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Les Anacréontiques/L’Amour mouillé

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Les AnacréontiquesAlphonse Lemerre, éditeurPoésies d’Auguste Lacaussade, tome 1 (p. 78-79).

III

L’AMOUR MOUILLÉ


 
Au milieu de la nuit, à l’heure où déjà l’Ourse
Sous la main du Bouvier tourne et décrit sa course,

A l’heure où les mortels dans le sommeil plongés,
Des lourds travaux du jour par les Dieux allégés,
Goûtent les songes d’Or que la nuit leur apporte,
Tout à coup survenant, Éros heurte à ma porte.
« Qui frappe ainsi, criai-je, et trouble mon repos ?
— Ouvre-moi, ne crains rien, ouvre, répond Éros,
Car je suis un enfant. Par cette nuit obscure,
Sous la bise et la pluie errant à l’aventure,
J’ai perdu mon chemin. Ouvre-moi, fais accueil
A celui que les Dieux ont guidé vers ton seuil. »
Il se tait ; la pitié parle au fond de mon âme ;
De mon foyer mourant je ravive la flamme,
Et, ma lampe allumée, aussitôt j’ouvre et vois
Un blond enfant ayant aux épaules deux ailes ;
Ses beaux yeux bleus sont pleins d’étranges étincelles ;
Un arc est dans sa main, sur son dos un carquois.
Je l’assieds prés du feu, je réchauffe ses doigts
Dans les miens ; ses cheveux tout ruisselants de pluie,
Doucement je les presse et ma main les essuie.
Pour lui, dès que le froid l’eut quitté, se levant :
« Voyons donc si mon arc par la pluie et le vent
Ne s’est point détendu. La corde en est humide,
Dit Éros. Essayons… » Et la flèche rapide
Part et me frappe au cœur, et je me sens mourir.
Alors sautant de joie et riant, le perfide
S’écrie : « Allons, mon hôte, il faut nous réjouir ;
Mon arc n’a point de mal, mais ton cœur va souffrir. »