Les Anglais en Birmanie/01

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Les Anglais en Birmanie
Joseph Chailley-Bert

Revue des Deux Mondes tome 108, 1891


I. CONQUÊTE. — PACIFICATION [1]


Il n’y a pas, du moins chez nous, de sujet plus obscur et plus embrouillé que la politique coloniale. Dans la masse des hommes qui s’en occupent, ceux qui le font avec conscience sont fort rares, et avec compétence, presque introuvables. Nous n’avons, en cette matière, aucune règle reconnue : ni règle de langage, ni règle de conduite. Si bien qu’une étude des choses coloniales devrait toujours débuter par des définitions : à fixer le langage, on gagnerait peut-être de pouvoir plus tard fixer la conduite.

Par politique coloniale, on n’entend trop souvent que ceci : extension du domaine colonial. Elle est encore, elle est surtout autre chose : elle est la mise en valeur de ce domaine. Ainsi conçue, la politique coloniale n’admet ni aventure ni improvisation, elle relève de la politique et de l’administration, elle implique l’utilité de l’expérience et la nécessité de l’étude ; elle est une science, ou plus exactement un art, elle a une méthode, elle comporte un certain nombre de procédés raisonnes, qui ont pour but de conduire le plus rapidement et le plus sûrement possible les colonies à la prospérité.


I

Quand on cherche quels sont les élémens indispensables de la prospérité des colonies, on en trouve trois principaux : de bons colons, de bonnes lois, de bons fonctionnaires. Les bons colons sont les hommes vivant ou aptes à vivre en famille, robustes et sains, riches d’énergie et d’initiative, doués de patience et munis de quelques capitaux. Les bonnes lois sont les lois modestes dans leurs prétentions, libérales dans leur esprit, souples dans leurs formules, qui réglementent peu, n’ambitionnent pas de tout prévoir et se gardent également d’entraver l’action des colons et de restreindre la responsabilité des administrateurs. Enfin, les bons fonctionnaires sont les administrateurs aux idées larges et aux intentions élevées, à l’intelligence compréhensive et au jugement droit, jaloux des seuls intérêts des colons et de la colonie, interprétant les lois et au besoin les élargissant de façon à en faire une force, non une gêne pour la communauté. Cet idéal, bons colons, bonnes lois, bons fonctionnaires, je doute qu’il se rencontre nulle part ; je suis sûr qu’il ne se rencontre pas dans les colonies françaises. Nos colons, pour la plupart célibataires, sont, à beaucoup d’égards, inférieurs à la moyenne de la population de la métropole. Notre législation, trop touffue et trop changeante, est, malgré cela, ou surannée ou rigide à l’excès. Nos fonctionnaires, en dépit de ce que tente l’administration centrale, trop nombreux, recrutés au hasard, avancés par caprice, n’ont trop souvent ni compétence ni responsabilité. Ainsi tous ces élémens de prospérité, que nous déclarions indispensables, nous font défaut à la fois. Et pourtant la France les a chez elle à profusion et les a eus autrefois dans ses colonies.

On ne connaît pas assez la politique coloniale de l’ancien régime ; sa politique européenne lui a fait tort. Cette politique coloniale a eu un vice capital : elle a manqué d’esprit de suite. Mais, pour ce qui nous occupe ici, elle a, dès ses débuts et durant deux siècles, montré dans la conception de ses plans une sagesse et dans l’exécution une ingéniosité qui ne seront jamais surpassées. Je n’insiste pas sur les lois. L’ancien régime n’avait pas, à vrai dire, de lois coloniales. Les colons s’en allaient fonder au-delà des mers, dans des pays sans habitans, une nouvelle France à l’image de l’ancienne, et ils pouvaient emporter avec eux les lois de la patrie, ou plutôt de la province qui était la vraie patrie de ce temps-là. L’action législative du pouvoir se manifestait donc surtout dans les chartes de concession, et ces chartes, signées des Richelieu et des Colbert, nous paraissent encore aujourd’hui, étant donnés les préjugés du temps en matière de gouvernement et de commerce, de tout point impeccables. Impeccables aussi étaient les procédés qui ont si vite et si excellemment peuplé nos colonies. La population des colonies, en effet, valait presque celle de la métropole : elle était empruntée à toutes les classes de la nation, à toutes les catégories de citoyens. Toutes, on les sollicitait à coloniser précisément par ce qui pouvait le mieux les séduire : les nobles, par l’espoir de bénéfices ; les bourgeois et les magistrats, par les titres de noblesse ; les marchands, par les monopoles ; les agriculteurs, par les concessions de terres ; les pères de famille, par les exemptions d’impôts ; les célibataires, par l’abrègement des formalités du mariage. Et ce sont ces colons, représentans fidèles de la société française, qui nous ont donné plus tard la société polie et exquise de la Réunion et de l’Ile de France, la société robuste et florissante du Canada. Enfin les fonctionnaires étaient dignes du reste. Les procédés administratifs de cette époque et de la nôtre ne sauraient se comparer. On était alors moins paperassier et moins autoritaire ; partant, on se souciait infiniment plus qu’aujourd’hui de la valeur des agens de conception, les gouverneurs et les commandans-généraux, et infiniment moins de celle des agens d’exécution, les secrétaires et les commis. Un régime de faveur, — plein de périls, mais aussi de facilités, — permettait au roi d’aller chercher là où ils étaient les hommes de mérite, et des traditions, fruit d’une longue expérience, lui enseignaient, une fois trouvés, à les garder.

C’est à cette méthode coloniale de l’ancien régime que la France a dû tant de possessions magnifiques qui, au XVIIIe siècle encore, faisaient douter qui, d’elle ou de l’Angleterre, serait la grande nation colonisatrice. Malheureusement, et ce merveilleux domaine, et ces colons inappréciables, et cette sagesse qui, malgré tout, se perpétuait dans les conseils du roi, tant de biens payés si cher et si lentement conquis, rien ne nous en est demeuré. Le domaine s’est émietté et les traditions se sont obscurcies avec la royauté finissante ; puis tout a sombré dans le grand bouleversement de la fin du siècle, et notre splendeur passée n’est plus attestée que par la gloire de rivaux riches de nos dépouilles.

Aujourd’hui, et malgré tant de désastres, nous avons, par vingt années d’efforts, pu reconstituer notre empire colonial. Mais quand nous voulons le mettre en valeur, nous cherchons en vain et les méthodes à suivre et les hommes pour les appliquer. La chaîne brisée des traditions ne peut plus se renouer ; les exemples de nos devanciers, interrompus dans leur évolution nécessaire, ne peuvent plus nous guider parmi les difficultés présentes, et, pour refaire notre éducation, c’est auprès de l’étranger que nous devons nous instruire.

Il est beaucoup de gens à qui l’aveu de notre infériorité paraîtra sacrilège, comme la prétention de nous en relever par l’étude paraîtra ridicule. On aurait tort de les écouter. « Je blâme également, a dit Pascal, et ceux qui prennent le parti de louer l’homme, et ceux qui le prennent de le blâmer, et ceux qui le prennent de le divertir, et je ne puis approuver que ceux qui cherchent en gémissant. » Nous ne voulons ni critiquer notre pays en exaltant ses rivaux, ni le décevoir en lui cachant leurs mérites ; nous prétendons chercher et ne pas taire la vérité. Notre but est de comparer et notre ambition serait d’instruire. La France, dans les méthodes plutôt que dans les entreprises coloniales, s’est laissé distancer par ses émules, et la tâche est pénible, mais urgente, de lui dire la sagesse et le succès de ceux dont, autrefois, elle était et méritait d’être le modèle.

Toutefois, décidés à étudier, sachons diriger nos études et ne nous exagérons pas le profit à en retirer. Nous n’allons pas trouver chez l’étranger des lois, des règlemens, une conduite à imiter soudain et sans y rien changer. La politique coloniale d’aucun peuple n’est exempte de fautes, même grossières. Toutes les métropoles se sont montrées imprévoyantes, ignorantes, injustes ; tous les gouvernemens insoucians, indifférens, maladroits. L’Angleterre elle-même a, tout le long de son histoire, commis des erreurs monstrueuses. Elle possède toutefois deux biens dont elle pourra nous faire part : le premier, une expérience trois fois séculaire, ininterrompue et contemporaine, dont on pourrait, après des tâtonnemens, dégager certaines règles de conduite aujourd’hui peu contestables ; et le second, une juste défiance du fonctionnaire improvisé et le sentiment, cent fois confirmé, que ni les règlemens « tutélaires » ni même ces dons admirables qu’on appelle bon sens, puissance de travail, force d’assimilation, et facilité ne sont, à eux seuls, des guides suffisans dans la conduite des affaires coloniales, ne peuvent suppléer l’expérience acquise, ou seulement l’étude de l’expérience d’autrui.

Voilà peut-être tout ce que la première puissance coloniale du monde aura à nous apprendre. Si peu que ce soit, tâchons du moins de bien l’entendre. Ce n’est déjà pas si aisé.

Les études comparées, en général si fécondes, sont en même temps grosses de dangers ; aucune peut-être ne l’est davantage que l’étude comparée des méthodes coloniales. Des facteurs nombreux et complexes doivent entrer en ligne de compte : puissance de la métropole et aptitudes des colons, climat et ressources de la colonie, caractère et institutions des indigènes. L’expérience de l’Angleterre risque de n’être pas profitable à l’Espagne ; les résultats obtenus en Afrique n’autorisent pas à rien préjuger en Asie. Les mots eux-mêmes ont leur influence. Une colonie diffère plus qu’on ne le croit d’un protectorat. Ouvrez le Colonial Office List de l’Angleterre : l’Inde n’y figure pas. Pourquoi ? C’est que l’Inde n’est pas une colonie, c’est une vice-royauté, ou d’un terme plus énergique si on en comprend tout le sens, un vice-état. Elle a ses organes distincts et indépendans, et son conseil de Londres, tout-puissant sur elle, ne peut rien sur les Antilles ou sur le Canada. Donc, si nous voulons nous former aux leçons de l’étranger, choisissons bien nos maîtres. Ces maîtres ce seront ou les Hollandais, ou de préférence les Anglais. Mais les Anglais d’Australie, par exemple, n’ont rien à nous enseigner pour notre Algérie ou notre Sénégal, ni ceux d’Amérique pour Madagascar. Si nous souhaitons nous instruire avec eux des choses de l’Afrique, allons au Cap ou sur la côte occidentale. Si nous voulons, — et c’est ce que nous nous proposons, — faire tourner nos études au profit de notre Indo-Chine, c’est en Asie qu’il nous faut les poursuivre, sous des latitudes voisines et dans des conditions comparables : à Singapour, à Hong-Kong, en Birmanie.

L’histoire de Singapour nous révélerait les secrets d’une politique économique clairvoyante. Singapour a dépendu de l’Inde avant d’être rattaché aux Straits Settlements. L’Inde s’était donné, depuis des années, un régime douanier fiscal et même protecteur. Elle soumettait presque tous les objets à des droits d’entrée ou de sortie ; elle avait même conservé les douanes intérieures : à l’imitation de la muraille de Chine, une barrière, une barrière réelle, faite d’une immense haie impénétrable d’arbres à épines, que renforçaient des murs et des fossés, s’étendait, à travers l’Inde tout entière, d’un point situé sur l’Indus, au nord d’Attock, jusqu’au Mahanadi, à la frontière de Madras, durant plus de 2,500 milles, la distance de Moscou à Gibraltar. Cette barrière, qui ne pouvait se franchir que sur des points déterminés, le gouvernement de l’Inde l’entretenait avec un soin jaloux : il y voyait un rempart et une source de richesses. Or ce même gouvernement, devenu maître des destinées de Singapour, en faisait, dès le premier jour et sans hésiter, un port franc, lui assurant ainsi tout le bénéfice de la situation privilégiée à laquelle il doit aujourd’hui un commerce annuel de plus de 600 millions de francs.

L’histoire de Hong-Kong, il y a cinquante ans île déserte, roc dénudé, refuge ordinaire de pirates, conquise et colonisée parmi l’enthousiasme universel, bientôt dédaignée et presque désertée, conservée seulement parce qu’un gouvernement sage ne se déjuge pas si vite, puis revenant à la vie, grandissant par des causes imprévues et s’élevant au rang des plus grands ports marchands et des plus agréables cités, cette histoire nous démontrerait une fois de plus cette vérité, aujourd’hui banale, que les entreprises de colonisation veulent une inépuisable patience, une forte dose d’entêtement, parfois même une négation obstinée et naïve de ce que le vulgaire appelle évidence et que, suivant un joli proverbe anglais, where ignorance is bliss il is folly to be wise. Elle nous ferait voir encore la quantité d’erreur que peuvent renfermer les plans les mieux conçus, la part qui, dans le succès des hommes, revient à la seule fortune, et que peut-être toute la sagesse humaine consiste, sans jamais compter sur elle, à toujours être en état de profiter de ses faveurs.

La Birmanie, et avec elle l’Inde, dont elle n’est qu’une province, nous fourniront d’autres leçons.

On pourrait étudier la Birmanie de plus d’un point de vue.

On pourrait s’en tenir à la Birmanie anglaise, c’est-à-dire à la province de l’Inde qu’on appelait, avant 1885, British Burmah ; y analyser la politique des Anglais envers les indigènes, démonter le mécanisme de leur administration, en constater les effets et déterminer ce qu’il convient et d’imiter et d’éviter. Ce serait un travail instructif, mais incomplet, puisqu’aujourd’hui la Birmanie anglaise a, depuis 1885, plus que doublé sa superficie, qu’elle s’étend de la mer à la frontière de la Chine et du Siam, et que tout l’intérêt de son entreprise est dans ses relations avec ses sujets authentiques, mais encore mal soumis, de la Haute-Birmanie proprement dite, et avec ses problématiques tributaires, appelés Shans par les Anglais et par nous Laotiens.

On pourrait aussi faire le tableau des difficultés périodiques des Birmans et des Anglais, le récit des guerres de 1824, de 1852 et de 1885 et des démembremens qui ont suivi les premières, de l’absorption totale à laquelle la dernière a conduit. Ce serait, surtout pour la période la plus récente, un joli chapitre à ajouter à l’histoire des provocations cherchées et des conquêtes involontaires, avec une morale toute prête pour la fable du Pot de terre et du Pot de fer.

On pourrait enfin décrire les rivalités de la France et de l’Angleterre, rivales en Indo-Chine au XIXe siècle, comme elles l’ont été dans l’Inde au XVIIIe. On y montrerait l’Angleterre, il y a plus de soixante années, s’emparant, « à son corps défendant, » d’une partie de la Birmanie ; la France, après elle, convoitant tour à tour l’Annam, le Cambodge et peut-être la Birmanie elle-même, négligeant les occasions propices, perdant des parties superbes, et se laissant si bien distancer que, dans cette Indo-Chine qui lui semblait presque tout entière dévolue, il est à peine temps pour elle de se réserver une part légitime en procédant à une délimitation des influences respectives. Ce travail, non plus, ne manquerait pas d’intérêt et pourrait emprunter une épigraphe à une fable également célèbre : le Lièvre et la Tortue.

Mais, outre que tout cela a été fait, ou à peu près [2], ce n’est pas cela, c’est autre chose que nous cherchons. Nous voulons, en vue d’une comparaison qui s’impose entre la Birmanie, qui est à l’Angleterre, et la partie de l’Indo-Chine qui est à la France, rechercher quelle a été la conduite des Anglais dans leur nouvelle possession, et comment, au milieu de difficultés et en face de besoins qui sont presque les mêmes dans les deux pays, ils ont su, — non pas en mener à bien, trop peu de temps encore s’est écoulé, — mais en préparer la pacification, l’organisation administrative et l’exploitation économique.


II

La Birmanie, encore aujourd’hui, n’est qu’imparfaitement connue. Sa population est évaluée à environ 8 millions d’habitans, 3 millions et demi dans la Basse-Birmanie et 3 millions et demi dans la Birmanie supérieure ; mais ce chiffre est des plus incertains, cela pour deux raisons : la première est que, pour de nombreux districts, il repose sur les bases d’estimation les plus vagues, — consommation du pétrole, rendement de l’impôt foncier ; — la seconde, c’est qu’en dépit de la mer et des montagnes qui lui font des frontières naturelles, les limites de la Birmanie ne sont pas encore exactement fixées. La conquête les a souvent déplacées [3]. Telle que l’ont faite les événemens de 1885, la Birmanie, sans épithète, province de l’Inde, héritière de tous les droits du royaume d’Ava, se compose de quatre parties. L’une, au sud, formait l’ancienne Birmanie britannique, appelée aussi quelquefois Pegou, du nom d’un royaume indigène que les Birmans avaient conquis et qu’en 1826 les Anglais annexèrent, avec d’autres districts, au gouvernement de l’Inde ; les trois autres formaient le royaume indépendant de Birmanie. Ce sont : au centrera Birmanie proprement dite, habitée en majorité par des Birmans et par les descendans de races aborigènes, au nord et au nord-ouest, la Birmanie septentrionale, habitée par des populations variées et clairsemées, qu’on appelle Singhphos, Shans, etc., plus ou moins soumises à la domination birmane ; et enfin, à l’est et au nord-est, dans la direction du Siam et du Cambodge, les états tributaires appelés Laotiens ou Shans. Ces états, et par leur étendue et même par leur population, sont un morceau considérable : les Anglais, sans scrupule, s’en adjugent la part du lion ; mais d’autres peuvent en revendiquer une partie. Voilà pourquoi l’on ne saurait décrire, d’une façon exacte et définitive, les limites de la Birmanie. En latitude, pas de doute : elle s’étend environ du 10e au 27e degré de latitude nord, et les quelques hésitations du cartographe peuvent être facilement dissipées : c’est une question de levers géographiques. En longitude, elle part du 92e degré de longitude orientale (Greenwich) et s’arrête à un degré encore indéterminé vers l’est, que les négociations diplomatiques fixeront un jour, à coup sûr, entre le 95e méridien et le 98e, mais qu’elles seules peuvent fixer. Même les moins favorables de ces positions assurent encore à la Birmanie une superficie de plus de 30 degrés carrés : c’est presque celle de la France.

Au point de vue géographique et hydrographique, ce pays présente des particularités assurément dignes d’attention ; mais ce qui fait son intérêt pour l’Europe, c’est la situation qu’il occupe entre l’Inde et la Chine. Il est, en effet, contigu à toutes deux, et, quoique séparé de l’une et de l’autre par des montagnes puissantes, relié à la première par la mer et par des passages à travers monts, et à la seconde par les fleuves à pente modérée qui sortent des hauteurs du Thibet, province chinoise.

Si, sans entrer dans le détail infini des chaînes et des monts, on examine le système orographique de cette région, on voit que de la péninsule gangétique à l’Empire du Milieu, séparant l’Inde du Thibet, et le Thibet lui-même du Szu-Chuen (autre province chinoise), règne une ligne ininterrompue de montagnes qui s’appelle, au nord de l’Inde, Himalaya, et, en Chine, monts Yunlin. Au sud de l’Himalaya court vers l’est, puissante encore, mais moins formidable, une autre chaîne, presque parallèle à la première, qui prend les noms de monts d’Assam, monts de Patkoï, monts de Langtang, etc. Or de ces monts d’Assam et de Patkoï, et des monts Yunlin, se détachent vers le sud une série d’éperons qui donnent à cette région son caractère. Elles séparent la Birmanie, à gauche, de l’Inde et, à droite, de la Chine ; et d’autre part, leurs rangées doubles et triples de chaînes parallèles traversent dans sa longueur presque toute l’Indo-Chine et la divisent en autant de vallées par où les fleuves s’écoulent vers la mer. C’est de là que descendent tant de cours d’eau : le Kyendwen au Chindwin, l’Iraouaddy, le Sittang, la Salouen, le Mei-Nam, le Mékong ; et, plus loin vers l’est, les fleuves d’Annam et le célèbre Fleuve-Rouge.

Baignée par la mer, sillonnée de fleuves nombreux et la plupart navigables, enfermée dans un cercle de montagnes qui étaient à la fois une limite à son ambition et une protection contre l’ambition d’autrui, la Birmanie, riche de la fécondité de son sol et des trésors de son sous-sol, semblait destinée à vivre paisible et heureuse : diverses circonstances, du fait de la nature et du fait des hommes, en décidèrent autrement.

On peut dire de la Birmanie ce qu’on disait de l’Italie : c’est une expression géographique. Le domaine a été fait de morceaux rapprochés et la population de races associées par violence. La race birmane, proprement dite, est noyée parmi des tribus aux appellations les plus diverses, qui la dépassent notablement en nombre. Tandis que ces tribus, Karens, Kachens, Shans, etc., habitent la montagne, les Birmans occupent les plaines.

Ceux qui vivent dans les plaines, au pied des monts, ont l’humeur curieuse. Le rideau éternel qui les sépare du monde les irrite. L’au-delà les tente. Les montagnes de Birmanie qui partagent le pays en couloirs longitudinaux durent éveiller la curiosité des habitans. Cette curiosité pouvait trouver à se satisfaire. Ces montagnes, en effet, — témoin celles d’Aracan, qui s’en vont tomber à la mer pour se prolonger, à travers les îles Andaman et Nicobar, jusqu’à Sumatra et Java, — ne sont pas rigoureusement continues. Les espaces qu’elles limitent forment moins des vallées à la pente régulière qu’une série de plateaux se déroulant et s’abaissant par bonds successifs. Les plaines présentent ainsi des ressauts, et les monts qui les enserrent des fissures. Par ces fissures on peut passer d’un bassin à un autre. Les Birmans n’y manquèrent point.

Ils franchirent successivement tous les sommets, explorèrent toutes les vallées, soumettant les populations, et suivant les circonstances, les annexant ou leur imposant des redevances. Parmi elles, quelques-unes habitaient à l’ouest ou au nord-ouest : celles d’Assam, par exemple, séparées des Birmans par les monts Patkoï. Les Birmans, à maintes reprises, pénétrèrent sur leur territoire. Quand, plus tard, l’Assam devint une province de l’Inde, les Anglais n’oublièrent pas que, par-dessus le Patkoï, on pouvait de Birmanie pénétrer chez eux, et qu’à l’inverse, de chez eux, on pouvait pénétrer en Birmanie. Le même fait se produisit à l’ouest, du côté du Chittagong, du Tipperarah et du Bengale. Les Birmans eux-mêmes se chargeaient d’enseigner à leurs voisins que la porte de la maison était mal close.

Voilà déjà une circonstance fâcheuse pour eux. En voici une seconde.

Une portion notable de leur territoire est, nous l’avons dit, baignée par la mer, et des fleuves considérables viennent s’y jeter : l’Iraouaddy, qui, par ses bouches multiples, forme un vaste delta ; le Sittang, à qui son embouchure immense a fait attribuer une importance excessive, et enfin la Salouen. Ces fleuves, depuis un demi-siècle, on a bâti sur eux une légende. A voir leur cours tumultueux, leur énorme débit d’eau, on les a crus tous navigables, même pour de grands bateaux. On s’est persuadé qu’ils conduiraient fort avant dans l’intérieur des terres, peut-être même jusqu’au voisinage de leurs sources, et ces sources, on estimait, — car on a longtemps été réduit aux conjectures, — qu’elles devaient se trouver, pour les uns, près de la frontière anglaise, dans la région d’où sort le fleuve indien, le Brahmapoutra ; pour les autres, par-delà la frontière chinoise, dans le Thibet, peut-être même dans le Yunnan, ou encore au nord du Szu-Chuen. Si cela était, il devenait évident que ceux qui posséderaient et ces rivages si proches du Bengale et ces fleuves, grandes routes de l’Inde ou de la Chine, pourraient, ou inquiéter les Anglais dans leurs possessions de l’Inde, ou s’assurer un chemin privilégié, — le plus court et le plus facile, on le croyait alors, — vers les belles provinces méridionales du Céleste-Empire, dont l’Europe n’a que depuis peu soupçonné l’importance, mais que l’Angleterre a dès longtemps convoitées pour son commerce.

Si l’on y joint que la Birmanie est riche en ressources de toutes sortes : coton, bois de teck, pierres précieuses, gisemens miniers, et que le riz du delta est une des réserves de l’extrême Orient ; qu’elle faisait, bien avant le XVe siècle, le commerce avec toute l’Asie méridionale et la Malaisie ; qu’elle possédait jusqu’en Europe, grâce aux récits des voyageurs, une réputation exagérée de richesse, qu’enfin elle prétendait contre une foule de tribus des droits contestables, assurément, mais qui, dévolus à une grande puissance, pourraient devenir incontestés, on comprend que l’Angleterre dût souhaiter de s’emparer de la Birmanie.

Deux raisons toutefois la firent longtemps hésiter. La Birmanie avait, même auprès des nations européennes, une réputation de puissance aussi exagérée que l’était sa réputation de richesse. Quand on put la voir de près, le prestige lut vite dissipé. Mais vers la fin du XVIIIe siècle, au moment où les Anglais commencèrent à suivre de près les choses de ce pays, il subsistait encore presque intact. Or, précisément vers la fin du XVIIIe siècle, l’Angleterre avait assez de difficultés, dans l’Inde et l’Amérique, pour n’en pas vouloir chercher d’autres. Il était donc et de son intérêt et dans ses intentions de ne pas porter avant le temps la main sur la Birmanie.

Elle eut néanmoins quelque mérite à garder ses résolutions. Car si elle s’obstinait à ne pas toucher à la Birmanie, c’était évidemment à la condition que personne autre ne le fît à sa place. Or, précisément encore, à la fin du xvnr9 siècle, on pouvait croire, sans trop de crédulité ni de mauvaise foi, que les Français cherchaient en Birmanie la revanche de l’Inde. Dès 1751, Dupleix avait envoyé un ambassadeur au roi de Pégou et obtenu une concession à Sérian. Naturellement, la tentative de Dupleix avait été, après lui, abandonnée ; mais plus tard, en 1769, notre compagnie des Indes orientales s’était efforcée de rétablir et de développer le commerce avec la Birmanie. En 1794, le bruit se répandit que les Français songeaient à prendre pied en territoire birman, « ce que, dit un contemporain, tous ceux d’entre eux qui se connaissaient dans les affaires de l’Inde avaient grand désir de faire. » D’autre part, le gouvernement birman qui, dès cette époque, se sentait menacé par les Anglais, s’efforçait de gagner l’appui de la France. En 1802 arrivaient à Rangoon quatre aventuriers soi-disant français : l’un, véritablement Français, s’était enfui des prisons de Calcutta ; un autre, d’origine américaine, était subrécargue d’un navire de commerce ; les deux derniers avaient dans les veines du sang birman. Ils n’avaient à aucun titre qualité pour parler au nom de la France et déclinaient formellement de le faire. Mais le roi de Birmanie insistait pour voir en eux des ambassadeurs et les traitait comme tels. Il les appelait à Mengoon et les recevait au palais en audience publique, tandis qu’un envoyé de lord Wellesley, vice-roi de l’Inde, le colonel Symes, restait là plus de deux mois sans qu’on parût même soupçonner sa présence. En même temps, les Birmans prenaient vis-à-vis de leurs puissans voisins une attitude décidément hostile. En 1794, c’étaient des démonstrations menaçantes sur la frontière du Chittagong ; en 1811, commençaient dans la province d’Aracan toute une série de troubles et d’incursions.

L’Angleterre, pendant plus de trente années, absorbée par les événemens d’Amérique et d’Europe, s’émut à peine de ces rodomontades. Elle affecta au contraire de se rapprocher davantage des Birmans, multipliant les missions et les ambassades, cherchant à accréditer des résidens, etc. Elle attendait son heure, et son apparente longanimité ne faisait illusion à personne. « Il est certain, dit un voyageur français, Sonnerat (Voyage aux Indes Orientales, 1774-1781), que les Anglais chercheront un jour à s’emparer du Pégou. »‘ Et en effet, dès que l’Europe leur laissa quelque répit, à la première incartade de cette royauté birmane qui a dépassé en orgueil et en folie toutes celles de l’Asie, et sous prétexte de donner au Bengale une frontière plus scientifique, elle abattit sur la proie dès longtemps guettée sa main puissante. Sans parler de divers avantages qu’elle obtint, elle se fit céder les provinces d’Aracan, de Yeh, de Tavoy, de Mergui, de Tenasserim, s’établissant ainsi, avec cette habileté et cette prévoyance dont elle a donné tant de preuves, du premier coup sur deux points d’une importance capitale, et fermant deux des avenues qui pouvaient conduire vers l’Inde ou vers la Chine (expédition de 1825, traité de Yandabo, 24 février 1826).

Cela la mit en appétit. Plus tard, après un délai jugé suffisant, et comme l’imprudente cour d’Ava, au mépris du traité signé, continuait ses bravades et ses vexations, une nouvelle expédition lui enleva le reste de ses provinces du sud, la sépara définitivement de la mer et reporta sa frontière méridionale au-dessus du 19e degré de latitude nord (expédition commencée en janvier 1852 ; annexion proclamée le 20 décembre de la même année).

De ce moment, le royaume d’Ava ne pouvait plus échapper à cette formidable étreinte. Sa nouvelle frontière, simple ligne tirée sur le papier, ne pouvait plus le protéger : il était à la merci de l’ennemi. L’Angleterre, tout en continuant à se défendre de toute idée de conquête, n’attendait qu’une occasion. Nul n’en doutait. En 1880, un colonel de l’armée anglaise, M. W.-F.-B. Laurie, auteur de Our Burmese Wars, écrivait : « Il se peut qu’avant longtemps, il n’y ait plus de roi de Birmanie. » Une fausse démarche de ce roi le livra enfin à ses ennemis. Depuis quelques années, il voyait le danger grandir, et, comme son ancêtre du siècle dernier, cherchait partout non plus même des alliés, mais des protecteurs. Cette attitude suspecte inquiétait l’Angleterre. Il avait envoyé en France et en Italie une ambassade : cette ambassade négligea de se rendre à Londres. Il signa avec la France un traité purement de commerce et d’amitié : on voulut y voir un traité d’alliance. Un agent français fut installé dans la nouvelle capitale : on s’écria qu’il allait diriger la politique du royaume. Dès ce moment la conquête fut décidée. Le fruit d’ailleurs était mûr ; il n’y avait même pas à le cueillir : il tombait. Depuis longtemps déjà, les Anglais de Basse-Birmanie, notamment la chambre de commerce de Rangoon, faisaient près du gouvernement anglais les plus vives instances pour l’amener à intervenir dans les affaires du royaume. Le massacre odieux de presque tous les membres de la famille royale, la fuite affolée d’une population immense, enfin d’imprudentes chicanes à une compagnie anglaise qui exploitait des forêts, la Bombay Burmah trading corporation, fournirent l’occasion cherchée. Le gouvernement de l’Inde envoya au roi Thibau un ultimatum, qui ne pouvait être que repoussé. Aussitôt les troupes anglaises franchirent la frontière (1885).

L’expédition fut menée avec une rapidité presque sans exemple. Le 25 septembre, il n’y avait encore à Rangoon ni troupes ni bateaux, et le chief commissioner, M. Bernard, prévoyant des complications prochaines, devait prendre sur lui de retenir une canonnière qu’un ordre rappelait vers l’Inde. Le 17 octobre, le secrétaire d’État télégraphiait à Londres au vice-roi qu’il ferait sagement, en adressant son ultimatum au roi Thibau, d’expédier on même temps des troupes à Rangoon. Le 10 novembre, le général Prendergast marchait sur Mandalay ; le 1er décembre, il pénétrait dans la capitale et s’emparait du roi ; le 2, il l’envoyait captif à Rangoon d’où on le dirigeait vers l’Inde. Le pays tout entier était ouvert au vainqueur ; l’antique royaume de Birmanie avait vécu. L’expédition proprement dite avait duré trois semaines.


III

Le 1er décembre, la reine Victoria envoyait au vice-roi des Indes un télégramme ainsi conçu : « Je vous prie d’exprimer mes chaleureux remercîmens au général Prendergast et mon admiration pour l’habileté avec laquelle il a conduit toute l’expédition. » Ce message de la reine impliquait la conviction que, l’ennemi battu, l’armée débandée, le roi fait prisonnier, tout était terminé. Et cette conviction, presque tout le monde la partagea au moins un instant. Mais bientôt à cet optimisme « succéda, dit un témoin occulaire, l’opinion que les choses étaient encore dans un fâcheux état d’incertitude. » Et les hommes d’expérience virent, comme l’écrivait plus tard le lieutenant-colonel A.-R. Gloag [4], que la soumission du pays serait longue et que la prise de Mandalay était un commencement, non pas une fin. La guerre de 1824 avait duré deux ans, mais le rétablissement de l’ordre dans les provinces annexées n’avait pas exigé moins de cinq années. Celle de 1852 avait été moins longue : commencée en janvier, elle était terminée en décembre ; mais il avait fallu huit années pour pacifier le pays. Que faudrait-il de temps, cette fois, après une campagne de trois semaines ? Même les gens d’expérience, même ceux qui jugeaient les troubles possibles, voire inévitables, n’assignèrent pas à l’œuvre d’apaisement une durée suffisante. Lord Dufferin, esprit sage cependant et éloigné de l’optimisme, estimait qu’il fallait deux ans pour ramener dans le pays une tranquillité « raisonnable… » Cinq années se sont écoulées et presque chaque jour voit encore se produire des actes de piraterie.

Au début, grâce à des mesures, en général bien conçues, on avait espéré localiser les troubles dans la Haute-Birmanie, et pendant quelque temps on y réussit. Mais pour contenir la Haute-Birmanie, il fallut dégarnir de troupes la Birmanie inférieure. Cela y rendit facile l’action des malandrins. Et il n’y avait pas seulement les malandrins à redouter. Pour un grand nombre de Birmans sujets anglais, le roi de Mandalay était demeuré un être sacré ; ceux qui osèrent porter la main sur lui leur parurent des sacrilèges dont c’était un devoir de secouer le joug et de punir l’insolence. Aussi, tandis que, dès 1886, les Anglais se flattaient en Haute-Birmanie d’avoir dégagé le pays central et acculé les bandes hostiles dans la province des mines de rubis, vers les états shans et sur la frontière chinoise, ils virent, à la fin de cette même année et en janvier 1887, dos troubles éclater dans deux districts de la Basse-Birmanie, ceux de Prome et de Tharrawady et gagner bientôt d’autres districts plus éloignés de la frontière commune. On n’y ramena une tranquillité toute relative qu’au prix des mesures les plus énergiques : expéditions contre les bandes, mise à prix des têtes des chefs, répression impitoyable ; et encore n’est-ce qu’en mai et juin 1887 que l’amélioration se dessina, qu’à la fin de 1888 qu’elle devint sensible.

Les Birmans anglais, plies de longue date à une domination dont ils connaissaient la puissance et dont les misères d’une vie d’aventures venaient d’ailleurs fort à propos de leur remémorer les bienfaits, furent en somme assez facilement ramenés à résipiscence ; bientôt ils cessèrent de passer la frontière pour aller se joindre aux insurgés du Nord, et, vers le milieu de septembre 1888, on constatait qu’aucun des prisonniers ne parlait plus anglais : c’était donc tous des Birmans des nouvelles provinces. Mais tandis que la révolte se calmait dans le sud, au nord elle semblait s’exaspérer. Après trois ans d’efforts, en 1888, les bulletins officiels, tout atténués qu’ils fussent, étaient plus alarmans qu’ils ne l’avaient jamais été. Tout le district de Mandalay était à feu et à sang ; durant trois mois, des incendies s’y allumaient presque chaque soir ; les fils télégraphiques étaient arrachés ; les travaux de la voie ferrée de Toungoo à Mandalay menacés ; le chemin de fer même de Basse-Birmanie (Rangoon-Prome) était coupé à Zeegou, à quelque cent milles au-dessous de Prome ; les bandes de pirates se reformaient ; elles prenaient l’offensive ; elles attaquaient avec succès des postes occupés par la police et des troupes régulières. Et les « affaires » de ce genre étaient si nombreuses que le correspondant du Times lui écrivait (5 mai 1888) : « Il est impossible de donner en détail l’histoire des nombreuses rencontres qui ont eu lieu récemment avec les dacoits. »

Ces dacoits sont exactement ce que les Français appellent au Tonkin des pirates. Ils ne forment pas dans la population une classe à part ; ils se recrutent dans toutes les classes : ils sont la population même. Ce ne sont à proprement parler ni des brigands ni des patriotes, quoique parmi eux on rencontre des uns et des autres. Ce sont généralement des paysans qui, à l’ordinaire, cultivent paisiblement leurs champs, bien qu’ils n’aient certes pas pour ce genre de travail un goût immodéré, mais qui, en temps de trouble, appauvris quand ils ne sont pas ruinés, jugent bon et trouvent agréable de courir les aventures, de batailler et de piller. Ils attaquent et ils dépouillent, sans y regarder de trop près, les nationaux aussi bien que les étrangers. Et, à vrai dire, ils donnent la préférence aux premiers, moins bien armés et moins redoutables. Ils y ont du reste tout profit : dénuées de tout, menacées de mourir de faim, leurs victimes d’hier n’ont d’autre ressource que de devenir leurs auxiliaires de demain. La bande des vainqueurs se grossit donc de la bande des vaincus. Ces vaincus, d’ailleurs, ne montrent aucune répugnance à échanger la houe contre la pique. La piraterie, la dacoity, comme disent les Anglais, n’est pas chez eux chose déshonorante : elle leur paraît naturelle et à tout le moins, en temps de guerre civile, excusable ; et un jeune homme qui refuserait de s’y livrer passerait pour manquer non-seulement de courage, mais encore de sens commun [5].

Cette conception, qui nous étonne, repose sur le sentiment, poussé à ses conséquences extrêmes, des droits du plus fort. Dans ces sociétés asiatiques, on reconnaît les forts et les puissans surtout à ceci, qu’ils exploitent les faibles. Quiconque a le pouvoir en use. Les opprimés gémissent, mais ne s’indignent pas : ils attendent leur tour. Tout fonctionnaire utilise ses fonctions à son profit. Quand, en Haute-Birmanie, on organisa la police contre les dacoits, on la recruta, partie dans l’Inde et partie dans le pays : à maintes reprises, les policemen birmans ne purent résister au désir de « dacoiter » eux-mêmes les villages qu’ils devaient protéger.

Voilà, pour l’ordinaire, ce que sont les « dacoits » de Birmanie et les « pirates » du Tonkin. Quelquefois, sous l’influence de chefs plus distingués ou dans des circonstances particulièrement solennelles, ils s’élèvent du rôle de pillards au rôle de patriotes. Cela s’est produit dans l’Annam proprement dit. L’insurrection y prit presque immédiatement un caractère national ; conduits par les hauts mandarins, les pirates (car on tenait à leur maintenir ce nom) se proposaient avant tout de chasser les Français hors du sol national ; ce qui ne les empêchait pas, entre temps, de pressurer les populations sur leur passage. Il en advint de même en Birmanie. A une certaine époque, la résistance, qui n’était guère jusqu’alors qu’une entreprise de pillage, devint une œuvre politique et patriotique. Les dacoits se groupèrent en bandes importantes, conduites par des chefs considérés ; la lutte prit le caractère d’une guerre de guérilla ; la dacoity devint « un mouvement hostile de la population, » a une résistance populaire à la domination anglaise, telle qu’on n’en rencontra dans aucune autre partie de l’Inde et qui devait nécessiter pendant de longues années la présence de fortes garnisons [6]. »

Les dacoits, en effet, constituent un genre d’adversaires particulièrement, je ne dirai pas dangereux, mais gênant pour des troupes européennes. Rien de moins régulier, rien de plus insaisissable. Un district, par exemple, celui de Tavoy, administré à souhait et depuis deux ans fort tranquille, se soulève tout à coup, sans prétexte connu (février 1888). Un autre, où régnait une certaine fermentation, prend les armes et court sus aux Anglais : deux officiers sont tués. Une colonne, aux ordres d’un colonel (colonel Symons), accourt pour les venger : elle ne découvre pas les coupables ; elle ne trouve même pas une trace d’agitation ; pendant six semaines elle bat le pays inutilement et se relire sans avoir rien fait. On avait imaginé de constituer des bandes de 50 à 100 hommes, avec mission de poursuivre ou même de chercher les dacoits. Presque invariablement, recherches et poursuites étaient stériles. Les dacoits s’enfuyaient, coupaient au plus court, se réfugiaient ou dans des lieux inaccessibles, ou dans des villages peuplés d’amis : là, ils jetaient leurs armes, se mêlaient aux habitans, prenaient part à leurs travaux ; nul n’aurait pu les distinguer et nul ne se lût risqué à les trahir.

Quand les pluies cessaient, immédiatement le dacoitisme augmentait. Les bandes fusionnaient ; le chef le plus renommé prenait le commandement. Quelques-uns de ces chefs furent célèbres : par exemple, le Boshway, pris et tué en octobre 1887, et qui fut en quelque sorte le dernier des grands chefs. Ils exerçaient sur la population un invincible prestige. A leur appelles jeunes hommes accouraient en masses. L’ancienne famille royale exploitait cet enthousiasme. Presque en même temps, cinq ou six princes authentiques couraient la brousse. D’autre part, le premier venu, un ambitieux, prenait le nom d’un prince quelconque, et sans peine soulevait son district. C’est ce qui advint dans le district de Chindwin. Le Chief commissioner venait de le parcourir ; il y avait reçu l’accueil le plus favorable et le quittait sous la meilleure impression : survient un imposteur éhonté, le prétendu prince Bayingan, et le district se lance dans une insurrection ruineuse.

Tel est, esquissé à grands traits, le premier ordre de difficultés que, de 1885 à 1888, les Anglais rencontrèrent en Basse et surtout en Haute-Birmanie et qu’ils eurent d’abord à vaincre. Ils ne pouvaient songer à organiser le pays et à le mettre en valeur avant que la sécurité et la paix y fussent rétablies, et que les gens paisibles fussent libres de ne pas se révolter sans exposer leur vie ou leurs biens. A l’heure présente, l’œuvre n’est pas encore parfaite. Presque toute l’année 1889, la fin de 1890 et le commencement de 1891 ont vu plus de troubles et d’expéditions qu’on n’eût pu le supposer en 1888. De telles entreprises ne s’achèvent pas en un jour, et d’ailleurs, plus d’une fois les Anglais ont, par des fautes de conduite, dont nous citerons plus loin des exemples, compromis des résultats acquis. Néanmoins d’importans progrès ont été réalisés, et il est intéressant et utile de voir par quels procédés et suivant quelles méthodes.

Mais avant d’en aborder le détail, il importe de se souvenir que les Anglais allaient, dans l’accomplissement de leur tâche, rencontrer des facilités exceptionnelles. La Basse-Birmanie était déjà, depuis soixante ans pour certaines parties, depuis trente ans pour d’autres, possession anglaise, et organisée suivant les principes de l’administration indienne. C’était le même commissaire qui avait sous son autorité les deux fractions de la province : il pouvait disposer pour la nouvelle de toutes les ressources de l’ancienne [7]. La Birmanie d’ailleurs était une province, comme le commissaire était un agent, non pas de l’Angleterre, mais de l’Inde. Et l’Inde était là toute proche, riche en ressources, en troupes, en fonctionnaires. A sa tête était un conseil investi de pouvoirs étendus, plus étendus encore, grâce à l’esprit libéral des secrétaires de l’Inde à Londres [8] ; enfin, présidant ce conseil, en sa qualité de gouverneur-général et de vice-roi, se trouvait un homme d’une grande largeur d’esprit, d’une justesse de vue et d’une promptitude de décision rares, lord Dufferin, à qui les succès de Birmanie valurent le titre de marquis d’Ava. Toutes ces circonstances, dont assurément la plus importante est que les décisions étaient prises, non pas à Londres, mais à Rangoon ou à Calcutta ou à Simla, et par des hommes qui connaissaient la situation et ce qu’elle exigeait, toutes ces circonstances qu’aucune autre puissance n’aurait rencontrées réunies, rendirent plus aisée l’œuvre de conquête, de pacification et d’organisation, sans que pourtant elles doivent, à nos yeux, en diminuer le mérite.

Un pays ne se conquiert et ne se pacifie ni à coups de canon seulement, ni seulement à coups de décrets. Il y faut des uns et des autres et tout ensemble et successivement. Leur effet se mêle et se combine, et dans le résultat définitif, il est souvent téméraire de prétendre discerner ce qui revient à l’homme de guerre et ce qui revient à l’homme d’État. Mais pour la facilité et l’utilité de nos études, il importe de séparer les mesures d’ordre politique et les mesures d’ordre militaire.

Quand du seul point de vue militaire on examine les mesures auxquelles les Anglais ont demandé la pacification de la Birmanie, on voit qu’elles se réduisent à ceci : avoir, au moment voulu, beaucoup de troupes de la nature et de la qualité qui conviennent, et mettre à leur tête des chefs ayant le genre d’expérience que le pays requiert. Ici encore, remarquons-le, les Anglais avaient beau jeu. La plus grande partie des forces employées en Birmanie, ils les tirèrent de l’Inde. Or, d’une part, l’Inde était, à cette époque, absolument calme, et pouvait, de son effectif normal, distraire autant de troupes qu’on le jugerait utile ; d’autre part, ces troupes de l’armée des Indes avaient ordinairement vécu sous un climat et manœuvré sur un terrain semblables à ceux qu’ils rencontrèrent dans les vallées de l’Iraouaddy et de la Chindwin, ou sur les pentes des monts birmans. Enfin, les généraux qu’on mit à leur tête avaient, eux aussi, fait leur carrière dans l’Inde et, pour la plupart, y exerçaient un commandement au moment où on les envoya en Birmanie. Tout cela facilitait la tâche [9]. Toutefois, ce n’est pas déjà un talent si commun que de se décider, en temps utile, aux sacrifices nécessaires et de savoir placer les hommes au poste même qui leur convient. Les Anglais, à ces deux égards, furent, malgré quelques erreurs de détails, habiles ou heureux.

Plusieurs généraux se sont succédé en Birmanie : j’ai déjà cité le nom du général, aujourd’hui sir Henry Prendergast ; on en pourrait citer d’autres : le général White, le général Gordon, le général Faunce, le général Wolseley. Tous, et notamment le général White, qui resta longtemps à la tête des troupes, rendirent des services éminens. Mais il en est un qui eut sur la pacification une influence décisive : ce fut le général Roberts. Sir Frederick Roberts occupait alors la haute situation de commandant en chef des armées de l’Inde et de membre du conseil du vice-roi. Lord Dufferin lui demanda de la quitter temporairement pour aller prendre le commandement en chef du corps expéditionnaire : il accepta. Cette double décision dénotait un certain courage. A ce moment, et en Angleterre et dans l’Inde, on était las des affaires de Birmanie, on estimait et l’on disait tout haut qu’il n’y avait rien à faire de cette conquête, et le poste de général en chef en devenait plus dangereux. Ce n’est pas tout. Les Anglais ont toujours redouté de subordonner le pouvoir civil au pouvoir militaire. Or, si l’on mettait en présence un personnage considérable comme sir Frederick Roberts et un commissaire (chief commissioner) même comme M. Bernard, il était évident qu’en dépit de tous les textes et de toutes les instructions possibles, la grande autorité morale appartiendrait au général et qu’en cas de conflit, le dernier mot lui resterait. Malgré ce que ces circonstances pouvaient avoir de grave, lord Dufferin n’hésita pas à offrir, ni sir Frederick à accepter le commandement en Birmanie. Ce choix, qui pouvait avoir de gros inconvéniens, n’en eut aucun. Et toutefois, quand la mission de sir Frederick eut pris fin, on se sentit comme soulagé. Il avait d’ailleurs réalisé tout ce qu’on attendait de lui. « Il a, écrivait le correspondant du Times (8 février 1887), justifié l’exception à la routine, qui l’a fait envoyer en service spécial loin du théâtre habituel des fonctions d’un commandant en chef de l’Inde. »

Le plus grand service que le général Roberts ait rendu, — et il n’avait pas attendu pour le rendre d’être appelé en Birmanie, — c’est d’avoir, d’accord avec lord Dufferin, donné aux généraux sous ses ordres autant et même plus de troupes qu’il ne leur en fallait. Ce n’est pas qu’on n’ait commis, en plusieurs occasions, et jusqu’en 1890, la faute de dégarnir certains districts où l’insurrection était à peine réprimée. Toutefois, les erreurs de ce genre ne pouvaient être et ne furent en général que de peu de conséquence.

Pour l’expédition même, quelques milliers d’hommes avaient suffi. Au lendemain de la prise de Mandalay et de la capture du roi, on avait espéré pouvoir en rappeler une partie. Mais lord Dufferin, qui dès le jour où il entra en Birmanie eut une vision extraordinairement nette de ce qu’exigeait la situation, loin d’en diminuer, en augmenta le chiffre. Il restait, en effet, à marcher sur Bhamo, à poursuivre les dacoits, à occuper tout le pays ; l’occupation allait nécessiter de petits corps expéditionnaires, des colonnes volantes, des postes fixes. En conséquence, l’armée lut tout de suite portée à 11,000 hommes et un peu plus tard à 14,000 hommes. Vers le milieu de 1886, il y en avait en Haute-Birmanie 17,000 et dans la Basse-Birmanie 7,200. Et cela ne paraissait pas encore suffisant. « Il est évident, écrivait au conseil de l’Inde le général Roberts, d’après les dispositions qu’indique le général White, qu’il n’y a pas en Birmanie un homme de trop ; il me semble même que certains districts sont faiblement occupés. Il n’est pas possible à cette époque de l’année (30 juillet) d’envoyer des renforts ; mais j’insiste fortement pour qu’on prépare et des renforts et des transports, de façon qu’ils puissent arriver à Rangoon vers le 15 octobre, époque où le général White aura vu ses forces diminuer et par le fait de la guerre et par les maladies. »

Cela fut fait, quoique, par suite de la création de la police, les effectifs de l’armée régulière ne dussent jamais dépasser ni même atteindre les chiffres de 1886. En avril 1887, on comptait en Birmanie Haute et Basse 20,000 hommes de troupes actives ; un peu plus tard, on en comptait 22,600 : 10,700 Anglais et 11,900 Indiens ; à quoi il faut ajouter des forces auxiliaires importantes. Cela entraînait un mouvement extraordinaire des troupes. Il fallait, en effet, à chaque instant, rapatrier les unités les plus éprouvées, transporter les volontaires qu’on engageait pour la police, et combler les vides trop fréquens qui se produisaient parmi les officiers de grade moyen, obligés trop souvent de payer de leur personne. Mais nul sacrifice n’arrêta ni l’armée, ni le gouvernement de l’Inde. Ils redoutaient par-dessus tout, — sans néanmoins y avoir toujours échappé, — des réductions d’effectifs prématurées qui pouvaient avoir un double effet : amener les indigènes à douter de la permanence de l’occupation anglaise et ainsi affermir leur constance dans l’opposition ; harasser les troupes, ruiner leur santé et gêner les mouvemens des chefs.

Toutefois, à l’heure où nous écrivons, les forces régulières, soit indiennes soit européennes, sont réduites à moins de 10,000 hommes, dont quelques milliers seulement sont des Européens. Mais cette diminution considérable n’est ni une condamnation des erremens suivis jusqu’ici, ni une imprudente concession aux exigences de l’opinion.

Il s’est en effet produit en Birmanie ce qui s’est produit ailleurs, notamment au Tonkin. Avec le temps et les progrès des vainqueurs, la lutte a changé de caractère et d’allures. Les grandes bandes se sont dispersées ou fragmentées. Tout ce qui était combattant sérieux, tout ce qui tenait devant les forces anglaises a été refoulé loin des centres habités et acculé soit aux frontières, soit à quelques régions d’accès difficile. Dès lors, à l’intérieur, on a pu réduire les postes fixes de troupes régulières. En 1887, il y en avait 150 ; on en a maintenu une trentaine. Ces troupes régulières, on ne leur demande plus guère qu’un rôle d’observation. Casernées dans les villes ou sur des points choisis pour leur valeur stratégique, elles agissent surtout par leur présence et leur prestige. Quant aux pillards et aux maraudeurs, aujourd’hui les seuls adversaires à redouter et redoutables seulement à cause de leur nombre, ce sont des forces d’une autre catégorie qu’on leur oppose : l’infanterie montée et la police.

L’infanterie montée, qui un moment a compté 1,800 hommes, en compte aujourd’hui environ 1,200 : son nom explique son rôle.

La police date de 1886, mais elle n’a été sérieusement organisée qu’en 1887. Vers le commencement de cette année, il devint évident que les adversaires habituels de l’armée régulière n’étaient plus dignes d’elle. Il n’y avait plus désormais à faire œuvre de guerre, mais œuvre de gendarmerie ; il ne restait qu’à assurer contre les dacoits soit isolés, soit réunis en bandes, la sécurité et le bon ordre. Pour cette besogne, l’armée est inutile ; elle y est même manifestement impropre. Les dacoits, à ce moment, ne sont plus des combattans, ce sont des maraudeurs et des fuyards, et les troupes régulières sont absolument impuissantes à les prévenir ou à les joindre. C’est affaire à la police ; et nos régimens européens la suppléeraient aussi efficacement qu’une batterie d’artillerie ferait à Paris les agens de la sûreté. « Le soldat, écrivait lord Dufferin, n’est que le pionnier de l’ordre ; le gardien permanent de la tranquillité publique est le policeman [10]. » En conséquence, on organisa la police. Chose digne de remarque et qui montre à quel point nos voisins ont le sens des nécessités de gouvernementales militaires dont on diminuait l’importance non-seulement tombèrent d’accord de l’utilité de cette création, mais en prirent l’initiative « A moins, écrivait le général Roberts (6 février 1887), qu’on n’organise en Birmanie une police solide, la pacification désirable de ce pays est encore loin de nous. » Et un autre document constate que les autorités civiles et militaires convinrent en même temps que « le moment était venu où la police devait graduellement occuper de nombreux postes en Haute-Birmanie et prendre charge du pays. »

Cette police devait être de deux sortes : une police civile que l’on mettrait aux ordres de fonctionnaires indigènes pour assurer la sécurité de la région où ils commandent, — ce qui n’alla pas sans quelques difficultés du fait de certains officiers ; — et une police militaire fortement encadrée par des Européens, dont la mission serait d’occuper les postes de l’intérieur, d’empêcher la concentration des dacoits, en un mot de nettoyer le pays. L’une et l’autre, on les recruta pour la plus grande partie dans l’Inde parmi certaines tribus d’humeur guerrière [11], et pour le reste, après bien des hésitations, parmi les Birmans, malgré la défiance où l’on tenait et leur intégrité et leur solidité. En 1887, on estimait qu’il en faudrait environ 16,000 ; mais on n’en eut d’abord que 9,000 et un peu plus tard 11,000 ; en 1888, à la fin de l’année, on avait dépassé l’effectif prévu ; on en avait 20,000, et le général Stedman, qui les commandait en Haute-Birmanie, écrivait qu’il n’en avait pas encore assez. Si bien qu’en 1889 la police comptait 35,000 hommes : 15,000 hommes de police civile et 20,000 de police militaire. Ensemble, ils occupaient au-delà de 600 postes. Aujourd’hui, la police civile, encore assez mal organisée d’ailleurs, ne compte pas plus de 6 à 7,000 hommes, la police militaire n’en compte pas plus de 16,000 ; elle occupait dans l’intérieur, en 1888, 175 postes, en 1889, 192 ; au début de 1890, 173. Détail à noter : elle a à sa tête un simple capitaine, le capitaine Peile, qui, du temps du général Stedman, était déjà sous-inspecteur.

Si l’on voulait non pas être complet, mais dire l’indispensable sur les mesures d’ordre militaire tentées dans l’intérêt de la pacification, il faudrait décrire les essais de colonies militaires chargées de contenir les indigènes et de mettre en valeur les districts qu’elles occuperaient. Il faudrait parler encore de la grande mesure, diversement appréciée, du désarmement général des villages birmans et karens : on leur enleva plus de 40,000 armes à feu ; c’était leur ôter le moyen d’attaquer les Anglais, mais en même temps de résister aux attaques des dacoits. Mais ce ne sont là, en somme, que des points secondaires, et nous avons hâte d’arriver à une autre partie de l’œuvre des Anglais : à celle qui consista à préparer la pacification par des mesures d’ordre politique.


IV

En abordant cette partie de nos études, il importe de bien préciser la valeur des mots et de définir ce que nous entendons par « mesures d’ordre politique » et par « pacification. » Il faut se garder de croire, — et dans la pratique d’aucun peuple on ne s’en est suffisamment gardé, — que ces divisions : « pacification » et « organisation, » « mesures d’ordre militaire » et « mesures d’ordre politique, » que nous adoptons pour plus de clarté dans l’exposition d’un sujet compliqué, correspondent dans le temps à des périodes absolument tranchées, et dans la conduite, à des méthodes absolument distinctes. Quand une fois est terminée la conquête proprement dite, et qu’il s’agit de pacifier le pays, on ne traverse pas une période où les militaires agissent avec une liberté entière, par leurs procédés propres et sous leur responsabilité, puis une seconde période où brusquement leur action s’arrête pour faire place à l’action des hommes politiques et des pouvoirs civils. Il n’y a pas davantage des méthodes de pacification absolument distinctes des méthodes d’organisation, pas plus qu’une période de pacification absolument distincte de la période d’organisation. La pacification prépare l’organisation et se lie à elle en lui transmettant ses méthodes bonnes ou mauvaises, en sorte qu’on ne peut trop dire où l’une commence et où l’autre finit et quelle mesure est mesure de pacification, quelle est mesure d’organisation.

Les Anglais, au moins en Birmanie, paraissent avoir entrevu ces vérités ; en tout cas, ils ont agi comme s’ils les voyaient : dès le premier jour, alors que l’armée chassait devant elle les bataillons dispersés des Birmans, ils avisaient aux moyens d’agir administrativement sur les populations, et, à aucun moment, ils n’ont séparé l’action des pouvoirs militaires de celle des pouvoirs civils. Ils ont eu soin, même durant la conquête, d’installer, dans les principaux centres, des fonctionnaires politiques, avec mission, tandis que l’armée y assurait l’ordre, d’y établir, eux, une première et rudimentaire organisation administrative. Et, d’autre part, même après la conquête achevée, ils ont demandé la coopération des troupes et réclame leur présence dans un dessein purement politique. « Il faut, écrivait le général Roberts dans ses instructions au général Mac-Pherson, lequel devait succomber à la maladie sans avoir pris possession de son commandement, il faut que les troupes fassent partout sentir leur présence et demeurent dans les principaux endroits assez longtemps pour permettre au pouvoir civil d’établir l’administration sur une base solide, pour inspirer aux populations de ce pays un sentiment de confiance dans la stabilité de notre domination, et pour leur ôter toute crainte d’être plus tard accablés par les dacoits. »

Une pareille tâche implique, exige la parfaite entente des autorités civiles et militaires. « J’ai consulté, écrit le général White, qui eut un moment plus de 30,000 hommes sous ses ordres et exerça son commandement avec un rare bonheur, j’ai consulté le chief commissioner sur les opérations à venir, et il est d’accord avec moi sur le plan que je viens d’esquisser. » N’allons pas croire cependant que, soldats ou fonctionnaires, les Anglais fussent des philosophes prêts à sacrifier tout de suite leurs rivalités à l’intérêt supérieur du pays. Ils ont, en plus d’une circonstance, laissé percer les plus laides passions de la nature humaine, et leurs jalousies ont entraîné des effets presque aussi fâcheux qu’elles ont pu le faire en aucun autre pays [12]. Mais, jamais chez eux, ces attristans conflits, que d’autres nations ont connus, n’ont été révélés au grand public, et ils ne l’ont pas été parce qu’il existe encore des pays où le grand public n’est pas le chef suprême de qui tout relève. Dans l’Inde et dans les provinces qui en dépendent, au-dessus de toutes les coteries et de toutes les rivalités, règne, assez puissante pour les réduire et les discipliner, une autorité indiscutée : celle du vice-roi.

Les Anglais, avec leur sens admirable du gouvernement, ont conféré aux gouverneurs de leurs possessions des pouvoirs assez vastes pour que nul de ceux qui légalement leur sont soumis n’ait la possibilité ni même la tentation de discuter ces pouvoirs, encore moins d’y résister. A Hong-Kong, par exemple, le gouverneur, — gouverneur civil, — est le chef de toutes les autorités civiles, et militaires, le commandant de toutes les troupes ; et, comme il advient fréquemment que le voisinage de la station navale de Chine amène dans l’île un officier supérieur ou général, ce même gouverneur a, dans la marine, un rang qui le met de pair avec le plus élevé : il est de droit vice-amiral. Dans l’Inde, également, le vice-roi en conseil, représentant de la reine, commande aux autorités de toute nature, soit civiles, soit militaires, et le général en chef de l’armée de l’Inde n’est devant lui qu’un chef de service qu’il admet seulement par courtoisie et par intérêt à discuter ses vues. Dans ces conditions, les rivalités qu’inspire l’esprit de corps ne peuvent pas devenir bien préjudiciables : le vice-roi, chef suprême des officiers et des fonctionnaires, a les moyens de les arrêter et de les prévenir. J’ajoute que sa tâche est assez facile avec des officiers pénétrés de l’esprit de gouvernement, comme le sont presque tous les Anglo-Saxons, et avec des fonctionnaires civils, comme les fonctionnaires anglais, d’une respectabilité et d’un mérite qui imposent.

Pour pacifier un pays, il semble qu’il faille recourir aux moyens pacifiques. Cette énonciation parait naïve ; cependant, il n’y a pas longtemps qu’elle est acceptée des gouvernemens. Ils ont eu longtemps et peut-être gardent-ils encore une secrète tendresse pour les moyens répressifs. Cela s’explique : les premiers agens de la pacification sont les agens mêmes de la conquête. Quoi qu’il en soit, aujourd’hui tous les vainqueurs cherchent à se faire accepter des vaincus à force de modération et de bienveillance. Et les Anglais n’y ont pas manqué en Birmanie.

Leur tâche était difficile. Elle l’eût été pour tout le monde, elle l’était surtout pour eux. Leur point d’appui habituel leur faisait défaut. Dans leurs conquêtes, en effet, ils ont toujours cherché à s’appuyer sur une aristocratie, sur les princes, sur les pouvoirs religieux, sur les gouvernemens. Or la Birmanie, — je le dirai plus loin avec quelques détails, — ne possède d’aristocratie d’aucune sorte et elle n’avait plus de gouvernement. Les Anglais ne rencontraient donc devant eux qu’une population éparse, non cohérente et difficile à se concilier.

C’est un axiome, ou du moins, on admet comme un axiome que les peuples d’Orient sont affamés de justice. Quiconque leur apporte ce souverain bien est sûr de s’en faire bien venir. C’était là, à ce qu’il semble, un atout magnifique dans le jeu des Anglais. Ils ont, en effet (et avec eux tous les Anglo-Saxons), le culte de la justice. A leurs yeux, pouvoir obtenir justice est la première des garanties ; rendre justice, le plus sacré des devoirs en même temps que la plus haute des fonctions. Où qu’ils aillent, à peine arrivés, ils érigent un tribunal et installent un juge. Cela fait, ils vaquent en sûreté à leurs affaires. Ainsi ont-ils procédé en Birmanie. Le mode de recrutement de leurs fonctionnaires dans l’Inde leur permet d’en faire à volonté des administrateurs, des financiers, des juges. Ils ont donc eu, même dans l’état le plus rudimentaire de l’administration, des hommes aptes à rendre la justice et soucieux de la rendre, et qui en fait l’ont le plus souvent rendue à tous avec impartialité [13]. J’ajoute : et avec courage. Car il n’y a guère pour des fonctionnaires de tâche plus ingrate. Dans ces pays d’extrême Orient, au début de la conquête, les différends s’élèvent surtout entre les vaincus et les vainqueurs. Les vainqueurs impatiens dans leurs désirs sont naturellement enclins à donner tort aux vaincus et à condamner le juge qui les absout ; et les vaincus, hostiles du fond de l’âme aux vainqueurs, n’espérant d’eux ni protection ni justice, sont, avec les habitudes d’esprit que leur a données un long régime d’oppression, disposés à prendre pour de la faiblesse ce qui n’est que de l’équité. Dans ces conditions, la droiture du juge peut avoir des conséquences, de deux côtés, fâcheuses.

Les commissaires anglais ne se sont pas laissé influencer par ces difficultés. Ils ont à l’ordinaire rendu leurs arrêts conformément au vœu de la loi et non pas aux caprices de l’opinion ou aux nécessités de gouvernement. Je relève, par exemple, deux décisions tout à leur honneur : l’une condamnant aux travaux forcés des policemen qui terrorisaient le pays confié à leur surveillance, l’autre qui absolvait un indigène poursuivi pour avoir tué un fonctionnaire de la police anglaise : « Je considère, disait le juge de cette dernière affaire (M. Hildebrand, surintendant des Etats shans), que le Ngami qui a tué M. Powell peut être excusé d’avoir tiré un coup de fusil pour délivrer son gendre. Même si son gendre n’avait pas réclamé son assistance, le fait que ses deux fils avaient été illégalement et avec la plus grande injustice massacrés sous ses yeux serait de nature à excuser la rapide vengeance qu’il a tirée de leur mort en tuant leur meurtrier. » Ce jugement, remarquable exemple d’impartialité, eut en Birmanie un immense retentissement et provoqua les critiques de presque toute la presse locale : « Cela revient, concluait la Gazette de Rangoon, à autoriser tout indigène plus ou moins sauvage à tuer les fonctionnaires anglais toutes les fois qu’il les trouvera en train d’arrêter un quelconque de ses parens d’une façon qu’il estime illégale. »

Il y aurait à de telles craintes quelque fondement si un vainqueur était exposé à pécher par excès de partialité envers le vaincu. Malgré les exemples si honorables que je viens de citer, ce ne fut pas, ce ne pouvait pas être le cas des Anglais. Il faut bien le dire, le culte presque exclusif de la justice qui les caractérise laisse souvent place à l’injustice. Car, à proprement parler, dans la justice, ce qu’aime l’Anglais, c’est moins l’équité que le droit. Il prétend, pour mettre en règle sa conscience, faire reconnaître son droit ; une fois ce droit constaté, il le poursuit jusqu’au bout. Or le droit du vainqueur, proclamé par le vainqueur même, risque d’être excessif. Le juge est un homme ; il est sujet à l’erreur et à la passion. Aussi, par cela seul qu’à leur droit strict les Anglais n’ont donné" d’autre limite que la justice et les sentences de la justice, ils ont commis des légèretés, des erreurs, des cruautés même, dont le moins qu’on puisse dire, c’est qu’elles nuisaient singulièrement à leur propre cause.

Assurément, quoiqu’on fût décidé à se concilier le pays à force de modération, il ne fallait pas attendre la pacification de ce qu’on a appelé le « contrat d’amour. » Une race, depuis des siècles pliée par ses rois au plus dur régime, n’est pas disposée à céder à la seule douceur : elle veut, pour se soumettre, des preuves de force et des exemples de répression vigoureuse. Mais il semble que les Anglais aient, pour mieux administrer ces preuves, dépassé toute mesure.

Je ne mentionne que pour mémoire certains procédés atroces. Un officier, par exemple, soupçonnant un indigène d’un crime capital et ne pouvant en obtenir l’aveu, faisait conduire le prétendu coupable jusque devant le peloton d’exécution et lui arrachait ainsi une confession mensongère. Un autre, amateur de scènes dramatiques, prenait une épreuve photographique du supplice que lui-même ordonnait. Ce sont là des exceptions révoltantes, et l’opinion publique les a condamnées. Mais ce qui était d’une pratique générale, c’était de fusiller sur l’heure et sans jugement tout dacoit pris les armes à la main. Mesure très simple, en vérité, mais qui n’avait pas même l’excuse de l’utilité : les Birmans, comme les Annamites, ne craignent pas la mort. Et les Anglais le savaient bien ; voici ce qu’a écrit un de leurs historiographes : « Un détachement de la brigade navale, ayant capturé une douzaine de dacoits, se mit en mesure de les fusiller l’un après l’autre. On comptait par là produire sur les esprits une impression plus forte qu’en les fusillant tous à la fois. Le premier d’entre eux fut placé debout, le dos au mur. Une balle conique vint le frapper entre les yeux et enleva toute la partie supérieure du crâne, la rejetant en arrière d’une façon étrange et grotesque. A cette vue, ses camarades qui se tenaient près de là, attendant leur tour, partirent d’un rire inextinguible. Ils en riaient encore tandis qu’ils avançaient, l’un après l’autre, pour se placer devant le peloton. Ils traitaient cela comme une plaisanterie, de haut goût. » — Le gouvernement anglais, interpellé dans le parlement, promit de mettre fin à « un état de choses qui était un scandale et pouvait devenir un danger. » Mais les exécutions continuèrent comme devant, et c’est seulement quand lord Dufferin s’embarqua pour la Birmanie, que, le jour même de son départ, le général Prendergast lança une proclamation pour interdire ces « exécutions à volonté. » Depuis lors, la peine de mort devint plus rare et ne put, d’ailleurs, être prononcée qu’après une procédure régulière et par des juges civils.

D’autres fois, c’étaient des légèretés impardonnables. Un groupe de paysans inoffensifs s’était, tout tremblant, réfugié sous un arbre : ce ne pouvaient être que des pirates et on les saluait d’une volée de projectiles. Des villageois, — fait plus récent, — ayant été régulièrement condamnés à la déportation dans un district éloigné, on confia à un entrepreneur le soin de les nourrir. Cet entrepreneur, au lieu de vivres, leur donnait de l’argent. Mais il fut si peu surveillé qu’il put, pour soixante-deux jours, à 47 personnes, n’allouer que 105 roupies, moins de 200 francs. Ailleurs, c’étaient les plus révoltantes injustices : en 1887, un chef de dacoits s’était rendu sur la parole d’un fonctionnaire qui lui garantissait la vie sauve ; le gouvernement de l’Inde refusa de faire honneur à cette parole et ordonna de fusiller l’homme. En 1890, — car ce semble être maintenant de jurisprudence, — un dacoit redouté, Boh Yanyum reçoit une lettre d’un officier de police qui lui promet la vie sauve ; l’évêque bouddhiste intervient de son côté : Boh Yanyum fait sa soumission au député-commissaire de Myingyan. Celui-ci, sans même nier la promesse, le condamne à mort. Toute la province s’émeut, car Boh Yanyum, chose rare, est peut-être moins un pillard qu’un patriote ; la population, les prêtres, les moines manifestent en sa faveur ; le juge d’appel reconnaît qu’on lui a, en effet, promis la vie et même quelque chose de plus ; il commue, ne pouvant faire davantage, la peine de mort en celle de la transportation à vie et signe un recours en grâce. Mais pendant des mois le gouvernement reste sourd à la justice, aux vœux des indigènes, à l’intérêt même de la domination anglaise : c’est seulement après de longs mois qu’il fait connaître sa décision dans cette affaire passionnante. Il accepte la commutation de peine, mais refuse de faire grâce, et s’engage seulement à s’en occuper de nouveau quand cinq ans se seront écoulés [14].

A cette conduite déloyale, les Anglais ont gagné que même les cas de force majeure leur sont imputés à mauvaise foi. Dans les premiers temps de l’insurrection, on avait fait une foule innombrable de prisonniers. Les prisons étaient encombrées. On estime que soit en Birmanie, soit dans l’Inde, où on les avait transportés en masse, les Anglais détenaient près de 50,000 indigènes. Lord Dufferin mit un terme à cette épidémie d’arrestations ; bientôt même il rendit la liberté à la majorité des prisonniers. Pour les détourner d’aller retrouver leurs anciennes bandes, on leur promit du travail dans les chantiers de l’État, sur les routes, sur la voie ferrée en construction de Toungoo à Mandalay. Malheureusement, leur nombre même ne permettait pas de les employer tous : de là, un renom fâcheux, et cette fois immérité, pour la loyauté britannique et un retard évident pour la pacification. Il se passera longtemps avant que la masse du peuple soit rattachée.

On fut plus heureux du côté de ce que j’appellerais l’aristocratie : les prêtres bouddhistes, les membres du grand-conseil, les chefs les plus considérables furent l’objet de beaucoup de prévenances et d’égards.

Les ennemis des Anglais avaient répandu le bruit qu’ils en voulaient moins au roi Thibau et à sa dynastie qu’à la religion bouddhiste et à ses fidèles. L’accusation était grave. Dans ce pays, presque toute la nation a passé par l’école des prêtres ; chacun, au moins une fois dans sa vie, revêt l’habit du moine, et comme les vœux ne sont pas en fait perpétuels, la société civile est pleine de personnes ayant un moment porté le costume religieux. Attaquer la religion, c’était attaquer tout le monde. Pour dissiper les préventions, on usa envers les représentans de la religion des plus grands ménagemens. A l’heure où l’on marcha sur Mandalay, l’archevêque bouddhiste de la Basse-Birmanie fut reçu à Rangoon par sir Charles Bernard, alors commissaire en chef, qui lui donna l’assurance qu’à tout événement rien ne menaçait la religion bouddhiste. Au cours de la campagne et pendant la période de prise de possession du pays, les fonctionnaires et les officiers furent invités à respecter particulièrement les prêtres, les moines et les monastères [15]. Le général Roberts personnellement se montra plein de déférence envers les autorités religieuses. On affecta même de les traiter comme des facteurs considérables de la politique. Quand on sut que le chef de dacoits Ala-Oo voulait se rendre, le commissaire du district, M. Colquhoun, lui écrivit que, s’il le préférait, il lui était loisible de faire sa soumission entre les mains de l’archevêque bouddhiste de Mandalay. Tout cela fut du meilleur effet [16]

A la tête du royaume, à côté du roi plutôt qu’au-dessous de lui était un conseil d’État ou Hutdaw, qui rappelle le comat de la cour de Hué. Ce conseil se composait des principaux ministres de l’État ou woongys, au nombre de quatre et quelquefois de six. On avait espéré un moment pouvoir le maintenir dans son intégralité et gouverner par lui ou du moins avec lui. Pour des raisons que je dirai plus loin, il fallut renoncer à cette combinaison : le Hlutdaw fut supprimé ; mais ses membres honoraires ou titulaires furent soigneusement rattachés à la politique anglaise. On donna à cinq d’entre eux des fonctions diverses, moyennant un traitement qui s’élevait au total à 3,250 roupies par mois et à neuf autres des pensions de 4,800 roupies. Dans un durbar solennel, tenu à Mandalay en 1887, Kinwoon Mingye, ancien premier ministre du roi Thibau, reçut la distinction enviée de l’Étoile de l’Inde ; d’autres Birmans, moins considérables, qui s’étaient distingués contre les dacoits, reçurent des présens proportionnés à leur importance et à leur mérite : chaînes d’or, armes d’honneur, médailles, etc. Dans une autre circonstance (décembre 1888), un juge indigène, Moung-Ohn, fut nommé membre du conseil législatif du vice-roi. Le choix, à ce qu’il paraît, était contestable ; mais le principe seul nous intéresse : rattacher les indigènes à la cause anglaise en leur confiant des fonctions considérables. C’est le principe qui prévaut en Birmanie et dans toute l’Inde anglaise.

Avec les tribus vassales, comme avec les hauts fonctionnaires de Birmanie, les Anglais ont également montré beaucoup de sagesse. Au temps de la domination birmane, ces tribus n’avaient avec la cour d’Ava que des rapports assez lâches, variables avec les forces de cette cour, et ne reconnaissaient sa suzeraineté que dans la mesure où elle-même pouvait la faire reconnaître. Il en résultait qu’à mesure qu’on s’éloignait des frontières de la Birmanie centrale, les liens de suzeraineté se détendaient et que les droits prétendus des derniers Alompra n’avaient, dans beaucoup de cas, d’autre utilité que de fournir des prétextes à intervention.

Les Anglais n’eurent garde de faire valoir à la fois des droits si différens et si contestables. Déjà en Basse-Birmanie, aux tribus que les traités de 1826 et de 1852 leur avaient attribuées, ils avaient conservé la même situation quêteur faisait la cour d’Ava. Aux unes, comme les Louchai et les Chiendon, ils avaient laissé leur indépendance ; aux autres, comme les Bangi et les Pankho, ils imposaient leur suzeraineté sans lever d’impôts ; d’autres enfin, Mroung, Koumi, Mro, ils avaient fait de véritables tributaires. Ils agirent de même dans leur nouvelle conquête. Dans la Birmanie centrale et dans les provinces voisines, ils saisirent le gouvernement d’une main vigoureuse ; et encore même là eurent-ils soin de ménager les susceptibilités. Quand un chef, aux allures jusqu’alors indépendantes, semblait jouir dans son district d’une réelle autorité, ils affectaient de le traiter un peu comme un allié et lui fournissaient au besoin des troupes pour l’aider à y maintenir l’obéissance et l’ordre. Avec les provinces plus éloignées, comme, par exemple, ces États shans que disputent à la Birmanie le Siam, la Chine, d’autres encore [17], et qui, en fait, étaient alors presque tous autonomes, ils montrèrent plus de prudence encore. Avec l’un, on négociait pour faire accepter un résident anglais ; c’est ainsi que près du tsawbwa (nom du chef local) de Momeit, on envoya, à titre d’auxiliaire et de conseil, M. Colquhoun, avec ses troupes et sa police, chargé de l’aider à lutter contre les dacoits. A un autre on donnait, pour faire sa soumission, des délais toujours allongés ; c’est ainsi que le tsawbwa de Woonthou s’étant retiré dans les montagnes avec 2,000 hommes, ses éléphans et ses canons, on lui accorda toute une année pour revenir à résipiscence ; et quand on l’y eût amené, on le confirma dans sa semi-indépendance. La prudence, en cette occasion, alla même jusqu’à la faiblesse et la confiance jusqu’à l’aveuglement : l’événement l’a prouvé. Enfin le Shan states Act, rendu à la fin de 1888, laissait, comme l’avaient fait les anciens rois birmans, les chefs indigènes administrer eux-mêmes leurs districts sous la conduite et la surveillance du surintendant anglais [18]. De même, en 1887, on négocia avec certaines tribus des Chins ou Khyens pour obtenir leur neutralité et arrêter leurs incursions dans les vallées voisines. D’octobre 1886 à mars 1887, près de trente villages de la vallée de Kale avaient été pillés, plus de 80 paysans avaient été tués, 400 faits prisonniers. Un officier anglais, le capitaine Raikes, appuyé d’une forte escorte, fut chargé d’aller conclure avec eux un traité d’amitié. Il y réussit à souhait, et c’est seulement depuis peu que l’abandon de sa politique de conciliation a ramené des actes de violence. On pourrait citer d’autres exemples de cette prudente conduite. Sans doute cette partie de la politique anglaise en Birmanie ne fut pas, plus que les autres, entièrement exempte de fautes. Ce fut une faute, par exemple, que l’expédition contre les Ponkau-Kachins, où les Anglais ont, presque sans profit, subi beaucoup de pertes. Toutefois, dans son ensemble, la conduite du gouvernement envers les tribus vassales ou indépendantes peut être proposée comme un modèle de politique prudente et de sage modération.

Il faut en dire autant des négociations avec l’empire de Chine, qui aboutirent au traité du 24 juillet 1887 (ratification échangée à Londres le 25 août suivant). La Chine avait, de tout temps, élevé certaines prétentions sur la Birmanie. Ses prétentions étaient de deux sortes : d’abord un droit général de suzeraineté sur la Birmanie tout entière ; ensuite, spécialement sur le district de Bhamo et certains districts adjacens, un droit de véritable propriété. Elle faisait remarquer, à l’appui du premier droit, que la Birmanie lui avait régulièrement, et jusqu’à ces dernières années, payé un tribut décennal ; à l’appui du second, que, du côté de l’est, un angle du Yunnan pénètre profondément dans les territoires contestés ; que cette disposition des lieux l’avait, il y a fort longtemps, amenée, pour assurer la sécurité de ses frontières, à occuper Bhamo et ses environs, et que, tout récemment encore, des Chinois en étaient maîtres. Les Anglais, dans leurs documens officiels, faisaient toutes réserves sur le premier de ces droits, admettaient, en revanche, que le second était plus « substantiel. » Néanmoins dans la pratique ils n’hésitèrent pas à reconnaître le premier et à nier le second. Ils s’emparèrent de Bhamo, à qui ils attribuaient une importance capitale. Mais, afin de calmer les susceptibilités de la Chine, ils lui concédèrent une apparence de suzeraineté.

« Si, écrivait lord Dufferin, le secrétaire pour les affaires étrangères ne voit pas d’objections à cette procédure, le gouvernement de l’Inde ne peut de son côté en avoir aucune à ce que son représentant en Birmanie confirme la pratique actuelle d’un échange amical de présens (voyez l’euphémisme) avec le gouverneur du Yunnan, dans les conditions qui pourront sembler convenables. Toutefois, il faudrait méditer avec soin le libellé de l’arrangement à intervenir. » Cet arrangement fut le traité de juillet 1887. L’article 1er stipulait que, « en tant que ça a été la pratique de la Birmanie d’envoyer en Chine tous les dix ans des missions chargées de présens de produits du pays, l’Angleterre convient que le plus haut fonctionnaire de Birmanie enverra les missions décennales accoutumées, les envoyés devant être de race birmane. » Moyennant cette concession, — que d’autres pays auraient eu avantage à imiter, — la Chine convenait, dans l’article 2, que l’Angleterre serait, à tous égards, libre de ses actes.

Telle fut la conduite suivie par l’Angleterre, au lendemain de l’occupation, à l’égard des populations birmanes, des autorités religieuses et politiques du pays, enfin des puissances voisines qui pouvaient avoir quelque influence sur la politique intérieure de sa nouvelle possession. Cette conduite, malgré des erreurs de détail et des fautes dues le plus souvent à l’insuffisance de certains agens d’exécution, fut remarquablement conçue pour produire le résultat cherché, c’est-à-dire l’apaisement des esprits. Toutefois, tant de prudence et d’ingéniosité pouvait demeurer entièrement inutile si l’on ne réussissait à remplir celle de toutes les conditions sur laquelle les vaincus se montrent particulièrement exigeans, si on ne leur donnait un régime politique à leur convenance.


V

Une fois la conquête terminée, une fois prise la décision de maintenir la Haute-Birmanie sous l’influence anglaise, il n’y avait pas, en effet, à résoudre de problème plus grave que celui-ci : Quel allait être le régime du pays ? Rien n’était plus important, et pour les progrès de la pacification et pour l’avenir même de la possession nouvelle. C’est là un exemple de ce genre d’affaires mixtes que nous avons précédemment signalées, qui touchent à la fois à l’œuvre de la pacification et à l’œuvre de l’organisation. Elles s’imposent dès le premier jour à l’attention du conquérant ; il n’est possible d’en retarder ni l’examen ni la solution, et les mesures, qu’il faut prendre d’une façon nécessairement hâtive, ne peuvent manquer d’avoir sur les relations des vainqueurs et des vaincus les conséquences les plus considérables.

Le gouvernement de l’Inde, sur qui pesait la responsabilité de la mesure à proposer, sinon à prendre, n’ignorait ni l’existence, ni la complication, ni la gravité du problème.

Il fut un temps, encore voisin de nous, où les pouvoirs européens ne pratiquaient guère, envers les nations d’Orient, que deux politiques : ou bien ils concluaient avec leurs chefs un traité de commerce et d’amitié qui n’avait d’autre valeur que celle qu’eux-mêmes lui assuraient dans la suite par la fréquence de leurs rapports ; ou bien ils s’emparaient du pays, renversaient le pouvoir établi, se substituaient à lui et assumaient, vis-à-vis des nationaux et des étrangers, tous les droits et tous les devoirs. Notre époque, surtout depuis Dupleix, connaît d’autres politiques. Elle a imaginé des combinaisons intermédiaires, et qui visent à assurer au vainqueur autant d’avantages avec moins de charges. Les Anglais, depuis un demi-siècle, les ont presque toutes expérimentées, soit aux Indes, soit dans la péninsule malaise ; et, au moment de prendre un parti en Birmanie, ils se trouvaient à même de le faire en connaissance de cause.

Trois partis étaient possibles : le maintien, dans des conditions déterminées, de la dynastie régnante ; l’institution du protectorat de l’Angleterre ; l’annexion. Lord Dufferin, dans un mémorandum déjà cité, les a tous trois étudiés et discutés : nous ne pouvons mieux faire que de le prendre pour guide.

Toutefois, avant d’aller plus loin, remarquons encore, je n’ose pas dire la sagesse, — car dans cette affaire de Birmanie le hasard a eu autant de part que la raison et la prudence humaines, — mais l’efficacité des procédés de l’Angleterre. C’est l’Inde, — laquelle, on ne saurait trop le redire, est non pas une colonie, mais une vice-royauté, vivant de ses ressources et se développant à peu près en liberté, — c’est l’Inde, voisine de la Birmanie et particulièrement instruite de tout ce qui la concerne, qui, avec l’agrément de l’Angleterre, entreprend l’expédition et la dirige. C’est elle qui prépare et achève la pacification ; c’est elle, enfin, qui, dans le choix capital du régime à donner à sa nouvelle province, étudie sur place, par les soins de son chef suprême, les décisions qu’il convient de prendre, et les fait agréer du secrétaire d’État à Londres.

Les préférences de l’opinion publique, sinon dans la Birmanie anglaise, du moins en Angleterre et dans l’Inde, et les préférences mêmes du gouvernement étaient pour ce qui engagerait le moins les responsabilités de l’empire. Se souvenant des difficultés que ses prédécesseurs avaient prévues [19] et rencontrées en 1852 : « J’éprouve, écrivait lord Dufferin, le 17 février 1886, au secrétaire d’Etat pour l’Inde, une très grande répugnance à augmenter, sans nécessité, les devoirs de l’empire. En conséquence, j’ai tout d’abord envisagé le moyen de réduire notre intervention au minimum, en la bornant à des mesures de précaution simplement suffisantes pour empêcher qu’à l’avenir puissent prévaloir, ouvertement ou secrètement, dans la vallée du Haut-Iraouaddy, des influences étrangères qui pourraient nous gêner. En d’autres termes, je me suis demandé s’il ne serait pas possible de transformer la Birmanie en un état, appelé suivant une expression devenue familière, état-tampon (buffer-state). En vertu d’un arrangement de ce genre, la dynastie indigène des Alompra serait restée sur le trône ; le prince régnant aurait, comme l’émir d’Afghanistan, été parfaitement indépendant dans les matières d’administration intérieure ; tout ce que nous aurions réclamé, c’eût été le droit de surveiller ses relations avec l’étranger… Quand j’y ai regardé de plus près et que j’ai eu à ma disposition plus de moyens d’information, ce projet, ne m’a pas paru praticable. Le royaume d’Ava ne possède ni l’élasticité ni le pouvoir de résistance qu’un « état-tampon » doit posséder nécessairement. Assurer par des moyens artificiels son indépendance sur la grande ligne de nos communications entre nos possessions birmanes et la Chine était un expédient d’une efficacité plus que douteuse. Cet état aurait certainement été un obstacle à la liberté des relations commerciales ; et sa faiblesse aurait été pour le gouvernement chinois une perpétuelle tentation d’affirmer, d’une façon sérieuse, ces droits nuageux et, je le crois, sans fondement, que l’ambassadeur de Chine a mis en avant. Cela étant, un État semi-protégé (semi-protected) peut-il être, avec quelque avantage pour nous, créé sur les frontières de l’empire ? Le principe de la protection, même dans ses formes les plus atténuées, implique des responsabilités hors de toute proportion avec les moyens que nous avons d’y faire face et conduit assez naturellement à mettre aux mains de celui que nous protégeons le pouvoir de nous engager, contre notre volonté, dans une guerre : il n’a pour cela qu’à provoquer ses voisins à des agressions que, justifiées ou non, nous serions forcés de repousser… Dans ces conditions, notre intervention arriverait un jour à être nécessaire, et il nous faudrait l’exercer dans les pires circonstances, le pouvoir militaire et les revenus du pays étant aux mains d’un chef également incapable d’administrer ces revenus et de discipliner ces troupes. Il y a plus ; ce personnage serait, selon toute probabilité, jaloux de notre intervention et se montrerait, juste au moment critique, déraisonnable, ingouvernable et peut-être déloyal [20]. Le pays n’est pas assez riche pour suffire, en sus des dépenses de la cour et de l’armée du roi, aux dépenses d’une armée anglaise ; et comme assurément nous ne voudrions pas défendre la frontière avec des hommes à notre solde, elle se trouverait exposée à toutes les éventualités que j’ai indiquées. »

Ces objections venant d’un homme à l’esprit juste et d’une grande expérience firent écarter l’idée d’un « état-tampon. » Mais l’état « tampon, » l’état « semi-protégé » n’est qu’une variété d’un type, en somme, très acceptable, et, dans cet ordre d’idées, une fois admis le principe d’une protection à imposer au royaume birman, qui forçait l’Angleterre à s’arrêter à mi-chemin ? Pourquoi s’en tenir à cette « semi-protection » dont parlait lord Dufferin ? Qu’est-ce qui empêcherait, au lieu d’un buffer-state, d’instituer un véritable protectorat, de maintenir et la dynastie régnante et les fonctionnaires indigènes en plaçant à côté d’eux un résident anglais chargé de contrôler et l’administration intérieure et les affaires étrangères ? Cette solution semblait convenir à merveille à la situation. Les Birmans, au moins beaucoup d’entre eux, souhaitaient garder la forme traditionnelle de leur gouvernement. Ceux que l’on consultait disaient presque unanimement qu’un « roi en titre, » un « roi de nom » (c’étaient leurs expressions) rencontrerait de la part de ses sujets une obéissance absolue. La reine et certains ministres, ceux-là, oui, étaient détestés ; mais le roi Thibau ou tout autre de sa race serait populaire. Son avènement ferait tomber les armes des mains des dacoits et assurerait la pacification. Quant à l’administration, les Anglais la conduiraient sous son nom, à leur guise, par l’intermédiaire de quelque sage administrateur, comme, par exemple, le colonel Sladen, qui connaissait si bien les choses de Birmanie et aurait une irrésistible influence sur le roi, ses conseillers et ses ministres.

Voilà ce qui se murmurait à l’oreille de lord Dufferin, et quoique ces assertions fussent contredites par certains indigènes considérables, elles ne pouvaient manquer, à cette heure où tant de responsabilités pesaient sur lui, de faire sur son esprit une forte impression. Il était naturellement assez disposé à accepter une combinaison de ce genre. Il l’avait vue, de l’Inde, fonctionner sous ses yeux dans un certain nombre d’États vassaux (native states), et, en arrivant à Mandalay, il trouvait, établi à titre provisoire, un système de gouvernement voisin de celui qu’on lui recommandait, sans le roi (qui, dès la première heure, avait été expédié prisonnier sur Rangoon), mais avec son ancien conseil d’État, sous la présidence du colonel Sladen lui-même. Cependant, malgré tant de raisons de se rallier à l’idée d’un protectorat, il crut devoir l’écarter. Un protectorat implique au fond deux pouvoirs distincts capables de suffire à des devoirs distincts : le protecteur, qui sert d’intermédiaire entre les puissances étrangères et le protégé ; le protégé qui sert d’intermédiaire entre le protecteur et les populations indigènes. A eux deux, ils doivent assurer la paix extérieure et la paix intérieure. Pour la paix extérieure, les Anglais, certes, offraient à leurs protégés une caution suffisante ; en revanche, ils s’inquiétaient de savoir si ces protégés pourraient leur garantir la paix intérieure. Or ils estimèrent à ce moment que ce gouvernement protégé serait incapable de tenir ses engagemens. En effet, nul de ceux qui, d’après la définition même du protectorat, seraient appelés à agir sur les populations, n’avait gardé sur elles une influence suffisante.

Il ne fallait plus d’abord compter sur le roi Thibau, qui, par ses cruautés, avait soulevé contre lui une partie du pays, et, par sa soumission trop prompte, s’était aliéné le reste. A défaut de lui, on pouvait espérer trouver un prince de sa maison capable du rôle de roi d’un État protégé et disposé à le jouer : on n’en trouva point. Cette race des Alompra ne comptait plus guère que des princes dégénérés, et ceux qui faisaient exception à la règle étaient ou trop compromis ou trop hostiles à l’Angleterre pour qu’on pût faire fonds sur eux. L’un d’eux était ce prince Myn-Goon, dont tous nos ministres des affaires étrangères ont connu l’histoire et qui vivait alors à Pondichéry des aumônes de la France, attendant, depuis des années, qu’une occasion se présentât à lui de renverser le roi régnant. Les autres, au nombre de cinq ou six, erraient parmi les jongles à la tête de dacoits et tiraient moins d’importance encore de leur titre de prince que de leur titre de chef de bande. On manquait donc déjà du roi qui devait être la cheville ouvrière du protectorat ou tout au moins le clou auquel en accrocher l’enseigne ; et, faute de roi, on n’avait pas davantage d’aristocratie qui pût rallier la nation autour d’elle.

En ces pays d’Orient, la naissance et l’hérédité ne suffisent pas à fonder ou a perpétuer une aristocratie : il y faut encore deux conditions, dont l’une, d’ailleurs, suivant les cas, peut à la rigueur suppléer l’autre : la richesse et la science. Or dans cette vaste étendue du royaume birman (il s’agit en ce moment de la Haute-Birmanie), nul n’est riche : la population y est trop clairsemée, trop peu attachée au sol, trop peu travailleuse. Chacun, en conséquence, vit dans la médiocrité. La faveur du roi et la nomination à des postes lucratifs par les concussions qu’ils permettent sont presque les seuls moyens de fortune, moyens trop passagers, d’ailleurs, pour laisser bâtir des fortunes durables. Et, sans richesse assise, nulle aristocratie n’est possible. A la vérité, chez certains peuples, proches des Birmans, l’aristocratie de l’intelligence l’emporte sur l’aristocratie d’argent et même sur l’aristocratie de naissance. Mais en Birmanie, quoiqu’il y ait eu, dans les siècles passés, une belle et puissante civilisation, les lettres ne sont pas autant en honneur ; et l’organisation de l’enseignement fait qu’ici encore règne une égalité qui n’est que l’universelle médiocrité. Presque tous les Birmans ont passé par l’école des prêtres, et ces prêtres eux-mêmes ont un recrutement et une situation qui font d’eux nécessairement des éducateurs inférieurs.

Les prêtres, en effet, ne sont pas, comme en d’autres pays, une classe fermée, un corps constitué, qu’un long passé de gloire astreint à de rudes et nobles travaux : le clergé bouddhiste, je l’ai déjà indiqué, est mêlé à la nation d’une façon si intime que tout homme, au moins une fois en sa vie, doit porter l’habit du poongi (moine) et que, réciproquement, tout poongi peut quitter cet habit à sa fantaisie. Renoncer aux vœux monastiques se dit même en birman d’un mot caractéristique : « Redevenir homme. » Dans ces conditions, les prêtres birmans n’ont ni l’ardeur orgueilleuse des castes puissantes, ni l’ardeur envieuse des minorités opprimées ; ils n’élèvent guère leurs connaissances, et ils ne s’élèvent pas eux-mêmes au-dessus du niveau moyen de la nation d’où ils sortent et qu’à leur tour ils forment. C’est même cette pénétration réciproque des prêtres et de la nation et cette absence d’une aristocratie religieuse qui n’a pas permis à l’Angleterre, à défaut d’un « tampon » ou d’un protectorat, d’instituer, — ce qui eût été possible dans d’autres pays bouddhistes, — un gouvernement sacerdotal sous l’autorité suprême d’un Llama ou d’un autre grand-prêtre.

Dans un pays où l’on ne possède ni prince à mettre sur le trône, ni aristocratie à qui confier la mission d’agir sur les classes inférieures, on n’a plus en face de soi que la nation : c’est donc à la nation qu’il fallait s’adresser directement, sans intermédiaire. Cela conduisait tout droit à l’annexion pure et simple, à l’incorporation de la Haute-Birmanie dans le grand empire britannique [21].

C’était une grave mesure et qui pouvait être grosse de dangers [22]. Il était fort difficile de savoir ce qu’au fond voulait la nation. Les ministres, eux, et les anciens conseillers souhaitaient un roi, dont ils eussent été, comme par le passé, les hauts dignitaires ; mais ils étaient dans le pays, je l’ai expliqué, une majorité sans grande influence. Les prêtres bouddhistes demeuraient indifférens, et, pourvu qu’on leur maintînt leurs privilèges, reconnaîtraient l’autorité établie ; tandis que les musulmans, assez nombreux, désiraient nettement l’annexion par les Anglais, dont leurs coreligionnaires de l’Inde n’avaient qu’à se louer. Le gros de la population n’avait pas d’opinion. Sans doute, par tradition, elle était attachée à ses rois. Mais, en somme, ce qu’elle ambitionnait par-dessus tout, c’était la sécurité et l’ordre, et le gouvernement qui lui assurerait ces deux biens serait pour elle le gouvernement légitime. Enfin, il existait, — et cela rappelle de très près ce que nous-mêmes avons vu au Tonkin, — toute une classe de fonctionnaires moyens, qui, entrevoyant la possibilité de servir fructueusement le gouvernement anglais, désiraient avec passion l’annexion, et qui, interrogés par le vice-roi, répondaient invariablement que tel aussi était le vœu de la nation [23]. Le vice-roi, on le comprend, était fort perplexe. Il s’enquérait à tout venant. « Je viens de voir, écrit-il au secrétaire d’État, l’évêque catholique romain, qui est un Français et habite ici depuis de longues années. Il déclare que le seul moyen efficace de pacifier le pays est de l’annexer complètement et que toute solution intermédiaire nous serait préjudiciable. J’ai cru bon de signaler une opinion aussi autorisée. » Finalement, l’annexion fut décidée. « Je suis convaincu, disait alors lord Dufferin, que l’annexion pure et simple, avec l’administration directe de la province par les fonctionnaires anglais, nous offre la meilleure chance d’assurer paix et sécurité à la fois à la Birmanie et à nos intérêts politiques et commerciaux. Cette décision, sans doute, entraîne pour nous des charges sérieuses et des responsabilités, et, pendant quelque temps, va nous causer bien des inquiétudes, nous imposer bien des dépenses. Mais aucun autre moyen ne nous reste ; et, au bout de cela, je ne doute pas que nous ne soyons indemnisés d’une période temporaire de trouble et d’ennui par l’accroissement de la sécurité dans nos districts de Basse-Birmanie et sur nos frontières de l’est, et par le développement du commerce et des ressources générales de la nouvelle province. »

Une fois la décision prise, la situation était nette. Elle ne comportait plus qu’une tâche unique ; à la vérité, cette tâche était difficile et délicate. On se trouvait maintenant lace à face avec la nation, c’est-à-dire, dans la circonstance, avec une multitude d’intérêts privés, isolés, distincts. Il n’était plus question de recourir ni à l’intrigue ni à la séduction. Pas de classe à s’attacher par des bienfaits, pas de caste à se concilier par des privilèges ; mais quelque chose de bien plus difficile à manier : la masse des sujets birmans. On ne pouvait se la concilier que par une administration juste, sage, progressiste.

Il était permis d’espérer que l’Inde, avec les moyens multiples dont elle dispose, serait à la hauteur de cette mission.


JOSEPH CHAILLEY-BERT.


  1. L’étude qu’on va lire nous a été grandement facilitée par l’obligeance extrême de lord Lytton et de lord Dufferin ; de M. Austin Lee, secrétaire d’ambassade à Paris, de M. Herbert, de l’India office, enfin de M. Harmand, ministre plénipotentiaire, qui a été longtemps consul-général de France à Calcutta ; nous tenons à leur en exprimer à tous notre profonde reconnaissance.
  2. Sur les trois ordres d’idées indiqués au texte, on trouvera les renseignemens les plus complets dans les trois ouvrages suivans : 1° A narrative of the mission sent by the governor general of India to the court of Ava, in 1855, by Captain Henry Yule, 1 vol. in-4°. Londres, 1858. Ouvrage plein d’informations sur la géographie de la Haute-Birmanie, l’histoire et l’organisation de l’ancien royaume d’Ava ; l’éloge n’en est plus à faire, son auteur ayant très justement conquis une réputation universelle ; 2° The British Burma Gazetteer, travail dû à l’administration anglaise de Basse-Birmanie et qui contient tous les renseignemens désirables sur l’histoire, la géographie, l’histoire naturelle, l’organisation administrative de cette province, 2 vol. in-8°. Rangoon, 1880 ; 3° la Chute des Allompra ou la fin du royaume d’Ava, dont la pensée est suffisamment indiquée par ce sous-titre : « Extrait d’un ouvrage sous presse, la France et l’Angleterre dans l’Indo-Chine, » 1 vol. in-8 ». Paris, 1890 ; Challamel.
  3. On trouve dans le remarquable ouvrage, cité plus haut, du capitaine (mort général) Yule, p. 263, quatre cartes montrant la grandeur et la décadence de la domination birmane de 1500 à 1852.
  4. Lettre au Times, 12 septembre 1888.
  5. « Rien, écrit lord Dufferin au ministre de l’Inde à Londres, n’est plus fréquent que ceci : Un jeune homme qui hier labourait ses champs, avec toutes les apparences d’un cultivateur respectable et ami de l’ordre établi, quitte sa maison et s’en va, pendant quelque temps, se joindre à une bande de pirates de profession. Simplement, parce qu’il veut voir du nouveau et goûter à cette vie d’attaques aventureuses contre les villages dans un district voisin. » (17 février 1886, Burmah, 1886, n° 3, p. 24.)
  6. Charles Dilke, Problems of Greater Britain, II, 6.
  7. Cela n’a pas empêché bien des défectuosités dans l’exécution. Le service, notamment de l’intendance, du commencement à la fin, et jusqu’en mars 1891 (voir le Times, 14 mars), a prêté à des critiques qui paraissent justifiées.
  8. « Le gouvernement de Sa Majesté désire laisser à Votre Excellence une grande liberté quant aux méthodes précises qui vous sembleront convenables pour réorganiser le gouvernement de la Haute-Birmanie. Votre Excellence aura, dans le cours du temps, à déterminer le nombre des troupes qui peuvent être nécessaires pour maintenir la paix et réduire les bandes de dacoits. » (Dépêche de lord Randolph Churchill à lord Dufferin, 31 décembre 1885.)
  9. La proximité de l’Inde rendait encore d’autres services. Contre les tribus voisines de la frontière, comme les Chins ou les Louchaï, qui habitent la contrée entre le Chittagong et les monts Cachar, on envoyait à la fois deux expéditions : l’une partant de Birmanie, l’autre partant de l’Inde. Le phénomène inverse s’est produit récemment lors de l’incident de Manipour. dans l’Inde : cette fois, c’est la province qui est allée au secours de l’Empire : tandis que des forces étaient expédiées du Bengale, d’autres l’étaient de Birmanie. L’effet moral fut énorme.
  10. Lettre au secrétaire d’État, 19 octobre 1886. Burmah, 1887, n° 1, p. 106.
  11. Au cours de l’année 1891, il avait été question de la recruter presque uniquement parmi les tribus birmanes : Karens, Shans, etc. Mais le chief commissioner, sir A. Mackensie, démontra les inconvéniens et même le très grand danger que présentait cette mesure : danger pour la sécurité de la province ; inconvéniens, à cause d’événemens possibles au Siam ; et, grâce à ces deux argumens, la fit ajourner.
  12. Sir Charles Dilke a, dans un passage de ses Problems of Greater Britain, II, p. 51, fait à ces conflits une allusion discrète. En Birmanie même, on était moins discret. Voici, par exemple, ce que le correspondant du Times télégraphiait le 25 février 1888 : « Le district de Kyouske est dans une situation excellente. Cette situation est due sans aucun doute à la manière cordiale dont les autorités civiles et militaires y ont travaillé ensemble. Une semblable coopération n’est malheureusement pas universelle en Haute-Birmanie. » Au surplus, les conflits n’éclataient pas seulement entre civils et militaires. Il semble qu’en Birmanie (comme d’ailleurs au Tonkin), chacun ait considéré son district ou sa province comme un domaine soumis à son action exclusive. Quiconque empiétait sur son domaine était traité en ennemi, au plus grand dommage des affaires publiques. Un officier, le capitaine Raikes, est chargé, par ses chefs hiérarchiques, d’aller négocier avec une tribu des Chins, située au voisinage du district de Pagay. Le chef de ce district, le capitaine Eyre, apprend cette mission et aussitôt invite les Chins « à se mettre en rapport avec lui de préférence au capitaine Raikes. »
  13. Dès le 24 janvier 1886, c’est-à-dire six semaines après le début de l’occupation, il y a eu des fonctionnaires civils et notamment des juges dans un certain nombre de districts (V. Burmah, 1886, C. 4887, p. 15). Toutefois, dans plus d’un endroit, la hâte qu’on avait d’instituer une administration civile a fait, en attendant, confier des fonctions fort délicates à de jeunes fonctionnaires inexpérimentés, et ce provisoire a duré des années. Pendant ce temps-là, des districts absolument paisibles de la Basse-Birmanie étaient administrés par des hommes d’une expérience consommée et dont la vraie place eût été dans les provinces troublées du nord.
  14. Le gouvernement de Birmanie a publié le texte de cette résolution. L’exposé des circonstances est un peu différent de celui que nous donnons ; toutefois nous persistons à croire le nôtre absolument exact, et s’il l’est, l’argument du gouvernement, que « seule une personne irresponsable peut conseiller une mesure de clémence, » n’a aucune valeur.
  15. Les monastères sont peut-être les monumens les plus remarquables de l’art birman. Certains d’entre eux sont des merveilles d’ornementation délicate.
  16. Depuis cette époque, on s’est départi de la politique conciliante, inaugurée par sir Charles Bernard et sir Frederick Roberts. Des moines ont été plus ou moins justement emprisonnés. Les autorités les plus considérables sont peu écoutées. L’évoque qui avait négocié la soumission de Boh Yanyum n’a pu obtenir l’exécution des engagemens pris. Pour toutes ces raisons, l’élément religieux s’éloigne des Anglais. En même temps une forme nouvelle de protestation se manifeste dans la population. En novembre dernier, elle a procédé au redorage de toutes les pagodes, grandes et petites. Une grande fermentation se révèle dans les esprits. Un moment on a pu redouter l’entrée en territoire birman du prince Myn Goou : et les agens anglais, consultés par le gouvernement local, ont répondu à l’unanimité que cette entrée déterminerait un soulèvement que les prêtres et les moines-ne feraient rien pour étouffer.
  17. On trouve dans le livre du général Yule, en appendice, l’exposé des droits indiscutables de la Chine sur les États shans. Quant au Siam, d’après un rapport récent de M. Scott, surintendant des États shans, il revendique tous les Etats situés à l’est de la Salouen ; les Anglais, au contraire, prétendent, comme successeurs Jeu Birmans, à cinq de ces mêmes États. Il y a donc lieu à délimitation. Mais l’opération, commencée il y a deux ans et fréquemment interrompue, menace, pour beaucoup de raisons, d’être difficile. Aussi la presse anglaise locale estime qu’on pourrait s’en dispenser. Elle fait remarquer que cette question de limites entre la Birmanie et le Siam a déjà été tranchée, il y a plus de vingt uns, par une sentence de la Court of Recorder de Moulmein, confirmée par la Haute Cour de Calcutta. A propos d’intérêts privés, les juges ont eu à déterminer la limite des deux États, et les Anglais trouveraient commode de soumettre une nation étrangère aux décisions de leurs juges. En fait, le Siam a déjà consenti à évacuer ceux des États shans que les Anglais ont pu prouver avoir autrefois payé tribut à la Birmanie.
  18. Ce n’est là d’ailleurs qu’un arrangement provisoire. Un jour ou l’autre, on fera des États shans une seule et même province, avec des administrateurs anglais. C’est en vue de préparer ce changement qu’on a rattaché les États shans, non pas au gouvernement central de Calcutta, comme les native states de l’Inde, mais au gouvernement local de Rangoon.
  19. En 1852, le gouvernement de l’Inde, avant même que la guerre fût terminée, avait annexé purement et simplement la province de Pégou ; mais ceux qui connaissaient le pays, notamment sir John Kaye et sir Henry Laurence, dénoncèrent d’avance tous les inconvéniens de cette mesure. Lord Dalhousie, qui était alors gouverneur de l’Inde et, en cette qualité, ordonna l’annexion, s’était toujours montré oppose à l’expédition de Birmanie. Le 30 juin 1852, il écrivait : « Dès la première heure, j’ai avoué mon opinion que la conquête de la Birmanie serait une calamité, dépassée seulement par la calamité de la guerre. Aujourd’hui encore, mon opinion n’a pas changé. »
  20. Lord Dalhousie avait coutume de dire que les traités qu’on fait avec des Orientaux sont une pure duperie, les Orientaux n’en retenant que ce qui leur confère des droits et sachant toujours obtenir l’exécution des clauses qui leur sont favorables.
  21. Sauf à voir, — et la question fut discutée, — si une fois rattachée à la Basse-Birmanie, on en forait une simple province de l’Inde, ou une colonie indépendante, ou enfin une annexe du Gouvernement des Détroits (straits settlements) et de la péninsule malaise. (Voir dans le Times des 27 août, 1er, 12 et 17 septembre 1888, des lettres, notamment de M. Chantoon, Birman d’origine, qui demande la séparation de fait des deux Birmanies, l’institution de plusieurs provinces indépendantes gouvernées par des Birmans sous le contrôle de résidens anglais, etc.)
  22. Ces dangers, on était même tenté de les exagérer. On disait, par exemple, que l’annexion de la Birmanie jetterait l’inquiétude dans l’esprit des princes feudataires de l’Inde. Lord Dufferin a, en quelques lignes du mémorandum cité plus haut, montré ce que cette crainte avait de chimérique.
  23. Un officier anglais, qui avait visité tout le haut pays, n’était point de cet avis. « On prétend, dit-il en substance, que les Birmans veulent l’annexion parce qu’ils attendent beaucoup d’une bonne administration comme la nôtre. Mais je viens de parcourir tout le haut pays : leurs routes sont meilleures, leurs maisons mieux tenues que celles de la Basse-Birmanie. Les habitans satisfaits, ne me semblent pas avoir soupiré après notre venue. « Ceci fut confirmé plus tard. (Voir le Times du 24 août. 1890.) Voyez cependant, en sens contraire, le récit d’un correspondant du Times qui, dans le district des mines de rubis, trouve des chemins abominables et des habitans presque dénués de tout. (Times, 2 septembre 1890.)