Les Anciens Canadiens/17

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Desbarats et Derbishire (p. 314-331).

CHAPITRE DIX-SEPTIÈME.

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le foyer domestique.


Il s’était passé des événements bien funestes depuis le jour où, réunis à la table hospitalière du capitaine d’Haberville, les parents et amis de Jules lui faisaient les derniers adieux avant son départ pour la France. Le temps avait fait son œuvre ordinaire de destruction sur les vieillards ; l’ennemi avait porté le fer et le feu dans les demeures des paisibles habitants de la colonie ; la famine avait fait de nombreuses victimes ; la terre avait été abreuvée à grands flots de sang de ses vaillants défenseurs ; le vent de la mer avait englouti un grand nombre d’officiers d’extraction noble, que le sort des combats avait épargnés. Tous les éléments destructeurs s’étaient gorgés du sang des malheureux habitants de la Nouvelle-France. L’avenir était bien sombre surtout pour les gentilshommes déjà ruinés par les dégâts de l’ennemi ; pour ceux qui, en déposant l’épée, leur dernière ressource, le dernier soutien de leurs familles, allaient être exposés aux privations les plus cruelles ; pour eux qui voyaient dans l’avenir leurs descendants déclassés, végéter sur la terre qu’avaient illustrée leurs vaillants aïeux.

La cité de Québec, qui semblait braver jadis, sur son rocher, les foudres de l’artillerie, et de l’escalade des plus vaillantes cohortes, — l’orgueilleuse cité de Québec, encore couverte de décombres, se relevait à peine de ses ruines. Le pavillon britannique flottait triomphant sur sa citadelle altière ; et le Canadien qui, par habitude, élevait la vue jusqu’à son sommet, croyant y trouver encore le pavillon fleurdelisé de la vieille France, les reportait aussitôt, avec tristesse, vers la terre, en répétant, le cœur gros de soupirs, ces paroles touchantes : « nous reverrons pourtant nos bonnes gens ! » (a)

Il s’était passé des événements depuis quelques années qui devaient, certainement, navrer le cœur des habitants de ce beau pays, appelé naguère la Nouvelle-France.

Le lecteur retrouvera sans doute, avec plaisir, après tant de désastres, ses anciennes connaissances assistant à une petite fête que donnait M. d’Haberville pour célébrer l’arrivée de son fils. Le bon gentilhomme même, quoique presque centenaire, avait répondu à l’appel. Le capitaine Des Ecors, compagnon d’armes de M. d’Haberville, brave officier ruiné par la conquête, sa famille et quelques autres amis faisaient aussi partie de la réunion. Une petite succession, que Jules avait recueillie en France d’un de ses parents péri dans le naufrage de l’Auguste, en apportant plus d’aisance dans le ménage, permettait à cette famille d’exercer une hospitalité qui lui était interdite depuis longtemps.

Tous les convives étaient à table, après avoir attendu inutilement Archibald de Locheill dont on ne pouvait expliquer l’absence : lui, d’ordinaire si ponctuel en toute occasion.

— Eh ! bien ! mes chers amis, dit M. d’Haberville au dessert, que pensez-vous des présages qui m’avaient tant attristé il y a dix ans ? votre opinion d’abord, M. le curé, sur ces avertissements mystérieux que le ciel semblait m’envoyer ?

— Je pense, répondit le curé, que tous les peuples ont eu ou ont cru avoir leurs présages, dans les temps même les plus reculés. Mais, sans chercher bien loin, dans des temps comparativement modernes, l’histoire romaine fourmille de prodiges et de présages. Les faits les plus insignifiants étaient classés comme bons ou mauvais présages : les augures consultaient le vol des oiseaux, les entrailles des victimes ; que sais-je ? aussi, prétend-on que deux de ces véridiques et saints personnages ne pouvait se regarder sans rire.

— Et vous en concluez ? dit M. d’Haberville.

— J’en conclus, répliqua le curé, qu’il ne faut pas s’y arrêter ; qu’en supposant même qu’il plût au ciel, dans certaines circonstances exceptionnelles, de donner quelques signes visibles de l’avenir, ce serait une misère de plus à ajouter à celles déjà innombrables auxquelles la pauvre humanité est exposée. L’homme naturellement superstitieux serait dans un état conditionnel d’excitation fébrile, insupportable, cent fois pire que le malheur qu’il redouterait sans cesse.

— Eh bien ! dit monsieur d’Haberville, qui, comme tant d’autres, ne consultait autrui que pour la forme, je crois, moi, fort de mon expérience, qu’il faut y ajouter foi le plus souvent. Toujours est-il que les présages ne m’ont jamais trompé. Outre ceux dont vous avez été vous-mêmes témoins oculaires, je pourrais en citer encore un grand nombre d’autres.

Je commandais, il y a environ quinze ans, une expédition contre les Iroquois, composée de Canadiens et de sauvages hurons. Nous étions en marche, lorsque je ressentis tout à coup une douleur à la cuisse, comme si un corps dur m’eût frappé : la douleur fut assez vive pour m’arrêter un instant. J’en fis part à mes guerriers indiens ; ils se regardèrent d’un air inquiet, consultèrent l’horizon, respirèrent l’air à pleine poitrine, en se retournant de tous côtés, comme des chiens de chasse en quête de gibier. Et satisfait qu’il n’y avait pas d’ennemis près de nous, ils se remirent en marche. Je demandai au Petit-Étienne, chef des Hurons, qui paraissait inquiet, s’il craignait quelque surprise.

— Pas que je sache, fit-il, mais à notre première rencontre avec l’ennemi, tu seras blessé à la même place où tu as ressenti la douleur.

Je ne fis qu’en rire ; ce qui n’empêcha pas que, deux heures après, une balle iroquoise me traversa la cuisse au même endroit, sans, heureusement, fracturer l’os (b). Non, messieurs, les présages ne m’ont jamais trompé.

— Qu’en pensez-vous, monsieur le chevalier ? dit le curé.

— Je suis d’opinion, fit mon oncle Raoul, que voici le vin du dessert sur la table, et qu’il est urgent de l’attaquer (c).

— Excellente décision ! s’écria-t-on de toutes parts.

— Le vin est le plus infaillible des présages, dit Jules, car il annonce la joie, la franche gaieté, le bonheur enfin ; et pour preuve de son infaillibilité, voici notre ami de Locheill qui entre dans l’avenue ; je vais aller au-devant de lui.

— Vous voyez, mon cher Arché, dit le capitaine en l’embrassant, que nous vous avons traité sans cérémonie, comme l’enfant de la maison, en nous mettant à table après une demi-heure d’attente seulement. Connaissant votre exactitude militaire, nous avons craint que des affaires indispensables ne vous empêchassent de venir.

— J’aurais été bien peiné que vous m’eussiez traité autrement que comme l’enfant de la maison, reprit Arché. J’avais bien pris mes mesures pour être ici ce matin de bonne heure ; mais j’avais compté sans l’agréable savane du Cap Saint-Ignace (d). Mon cheval est d’abord tombé dans un pot-à-brai, d’où je ne l’ai retiré, après beaucoup d’efforts, qu’aux dépens de mon harnais, qu’il m’a fallu raccommoder comme j’ai pu. Une des roues de ma voiture s’est ensuite brisée dans une fondrière ; et j’ai été contraint d’aller chercher du secours à l’habitation la plus proche, distance d’environ une demi-lieue ; enfonçant souvent dans la vase jusqu’aux genoux, et mort de fatigue.

— Ah ! mon cher Arché, dit Jules, l’éternel railleur : quantùm mutatus ab illo ! comme dirait mon cher oncle Raoul, s’il eût pris la parole avant moi, ou comme tu dirais toi-même. Qu’as-tu donc fait de tes grandes jambes dont tu était jadis si fier dans cette même savane ? ont-elles perdu leur force et leur agilité depuis le 28 avril, 1760 ? Tu t’en étais pourtant furieusement servi dans la retraite, comme je te l’avais prédit.

— Il est vrai, réplique de Locheill en riant aux éclats, qu’elles ne me firent pas défaut dans la retraite de 1760, comme tu l’appelles par égard pour ma modestie, mais, mon cher Jules, tu dois aussi avoir eu à te louer des tiennes, toutes courtes qu’elles sont, dans la retraite de 1759 ; une politesse se rend par une autre, comme tu sais : toujours par égard pour la modestie du soldat.

— Vous n’y êtes pas, mon cher, il y a erreur dans les rôles ! une égratignure, que j’avais reçue d’une balle anglaise qui m’avait effleuré les côtes, ralentissait considérablement mon pas de retraite, lorsqu’un grenadier, qui m’avait pris en affection singulière (je ne sais pourquoi), me jeta sur son épaule sans plus de respect pour son officier que s’il eût été un hâvre-sac, et toujours courant, me déposa dans l’enceinte même des murs de Québec. Il était temps : le brutal, dans son zèle m’avait transporté la tête pendante sur ses chiens de reins, comme un veau qu’on mène à la boucherie, en sorte que j’étais suffoqué lorsqu’il se déchargea de son fardeau. Croirais-tu que le coquin eut l’audace, à quelque temps de là, de me demander un pourboire pour lui et ses amis, charmés de voir leur petit grenadier encore une fois sur ses jambes, et que je fus assez sot pour le régaler lui et ses compagnons ! Je n’ai jamais pu conserver rancune à personne ! ajouta Jules avec un grand sérieux. Mais voici ton dîner tout fumant, que ton amie Lisette avait gardé sur ses fourneaux : il est vrai que pour l’anxiété que tu nous as causée, (car la fête n’aurait point été complète sans toi,) tu mériterais de prendre ton repas sur le billot ; mais amnistie pour le présent, et à table (e). Voici José qui t’apporte le coup d’appétit en usage chez toutes les nations civilisées : il est si charmé de te voir, le vieux, qu’il montre ses dents d’une oreille à l’autre. Je t’assure qu’il n’est pas manchot, quand il s’agit d’offrir un coup à ses amis ; et encore moins, comme son défunt père, quand il faut l’avaler lui-même.

— Notre jeune maître, répondit José en mettant sous son bras droit l’assiette vide, pour serrer la main que lui présentait Arché, a toujours le petit mot pour rire ; mais M. de Locheill sait bien que s’il ne me restait qu’un verre d’eau-de-vie, je le lui offrirais de grand cœur, plutôt que de le boire moi-même. Quant à mon pauvre défunt père, c’était un homme rangé : tant de coups par jour et rien de plus. Je ne parle pas des noces et des festins : il savait vivre avec le monde, et faisait des petites échappées de temps en temps, le digne homme ! Tout ce que je puis dire, c’est qu’il ne recevait pas ses amis la bouteille sous la table.

Goldsmith, dans son petit chef-d’œuvre. “The Vicar of Wakefield”, fait dire au bon curé : I can’t say whether we had more wit amongst us than usual : but I am certain we had more laughing, which answered the end as well. « Je ne sais si nous eûmes plus d’esprit que de coutume, mais nous rîmes davantage : ce qui revient au même. » On peut en dire autant des convives à cette réunion où régna cette bonne gaieté française qui disparaît, hélas ! graduellement « dans ces jours dégénérés », comme dirait Homère.

— Mon cher voisin, dit M. d’Haberville au capitaine des Écors, si ta petite déconvenue avec le général Murray ne t’a pas coupé le sifflet pour toujours, donne le bon exemple en nous chantant une chanson.

— Mais, en effet, répliqua Arché, j’ai entendu dire que vous aviez eu beaucoup de peine à vous retirer des griffes de notre bourru de général, mais j’en ignore les détails.

— Quand j’y pense, mon ami, dit M. des Écors, j’éprouve dans la région des bronches une certaine sensation qui m’étrangle : je n’ai pourtant pas lieu de trop me plaindre, car le général fit les choses en conscience à mon égard : au lieu de commencer par me faire pendre, il en vint à la sage conclusion qu’il était plus régulier de faire d’abord le procès à l’accusé, et de ne le mettre à mort que sur conviction. Le sort du malheureux meunier Nadeau, dont je partageais la prison, accusé du même crime d’avoir fourni des vivres à l’armée française, et dont il ne fit le procès qu’après l’avoir fait exécuter ; la triste fin de cet homme respectable, dont il reconnut trop tard l’innocence, lui donna, je crois, à réfléchir qu’il serait plus régulier de commencer par me mettre en jugement que de me faire pendre au préalable : mesure dont je me suis très bien trouvé, et que je conseille à tous les gouverneurs présents et futurs d’adopter, comme règle de conduite, dans les mêmes circonstances. J’ai passé de bien tristes moments pendant ma captivité : toute communication au dehors m’était interdite : je n’avais aucun moyen de me renseigner sur le sort qui m’était réservé. Je demandais chaque jour à la sentinelle, qui se promenait sous mes fenêtres, s’il y avait quelques nouvelles ; et je n’en recevait ordinairement pour toute réponse qu’un g…m des plus francs. À la fin, un soldat plus accostable et d’humeur joviale, qui baragouinait un peu le français, me répondit un soir : « vous pendar sept heures matingue. » Je crois que cet homme joyeux et sensible avait enseigné son baragouin à tout le poste, car à toutes les questions que je faisais ensuite, je recevais la même question sacramentelle : « vous pendar sept heures matingue. » Tout défectueux que fût ce langage, il m’était facile de comprendre que je devais être pendu à sept heures du matin, sans connaître, néanmoins, le jour fixé pour mon exécution. Mon avenir était bien sombre : j’avais vu pendant trois mortels jours le corps de l’infortuné Nadeau, suspendu aux vergues de son moulin à vent, et le jouet de la tempête ; je m’attendais chaque matin à le remplacer sur ce gibet d’une nouvelle invention.

— Mais c’est infâme, s’écria Arché ; et cet homme était innocent !

— C’est ce qui fut démontré jusqu’à l’évidence, repartit M. des Écors, par l’enquête qui eut lieu après l’exécution. Je dois ajouter que le général Murray parut se repentir amèrement du meurtre qu’il avait commis dans un mouvement de colère : il combla la famille Nadeau de bienfaits et adopta les deux jeunes orphelines dont il avait fait mourir le père, et les emmena avec lui en Angleterre. Pauvre Nadeau (f) !

Et toute la société répéta en soupirant :

— Pauvre Nadeau !

— Hélas ! dit le capitaine des Écors philosophiquement, s’il fallait nous apitoyer sur le sort de tous ceux qui ont perdu la vie par… Mais laissons ce pénible sujet.

Et il entonna la chanson suivante :

Je suis ce Narcisse nouveau,
Que tout le monde admire ;
Dedans le vin et non dans l’eau
Sans cesse je me mire ;

Et, quand je vois le coloris
Qu’il donne à mon visage,
De l’amour de moi-même épris,
J’avale mon image.

Est-il rien dans l’univers
Qui ne te rende hommage !
Jusqu’à la glace de l’hiver
Tout sert à ton usage !
La terre fait de te nourrir
Sa principale affaire !
Le soleil luit pour te mûrir,
Moi, je vis pour te boire !

Les chansons, toujours accompagnées de chorus, se succédèrent rapidement. Celle de Madame Vincelot contribua beaucoup à rendre bruyante la gaieté déjà assez folle de la société :

chanson de madame vincelot.

Dans cette petite fête,
L’on voit fort bien (bis)
Que monsieur qui est le maître
Nous reçoit bien, (bis)
Puisqu’il permet qu’on fasse ici
Charivari ! charivari ! charivari !

Versez-moi, mon très cher hôte,
De ce bon vin (bis)
Pour saluer la maîtresse
De ce festin, (bis)
Car elle permet qu’on fasse ici
Charivari ! charivari ! charivari !

couplet de madame d’haberville.


Si cette petite fête
Vous fait plaisir, (bis)
Vous êtes messieurs les maîtres
D’y revenir, (bis)
Et je permets qu’on fasse ici
Charivari ! charivari ! charivari !

couplet de jules.

Sans un peu de jalousie
L’amour s’endort ; (bis)
Un peu de cette folie
Le rend plus fort : (bis)
Bacchus et l’amour font ici
Charivari ! charivari ! charivari !

À la fin de chaque couplet, chacun frappait sur la table, sur les assiettes, avec les mains, les couteaux, les fourchettes, de manière à faire le plus de vacarme possible.

Blanche, priée de chanter « Blaise et Babet, » sa chanson favorite, voulut d’abord s’excuser, et en proposer une autre, mais les demoiselles insistèrent en criant : « Blaise et Babet ! » la mineure est si belle !

— J’avoue, dit Jules, que c’en est une mineure, celle-là, avec son « et que ma vie est mon amour, pour moi ma vie est mon amour » qui doit tenir une place bien touchante dans le cœur féminin, d’ailleurs si constant ! Vite à la belle mineure, pour réjouir le cœur de ces charmantes demoiselles !

— Tu nous le paieras au Colin-Maillard, dit l’une.

— À la gage-touchée, dit l’autre.

— Tiens-toi bien ! mon fils, ajouta Jules, car tu n’as pas plus de chance contre ces bonnes demoiselles qu’un chat, dans l’enfer, sans griffes. N’importe ; chante toujours, ma chère sœur ; ta voix, comme celle d’Orphée, calmera peut-être le courroux de mes ennemies : elle était en effet bien puissante, à ce que l’on prétend, la voix de ce virtuose, dans sa visite aux régions infernales.

– Quelle horreur ! s’écrièrent les demoiselles, nous comparer… C’est bon ; c’est bon ; tu paieras le tout ensemble ; mais chante toujours en attendant, ma chère Blanche.

Celle-ci hésita encore ; mais craignant d’attirer sur elle l’attention de la société par un refus, elle chanta avec des larmes dans la voix les couplets suivants : c’était le cri déchirant de l’amour le plus pur s’échappant de son âme malgré ses efforts pour le refouler dans son cœur :

C’est pour toi que je les arrange ;
Cher Blaise, reçois de Babet
Et la rose et la fleur d’orange
Et le jasmin et le muguet ;
N’imite pas la fleur nouvelle
Dont l’éclat ne brille qu’un jour :
Pour moi, ma flamme est éternelle ;
Pour moi, ma vie est mon amour.

Comme le papillon volage
Qui voltige de fleurs en fleurs,
Entre les filles du village
Ne partage point tes ardeurs,
Car souvent la rose nouvelle
Ne vit et ne brille qu’un jour :
Et que ma flamme est éternelle
Et que ma vie est mon amour.

Si je cessais d’être la même ;
Si mon teint perdait sa fraîcheur :
Ne vois que ma tendresse extrême :
Ne me juge que sur mon cœur :
Souviens-toi que la fleur nouvelle
Ne vit et ne brille qu’un jour :
Pour moi ma flamme est éternelle !
Pour moi ma vie est mon amour !

Tout le monde fut péniblement frappé de ces accents plaintifs dont on ignorait la vrai cause, l’attribuant aux émotions qu’éprouvait Blanche, de voir, après de si cruelles infortunes, son frère bien-aimé échappé comme par miracle au sort des combats, et se retrouvant encore au milieu de ce qu’il avait de plus cher au monde. Jules pour y faire diversion s’empressa de dire :

— C’est moi qui en ai apporté une jolie chanson de France.

— Ta jolie chanson ! s’écria-t-on de toutes parts.

— Non, dit Jules, je la réserve pour ma bonne amie mademoiselle Vincelot, à laquelle je veux l’apprendre.

Or, la dite demoiselle, déjà sur le retour, avait depuis quelques années montré des sentiments très hostiles au mariage, partant un goût prononcé pour le célibat ; mais il était connu qu’un certain veuf, qui n’attendait que le temps nécessaire au décorum, pour convoler en secondes noces, avait vaincu les répugnances de cette tigresse, et que le jour même des épousailles était déjà fixé. Cette ennemie déclarée du mariage ne se pressait pas de remercier Jules, dont elle connaissait l’espièglerie, et gardait le silence ; mais l’on cria de toutes parts :

— La chanson ! la chanson ! et tu en feras ensuite hommage à Élise.

– Ça sera, après tout, comme vous le voudrez, dit Jules : elle est bien courte, mais elle ne manque pas de sel.

Une fille est un oiseau
Qui semble aimer l’esclavage,
Et ne chérir que la cage
Qui lui servit de berceau,
Mais ouvrez-lui la fenêtre ;
Zest ! on la voit disparaître
Pour ne revenir jamais. (bis)

On badina Élise, qui comme toutes les prudes, prenait assez mal la plaisanterie, ce que voyant madame d’Haberville, elle donna le signal usité, et on laissa la table pour le salon. Élise, en passant près de Jules, le pinça jusqu’au sang.

— Allons donc, la belle aux griffes de chatte, dit celui-ci, est-ce une caresse destinée à votre futur époux, que vous distribuez en avancement d’hoirie à vos meilleurs amis ? Heureux époux ! Que le ciel le tienne en joie !

Après le café, et le pousse-café de rigueur, toute la société sortit dans la cour pour danser des rondes, courir le lièvre, danser le moulin tic, tac, et jouer à « la toilette à Madame. » Rien de plus gai, de plus pittoresque, que ce dernier jeu, en plein air, dans une cour semée d’arbres. Les acteurs, dames et messieurs, prenaient chacun leur poste auprès d’un arbre : un seul se tenait à l’écart. Chaque personne fournissait son contingent à la toilette de Madame : qui une robe, qui un collier, qui une bague, &c. Dès que la personne, chargée de diriger le jeu, appelait un de ces objets, celui qui avait choisi cet objet était obligé de quitter son poste dont un autre s’emparait immédiatement : alors, à mesure que se faisait l’appel des différents articles de toilette à Madame, commençait, d’un arbre à l’autre, une course des plus animées qui durait suivant le bon plaisir de la personne choisie pour diriger le divertissement. Enfin, au cri de « Madame demande toute sa toilette », c’était à qui s’emparerait d’un arbre pour ne pas l’abandonner ; car celui qui n’avait pas cette protection payait un gage. Tout ce manège avait lieu au milieu des cris de joie, des éclats de rire de toute la société ; surtout quand quelqu’un, perdant l’équilibre, embrassait la terre au lieu du poste dont il voulait s’emparer.

Lorsque la fatigue eut gagné les dames, tout le monde rentra dans la maison pour se livrer à des jeux moins fatigants, tels que « la compagnie vous plaît-elle », « cache la bague, bergère », « la cachette », « l’anguille brûle », &c. On termina par un jeu, proposé par Jules, qui prêtait ordinairement beaucoup à rire.

Les anciens Canadiens, terribles sur les champs de bataille, étaient de grands enfants dans leurs réunions. Presque tous étant parents, alliés, ou amis depuis l’enfance, beaucoup de ces jeux, qui seraient inconvenants de nos jours et qui répugneraient à la délicatesse du sexe féminin des premières sociétés, étaient alors reçus sans inconvénients. Tout se passait avec la plus grande décence : on aurait dit des frères et des sœurs se livrant en famille aux ébats de la plus folle gaieté (g).

Ce n’était pas sans intention que Jules, qui avait sur le cœur la pincée de l’aimable Élise, proposa un jeu d’où il espérait tirer sa revanche. Voici quel était ce jeu : une dame assise dans un fauteuil, commençait par choisir une personne pour sa fille ; on lui mettait ensuite un bandeau sur les yeux, et il lui fallait alors, à l’inspection du visage et de la tête seulement, deviner laquelle était sa fille de tous ceux qui s’agenouillaient devant elle, la tête enveloppé d’un châle ou d’un tapis ; chaque fois qu’elle se trompait, elle devait payer un gage. C’était souvent un jeune homme, un vieillard, une vieille femme qui s’agenouillait, la tête ainsi couverte : de là résultaient des quiproquos.

Quand ce fut le tour d’Élise de trôner, elle ne manqua pas de choisir Jules pour sa fille, ou son fils, comme il plaira au lecteur, afin de le martyriser un peu pendant l’inspection. Le jeu commence : tout le monde chante en chœur à chaque personne qui s’agenouille aux pieds de la dame aux yeux bandés :

Madame, est-ce là votre fille, (bis)
En boutons d’or, en boucles d’argent ?
Les mariniers sont sur leur banc.

La dame voilée doit répondre par le même refrain :

Oui, c’est là ma fille, (bis)

Ou bien :

Ce n’est pas ma fille, (bis)
En boutons d’or, en boucles d’argent :
Les mariniers sont sur leur banc.

Après l’inspection de plusieurs têtes, Élise, entendant sous le châle les rires étouffés de Jules, crut avoir enfin saisi sa proie. Elle palpe la tête : c’est bien Jules, ou peu s’en faut ; le visage, à la vérité, est un peu long, mais ce diable de Jules a tant de ressources pour se déguiser ! N’a-t-il pas déjà mystifié toute une compagnie, pendant une soirée entière, sous le déguisement d’habits du temps de Louis XIV, après avoir été présenté comme une vieille tante arrivée le jour même de France ? Sous ce déguisement n’a-t-il pas eu même l’audace d’embrasser toutes les jolies dames de la réunion, y compris Élise elle-même ? Quelle horreur ! Oui, Jules est capable de tout ! Sous cette impression, tremblante de joie, elle pince une oreille : un cri de douleur s’échappe, un sourd grognement se fait entendre, suivi d’un aboiement formidable. Élise arrache son bandeau et se trouve face à face d’une rangée de dents menaçantes : C’était Niger. Comme chez le fermier Detmont de Walter Scott, dont tous les chiens s’appelaient Pepper, chez les d’Haberville, toute la race canine s’appelait Niger ou Nigra, suivant le sexe, en souvenir de deux de leurs aïeux que Jules avait ainsi nommé, lors de ses premières études au collège, pour preuve de ses progrès.

Élise, sans se déconcerter, ôte son soulier à haut talon, et tombe sur Jules, qui tenait toujours Niger à bras-le-corps, s’en servant comme d’un bouclier ; et le poursuit de chambre en chambre, suivie des assistants riant aux éclats.

Heureux temps, où la gaieté folle suppléait le plus souvent à l’esprit, qui ne faisait pourtant pas défaut à la race française ! Heureux temps, où l’accueil gracieux des maîtres suppléait au luxe des meubles de ménage, aux ornements dispendieux des tables, chez les Canadiens ruinés par la conquête ! Les maisons semblaient s’élargir pour les devoirs de l’hospitalité, comme le cœur de ceux qui les habitaient ! On improvisait des dortoirs pour l’occasion : on cédait aux dames tout ce que l’on pouvait réunir de plus confortable ; et le vilain sexe, relégué n’importe où, s’accommodait de tout ce qui lui tombait sous la main.

Ces hommes, qui avaient passé la moitié de leur vie à bivouaquer dans les forêts pendant les saisons les plus rigoureuses de l’année, qui avaient fait quatre ou cinq cents lieues sur des raquettes, couchant le plus souvent dans des trous qu’ils creusaient dans la neige, comme ils firent lorsqu’ils allèrent surprendre les Anglais dans l’Acadie, ces hommes de fer se passaient bien de l’édredon pour leur couche nocturne (h).

La folle gaieté ne cessait que pendant le sommeil, et renaissait le matin. Comme tout le monde portait alors de la poudre, les plus adroits s’érigeaient en perruquiers, voire même en barbiers. Le patient, entouré d’un ample peignoir, s’asseyait gravement sur une chaise ; le coiffeur improvisé manquait rarement alors d’ajouter à son rôle, soit en traçant avec la houppe à poudrer une immense paire de favoris à ceux qui en manquaient ; soit en allongeant démesurément un des favoris de ceux qui en étaient pourvus, au détriment de l’autre ; soit en poudrant les sourcils à blanc. Le mystifié ne s’apercevait souvent de la mascarade que par les éclats de rire des dames, lorsqu’il faisait son entrée au salon (i).

La société se dispersa au bout de trois jours, malgré les instances de M. et de Mme. d’Haberville pour les retenir plus longtemps. Arché, seul, qui avait promis de passer un mois avec ses anciens amis, tint parole et resta avec la famille.