Les Anciens Banquiers florentins, souvenirs d’un voyage à Florence

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Les anciens banquiers florentins - Souvenirs d’un voyage à Florence
L. Simonin


LES ANCIENS BANQUIERS
FLORENTINS
SOUVENIRS D'UN VOYAGE A FLORENCE

De toutes les républiques italiennes du moyen âge, Florence fut assurément la plus puissante et la plus illustre. Elle sut habilement se servir des navires de Pise et de Gênes, et aborder avec eux, elle qui n’avait pas de ports de mer, tous les marchés de l’Europe et de l’Orient. Elle fut grande par les armes comme par les affaires, et conquit peu à peu toutes les républiques voisines ; Pise, Sienne, finirent par se ranger sous sa loi. C’est au commerce surtout que Florence a dû ses succès. On est étonné de voir que les historiens qui nous ont parlé d’elle, soit les vieux chroniqueurs, tels que Dino Compagni, Villani, Ammirato, Machiavel, soit les historiens de nos jours, tels que Sismondi, aient glissé légèrement sur cette véritable cause de la grandeur florentine. Villani, qui fut l’associé des plus puissantes compagnies de banque de son temps, qui voyagea pour elles dans toute l’Europe, nous parle à peine des opérations de ces riches marchands ; la lutte incessante des guelfes et des gibelins est surtout ce qui le préoccupe. Il faut en dire autant des autres chroniqueurs. Si l’on écrivait l’histoire politique moderne de l’Angleterre, on pourrait passer sous silence le travail des mines, des forges, des manufactures, qui a créé cependant l’énorme richesse de ce pays ; en effet, ce ne sont ni les exploitans de mines, ni les maîtres de forges, ni les filateurs de coton qui y sont à la tête des affaires. A Florence, il en était autrement : les plus grands marchands de la république furent les chefs des principales factions de cette turbulente cité, notamment de la faction guelfe. Dans de récens voyages à Florence, nous avons rencontré quelques-uns des descendans des célèbres directeurs de ces compagnies de marchands et de banquiers qui firent de la république florentine le premier état du XIIIe siècle. Dans les bibliothèques, dans les archives des familles, nous avons retrouvé des manuscrits inédits fort curieux, même des livres de commerce ; enfin, en parcourant l’ancienne ville, nous avons relevé sur place avec les mêmes noms la plupart des rues, des édifices, des palais, où se fit pendant plusieurs siècles tout le grand commerce florentin. Armé de ces documens, il est possible d’interroger le passé et de le faire revivre. On constate ainsi non-seulement que la plupart des usages commerciaux que l’on regarde comme récens, la tenue des livres, le billet de banque, les institutions consulaires, étaient déjà répandus et remontaient même plus loin, mais encore que jamais, à aucune époque, il ne parut une réunion aussi imposante d’hommes d’affaires dont la plupart comptaient la durée de leur maison par siècles, et avaient établi leurs relations sur tout le monde alors connu, de Londres à Pékin. Néanmoins le fait le plus saisissant qui ressortira de cette étude, c’est que les grandes choses se font surtout par la liberté, et qu’un état n’est fort qu’autant que les citoyens s’intéressent à la chose publique. Nous verrons Florence tomber et son commerce disparaître le jour où, ne cherchant plus qu’à jouir de ses richesses, elle remettra ses destinées aux mains d’un seul homme, sorti lui-même de ces grandes familles de marchands qui au moyen âge portèrent jusqu’aux confins du monde le renom de la république florentine.


I

Jusqu’au commencement du XIIe siècle, les documens précis manquent sur le commerce florentin. A cette époque, Florence, dont le passé était très ancien, puisqu’elle avait été tour à tour étrusque et romaine, détruite par Totila, reconstruite par Charlemagne, soumise aux empereurs allemands, dont elle secoua bien vite le joug (1080) pour se transformer en république, Florence nous apparaît tout à coup comme une cité marchande déjà très riche, constituée sur de sages lois, peuplée de puissantes familles, étendant au loin ses relations. Le travail de la laine soit indigène, soit tirée du dehors, et la manipulation des draps achetés bruts à l’étranger, notamment en France et dans les Flandres, ce qui leur faisait donner le nom de draps français, composaient la principale industrie de cette république. Il faut y joindre aussi l’industrie de la soie, l’arte della seta, et enfin le métier du change et de la banque, sans lequel tout ce commerce n’aurait jamais pu s’exercer.

Dès l’an 1100, on constate à Florence l’existence des consuls ou magistrats du collège des arts. Le travail de la laine formait ce qu’on appelait l’arte delta lana. Une grande partie de ces laines venait d’Espagne, mais surtout d’Angleterre et d’Ecosse, où on les achetait aux couvens ; à Florence, on les tissait, on les passait à la teinture. Les rues où se pratiquaient ces diverses industries existent encore : via dei Cimatori (tondeurs de draps), delle Catdaje (des chaudières), corso de’ Tintori (des teinturiers). L’alun, indispensable comme mordant pour fixer les couleurs, était acheté aux mines voisines de la maremme toscane. Les déblais, les résidus de ces anciennes exploitations ont été transformés peu à peu en une sorte de pouzzolane artificielle par une longue exposition à l’air. Aux environs de Massa-Marittima, de Campiglia, ces carrières sont encore accessibles. L’une d’elles, à Montione, est toujours en activité ; elle était sous les Médicis et les grands-ducs de la maison de Lorraine et elle est encore aujourd’hui une propriété de la couronne. Les couleurs employées étaient surtout végétales. Le pastel ou guado (en vieux français guède) servait à teindre en bleu ; l’indigo était alors inconnu en Europe. La garance (robbia), qui était cultivée en Toscane depuis le temps des Romains, donnait la couleur rouge, qu’on préférait pour les draps sur tous les marchés d’Asie. On teignait en pourpre avec l’orseille (oricella). Cette plante fut introduite du Levant par une famille de marchands, qui tira de là son nom, les Oricellari ou Rucellai. On voit encore un de leurs palais, d’une magnifique architecture, dans la rue de Vigna-Nuova. Ce sont les jardins des Rucellai, dépendant d’une autre demeure, qui furent si célèbres au temps de Machiavel et des néo-platoniciens. L’orseille, que ces marchands introduisirent dans la teinturerie florentine, est une sorte de mousse ou lichen qui croît sur certains arbres ; pour en tirer la couleur qu’elle contient, on la faisait fermenter dans l’urine. Retrouvée de nos jours à Madagascar, à Mozambique, elle forme un des principaux élémens du commerce de ces lointaines contrées.

Non contente des draps qu’elle fabriquait, Florence en recevait, avons-nous dit, de l’étranger à l’état brut, et leur faisait subir de nouvelles préparations. On les foulait, les teignait de nouveau, les pliait différemment, en un mot leur donnait la finesse, la couleur, le lustre, les dimensions que réclamaient les modes et les usages du temps. Les draps ainsi préparés étaient surtout envoyés à Tunis et dans tout le Levant. On appelait cette industrie l’arte di Calimala [1], du nom de la rue où elle s’exerçait, et aux abords de laquelle on voit encore aujourd’hui des marchands de draps qui étalent leurs montres dans des magasins vieux de sept cents ans. Ces boutiques portaient le nom de fondacci (au singulier fondaco), et chaque compagnie de marchands avait la sienne.

L’art de Calimala allait de pair avec l’art de la laine. Celui-ci avait son centre et le lieu de réunion de ses marchands à Calimala même. Là est une vieille tour massive, crénelée, qu’on appelle l’Archivio de’ contratti, parce qu’on y enregistre les contrats. Sur les faces de cette tour est sculpté le mouton couronné porteur de la bannière à la croix de gueules, enseigne des marchands de laine florentins. Cet écusson est de l’an 1308, comme nous rapprend l’inscription en écriture gothique gravée au-dessous [2]. C’est dans cette tour que résidaient les prieurs ou consuls de la laine. Dans la rue de Porta-Rossa, où débouche Calimala, se tinrent en 1266 [3] les premières réunions des marchands de draps et des podestats de la république, d’où sortirent les règlemens qui régirent les corps de métiers. L’art de la soie s’exerçait dans le voisinage, et l’on voit encore debout l’édifice où siégeaient les consuls qui y présidaient. A côté est la ruelle appelée vicolo della Seta, qui a conservé son nom primitif. Ce quartier jouissait de grands privilèges : on ne pouvait y entrer en armes, on ne pouvait y être poursuivi pour dettes. Ceci montre le cas que faisait la république florentine de ceux qui appartenaient à l’art de la soie. Au-delà de l’Arno est la rue des Velluti, où se fabriquaient les velours. La famille qui la première entreprit cette industrie, où elle s’enrichit considérablement, en tira ce nom de Velluti qu’elle a conservé.

Le change et la banque se faisaient en pleine rue, peut-être via de, Tavolini, comme qui dirait rue des Comptoirs. Le banquier était assis devant une petite table, banco ou tavolino, sur laquelle était étendu un tapis vert, et avait devant lui un sac d’écus et un livre de compte. Le florin d’or de Florence, frappé en 1252 en souvenir de la bataille de Monteaperti, où le parti guelfe chassa le parti gibelin, était pris comme étalon. C’était et ce fut pendant plusieurs siècles la meilleure monnaie d’Europe ; elle était d’or pur à 24 karats [4]. Le sultan de Tunis, l’ayant vue, en augura si bien du peuple qui l’avait frappée, qu’il concéda tout de suite aux Florentins les mêmes privilèges qu’il avait jusque-là réservés aux seuls Pisans. Les banquiers portaient le nom de cambiatori ou changeurs ; on réservait celui de mercatanti ou marchands à ceux qui faisaient le commerce de la laine ou de la soie et aux drapiers de Calimala [5]. Presque tous les grands banquiers faisaient du reste aussi partie des corporations de marchands.

Pour essayer les monnaies, les changeurs se servaient d’une pierre de touche. On sait que l’or frotté sur cette pierre y laisse une empreinte bien visible qu’on attaque par les acides, l’eau forte par exemple ou acide nitrique. L’acide dissout les métaux alliés à l’or sans entamer ce dernier. La trace qui reste, comparée à d’autres faites avec des touchaux d’or d’un titre connu, permet de juger assez exactement du degré de pureté, de ce qu’on appelle le titre du métal essayé. En ces temps, la chimie n’offrait pas pour ces sortes d’essais de moyens plus précis que celui-là, qui s’est du reste employé jusqu’à nos jours, et l’hôtel des monnaies de Florence, la Zecca, dont quelques-uns des plus grands banquiers se firent les fermiers, n’en connaissait pas d’autres.

Autour des demeures des principaux marchands était une galerie couverte, appelée loge, où l’on se réunissait pour traiter les affaires. C’était là qu’on fixait les prix de la soie, de la laine, des draps, dû change. C’était là qu’arrivaient les courriers, les agens des compagnies marchandes, là qu’on recevait les nouvelles de mer et des diverses places d’Europe, d’Afrique et d’Asie. Chaque maison commerciale avait ainsi sa bourse à portée de ses bureaux. Comme la foule attire la foule, c’était là aussi que le peuple du voisinage s’assemblait à certaines heures, surtout les jours de fête, pour jouer aux dés, apprendre les nouvelles. Là se donnaient les rendez-vous Ces loges ont disparu ; il n’en reste plus que le nom et la place. Les loges des Albizzi, des Adimari,des Maggi, des Rucellai, des Peruzzi, des Mozzi, des Bardi, furent les plus célèbres. Ce nom de loge s’est conservé à Gênes pour désigner la bourse ; à Marseille, on fa aussi employé tout le temps que la bourse s’est tenue dans le même local qu’au moyen âge, c’est-à-dire jusqu’à la fin de la restauration.

La loge entourait la maison du marchand, du banquier. Celle-ci était généralement un vaste et magnifique hôtel, un palazzo, où le maître habitait avec tous les siens. Souvent une rue entière était occupée par la même famille. Les luttes civiles qui se renouvelaient presque chaque année exigeaient ce groupement. Il y a encore à Florence la place des Peruzzi, la rue des Tornabuoni, des Albizzi, des Greci, des Bardi, des Cerchi. Ces anciens palais, toujours debout, donnent à l’architecture civils de Florence un cachet spécial que l’étranger n’oublie pas. Ils sont bâtis de pierres massives, taillées rudement, en bossages, surtout aux fondations où quelques-uns des blocs sont énormes. Les murailles sont épaisses comme celles d’une forteresse. La porte s’élève souvent au-dessus du niveau de la rue ; on y monte par des escaliers. Les fenêtres sont peu nombreuses, assez étroites, dessinées en voûte, disposées sur deux ou trois étages au plus. Le long de la façade principale sont des anneaux de fer à diverses hauteurs, élégamment ciselés. Les jours de fête, on y mettait les bannières, les torches. Aux angles sont parfois des ornemens en bronze ou des lanternes en fer forgé, dont quelques-unes sont un chef-d’œuvre d’art, comme les lanternes du palais Strozzi. Dans certains palais, on voit aussi sur les façades les crochets de fer qui servaient à suspendre la laine au moyen de bâtons transversaux. Loin de rougir de leur métier, les marchands florentins le tenaient en honneur ; c’était une gloire d’appartenir à l’art de la laine.

Ces palais, dont quelques-uns ont soutenu des sièges et portent la trace de l’incendie, comme ceux des Bardi, des Albizzi, sont pour la plupart des types d’architecture, surtout les plus modernes. Ils ont gardé de l’ordre étrusque primitif le lourd et robuste appareil en pierre de taille. L’art des constructions à Florence comme à Venise revêt un cachet original, mais, tandis que Venise, ville presque orientale, emprunte ses inspirations aux Arabes et aux Byzantins, Florence reste fidèle à l’ancien type toscan. Les palais Strozzi, Medici, Antinori, Rucellai, Pazzieu Quaratesi, ont été visités par tous les voyageurs. Les palais Spini, Mozzi, Buondelmonti, Davanzati, Bardi, Caponi, Albizzi, Alessandri, de dates plus anciennes, méritent également d’être cités. On connaît le palais Pitti, qui a servi de résidence aux Médicis, devenus princes de Toscane, plus tard aux grands-ducs de la maison de Lorraine, et qui appartient encore à la couronne.

Indépendamment de leur palazzo et de leur loge, les plus grandes familles avaient ce qu’elles nommaient leur tour, signe d’antique noblesse. C’étaient de véritables tours en pierre, dont quelques-unes sont hautes encore de 25 à 30 mètres, mais qui avaient le double de hauteur quand elles étaient intactes. Telles furent les premières habitations de Florence, empruntées sans doute aux Étrusques de la station voisine de Fiesole. Ces tours, de forme carrée ou rectangulaire, ont seulement quelques mètres de côté, sept ou huit au plus. Elles sont munies d’une porte dans le bas, le plus souvent d’une seule fenêtre à chaque étage. Beaucoup ont en apparence disparu, transformées, badigeonnées ou enchevêtrées dans des constructions d’âge plus récent. Quelques-unes sont encore intactes, pour ainsi dire isolées. Telle est la fameuse tour des Girolami, dans la rue Por-Santa-Maria, ainsi nommée parce que la porte Sainte-Marie, qui faisait partie, de la première enceinte de Florence, s’ouvrait sur cette rue. Non loin de la tour des Girolami est celle dite des Buondelmonti. On y pénètre par une maison voisine ; on y monte par un escalier en bois vermoulu. De distance en distance s’ouvre une étroite fenêtre. Aux angles débouche parfois un soupirail par lequel on a jour sur l’extérieur. Cette ouverture était sans doute ménagée non-seulement pour donner passage à la lumière, mais encore pour surveiller l’ennemi, lancer des flèches. Un gamin qui me montrait cette tour me fit l’histoire des premiers possesseurs. « C’est de là que partit Buondelmonte, dit-il, quand il fut assassiné par les Amidei à l’entrée du Pont-Vieux, là où était la statue de Mars, protecteur de Florence. Ainsi commencèrent les luttes des guelfes et des gibelins. » Le jeune cicérone avait bien retenu sa première leçon d’histoire florentine [6]

Toutes ces tours étaient crénelées. A la forme des créneaux, on pouvait désigner le parti auquel appartenait la famille maîtresse d’une tour. Les créneaux rectangulaires, pleins, étaient, guelfes ; les créneaux taillés en pointe aux extrémités, évidés sur le milieu, étaient gibelins. Quand un décret des podestats, força les habitans à décapiter leurs tours, c’est-à-dire à en diminuer la hauteur, ces signes disparurent, mais les guelfes et les gibelins, continuèrent à se distinguer entre eux à la façon de saluer, de se vêtir. Quelquefois les membres d’une même famille étaient de partis opposés, et cela, se vit surtout quand à la faction des guelfes et des gibelins succéda celle des blancs et des noirs, ou des Cerchi et des Donati.

Les tours marquaient, au milieu des luttes civiles, le lieu de rassemblement des habitans d’un même palais, d’une même rue. Elles sont encore plus massives que les palais qui leur ont succédé, et l’âge, au lieu de les entamer, n’a fait que les consolider davantage. A l’extérieur, la pierre est unie, taillée en rectangles de moyenne dimensions ; à l’intérieur, la maçonnerie est de moellons irréguliers, quelquefois de gros cailloux roulés arrachés au lit de l’Arno. L’épaisseur des murs atteint jusqu’à 2 mètres. La date de ces constructions est évidemment pour la plupart étrusque ou romaine. Le mortier a fait si bien prise que tout cela n’est plus qu’une masse inébranlable de haut en bas ; la mine et l’acier auraient peine à l’entamer. A Por-Santa-Maria, on compte dans un très petit espace jusqu’à sept de ces tours. Au cœur du vieux Florence, là où est aujourd’hui le marché vieux (Mercato-Vecchio), on en compte un plus grand nombre ; une ancienne église du lieu porte même le nom de San-Miniato tra le torri. C’est là qu’avaient leur résidence les plus anciennes familles de la ville, les Agli, les Vecchietti, les Cardinali, les Brunelleschi, les Amieri, les Tosinghi, les Ughi, les Gondi. Les Médicis sont sortis également de là. Un peu plus loin, via San-Martino, est la tour que l’on montre comme ayant été la maison de Dante. Les grandes familles venues plus tard à Florence eurent leur résidence dans les faubourgs ; les Bardi, les Albizzi, étaient de ce nombre.

Le coin du vieux Florence où nous sommes mérite d’être décrit. Depuis les premiers temps, il n’a pas changé. C’est toujours le même dédale de rues étroites, tortueuses, la plupart sans issue, que le soleil ne visite jamais, et que le balai ou l’arrosoir municipal visitent encore moins. Le climat, les luttes intestines, autorisaient ces dispositions. Aucune ancienne ville, pas même Gênes, sous ce rapport si curieuse, pas même Marseille, dont quelques rues n’ont pas varié d’aspect depuis le temps des Phocéens, ne renferme un quartier d’allure aussi pittoresque. Dans cette partie du vieux Florence se tient toujours le marché. Depuis huit cents ans, les étals en plein air sont presque restés les mêmes. La boucherie, la poissonnerie, occupent la rue par droit imprescriptible ; les marchands de légumes sont à côté. C’est là que le dialecte florentin aux sons gutturaux, qui rappellent ceux de l’arabe et de l’espagnol, et qui viennent sans doute de l’étrusque, aux syllabes musicales, sautillantes, règne dans toute sa pureté. Pour l’ouïr, il n’est pas besoin d’aller au spectacle assister aux farces de Stenterello, — le bouffon de Florence, comme Pulcinella est celui de Naples, — il suffit de passer au Mercato-Vecchio, à la place aux herbes, de longer la rue de Calimala et celle des Strozzi, où se tient également le marché.

Le Mercato-Vecchio s’est de tout temps appelé de ce nom, même au XIe siècle. Il est probable que c’est sur cet emplacement que les maraîchers de Fiesole, descendus de leurs hauteurs, venaient vendre leurs denrées aux Florentins, qui habitaient la plaine de l’Arno. Le nouveau marché, Mercato-Nuovo, dans la rue Porta-Rossa, n’a de marché que le nom. On y trouve réunis à certains jours de la semaine, à certaines heures, les paysans de la banlieue qui viennent là traiter leurs affaires et vendre la paille tressée dont on fait ces jolis chapeaux au tissu si délicat, en grand renom auprès des dames. Précédemment, c’était là que se tenait la bourse des négocians, quand les anciennes loges eurent peu à peu disparu. Ce prétendu marché n’est du reste qu’une galerie couverte qu’occupent aussi des boutiques, des bazars ambulans. Le toit en est soutenu par une élégante colonnade. On montre au milieu, sur le sol, un espace circulaire formé de tranches de marbre alternativement blanches et noires, et régulièrement taillées suivant six rayons, en souvenir de l’antique char de guerre, le carroccio, que la république traînait à tous les combats, et qu’on remisait là avant l’édification du marché. Quand le carroccio eut disparu, on fit de ce même endroit un usage singulier. C’était cette étroite place que les faillis, en vertu d’une ancienne coutume, devaient frapper trois fois de leur siège mis à nu avant d’obtenir leur concordat. A la façon dont la pierre est usée, on devine qu’elle a servi quelquefois [7].

Il a été dit qu’une même famille habitait sous le même toit, et souvent qu’une famille puissante occupait seule toute une rue. Malgré ces associations, que permettait un état de fortune souvent considérable, on vivait modestement ; le vêtement était grossier. Les femmes restaient à la maison, occupées des soins du ménage et de la quenouille. Elles portaient des robes de bure avec un simple capuchon. Une ceinture de cuir serrait la taille. Les bijoux d’or, les perles, les pierres précieuses, leur étaient sévèrement défendus par la loi. Les hommes se vêtaient encore plus simplement. Dans ce pays, où l’on fabriquait les plus fines étoffes de soie, de laine, où l’argent et l’or abondaient dans les caisses des changeurs, où les produits du sol, perfectionnés par des méthodes déjà savantes, récompensaient largement les efforts de l’agriculteur, rien n’était donné au luxe ni des habits, ni des repas. Des lois somptuaires avaient paré à tous les écarts. La démocratie florentine, envieuse et jalouse comme le sont toutes les démocraties, n’aurait du reste pas permis aux popolani grassi, aux gros bourgeois, de s’élever au-dessus du popolo minuto, du menu peuple, du peuple maigre, comme il s’appelait aussi, On mettait dans les affaires les bénéfices que l’on obtenait, on les consacrait à des œuvres pies ou d’utilité publique : de là tant de grandes choses extérieures qui se sont faites à Florence. Les Rucellai ont bâti presque à eux seuls l’église de Sainte-Marie-Nouvelle. Il est juste de dire toutefois que, les femmes aidant, on se départit en maintes circonstances de la sévérité des lois somptuaires. Dante est là-dessus fort explicite, lorsqu’il compare les mœurs des aïeux à celles des Florentins de son temps. Le sévère chroniqueur Villani jette les hauts cris quand les dames obtiennent du duc d’Athènes, investi de la seigneurie de Florence, la permission de porter de faux cheveux et de les laisser tomber en tresses sur le front ; il n’hésite pas à traiter cette mode d’indécente. M. S. Peruzzi, qui a publié sur les marchands et les banquiers de Florence au moyen âge un livre plein de curieux détails, calcule que la maison seule des Peruzzi (les trois frères vivaient ensemble chacun avec sa famille) abritait au commencement du XIVe siècle trente et une personnes, serviteurs non compris, et ne dépensait pas moins de 3,000 florins d’or, somme qu’il évalue à 120,000 francs par an de notre monnaie actuelle [8]. Quoi qu’il en soit, l’austérité de la vie était exigée par les lois, par les conditions politiques de cette république travailleuse et profondément démocratique ; elle ne souffrait d’exception que dans quelques cas particuliers. Les fêtes publiques étaient célébrées avec un grand éclat, les funérailles, les mariages aussi. Les lois somptuaires ne contrariaient point les dépenses d’église.

Les mœurs ont toujours conservé à Florence quelque chose de la simplicité antique. Le Florentin est naturellement sobre, économe. Il a gardé dans sa vie privée, demeurée modeste, quelques-unes des qualités de ses pères. Le peuple s’amuse sans désordre et ne trouble guère par l’ivresse la joie des fêtes publiques. Il donne tout au plaisir des yeux et de l’esprit, très peu au plaisir brutal ; il aime mieux le théâtre que la table, et les longues promenades au grand air que les stations au cabaret. Avec un verre de belle eau pure et une mince tranche de pastèque fraîche, on le voit l’été se désaltérer en pleine rue. On peut dire du Florentin qu’il est sobre comme l’Espagnol. Ainsi que les habitans de tous les pays caressés du soleil, il est resté ami du clinquant, des gros bijoux, des étoffes voyantes. Le luxe de la parure est le seul pour lequel il fasse des folies ; il se rattrape sur les lois somptuaires d’autrefois.

On se figure aisément le banquier florentin du moyen âge, père de famille rigide, austère, aimé et vénéré, mais craint aussi des siens, donnant presque toutes les heures du jour aux affaires, ouvrant religieusement par la prière les repas en commun, le dimanche conduisant lui-même aux offices l’épouse et tous les enfans, prenant part à la chose publique, aux élections, aux charges de la cité, aux luttes intestines, aux guerres extérieures, sans y épargner le sang de ses fils en âge de le suivre. En ce temps-là, on était à la fois banquier, industriel, magistrat public et soldat. Ne reculant pas devant les périls d’un autre genre, le banquier partait de Florence à cheval, un beau matin, pour aller visiter ses comptoirs à l’autre bout de l’Europe, à Paris, à Bruges, à Londres, non sans avoir fait auparavant son testament ; dans tous les cas vigilant, attentif, économe, fin en affaires, fort diplomate et ne risquant rien qu’à coup sûr.

Avec le temps et par suite des nombreuses évolutions de la cité florentine, ce type du banquier primitif, si bien personnifié au XIIIe siècle par les Bardi, les Peruzzi, les Alberti et tant d’autres, a complètement disparu. Florence est restée toutefois une ville d’affaires, d’un ordre modeste, il est vrai, et le commerce de l’argent ne s’en est pas tout à fait éloigné. Une foule d’étrangers, des Anglais, des Américains en grand nombre, y séjournent chaque année ; tous sont munis de lettres de crédit. Cela augmente un peu les affaires de plusieurs maisons de banque, souvenir effacé de celles des anciens jours. Une de ces maisons est surtout populaire, la maison F…, dont le vénérable chef, âgé de quatre-vingt-dix ans, mène encore lui-même les bureaux. « Je suis le doyen des banquiers d’Europe et peut-être du monde, disait-il récemment avec un légitime orgueil ; j’ai commencé à travailler au siècle passé, en 1799 ; il y a soixante-treize ans que je n’ai pas quitté la plume. » Comme on lui citait nombre d’illustres travailleurs qui chez nous sont aussi arrivés à une verte vieillesse sans cesser un seul jour d’être aux affaires, et même aux affaires publiques, où l’on vieillit encore plus vite : « C’est vrai, répondit-il, mais après quatre-vingts ans chaque année compte pour dix. » Cet homme infatigable a été toute sa vie un modèle d’exactitude, de diligence, d’activité. Le premier au travail le matin dès la première heure, il quitte le soir le dernier ses bureaux. Il est aidé de ses deux fils, mais conduit tout en maître, vérifie et signe toutes ses traites. N’est-il pas comme le digne successeur de ces austères banquiers du moyen âge qui au XIIIe siècle étendirent si loin leur renom ?

II

Les Peruzzi étaient, avec les Bardi, les Acciajoli, les Bonaccorsi, les Scali et quelques autres, les principaux marchands et banquiers de Florence. Pendant tout le XIIIe siècle et la première moitié du XIVe, ces maisons furent les plus puissantes. La république florentine était alors le premier état de l’Europe. Elle avait des entrées assurées, — les gabelles, analogues à nos octrois, l’impôt sur le revenu, qui plaisait à cette démocratie niveleuse ; — elle soldait tous les ans son budget en crédit, ce que si peu d’états savent faire aujourd’hui. Elle était gouvernée comme Gênes, Pise et les principales républiques marchandes de ce temps, Marseille elle-même, par un podestat étranger nommé tous les ans par le peuple. Il en résultait que le chef de la république restait neutre dans les querelles locales, et ne distribuait point les places à des amis ou à des parens. Au reste, on ne le laissait que très peu de temps aux affaires, et il ne pouvait être réélu.

Les corps de métiers, qui comprenaient la plupart des citoyens, étaient divisés en arts majeurs et en arts mineurs ; nous dirions aujourd’hui les arts libéraux et les arts manuels. Dans les premiers, au nombre de sept, étaient les hommes de loi (juges et notaires), les marchands, les banquiers, les médecins ; dans les seconds, au nombre de quatorze, les bouchers, les maçons, les corroyeurs, les forgerons, etc. Les premiers renfermaient ce que nous nommerions les bourgeois, les seconds les ouvriers. Chaque art avait sa bannière ou gonfalon, distincte de celle de la république, et au premier signal de trouble, au son du tocsin parti du palais du podestat, plus tard de celui de la seigneurie, tous ceux qui appartenaient à un même art devaient accourir en armes, rangés autour de leur bannière. A la tête de chacun des arts se trouvaient deux prieurs élus (priori, premiers). C’étaient des espèces de prud’hommes qui veillaient à ce que les règlemens de l’art fussent strictement observés, jugeaient les différends des membres d’une même corporation. On ne pouvait occuper aucune fonction publique, si l’on n’était inscrit dans un corps de métier. Dante, qui fut prieur de la république et ambassadeur à Rome, s’était fait, dit-on, inscrire dans l’ordre des pharmaciens, appartenant au groupe supérieur. Un noble, un gibelin, admis dans un corps de métier, perdait par là sa noblesse et devait changer de blason ; souvent même il modifiait son nom patronymique ; ainsi le voulait le peuple. Les Tornabuoni s’étaient d’abord appelés Tornaquinci ; les Bardi, d’abord nobles et partant gibelins, grands feudataires de la campagne florentine, s’étaient faits guelfes en entrant dans le corps des marchands. Comme on le pense, il y eut plus d’un récalcitrant, plus d’un noble qui s’obstinait à rester gibelin. Quelquefois aussi les deux partis essayèrent de se donner la main, de faire solennellement la paix, de prendre part ensemble aux affaires ; mais l’alliance fut toujours de très courte durée, et le parti guelfe domina presque sans conteste pendant plus d’un siècle, de l’an 1252 à l’an 1372. C’est l’âge d’or, le plus beau temps du commerce florentin. Toutefois ce serait mal connaître les partis que de supposer que les guelfes restèrent tout ce temps en paix avec eux-mêmes, et que l’ordre régna dans Florence. Il y avait entre les deux groupes majeur et mineur une animosité qui ne fit que s’accroître avec le temps. Le menu peuple, popolo magro, se révolta souvent contre le peuple riche, popolo grasso, et ces révoltes intestines, jointes aux querelles des guelfes et des gibelins, des blancs et des noirs, des Cerchi et des Donati, des Ricci et des Albizzi, qui ne s’éteignirent que le jour où les Médicis établirent définitivement le principat, composent toute l’histoire politique de Florence pendant le XIIIe, le XIVe et le XVe siècle. Ces révolutions presque quotidiennes n’empêchaient pas les affaires de marcher, tant il est vrai que, dans la vie des peuples comme dans celle des individus, il faut pour vivre lutter sans cesse. Il y avait du reste de part et d’autre un grand amour de la patrie. Les places étaient recherchées non point pour le maigre profit qu’on en tirait, mais pour l’influence qu’elles donnaient ; on les considérait aussi comme un devoir que le citoyen devait remplir de son mieux. Appelé par le suffrage populaire à occuper une fonction quelle qu’elle fût, on ne refusait pas.

La politique, le négoce et l’industrie ne faisaient pas oublier les lettres et les arts. C’est le moment de la vraie renaissance italienne. La langue et l’art national commencent à se former. Brunetto Latini, Dante, Dino Compagni, Villani, font oublier le latin et fixent l’italien dans leurs écrits. Cimabue et Giotto dégagent peu à peu la peinture de la froide imitation byzantine, la manière grecque comme on l’appelait, et dans l’architecture Arnolfo di Lapo, ou mieux di Cambio, qui de sa main puissante érige le palais des podestats, celui de la seigneurie et le dôme de Florence, annonce dignement Brunelleschi et l’immortel auteur des portes du baptistère. Giotto, non content d’être peintre, veut être aussi architecte, et il élève son inimitable campanile. Sous l’impulsion féconde de la liberté et des agitations locales, tous ces grands artistes développent spontanément leurs facultés, et dans les lettres, les arts, comme dans la politique, Florence se montre la rivale d’Athènes ; elle a même sur Athènes l’avantage de tenir le travail en honneur.

Les historiens ont enregistré ces faits ; il faut revenir sur ce qu’ils ont omis en partie, c’est-à-dire sur le commerce de Florence, qui fut si actif à cette époque, cependant si troublée. Le commerce de la république florentine allait de pair avec celui des Génois, des Pisans, des Vénitiens, et s’étendait sur le monde alors connu. Non-seulement on allait acheter la laine jusqu’au fond des couvens de l’Angleterre et de l’Ecosse, les draps en France et dans les Flandres ; mais du Levant on tirait la soie, l’orseille, le sucre, le coton, et de l’extrême Asie, de la Chine, de la Tartarie, de l’Inde, où l’on se rendait alors par terre en caravane, on faisait venir les épices, les fourrures [9], les perles, l’ambre, dont on faisait des chapelets, les pierres précieuses, l’or en lingots ; on tirait aussi de Chine, en plus grande quantité encore que du Levant, la soie grège et le coton. On y portait comme échange des draps et des soieries, des velours, des brocarts d’or et d’argent [10], des cuirs, des toiles de Champagne et des Flandres, des vins, du caviar, des objets de quincaillerie allemande, des lingots d’argent. Tout cela était avec soin emballé sur des navires de Gênes ou de Pise, et porté de la mer toscane ou ligure au fond de la Méditerranée. On avait beau faire ramer les esclaves sur les galères du commerce, le prix des frets était élevé, et M. G. Ulrich, qui a laissé sur les conditions économiques de ces temps-là des notes pleines d’intérêt, calcule que le transport d’un sac de blé de Palerme à Livourne coûtait alors autant qu’en le faisant venir aujourd’hui d’Odessa.

Les ports d’arrivée étaient Trébizonde sur la Mer-Noire et Alexandrette, le port d’Alep, sur la côte levantine. Alexandrie, ruinée par les sultans d’Égypte, écrasée par des droits de douane exorbitans, avait perdu son ancienne importance. De Trébizonde et d’Alexandrette, les caravanes se rendaient à Erzeroum et Tauris. Là les unes se dirigeaient sur l’Inde par la Perse et la vallée de Cachemir, les autres sur la Chine par le grand désert. Arrivées sur le Hoang-ho, elles rejoignaient Pékin, que les Italiens appelaient Cambalu et les Arabes Cambaleck. Une partie des marchandises destinées à l’Inde ou retirées de ce pays empruntaient aussi la voie du Golfe-Persique et de la Mer-Rouge. Pegolotti, associé et agent de la maison des Bardi (1315), a marqué dans une sorte de guide des marchands les étapes de ce lointain commerce, et désigné les caravansérails où l’on devait s’arrêter. Le voyage, commencé en charrette, continuait à dos de mulets ; on profitait ! aussi des lacs, des cours d’eau rencontrés sur la route. La durée du trajet était de trois cents jours, un an avec les repos. On allait ainsi à travers toute l’Asie jusqu’au Cathay : c’est le nom qu’on donnait à la Chine. L’itinéraire de Pegolotti part du port de Tana dans la mer d’Azaf ; de là on gagne Astrakan, le désert de Kamo et le Hoang-ho. Le fameux voyage de Marco Polo, de Venise à Pékin, date de ces temps-là (1271). Pegolotti indique les précautions qu’il faut prendre, les choses dont il faut se munir : un truchement, deux domestiques, une femme qui parle la langue du pays, de la farine et du poisson salé ; le reste, viande et d’autres provisions, se trouve en abondance sur la route. Le coût du voyage, aller et retour, est estimé de 600 à 800 florins d’or, et Pegolotti suppose que le traitant emporte pour 25,000 florins de marchandises, y compris des lingots d’argent. Aujourd’hui encore les lingots d’argent ou les piastres mexicaines sont admis dans ces régions de préférence à toute autre monnaie. En arrivant en Chine, on échangeait ces lingots, et tout l’or qu’on avait contre des billets de banque au sceau de l’empereur régnant. Le voyage était sûr ; on n’était guère pillé ni mis à contribution le long du chemin. Le cas était prévu où le voyageur mourait en route de mort naturelle, ce qui devait arriver quelquefois ; des règlemens particuliers déterminaient alors comment les biens qu’il avait portés avec lui devaient faire retour à ses héritiers.

Les soucis d’un commerce si étendu avec l’extrême Asie ne faisaient pas oublier aux Florentins le trafic avec les diverses places d’Europe. La France était pour eux un des principaux pays de transit. Ils y avaient établi des succursales, ce qu’on nommait des hôtelleries (Paris, Caen, Lyon, Arles, Perpignan, Carcassonne, Sainte Gilles, Avignon, Aigues-Mortes, Narbonne, Montpellier, Nîmes), ou les envoyés, des maisons de banque et de marchands se reposaient, trouvaient un gîte assuré, recevaient leur correspondance, mettaient leurs marchandises en dépôt. Les hôteliers (ostellieri) étaient sous la surveillance des consuls ou agens de l’art de la laine à l’étranger, ainsi que les deux courriers pour les arrhes et les paiemens qui partaient chaque année de Florence, délégués par les consuls de la laine. Le premier assistait aux transactions et fixait les arrhes entre les parties contractantes ; le second intervenait dans l’exécution des contrats, dont les paiemens étaient couverts par des lettres de change. Outre les consuls, et agens de la laine à l’étranger, la république envoyait quelquefois ; elle-même des délégués spéciaux. Les marchés, se faisaient principalement dans les foires ; à celles de Champagne, qui se tenaient à Bar-sur-Aube, Troyes, Lagny, Provins, on achetait surtout des toiles. La foire de Beaucaire était alors dans toute sa splendeur. Les affaires se traitaient en français. Le français était sur le continent la langue des affaires, une sorte de langue commerciale courante, comme l’est maintenant l’anglais, ou comme l’italien l’était alors et l’est resté dans toute la Méditerranée. Dante, Villani, sont précis sur ce point. Aigues-Mortes, qui aujourd’hui est éloigné de la mer de près de 6 kilomètres, était le port avec lequel commerçaient surtout les Florentins. D’Aigues-Mortes, les navires allaient au port de Pise, reporté depuis, comme Aigues-Mortes, au milieu des terres, et de Pise à Florence on amenait les marchandises soit en charrettes ou à dos de mulets, soit par des bateaux naviguant sur l’Arno.

Les laines d’Angleterre et d’Ecosse arrivaient directement par mer de Londres ou de Southampton, touchant à Lisbonne et traversant le détroit de Gibraltar, ou mieux elles étaient envoyées par mer de Londres à Libourne et de Libourne à Aigues-Mortes par terre, traçant ainsi au commerce la voie que Colbert et Riquet devaient suivre dans le canal du Midi, qui à son tour a été détrôné par le railway. Les draps achetés dans les Flandres étaient envoyés aux hôtelleries, empaquetés par ballots, protégés par une double enveloppe de feutre et de toile. Les ballots contenaient de dix à douze pièces chacun, mesurées et scellées du sceau de la corporation de Calimala. Une pancarte indiquait le prix de l’étoffe, la longueur et la largeur des pièces, le nom du fabricant, le lieu de provenance. Des foires où on les avait achetés, on expédiait ces draps à Narbonne ou à Montpellier ; là on les consignait entre les mains des officiers de la draperie, magistrats élus au nombre de six entre les marchands les plus estimés. La marchandise gagnait Florence par Aigues-Mortes. Ce ne fut que très tard que Marseille, dont on est étonné de ne pas trouver les relations plus fréquentes avec le marché florentin, fut choisie de préférence. Arrivés à destination, les draps étaient soumis, avant d’être préparés, à l’examen des experts de Calimala. Ces minutieuses précautions, ce soin extrême qu’on prenait du bon conditionnement de la marchandise, expliquent en partie le succès des drapiers florentins. Montpellier, Perpignan, Nîmes, Carcassonne, Avignon, Lyon, Paris, étaient leurs principales succursales ; ils y avaient des représentans à demeure. Villani y fut plusieurs fois envoyé. Un Peruzzi était établi à Paris, un autre à Avignon, et tous les deux y ont laissé des descendans qui vivent encore, et ont conservé les armes patrimoniales. Nos Luynes descendent eux-mêmes d’une autre famille de riches marchands établie dans le midi de la France, les Alberti.

Le commerce des laines, des draps, des soieries, joint à l’industrie du change, et s’étayant des principes d’une sévère économie, avait singulièrement enrichi les banquiers florentins, qui soutenaient de leur crédit les divers états de l’Europe. C’étaient à la fois, comme on l’a dit depuis de quelques-uns de leurs plus illustres successeurs, les rois des banquiers et les banquiers des rois. Villani appelle lui-même les Bardi et les Peruzzi « les colonnes du commerce de la chrétienté. » Les rois de Calabre, d’Angleterre, de France, d’Espagne, les comtes de Flandres, les papes, les ordres militaires religieux, eurent plusieurs fois recours à leur bourse. Philippe le Bel, qui altéra si fort les monnaies de son temps, et qui eut toujours besoin d’argent pour soutenir ses démêlés avec le pape, les templiers, l’Angleterre, s’aida souvent du crédit des banquiers florentins. Il le reconnut à sa façon en les poursuivant à plusieurs reprises comme usuriers, en leur extorquant de fortes rançons, et finalement en leur faisant faillite pour les sommes qu’ils lui avaient prêtées. D’autres débiteurs royaux ne devaient pas se montrer plus délicats que le roi de France.

Les chefs des puissantes maisons florentines tenaient eux-mêmes leurs livres. On a retrouvé quelques-uns de ces précieux manuscrits, ceux des Alberti, qui existent encore dans les archives conservées par cette famille, ceux des Peruzzi, dont plusieurs sont à la bibliothèque Riccardiana, à Florence. Ces livres sont sur parchemin, en belle écriture cursive du temps, rappelant ce qu’on appelle en calligraphie la ronde. Ils sont écrits en langue vulgaire, en bon italien, et tenus en partie simple. Cela représente assez bien ce qu’on nomme aujourd’hui dans le commerce le livre-journal, celui sur lequel on écrit au fur et à mesure toutes les opérations, quelles qu’elles soient. Les banquiers d’alors appelaient ce registre le grand-livre, libro maestro ; mais ils avaient aussi leur livre secret, le livre des mauvais débiteurs, etc. La méthode de tenue des livres en partie double, de la découverte de laquelle on a fait honneur aux banquiers florentins, paraît avoir été imaginée pour la première fois à Venise au XIVe siècle, et introduite seulement à Florence au siècle suivant par les Médicis ; mais les Florentins ont certainement propagé, sinon inventé la lettre de change.

Les livres qui nous restent des Peruzzi vont des années 1292 à 1343, date où cette grande maison suspendit ses paiemens. Ils sont au premier moment assez difficiles à lire. Les lettres sont liées, avec des abréviations. On acquiert assez vite la pratique de cette lecture, qui n’est qu’un jeu pour ceux qui ont l’habitude des manuscrits. Les chiffres romains y sont exclusivement employés ; l’usage des chiffres arabes était alors sévèrement défendu par les statuts de l’art du change. Le banquier ouvre ses livres d’une façon solennelle, en se recommandant « à notre seigneur Jésus-Christ et à sa bienheureuse mère notre dame sainte Marie, et à toute la cour divine » pour qu’ils lui concèdent la grâce de ne rien faire en ce monde qui ne soit à leur honneur et révérence, etc. » Chaque livre des Peruzzi répète cette formule, qui porte si bien l’empreinte des idées religieuses de cette époque. Le parchemin était employé pour ces sortes de, grands-livres, mise au net de tous les comptes, et c’est à cela que nous devons la conservation des livres des Peruzzi. Pour les livres courans, pour les brouillons, on usait du papier de coton ; c’est pourquoi aucun ne nous est parvenu. On relève sur les livres des Peruzzi que cette puissante maison avait à l’étranger seize succursales et employait aux tournées et. inspections annuelles 150 agens, vrais commis-voyageurs. On retrouve parmi ceux-ci plus d’un nom alors illustre ou qui le sera plus tard : Villani, Donati, Guicciardini, Macchiavelli, Pazzi, Portinari, Soderini, Strozzi. Les comptoirs étaient ceux d’Avignon, Paris, Bruges, Londres, Pise, Gênes, Venise, Cagliari, Palerme, Naples, Majorque, Barletta sur l’Adriatique, Chiarenza en Morée, Rhodes, Chypre, Tunis. A Paris comme à Londres, la rue où résidaient les banquiers italiens a gardé le nom caractéristique de rue des Lombards.

Rien n’arrêtait l’essor de ces marchands, ni la diversité de religion, ni celle de coutume, de langue, de monnaie, On peut étudier dans les livres des Peruzzi le cours du change au XIIIe siècle sur les diverses places de l’Europe, et voir le rapport, qui existait entre le carlin de Naples, le marc de Venise, la livre sterling de Londres, la livre tournois de Paris, le besan de Tunis ou de Rhodes et le florin d’or de Florence, pris lui-même comme étalon sur toutes ces places. On y trouve également mentionné le rapport des mesures étrangères, de capacité, de poids, de longueur, avec les mêmes mesures de Florence, les usages, de chaque place, les termes, qui y étaient fixés pour le paiement des lettres de change.

Dans toutes, les places maritimes étaient établis des consuls pour juger les, différends qui survenaient, entre leurs nationaux, protéger leurs intérêts. Différentes villes, Amalfi, Marseille, Barcelone, Gênes, Pise, se disputant l’invention première des consulats. Il est probable qu’il y a eu de tout temps des consuls, et que cette institution, éminemment méditerranéenne, doit remonter aux Phéniciens et, aux Grecs. Les républiques maritimes du moyen âge n’ont fait que la perfectionner, et rédiger les capitulations qui, régissent encore les étrangers dans les échelles du Levant.

Les voyages à cette époque étaient longs, coûteux, difficiles, sur terre comme sur mer. La traversée des Alpes était périlleuse, en hiver surtout. Sur terre, on allait à cheval, bien rarement en voiture. Deux siècles plus tard, les difficultés étaient à peu près les mêmes, comme on peut s’en assurer par les mémoires de Benvenuto Cellini dans la partie ou il raconte son voyage de Rome à Paris. Il n’y avait pas de postes ni de courriers. Les mutationes et les mansiones des Romains, qui avaient si bien organisé les routes sur toute l’étendue et jusqu’aux confins de leur immense empire, avaient peu à peu disparu depuis l’invasion des barbares et la formation des petits états. Comme les attaques des malandrins étaient fréquentes, on partait souvent en caravane, on se munissait de sauf-conduits auprès des seigneurs dont on traversait les terres. En mer, la sécurité n’était pas plus grande ; les galères étaient armées pour se garantir des pirates. De Florence à Gênes, on mettait par terre six jours, à Avignon quatorze, à Montpellier seize, à Paris vingt-deux, à Bruges vingt-cinq, à Londres trente. Le temps qu’il fallait pour aller de Londres à Florence, on l’emploie aujourd’hui pour aller de Londres à Calcutta, et les dépenses et les fatigues sont diminuées des trois quarts ; presque toute chance de danger a aussi disparu.

Bruges était un des grands entrepôts du commerce florentin. C’était là qu’on apportait tous les draps des Flandres. Les communications de cette ville avec Florence se faisaient par la voie de mer ou par la route de l’Europe centrale. On voit encore sur la place principale de Bruges les pittoresques maisons flamandes où résidaient les consuls étrangers ; partout on retrouve aussi les traces de la primitive splendeur de cette cité jadis si florissante. Bruges a bien décliné depuis ; Anvers, Amsterdam et les ports hanséatiques lui ont peu à peu ravi tout son commerce. Un concours de phénomènes politiques et économiques, le percement de l’isthme de Suez et du Saint-Gothard, vont redonner au transit de l’Europe centrale l’influence qu’il eut jadis ; mais il est à craindre que Bruges pas plus que Florence ne voient renaître l’étonnante fortune des temps passés.

Le moment est venu de dire comment s’écroula tout à coup la puissance industrielle de Florence. Vers l’année 1336, la république était arrivée au plus haut degré de prospérité qu’elle eût jusqu’alors atteint. Les guelfes dominaient sans partage. Le gonfalonier de justice, chef de la république, assisté du magistrat des prieurs de l’art, gouvernait sagement. La population de Florence était de 180,000 habitans, dont la moitié répandue dans la banlieue, ce qu’on nommait le territoire de l’état. Florence occupait Arezzo, Pistole, Colle ; elle avait 18 châteaux-forts dans le Lucquois, et 46 sur son propre territoire. On comptait dans la ville 80 maisons de banque, 20 boutiques de marchands de draps de Calimala et 20 boutiques de marchands de laine. La république pouvait lever 25,000 hommes capables de porter les armes, dont 1,500 nobles inscrits dans les arts majeurs. Les entrées du trésor montaient annuellement à 400,000 florins d’or ; le dixième de cette somme suffisait à couvrir les dépenses courantes. On fabriquait annuellement 100,000 pièces de drap qui valaient environ 60 millions de francs, et cette branche d’industrie occupait des milliers d’ouvriers. Les draps bruts des Flandres, du Languedoc et du nord de la France, repris par l’art de Calimala, reconditionnés, reteints, préparés au goût des peuples du Levant, auxquels ils étaient destinés, étaient pour le commerce local la cause de relations quotidiennes avec l’étranger. Jamais l’industrie florentine n’avait été plus prospère.

A cette époque, le roi d’Angleterre, Edouard III, était en guerre avec la France, et disputait comme héritier de saint Louis la succession à la couronne capétienne en dépit de la loi salique. La guerre de cent ans allait s’ouvrir. Ayant besoin d’argent pour donner suite à ses grands projets, Edouard III s’adressa aux banquiers florentins, qui depuis un siècle avaient été attirés et retenus en Angleterre par une foule de privilèges. De simples acheteurs de laines, ils étaient devenus les banquiers de la couronne britannique. On leur avait concédé comme garantie la ferme des douanes. Les riches maisons des Scali et des Frescobaldi avaient été peu à peu remplacées par celles des Bardi et des Peruzzi, alors non moins célèbres ; mais le moment vint où le roi d’Angleterre, à bout de ressources, engagé dans des opérations guerrières trop vastes, trompé par des comptables infidèles, ne put faire face à ses engagemens financiers, et annonça publiquement par un décret (1339) qu’il suspendait tout remboursement des créditeurs de l’état, même de ses chers Peruzzi et Bardi. Il devait à ces deux seules compagnies 1,355,000 florins d’or, « somme qui vaut un royaume, » nous dit Villani. Tous les marchands florentins intéressés dans les opérations des Bardi et des Peruzzi, une foule de familles qui avaient mis chez eux leur argent en dépôt, se trouvèrent compromis dans ce grand désastre, et le gouvernement guelfe en fut lui-même atteint. Un aventurier français, le duc d’Athènes, envoyé comme légat par le roi de Naples, allié de la république, s’empara du gouvernement et se fit nommer à vie seigneur de Florence. Comme il arrive d’ordinaire, l’usurpateur heureux rallia la majorité autour de lui. Les banquiers espéraient par son concours rétablir leurs affaires, les gibelins le soutenaient en haine des guelfes, le bas peuple enfin comptait sur le nouveau chef pour se débarrasser de la tyrannie des riches. Par ses excès, par ses cruautés, le duc s’aliéna tout le monde. Tous ceux qui l’avaient un moment soutenu se tournèrent contre lui, et on le chassa honteusement (1343). Avec de mauvaise politique, on ne fait pas de bonnes finances. C’est deux ans après, au dire de Villani, qu’eut lieu la grande faillite des banquiers florentins, déjà préparée par les catastrophes partielles que nous avons citées. La faillite des Bardi et des Peruzzi entraîna bien vite celle des Acciajoli, des Bonaccorsi, des Cocchi, des Antellesi, des Corsini, des da Uzzano, et d’autres maisons de moindre renom. « Ce fut pour la commune de Florence la plus grande ruine, le plus grand désastre qu’elle eût jamais éprouvé. » Le montant de la faillite totale des banquiers du chef seul d’Edouard III est évalué à 60 millions de francs de notre monnaie. Le roi de Sicile, imitant le roi d’Angleterre, refusa aussi de faire honneur à ses engagemens financiers ; il devait aux Bardi et aux Peruzzi près de 200,000 florins d’or. De leur côté, les rois de France n’avaient cessé depuis plus d’un demi-siècle (1277-1337) de poursuivre les banquiers florentins comme usuriers, de les traquer, de les exiler, de leur extorquer de l’argent. Philippe de Valois, digne successeur de Philippe le Bel, combla lui-même la mesure. Manquant d’argent pour continuer la guerre contre Edouard III, il soumit les banquiers florentins établis en France à toute sorte d’exactions. D’aussi criantes injustices devaient à la fin porter leurs fruits. Les Peruzzi, les Bardi, liquidèrent tout ce qu’ils avaient : créances, terres, villas, maisons de ville, tout fut vendu. A peine purent-ils donner à leurs créanciers 15 ou 20 pour 100 de ce qui leur était dû. Ce concordat fut signé en 1347. Villani, comme associé cette fois des Bonaccorsi et compris dans leur faillite (il avait quitté les Peruzzi), fut poursuivi et mis en prison comme insolvable. Il mourut peu de temps après, lors de la fameuse peste de Florence, frappé d’un mal dont plus de 50,000 personnes succombèrent [11]. Ce nouveau fléau s’ajoutant au précédent, les affaires ne purent de longtemps se rétablir. Dans tous les cas, les vieilles maisons de banque avaient disparu sans retour. Celles qui vinrent depuis ne se livrèrent plus qu’à l’industrie du change. Vainement les Bardi, les Peruzzi, réclamèrent de la couronne d’Angleterre, pendant plus d’un siècle, les énormes sommes qui leur étaient dues. Les archives de la Tour de Londres renferment tous les détails de ce curieux procès. Les Anglais, tout en reconnaissant leur dette, ne l’ont jamais éteinte.

En 1378, quand le calme commençait à renaître, éclata la révolution sociale des ciompi ou compères, partie des bas-fonds de la populace. Les ciompi, outre leur admission dans les arts mineurs, dont ils étaient exclus, voulaient la suppression des dettes, l’égalité des partages. Les maisons des riches banquiers, entre autres celles des Albizzi et des Alessandri, furent pillées, incendiées. Un. Médicis, Sylvestre, favorisa cette conspiration, et prépara par ce moyen l’élévation de sa famille. Cette compagnie de banquiers, jusque-là restée dans l’ombre, et que l’histoire cite alors pour la première fois, allait prendre la place de celles qui venaient de s’éteindre. Le cardeur de laine Michel de Lando, mis à la tête de la république par les ciompi, loin de pactiser avec les factieux, rétablit l’ordre dans les affaires ; mais la liberté était frappée à mort, et avec elle le commerce et l’industrie, qui avaient fait pendant les siècles précédens le renom de la grande cité florentine. Florence était mûre pour la servitude. Elle ne tarda, pas à se donner un maître, et successivement Cosme l’Ancien, Laurent le Magnifique, puis l’ignoble Alexandre et Cosme le Grand, préparèrent l’asservissement de la république. Le principat des Médicis, commencé au XVe siècle, ne devait finir qu’avec l’extinction de cette famille, vers le milieu du XVIIIe siècle. En se donnant à un homme, en se désintéressant peu à peu de la conduite des affaires publiques, les citoyens de Florence virent décroître leur richesse et leur force. L’art de la laine passa en d’autres mains, et comme, par la découverte du cap de Bonne-Espérance et de l’Amérique, le commerce avait trouvé des routes nouvelles qui menaient précisément ou qu’on s’imaginait devoir mener tout d’abord à ces pays de l’extrême Orient qui jadis avaient fait la fortune de l’Italie [12], Florence et toute la péninsule déclinèrent à la fois. On ne chercha pas à réagir contre ce commencement de ruine, on oublia peu à peu que le travail est un des plus solides maintiens des sociétés ; on ne pensa plus qu’à jouir, et depuis le XVe siècle l’Italie alla en déclinant. La formation de l’unité italienne est venue arrêter la longue décadence de ce pays. Ses ports, son industrie, refleurissent, le travail reprend partout, les beaux jours du passé reviennent. C’est une véritable renaissance, à laquelle on ne peut qu’applaudir en souhaitant à ces peuples, notamment aux Florentins, une prospérité industrielle et commerciale qui rappelle les brillans souvenirs de leurs aïeux.


L. SIMONIN.


  1. Calimala, de callis malus, ou mauvaise rue, parce qu’elle menait aux mauvais lieux. Calle, dans le vieil italien comme en espagnol, veut dire rue, passage.
  2. Le millésime est très apparent, sauf le chiffre des dizaines et des unités. Domus curiœ artis lanœ civitatis Florentiœ se lit très distinctement.
  3. Et non en 1256, comme dit une inscription en marbre apposée sur la façade de la maison où ces réunions eurent lieu.
  4. Le florin pesait 72 grains, soit 3 grammes 537 milligrammes d’or pur, lesquels, calculés au taux de 3 francs 44 cent, le gramme, représentent l’équivalent de 12 fr 17 cent, de notre monnaie actuelle. C’est la valeur intrinsèque du florin, mais il ne faut pas oublier que le prix de toutes choses, notamment celui du blé, a triplé et quadruplé depuis le XIIIe siècle.
  5. Tal fatto è Fiorentino, e cambia e merca… (Dante, Paradis, XVI.)
  6. Dans une des tours voisines de celle de Buondelmonti a été retrouvé, il y a, quelques années, un véritable agenda de poche, oublié dans une cachette. Les feuilles de ce carnet sont en bois, recouvertes d’une couche de cire ; le marchand y notait ses affaires de chaque jour. Quelques feuilles ayant disparu, le nom du possesseur et le millésime ne peuvent être indiqués, on peut fixer, comme date approximatives l’an 1300.
  7. Le poète toscan Lippi, faisant allusion à ce fait, feint de rencontrer en enfer
    Donne che feron già, per ambiziono
    D’ apparir gioiellate e lucicanti,
    Dare il cul al marito in sul lastrone.
    Le jurisconsulte Gui-Pape, qui vivait sous Louis XI, a rappelé aussi cette curieuse coutume florentine. « I mercanti di questa piazza purgavano i loro falli ostendende pudenda et percutiendo lapidem culo. »
  8. Storia del commercio e dei banchieri di Firenze dal 1200 al 1345, Firenze 1868.
  9. La rue où l’on préparait ces fourrures à Florence existe encore : c’est la via Pelliceria.
  10. C’est par erreur que les historiens attribuent à Gênes et à Venise la fabrication de ces belles étoffes : Gênes et Venise ne faisaient que les transporter.
  11. Cette peste, celle qu’a décrite Boccace dans le Décaméron, fit le tour de l’Europe sous le nom de peste noire, semant partout l’épouvante et la mort. N’était-ce pas, au lieu de la peste, une première apparition du choléra ?
  12. On sait que Colomb, en découvrant l’Amérique, croyait aller aux Indes, au pays des épices, par la route la plus courte, celle de l’ouest.