Les Anciens Canadiens/4

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
Desbarats et Derbishire (p. 47-59).

CHAPITRE QUATRIÈME.

----


Sganarelle. – Seigneur commandeur, mon maître, Don Juan, vous demande si vous voulez lui faire l’honneur de venir souper avec lui.
Le même. – La statue m’a fait signe.
Le Festin de Pierre.


What ! the ghosts are growing ruder,
How they beard me…
…………………
……………………………………………
To-night – Why this is Goblin Hall,
Spirits and spectres all in all.

Faustus.


la corriveau.


José, après avoir débridé le cheval, et lui avoir donné ce qu’il appelait une gueulée de foin, se hâta d’ouvrir un coffre que, dans son ingénuité industrieuse, il avait cloué sur le traîneau, pour servir, au besoin, de siège et de garde-manger. Il en tira une nappe dans laquelle deux poulets rôtis, une langue, du jambon, un petit flacon d’eau-de-vie et une bonne bouteille de vin étaient enveloppés. Il allait se retirer à l’écart, lorsque Jules lui dit :

— Viens manger avec nous, mon vieux.

— Oui, oui, dit Arché, venez vous asseoir ici, près de moi.

— Oh ! messieurs, fit José, je sais trop le respect que je vous dois…

— Allons, point de façons, dit Jules ; nous sommes ici au bivouac, tous trois soldats, ou peu s’en faut. Veux-tu bien venir, entêté que tu es ?

— C’est de votre grâce, messieurs, reprit José, et pour vous obéir, mes officiers, ce que j’en fais.

Les deux jeunes gens prirent place sur le coffre, qui servait aussi de table ; José s’assit bien mollement sur une botte de foin qui lui restait ; et tous trois se mirent à manger et à boire de bon appétit.

Arché, naturellement sobre sur le boire et sur le manger, eut bien vite terminé sa collation. N’ayant rien de mieux à faire, il se mit à philosopher : de Locheill, dans ses jours de gaieté, aimait à avancer des paradoxes, pour le plaisir de la discussion.

— Sais-tu, mon frère, ce qui m’a le plus intéressé dans la légende de notre ami ?

— Non, dit Jules, en attaquant une autre cuisse de poulet, et je ne m’en soucie guère pour le quart d’heure : ventre affamé n’a pas d’oreilles.

— N’importe, reprit Arché : ce sont ces diables, lutins, farfadets, comme tu voudras les appeler, qui n’ont qu’un seul œil ; je voudrais que tout le monde s’en répandît parmi les hommes, il y aurait moins de dupes. Certes, il est consolant de voir que la vertu est en honneur même chez les sorciers ! As-tu remarqué de quels égards les cyclopes étaient l’objet de la part des autres lutins ? avec quel respect ils les saluaient avant de s’en approcher ?

— Soit, dit Jules ; mais qu’est-ce que cela prouve ?

— Cela prouve, repartit de Locheill, que ces cyclopes méritent les égards que l’on a pour eux : c’est la crème des sorciers. D’abord ils ne sont pas hypocrites.

— Bah ! fit Jules, je commence à craindre pour ton cerveau.

– Pas si fou que tu le penses, repartit Arché, et voici la preuve. Vois un hypocrite avec une personne qu’il veut tromper : il a toujours un œil humblement à demi fermé, tandis que l’autre observe l’effet que ses discours font sur son interlocuteur. S’il n’avait qu’un œil unique, il perdrait cet immense avantage, et serait obligé de renoncer au rôle d’hypocrite, qui lui est si profitable. Et voilà déjà un homme vicieux de moins. Mon sorcier de cyclope a probablement beaucoup d’autres vices ; mais il est toujours exempt d’hypocrisie ; de là le respect qu’a pour lui une classe d’êtres entachés de tous les vices que nous leur attribuons.

— À ta santé, philosophe écossais, dit Jules, en avalant un verre de vin ; je veux être pendu si je comprends un mot à ton raisonnement.

— C’est pourtant clair comme le jour, reprit Arché ; il faut alors que ces aliments savoureux, pesants, indigestes, dont tu te bourres l’estomac, t’appesantissent le cerveau. Si tu ne mangeais que de la farine d’avoine, comme nos montagnards, tu aurais les idées plus claires, la conception plus facile.

— Il paraît que l’avoine vous revient sur le cœur, l’ami, dit Jules : c’est pourtant facile à digérer, même sans le secours des épices.

— Autre exemple, dit Arché : un fripon qui veut duper un honnête homme, dans une transaction quelconque, a toujours un œil qui clignote ou à demi fermé, tandis que l’autre observe ce qu’il gagne ou perd de terrain dans le marché : l’un est l’œil qui pense, l’autre l’œil qui observe. C’est un avantage précieux pour le fripon ; son antagoniste, au contraire, voyant toujours un des yeux de son interlocuteur clair, limpide, honnête, ne peut deviner ce qui se passe sous l’œil qui clignote, qui pense, qui calcule, tandis que son voisin est impassible, impénétrable comme le destin.

Tournons maintenant la médaille, continua Arché : supposons le même fripon devenu borgne, dans les mêmes circonstances. L’homme honnête, le regardant toujours en face, lit souvent dans son œil ses pensées les plus intimes : car mon borgne, méfiant aussi, est contraint de le tenir toujours ouvert……

— Un peu, dit Jules en riant aux éclats, pour ne pas se rompre le cou.

— Accordé, reprit de Locheill ; mais encore plus pour lire dans l’âme de celui qu’il veut duper. Il faut en outre qu’il donne à son œil une grande apparence de candeur et de bonhomie, pour dérouter les soupçons, ce qui absorberait une partie de ses facultés. Or, comme peu d’hommes peuvent suivre en même temps deux cours d’idées différentes sans le secours de leurs deux yeux, notre fripon se trouve perdre la moitié de ses avantages. Il renonce à son vilain métier, et voilà encore un honnête homme de plus dans la société.

— Mon pauvre Arché, dit Jules, je vois que nous avons changé de rôle : que je suis, moi, l’Écossais sage, comme j’ai la courtoisie de te proclamer, que tu es, toi, le fou de Français, comme tu as l’irrévérence de m’appeler souvent. Car, vois-tu, rien n’empêcherait la race d’hommes à l’œil unique, que, nouveau Prométhée, tu veux substituer à la nôtre, qui te devra de grandes actions de grâces, continua Jules en éclatant de rire, rien ne l’empêcherait, dis-je, de clignoter de l’œil, puisque c’est une recette infaillible pour faire des dupes, et de te tenir, de temps en temps, ouvert pour observer.

— Oh ! Français ! légers Français ! aveugles de Français ! il n’est pas surprenant que les Anglais se jouent de vous par dessous la jambe, en politique !

— Il me semble, interrompit Jules, que les Écossais doivent en savoir quelque chose de la politique anglaise !

Le visage d’Arché prit tout à coup une expression de tristesse ; une grande pâleur se répandit sur ses nobles traits : c’était une corde bien sensible que son ami avait touchée. Jules s’en aperçut aussitôt, et lui dit :

— Pardon, mon frère, si je t’ai fait de la peine : je sais que ce sujet évoque chez toi de douloureux souvenirs. J’ai parlé, comme je le fais toujours, sans réfléchir. On blesse souvent, sans le vouloir, ceux que l’on aime le plus, par une repartie que l’on croit spirituelle. Mais, allons, vive la joie ! continue à déraisonner ; ça sera plus gai pour nous deux.

— Le nuage est passé, dit de Locheill en faisant un effort sur lui-même pour réprimer son émotion, et je reprends mon argument. Tu vois bien que mon coquin ne peut un seul instant fermer l’œil sans courir le risque que sa proie lui échappe. Te souvient-il de ce gentil écureuil que nous délivrâmes, l’année dernière, de cette énorme couleuvre roulée sur elle-même au pied du gros érable du parc de ton père, à Saint-Jean-Port-Joli ? Vois comme elle tient constamment ses yeux ardents fixés sur la pauvre petite bête, pour la fasciner. Vois comme l’agile créature saute de branche en branche en poussant un cri plaintif, sans pouvoir détourner un instant les yeux de ceux de l’horrible reptile ! Qu’il cesse de le regarder, et il est sauvé. Te souviens-tu comme il était gai après la mort de son terrible ennemi ? Eh bien mon ami, que mon fripon ferme l’œil et sa proie lui échappe.

— Sais-tu, dit Jules, que tu es un terrible dialecticien, et que tu menaces d’éclipser un jour, si ce jour n’est pas même arrivé, des bavards tels que Socrate, Zénon, Montaigne et autres logiciens de la même farine ? Il n’y a qu’un seul danger, c’est que la logique n’emporte le raisonneur dans la lune.

— Tu crois rire ! dit Arché. Eh bien, qu’un seul pédant, portant la plume à l’oreille, se mêle de réfuter ma thèse sérieusement, et je vois venir cent écrivailleurs à l’affût, qui prendront fait et cause pour ou contre, et des flots d’encre vont couler.

Il a coulé bien des flots de sang pour des systèmes à peu près aussi raisonnables que le mien, voilà comme se fait souvent la réputation d’un grand homme !

— En attendant, reprit Jules, ta thèse pourra servir de pendant au conte que faisait Sancho pour endormir Don Quichotte. Quant à moi, j’aime encore mieux la légende de notre ami José.

— Vous n’êtes pas dégoûtés, fit celui-ci, qui avait un peu sommeillé pendant la discussion scientifique.

— Écoutons, dit Arché :

« Conticuêre omnes, intentique ora tenebant. »

Conticuêre…, incorrigible pédant, s’écria d’Haberville.

— Ce n’est pas un conte de curé, reprit vivement José ; mais c’est aussi vrai que quand il nous parle dans la chaire de vérité : car mon défunt père ne mentait jamais.

— Nous vous croyons, mon cher José, dit de Locheill ; mais continuez, s’il vous plaît, votre charmante histoire.

— Si donc, dit José, que mon défunt père tout brave qu’il était avait une si fichue peur, que l’eau lui dégouttait par le bout du nez, gros comme une paille d’avoine. Il était là, le cher homme, les yeux plus grands que la tête, sans oser bouger. Il lui sembla bien qu’il entendait derrière lui le tic, tac, qu’il avait déjà entendu plusieurs fois pendant sa route ; mais il avait trop de besogne par devant, sans s’occuper de ce qui se passait derrière lui. Tout-à-coup, au moment où il s’y attendait le moins, il sent deux grandes mains, sèches comme des griffes d’ours, qui lui serrent les épaules : — il se retourne tout effarouché et se trouve face à face avec la Corriveau qui se grappignait amont lui. — Elle avait passé les mains à travers les barreaux de sa cage de fer et s’efforçait de lui grimper sur le dos ; mais la cage était pesante et à chaque élan qu’elle prenait, elle retombait à terre, avec un bruit rauque, sans lâcher pourtant les épaules de mon pauvre défunt père qui pliait sous le fardeau. S’il ne s’était pas tenu solidement avec ses deux mains à la clôture, il aurait écrasé sous la charge. Mon pauvre défunt père était si saisis d’horreur qu’on aurait entendu l’eau qui lui coulait de la tête tomber sur la clôture, comme des grains de gros plomb à canard.

— Mon cher François, dit la Corriveau, fais-moi le plaisir de me mener danser avec mes amis de l’île d’Orléans.

— Ah ! satanée bigre de chienne ! cria mon défunt père : — c’était le seul jurement dont il usait, le saint homme, et encore dans les grandes traverses.

— Diable ! dit Jules, il me semble que l’occasion était favorable ! quant à moi, j’aurais juré comme un payen.

— Et moi, repartit Arché, comme un Anglais.

— Je croyais avoir, pourtant, beaucoup dit, répliqua d’Haberville.

— Tu es dans l’erreur, mon cher Jules ! Il faut cependant avouer que messieurs les payens s’en acquittaient passablement, mais les Anglais ! les Anglais ! Le Roux qui, après sa sortie du collège, lisait tous les mauvais livres qui lui tombaient sous la main, nous disait, si tu t’en souviens, que ce polisson de Voltaire, comme mon oncle le Jésuite l’appelait, avait écrit dans un ouvrage qui traite d’événements arrivés en France sous le règne de Charles vii, lorsque ce prince en chassait ces insulaires maîtres de presque tout son royaume, Le Roux nous disait donc que Voltaire avait écrit que « tout anglais jure ». Eh bien, mon fils, ces événements se passaient vers l’année 1445 ; disons qu’il y ait trois cents ans depuis cette époque mémorable, et juge, toi-même, quels jurons formidables une nation d’humeur morose peut avoir inventés pendant l’espace de trois siècles !

— Je rends les armes, dit Jules ; mais continue, mon cher José.

— Satanée bigre de chienne, lui dit mon défunt père, est-ce pour me remercier de mon dépréfundi et de mes autres bonnes prières que tu veux me mener au sabbat ? Je pensais bien que tu en avais, au petit moins, pour trois ou quatre mille ans dans le purgatoire pour tes fredaines. Tu n’avais tué que deux maris : c’était une misère ! aussi ça me faisait encore de la peine, à moi qui ai toujours eu le cœur tendre pour la créature, et je me suis dit : Il faut lui donner un coup d’épaule ; et c’est là ton remerciement, que tu veux monter sur les miennes, pour me traîner en enfer comme un hérétique !

— Mon cher François, dit la Corriveau, mène-moi danser avec mes bons amis ; et elle cognait sa tête sur celle de mon défunt père, que le crâne lui résonnait comme une vessie sèche pleine de cailloux.

— Tu peux être sûre, dit mon défunt père, satanée bigre de fille de Judas l’Escariot, que je vais te servir de bête de somme pour te mener danser au sabbat avec tes jolis mignons d’amis !

— Mon cher François, répondit la sorcière, il m’est impossible de passer le Saint-Laurent, qui est un fleuve béni, sans le secours d’un chrétien.

— Passe comme tu pourras, satanée pendue, que lui dit mon défunt père ; passe comme tu pourras ; chacun son affaire. Oh ! oui ! compte que je t’y mènerai danser avec tes chers amis, mais ça sera à poste de chien comme tu es venue, je ne sais comment, en traînant ta belle cage qui aura déraciné toutes les pierres et tous les cailloux du chemin du roi, que ça sera un escandale, quand le grand voyeur passera ces jours ici, de voir un chemin dans un état si piteux ! Et puis, ça sera le pauvre habitant qui pâtira, lui, pour tes fredaines, en payant l’amende pour n’avoir pas entretenu son chemin d’une manière convenable !

Le tambour-major cesse enfin tout à coup de battre la mesure sur sa grosse marmite. Tous les sorciers s’arrêtent et poussent trois cris, trois hurlements, comme font les sauvages quand ils ont chanté et dansé « la guerre, » cette danse et cette chanson par lesquelles ils préludent toujours à une expédition guerrière. L’île en est ébranlée jusque dans ses fondements. Les loups, les ours, toutes les bêtes féroces, les sorciers des montagnes du nord s’en saisissent, et les échos les répètent jusqu’à ce qu’ils s’éteignent dans les forêts qui bordent la rivière Saguenay.

Mon pauvre défunt père crut que c’était, pour le petit moins, la fin du monde et le jugement dernier.

Le géant au plumet d’épinette frappe trois coups ; et le plus grand silence succède à ce vacarme infernal. Il élève le bras du côté de mon défunt père, et lui crie d’une voix de tonnerre : veux-tu bien te dépêcher, chien de paresseux, veux-tu bien te dépêcher, chien de chrétien, de traverser notre amie ? Nous n’avons plus que quatorze mille quatre cents rondes à faire autour de l’île avant le chant du coq : — veux-tu lui faire perdre le plus beau du divertissement ?

— Va-t-en à tous les diables d’où tu sors, toi et les tiens, lui cria mon défunt père, perdant enfin toute patience.

— Allons, mon cher François, dit la Corriveau, un peu de complaisance ! tu fais l’enfant pour une bagatelle ; tu vois pourtant que le temps presse : voyons, mon fils, un petit coup de collier.

— Non, non, fille de satan ! dit mon défunt père, — je voudrais bien que tu l’eusses encore le beau collier que le bourreau t’a passé autour du cou, il y a deux ans : tu n’aurais pas le sifflet si affilé.

Pendant ce dialogue, les sorciers de l’île reprenaient leur refrain :

Dansons à l’entour,
Toure-loure ;
Dansons à l’entour.

— Mon cher François, dit la sorcière, si tu refuses de m’y mener en chair et en os, je vais t’étrangler, — je monterai sur ton âme et je me rendrai au sabbat. Ce disant, elle le saisit à la gorge et l’étrangla.

— Comment, dirent les jeunes gens, elle étrangla votre pauvre défunt père ?

— Quand je dis étranglé, il n’en valait guère mieux, le cher homme, reprit José, car il perdit tout-à-fait connaissance.

Lorsqu’il revint à lui, il entendit un petit oiseau qui criait : qué-tu ? [1]

— Ah çà ! dit mon défunt père, je ne suis donc point en enfer puisque j’entends les oiseaux du bon Dieu ! Il risque un œil, puis un autre, et voit qu’il fait grand jour : le soleil lui reluisait sur le visage.

Le petit oiseau, perché sur une branche voisine, criait toujours : qué-tu ?

— Mon cher petit enfant, dit mon défunt père, il m’est malaisé de répondre à ta question, car je ne sais trop qui je suis ce matin : hier encore je me croyais un brave et honnête homme créant (craignant) Dieu ; mais j’ai eu tant de traverses cette nuit que je ne saurais assurer si c’est bien moi, François Dubé, qui suis ici présent en corps et en âme. Et puis il se mit à chanter, le cher homme :

Dansons à l’entour,
Toure-loure ;
Dansons à l’entour.

Il était encore à moitié ensorcelé. Si bien toujours, qu’à la fin il s’aperçut qu’il était couché de tout son long dans un fossé où il y avait heureusement plus de vase que d’eau, car sans cela mon pauvre défunt père, qui est mort comme un saint, entouré de tous ses parents et amis, et muni de tous les sacrements de l’église sans en manquer un, aurait trépassé sans confession, comme un orignal au fond des bois, sauf le respect que je lui dois et à vous, les jeunes messieurs. Quand il se fut déhâlé du fossé où il était serré comme dans une étoque (étau), le premier objet qu’il vit fut son flacon sur la levée du fossé ; ça lui ranima un peu le courage. Il étendit la main pour prendre un coup ; mais, bernique ! il était vide ! la sorcière avait tout bu.

— Mon cher José, dit de Locheill, je ne suis pourtant pas plus lâche qu’un autre ; mais, si pareille aventure m’était arrivée, je n’aurais jamais voyagé seul de nuit.

— Ni moi non plus, interrompit d’Haberville.

— À vous dire le vrai, mes messieurs, dit José, puisque vous avez tant d’esprit, je vous dirai en confidence que mon défunt père, qui avant cette aventure aurait été dans un cimetière en plein cœur de minuit, n’était plus si hardi après cela, car il n’osait aller seul faire son train dans l’étable, après soleil couché.

— Il faisait très prudemment ; mais achève ton histoire, dit Jules.

— Elle est déjà finie, reprit José ; mon défunt père attela sa guevalle, qui n’avait eu connaissance de rien, à ce qu’il paraît, la pauvre bête ! et prit au plus vite le chemin de la maison : ce ne fut que quinze jours après qu’il nous raconta son aventure.

— Que dites-vous, maintenant, monsieur l’incrédule égoïste, qui refusiez tantôt au Canada le luxe de ses sorciers et sorcières ? dit d’Haberville.

— Je dis, répliqua Arché, que nos sorciers calédoniens ne sont que des sots comparés à ceux de la Nouvelle-France ; et que, si je retourne jamais dans mes montagnes d’Écosse, je les fais mettre en bouteilles, comme fit LeSage de son diable boiteux d’Asmodée.

— Hem ! hem ! dit José, ce n’est pas que je les plaindrais, les insécrables gredins, mais où trouver des bouteilles assez grandes ? voila le plus pire de l’affaire !



  1. L’auteur avoue son ignorance en ornithologie. Notre excellent ornithologiste, M. LeMoine, aura peut-être la complaisance de lui venir en aide en classant, comme il doit l’être, ce petit oiseau dont la voix imite les deux syllabes qué-tu. Ceci rappelle à l’auteur l’anecdote d’un vieillard non compos mentis qui errait dans les campagnes, il y a quelque soixante ans. Se croyant interpellé lorsqu’il entendait le chant de ces hôtes des bois, il ne manquait jamais de répondre très poliment d’abord : « Le père Chamberland, mes petits enfants », et perdant patience : « Le père Chamberland, mes petits b…s. »