au milieu très spécial où il dut évoluer. Il n’y a point de sa faute, après tout, si, à ses débuts, le métier d’écrire était médiocrement enviable et réclamait, des audacieux qui l’entreprenaient, une diplomatie compliquée, mêlée de souplesse et de renoncement.


* * *

Malgré les illustrations de l’époque précédente, rien de moins honoré, au commencement du XVIIIe siècle, que la profession d’homme de lettres. « Poète, mauvais métier qui fait mourir de faim son homme ou le fait pendre, » vitupère l’avocat Mathieu Marais, admirateur pourtant de La Fontaine.

« Malheureux, ceux qui s’engagent témérairement dans une carrière si ingrate et si dangereuse ! Citoyens inutiles à leur patrie, à leurs amis, à eux-mêmes ; sans industrie, sans profession réglée, sans occupations, ou se faisant des occupations pires que l’oisiveté ; courant sans cesse vers une gloire qui les fuit ; attendant toujours des récompenses qui n’arrivent jamais ; ils passent leur vie à maudire l’ingratitude du siècle, le mauvais goût des lecteurs et parviennent enfin à une vieillesse indigente, qui est la honte et la peine de leur inutilité. »

Qui lance ce désolant anathème ?… le propre successeur de Racine, Valincour, recevant, en 1724, le président Portail à l’Académie.

Bâtonné au pont de Sèvres par le chevalier de Rohan, Voltaire, qui vient se plaindre au Régent, n’obtient en réponse qu’un dédaigneux persiflage : « Monsieur Arouet, vous êtes poète et vous avez reçu des coups de bâton… Cela est dans l’ordre et je n’ai rien à vous dire. »

Ainsi ravalés dans l’ordre social, les écrivains sentaient avec amertume la défaveur attachée à leur état. Ils l’éprouvaient d’autant mieux, qu’elle entraînait à l’ordinaire pour eux un grand délabrement de pécune. Pour la plupart, gens d’extraction modeste et de petite bourse, ils ne pouvaient guère espérer subsister de leur plume ; l’impérieuse nécessité les contraignait alors de vivre au jour le jour et, pour avoir du pain, d’accepter des besognes de rencontre.

De telles ressources, fort minces toujours, n’étaient pas moins aléatoires. Aussi les voyait-on verser trop souvent dans la plus crasseuse bohème.

« Il fallait faire pauvre chère, écrit M. Maurice Pellisson. Aux bons jours, on dînait à six sous chez le traiteur, mais d’autres fois on devait se contenter de se rappeler qu’on avait dîné la veille. Ces apprentis littérateurs n’avaient, comme on pense, qu’une garde-robe sommaire et souvent bien fatiguée. Ils allaient par la ville en piteux équipage, « bas troués, souliers percés, cheveux plats et ébouriffés, » avec « une redingote de peluche déchirée ou quelque mauvais habit noir dont les coutures commençaient à marquer. » Quant à leur gîte, ils le prenaient sous les toits ; c’étaient eux qui peuplaient les « greniers de la littérature, » comme dit Voltaire, et si l’hôte, mal payé ou peu accommodant, leur fermait la porte, ils en étaient réduits à recourir à l’hospitalité d’un camarade moins dépourvu. Diderot avait quelques amis, sa chambre appartenait au premier qui s’en emparait. Celui qui avait besoin d’un lit venait prendre un de ses matelas et s’établissait dans sa niche. Il faisait à peu près la même chose avec eux [1]. »

Besogneux et toujours endettés, certains de ces pauvres hères en arrivaient, sans trop de scrupules, à user d’expédiens et de stratagèmes picaresques.

Voltaire, dans le Pauvre Diable, crible de ses railleries ces « écumeurs du bourbier d’Hélicon. »

D’autres, descendus plus bas sur la pente de la dégradation morale, avaient perdu toute notion d’honneur et de délicatesse.

Diderot a puissamment synthétisé dans le Neveu de Rameau, et fondu en un modèle inoubliable, les types divers de ces déclassés. « Chaque état, proclame indulgemment son héros, a ses exceptions de la conscience générale, auxquelles je donnerai volontiers le nom d’idiotisme de métier. »

Pour un Goudar, pour un chevalier de Mouhy, pour un La Jonchère, pour un Guyot de Merville, ces idiotismes-là s’appelaient le chantage, le proxénétisme et l’escroquerie. Les lettres de Voltaire, celles de Mme de Graffigny, la Correspondance de Grimm sont pleinement édifiantes à cet égard.

Évidemment, il y a des exceptions, Fontenelle, Voltaire, Marivaux, Delille, mais l’éclatante fortune de certains ne doit pas faire oublier la misère ou la gêne qui fut la part lamentable de tant d’autres, parmi lesquels ne se comptaient pas seulement des médiocres et des ratés.

On a beaucoup reproché à Louis XV son indifférence pour les lettres. Il est certain que ce grand égoïste n’éprouva jamais aucun penchant pour les choses de l’esprit. Mme de Pompadour, elle-même, ne réussit pas à lui en inspirer le goût. « Ces gens-là perdront la Monarchie, » grondait-il, des écrivains, et s’il ne les persécuta pas de façon positive, il ne leur épargna pas du moins les tracasseries, commettant volontiers, à leur égard, ce que d’Argenson appelle l’« indiscrétion de souveraineté. » Sous son règne toutefois, le pouvoir n’abandonna point à l’égard des « auteurs » les traditions généreuses inaugurées par le siècle précédent. A l’exemple du maître, ses ministres sont généralement pleins de mépris pour la gent plumifère, ils lui refusent la liberté d’écrire, la considèrent même comme dangereuse, mais continuent à lui distribuer des encouragemens et des subsides, sous forme de pensions ou d’emplois.

Il est vrai que ces « grâces » pécuniaires sont le plus souvent fort maigres. La désastreuse opinion courut longtemps que les poètes, même les simples prosateurs, n’avaient nul besoin d’argent et sans doute se nourrissaient de gloire. Aussi les pensions sont-elles modiques : six cents livres, huit cents livres, frappées parfois de retenues assez fortes et, pour comble, pas toujours exactement payées. On oublia douze ans celle de Voltaire.

En revanche, les emplois sont plus rémunérateurs. Certains comportent logement sous les combles du Louvre, des Tuileries ou du Palais-Royal. Ce sont des postes de commis dans les bureaux, des charges d’historiographes et de bibliothécaires. Les plus favorisés d’entre les quémandeurs deviennent secrétaires des princes du sang, lecteurs près des grands de la Cour. Moncrif, on le verra, remplit cet office près de Marie Leczinska ; Collé, Laujon, Carmontelle [2] se succédèrent chez le Duc d’Orléans.

Non licet omnibus… De si fructueuses prébendes ne s’accordaient pas à tout venant, ni même, il s’en faut, aux plus dignes. Le seul mérite n’y conduisait pas toujours, mais bien plutôt l’intrigue, le manège, l’entregent, la souplesse d’échiné et de caractère. L’exemple de Jean-Jacques Rousseau le prouve d’abondance.

En outre, l’appui d’un protecteur influent n’était pas moins indispensable. Or, où trouver ce protecteur dont la bienveillante égide allait être la « Sésame » vers les honneurs et les places, sinon chez les puissans du jour, les grands, les personnes « constituées en dignité ? »

Les plus illustres ne répugnent pas à solliciter de tels patronages. « Les grands, écrit Voltaire, protègent dans l’occasion… ils peuvent faire du bien. » Trop rares ceux, comme d’Alembert, qui n’entendent point se mettre en posture d’obséquieux et préfèrent « rester pauvres pour vivre libres. » Le XVIIIe siècle a vu l’éclosion, puis le triomphe des salons et du monde, au sens moderne que nous attachons à ce mot et que n’entendaient pas La Rochefoucauld ni La Bruyère. Nous n’avons pas à discuter ici l’influence sociale que purent alors exercer les bureaux d’esprit, si brillamment régentés par Mme de Tencin, la marquise du Deffand, Mme Geoffrin ou Julie de Lespinasse, mais simplement à constater que les gens de lettres, qu’on les appelât ou non en « représentation, » en furent toujours l’ornement et parfois la raison d’être. Ils s’y trouvèrent d’abord en délicate situation, traités non pas certes en intrus, mais un peu comme des inférieurs avec qui l’on condescendrait à discuter. Plus tard, le niveau s’établit et même leur suprématie s’affirma.

Ce qu’on leur demandait, ce qu’on exigeait d’eux, c’était, avec une affabilité de bon ton, les grâces éclatantes de l’esprit : le charme de la parole, le brio de la conversation, l’ingéniosité des aperçus, l’à-propos des reparties, toutes les qualités séduisantes, lors même qu’elles sont superficielles, que possédèrent si éminemment Rivarol et Chamfort.

« La galanterie de l’esprit est de dire des choses flatteuses d’une manière agréable [3] ; » grands seigneurs et ministres fréquentaient volontiers ces réunions ; une louange bien tournée, un éloge spirituel étaient auprès d’eux la meilleure introduction, la plus efficace référence. L’adroit mortel qui savait chatouiller leur amour-propre ou distraire leur ennui se voyait assuré d’exploiter sa faconde. Choiseul, les d’Argenson, le duc d’Aiguillon, Bernis, Maupeou, acquirent ainsi force cliens, auxquels ils distribuaient la sportule sous forme d’emplois avantageux. Lorsqu’il s’agissait d’un prince du sang : Orléans ou Clermont, l’aubaine était de plus haut prix encore.

Ces moyens si nécessaires à se pousser dans le monde, de parvenir en cultivant les relations utiles et les amis en place, la Nature les avait prodigués à Moncrif avec une généreuse munificence.

Il était grand, robuste, élégant, bien fait, de visage agréable et de manières aisées. Son amabilité s’avérait toute professionnelle, son esprit vif, alerte, léger, subtil et d’une merveilleuse souplesse. Qualité précieuse, il excellait à faire briller autrui à ses côtés. Sa complaisance était inépuisable, son humeur douce, égale, enjouée, tempérée d’une prudente circonspection : « Il est, constate malicieusement d’Argenson dans son Journal, d’un commerce très agréable, toujours de votre avis et y ajoutant. Vous ne lui feriez pas dire du mal de la lune, de peur de s’attirer des affaires. »

En outre, le personnage eût fait, comme Destouches, un excellent diplomate pour la promptitude et la sûreté du coup d’œil. Il avait l’art de discerner aussitôt le patron, accessible et généreux, de même qu’en amour, — car il était fort galant et le demeura jusqu’à sa vieillesse, — il tournait les yeux vers les belles susceptibles de servir valablement les besoins ou les intérêts de son ambition.

L’habile homme possédait mille talens divers, à la fois peintre, musicien, chanteur et poète.

Il joue la comédie à ravir, se révèle parfait metteur en scène, à l’instant qu’une véritable fureur de tréteaux sévit dans tous les rangs de la société. Son bagout est intarissable, sa verve irrésistible, sa gaieté communicative. Aussi, le voit-on désiré, fêté, choyé partout : à Bagnolet, chez le Duc d’Orléans, où il enchante Mlle Le Marquis, alors à l’apogée de sa faveur ; à Berny, chez le comte de Clermont, au château de Morville, autre pépinière dramatique, à l’Académie de ces Dames et de ces Messieurs, au premier Caveau du carrefour Bucy, chez le traiteur Landel, où il retrouve d’autres bons drilles de sa sorte, Piron, Crébillon fils, Collé, Laujon, Fuzelier, Saurin, Salle, Gentil-Bernard.

Ce boute-en-train, ce joyeux vivant n’était pas, au surplus, dépourvu de mérites intellectuels ni de qualités de cœur.

Nous verrons qu’il sut écrire des contes délicats, et d’Argenson, qui pourtant le traite de haut, en grand seigneur, dans son Journal, constate « qu’il a l’esprit orné de belles-lettres françaises par la lecture, l’émulation de composer et la fréquentation des auteurs. »

Par ailleurs, quand le frère de l’utopiste, misanthrope et clairvoyant marquis, le comte d’Argenson, disgracié, partit pour l’exil dans sa terre des Ormes, Moncrif, désireux de témoigner à son bienfaiteur une gratitude que la rancune de Mme de Pompadour ne rendait pas sans danger, obtint, après de vives sollicitations, d’aller chaque année passer auprès de lui quelques mois en Touraine. « Il s’arrachait avec joie aux charmes de la Cour, assure d’Alembert, dans ses Éloges académiques, aux plaisirs des sociétés où il vivait, pour aller, dans le silence de la retraite, consoler son ancien protecteur qui n’était plus que son ami. »

A s’en rapporter aux témoignages contemporains, il se montrait aussi fort charitable et sa bourse s’ouvrait largement pour ses confrères nécessiteux.

Ce tempérament tout en dehors et, semblait-il, uniquement formé par la Nature à des fins séduisantes, n’excluait pas chez le futur académicien les plus aiguës facultés d’observation. Son masque d’amabilité facile ou courtisanesque dissimulait un madré psychologue, expert à étudier les méandres du cœur et de l’esprit humain, à démêler les faiblesses, les susceptibilités, les glorioles de chacun, à expérimenter sur le vif les sensations de la flatterie, à se reconnaître, en un mot, à travers le difficile et parfois fangeux labyrinthe des âmes, dont la connaissance est indispensable pour qui prétend à plaire et réussir ici-bas.

Lui-même, d’ailleurs, a pris soin de nous livrer sa recette : « Il faut, nous prévient-il, qu’un homme en entrant dans le monde, s’attende à trouver deux juges de chacune de ses actions : la raison et l’amour-propre, ou l’intérêt des autres. Le premier juge est toujours équitable et impartial ; le second sévère et souvent injuste ; c’est l’enfant de la jalousie, tâchons de ne pas l’agacer ; c’est le moyen de plaire et de réussir dans le monde. »

Sa vie fut la perpétuelle mise en pratique, la constante application de ce judicieux axiome. »


II

Ce grand arriviste, comme on dirait aujourd’hui, qui mena si parfaitement son struggle for life, était de modeste origine et le malheur avait assombri son enfance. Son père, le sieur Paradis, procureur au Châtelet, pourvu d’un titre honorifique de secrétaire du Roi, ayant « manqué » et dilapidé les fonds de sa clientèle, fut obligé de se réfugier au Temple, « lieu exempt » comme siège du Grand-Prieuré de France, où il échappait aux poursuites. Bientôt, la honte, le chagrin rongeant le procédurier déchu, il trépassait ; laissant à sa veuve la charge d’un nom déshonoré et deux orphelins à nourrir. Celle-ci, par bonheur, se trouvait être une maîtresse femme. Ecossaise des Basses-Terres, née Moncrëiff, d’une famille presbytérienne, ayant fourni à la Cause plusieurs ministres et théologiens, elle n’avait pas hérité, bien au contraire, l’austérité sentencieuse ni la rigide vertu de son lignage.

Jeune encore et jolie, galante « tant qu’elle put, » affirme d’Argenson, elle s’ingénia, sans vergogne inutile, à se débrouiller, faire vivre sa maisonnée. Délibérément, pour commencer, elle supprime son étiquette conjugale, ce Paradis fâcheux, évocateur de pénibles souvenirs, pour ne plus s’appeler que Moncrif en francisant son patronyme d’outre-mer.

Ainsi transformée, insinuante, fine, exempte de vains scrupules, elle renoue d’anciennes relations au Palais. On la voit devenir l’Égérie de maints basochiens, voire d’un conseiller au Parlement, qu’elle faillit épouser. L’âge venant, la fine mouche assurait encore son bien-être par une miraculeuse industrie.

« Avec de l’esprit, de la lecture, un style agréable et du manège, conte encore d’Argenson, dans ses Loisirs d’un Ministre, elle se procurait un assez joli revenu. Sur la fin du règne de Louis XIV, on mettait dans les intrigues plus de prétention à l’esprit qu’on ne fait de nos jours [4]. On écrivait des billets galans qui exigeaient des réponses du même genre et l’on jugeait de l’ardeur du cavalier par l’énergie des lettres qu’il faisait remettre secrètement ; de même, l’amant calculait ses espérances d’après le tour de la réponse ; les brouilles et les raccommodemens se conduisaient de la même manière. »

La digne Mme Moncrif consacra donc ses talens et ses veilles au style épistolaire : « Connue de plusieurs dames de la Cour, elle leur prêtait sa plume pour faire d’agréables avances et de tendres réponses, et ce ne fut pas en pure perte pour sa fortune et l’avancement de ses fils. »

Cette louche intrigante, cette Macette du grand monde se révèle en effet comme une mère admirable.

Elle ne ménage aucune peine, n’épargne nul effort afin de pousser ses enfans. Sans négliger le cadet, « dénué de génie, » qu’elle réussit pourtant à caser dans l’armée, elle reporte sur l’aîné, François-Augustin, intelligent et délié, le fort de sa tendresse et de ses ambitions. « Sa famille, constate d’Alembert [5], le fit élever avec soin, dans l’espérance de lui voir prendre un de ces états où la fortune est la récompense du travail. Le jeune Moncrif déconcerta ses vues par des inclinations toutes contraires ; il préféra aux études sérieuses les talens agréables : la poésie, la danse et la musique. Il cultiva jusqu’à l’escrime, dans laquelle il se rendit même très profond et presque célèbre ; mais, en fréquentant les salles d’armes, il eut le mérite très rare à son âge de n’en prendre ni le ton, ni les mœurs. »

L’amant malheureux de Julie de Lespinasse n’entendait rien à la psychologie féminine : son jugement sur l’éducation donnée à Moncrif nous en fournit une preuve nouvelle.

D’Argenson, on l’a vu, rend hommage à sa culture d’esprit ; il est donc à croire que, loin de heurter les desseins maternels, il subit au contraire les directions d’une lucide volonté. Ce programme, où les arts d’agrément tiennent une si grande place, répond à merveille à l’idéal de cette femme avisée, qui voulut rendre son fils un « homme de compagnie » séduisant et recherché du monde, pour lui procurer de la sorte un « état agréable. »

Moncrif, il est vrai, poussa, très avant la science du contre de quarte et même jusqu’au point d’obtenir son brevet de maître en fait d’armes. Mais l’escrime, pour lui, fut surtout un moyen bien plus encore qu’une prédilection. Tout en plastronnant sur la planche, ou bien faisant assaut, il noua de précieuses amitiés qu’il retrouva dans la suite et dont il sut se prévaloir.

Toujours fignolant maints billets doux sur commande, sa mère continuait à préparer son avenir. « Elle volait comme une chouette partout où elle se trouvait, se retranchant le nécessaire pour le faire paraître et lui permettre d’acquérir des amis du bel air. Elle fit les derniers efforts afin de le bien vêtir, et l’envoyait au spectacle dans les places destinées aux honnêtes gens où il pouvait faire d’utiles connaissances [6]. »

Moncrif connut ainsi l’abbé Nadal, lui plut et se lia avec lui.

C’est un fort mince seigneur de lettres que l’abbé Nadal, poète tragique, moraliste et critique. Son nom serait profondément ignoré, tout membre qu’il ait été de l’Académie des inscriptions, si, pour avoir parodié Zaïre, il n’eût encouru les foudres de Voltaire, et les victimes de Voltaire sont assurées d’une manière de gloire posthume, impérissable et fâcheuse.

En revanche, l’auteur des Macchabées, d’Hérode et autres drames sacrés, avait les plus brillantes relations. Secrétaire du duc d’Aumont, il exhiba son protégé à l’hôtel du Marais.

Louis-Marie-Victor, troisième duc d’Aumont, était un seigneur magnifique et violent, connu pour sa fureur de dépenses et la fougue impétueuse de ses passions. Saint-Simon l’a silhouetté magistralement : « M. le duc d’Aumont était d’une force prodigieuse, d’une grande santé, débauché à l’avenant, d’un goût excellent, mais extrêmement cher à toutes sortes de choses : meubles, ornemens, bijoux, équipages… Il prenait à toutes mains et dépensait de même. C’était un homme de beaucoup d’esprit, mais qui ne savait rien, à paroles dorées, sans foi, sans âme, de peu de réputation à la guerre pour en parler sobrement. »

Ce colosse robuste et sanguin adorait les bons mots et prisait fort la gaudriole. Moncrif le servit à souhait en petits vers et galanteries de toute espèce : odelettes, impromptus, épigrammes, triolets, refrains et madrigaux divers.

En peu de temps, le malicieux amuseur réussit à se rendre indispensable. Le duc ne pouvait plus se priver de ses facéties. Quand il reçut, en 1713, l’ambassade d’Angleterre, il voulut l’emmener avec lui.

Désormais, cette digne Mme Moncrif pouvait vieillir tranquille ; la fortune de son benjamin était en bonne route !

La mission de M. d’Aumont ne fut pas heureuse. L’hôtel Powis dans Great Ormond street, où il avait fixé sa résidence, brûla. Il en coûta 1 500 000 livres à la cassette royale pour cet incendie à dessein provoqué, clabaudaient les médisans. Au bout d’un an, le duc fut rappelé et regagna Versailles, toujours escorté de Moncrif, qui revenait garni de « mille gentillesses britanniques » et colportait partout cent histoires moqueuses sur les ridicules et les singularités des Anglais.

A ce jeu de brocards, il distrayait fort un auditoire aussi frivole qu’ignorant. On se le disputait pour entendre ses anecdotes et ses parodies d’outre-Manche.

Le duc, sa faveur sombrée dans l’aventure et ses finances en désarroi, se voyait bientôt réduit à modérer son train. Moncrif sentait avec inquiétude s’amonceler les signes indicateurs d’une débâcle prochaine. Ce jouisseur aimable n’était pas et ne fut jamais l’homme des grands sacrifices et des beaux dévouemens. Il n’hésita pas longtemps à quitter un protecteur désormais incapable de lui assurer les douceurs de la vie.

Tant de soins consacrés à divertir d’opulentes maussaderies ne l’avaient pas été en pure perte. Son renom s’étendait, plusieurs grandes maisons lui dispensaient à l’envi une généreuse hospitalité.

A la cour morose, austère et renfrognée de Louis XIV, avaient succédé les frairies de la Régence. Tout appartenait au plaisir, sinon à la débauche. Mme de Parabère est « sultane reine. » La joyeuse bacchanale du XVIIIe siècle commençait., Moncrif, dans cette ambiance de fêtes, se trouve dans son élément d’élection. Il est l’allègre meneur des réjouissances, le convive désiré, le piment de tous les soupers. Certaine nuit, il rencontra les frères d’Argenson, vite séduits comme à l’ordinaire par son bagout et sa belle humeur. En eux il discerna l’appui solide sur lequel étayer sa fortune. L’événement ne démentit pas sa clairvoyance, le patronage amical des deux frères, qu’ils devaient lui continuer pendant plus de trente ans, allait définitivement assurer sa réussite et lui ouvrir l’accès des sinécures dorées. Client des d’Argenson, l’un et l’autre appelés aux plus hautes charges du royaume, guidé, soutenu, protégé, porté par eux, Moncrif va devenir un personnage influent et considérable.

Le jeune comte d’Argenson surtout, déjà lieutenant de police en survivance paternelle, brillant, spirituel, dissipé, courtisan consommé, « d’Argenson la chèvre, » comme on l’avait baptisé, se plut dans la société d’un compagnon si bien accordé à ses goûts. Bientôt il le choisit pour secrétaire.

Nous sommes renseignés sur le genre de services que lui rendit Moncrif. Son frère, le marquis, le « rêveur, » le « philosophe, » « d’Argenson la bête, » témoin très attentif, sinon désintéressé de son temps, nous fixe abondamment à cet égard.

Ils sont en effet d’un ordre bien spécial et propres à forcer l’intimité des gens.

« Mon frère ayant fait un voyage en Touraine, fit une connaissance particulière et intime avec une demoiselle de cette province. De retour à Paris, il en reçut des lettres galantes, auxquelles par honnêteté il devait des réponses. Il chargea Moncrif de les rédiger, et celui-ci s’en acquitta en digne fils de Mme Paradis et lui épargna même la peine de les copier. Mais, ce qu’il y a de plus plaisant à la suite de cette correspondance, c’est que mon frère étant devenu ministre et que cette demoiselle ayant passé de l’état de fille à celui de femme, elle eut l’occasion d’écrire pour quelque affaire à son ancien amant et fut bien étonnée de ne trouver dans les réponses de mon frère, ni l’ancien style de ses lettres qu’elle avait conservées, ni même son écriture. Elle put apprendre ainsi que les ministres et ceux qui sont destinés à le devenir ne font pas toujours par eux-mêmes ce qui leur fait le plus d’honneur. »

Comment, après cela, refuser quelque chose à si complaisant acolyte !

Aussi le comte d’Argenson s’empressait-il à produire son faiseur de poulets, à le présenter à la ronde. Il fréquentait alors chez la duchesse de Bouillon. La dame se trouvait fort décriée, « mégère et noire, » véhémentement soupçonnée d’avoir aidé par le poison la mort d’Adrienne Lecouvreur, sa rivale en amour. Dans son cœur famélique, les premiers sujets de l’Opéra et de la Comédie, un Tribout, un Grandval, l’avaient disputé longtemps au maréchal de Saxe. Elle n’était pas moins Lorraine, l’une des plus grandes dames de la Cour, et venait par surcroît d’ « atteler à son char » le petit-fils du Grand Condé, le comte abbé de Clermont en personne.

Promu au rang d’amant en titre, éclatant « pavillon d’honneur » destiné à couvrir d’inavouables caprices, celui-ci brûlait pour sa maîtresse d’une « grande, longue et triste passion. »

Admis à présenter ses hommages à la favorite, Moncrif état a devant elle le trésor de ses grâces coutumières, la flatta, la divertit et, par sa puissante entremise, obtint d’être attaché à la maison du prince.


* * *

Alors aux confins de la quarantaine, il doublait depuis quelque temps déjà sa profession d’amuseur du métier plus hasardeux d’écrivain.

A force de rimer de légères babioles, de papillonner avec les Muses, de chanter l’amour et les belles, de plus hautes ambitions lui étaient nées.

Ne forçons point notre talent… Mais, notre tourneur de madrigaux avait en lui la plus imperturbable confiance.

Demeuré pratique en invoquant Euterpe, il adressait les produits de sa minerve à de somptueux mécènes et récoltait en doubles louis et pistoles le prix de ses efforts lyriques. La mort du grand Roi lui parut, entre autres, une occasion moins propice à chanter sa mémoire qu’à louanger avec profit Mgr le Régent.

Hélas ! la lyre du nouveau Pindare n’était qu’une lyre d’occasion. Il n’en sut tirer que des accens fort creux :

C’est en toi que la France espère,
Ton pouvoir devient son bonheur,
Sois pour elle aussi tendre père
Que tu fus zélé défenseur.
Tel que le souverain du monde,
Prince, ta sagesse profonde
Sera le modèle d’un roi ;
Cède à la vertu qui t’anime,
Tu nous dois un roi magnanime,
Fais qu’il soit aussi grand que toi.

Évidemment, ce n’est pas le souffle de l’Ode à Hiéron, mais le « modèle » des princes fit tenir cinq cents livres à Moncrif.

Galland et sa traduction des Mille et une Nuits venaient de mettre l’Orient à la mode ; Moncrif, toujours empressé à suivre le goût du jour, écrivit une mièvre turquerie : Les Aventures de Zélaide et d’Amanzarifdine, qui fît merveille à Sceaux, chez la « poupée du sang, » la divine Ludovise, la sémillante et frondeuse duchesse du Maine.

Il s’essayait en même temps au théâtre avec une comédie : Les Abdérites, assez plaisant badinage qui raille non sans finesse la fureur de comédie qui sévissait dans le beau monde et parodie à la fois les procédés tragiques de Crébillon, son moyen des reconnaissances, alors dans sa nouveauté.

Ces Abdérites et leurs vers libres ne virent le feu des quinquets que dix ans après leur composition, en 1732, à Fontainebleau, grâce à la duchesse douairière de Bourbon, mère du comte de Clermont.

Constatons, à ce propos, que notre auteur eut toujours un faible pour la scène. Dans la suite, il rima force pastorales, divertissemens, parades, opéras, ballets héroïques ou non : l’Empire de l’Amour, — Zélindor roi des Sylphes, — Almasis, — Ismène, — Erosine, — La Sibylle, qui tous reçurent, à Versailles ou sur les tréteaux des petites cours princières, l’accueil le plus flatteur et le plus chaleureux.

Mais, dans cette première moitié de sa vie, son ouvrage le moins négligeable, celui qui demeure son principal titre littéraire et fait qu’un peu de souvenir humain subsiste encore autour de son nom, est sa plaisante Histoire des Chats, sa dissertation « gravement frivole » à la gloire de la gent féline.

Ici encore, comme dans le reste de son œuvre, l’avisé Moncrif continuait d’obéir aux suggestions de la mode.

Les matous de toutes robes et de toutes races : chats mignons, chats gantés, chats viverrins, chats de Siam ou du Malabar, angoras surtout, se trouvaient fort en vogue aux temps joyeux de la Régence.

Après La Fontaine, historien de Rodilard et de Raminagrobis, Mme Deshoulières avait chanté les mérites de sa chatte Grisette ; Mme de Lesdiguières faisait élever aux mânes de sa Ménine un somptueux mausolée, et la duchesse du Maine, inconsolable du trépas de Marlamain, dont La flotte traçait l’épitaphe, évoquait joliment le disparu dans ce rondeau « marotique : »

<poem> De mon Minon veux faire le tableau, Besoin serait d’un excellent pinceau Pour crayonner si grande gentillesse, Attraits si fins, si mignarde souplesse, Mais las ! ne suis qu’un chétif poëtereau. Dirai pourtant qu’il n’est rien de si beau, Que Cupidon, tant joli jouvenceau, Pas n’a l’esprit, ni la délicatesse De mon Minon.


* * *

Que si Jupin se changeait de nouveau Plus ne serait serpent, cygne ou taureau, Mais, pour toucher quelque gente maîtresse, Se dépouillant de sa divine espèce, Revêtirait la figure et la peau

De mon Minon.
ENVOI

Gentil Minon, ma joie et mon soulas, Pour célébrer dignement tes appas, Voudrais pouvoir rappeler à la vie Cil qui chanta le moineau de Lesbie, Ou bien cettuy qui jadis composa, Carmes exquis pour la charmante Issa, Mais las ! en vain, des ténébreux rivages, Évoquerais si fameux personnages ! Il te faut donc aujourd’hui contenter De ce rondeau qu’Amour m’a su dicter. </poem>

Toutefois, pareil engouement n’était pas universel. Maître Mitis avait dans le monde ses ennemis et ses détracteurs. Ce fut à la demande d’une marquise enthousiaste que Moncrif résolut de présenter sa défense et son apologie.

L’Histoire des Chats parut en 1727, et son auteur, pour l’avoir écrite, mérite sa petite place, à côté de Galiani, Baudelaire et Champfleury, dans le musée des illustres amis de l’espèce ronronnante : Mahomet, Pétrarque, Le Tasse, Du Bellay, Montaigne, et Richelieu.

Adressée sous forme de lettres à la marquise de B…, ce fut une façon de mystification littéraire. Le panégyriste y prodiguait à grand renfort de notes, citations, références, gloses, commentaires, scolies réelles ou supposées, une érudition plus fantaisiste qu’authentique, invoquant à tout propos l’autorité d’Aristote, de Plutarque, de Lucien, d’Hérodote ou de Diodore de Sicile.

L’esprit scientifique du XVIIIe siècle se manifeste curieusement déjà dans cet essai futile. L’égyptologie, à ses premiers débuts, fournit à Moncrif le prétexte d’une longue dissertation sur les animaux sacrés et le Dieu Chat, identifié depuis avec la Bâstit memphitique. Il est plus étonnant encore de le voir, à propos d’une bizarre assertion de Diodore, pressentir les théories de la musique moderne.

« Les chats, assure gravement l’historien grec, étaient admis, chez les Égyptiens, dans les festins dont ils faisaient les délices par le charme de leur voix. »

Moncrif s’égaie, comme il convient, de cette merveilleuse affirmation, puis il ajoute après avoir plaisanté : « Notre musique à nous autres modernes est bornée à une certaine division de sons, que nous appelons tons ou sémi-tons, et nous sommes assez bornés nous-mêmes pour supposer que cette même division comprend tout ce qui peut être appelé musique. Les Egyptiens étaient plus éclairés sans doute ; ils savaient qu’un son n’est ni juste, ni faux en soi, et que presque toujours il ne paraît l’un ou l’autre, que par l’habitude que nous avons de juger que tel assemblage de sons est une dissonance ou un accord. De là ce qui ne nous semble qu’un bruit confus, un charivari, n’est que l’effet de notre ignorance, un manque de délicatesse dans nos organes, de justesse et de discernement. »

Certaine critique musicale d’avant-garde ne répudierait pas aujourd’hui les opinions aventureuses exprimées, à y a deux cents ans, par Moncrif.

Après si docte préambule, l’avocat des chats continuait de « dévoiler leurs fastes. » Leur attribuant, à la façon du Bonhomme, des sentimens humains, il tirait prétexte à mille galanteries de leurs vertus piquantes et de leurs vices aimables. Saillies, pointes, concetti, boutades, malices de toutes sortes pétillent à plaisir ; le madrigal aussi fait rage et souvent l’anecdote gaillarde, propre à faire rougir sous le fard les belles à grands paniers.

Tant de mérites si différens assurèrent le plus flatteur succès à l’éloge de Mistigris. A la longue toutefois, après s’être bien diverti, par un revirement de caprice, on commença de brocarder l’auteur, et quelque ridicule en rejaillit sur sa personne. Le surnom d’« historiogriffe » lui resta, qu’avait décerné d’Argenson. « On m’assure, écrira plus tard Voltaire au comte d’Argental, que Moncrif a été nommé examinateur de l’histoire de Russie ; l’auteur des Chats n’est pas trop fait pour juger Pierre le Grand ; il y a loin de sa gouttière au Volga et au Jaïk. »

Le plus acharné de tous les médisans fut le poète Roy, un assez triste drôle. Cette fois, Moncrif harcelé d’épigrammes scandaleuses se fâcha.

Il attendit son railleur au sortir du Palais-Royal et le bâtonna copieusement. Roy avait les reins éprouvés à ce genre d’aventures. A chaque coup, il répétait, tendant le dos : « Patte de velours, Minet ; patte de velours, Minon-Minet ! »

Jalousie de faquin exaspérée par le bonheur d’un rival ! Moncrif n’en renonça pas moins à réimprimer les Chats, qui ne figurent plus qu’après sa mort, dans les éditions de ses œuvres complètes. Bientôt d’ailleurs, il allait connaître d’autres attaques, lorsque le patronage de Clermont, son nouveau protecteur, le guiderait jusqu’à l’Académie Française.


III

C’est une curieuse et déconcertante figure, devant qui hésite le jugement de l’histoire, que celle du comte abbé de Clermont, « moitié plumet, moitié rabat, » à la fois homme d’église et soldat, ardent, chevaleresque, frivole, voluptueux et brave, dont on a pu justement écrire qu’il réunit en sa personne « une quintessence d’abus et comme une synthèse de vices sociaux. »

Arrière-petit-fils du Grand Condé, né du mariage de Louis III de Bourbon et de Mlle de Nantes, Louise-Françoise, légitimée de France, fille de Louis XIV et de Mme de Montespan, il n’est pas complètement indigne de son glorieux ancêtre, intrépide au feu comme lui, fier, spirituel, bienveillant aux lettres, ami fidèle et sûr, malheureusement aussi effréné dans ses plaisirs, amoureux de la débauche, prompt au découragement et d’une désolante faiblesse de caractère, supérieur néanmoins à ses frères, en dépit de ses tares, ni louche tripoteur de fonds publics, comme le duc de Bourbon, ou brutalement scélérat comme le comte de Charolais.

Nous n’avons pas à retracer ici la tumultueuse existence de l’opulent prébendier de tant de mitres et de crosses. : Bec-Hellouin, Saint-Claude, Châalis, Marmoutiers, Saint-Germain-des-Prés, du « Général des Bénédictins, » stratège malheureux de Crefeld, que, par dérogation spéciale, le pape Innocent XII avait autorisé à porter les armes, de l’« Épicurien de la décadence, » qui, avant de finir dans la dévotion, gaspilla joyeusement trois cent mille livres de bénéfices ecclésiastiques aux mains prodigues de la Quoniam, de la Camargo et autres « gigoteuses ou croqueuses d’entrechats. »

A l’époque où, par la grâce de Mme de Bouillon, l’heureux Moncrif se faufilait ainsi dans la maison du prince, celui-ci commençait à peine à parcourir le cycle de ses avatars successifs et contradictoires.

C’était, en cette année 1729, un jeune homme de vingt ans fort débridé de conduite, fougueux, exalté, infatigable au plaisir par surcroît féru de théâtre et de bel esprit. Au Petit-Luxembourg, récemment reconstruit par Germain Boffrand, on le trouvait présentement fort occupé à élaborer les statuts d’une grandiose Société des Arts, conçue dans son imaginative et destinée à éclipser le Club de l’Entresol, dont la vogue battait son plein.

Celle-ci devait embrasser tout ensemble les lettres, les sciences et les arts mécaniques. Entre autres nouveautés, les auteurs de ce projet mirifique avaient découvert des correspondances inattendues entre les branches différentes de l’industrie et du savoir humain, associant ainsi par une conception baroque, renouvelée des utopies de Laputa, le brodeur à l’historien ou le teinturier au poète.

En même temps, en compagnie de Maurepas, de Caylus, des d’Argenson, du grand prieur d’Orléans, sous la conduite de Salle, Monseigneur courait les foires Saint-Laurent et Saint-Germain.

La parade, la vieille et licencieuse parade de Gros-Guillaume et de Tabarin, si longtemps triomphatrice des tréteaux populaires, envahissait les salons. La duchesse du Maine donnait l’exemple à Sceaux. Après la canaille, seigneurs et nobles dames, maintenant, s’égayaient de ses bouffonneries croustilleuses et de son style poissard.

Clermont adorait ces farces rabelaisiennes. De plus, l’amour du théâtre, cette maladie du siècle, le possédait, balançant pour le moins dans son esprit le goût des innovations littéraires.

Plus tard, désabusé de son génie guerrier, boudant jusqu’à l’ombre de la gloire, il équipera dans sa retraite fastueuse de Berny la plus célèbre des scènes princières, rivalisant avec celle de Mme de Pompadour aux Petits Appartemens. Une troupe choisie d’amateurs formée par Duchemin, Rosely et Mlle Gaussin, y jouait les chefs-d’œuvre du répertoire, alternant avec les pochades de Dancourt, les parades de Laujon et de Collé.

Pour un tel homme, à ce point engoué des socques de Thalie, Moncrif, le divertisseur universel, était un auxiliaire précieux. Auteur, il charpente de réjouissantes cocasseries, dans le goût de Cassandre aux Indes ou de Blanc et Noir ; acteur et chanteur, il les interprète lui-même, incomparable, parait-il, dans les paysans, les valets, les baillis et les rôles à manteau.

Ce maître Jacques de la rampe excelle jusque dans la tragédie. En 1732, il figure Publicola dans le Brutus de Voltaire, qui prie son « cher Valerius » d’intercéder auprès du prince en faveur d’Eryphile.

Aussi, Clermont ébloui, fasciné, comble-t-il son favori d’une manne de bienfaits. Pour l’avoir sans cesse sous la main, il le loge au palais, le choisit pour secrétaire des commandemens, lui accorde la feuille de ses bénéfices. Un instant, afin de mieux le pourvoir encore, il songe à lui attribuer des biens d’église, lui faire dévolution de quelque riche commende, lui propose même un titre d’abbé. Moncrif a le bon goût de refuser une grâce qui le couvrirait de ridicule.

Le fils du procureur fripon, l’ancien prévôt de salle d’armes, est à présent devenu personnage avec qui l’on compte. Voltaire tâche à l’embobeliner. Les deux rusés compères se caressent d’épitres mignardes :

Muse aimable, muse badine,
Esprit juste et non moins galant,
Vous ressemblez bien mieux à Lafare, à Ferran
Que je ne ressemble à Racine,

cajole l’auteur de Zaïre qui souhaiterait à son tour se glisser chez Clermont. Mais l’historien des Chats s’y connaît en pattes de velours et ne se soucie point d’introduire, dans la place, rival aussi dangereux. Voltaire en est cette fois pour ses frais de gentillesses.

« Le succès appelle le succès comme l’argent attire l’argent, » constatera Chamfort, quelque cinquante ans plus tard. C’était vrai bien avant qu’il en témoignât, et les bonnes fées qui gouvernaient sa fortune allaient combler Moncrif.

De plus en plus ensorcelé, le comte de Clermont rêvait pour son protégé d’une récompense égale à son mérite. Or, pour un écrivain, — surtout lorsqu’il est de salon, — quelle consécration plus haute qu’un fauteuil académique ? Sans doute, le bagage littéraire du candidat apparaissait plutôt mince : quelques contes, le livre des Chats, deux ou trois comédies d’amateur, son origine prêtait à la critique, les renseignés blâmaient son caractère et dénigraient ses mœurs… N’importe, un prince du sang l’exigeant, l’illustre Compagnie s’inclinerait !

Elle s’inclina en effet. En 1733, Mgr Jean-François-Paul Le Fèvre de Caumartin, évêque de Blois, étant venu à trépasser, l’« historiogrifie, » l’ « homme de rien, » le « petit grimaud » si puissamment appuyé, se vit le 29 décembre appelé à l’honneur de sa succession.

Il fut élu à l’unanimité. D’Argenson mentionne sans commentaires le fait dans son Journal :

« Il y quelques jours que l’on fit à l’Académie Française l’élection des deux places qui vaquaient. La première a été donnée à Moncrif tout d’une voix ; la seconde a été partagée entre l’abbé Banier et M. Dupré de Saint-Maur : douze voix contre quatorze ; le dernier l’a emporté de deux voix. »

Voltaire, qui, un instant, avait songé à se présenter, s’était retiré devant si formidable compétiteur.

Bien que le marquis se taise à cet égard, la complaisance des Immortels déchaîna le scandale. L’annonce déjà de sa candidature avait provoqué contre Moncrif une injurieuse avalanche d’épigrammes. La plus anodine est encore trop grossière pour qu’on puisse la reproduire. Lorsqu’il prononça son discours de réception qui est, à vrai dire, une assez pâteuse flatterie à l’adresse de ses nouveaux collègues, multipliée d’un éloge flagorneur de son Mécène princier, le tapage redoubla.

Sous le titre de Miaou, une fort ordurière parodie de ce morceau d’éloquence courut sous le manteau. Libelles impertinens, calotines et brocards foisonnèrent à son adresse. L’ennemi de Voltaire, le cynique et vénal abbé Desfontaines, menait la sarabande.

Rendons du moins cette justice à Moncrif, qu’il fut académicien ponctuel et zélé. Durant trente-sept années qu’il occupa son fauteuil, il dirigea plusieurs fois les travaux de la Compagnie, discourut à la réception d’Armand-Jérôme Bignon et de Maupertuis, écrivit force mémoires et maintes dissertations : De l’objet qu’on se propose en écrivant, — De l’esprit critique, — Qu’on ne peut ni ne doit fixer une langue vivante, etc., etc. Tous ces menus ouvrages d’une médiocrité appliquée ne méritent rien qu’une mention rapide. Il n’est point indispensable de remuer à leur propos les cendres de l’oubli.

Être académicien peut tenir lieu de gloire ; il s’agissait à présent d’en justifier le titre.

Ce fut le temps du plus grand labeur de Moncrif. Il renonce à ses habitudes pour s’isoler dans la retraite du cabinet. Plus de carousse ni de fêtes mondaines, plus de soupers galans chez Mlle Quinault, ni d’aimable gogaille au Caveau, mais l’application studieuse sous les combles du Petit-Luxembourg et l’invocation à Minerve.

Le résultat de ce bel effort fut d’abord un conte en vers assez étendu : Le Rajeunissement inutile.

S’inspirant, non sans grâce ni délicatesse, du mythe de Tithon, cet époux de l’Aurore à qui Jupiter avait concédé l’immortalité, sans lui accorder le bienfait de l’éternelle jeunesse, Moncrif, de sa manière marivaudante un peu mièvre et précieuse, y brodait de suaves embellissemens :

Que j’aime à voir Tithon ! Avec combien de zèle
Il se livre au plaisir qui le rendra fidèle ;
D’un amant délicat, dignes emportemens.
Dans l’espoir d’acquérir une foi plus constante,
Il profite si bien de ces heureux momens
Que de vingt ans il passe jusqu’à trente.
Hé bien, tendres amans, vous voilà rassurés,
Vos cœurs sont pour jamais l’un à l’autre livrés.
Vos vœux sont-ils remplis ?… Hélas ! peuvent-ils l’être ?
D’un bonheur qu’on n’a point goûté
On se prive aisément, mais en est-on le maître,
Lorsqu’on en a senti la volupté ?
Bientôt les craintes disparaissent,
Les désirs plus ardens renaissent ;
Après mille combats, à céder quelquefois
La seule pitié l’autorise,
C’est par excès d’amour qu’à l’ombre de ce bois,
La déesse se rend ; ici c’est par surprise.
L’amour, couvrant leurs yeux de voiles séduisans,
Semble éloigner leur destinée. Tithon, ainsi, dans la même journée,
Se retrouve à quatre-vingts ans.

Dieu, qu’en termes galans ces choses-là sont dites ! Quel admirable sujet d’allégories voluptueuses pour le pinceau joli d’un François Boucher, et comme on comprend que les belles amies du poète se soient pâmées à la fougue héroïque de ce parfait amant, se condamnant ainsi à une vieillesse rapide !

Le Rajeunissement inutile fut suivi d’un petit roman, les Ames Rivales, qui circula manuscrit avant d’être imprimé en 1738.

Curieux pour l’époque, le sujet de cette œuvrette mérite un bref rappel.

Les doctrines philosophiques de l’Inde se répandaient alors en Europe. Le monde savant à qui se révélaient les enseignemens ésotériques du Bhâgavad Gita dissertait sur l’anicca et l’anatta, ces états préparatoires à la sublimité du Samahdi. Ces doctes controverses étaient venues jusqu’à l’académicien Moncrif. La matière lui parait nouvelle et riche, son esprit subtil saisit l’occasion d’en tirer parti.

Nous n’entreprendrons point de raconter par le détail les étonnantes aventures d’Amassila, princesse de Malléani, du prince Mazulhim et de son odieux rival Sikandar, dont les âmes avaient reçu de Brama le dangereux privilège de se désincarner à leur gré. La fantaisie de Moncrif s’est donné la carrière aventureuse, bien qu’un peu monotone. Mais, parce qu’il expose, assez confusément d’ailleurs, la théorie du Corps Astral, qu’ont depuis amplifiée spirites et théosophes, il nous semblerait injuste de ne point saluer en lui un précurseur ignoré de nos modernes conteurs fantastiques et de refuser à sa mémoire ce modeste laurier.

Toutefois, son œuvre de prédilection à cette date, celle qu’il polit avec amour, sur quoi il compte, pour établir définitivement son prestige d’écrivain, est son Essai sur les nécessités et les moyens de plaire, dans lequel il tente de rédiger en corps de doctrine l’art complexe et délicat où il excelle.

On se tromperait fort, malgré la grivoise réputation de l’auteur, si l’on cherchait dans son livre les anecdotes dévergondées, les coq-à-l’àne graveleux, les digressions épicées qui remplissent le Moyen de parvenir d’un Béroalde de Verville.

Moncrif prend tout à fait au sérieux son rôle de moraliste. Il professe, il dogmatise ex cathedra.

Son but ambitieux est de concilier les prescriptions de la morale avec les devoirs sociaux de l’individu. Dame Raison, si chère dans la suite aux penseurs du siècle, fait ici une apparition anticipée. Il enseigne que l’homme n’est pas quitte envers ses semblables, en satisfaisant seulement à leurs droits naturels, mais qu’il a, par surcroît, des devoirs de sociabilité à remplir, qui seuls permettent d’apprécier les vertus de l’âme et les dons de l’esprit.

Il est donc nécessaire de chercher à plaire. Nul n’est affranchi de cette obligation, les grands, ni même le Prince. Or, « éclairé par la raison, » le désir de plaire devient le plus sûr moyen d’y parvenir. A l’analyse, il se révèle « un sentiment que nous inspire la raison et qui tient le milieu entre l’indifférence et l’amitié, une sensibilité aux dispositions que nous faisons naître dans les cœurs, un mobile qui nous porte à remplir avec complaisance les devoirs de la société. » C’est encore « une force qui, dans les changemens de notre humeur, nous retient en nous opposant à nous-mêmes, et une attention naturelle à démêler le mérite d’autrui et à lui donner lieu de paraître. »

En courtisan de carrière, Moncrif insiste à bon escient sur cette suprême habileté, puis il passe en revue les différens moyens de plaire, excellente leçon de conduite mondaine : « Pour réussir, il faut deux espèces de talens : ceux que nous tenons de la Nature et que nous ne pouvons nous donner, la taille, la figure et le son de voix agréable, l’esprit naturel, facile, aimable et gai. Quand on ne possède pas ces avantages, il faut se procurer une amabilité factice ; elle ne vaut jamais celle véritable et pour ainsi dire innée ; mais enfin elle vaut mieux que rien ; elle est étudiée, mais du moins faut-il l’empêcher de sentir l’étude. Insensiblement, la pratique s’en forme et on se fait une douce occupation de perfectionner ces avantages acquis. »

Complétant ses avis, le Mentor de la flatterie pratique signale les écueils à esquiver. Il faut « se garder de l’air dédaigneux et du ton méprisant, » éviter la contradiction, l’inégalité d’humeur, haïr surtout « l’esprit caustique, qui est affreux et déplaisant et nous empêche d’être aimé. »

Se haussant ensuite à l’emploi d’éducateur, Moncrif examine « l’instruction qu’on doit donner aux enfans afin de développer en eux le désir de plaire. » Il se révèle curieusement imprégné des idées de Locke dans ses Pensées sur l’Éducation, qu’il cite à tout propos et même hors de propos. C’est pour nous la partie la plus intéressante de son œuvre, que ce manuel de la parfaite éducation mondaine aux environs de 1736, et d’une suggestive comparaison, pour l’histoire des idées, avec la méthode et les principes que Jean-Jacques promulguera vingt-cinq ans plus tard dans l’Emile.

L’académicien-secrétaire n’a point les illusions optimistes de Rousseau. L’homme n’est pas originellement bon, et son pédagogue ne se contente point de servir d’intermédiaire entre l’élève et la nature. Les enseignemens qu’il prodigue sont d’ordre infiniment plus positif. On s’aperçoit à chaque page que le magister fait un retour sur soi-même, évoque le souvenir des leçons autrefois recueillies de sa digne mère.

L’enfant devra de bonne heure être rompu aux usages du monde. On lui donnera la connaissance des hommes de son siècle, « car on trouve communément des gens qui connaissent tous les portraits qu’on a faits jusqu’ici des hommes et qui ne connaissent pas les hommes mêmes. » Il faudra lui procurer en outre l’intelligence des langues, « spécialement l’anglais et l’italien fort utiles ; » l’entraîner aux exercices du corps « à cause de l’impression subite que notre extérieur fait naître en notre faveur ou à notre désavantage ; » le perfectionner dans fies arts d’agrément et surtout le bien former au style épistolaire, « le talent de bien écrire des lettres, — Moncrif, parbleu ! prêchait d’expérience, — étant un moyen de réussir. »

Au rapide exposé de ce programme, on voit que son auteur, comme on jargonne à présent, était un « sportif. » L’éducation qu’il recommande ne correspond évidemment que fort peu à l’idéal que se proposait le Grand Siècle pour former un « honnête homme ; » mais est-elle, mon Dieu, si différente, après tout, de celle que reçoivent tant d’honnêtes gens de nos jours ?…

Bien que Moncrif eût agrémenté son livre de contes allégoriques destinés à lui servir de moralités, ses applaudisseurs habituels ne reconnurent pas sa manière. Le ton assez pédant de l’ouvrage déconcertait sous une telle plume, et sa lecture fit bâiller.

A chacun son métier ! Pour être gai compagnon, on ne saurait prétendre à jouer les Sénèque, et le fils du procureur Paradis, même académicien, assumant un tel rôle, semblait d’une présomption par trop outrecuidante.

Les Moyens de plaire obtinrent, il est vrai, l’agrément du Dauphin, mais les railleurs s’acharnèrent contre l’ambitieux catéchisme :

« Ils sont trop sérieux pour les enfans et pas assez amusans pour ceux qui ne le sont plus, » prononçait-on à la ronde. Les faiseurs de pointes ajoutaient : « L’auteur n’a pas les moyens. »

Devant cet insuccès, les ennemis du fortuné dignitaire renchérissaient en épigrammes haineuses :

<poem> Opprobre du corps littéraire, Maître ignorant en l’art de plaire, Tu n’es pas même à l’alphabet. Clermont te l’a bien fait connaître, Le premier point pour un valet C’est de savoir plaire à son maître ! </poem>

La malveillance, cette fois, disait vrai. Au moment qu’ils paraissaient, l’auteur des Moyens de plaire avait cessé de plaire. Clermont venait de le casser aux gages…

Les causes de cette disgrâce sont obscures, et les contemporains en donnent des versions différentes.

Barbier, d’abord, soutient dans son Journal qu’il fut destitué pour avoir écrit contre la maison de Condé ce couplet insultant :

Le Roi ferait un bon marché
Si Caron voulait échanger
Trois Condé qu’il peut prendre.
Eh bien ?
Pour un qu’il pourrait rendre,
Vous m’entendez bien.

Rien, commente le bavard et frondeur avocat, « n’est plus méprisant pour M. le Duc, M. le Comte de Charolais et M. le Comte de Clermont. En même temps, cela donne à entendre que le Roi n’a pas de généraux capables et qu’il lui serait très avantageux si Caron voulait lui rendre le grand Prince de Condé. »

Il semble bien improbable que Moncrif, tel que nous le connaissons, circonspect et prévoyant, ait pu commettre si lourde sottise. L’explication fournie par d’Argenson paraît beaucoup plus plausible.

La guerre de succession d’Autriche commençait. Le traité de Nymphenbourg avec Frédéric II venait d’être signé. « Son Altesse sérénissime, conte le marquis, entrait comme marionnette dans un beau projet pour faire commander l’armée d’Allemagne à M. de Belle-Isle. M. le comte de Clermont eût été généralissime, avec M. de Belle-Isle sous lui, comme premier lieutenant général, qui eût tout fait. Moncrif comprit que son maître allait faire une mauvaise affaire, qu’il se ruinerait à cette campagne en frais de représentation et se donnerait un grand ridicule par la réunion incompatible de ces deux qualités de général en chef et de prélat.

« On assure donc que Moncrif, par pur intérêt pour la personne du Prince, eut recours à Mme la Duchesse, afin d’empêcher son fils de faire une sottise… Que l’on juge de la délicatesse d’une telle manœuvre ! Il est certain que Moncrif, rentrant un soir chez son prince, trouva chez le suisse un ordre formel de ne plus approcher de la maison. »

C’est donc par dévouement à son maître que Moncrif se serait laissé entraîner à une démarche désastreuse, car on ne doit pas non plus accorder grand crédit à l’explication égrillarde suivant laquelle il se montra « trop ardent » envers la Camargo, qui succédait à Mme de Bouillon et, comme Tithon lui-même, aurait auprès d’elle, en un jour, vieilli de plusieurs lustres.

Sa disgrâce réjouit nombre de gens. Les envieux ne manquaient pas à ses ascensions progressives et croyaient bien enregistrer une chute sans retour. Avec sa finesse désenchantée, d’Argenson nous indique encore les pourquoi bien humains de cette hostilité : « On l’aimait peu à cause qu’il lui fallut passer par plusieurs gradations de la misère et du bas étage à la bourgeoisie renforcée, de là aux gens de condition, puis aux plus grands seigneurs et princes, et ayant obligation aux premiers de ces degrés de l’avoir admis et produit plus haut, s’y étant montré courtisan assidu et passionné de plaire, il lui a fallu négliger ceux qu’il avait ainsi cultivés d’abord, ce qu’ils ont pris en grande insulte. Alors l’amour-propre étant intéressé vivement, on cherche à mépriser grandement et à dénigrer celui qu’on croit qui nous méprise. »

Mais les jaloux, cette fois encore, devaient en être pour leur attente charitable. Pareil à ses amis les chats, Moncrif savait toujours se retrouver d’aplomb. A l’instant qu’on le croyait à terre, il allait par soudaine fortune surgir plus haut encore. A peine avait-il quitté le service de Clermont, que la duchesse de Luynes, l’intime amie, l’inséparable de Marie Leczinska et la première dame de sa Maison, le faisait agréer comme lecteur ordinaire.


IV

Lecteur de la Reine ! La place était d’importance, son titulaire un homme à ménager, voire à redouter.

Officiellement, l’emploi peut sembler sans conséquence, une sinécure de cour insignifiante et dorée ; en réalité, il procure à celui qui le détient une influence considérable et sans cesse exercée.

Par les devoirs mêmes de sa charge, l’heureux bénéficiaire approche constamment Sa Majesté. Dans l’intervalle des lectures, quand il s’interrompt de lui distraire l’oreille, il peut glisser la recommandation adroite, l’ingénieuse louange, insinuer le blâme, colporter la médisance. Comment donc, en une société fondée sur la faveur, ne point tout attendre ou tout appréhender de qui peut, à son gré, souffler au monarque l’éloge et la critique ?

Au moment où Moncrif se voyait attaché à sa Maison, Marie Leczinska ne possédait plus, près de son volage époux, le tout-puissant empire autrefois exercé aux premiers temps de son heureuse union. Les années d’abandon commençaient.

Après la tendre et discrète Mme de Mailly, sa sœur, la comtesse de Vintimille, entreprenante, altière, vindicative, continuait la série des favorites qui devaient occuper toute la suite du règne et ruiner dans le cœur de son peuple la tenace affection si longtemps portée au Bien-Aimé.

Marie, cependant, s’était résignée ; sa correspondance avec son père nous fait assez connaître au prix de quelles douloureuses révoltes. Désormais retirée dans ses « petits cabinets » de Versailles, au milieu de ses objets familiers, de ses chers souvenirs de Pologne, elle vit une existence paisible, intime, d’où toute représentation est volontiers exclue. Ayant renoncé à l’amour, elle veut du moins s’entourer d’amitiés.

A trente-huit ans, ce n’est plus la souveraine en pompeux apparat, naguère entrevue par Tocqué, mais déjà la calme bourgeoise, apaisée, souriante, du portrait de Van Loo, coiffée en papillon noir d’une fanchon de dentelles, habillée de grisailles ou de velours éteint.

Bonne, de cette attachante bonté qui connaît la vie et naît de la souffrance, ses journées sont très remplies, « elle est toujours gagnée par le temps. »

Les matinées se passent en prières, en lectures morales, mais surtout les œuvres l’absorbent. La charité de la « bonne Reine » est inépuisable. Elle contribue, nous dit M. de Nolhac, à toutes les fondations bienfaisantes de l’époque. Elle aide le curé de Saint-Sulpice, M. Languet, à créer la maison de l’Enfant-Jésus, elle soutient les filles de Saint-Vincent de Paul, donne pour les hospices, les officiers et les nobles indigens, elle délivre les prisonniers pour dettes, envoie des provisions aux couvens dénués et aux familles chargées d’enfans dont elle fait rechercher les besoins secrets.

Puis, après une courte visite au Roi, viennent quelques délassemens, la peinture entre autres : la fille de Stanislas n’est guère douée, les tableaux qu’on a d’elle à Trianon et au Carmel de Sens, fièrement signés Marie Reine de France, ont été retouchés par quelque artiste complaisant, son « teinturier, » Oudry le plus souvent. Encore, elle aime la musique, touche de la guitare, du clavecin, de la vielle, commet des fausses notes, et en rit la première. A midi et demi sonne l’heure de la toilette, suivie de la messe quotidienne et du diner auquel assistent une douzaine de dames de service. Le diner fini, la princesse passe dans ses appartemens privés ; ce n’est plus la Reine, alors, mais « une particulière, » elle brode et, tout en travaillant, raconte ses lectures, qu’elle n’a pas toujours bien comprises, assurent les méchantes langues. Vers six heures, la Cour se rassemble chez elle, pas très nombreuse, ensuite, on se rend jouer à l’éternel cavagnole chez la duchesse de Luynes où Marie Leczinska passe ses soirées et soupe.

Son intimité est ici singulièrement étroite. C’est le sanctuaire de la causerie, où la femme vient goûter son plus doux plaisir : la libre conversation dans un cercle aimable et spirituel, toute étiquette bannie. Elle y devise à cœur ouvert avec ses « honnêtes gens, de duc de Luynes, le cardinal et sa fidèle dame d’honneur, devenue l’indispensable amie, généreuse, dévouée, de jugement droit et de cœur simple.

Un petit cénacle de gens d’esprit et de brillans causeurs fait l’agrément de ces réunions. Toujours, ce sont les mêmes fidèles : le président Hénault, « le plus grave des hommes frivoles, » suivant sa malicieuse amie Mme du Deffand ; le type accompli du magistrat mondain et lettré, érudit, réservé, serviable, courtois, impétueux, bref, « l’homme du monde qui sait le plus dans tous les genres, au moins dans les genres agréables et utiles à la société ; » Maurepas, bavard, indiscret, politique expert aux roueries du métier, mettant sa verve caustique au service de l’énorme médisance du temps, dont il vient colporter les échos ; Tressan, fort apprécié de Stanislas, à Lunéville, et non moins recherché à Versailles, pimpant officier aux gardes du corps, chansonnier grivois de maints fredons risqués, de qui les gaillardises de langage amusent sans offenser ; d’Argenson, froid, résolu, pénétrant, passionné pour son métier de ministre, véritablement attaché à la Reine, qui n’affectionne pas moins son « cher Cadet. »

Autour de ces grands sujets, s’empressent d’autres familiers agréables ou édifians : le vieux Nangis, chevalier d’honneur, aux galanteries surannées, le bailli de Saint-Simon, champion du cavagnole, le marquis de Razilly, fameux joueur de piquet, les Broglie, les Noailles, le cardinal de Tencin, le saint évoque d’Amiens…

Arrivant dans un monde si nouveau pour lui, si différent des milieux qu’il avait fréquentés jusqu’alors, transporté d’une cour abandonnée au plaisir, dans une autre livrée à la dévotion, Moncrif s’adapta sans efforts aux conditions délicates de sa nouvelle existence.

Accueilli d’abord avec réserve, il sut bientôt par son tact et sa discrétion, par sa bonne grâce souriante, son inlassable complaisance et sa gaieté verveuse, se concilier la faveur générale. Ce fut certainement le chef-d’œuvre de ce grand stratégiste mondain, qu’une si complète victoire, sur un champ de bataille aussi difficile. Non seulement, il réussit à plaire, mais il parvint à s’imposer, à devenir l’oracle le plus écouté du petit aréopage royal. Marie se prend pour l’enchanteur d’une prédilection qui dure jusqu’à sa mort. Elle le choisit pour directeur intellectuel, et lorsqu’elle accueille ses amis, il n’y a plus de bonnes causeries sans Moncrif discourant dans son coin réservé, le « Fauteuil, » ainsi qu’on l’a baptisé, tant il est devenu comme un meuble immuable du salon conquis par son esprit.

Le fin jouteur mena sa partie avec une sûre maîtrise. Pour un temps, il renonce aux petits vers, aux complimens musqués, aux impromptus galans et, la Reine étant pieuse, se lance dans la piété.

Elle lui inspira des Cantiques spirituels, dont l’intention vaut mieux certainement que la forme et l’exécution. S’ils ont pu gagner le ciel au chrétien, la miséricorde divine est vraiment infinie, car le poète a dix fois mérité l’enfer !

L’ancien rimeur de priapées, momentanément repenti, aborde les sujets édifians, pour alimenter la tendre dévotion de sa religieuse maîtresse. Il s’applique à chanter la Loi de Grâce, le Don de souffrance, la Consolation des âmes justes, le Retour vers Dieu, et dans quels vers, juste ciel ! ô mânes du Corneille de l’Imitation et du Racine des Cantiques !

Dans l’âge des erreurs,
Où l’exemple du vice,
Par des chemins de fleurs,
Nous mène au précipice,
Fuir tout autre délice
Que d’aimer le Seigneur,
Ce n’est point sacrifice,
C’est trouver le bonheur.

D’autres fois, — qui l’eût cru, — sa muse ? pénitente dénonce les dangers du monde :

Ah ! daignez ne pas m’éprouver,
O mon Dieu, sagesse profonde,
Quel exemple peut me sauver,
Des écueils semés dans le monde ?
Monde attirant, monde trompeur,
A votre pouvoir enchanteur
Je crains qu’enfin mon cœur ne cède.
Contre un ennemi séducteur
La fuite est l’unique remède.

Moncrif, aime-t-on à supposer, avait trop de goût pour s’illusionner sur ces rhapsodies mirlitonesques, mais elles enchantaient l’épouse délaissée de Louis XV.

Il fut plus heureux avec ses Romances, imitées des poésies courtoises de Thibault de Champagne et des jongleurs du XIIIe siècle : Le Secret pour aimer, — Alix et Alexis, — les Aventures de Tant-Belle, honnête et renommée comtesse de Saulx.

D’Alembert, dans ses Éloges historiques, constate le succès et vante leurs mérites : « Nous lui devons ces Romances si connues et si touchantes, que personne n’a pu égaler jusqu’ici et qui, pleines de sentiment et de naïveté, le sont en même temps de finesse et de goût… Si Moncrif n’est pas l’inventeur de ce genre, s’il l’a reçu de nos bons aïeux, il a du moins le mérite de l’avoir fait renaître de nos jours, avec des grâces nouvelles. Il en est parmi nous le vrai poète, et ce n’est pas un léger honneur, que de donner son nom à quelque genre de poésie que ce puisse être, ne fût-ce qu’à celui du vaudeville. Anacréon sera immortel, quoiqu’il n’ait été que le premier chansonnier d’une nation qui avait des Homère et des Sophocle. »

Anacréon ! La comparaison est excessive… Moncrif ne possède pas le charme léger, la souplesse élégante et vive du poète de Téos. Du moins, faut-il reconnaître qu’en la paraphrasant, il n’a point trop altéré la grâce tendre de son modèle. Tels vers, au début du Secret pour aimer, célèbres de son temps, ne sont pas encore indignes d’être loués, pour leur allure caressante et naïve :

A quinze ans, quinze ans achevés,
N’auriez d’amour la fantaisie ?
Que je vous plains, cœurs réprouvés !
Guérissez-vous, bien le pouvez ;
Il ne faudra que voir ma mie.
Vous direz : Beaux yeux me voilà ;
Aimer, je veux d’amour extrême.
Son doux regard sur vous luira,
Et votre cœur tôt s’écrira :
Ah ! grand merci, voilà que j’aime.

Dès lors assuré de son empire, après cette excursion dans l’art sacré et la poésie médiévale, agréable même au Roi, l’éternel ennuyé qu’il distrait de son bavardage, le lecteur de Marie Leczinska put retourner en paix à ses préférences littéraires, d’ordre infiniment moins sublime.

Peu de grandes dames à la cour de Versailles, qui n’aient alors reçu, sous forme de rimes, quatrains, rondeaux ou triolets exaltant leur beauté, le galant tribut du troubadour à la nouvelle mode. Tout l’armorial de France ; les comtesses de Guiche et de La Marck, la marquise de Berville, les duchesses de Villars, de Noailles, de Gontaut, est représenté sur la liste brillante de ces gracieusetés. Faut-il croire que le poète en tirait quelque secrète blandice ?

En même temps, il revenait au théâtre pour lequel, nous le gavons, il conservait une particulière dilection.

Les ouvrages qu’il fit alors représenter, ballets et pastorales : Almasis, — Ismène, — Zélindor roi des Sylphes, appartiennent au genre mis à la mode par La flotte avec l’Europe galante, et qu’on appelait les petits opéras : intrigue simple, peu d’épisodes, mais, en revanche, une ingénieuse multiplicité de détails, se faisant valoir l’un par l’autre. Zélindor, en particulier, obtint sur la scène de l’Opéra l’un des plus tapageurs succès que l’Académie Royale de musique eût encore enregistrés. Voltaire, le grand parrain du siècle, demeuré en coquetterie avec un homme si bien en cour, ne l’appelle plus, dès ce jour, que son « très cher sylphe, » ce qui valait mieux qu’un titre de noblesse.

Comme un aimable sylphe qu’il était, ayant adopté pour règle de vie la maxime de Duclos : « Quelque vertu qu’on ait, on n’a que celle de son esprit, » Moncrif se prodiguait en même temps dans tous les endroits de fête et les réunions joyeuses.

Homme de plaisir, il avait toujours eu bon ventre à table et belle chair au déduit. Grimm rapporte de suggestives anecdotes sur les exploits qui s’accomplissaient dans le petit appartement des Tuileries dont il avait la jouissance.

On le voyait donc, comme par le passé, fréquenter assidûment les coulisses de l’Opéra ou des Italiens, Procope, le Caveau, le dîner du Bout du Banc. Il trônait encore à Montrouge chez le duc de La Vallière, et chez la duchesse de Villars, qui tenaient chapelles de beaux esprits.

Ce faisant, le bon luron témoignait d’une méritoire alacrité non moins que d’une glorieuse verdeur. La vieillesse, en effet, était venue. Il défrisait à présent la soixantaine ; par exemple il n’y paraissait guère.

Un vivant portrait de Carmontelle, à cette date, nous montre fringant et pomponné, dans un somptueux habit de velours frappé rose, au gilet brodé de fleurs, la main sur la poignée de l’épée en verrouil, le fin profit d’un courtisan, au regard aiguisé d’ironie, aux lèvres minces sous le nez aquilin, l’air tout ensemble affable, réfléchi, perspicace et spirituel. L’homme, encore très beau, conserve fière prestance. On le sent coquet, recherché dans sa mise, soigné de sa personne ; la malice en éveil, la pointe toujours prête.

« Il a poussé la passion pour la créature ou plutôt pour les créatures jusqu’à l’extrême vieillesse, » insiste encore Grimm.

A bien considérer cette pimpante silhouette, on reconnaît effectivement l’homme à bonnes fortunes et qui n’a pas encore désarmé.

Pour l’instant, après maintes nobles dames, nymphes d’Opéra, demoiselles de comédie, la « créature » s’appelait Marie Mazarelli. Fille d’un limonadier de la Comédie-Italienne, Bachaumont, qui parle cru, la qualifie de « fameuse courtisane. » Nombre d’aventures, un procès retentissant contre un ex-échevin, le sieur Lhomme, dont Barbier nous apporte l’écho scandalisé, lui formaient un passé des plus lourds ; à trente ans, vers 1760, elle avait fait la conquête de l’inflammable septuagénaire.

La dame se piquait d’écrire. Docile à si généreuse ambition, son vieil amoureux lui prêtait l’appui d’un phébus à vrai dire quelque peu fatigué.

Entre autres merveilles, il composa pour elle un Éloge de Sully et un conte, Camédris, que le caustique historien de la République des lettres apprécie sans indulgence : « C’est une féerie négligeable quant au fond et dénuée même de ces grâces dont le sexe sait orner tout ce qu’il touche. On y décèle la main flétrie et décharnée du pauvre Moncrif. »

Aveuglé par sa passion, le Tite-Live des chats devait oser pis encore et totalement oublier les préceptes de cette prudence avisée qui naguère gouvernait sa vie.

Le 25 mars 1762, directeur de l’Académie Française, on le vit afficher publiquement, dans sa loge, le compromettant objet de ses transports. Ce fut un bel esclandre et l’illustre assemblée s’indigna fort à voir « le temple des Muses devenu celui des courtisanes. »

L’amour est coûteux aux vieillards, mais riche, célibataire sans famille, Moncrif pouvait s’en offrir sans danger la dispendieuse fantaisie. S’il n’avait pu devenir maître d’hôtel de la Reine, charge lucrative donnée à Helvétius, il n’en possédait pas moins à des titres divers : censeur royal, lecteur de Madame la Dauphine, secrétaire du Duc d’Orléans, quarante bonnes mille livres de rente, plus de cent mille francs d’aujourd’hui.

Il en usait gaillardement et sans scrupule, heureux d’un sybaritisme sans nuages, oublié des Parques, absous par l’indulgence du siècle.

Cette éternelle jeunesse excitait la malignité de ses confrères :

« On m’a mandé, écrit Voltaire à Mme du Deffand, qu’on avait découvert un bâtard de Moncrif qui a soixante-quatorze ans. Si cela est, Moncrif est le doyen des beaux esprits, mais il veut paraître jeune et dit qu’il n’a que soixante-dix-huit ans ! » Le Roi lui-même se livrait parfois à des plaisanteries aussitôt relevées avec esprit :

— Savez-vous bien, Moncrif, dit-il un jour, qu’on vous donne quatre-vingt-dix ans !

— Oui, sire, mais je ne les prends pas, riposta l’interpellé.

Vers la fin de 1770, cependant, l’allègre vieillard dut s’aliter.

Un ulcère aux jambes s’était déclaré et le mal s’aggrava rapidement. « Nous avons bien des académiciens qui menacent ruine, note d’Alembert : l’abbé Alary, le président Hénault et Paradis de Moncrif qui sera tout à l’heure Moncrif de Paradis. »

La situation, en effet, fut bientôt désespérée. Dans ces redoutables conjonctures, face à face avec la mort, l’épicurien voluptueux, auquel la vie avait été si douce, fit preuve de tranquille courage et de sereine résignation, soignant jusqu’au bout le décor d’une fin « en beauté. »

« Il languissait depuis deux mois, les jambes ouvertes, rapporte Bachaumont ; comme il avait quatre-vingt-deux ans et au-delà, il n’a pas douté que son terme approchât, mais il l’a envisagé en vrai philosophe. Il s’entretenait de ce dernier moment avec beaucoup de présence d’esprit et sans aucun trouble. Il a ordonné lui-même les apprêts de ses funérailles. Après avoir satisfait à l’ordre public et aux devoirs du citoyen, il a voulu semer de fleurs le reste de sa carrière ; il a toujours reçu du monde : accoutumé à voir des filles et des actrices, il égayait encore ses regards du spectacle de leurs charmes. Ne pouvant plus aller à l’Opéra où il était habituellement, il avait chez lui de la musique, des concerts, de la danse ; en un mot, il est mort en Anacréon, comme il avait vécu. »

Moncrif avait rendu l’âme le 12 novembre. Ce jour-là, Momus et son turbulent cortège durent prendre le deuil.

Le sieur de La Place, poète tragique et traducteur de Shakspeare, qui s’humanisait à ses heures, lui tourna en guise d’adieu cette épitaphe-madrigal :

Réalisant les mœurs de l’âge d’or,
Ami sûr, auteur agréable,
Ci-gît qui, vieux comme Nestor,
Fut moins bavard et plus aimable.

Deux mois plus tard, en vertu sans doute de la loi des contrastes, l’Académie Française choisissait, pour successeur au poète du Rajeunissement inutile, Armand de Roquelaure, le pieux évêque de Senlis.

« Ce n’est pas un des moindres embarras de l’histoire littéraire, que de démêler comment un honnête homme, né avec de l’esprit, mais dont les ouvrages ne sont qu’agréables, est parvenu à la plus grande considération par les places qui lui ont été données et par les grâces de toute espèce qui ont été répandues sur lui pendant toute sa vie, tandis que plus d’un homme de génie a vécu tristement sans récompense et loin de la faveur.

« De pareils exemples doivent prouver, sans doute, que ce qu’on appelle le bonheur, dépend moins de nos talens que de notre caractère, et que les murmures de quelques mécontens font plus l’histoire de leur insociabilité, que celle de l’ignorance et de l’insensibilité des hommes. »

Cette citation contemporaine, extraite du Nécrologe des hommes célèbres, par une société de gens de lettres, en 1771, nous parait être à la fois la meilleure oraison funèbre de François-Augustin Paradis de Moncrif, l’explication de sa réussite et la morale très humaine à tirer de sa biographie.


AUGUSTIN THIERRY

  1. Alexandre Dumas père rapporte sur son compte une anecdote identique… Nil novi sub sole.
  2. Voyez notre étude sur Carmontelle, dans la Revue du 15 avril 1912.
  3. La Rochefoucauld.
  4. Les Loisirs d’un ministre d’État ont été écrits en 1736.
  5. Éloge de Moncrif dans l’Histoire des Membres de l’Académie française morts depuis 1700 jusqu’à 1771.
  6. Journal du marquis d’Argenson.