Les Années d’apprentissage de Wilhelm Meister/Livre premier

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Traduction par Jacques Porchat.
Librairie de L. Hachette et Cie (Œuvres de Goethe, VI.p. 3-68).


LIVRE PREMIER.


Chapitre I

Le spectacle se prolongeait ; la vieille Barbara s’approchait quelquefois de la fenêtre, pour écouter si les voitures ne commençaient pas à rouler ; elle attendait Marianne, sa belle maîtresse, qui charmait, ce soir-là, le public, dans la petite pièce, sous l’habit d’un jeune officier ; elle l’attendait avec plus d’impatience qu’à l’ordinaire, quand elle n’avait à lui servir qu’un modeste souper : cette fois, Marianne devait avoir la surprise d’un paquet, que Norberg, jeune et riche négociant, avait envoyé par la poste, pour montrer que, même dans l’éloignement, il pensait à sa bien-aimée.

Comme ancienne domestique, confidente, conseillère, médiatrice et gouvernante, Barbara était en possession de rompre les cachets, et, ce soir encore, elle avait d’autant moins pu vaincre sa curiosité, que les bonnes dispositions du généreux amant lui tenaient plus au cœur qu’à Marianne elle-même. À sa grande joie, elle avait trouvé dans le paquet une pièce de fine mousseline et des rubans du goût le plus nouveau pour sa maîtresse, et, pour elle-même, une pièce d’indienne, des mouchoirs et un petit rouleau d’argent. Avec quelle affection, quelle reconnaissance, elle se souvint de Norberg absent ! Comme elle se promit avec ardeur de le servir de son mieux, de rappeler à Marianne ce qu’elle lui devait et ce qu’il avait droit d’espérer et d’attendre de sa fidélité !

La mousseline, animée par les couleurs des rubans à demidéroulés, était déployée sur la petite table, comme un présent de Noël ; la disposition des lumières relevait l’éclat du cadeau ; tout était en ordre, quand la vieille entendit les pas de Marianne dans l’escalier, et courut au-devant d’elle. Mais comme elle recula de surprise, quand le petit officier féminin, sans prendre garde à ses caresses, passa brusquement devant elle, entra dans la chambre avec une précipitation extraordinaire, jeta sur la table son chapeau à plumes et son épée, marcha de long en large avec agitation, sans accorder un regard aux bougies solennellement allumées !

«  Qu’as-tu, ma chère enfant ? s’écria la vieille étonnée. Au nom du ciel, ma fille, qu’est-il arrivé ? Vois ces cadeaux : de qui peuvent-ils venir, si ce n’est de ton plus tendre ami ? Norberg t’envoie la pièce de mousseline, pour en faire des peignoirs. Il arrivera bientôt lui-même : il me paraît plus épris et plus généreux que jamais. »

La vieille se retournait et voulait montrer les cadeaux qu’elle-même avait reçus, quand Marianne, détournant les yeux, s’écria avec passion :

«  Laisse-moi ! laisse-moi ! Aujourd’hui je ne veux pas entendre parler de tout cela. Je t’ai obéi ; tu l’as voulu : à la bonne heure ! Quand Norberg reviendra, je serai encore à lui, je serai à toi ; fais de moi ce que tu voudras : mais, jusque-là, je veux être à moi, et, quand tu aurais cent langues, tu n’ébranlerais pas ma résolution. Je veux me donner tout entière à celui qui m’aime et que j’aime. Ne fronce pas le sourcil. Je veux m’abandonner à cette passion, comme si elle devait être éternelle. »

La vieille ne manqua pas d’objections et d’arguments ; mais, comme, dans la suite du débat, elle devenait amère et violente, Marianne s’élança sur elle et la saisit à la gorge : la vieille riait aux éclats.

«  Il faut, s’écria-t-elle, que je vous passe bien vite une robe, si je veux être sûre de ma vie. Allons, qu’on se déshabille ! J’espère que la jeune fille me demandera pardon du mal que m’a fait le fougueux gentilhomme. À bas cet habit et tout le reste !… C’est un équipage incommode et dangereux pour vous, comme je vois. Les épaulettes vous enflamment. »

Barbara s’était mise à l’œuvre ; Marianne se dégagea.

«  Pas si vite, s’écria-t-elle, j’attends encore une visite.

— Ce n’est pas bien, répliqua la vieille. Ce n’est pas, j’espère, ce jeune fils de marchand, si tendre et sans barbe au menton ?

— C’est lui-même.

— Il semble que la générosité veuille devenir votre passion dominante, reprit la vieille d’un ton moqueur ; vous prenez un bien vif intérêt aux mineurs, aux indigents…. Ce doit être charmant de se voir adorée de la sorte, et de donner sans recevoir !

— Raille tant que tu voudras. Je l’aime ! je l’aime !… Quel ravissement j’éprouve, pour la première fois, à prononcer ce mot ! C’est là cette passion que j’ai jouée si souvent, dont je n’avais aucune idée. Oui, je veux me jeter à son cou, je veux le presser dans mes bras, comme si je devais le posséder toujours. Je veux lui montrer tout mon amour, jouir du sien dans toute son étendue.

— Modérez-vous, dit la vieille tranquillement, modérez-vous. Il faut vous dire un mot qui troublera votre joie : Norberg arrive ; il arrive dans quinze jours. Voici sa lettre, qui accompagnait les cadeaux.

— Et quand les premiers rayons du soleil devraient me ravir mon ami, je ne veux pas le savoir ! Quinze jours ! quelle éternité ! En quinze jours que ne peut-il survenir ! quels changements ne peuvent se faire ! »

Wilhelm entra. Avec quelle vivacité elle vola au-devant de lui ! Avec quels transports il entoura de ses bras l’uniforme rouge, il pressa contre son sein le gilet de satin blanc ! Qui saurait décrire, qui se permettrait d’exprimer le bonheur des deux amants ! La vieille s’éloigna en murmurant. Hâtons-nous avec elle et laissons seuls les heureux.



Chapitre II

Le lendemain, quand Wilhelm vint souhaiter le bonjour à sa mère, elle lui découvrit que son père était fort mécontent, et lui défendrait bientôt d’aller tous les jours au spectacle.

« Je prends moi-même ce plaisir de temps en temps, poursuivit-elle, mais je serais souvent tentée de le maudire, puisque ta passion excessive pour le théâtre trouble mon repos domestique. Ton père répète sans cesse : « À quoi cela est-il bon ? Comment peut-on perdre ainsi son temps ? »

— Il m’a fait essuyer les mêmes reproches, répondit Wilhelm, et j’ai répliqué peut-être avec trop de vivacité ; mais, au nom du ciel, ma mère, tout ce qui n’amène pas d’abord l’argent dans notre bourse, tout ce qui ne procure pas un profit immédiat, est-il donc inutile ? N’avions-nous pas assez de place dans notre ancienne maison ? Était-il nécessaire d’en bâtir une autre ? Mon père n’emploie-t-il pas, chaque année, une partie considérable des bénéfices de son commerce à l’embellissement de notre demeure ? Ces tapisseries de soie, ces meubles anglais, ne sont ils pas aussi inutiles ? Ne pourrions-nous pas nous contenter d’un mobilier plus modeste ? Pour moi, j’avoue que ces cloisons ciselées, ces fleurs cent fois répétées, ces volutes, ces corbeilles et ces figures me font une impression tout à fait désagréable elles me font tout au plus l’effet du rideau de notre théâtre. Mais, comme l’impression est différente, lorsqu’on est assis devant celui-là ! S’il faut attendre longtemps, on sait pourtant qu’il se lèvera, et que nous verrons mille objets divers, qui nous intéressent, nous instruisent et nous élèvent.

— Sache du moins te modérer. Ton père aussi veut qu’on l’amuse le soir ; il croit d’ailleurs que cela te dissipe, et, au bout du compte, quand il est de mauvaise humeur, c’est moi qui en porte la peine. Combien de fois n’ai-je pas dû m’entendre reprocher ces maudites marionnettes, que je vous donnai pour étrennes, il y a douze ans, et qui vous ont, les premières, inspiré le goût du spectacle !

— Ne maltraitez pas les marionnettes ! Ne vous repentez pas de votre tendresse et de votre sollicitude ! Je leur dois les premiers instants de bonheur dont j’aie joui dans cette nouvelle maison si vide. Ce moment est encore présent à ma pensée ; je me rappelle l’émotion singulière que j’éprouvai, lorsqu’après nous avoir donné les étrennes ordinaires, on nous fit asseoir devant une porte qui communiquait avec une autre chambre. La porte s’ouvrit, mais non pour livrer passage à nos jeux, comme à l’ordinaire : l’entrée était remplie par un appareil inattendu. Un portail s’élevait, couvert d’un mystérieux rideau. D’abord nous demeurâmes tous à distance, et, comme notre curiosité augmentait, de voir ce qui pouvait se cacher de brillant et de bruyant derrière la tenture à demi-transparente, on assigna à chacun sa petite place, et l’on nous ordonna d’attendre avec patience.

«  Tous les enfants étaient donc assis en silence : un coup de sifflet donne le signal ; le rideau se lève et une décoration, où le rouge domine, montre l’intérieur du temple de Jérusalem. Le grand prêtre Samuel parut avec Jonathas, et leurs voix singulières, qui se répondaient tour à tour, m’inspiraient un profond respect. Bientôt Saül entra en scène, fort embarrassé de l’impertinence du guerrier colossal qui l’avait défié lui et les siens. Aussi, quelle fut ma joie, quand le fils d’Isaï, à la taille de nain, avec sa boulette, sa panetière et sa fronde, survint en sautillant et dit : « Très-puissant seigneur et roi, que personne ne perde courage à cause de ce défi. Si Votre Majesté veut le permettre, j’irai et je combattrai le terrible géant. »

«  Le premier acte était fini, et les spectateurs très-curieux de voir ce qui allait arriver ; chacun désirait que la musique cessât bientôt. Enfin le rideau se relève : David voue la chair du monstre aux oiseaux du ciel et aux bêtes des champs ; le Philistin débite des bravades et frappe la terre des deux pieds ; enfin il tombe comme une souche, et donne à toute l’affaire un magnifique dénouement. Cependant, lorsque ensuite les vierges chantèrent : « Saül en a tué mille, mais David en a tué dix mille ; » lorsque la tête du géant fut portée devant le petit vainqueur, et qu’il obtint pour épouse la belle princesse : avec toute ma joie, j’étais fâché de voir l’heureux prince d’une taille si exiguë : car, selon l’idée qu’on se forme du grand Goliath et du petit David, on n’avait pas manqué de les figurer tous deux d’une manière très-caractéristique. Je vous en prie, que sont devenues ces marionnettes ? J’ai promis de les montrer à un ami, à qui je fis beaucoup de plaisir, en l’entretenant l’autre jour de ce jeu d’enfance.

— Je ne suis pas surprise que tu en gardes un si vif souvenir, car tu pris d’abord à la chose le plus grand intérêt. Je sais comme tu me dérobas le petit livre, et que tu appris par cœur toute la pièce. Je m’en aperçus enfin un soir, que tu fabriquas un Goliath et un David de cire ; que tu les fis pérorer en face l’un de l’autre ; qu’enfin tu portas un coup au géant et fixas, avec de la cire, sur une grande épingle, sa tête informe dans la main du petit David. Je sentis alors dans mon cœur maternel une si vive joie de ta bonne mémoire et de ton éloquence pathétique, que je résolus sur-le-champ de te livrer moi-même les acteurs de bois. Je ne pensais pas alors que cela me ferait passer tant de pénibles moments.

— N’ayez pas de regrets, repartit Wilhelm, car ces amusements nous ont procuré bien des moments agréables. »

À ces mots, Wilhelm demanda et obtint la clef ; il courut, trouva les marionnettes et fut reporté, un moment, au temps où elles lui paraissaient vivantes, où il croyait les animer par la vivacité de sa voix, par les mouvements de ses mains. Il les emporta dans sa chambre et les enferma soigneusement.



Chapitre III

Si le premier amour est, comme je l’entends assurer généralement, le plus doux sentiment que puisse jamais éprouver un cœur, nous devons estimer trois fois heureux notre héros d’avoir pu goûter dans toute leur étendue les délices de ces incomparables moments. Peu d’hommes sont aussi favorisés ; la plupart ne trouvent dans leurs premières amours qu’une rude épreuve, dans laquelle, après de chétives jouissances, ils sont contraints de renoncer à leurs vœux les plus doux, et d’apprendre à se passer pour jamais de ce qui leur avait semblé la félicité suprême.

Sur les ailes de l’imagination, les désirs de Wilhelm s’étaient élevés jusqu’à la charmante jeune fille ; après quelques assiduités, il avait gagné son amour ; il possédait une personne qu’il aimait éperdument, que même il honorait : car elle lui était d’abord apparue à la lumière favorable d’une représentation théâtrale, et sa passion pour le spectacle s’unissait à un premier amour pour une femme. Sa jeunesse lui faisait goûter des torrents de plaisirs, qui étaient exaltés et entretenus par une vive poésie. La position même de son amante donnait à la conduite qu’elle observait un caractère qui enflammait encore les sentiments de Wilhelm : la crainte qu’il ne découvrît, avant le temps, son autre liaison lui prêtait une aimable apparence d’inquiétude et de pudeur ; sa passion pour lui était vive ; ses alarmes semblaient même augmenter sa tendresse : elle était dans ses bras la plus aimable des femmes.

Lorsqu’il s’éveilla de la première ivresse du plaisir, et qu’il reporta ses regards sur sa vie et sa position, tout lui sembla nouveau, ses devoirs plus sacrés, ses goûts plus vifs, ses connaissances plus claires, ses talents plus vigoureux, ses résolutions plus décidées. Il lui fut donc facile d’arranger sa vie pour échapper aux reproches de son père, tranquilliser sa mère et jouir sans trouble de l’amour de Marianne. Le jour, il s’acquittait ponctuellement de son travail ; il renonçait d’ordinaire au théâtre ; le soir, à table, il était d’agréable humeur, et, quand tout le monde était couché, enveloppé de son manteau, il se glissait sans bruit dans le jardin, et, non moins amoureux que tous les Lindor et les Léandre, il courait chez son amante.

«  Qu’apportez-vous là ? lui dit-elle un soir, comme il produisait un paquet, que la vieille observait très attentivement, dans l’espérance d’agréables cadeaux.

— Vous ne devinerez pas, répondit Wilhelm.

Quelle fut la surprise de Marianne, quelle fut l’horreur de Barbara, quand la serviette, détachée, laissa voir un amas confus de poupées hautes d’un empan ! Marianne riait aux éclats, tandis que Wilhelm s’occupait à débrouiller les fils de fer et produisait à part chaque figure.

La vieille, mécontente, se mit à l’écart.

Il suffit d’une bagatelle pour amuser deux amants, et, ce soir-là, notre couple se divertit à merveille. La petite troupe fut passée en revue, chaque figure considérée attentivement et saluée de joyeux rires. Le roi Saül, avec son habit de velours noir et sa couronne d’or, ne fut point du goût de Marianne : il lui semblait, disait-elle, trop roide et trop pédant. Elle trouva bien mieux à son gré Jonathas, son menton lisse, son habit jaune et rouge et son turban. Elle savait très gentiment le faire tourner deçà, delà, avec le fil ; lui faisait faire des révérences et débiter des déclarations d’amour. En revanche, elle ne daigna pas faire la moindre attention au prophète Samuel, bien que Wilhelm lui vantât le petit pectoral, et lui assurât que le taffetas changeant de la tunique provenait d’une ancienne robe de sa grand’mère. Elle trouvait David trop petit et Goliath trop grand : elle s’en tenait à son Jonathas. Elle sut le cajoler et puis faire passer enfin ses caresses de la marionnette à notre ami, si bien que, cette fois encore, un petit badinage amena des moments heureux.

Ils furent éveillés de leurs doux songes par un grand bruit qui se fit à la rue. Marianne appela la vieille, qui, toujours occupée selon sa coutume, ajustait convenablement, pour la pièce prochaine, les costumes changeants de la garde-robe théâtrale. C’était, dit Barbara, une société de joyeux compagnons, qui sortait en tumulte de la Cave italienne, où ils n’avaient pas épargné le champagne, en mangeant des huîtres fraîchement arrivées.

«  C’est dommage, dit Marianne, que cette idée ne nous soit pas venue plus tôt : nous aurions pu nous régaler aussi.

— Il en est temps encore peut-être, repartit Wilhelm, en donnant à la vieille une pièce d’or. Procurez-nous ce que nous désirons, lui dit-il, et vous serez de la partie. »

La vieille fut alerte, et, en un moment, une table, avec une collation bien ordonnée, fut dressée devant les deux amants. Barbara fut invitée à prendre place ; on mangea, on but et l’on se réjouit.

En pareille circonstance, la conversation ne languit jamais : Marianne reprit son Jonathas, et la vieille sut amener l’entretien sur le sujet favori de Wilhelm.

«  Vous nous avez déjà parlé, lui dit-elle, de la première représentation d’une troupe de marionnettes, la veille de Noël : c’était un récit fort agréable. Vous fûtes interrompu, comme le ballet allait commencer. Maintenant nous connaissons le magnifique personnel qui produisait ces grands effets.

— Oui, dit Marianne, fais-nous part de tes impressions.

— Chère, Marianne, répondit Wilhelm, c’est avec un doux sentiment que l’on se rappelle le premier âge et ses innocentes erreurs, surtout à l’heure où l’on est parvenu heureusement sur une hauteur, d’où l’on peut regarder derrière soi et contempler la route parcourue. Il est si agréable de songer, en goûtant une satisfaction secrète, aux divers obstacles que souvent, avec un sentiment pénible, nous avions regardés comme insurmontables, et de comparer ce que nous sommes aujourd’hui, hommes faits, avec ce que nous étions alors, enfants sans expérience ! Mais j’éprouve en ce moment un bonheur inexprimable à parler avec toi du passé, parce qu’en même temps je contemple devant moi les belles contrées que nous pouvons parcourir ensemble, la main dans la main.

— Et que devint le ballet ? interrompit la vieille. Je crains que tout ne soit pas allé pour le mieux.

— Tout alla fort bien, répondit Wilhelm. Les sauts merveilleux des Mores et des Moresses, des bergers et des bergères, des nains et des naines, m’ont laissé, pour toute la vie, un souvenir confus. Ensuite le rideau tomba, la porte se ferma, et toute la petite société, ivre de joie, alla se coucher.

« Mais je sais bien que je ne pouvais m’endormir ; j’aurais voulu que l’on me racontât encore quelque chose ; je fis encore beaucoup de questions, et ne laissai partir qu’à regret la servante qui nous avait menés au lit.

« Le lendemain, hélas ! Le magique échafaudage avait disparu ; le mystérieux rideau était enlevé ; on passait de nouveau librement, par cette porte, d’une chambre à l’autre, et tant de prodiges n’avaient laissé aucune trace. Mes frères et mes sœurs couraient çà et là avec leurs jouets : moi seul, je rôdais de tous côtés ; il me semblait impossible qu’il n’y eût que les deux montants d’une porte là où j’avais vu, la veille, tant de magie. Ah ! celui qui cherche ses amours, qu’il a perdus, ne peut être plus malheureux que je ne croyais l’être alors. »

Un regard, plein d’une joyeuse ivresse, qu’il jeta sur Marianne, lui disait assez qu’il ne craignait pas d’éprouver jamais ce malheur.


Chapitre IV

« Mon unique désir, continua Wilhelm, était de voir une seconde représentation de la pièce. Je sollicitai ma mère ; elle essaya de persuader mon père dans un moment favorable ; mais ses efforts furent inutiles. Il assurait qu’un plaisir rare avait seul du prix pour les hommes ; que jeunes et vieux ne savaient point apprécier les biens dont ils jouissaient tous les jours.


«  Nous aurions dû attendre longtemps encore, et peut-être jusqu’au retour de Noël, si l’architecte et directeur secret de notre théâtre n’avait eu la fantaisie de répéter la représentation, et de produire, dans une petite pièce, un polichinelle qu’il venait d’achever.

«  Un jeune officier d’artillerie, plein de talents, habile surtout dans les ouvrages mécaniques, qui avait rendu à mon père beaucoup de services essentiels dans la construction de sa maison, et en avait été généreusement récompensé, voulut témoigner sa reconnaissance à la petite famille, le jour de Noël, et nous fit présent de ce théâtre tout monté, qu’il avait bâti, sculpté et colorié dans ses heures de loisir. C’était lui-même qui, avec le secours d’un domestique, faisait jouer les marionnettes, et, d’une voix déguisée, récitait les différents rôles. Il ne lui fut pas difficile de persuader notre père, qui accorda, par complaisance, à un ami, ce qu’il avait refusé, par principe, à ses enfants. Bref, le théâtre se dressa de nouveau ; on invita quelques enfants du voisinage, et la pièce eut une seconde représentation.

«  Si j’avais eu d’abord le plaisir de la surprise et de l’étonnement, je goûtai cette fois la grande jouissance de l’observation et de l’examen.

«  Comment cela se passe-t-il ? » C’était maintenant mon souci. Que les marionnettes ne parlassent point elles-mêmes, je me l’étais dit dès la première fois ; que leurs mouvements ne fussent point non plus spontanés, je le soupçonnais aussi. Mais pourquoi tout cela était-il si joli ? Et ne semblait-il pas que leurs discours et leurs gestes vinssent d’elles-mêmes ? Et les lumières et les gens, où pouvaient-ils être ? Ces énigmes m’inquiétaient d’autant plus que je désirais être à la fois parmi les enchantés et les enchanteurs, me mêler du jeu en cachette et goûter en même temps, comme spectateur, le plaisir de l’illusion.

«  La grande pièce était achevé, on faisait les préparatifs de la petite ; les spectateurs avaient quitté leurs siéges et jasaient entre eux. Je me glissai près de la porte, et j’entendis, dans l’intérieur, aux coups de marteau, qu’on était occupé à faire place. Je levai le bas du rideau, et je regardai du coin de l’œil à travers l’échafaudage. Ma mère s’en aperçut et me fit retirer : mais j’avais eu le temps de voir que l’on entassait dans une boite à tiroirs amis et ennemis, Saül, Goliath et tous les autres. C’était pour ma curiosité, à demi satisfaite, un nouvel aliment. De plus j’avais vu, à ma grande surprise, le lieutenant très-occupé dans le sanctuaire. Dès lors Polichinelle eut beau faire battre ses talons, il ne pouvait plus m’intéresser. Je me perdais dans de profondes réflexions, et je fus, après cette découverte, à la fois plus tranquille et plus agité qu’auparavant. Après avoir appris quelque chose, il me sembla que je ne savais rien du tout, et j’avais raison, car l’ensemble me manquait, et c’est proprement l’essentiel. »


Chapitre V

« Dans les maisons où règnent l’ordre et l’abondance, les enfants ont un instinct assez semblable à celui des rats et des souris : ils remarquent toutes les fentes et les trous par lesquels ils peuvent arriver à quelque friandise défendue ; ils s’en régalent avec une peur furtive et délicieuse, qui compose une grande part du bonheur de l’enfance.

« Je remarquais plus vite que tous mes frères une clef oubliée dans quelque serrure. Plus était grand mon respect religieux pour les portes fermées, devant lesquelles je devais passer des semaines et des mois, et que je lorgnais seulement à la dérobée, s’il arrivait parfois que mère ouvrît le sanctuaire, pour en tirer quelque chose : j’étais alerte à profiter d’un moment, que la négligence ménagère me procurait quelquefois.

« De toutes les portes, c’était, comme on l’imagine aisément, celle de l’office, sur laquelle mon attention était surtout dirigée. J’ai eu dans ma vie peu de plaisirs comparables à la joie que j’éprouvais, quand ma mère m’appelait dans l’office pour l’aider à emporter quelque chose, et que j’y gagnais quelques pruneaux, grâce à sa bonté ou à mon adresse. Ces trésors entassés les uns sur les autres étonnaient mon imagination par leur abondance ; et même la senteur étrange de tant d’épiceries amoncelées exerçait un tel effet sur ma friandise, qu’aussi souvent que je me trouvais dans le voisinage, je ne manquais pas de me repaître de ces exhalaisons, que la porte ouverte laissait échapper. Un dimanche matin, que ma mère fut pressée par le son des cloches, et que toute la maison était plongée dans un repos religieux, la précieuse clef resta dans la serrure. À peine l’eus-je observé, que je passai et repassai doucement devant la cloison ; enfin je m’approchai subtilement, sans bruit, j’ouvris la porte, et, d’un seul pas, je me vis à portée de toutes ces friandises longtemps souhaitées. Je jetai sur les caisses, les sacs, les boîtes, les bocaux, un regard rapide, hésitant sur ce que je devais choisir et prendre : enfin je portai la main sur mes pruneaux favoris ; je me pourvus de pommes sèches, à quoi j’ajoutai simplement une orange confite. J’allais me retirer doucement avec ce butin, lorsque mes regards tombèrent sur deux coffrets voisins, dont l’un laissait échapper, par un tiroir mal fermé, des fils de fer, munis par en haut de petits crochets. Poussé par un secret pressentiment, je me jette sur ma proie, et quelle fut mon extase, quand je découvris que toute ma joie, que tous mes héros, étaient là-dedans entassés ! Je voulus enlever ceux de dessus, les contempler, sortir ceux de dessous, mais bientôt je brouillai les fils légers, ce qui me jeta dans l’inquiétude et l’angoisse, surtout quand la cuisinière vint à faire quelques mouvements dans le voisinage ; en sorte que j’entassai le tout, aussi bien que je pus ; je fermai la caisse, sans rien prendre qu’un petit livre manuscrit, qui était posé dessus, et qui renfermait la comédie de David et de Goliath, et, avec ce butin, je me sauvai sans bruit dans une mansarde.

«  Dès lors je consacrai toutes mes heures dérobées, solitaires, à lire et relire ma pièce, à l’apprendre par cœur, et à me représenter comme ce serait une chose magnifique, si je pouvais aussi animer sous mes doigts les figures. Là-dessus j’étais moimême, en idée, tantôt David, tantôt Goliath. Dans tous les coins de la maison, des cours, du jardin, et dans toutes les situations, j’étudiais en moi-même la pièce entière ; je faisais tous les rôles et les apprenais par cœur ; seulement je me mettais, le plus souvent, à la place des principaux personnages, et je faisais courir les autres à leur suite, dans ma mémoire, comme d’humbles satellites. Les magnanimes paroles par lesquelles David provoquait l’orgueilleux géant Goliath étaient jour et nuit présentes à ma pensée ; je les récitais souvent à demi-voix : personne n’y prenait garde que mon père, qui observait quelquefois ces exclamations, et admirait en lui-même l’heureuse mémoire de son fils, qui, en si peu de temps, avait pu retenir tant de choses.

«  Par là je m’enhardis toujours davantage, et je récitai un soir, devant ma mère, la plus grande partie de la pièce, en même temps que je me fabriquais des acteurs avec quelques petits morceaux de cire. Elle m’observa, me pressa de questions, et j’avouai tout.

«  Heureusement cette découverte arriva dans le temps où le lieutenant venait d’exprimer lui-même le désir de m’initier à ces mystères. Ma mère l’informa aussitôt des talents inattendus de son fils, et il sut se faire abandonner deux chambres hautes, d’ordinaire inhabitées, dont l’une serait pour le public, l’autre pour les acteurs, la scène occupant toujours l’ouverture de la porte. Mon père avait permis à son ami d’arranger tout cela ; lui-même il semblait ne pas y prendre garde, d’après le principe qu’on ne doit pas laisser voir aux enfants combien on les aime, parce qu’ils prennent toujours trop de libertés. Il pensait qu’on doit paraître sérieux au milieu de leurs plaisirs et les troubler quelquefois, afin que leur joie ne les rende pas insatiables et insolents. »



Chapitre VI

« Le lieutenant monta le théâtre et fit toutes les autres dispositions. J’aperçus fort bien qu’il venait souvent chez nous, dans la semaine, à des heures inaccoutumées, et je soupçonnais dans quel but. Mon impatience augmentait incroyablement, car je sentais bien qu’avant le samedi, je n’oserais prendre aucune part à ce qu’on préparait. Enfin parut le jour désiré. Mon directeur arriva le soir, à cinq heures, et me fit monter avec lui. Tremblant de joie, j’entrai, et je vis, des deux côtés de l’échafaudage, les marionnettes suspendues, dans l’ordre où elles devaient paraître ; je les considérai attentivement ; je montai sur l’estrade, qui m’éleva au-dessus du théâtre, si bien que je planais sur ce petit univers. Je regardai en bas, entre les planches, non sans une émotion respectueuse, au souvenir de l’effet superbe que tout cela produisait du dehors, et à la pensée des mystères auxquels j’étais initié. Nous fîmes une répétition et tout alla bien. Le lendemain, une société d’enfants fut invitée et nous fîmes merveille ; seulement, dans la chaleur de l’action, je laissai choir mon Jonathas, et je fus obligé d’avancer la main pour le reprendre : accident qui nuisit beaucoup à l’illusion, excita de grands éclats de rire et m’affligea vivement. Cette inadvertance fut aussi saisie avec empressement par mon père, qui se garda bien de laisser voir sa grande joie de trouver son petit garçon si habile ; il ne s’attacha qu’à mes fautes, quand la pièce fut finie, disant que la chose aurait été fort bien, si seulement ceci et cela n’avait pas manqué.

« J’étais profondément mortifié ; je fus triste pendant la soirée ; mais, le lendemain matin, ayant oublié tout mon chagrin dans les bras du sommeil, j’étais heureux de penser qu’à part cet accident, j’avais joué parfaitement. À cela se joignirent les suffrages des spectateurs, qui soutenaient que le lieutenant, quoiqu’il eût produit de grands effets avec les grosses voix et les voix flûtées, déclamait le plus souvent avec trop de roideur et d’affectation, tandis que le débutant avait dit à merveille son David et son Jonathas ; ma mère loua surtout le ton de franchise avec lequel j’avais défié Goliath et présenté au roi le modeste vainqueur.

«  Dès lors, à ma grande joie, on laissa le théâtre debout, et, quand revint le printemps, où l’on pouvait se passer de feu, je me tenais dans la chambre, à mes heures de liberté, et je faisais bravement jouer mes marionnettes. J’invitais souvent mes frères, mes sœurs et mes camarades, et, s’ils ne voulaient pas venir, je jouais tout seul. Mon imagination animait ce petit monde, qui prit bientôt une forme nouvelle.

«  J’eus à peine représenté quelquefois la première pièce, pour laquelle le théâtre et les acteurs avaient été faits et façonnés, que je n’y trouvai plus aucun plaisir. Mais j’avais rencontré parmi les livres de mon grand-père des pièces allemandes et divers opéras imités de l’italien : je m’enfonçai dans cette littérature, et, me bornant chaque fois à faire le compte des personnages, je passais ensuite purement et simplement à la représentation. Le roi Saül, avec son habit de velours noir, devait figurer Chaumigrem, Caton et Darius. Au reste il faut remarquer que les pièces n’étaient jamais jouées en entier, mais seulement le cinquième acte, où pouvait figurer le coup de poignard.

«  Il était naturel que l’opéra, avec ses métamorphoses et ses merveilles diverses, m’attirât plus que tout le reste. Là je trouvais des mers orageuses, des divinités qui descendent sur les nuages, et, ce qui faisait surtout mon bonheur, les éclairs et le tonnerre. J’appelais à mon secours le carton, le papier, les couleurs ; je savais parfaitement imiter la nuit ; l’éclair était terrible à voir ; le tonnerre ne réussissait pas toujours, mais cela n’était pas de grande conséquence. Je trouvais aussi dans les opéras plus d’occasions d’employer mon David et mon Goliath, ce qui n’était pas faisable dans le drame régulier. Je sentais chaque jour plus d’attrait pour le petit coin où je goûtais tant de plaisirs, et, je l’avouerai, le parfum dont les marionnettes s’étaient imprégnées dans l’office n’y était pas étranger.

«  Les décorations de mon théâtre étaient désormais assez complètes ; l’adresse que j’avais eue de bonne heure pour manier le compas, découper le carton, enluminer des figures, me servait maintenant à souhait. Mes regrets étaient d’autant plus vifs de voir, trop souvent, le personnel me manquer pour la représentation de grandes pièces. Mes sœurs, en habillant et déshabillant leurs poupées, me suggérèrent l’idée de donner aussi peu à peu à mes héros des costumes que l’on pût changer. On sépara du corps les lambeaux qui le couvraient ; on les ajusta ensemble aussi bien que l’on put ; on fit quelques épargnes ; on acheta des rubans et des paillettes ; on mendia quelques morceaux de taffetas, et l’on forma peu à peu une garde-robe de théâtre, où les robes à paniers ne furent pas oubliées.

«  La troupe était donc pourvue d’habits pour jouer les plus grandes pièces, et l’on aurait pu croire que les représentations allaient se succéder sans intervalles ; mais il m’arriva ce qui arrive d’ordinaire aux enfants : ils forment de vastes projets ; ils font de grands préparatifs, même quelques essais, et tout reste là. C’est un défaut dont je dois m’accuser. Pour moi, le plus grand plaisir était d’inventer, d’exercer mon imagination. Telle ou telle pièce m’intéressait pour une scène, et je faisais aussitôt préparer de nouveaux costumes. Tous ces apprêts avaient jeté les anciens habits de mes héros dans un tel désordre et une telle dispersion, que la première grande pièce ne pouvait plus elle-même être représentée. Je m’abandonnais à ma fantaisie, j’essayais et je préparais sans cesse ; je bâtissais mille châteaux en l’air, et ne m’apercevais pas que j’avais détruit les fondements du petit édifice. »

Pendant ce récit, Marianne avait prodigué à Wilhelm des caresses, pour cacher l’envie qu’elle avait de dormir. Le récit avait sans doute son côté plaisant, mais il était cependant trop simple pour elle et les réflexions trop sérieuses. Elle posait tendrement son pied sur le pied de son amant, et lui donnait des marques apparentes de son attention et de son assentiment ; elle buvait dans le verre de Wilhelm, et il était persuadé que pas un mot de son histoire n’était tombé à terre. Après une courte pause, il s’écria :

«  À toi maintenant, Marianne, de me faire part des premiers plaisirs de ton enfance ! Jusqu’ici nous étions trop occupés du présent, pour nous soucier mutuellement de notre vie passée. Dis-moi au milieu de quelles circonstances tu fus élevée ; quelles sont les premières impressions qui vivent dans ton souvenir ? »

Ces questions auraient jeté Marianne dans un grand embarras, si la vieille ne fût aussitôt venue à son secours.

«  Croyez-vous donc, dit la prudente Barbara, que nous soyons si attentives à ce qui nous arrive dans le premier âge ; que nous ayons d’aussi jolies aventures à raconter, et, quand cela pourrait être, que nous saurions donner à la chose un tour aussi agréable ?

— Comme s’il était besoin de cela ! s’écria Wilhelm. J’aime tant cette bonne, aimable et tendre amie, que j’ai regret à tous les moments de ma vie que j’ai passés sans elle. Que du moins je m’associe en imagination à ta vie passée ! Raconte-moi tout ; je veux tout te raconter aussi. Tâchons de nous faire illusion s’il est possible, et regagnons le temps perdu pour l’amour.

— Puisque vous le désirez si vivement, dit la vieille, nous pourrons vous satisfaire ; mais racontez-nous d’abord comment votre passion pour le théâtre s’est accrue insensiblement ; comment vous l’avez exercée ; comment vous avez fait de si heureux progrès, que vous méritez aujourd’hui d’être qualifié de bon comédien. Assurément vous n’avez pas manqué de plaisantes aventures. Ce n’est pas la peine d’aller nous coucher. J’ai encore une bouteille en réserve, et qui sait si bientôt nous serons encore ensemble aussi tranquilles et contents ? »

Marianne jeta à la vieille un regard mélancolique : Wilhelm ne s’en aperçut pas, et il continua son récit.


Chapitre VII

« Les jeux de mes camarades, dont le nombre commençait à s’accroître, firent tort à mon plaisir solitaire et tranquille. J’étais tour à tour chasseur, soldat, cavalier, selon que nos jeux le demandaient ; mais j’avais toujours sur les autres un petit avantage, en ce que je savais leur composer adroitement l’attirail nécessaire. Ainsi les épées étaient le plus souvent de ma fabrique ; je décorais et je dorais les traîneaux, et un instinct secret ne me laissa point de repos, que je n’eusse équipé notre milice à l’antique. On fabriqua des casques ornés d’aigrettes de papier, on fit des boucliers et même des cuirasses, travaux pour lesquels les domestiques de la maison, qui étaient un peu tailleurs, et les couturières, cassèrent plus d’une aiguille.

« Je vis alors une partie de mes camarades bien équipés ; les autres le furent aussi peu à peu, mais d’une façon plus modeste, et l’ensemble formait un corps imposant. On manœuvrait dans les cours et les jardins ; on frappait bravement sur les boucliers et sur les têtes : il s’ensuivait mainte querelle, qui était bientôt apaisée.

Ce jeu, qui amusait beaucoup les autres, fut à peine répété quelquefois, qu’il cessa de me contenter. La vue de tous ces porteurs de cuirasses devait nécessairement éveiller en moi les idées de chevalerie, dont j’avais la tête remplie, depuis que je m’étais mis à lire les vieux romans.

La Jérusalem délivrée, dont une traduction (celle de Koppen) m’était tombée dans les mains, donna enfin une direction fixe à mes idées vagabondes. Je ne pus, il est vrai, lire le poème tout entier, mais il y avait des endroits que je savais par cœur et dont l’idée me poursuivait sans cesse. Clorinde surtout me captivait avec tous ses exploits : cette femme, d’un mâle courage, cette riche et tranquille nature, faisait plus d’impression sur un esprit qui commençait à se développer que les charmes factices d’Armide, dont je ne méprisais pourtant pas les jardins.

«  Cent fois, lorsque je me promenais le soir sur la plate-forme qui règne entre les pignons de notre maison ; que mes regards se portaient sur la campagne ; qu’un reflet tremblant du soleil couché brillait encore à l’horizon ; que les étoiles se montraient ; que la nuit s’élevait de toutes les vallées et les profondeurs ; que la voix argentine du grillon résonnait au milieu du silence solennel : je me disais l’histoire du funeste combat de Tancrède et de Clorinde.

«  Quoique je fusse, comme de raison, du parti des chrétiens, je n’assistais pas moins, de tout mon cœur, l’héroïne païenne, lorsqu’elle entreprend d’embraser la grande tour des assiégeants. Et lorsque Tancrède rencontre, dans la nuit, le prétendu guerrier ; qu’il commence la lutte au milieu des ténèbres, et que tous deux combattent vaillamment, je ne pouvais prononcer ces mots : « La mesure des jours de Clorinde est comblée et l’heure approche où elle doit mourir, » sans que mes yeux se remplissent de larmes qui coulaient en abondance, quand le malheureux amant plonge son épée dans le sein de Clorinde, détache le casque de l’héroïne qui succombe, la reconnaît et court chercher l’eau du baptême.

«  Mais comme mon cœur débordait, lorsque, dans la forêt enchantée, Tancrède frappe l’arbre de son épée, que le sang jaillit sous le coup, et qu’une voix crie à son oreille que c’est encore ici Clorinde qu’il a blessée, et qu’il est destiné par le sort à blesser partout, sans le savoir, celle qu’il aime.

«  Cette histoire s’empara de mon imagination, et ce que j’avais lu du poème s’arrangea confusément dans mon esprit, de manière à former un ensemble, dont je fus saisi, au point de songer à le transporter, comme je pourrais, sur le théâtre. Je voulais jouer Tancrède et Renaud, et je trouvai, à cet effet, toutes prêtes, deux armures que j’avais déjà fabriquées ; l’une de papier gris foncé, avec des écailles, pour le sérieux Tancrède, l’autre de papier doré et argenté, pour le brillant Renaud. Dans l’activité de mes idées, je racontai le tout à mes camarades, qui en furent tout à fait ravis, mais qui ne pouvaient trop comprendre que tout cela dût être représenté et, qui plus est, représenté par eux.

«  Je levai leurs doutes avec beaucoup de facilité. Je disposai d’une couple de chambres du voisinage, dans la maison d’un camarade, sans réfléchir que sa vieille tante ne consentirait jamais à les prêter ; il en fut de même du théâtre, dont je n’avais non plus aucune idée précise, si ce n’est qu’il fallait l’élever sur des poutres, faire les coulisses avec des paravents, et prendre pour le fond une grande pièce de toile. Mais d’où viendraient les matériaux et le mobilier, c’est à quoi je n’avais pas songé. Pour la forêt, nous trouvâmes un bon expédient : nous priâmes un ancien domestique de l’une des familles, devenu garde forestier, de nous procurer de jeunes bouleaux et des sapins, qui furent apportés en effet, plus tôt que nous ne pouvions l’espérer. Nous fûmes alors très-embarrassés à savoir comment nous pourrions monter la pièce avant que les feuilles fussent sèches. Le cas était difficile : nous n’avions ni salle, ni théâtre, ni rideau ; les paravents étaient tout ce que nous possédions.

Dans cette perplexité, nous eûmes de nouveau recours au lieutenant, à qui nous fîmes une ample description du magnifique spectacle que nous voulions donner. Sans trop nous comprendre, il vint pourtant à notre aide ; il assembla dans une petite chambre tout ce qu’on put trouver de tables dans la maison et dans le voisinage, plaça dessus les paravents, forma, par derrière, une perspective de rideaux verts, et puis les arbres furent rangés à la file.

Cependant la nuit était venue ; on avait allumé les chandelles ; les servantes et les enfants étaient assis à leurs places ; c’était le moment de commencer ; toute la troupe héroïque était en costume : alors, pour la première fois, chacun s’aperçut qu’il ne savait pas ce qu’il avait à dire. Dans la chaleur de l’invention, tout pénétré de mon sujet, j’avais oublié qu’il fallait du moins que chacun sût quand et comment il devait parler, et, dans l’ardeur des préparatifs, les autres n’y avaient pas plus songé que moi : ils croyaient qu’il leur serait facile de se présenter en héros, de parler et d’agir comme les personnages de ce monde où je les avais transportés. Ils demeuraient tous étonnés et se demandaient par quoi l’on devait commencer. Et moi, qui, chargé du rôle de Tancrède, m’étais figuré que je marchais à la tête, j’entrai seul en scène et me mis à débiter quelques vers du poëme. Mais, comme le passage tourna bientôt à la narration ; que je vins à parler de moi à la troisième personne ; que Godefroi, dont il était question, ne voulut pas paraître, je dus aussi me retirer, au milieu des éclats de rire de mes spectateurs : disgrâce qui me blessa jusqu’au fond de l’âme.

L’entreprise était manquée ; les spectateurs restaient sur leurs sièges et voulaient voir quelque chose ; nous étions habillés : je repris courage et résolus tout uniment de jouer David et Goliath. Quelques-uns de mes camarades m’avaient aidé à le jouer avec les marionnettes ; tous l’avaient vu souvent ; on distribua les rôles ; chacun promit de faire de son mieux, et un joyeux petit drôle s’affubla d’une barbe noire, afin de remplir, comme paillasse, par quelque bouffonnerie, les lacunes qui pourraient se présenter : arrangement que j’eus beaucoup de peine à souffrir, comme contraire à la gravité de la pièce. Mais je me promis, quand je serais une fois sorti de cet embarras, de ne m’aventurer jamais, sans les plus grandes réflexions, à représenter une pièce de théâtre. »


Chapitre VIII

Marianne, vaincue par le sommeil, s’appuyait sur son amant, qui la pressait contre son cœur et continuait son récit, tandis que la vieille buvait tranquillement le reste de la bouteille.

« J’oubliai bientôt l’embarras dans lequel je m’étais trouvé avec mes amis, en voulant jouer une pièce qui n’existait pas. La passion que j’avais de transformer en pièce de théâtre chaque roman que je lisais, chaque histoire qu’on m’apprenait, venait à bout du sujet même le plus rebelle. J’étais pleinement convaincu que tout ce qui charme en récit doit produire en action un effet beaucoup plus grand ; tout devait se passer devant mes yeux, tout figurer sur la scène. À l’école, quand on nous donnait la leçon d’histoire, je remarquais avec soin où et de quelle manière un personnage avait été égorgé ou empoisonné ; mon imagination passait par-dessus l’exposition et le nœud, et courait à l’intéressant cinquième acte. Je commençai même à composer quelques pièces à rebours, sans en avoir amené une seule jusqu’au commencement.

« Je lisais en même temps, soit de mon propre mouvement, soit par le conseil de mes amis, qui avaient pris le goût de jouer la comédie, tout un fatras de productions théâtrales, selon que le hasard les faisait tomber dans mes mains. J’étais dans l’âge heureux où tout nous plaît encore ; où l’abondance et la variété suffisent pour nous charmer. Par malheur, un autre motif contribuait à corrompre mon goût : les pièces qui me plaisaient surtout étaient celles où j’espérais de briller, et je les lisais presque toutes dans cette agréable illusion. Ma vive imagination, me permettant de m’identifier avec tous les rôles, m’induisait à croire que je saurais aussi les jouer tous : il s’ensuivit que, dans la distribution, je choisissais d’ordinaire ceux qui ne me convenaient pas du tout, et, quand la chose était quelque peu faisable, j’en prenais deux ou trois.

« Les enfants, dans leurs jeux, savent faire toute chose de tout : un bâton devient un fusil, un morceau de bois une épée, tout chiffon une marionnette, et tout recoin une cabane. C’est de la sorte que se développa notre petit théâtre.

« Dans notre ignorance absolue de nos forces, nous entreprenions tout ; nul quiproquo ne nous frappait, et nous étions persuadés que chacun devait nous prendre pour ce que nous voulions paraître ; et malheureusement tout alla d’un train si vulgaire, qu’il ne me reste pas même une sottise remarquable à raconter. D’abord nous ne jouâmes que les pièces, peu nombreuses, dans lesquelles ne figurent que des hommes ; puis nous déguisâmes quelques-uns d’entre nous ; enfin les sœurs se mirent de la partie. Dans quelques familles, on regardait ces exercices comme une occupation utile, et l’on invitait du monde aux représentations. Notre lieutenant d’artillerie ne nous quitta point : il nous enseignait les entrées et les sorties, la déclamation et le geste ; mais, en général, nous lui sûmes peu de gré de ses soins, étant persuadés que nous entendions déjà mieux que lui l’art théâtral.

«  Nous en vînmes bientôt à la tragédie, car nous avions souvent ouï dire, et nous croyions nous-mêmes, qu’il était plus facile de composer et de représenter une tragédie que de réussir parfaitement dans la comédie. Et, dès nos premiers essais tragiques, nous nous sentîmes dans notre véritable élément ; nous nous efforcions d’atteindre à la dignité du rang, à la sublimité des caractères, par la roideur et l’affectation, et nous avions assez bonne opinion de nous, mais nous n’étions parfaitement heureux qu’autant que nous pouvions entrer dans une véritable fureur, trépigner des pieds, et nous rouler par terre, de rage et de désespoir.

«  Les petits garçons et les petites filles n’eurent pas été longtemps ensemble dans ces jeux, que la nature s’éveilla, et que la société dramatique se partagea en diverses petites amourettes, si bien que l’on jouait le plus souvent la comédie dans la comédie. Les heureux couples se pressaient la main dans les coulisses, le plus tendrement du monde ; ils nageaient dans les délices, quand ils se voyaient ainsi l’un l’autre enrubannés et parés d’une manière tout idéale, tandis que, de leur côté, les infortunés rivaux se consumaient de jalousie, et, dans leur orgueil et leur maligne joie, méditaient force méchants tours.

«  Ces jeux, quoique entrepris sans discernement et conduits sans art, n’étaient pas cependant sans avantage pour nous. Ils exerçaient le corps et la mémoire ; ils donnaient à notre langage et à nos manières plus de souplesse que l’on n’a coutume d’en avoir dans un âge si tendre. Mais, ce fut surtout pour moi une époque décisive : mon esprit se tourna entièrement vers le théâtre, et je ne trouvais point de plus grand bonheur que de lire, de composer et de jouer des comédies.

«  J’avais encore des maîtres et des leçons ; on m’avait destiné au commerce et placé dans le comptoir de notre voisin ; mais, dans ce même temps, mon esprit ne s’éloignait que trop vivement de tout ce qui me paraissait une occupation basse et vulgaire : c’est à la scène que je voulais consacrer toute mon activité ; c’est là que je voulais chercher mon bonheur et ma joie.

«  Je me souviens encore d’un poëme, qui doit se trouver parmi mes papiers, dans lequel la muse de la poésie tragique et une autre figure de femme, dans laquelle j’avais personnifié l’industrie, se disputent bravement ma noble personne. L’invention est commune, et je ne me souviens pas si les vers valent quelque chose ; mais je vous ferai lire cette pièce, pour juger de la crainte, de l’horreur, de l’amour et de la passion qu’elle fait paraître. Avec quel soin minutieux j’avais dépeint la vieille ménagère, la quenouille à la ceinture, un trousseau de clefs pendant à son côté, les lunettes sur le nez, toujours occupée, toujours inquiète, querelleuse et parcimonieuse, mesquine et importune ! Sous quelles sombres couleurs je présentais la condition de celui qui devait se courber sous sa verge, et gagner chaque jour un servile salaire, à la sueur de son visage !

«  De quel air différent se présentait sa rivale ! Quelle apparition pour le cœur affligé ! Belle, imposante, elle paraissait, dans son aspect et ses manières, la fille de la liberté. Le sentiment de son mérite lui donnait de la dignité sans orgueil ; ses nobles vêtements enveloppaient ses membres sans les gêner, et les larges plis de l’étoffe répétaient, comme un écho multiple, les gracieux mouvements de la déesse. Quel contraste ! Tu peux juger aisément de quel côté mon cœur inclinait. Je n’avais non plus rien oublié pour rendre ma muse reconnaissable ; je lui avais attribué la couronne et le poignard, les chaînes et le masque, tels que mes devanciers me les avaient transmis. La lutte était animée, les discours des deux personnes contrastaient avec force ; car un peintre de quatorze ans aime à faire trancher le blanc sur le noir. L’une parlait comme une personne qui ramasse à terre une épingle, l’autre, comme accoutumée à distribuer les royaumes. Je méprisai les menaçants avis de la vieille ; je détournai mes regards des richesses qui m’étaient promises ; pauvre et déshérité, je m’abandonnai à la muse, qui me jetait son voile d’or et couvrait ma nudité.

«  Si j’avais pu croire, ô ma bien-aimée, s’écria Wilhelm, en pressant Marianne sur son cœur, qu’une divinité nouvelle et plus aimable m’affermirait dans ma résolution, m’accompagnerait sur ma route, comme j’aurais donné à mon poëme un tour plus agréable ! Comme la conclusion eût été plus intéressante ! Mais ce n’est pas une fiction, c’est la vérité et la vie, que je trouve dans tes bras. Livrons-nous avec délices au sentiment d’un bonheur si doux ! »

Ses vives étreintes et sa voix animée réveillèrent Marianne, qui déguisa son embarras sous ses caresses ; elle n’avait pas entendu un mot de la fin du récit. Il est à désirer que notre héros trouve à l’avenir, pour ses histoires favorites, des auditeurs plus attentifs.


Chapitre IX

C’est ainsi que Wilhelm passait les nuits dans les intimes jouissances de l’amour et les jours dans l’attente de nouvelles délices. Dès le temps où le désir et l’espérance l’avaient entraîné vers Marianne, il s’était animé comme d’une vie nouvelle ; il avait senti qu’il devenait un autre homme : maintenant il était uni avec elle ; la satisfaction de ses vœux devenait une charmante habitude ; son cœur s’efforçait d’ennoblir l’objet de sa passion ; son esprit, d’élever avec lui sa bien-aimée. Pendant la plus courte absence, il était possédé de sa pensée. Si elle lui avait été d’abord nécessaire, elle lui était maintenant indispensable, car il se voyait uni avec elle par tous les liens de l’humanité. Il sentait, dans son âme pure, qu’elle était la moitié, plus que la moitié de lui-même ; il était reconnaissant et dévoué sans réserve.

De son côté, Marianne parvint à se faire illusion quelque temps ; elle partageait l’ivresse de son amant. Ah ! si seulement la main glacée du remords n’avait pas quelquefois porté le trouble dans son cœur ! Elle n’y pouvait échapper, même dans les bras de Wilhelm et sous l’aile de son amour. Et, lorsqu’elle se retrouvait seule et qu’elle retombait, des nuages où la passion de Wilhelm l’avait emportée, dans le sentiment de sa situation, alors elle était à plaindre ! La légèreté avait été son refuge, lorsqu’elle vivait dans un désordre vulgaire ; qu’elle s’abusait sur sa position ou plutôt qu’elle ne la connaissait pas. Les aventures auxquelles elle était exposée lui paraissaient des événements isolés ; le plaisir et la peine se relayaient ; l’humiliation était compensée par la vanité, et souvent le besoin, par une opulence passagère ; elle pouvait se représenter la nécessité et l’habitude comme une loi et une excuse, et cependant secouer d’heure en heure, de jour en jour, toutes les sensations désagréables. Maintenant la pauvre fille s’était sentie transportée quelques instants dans un monde meilleur ; comme d’un lieu élevé, du sein de la lumière et de la joie, elle avait jeté un regard sur le désert, le dérèglement de sa vie ; elle avait senti quelle misérable créature est une femme, qui, en inspirant le désir, n’inspire pas en même temps l’amour et le respect, et, au dedans comme au dehors, elle ne se trouvait en rien plus digne d’estime. Elle n’avait rien qui pût la soutenir ; lorsqu’elle s’observait et se cherchait elle-même, son âme était vide, son cœur sans appui. Plus sa situation était triste, plus elle s’attachait avec ardeur à son amant ; sa passion croissait chaque jour, comme le danger de le perdre s’approchait chaque jour davantage.

De son côté, l’heureux Wilhelm planait dans les plus hautes régions ; un monde nouveau s’était aussi ouvert devant lui, mais riche en magnifiques perspectives. À peine les transports de sa première ivresse se furent-ils apaisés, qu’il vit clairement devant ses yeux ce qui l’avait ébloui et troublé jusqu’alors. « Elle est à toi ! elle s’est donnée à toi ! Cette femme chérie, recherchée, adorée, s’est livrée à ta foi ! Mais elle ne s’est pas abandonnée à un ingrat. » Où qu’il fût, il se parlait à lui-même ; son cœur s’épanchait sans cesse ; et il se débitait, dans un flot de paroles pompeuses, les plus sublimes sentiments. Il croyait comprendre la manifeste volonté de la destinée, qui lui tendait la main par l’entremise de Marianne, pour l’arracher à la vie bourgeoise, monotone et languissante, dont il avait depuis si longtemps désiré s’affranchir. Abandonner sa famille et la maison paternelle lui semblait chose facile. Il était jeune, étranger au monde, et son ardeur de courir au loin, après le bonheur et la jouissance, était augmentée par l’amour. Sa vocation pour le théâtre lui paraissait désormais évidente ; le noble but qu’il voyait dressé devant ses yeux lui paraissait plus proche, depuis qu’il y tendait en donnant la main à Marianne ; et il voyait en lui, avec une orgueilleuse modestie, l’excellent comédien, le créateur d’un théâtre national, après lequel il avait vu tant de gens soupirer. Tout ce qui avait sommeillé jusqu’alors dans les derniers replis de son âme s’éveillait aujourd’hui. Avec les couleurs de l’amour et mille pensées diverses, il peignait, sur un fond de nuages, un tableau, dont les figures se confondaient, il est vrai, les unes avec les autres, mais dont l’ensemble produisait un effet d’autant plus ravissant.


Chapitre X

Wilhelm était assis dans sa chambre ; il faisait la revue de ses papiers et se préparait au départ. Ce qui avait rapport à sa destination précédente était mis à l’écart ; il voulait, pendant ses pèlerinages, s’affranchir de tout souvenir désagréable. Les ouvrages de goût, les poètes et les critiques furent, comme de vieux amis, placés parmi les élus ; et, comme il avait jusqu’alors très-peu étudié les principes de l’art, il sentit renaître son désir de s’instruire, en revoyant ses livres, et en observant que la plupart des ouvrages de théorie n’étaient pas encore coupés. Pleinement convaincu que ces ouvrages lui étaient nécessaires, il s’en était procuré un grand nombre, et, avec la meilleure volonté du monde, il n’avait pu en lire aucun jusqu’à la moitié. En revanche, il s’était attaché avec d’autant plus d’ardeur aux modèles, et il s’était essayé lui-même dans tous les genres qui lui étaient connus.

Werner entra, et, observant son ami entouré des cahiers qu’il avait vus souvent, il s’écria :

«  Te voilà encore avec ces écrits ! Je gage que tu ne songes pas à terminer l’un ou l’autre ! Tu les parcours encore et encore, et tu commences peut-être quelque chose de nouveau.

— Achever n’est pas l’affaire de l’écolier : il suffit qu’il s’exerce.

— Mais du moins il va jusqu’au bout aussi bien qu’il peut.

— Et pourtant il est permis de se demander si l’on ne peut concevoir d’aussi bonnes espérances d’un jeune homme qui s’aperçoit bientôt qu’il a fait un essai malheureux, ne poursuit pas son travail, et ne veut prodiguer ni son temps ni sa peine pour des ouvrages qui n’auront jamais de valeur.

— Je n’ignore pas que tu n’as jamais su terminer quelque chose ; tu es toujours fatigué avant d’arriver à moitié chemin. Quand tu dirigeais notre théâtre de marionnettes, que de fois n’as-tu pas fait tailler de nouveaux habits pour nos petits acteurs, fabriquer de nouvelles décorations ! C’était tantôt une tragédie, tantôt une autre, qu’il s’agissait de représenter, et à grand’peine enfin tu donnais le cinquième acte, où les choses se passaient dans un beau désordre et où les gens se poignardaient.

— Puisque tu veux parler de ce temps-là, à qui la faute, si nous faisions enlever les habits adaptés et cousus aux corps de nos poupées, et si nous faisions la dépense d’une infinie et inutile garde-robe ? N’était-ce pas toi qui avais toujours à vendre quelque nouvelle pièce de rubans, et qui savais enflammer et exploiter mon caprice ?

— Fort bien, répondit Werner en riant, je me souviens avec plaisir que je tirais profit de vos campagnes dramatiques, comme les fournisseurs de la guerre. Quand vous prîtes les armes pour la délivrance de Jérusalem, je fis aussi de beaux bénéfices, comme autrefois les Vénitiens. Je ne trouve rien de plus sage au monde que de mettre à contribution les folies d’autrui.


— Je ne sais s’il n’y aurait pas un plus noble plaisir à guérir les hommes de leurs folies.

— Tels que je les connais, ce serait, je crois, une vaine entreprise. C’est déjà, pour un seul homme, une assez grande affaire, de devenir sage et riche en même temps ; et, le plus souvent, il le devient aux dépens des autres.

— Je trouve justement sous ma main, reprit Wilhelm, en tirant un cahier d’entre les autres, le Jeune homme en face des deux chemins : voilà pourtant un travail terminé, quel qu’en soit le mérite !

— Mets cela au rebut, jette-le au feu ! L’invention ne mérite pas le moindre éloge. Cette composition m’a déplu d’abord, et elle t’a valu le mécontentement de ton père. Les vers peuvent être fort jolis, mais la conception est radicalement fausse. Je me souviens encore de ton Industrie personnifiée, ta vieille ratatinée, ta misérable Sibylle. Tu auras sans doute péché cette figure dans quelque pauvre boutique. Tu n’avais alors aucune idée du commerce. Je ne sais personne dont l’esprit soit et doive être plus étendu que celui d’un véritable négociant. Quel coup d’œil ne nous donne pas l’ordre avec lequel nous dirigeons nos affaires ! Il nous permet de saisir constamment l’ensemble, sans que nous soyons forcés de nous égarer dans les détails. Quels avantages ne procure pas au négociant la tenue de livres en partie double ! C’est une des plus belles inventions de l’esprit humain, et tout bon père de famille devrait l’introduire dans son ménage.

— Excuse-moi, dit Wilhelm en souriant, tu commences par la forme, comme si c’était l’affaire : mais, d’ordinaire, avec vos additions et vos bilans, vous oubliez le véritable total de la vie.

— Et toi, par malheur, tu ne vois pas, mon ami, que la forme et le fond sont ici la même chose, et que l’un ne pourrait subsister sans l’autre. L’ordre et la clarté augmentent le goût d’épargner et d’acquérir. Un homme qui gouverne mal ses affaires se trouve fort bien dans l’obscurité ; il n’aime pas à faire le compte de ses dettes. Rien de plus agréable au contraire, pour celui qui est bon économe, que de faire chaque jour la somme de sa fortune croissante. Une perte même, si elle le surprend et l’afflige, ne l’effraye point, parce qu’il sait d’abord quels gains effectifs il peut mettre sur l’autre plateau de la balance. Je suis persuadé, mon cher ami, que, si tu pouvais une fois prendre un véritable goût à nos affaires, tu te convaincrais que plusieurs facultés de l’esprit y peuvent trouver aussi leur libre développement.

— Peut-être le voyage que je médite fera-t-il naître chez moi d’autres idées.

— Oh ! certainement. Crois-moi, il ne te manque autre chose que le spectacle d’une grande activité, pour que tu deviennes tout de bon l’un des nôtres, et, à ton retour, tu t’empresseras de t’associer à ceux qui, par toutes sortes d’expéditions et de spéculations, savent retenir pour eux une partie de l’argent et des jouissances qui circulent dans le monde, suivant une loi nécessaire. Jette un regard sur les productions naturelles et artificielles de toutes les parties du globe ; considère comme elles sont devenues mutuellement des choses indispensables. Quelle occupation agréable, intelligente, que celle d’observer tout ce qui est actuellement le plus recherché et qui manque parfois, parfois est difficile à trouver ; de procurer facilement et promptement à chacun ce qu’il désire ; de remplir ses magasins avec prévoyance et d’utiliser chaque moment de cette grande circulation ! Voilà, ce me semble, pour tout homme intelligent, le sujet de grandes jouissances. »

Wilhelm ne semblait pas éloigné de partager ces sentiments et Werner poursuivit :

«  Commence seulement par visiter quelques grandes villes de commerce, quelques ports de mer, et tu seras certainement entraîné. Quand tu verras tant d’hommes occupés, quand tu sauras, d’où viennent tous ces produits, où ils vont, tu les verras sans doute avec plaisir passer aussi par tes mains ; tu considéreras la moindre marchandise dans sa liaison avec le commerce tout entier, et rien ne te semblera méprisable, parce que tout augmente la circulation, d’où la vie tire sa nourriture. »

Werner, qui cultivait son bon esprit dans la société de Wilhelm, s’était accoutumé à considérer aussi d’un point de vue élevé sa profession, ses affaires, et croyait toujours le faire avec plus de raison que son intelligent et précieux ami, qui lui semblait attacher une si grande importance et toutes les forces de son âme aux choses les plus chimériques du monde. Il se disait parfois qu’il finirait par triompher de ce vain enthousiasme et par ramener un si honnête homme au bon chemin. Dans cette espérance, il continua :

«  Les grands de ce monde se sont emparés de la terre ; ils vivent dans le faste et l’opulence ; le plus petit coin de notre continent est déjà possédé, et chaque possession confirmée ; les emplois et les autres offices civils sont peu lucratifs : où trouver encore un gain plus légitime, de plus équitables conquêtes que dans le commerce ? Puisque les princes de la terre ont en leur puissance les rivières, les chemins, les ports, et prélèvent sur toute chose qui arrive ou qui passe un fort tribut, ne devons-nous pas saisir avec joie l’occasion, et, par notre activité, lever aussi un péage sur chaque article que le besoin ou la vanité a rendu indispensable aux hommes ? Je puis t’assurer que, si tu voulais faire usage de ton imagination poétique, tu pourrais hardiment opposer ma déesse à la tienne, comme une invincible et triomphante rivale. Elle porte, il est vrai, plus volontiers le rameau d’olivier que le glaive ; elle ne connaît ni le poignard ni les chaînes ; mais elle distribue aussi à ses favoris des couronnes, qui, soit dit sans mépriser les autres, brillent d’or pur, puisé à la source, et de perles, que ses infatigables serviteurs ont tirées du fond des mers. »

Wilhelm fut un peu piqué de cette sortie, mais il cacha son chagrin, car il se souvenait que Werner avait aussi coutume d’écouter ses apostrophes avec tranquillité. D’ailleurs il était assez équitable pour voir avec plaisir que chacun eût la plus haute idée de sa profession, pourvu qu’on s’abstînt d’attaquer celle à laquelle il s’était consacré avec passion.

«  Et toi, s’écria Werner, qui prends un si vif intérêt aux affaires humaines, quel spectacle sera-ce pour toi, quand tu verras les hommes recueillir sous tes yeux le bonheur qui accompagne les courageuses entreprises ! Quoi de plus ravissant que la vue d’un vaisseau qui aborde, après une heureuse navigation, qui revient à l’improviste, chargé d’un riche butin ! Non-seulement le parent, l’ami, l’intéressé, mais tout spectateur étranger est transporté, quand il voit avec quelle joie le navigateur, longtemps prisonnier, saute sur le rivage, avant même que son vaisseau l’ait touché, se sent libre encore, et peut désormais confier à la terre fidèle ce qu’il a dérobé à l’onde perfide. Mon ami, ce n’est pas dans les chiffres seulement que paraît notre gain : le bonheur est la divinité des vivants, et, pour sentir véritablement sa faveur, il faut vivre et voir des hommes qui travaillent avec toute l’ardeur de la vie et jouissent avec toute l’énergie de leurs facultés. »

Chapitre XI[modifier]

Il est temps de faire connaissance avec les pères de nos jeunes amis : deux hommes dont les idées étaient fort différentes, mais dont les sentiments s’accordaient à considérer le commerce comme la plus noble des professions, et tous deux fort attentifs à chaque bénéfice que telle ou telle spéculation pouvait leur procurer.

Aussitôt après la mort de son père, le vieux Meister avait fait argent d’une précieuse collection de tableaux, de dessins, de gravures et d’antiquités ; il avait rebâti et meublé sa maison dans le dernier goût, et il avait fait valoir, par tous les moyens possibles, le reste de sa fortune. Il en avait placé une part considérable dans le commerce du vieux Werner, qui était renommé comme un négociant plein d’activité, et dont les spéculations étaient d’ordinaire favorisées par la fortune. Mais le vieux Meister ne désirait rien tant que de procurer à son fils les talents qui lui manquaient à lui-même, et de laisser à ses enfants des biens à la possession desquels il attachait le plus grand prix. À la vérité il avait un goût particulier pour le luxe, pour ce qui frappe les yeux, mais il y voulait en même temps une valeur intrinsèque et la durée : dans sa maison tout devait être solide et massif, les provisions abondantes, l’argenterie de poids, la vaisselle riche ; en revanche les convives étaient rares, car chaque dîner devenait un festin, que, d’une part, la dépense et, de l’autre, l’embarras ne permettaient pas de répéter souvent. Son ménage allait d’un pas uniforme et tranquille, et tout le mouvement et le changement qu’il pouvait subir portait justement sur des choses qui ne donnaient de jouissances à personne.

Le vieux Werner menait une tout autre vie, dans une maison obscure et sombre. Avait-il achevé sa besogne dans son étroit comptoir, à son vieux pupitre, il lui fallait un bon souper et, s’il était possible, du vin meilleur encore. Il n’aimait pas non plus à se régaler seul ; avec sa famille, il voulait toujours voir à sa table ses amis et tous les étrangers en affaires avec sa maison ; ses chaises étaient vieilles, mais chaque jour il invitait quelqu’un à s’y asseoir ; la bonne chère fixait l’attention des convives, et nul ne remarquait que le repas était servi dans de la vaisselle commune ; sa cave ne renfermait pas beaucoup de vins, mais celui qu’on avait fini de boire était d’ordinaire remplacé par du meilleur.

Ainsi vivaient les deux pères, qui se voyaient souvent, conféraient sur leurs affaires communes, et, ce jour même, avaient résolu de faire entreprendre à Wilhelm un voyage de commerce.

«  Il apprendra à connaître le monde, dit le vieux Meister, et en même temps il fera nos affaires au dehors : on ne peut rendre un plus grand service à un jeune homme que de le consacrer de bonne heure à ce qui doit l’occuper toute sa vie. Votre fils est revenu si heureusement de sa tournée, il a si bien conduit ses affaires, que je suis très-curieux de voir comment le mien se comportera. Je crains qu’il ne paye son apprentissage plus cher que le vôtre. »

Le vieux Meister, qui avait une grande idée de son fils et de sa capacité, parlait ainsi dans l’espérance que son ami le contredirait, et relèverait les remarquables talents du jeune homme ; mais en cela il s’était trompé : Werner, qui, dans les choses pratiques, ne se fiait qu’à ceux qu’il avait éprouvés, répondit froidement :

«  Il faut essayer : nous pouvons l’envoyer par le même chemin ; nous lui donnerons des instructions pour se diriger ; nous avons divers recouvrements à faire, d’anciennes relations à renouveler, de nouvelles à former. Il peut aussi nous seconder dans l’entreprise dont je vous parlais dernièrement ; car, sans prendre sur les lieux des renseignements exacts, il y a peu de chose à faire.

— Il faut qu’il se prépare, dit le vieux Meister, et qu’il parte aussitôt que possible. Où lui trouverons-nous un cheval convenable pour ce voyage ?

— Nous ne chercherons pas bien loin. Un marchand de H., qui nous doit quelque argent, brave homme du reste, m’en a offert un en payement ; mon fils a vu ce cheval, et dit qu’il peut être d’un très-bon service.

— Wilhelm ira le chercher lui-même. En prenant la diligence, il sera de retour après-demain de bonne heure. Dans l’intervalle, on prépare son portemanteau et les lettres, et il peut se mettre en voyage au commencement de la semaine prochaine. »

Wilhelm fut appelé et on l’informa de la résolution qu’on avait prise. Quelle ne fut pas sa joie, quand il vit dans ses mains les moyens d’exécuter son projet, et que l’occasion lui était fournie, sans qu’il y fût pour rien ! Telle était sa passion, il se croyait si pleinement en droit de se soustraire à la gêne de sa première condition, pour suivre une nouvelle et plus noble carrière, que sa conscience ne s’alarmait nullement ; qu’il ne s’éveillait en lui aucune inquiétude ; qu’il se faisait même de cette feinte un devoir sacré. Il était persuadé que ses parents et sa famille approuveraient plus tard et béniraient sa conduite ; il croyait reconnaître dans ce concours de circonstances l’appel de la destinée, qui lui traçait le chemin.

Que le temps lui parut long jusqu’à la nuit, jusqu’à l’heure où il devait revoir son amante ! Retiré dans sa chambre, il méditait son plan de voyage, comme un adroit voleur ou un magicien, dans sa prison, dégage quelquefois ses pieds des étroites chaînes, pour nourrir en lui la persuasion que son évasion est possible, et même plus prochaine que ne l’imaginent ses gardiens imprévoyants.

Enfin l’heure tardive sonna ; il sortit de la maison, secoua toute contrainte et parcourut les rues silencieuses. Dans la grande place, il leva les mains au ciel ; il sentait tout derrière lui et sous ses pieds ; il s’était séparé de tout. Il se voyait dans les bras de sa maîtresse, puis, à ses côtés, sur une scène éblouissante ; il se berçait d’espérances infinies, et la voix du crieur de nuit lui rappelait seule quelquefois qu’il était encore sur la terre.

Marianne vint au-devant de lui sur l’escalier. Qu’elle était belle ! Qu’elle était charmante ! Elle le reçut en négligé de mousseline blanche. Il ne croyait pas l’avoir vue encore aussi ravissante. C’est ainsi qu’elle consacrait la parure que l’absent lui avait donnée à l’heureux amant qui la pressait dans ses bras ; avec une véritable passion, elle prodiguait à son bien-aimé tout le trésor des caresses que lui inspirait la nature, que l’art lui avait enseignées ; et l’on demanderait s’il fut charmé, s’il se sentait heureux !

Il apprit à Marianne ce qui s’était passé, et lui exposa en quelques mots son plan et ses désirs. Il voulait s’assurer un engagement : après quoi il viendrait la chercher. Il espérait qu’alors elle ne lui refuserait pas sa main. La pauvre fille garda le silence ; elle cacha ses larmes, et pressa contre son cœur son ami, qui s’expliquait ce silence de la manière la plus favorable, mais qui aurait pourtant désiré une réponse, surtout lorsqu’il eut fini par lui demander, d’une voix tendre et discrète, s’il ne pouvait pas espérer d’être père. Mais elle ne répondit encore que par un soupir, un baiser.

Chapitre XII[modifier]

Le lendemain, Marianne ne s’éveilla que pour sentir un nouveau chagrin. Elle se trouvait isolée ; elle ne pouvait voir le jour ; elle restait au lit et pleurait. La vieille s’assit auprès d’elle. Elle cherchait à l’encourager, à la consoler ; mais elle ne réussit pas à guérir sitôt ce cœur blessé. Le moment approchait, que la pauvre fille avait envisagé comme le dernier de sa vie. Et pouvait-on se voir dans une situation plus douloureuse ? Le bien-aimé s’éloignait ; un galant importun la menaçait de son retour ; et le plus grand malheur était à craindre, s’ils venaient à se rencontrer, comme il était bien facile.

«  Calme-toi, ma chère enfant, s’écria la vieille ; ne me gâte pas tes beaux yeux à force de pleurer. Est-ce donc un si grand malheur d’avoir deux amants ? Si tu ne peux accorder qu’à l’un d’eux ta tendresse, sois du moins reconnaissante envers l’autre, qui, par les attentions qu’il a pour toi, mérite assurément de devenir ton ami.

— Mon amant lui-même, répondit Marianne éplorée, a pressenti qu’une séparation nous menaçait ; un songe lui a découvert ce que nous cherchons à lui cacher avec tant de soin. Il dormait tranquille à mes côtés : tout à coup je l’entends murmurer quelques paroles inquiètes, inintelligibles. Je suis alarmée, je l’éveille. Avec quel amour, quelle tendresse, quelle ardeur, il m’embrasse ! « O Marianne, s’est-il écrié, à quelle horrible situation tu m’as arraché ! Comment puis-je assez te remercier pour m’avoir délivré de cet enfer ? Je rêvais, poursuivit-il, que je me trouvais éloigné de toi, dans une contrée inconnue ; mais ton image planait devant moi ; je te voyais sur une belle colline ; le soleil éclairait tout ce lieu. Que tu me paraissais ravissante ! Mais, au bout de quelques moments, je vis ton image descendre en glissant, descendre toujours. Je te tendis les bras : ils ne pouvaient atteindre si loin. Ton image s’abaissait toujours et s’approchait d’un grand lac, ou plutôt d’un marais, qui s’étendait au pied de la colline. Tout à coup un homme te donna la main ; il semblait vouloir te ramener en haut, mais il te mena du côté d’en bas, et parut t’entraîner après lui. Je poussai des cris, voyant que je ne pouvais atteindre jusqu’à toi : j’espérais t’avertir. Si je voulais marcher, mes pieds étaient comme attachés à la terre. Si je parvenais à faire quelques pas, l’eau m’arrêtait, et même mes cris expiraient dans ma poitrine oppressée. » Voilà ce que m’a raconté le pauvre Wilhelm, en se remettant de sa frayeur sur mon sein, et se félicitant de voir un songe horrible s’évanouir devant la plus délicieuse réalité. »

La vieille chercha, comme elle put, à faire redescendre, avec le secours de sa prose, la poésie de Marianne dans le domaine de la vie ordinaire, et se servit pour cela du moyen qui réussit aux oiseleurs : c’est d’imiter de leur mieux, avec un appeau, le chant des oiseaux qu’ils désirent voir bientôt par troupes dans leur filet. Elle fit l’éloge de Wilhelm, vanta sa tournure, ses yeux, son amour. La pauvre fille l’écoutait avec plaisir : elle se leva, se laissa habiller et parut plus tranquille.

«  Mon enfant, ma chère, poursuivit Barbara, d’une voix caressante, je ne veux ni t’affliger ni t’offenser ; je ne songe pas à te ravir ton bonheur. Peux-tu méconnaître mes intentions ? As-tu donc oublié que je me suis toujours plus inquiétée de toi que de moi-même ? Dis-moi seulement ce que tu veux : nous chercherons le moyen de te satisfaire.

— Que puis-je vouloir ? reprit Marianne. Je suis malheureuse, malheureuse pour toute ma vie. Je l’aime, il m’aime, je vois qu’il faut me séparer de lui, et ne sais pas comment je pourrai y survivre. Voici Norberg, à qui nous devons toute notre existence, et dont nous ne pouvons nous passer. Les ressources de Wilhelm sont très-bornées, il ne peut rien faire pour moi.

— Oui, il est malheureusement du nombre de ces amoureux qui n’apportent autre chose que leur cœur, et ce sont justement ceux-là qui ont les plus hautes prétentions.

— Ne raille pas ; le malheureux songe à quitter la maison paternelle, à monter sur le théâtre, à m’offrir sa main.

— Nous avons déjà quatre mains vides.

— Je ne sais que résoudre, poursuivit Marianne. Prononce ; pousse-moi d’un côté ou de l’autre, mais sache que je crois porter dans mon sein un gage qui devrait nous unir plus encore l’un à l’autre. Réfléchis et décide lequel je dois quitter, lequel je dois suivre. » Après un moment de silence, la vieille s’écria : « Faut-il que la jeunesse flotte sans cesse entre les extrêmes ! Je ne trouve rien de plus naturel que d’unir ensemble ce qui nous procure plaisir et profit. Tu aimes l’un, eh bien, que l’autre paye ! Il s’agit seulement de veiller à ce qu’ils ne se rencontrent pas.

— Fais ce que tu voudras ; je suis hors d’état de réfléchir ; je me laisserai conduire.

— Nous avons l’avantage de pouvoir alléguer le caprice du directeur, qui est fier des mœurs de sa troupe. Les deux amants ont déjà l’habitude des précautions et du mystère. C’est moi qui réglerai l’heure et l’occasion. Sois prête seulement à jouer le rôle que je te prescrirai. Qui sait quelles circonstances viendront à notre secours ? Si seulement Norberg arrivait tandis que Wilhelm est absent ! Qui te défend de penser à l’un dans les bras de l’autre ? Je te souhaite un fils ! Crois-moi, son père sera riche. »

Ces représentations ne tranquillisèrent Marianne que peu de temps : elle ne pouvait accorder sa position avec ses sentiments, avec la voix de son cœur. Elle désirait oublier cette douloureuse situation, et mille petites circonstances la lui rappelaient sans cesse.

Chapitre XIII[modifier]

Sur l’entrefaite, Wilhelm était arrivé au terme de son petit voyage, et, n’ayant pas trouvé le correspondant à la maison, il remit à sa femme la lettre d’introduction. Mais elle ne lui fit elle-même que des réponses vagues ; elle était dans une violente agitation, et toute la maison était dans un grand désordre.

Au bout de quelques moments, elle lui confia (et ce n’était plus un secret) que sa belle-fille venait de prendre la fuite avec un comédien, qui avait quitté récemment une petite troupe, s’était fixé dans la ville et y donnait des leçons de français. Le père, transporté de douleur et de colère, avait couru chez le bailli pour faire poursuivre les fugitifs. La femme se répandait en reproches contre sa belle-fille, en outrages contre l’amant ; à l’entendre, ils ne méritaient l’un et l’autre que le mépris. Elle déplora, dans un flux de paroles, la honte qui en rejaillirait sur la famille, et ne mit pas dans un petit embarras Wilhelm, qui se sentait blâmé et condamné d’avance, lui et son dessein secret, par cette sibylle, avec un esprit en quelque sorte prophétique ; mais il prit une part plus vive et plus sentie à l’affliction du père, qui revint de chez le bailli, apprit à sa femme, à demi-mot, avec une douleur concentrée, ce qu’il avait fait, et, après avoir parcouru la lettre, fit amener le cheval devant Wilhelm, sans pouvoir cacher son trouble et sa préoccupation.

Wilhelm voulait monter à cheval sur-le-champ, et s’éloigner d’une maison où il ne pouvait se trouver à son aise dans de pareilles circonstances ; mais le brave homme ne voulut pas laisser partir, sans l’avoir fait asseoir à sa table et logé une nuit sous son toit, le fils d’une maison à laquelle il était si redevable.

Notre ami, après avoir fait un triste souper, et avoir passé une nuit agitée, se hâta de quitter, dès le grand matin, ces pauvres gens, qui, sans le savoir, l’avaient fait cruellement souffrir par leurs récits et leurs confidences.

Il cheminait lentement, livré à ses rêveries, quand tout à coup il vit venir à travers champs une troupe de gens armés, qu’à leurs longs et larges habits, leurs grands parements, leurs informes chapeaux et leurs armes pesantes, leur air débonnaire et leur tenue nonchalante, il reconnut sur-le-champ pour un détachement de milice. Ils firent halte sous un vieux chêne, posèrent leurs fusils, et se couchèrent à leur aise sur le gazon pour fumer une pipe. Wilhelm s’arrêta près d’eux, et entra en conversation avec un jeune homme qui arrivait à cheval. Il dut essuyer un nouveau récit de l’histoire des deux fugitifs, qui ne lui était que trop connue, et qui fut accompagnée cette fois de réflexions assez peu favorables au jeune couple comme aux parents. Il apprit en même temps que la milice était venue dans ce lieu recevoir les deux amants, qu’on avait atteints et arrêtés dans le bourg voisin. Bientôt on vit arriver de loin une charrette, à laquelle une garde bourgeoise formait une escorte plus ridicule que terrible. Un greffier burlesque prit les devants à cheval, et, s’approchant de son confrère de l’autre juridiction, le jeune homme avec qui Wilhelm s’était entretenu, le salua, à la limite même, avec une scrupuleuse exactitude et des gestes bizarres, à peu près comme pourraient faire un esprit et un magicien l’un en dedans, l’autre en dehors du cercle, dans leurs dangereuses opérations nocturnes.

Cependant l’attention des spectateurs s’était dirigée sur la charrette, et l’on considérait, non sans pitié, les pauvres fugitifs, qui étaient assis sur des bottes de paille, se regardaient avec tendresse, et semblaient à peine remarquer les assistants. On s’était vu accidentellement forcé de les amener du dernier village d’une manière si malséante, parce que le vieux carrosse dans lequel on avait mis la belle s’était brisé. À cette occasion, elle supplia qu’on la réunît à son amant, qu’on avait jusque-là fait marcher à côté de la voiture, chargé de chaînes, dans la persuasion qu’il était atteint et convaincu d’un crime capital. Ces chaînes contribuaient à rendre encore plus intéressante la vue du groupe amoureux, le jeune homme se conduisant d’ailleurs avec beaucoup de décence, et baisant par intervalles les mains de sa bien-aimée.

«  Nous sommes bien malheureux, disait-elle à ceux qui les entouraient, mais non aussi coupables que nous le paraissons. C’est ainsi que des hommes cruels récompensent un amour fidèle, et que des parents, qui négligent absolument le bonheur de leurs enfants, les arrachent avec violence à la joie, qui leur ouvrait son sein après de longs jours de tristesse. »

Tandis que les assistants témoignaient de diverses manières leur compassion, la justice avait accompli ses formalités ; la charrette se remit en marche, et Wilhelm, qui prenait une grande part au sort des amants, courut en avant par un sentier, pour faire connaissance avec le bailli avant l’arrivée de la troupe. Mais, à peine avait-il gagné la maison, où tout était en mouvement et disposé pour la réception des fugitifs, que le greffier survint, et, faisant un récit détaillé de tout ce qui s’était passé, et surtout un éloge infini de son cheval, que le juif lui avait cédé la veille par échange, il empêcha toute autre conversation. Déjà l’on avait déposé le couple infortuné dans le jardin, qui communiquait avec la maison du bailli par une porte dérobée, et on les avait introduits secrètement. Le greffier reçut les compliments sincères de Wilhelm pour ces ménagements, bien qu’il n’eût voulu, dans le fond, que narguer le peuple assemblé devant la maison, et lui dérober l’agréable spectacle de l’humiliation d’une concitoyenne.

Le bailli, qui avait peu de goût pour ces cas extraordinaires, parce qu’il y commettait le plus souvent quelques bévues, et qu’il recevait ordinairement de l’autorité supérieure, en récompense de ses excellentes intentions, une verte réprimande, se rendit à pas lents à son tribunal, suivi du greffier, de Wilhelm et de quelques notables bourgeois.

D’abord on introduisit la belle, qui se présenta sans arrogance, avec calme et dignité. Sa toilette et toutes ses manières annonçaient une jeune fille qui s’estimait. Elle commença, avant d’être interrogée, à parler, non sans adresse, de sa situation. Le greffier lui imposa silence, et tenait sa plume toute prête sur le papier. Le bailli se donna une contenance, regarda le greffier, toussa légèrement, et demanda à la pauvre enfant son nom et son âge.

«  Permettez, monsieur, répliqua-t-elle, je dois trouver fort singulier que vous me demandiez mon nom et mon âge, quand vous savez fort bien comment je m’appelle, et que je suis du même âge que votre fils aîné. Ce que vous voulez et ce que vous devez savoir de moi, je vous le dirai volontiers sans détour. Depuis le second mariage de mon père, je ne suis pas trop bien traitée dans la maison. Il s’est offert pour moi quelques bons partis ; mais ma belle-mère, que la dot effrayait, a su les écarter. J’ai fait la connaissance du jeune Mélina ; il a su se faire aimer, et, prévoyant les obstacles qui s’opposeraient à notre union, nous avons résolu de chercher ensemble dans le monde un bonheur que nous ne pouvions espérer dans ma famille. Je n’ai rien emporté que ce qui m’appartenait ; nous n’avons pas pris la fuite comme des voleurs et des brigands, et mon amant ne mérite pas qu’on le traîne de lieu en lieu enchaîné et garrotté. Le prince est juste : il n’approuvera pas cette rigueur. Si nous sommes coupables, nous ne le sommes pas jusqu’à mériter ces traitements. »


À ces mots, le vieux bailli se trouva dans un double et triple embarras. Déjà les gracieuses mercuriales bourdonnaient autour de ses oreilles. L’éloquence facile de la jeune personne avait absolument troublé son projet de procès-verbal. Ce fut bien pis encore lorsque, sur les questions d’usage, qui lui furent répétées, elle refusa de plus amples explications, et se référa constamment à ce qu’elle avait dit.

«  Je ne suis pas une criminelle ! s’écria la jeune fille. On m’a traînée ici honteusement sur la paille : il y a une justice supérieure, qui nous rendra l’honneur. »

Le greffier, qui avait couché par écrit toutes ses paroles, dit tout bas au bailli qu’il n’avait qu’à poursuivre l’interrogatoire ; que l’on pourrait ensuite rédiger un procès-verbal en bonne forme.

Le bailli reprit courage, et commençait à s’enquérir sèchement, avec les arides formules traditionnelles, des doux mystères de l’amour.

La rougeur monta au visage de Wilhelm ; les joues de la gentille pécheresse s’animèrent en même temps du charmant coloris de la pudeur. Elle se tut, elle hésita ; enfin l’embarras même sembla relever son courage.

«  Soyez convaincu, s’écria-t-elle, que j’aurais assez de force pour déclarer la vérité, quand je devrais parler contre moi-même. Devrais-je hésiter et reculer quand elle me fait honneur ? Oui, dès le moment où je fus assurée de son attachement et de sa fidélité, je l’ai regardé comme mon époux ; je lui ai volontiers accordé tout ce que l’amour demande et que les cœurs bien épris ne peuvent refuser. Maintenant, faites de moi ce que vous voudrez. Si j’ai balancé un moment à faire cet aveu, la crainte qu’il ne pût avoir pour mon amant des suites fâcheuses en était la seule cause. »

Sur cet aveu, Wilhelm prit une haute idée des sentiments de la jeune fille, tandis que les juges la déclaraient une effrontée, et que les bourgeois présents rendaient grâce à Dieu de ce qu’une chose pareille n’était pas arrivée dans leurs familles, ou du moins n’avait pas été connue.

À ce moment, Wilhelm se figurait sa Marianne devant le tribunal ; il mettait dans sa bouche des paroles plus belles encore ; lui prêtait une franchise encore plus ingénue et un plus noble aveu. Le plus ardent désir de secourir les deux amants s’empara de lui. Il ne le cacha point, et pria secrètement le bailli incertain de mettre fin à la chose, tout étant aussi clair que possible et n’exigeant aucune nouvelle information.

Il obtint du moins que l’on fît retirer la jeune fille ; mais l’on amena le jeune homme à son tour, après lui avoir ôté ses fers. Il paraissait plus inquiet de son sort ; ses réponses étaient plus posées, et si, d’un côté, il montrait moins d’héroïque franchise, il se recommandait par la fermeté et la liaison de ses réponses.

Cet interrogatoire étant aussi terminé, et se trouvant d’accord en tout avec le précédent, si ce n’est que, pour épargner la jeune fille, l’accusé niait obstinément ce qu’elle avait avoué, on la fit reparaître, et la scène qui se passa entre les deux amants acheva de leur gagner le cœur de notre ami. Il voyait dans une triste chambre de justice ce qu’on n’a coutume de rencontrer que dans les romans et les comédies : le combat d’une générosité mutuelle, l’énergie de l’amour dans le malheur.

«  Est-il donc vrai, se disait-il, que la craintive tendresse, qui se cache aux regards du soleil et des hommes, et n’ose jouir d’elle-même que dans une solitude écartée, dans un profond mystère, si quelque hasard ennemi la traîne en spectacle, se montre alors plus ferme, plus forte, plus courageuse que d’autres passions, qui font beaucoup d’étalage et de bruit ? »

À sa grande satisfaction, toute l’affaire fut bientôt terminée. Les prisonniers furent gardés avec assez de ménagement, et, s’il eût été possible, Wilhelm aurait ramené, dès le même soir, la jeune personne à ses parents ; car il se proposait de faire l’office de médiateur et de favoriser l’heureuse et décente union des deux amants. Il sollicita du bailli la permission d’entretenir Mélina en particulier, ce qui lui fut accordé sans difficulté.


Chapitre XIV[modifier]

La conversation des deux nouveaux amis fut bientôt vive et familière. Car, lorsque Wilhelm eut fait connaître au jeune homme découragé ses rapports avec les parents de la demoiselle ; qu’il se fut offert pour médiateur, et qu’il eut montré lui-même les meilleures espérances, la sérénité reparut dans l’âme attristée et soucieuse du prisonnier : il se voyait déjà délivré, réconcilié avec les parents de sa femme, et dès lors il fut question de ce qu’il pourrait faire pour subsister.

«  Cela ne doit pas vous embarrasser, dit Wilhelm ; car vous me semblez l’un et l’autre destinés par la nature à réussir dans la profession que vous avez choisie. Un extérieur agréable, une voix sonore, un cœur plein de sentiment : des acteurs peuvent-ils être mieux doués ? Je puis vous offrir quelques recommandations, et je serais charmé de vous être utile.

— Je vous remercie de tout mon cœur, répondit Mélina, mais il me sera difficile d’en profiter, car, si je puis faire autrement, je ne reparaîtrai jamais sur le théâtre.

— Vous avez grand tort, » dit Wilhelm après un moment de silence, pendant lequel il s’était remis de son étonnement ; car il n’avait pas douté que le comédien, une fois qu’il serait libre avec sa jeune femme, ne revînt bien vite au théâtre. Cela lui semblait aussi naturel et nécessaire qu’à la grenouille de chercher l’eau : il n’en avait pas douté un instant, et c’était avec surprise qu’il apprenait le contraire.

«  Oui, reprit Mélina, j’ai résolu de ne jamais en revenir au théâtre, de me charger plutôt d’un emploi civil, quel qu’il soit, et puissé-je en obtenir un !

— C’est là une singulière résolution, que je ne saurais approuver ; car il n’est jamais sage de quitter, sans motif particulier, le genre de vie qu’on a choisi, et d’ailleurs je ne sache aucune profession qui offre autant d’agrément, autant de perspectives séduisantes, que celle de comédien.

— On voit que vous ne l’avez jamais été.

— Monsieur, il est bien rare que l’homme soit content de la position où il se trouve ; il désire toujours celle de son voisin, qui, de son côté, n’aspire qu’à la quitter.

— Il y a toutefois une différence entre le mauvais et le pire. C’est l’expérience et non l’impatience qui me fait agir ainsi. Est-il au monde un morceau de pain plus amer, plus précaire, plus péniblement gagné ? Autant vaudrait, peu s’en faut, mendier aux portes. Qui sait ce que nous fait souffrir la jalousie de nos camarades, la partialité d’un directeur, le volage caprice du public ? En vérité, il faut avoir la peau de l’ours qui est promené à la chaîne, en société avec les singes et les chiens, pour danser, au son de la cornemuse, devant les enfants et la populace. »

Wilhelm faisait en lui-même mille réflexions diverses, mais il ne voulait pas les jeter à la face du bon jeune homme : il usa donc avec lui de ménagements dans ses réponses, et Mélina s’épancha avec d’autant plus de franchise et d’abondance.

«  Ne faudrait-il pas, ajouta-t-il, qu’un directeur allât se jeter aux pieds de tout conseil municipal, pour obtenir la permission de faire circuler dans une bourgade quelques sous de plus pendant quatre semaines, à l’époque de la foire ! J’ai souvent plaint le nôtre, un brave homme, quoiqu’il m’ait donné parfois des sujets de mécontentement. Un bon acteur le rançonne ; il ne peut se délivrer des mauvais ; et, s’il veut mettre quelque proportion entre ses recettes et sa dépense, le public trouve d’abord les places trop chères ; la salle reste vide, et, pour ne pas se ruiner tout à fait, il faut jouer avec perte et chagrin. Non, monsieur, puisque vous voulez bien, comme vous dites, vous intéresser à nous, je vous en prie, parlez de la manière la plus pressante aux parents de ma bien-aimée. Que l’on me procure ici un gagne-pain, que l’on me donne un petit emploi de secrétaire ou de receveur, et je m’estime heureux. »

Après qu’ils eurent encore échangé quelques paroles, Wilhelm quitta le prisonnier, en promettant de se rendre le lendemain de bonne heure chez les parents, et de voir ce qu’il pourrait faire. À peine fut-il seul, qu’il s’écria pour soulager son cœur : « Malheureux Mélina, ce n’est pas dans ta profession, c’est en toi-même que sont les misères dont tu ne peux t’affranchir. Eh ! quel homme enfin, s’il embrasse sans vocation un métier, un art, un genre de vie quelconque, ne devrait pas, comme toi, trouver son état insupportable ? Celui qui est né avec un talent, et pour un talent, y trouve la couronne de sa vie. Il n’est rien au monde qui n’offre des difficultés. L’élan de l’âme, le plaisir, l’amour, nous aident seuls à surmonter les obstacles, à frayer la route, et à nous élever au-dessus de l’étroite sphère où la foule s’agite misérablement. Pour toi, Mélina, les planches ne sont que des planches, et les rôles, ce que le pensum est pour l’écolier ; tu vois les spectateurs comme ils se voient eux-mêmes dans les jours ouvriers. Il pourrait sans doute te sembler indifférent d’être assis devant un pupitre, penché sur des livres rayés, d’enregistrer des recettes, d’apurer de vieux comptes. Tu ne sens pas cet ensemble harmonieux, plein de flamme, que le génie peut seul imaginer, comprendre, exécuter ; tu ne sens pas qu’il existe dans l’homme une plus noble étincelle, qui, si elle ne reçoit aucun aliment, si elle n’est pas stimulée, est toujours plus ensevelie sous la cendre des besoins journaliers et de l’indifférence, et, même ainsi, n’est que bien tard étouffée ou ne l’est peut-être jamais. Tu ne sens en toi-même aucun souffle pour l’animer ; dans ton cœur, aucun aliment pour la nourrir après l’avoir éveillée ; la faim te presse, les contrariétés te chagrinent, et tu ne sais pas voir que, dans tous les états, ces ennemis nous guettent, et qu’on n’en peut triompher que par la sérénité et l’égalité d’âme. C’est avec raison que tu aspires à te renfermer dans les bornes étroites d’une position vulgaire : car laquelle pourrais-tu bien remplir de celles qui demandent de l’ardeur et du courage ? Donne tes sentiments au soldat, à l’homme d’Etat, au prêtre, et ils pourront, avec autant de raison, déplorer les misères de leur condition. Eh ! n’a-t-on pas vu même des hommes, chez lesquels tout sentiment de vie manquait si complètement, qu’ils ont proclamé toute la société, toutes les affaires humaines, un néant, une vaine et méprisable poussière ? Si les figures d’hommes agissants s’éveillaient et vivaient dans ton âme ; si une flamme sympathique échauffait ton sein ; si l’émotion qui vient du cœur se répandait sur toute ta personne, alors les inflexions de ta voix, les paroles de tes lèvres charmeraient les auditeurs. Si tu te sentais toi-même, tu chercherais sans doute le lieu et l’occasion de te sentir dans les autres. »

Au milieu de ces discours et de ces pensées, notre ami s’était déshabillé, et il se couchait, avec un sentiment de satisfaction secrète. Tout un roman de ce qu’il ferait le lendemain, s’il était à la place de l’indigne Mélina, se développa dans son esprit ; d’agréables chimères l’accompagnèrent doucement dans le royaume du sommeil, et l’abandonnèrent à leurs frères, les songes, qui le reçurent dans leurs bras ouverts, et firent planer autour de sa tête endormie les visions du ciel.

Il se leva de grand matin, pour s’occuper de la négociation qui l’attendait. Il retourna chez les parents abandonnés, qui l’accueillirent avec surprise. Il présenta modestement sa requête, et trouva bientôt plus et moins de difficultés qu’il n’avait présumé. La chose était faite, et, quoique les gens d’une sévérité et d’une dureté extraordinaire aient coutume de se roidir avec violence contre le passé et l’irréparable, et d’augmenter ainsi le mal, la chose accomplie a sur la plupart des esprits un pouvoir irrésistible, et ce qui semblait impossible prend sa place, aussitôt après l’événement, à côté des faits ordinaires. Il fut donc bientôt convenu que M. Mélina épouserait la fille du marchand ; mais, vu sa mauvaise conduite, elle ne recevrait aucune dot et promettrait de laisser, quelques années encore, à un bas intérêt, dans les mains de son père, l’héritage d’une tante. Le deuxième point, relatif à un emploi civil, rencontra déjà de plus grandes difficultés. On ne voulait pas voir devant ses yeux une fille dénaturée ; on ne voulait pas s’exposer, par la présence de l’homme, à s’entendre incessamment reprocher l’alliance d’un aventurier avec une honorable famille, qui était même apparentée à un surintendant ; on ne pouvait pas davantage espérer que l’administration lui voulût confier une place. Le mari et la femme se prononcèrent contre ce projet avec la même force, et Wilhelm parla très-vivement pour le faire accepter, parce qu’il ne voyait pas de bon œil qu’un homme dont il faisait peu d’estime reparût sur le théâtre, étant persuadé qu’il ne méritait pas un pareil bonheur : mais, avec tous ses arguments, il ne put rien obtenir. S’il avait connu les motifs secrets des parents, il n’aurait pas pris la peine de chercher à les persuader : le père, qui aurait volontiers retenu sa fille auprès de lui, haïssait le jeune homme, parce que sa femme elle-même avait jeté les yeux sur lui, et celle-ci ne pouvait souffrir devant ses yeux une heureuse rivale, dans la personne de sa belle-fille. Ainsi donc Mélina, forcé de s’éloigner avec sa jeune femme, qui témoignait déjà une plus grande envie de voir le monde et d’en être vue, dut partir, peu de jours après, pour chercher dans quelque troupe un engagement.

Chapitre XV[modifier]

Heureuse jeunesse ! heureux temps des premières amours ! L’homme est alors comme un enfant, qui s’amuse pendant des heures avec l’écho, fait seul les frais de la conversation, et s’en trouve toujours assez content, quand même l’interlocuteur invisible ne répète que les dernières syllabes des mots qu’on lui jette.

Tel était Wilhelm dans les premiers et surtout dans les derniers temps de sa passion pour Marianne, lorsqu’il reportait sur elle tous les trésors de ses sentiments, et se regardait auprès d’elle comme un mendiant qui vivait de ses aumônes. De même qu’une contrée nous paraît plus charmante, ou plutôt ne nous charme que dorée par le soleil, tout ce qui entourait Marianne, tout ce qui la touchait, était plus beau, plus magnifique, aux yeux de son amant.

Combien de fois il se tenait, au théâtre, derrière les coulisses, privilège qu’il avait sollicité et obtenu du directeur ! Alors sans doute la magie de la perspective avait disparu, mais le charme bien plus puissant de l’amour commençait à opérer avec toute sa force. Il pouvait rester des heures auprès de l’immonde char de lumière, respirer la fumée des lampes, suivre des yeux sa bien-aimée sur la scène, et, lorsqu’elle rentrait dans les coulisses et le regardait avec amitié, il se sentait ivre de joie, et, parmi cet échafaudage de planches et de solives, il se croyait transporté dans un paradis. Les agneaux empaillés, les cascades en toile gommée, les rosiers de carton, les chaumières qui n’avaient qu’une seule face, éveillaient en lui d’aimables et poétiques images d’un vieux monde pastoral. Les danseuses même les plus laides à voir de près ne lui déplaisaient pas toujours, parce qu’elles figuraient sur les mêmes planches que son amante. Il est donc vrai que l’amour, qui sait d’abord animer les berceaux de roses, les bosquets de myrtes et le clair de lune, peut donner aussi une apparence de vie aux rognures de bois et aux découpures de papier ! C’est un merveilleux assaisonnement, qui peut rendre appétissants les ragoûts les plus insipides.

Cette magie était assurément nécessaire pour lui rendre supportable, agréable même, dans la suite, l’état où il trouvait d’ordinaire la chambre de Marianne et parfois aussi sa personne.

Élevé dans une élégante maison bourgeoise, il vivait dans l’ordre et la propreté comme dans son élément ; ayant hérité une partie des goûts fastueux de son père, il avait su, dès son enfance, décorer pompeusement sa chambre, qu’il regardait comme son petit royaume. Les rideaux de son lit étaient relevés à grands plis et retenus par une campane, comme on a coutume de représenter les trônes ; un tapis couvrait le plancher, et un autre, plus précieux, la table ; il plaçait et disposait ses livres et ses meubles avec un soin si minutieux, qu’un peintre flamand aurait pu en tirer des groupes excellents pour ses tableaux d’intérieur. Il avait disposé un bonnet de coton en forme de turban, et fait tailler, dans le goût oriental, les manches de sa robe de chambre ; il en donnait toutefois pour motif que les longues et larges manches le gênaient pour écrire. Le soir, lorsqu’il était seul, et qu’il n’avait plus à craindre d’être dérangé, il passait d’ordinaire une écharpe de soie autour de son corps ; on assure même qu’il mettait quelquefois à sa ceinture un poignard, déterré dans un vieux dépôt d’armures : équipé de la sorte, il répétait ses rôles tragiques, et c’était dans les mêmes dispositions que, s’agenouillant sur le tapis, il faisait sa prière.

Comme alors il trouvait heureux le comédien qu’il voyait possesseur de tant d’habits majestueux, d’équipements et d’armes, ne cessant jamais de s’exercer aux nobles manières, et dont l’âme semblait un miroir fidèle des situations, des passions, des sentiments les plus admirables et les plus sublimes que le monde eût jamais produits ! Wilhelm se représentait aussi la vie privée d’un comédien comme une suite de nobles actions et de travaux, dont son apparition sur le théâtre était le couronnement : à peu près comme l’argent, longtemps exposé à la flamme qui l’éprouve, paraît enfin brillamment coloré aux yeux de l’ouvrier, et lui annonce en même temps que le métal est pur de tout alliage.

Aussi, quelle fut d’abord sa surprise, lorsqu’il se trouva chez sa maîtresse, et qu’à travers l’heureux nuage qui l’entourait, il jeta un coup d’œil, à la dérobée, sur la table, les sièges et le parquet ! Les débris d’une toilette fugitive, fragile et menteuse, étaient là pêle-mêle, dans un désordre affreux, comme la robe éclatante des poissons écaillés. L’attirail de la propreté, les peignes, les savons, les serviettes, la pommade, restaient exposés à la vue, avec les traces de leur usage ; musique, rôles et souliers, linge de corps et fleurs artificielles, étuis, épingles à cheveux, pots de fard et rubans, livres et chapeaux de paille, ne dédaignaient pas le voisinage l’un de l’autre ; tous étaient réunis dans un élément commun, la poudre et la poussière, Mais comme, en présence de Marianne, Wilhelm faisait peu d’attention à tout le reste, que même tout ce qui lui appartenait, ce qu’elle avait touché, lui devenait agréable, il finit par trouver à ce ménage en désordre un charme qu’il n’avait jamais senti au milieu de sa brillante et pompeuse régularité. Lorsqu’il déplaçait le corset de Marianne pour ouvrir le clavecin ; qu’il posait ses robes sur le lit pour trouver où s’asseoir ; lorsqu’elle-même, avec une liberté naïve, ne cherchait pas à lui cacher certains détails, que la décence a coutume de dérober aux regards : il lui semblait que chaque instant le rapprochait d’elle, et qu’il s’établissait entré eux une existence commune, resserrée par d’invisibles liens.

Il ne lui était pas aussi facile d’accorder avec ses idées la conduite des autres comédiens, qu’il rencontrait quelquefois chez Marianne dans ses premières visites. Occupés à ne rien faire, ils ne semblaient pas songer du tout à leur vocation et à leur état, Wilhelm ne les entendait jamais discourir sur le mérite poétique d’une pièce de théâtre et en porter un jugement juste ou faux. La question unique était toujours : Cette pièce fera-t-elle de l’argent ? fera-t-elle courir le monde ? Combien de fois pourra-t-elle être donnée ?… Et autres réflexions pareilles. Puis on se déchaînait ordinairement contre le directeur : il était trop avare d’appointements, et surtout injuste envers tel ou tel ; puis on en venait au public ; on disait qu’il accorde rarement ses suffrages au vrai talent ; que le théâtre allemand se perfectionne de jour en jour ; que l’acteur est toujours plus honoré selon ses mérites, et ne saurait jamais l’être assez ; puis l’on parlait beaucoup des cafés et des jardins publics et de ce qui s’y était passé ; des dettes d’un camarade, qui devait subir des retenues ; de la disproportion des appointements ; des cabales d’un parti contraire : sur quoi, l’on finissait pourtant par signaler de nouveau la grande et légitime attention du public ; et l’influence du théâtre sur la culture d’une nation et sur celle du monde n’était pas oubliée.

Toutes ces choses, qui avaient déjà fait passer à Wilhelm bien des heures inquiètes, lui revenaient alors à la mémoire, tandis que son cheval le ramenait lentement à la maison, et il réfléchissait aux diverses aventures qu’il avait rencontrées. Il avait vu de ses yeux le trouble que la fuite d’une jeune fille avait jeté dans une bonne famille bourgeoise et même dans un bourg tout entier ; les scènes du grand chemin et de la maison du bailli, les sentiments de Mélina et tout le reste, se représentaient à lui, et jetaient son esprit vif, impétueux, dans une pénible inquiétude, qu’il ne souffrit pas longtemps : il donna de l’éperon à son cheval, et se hâta de gagner la ville.

Mais il ne faisait que courir au-devant de nouveaux chagrins : Werner, son ami et son futur beau-frère, l’attendait, pour entamer avec lui un entretien sérieux, important et inattendu.

Werner était un de ces hommes éprouvés, persévérants dans leurs habitudes, qu’on a coutume d’appeler froids, parce que, dans l’occasion, ils ne s’enflamment ni promptement ni visiblement : aussi son commerce avec Wilhelm était-il une lutte perpétuelle, mais qui ne faisait que resserrer les liens de leur amitié. Car, malgré la différence de leurs opinions, chacun d’eux trouvait son compte avec l’autre. Werner s’applaudissait en lui-même, parce qu’il semblait mettre de temps en temps le mors et la bride à l’esprit de Wilhelm, excellent sans doute, mais parfois exalté, et Wilhelm sentait souvent une joie triomphante, lorsqu’il entraînait son prudent ami dans ses bouillants transports. Ils s’exerçaient ainsi l’un sur l’autre ; ils s’étaient accoutumés à se voir tous les jours, et l’on aurait dit que le désir de se rencontrer, de s’entretenir, fût augmenté par l’impossibilité de se mettre d’accord. Au fond, comme ils étaient bons l’un et l’autre, ils marchaient côte à côte ensemble au même but, et ne parvenaient pas à comprendre pourquoi ni l’un ni l’autre ne pouvait amener son ami à son sentiment.

Werner remarquait depuis quelque temps que les visites de Wilhelm devenaient plus rares ; dans ses sujets favoris, il était bref, distrait et coupait court à l’entretien ; il ne s’arrêtait plus à développer vivement des idées singulières, en quoi se fait le plus sûrement reconnaître un cœur libre, qui trouve le repos et le contentement en présence d’un ami.

Werner, attentif et circonspect, en chercha d’abord la faute dans sa propre conduite, mais quelques bruits de ville le mirent sur la voie, et quelques imprudences de Wilhelm firent approcher son ami de la vérité. Il alla aux renseignements, et découvrit bientôt que, depuis quelque temps, Wilhelm avait fréquenté ouvertement une comédienne, lui avait parlé au théâtre, l’avait reconduite chez elle ; il eût été inconsolable, s’il avait eu aussi connaissance des rendez-vous nocturnes ; car on lui disait que Marianne était une séductrice, qui vraisemblablement dépouillait son ami, et se faisait en même temps entretenir par le plus indigne amant.

Aussitôt que ses soupçons approchèrent de la certitude, il résolut d’attaquer Wilhelm, et toutes ses batteries étaient prêtes, quand son ami, triste et mécontent, revint de son voyage.

Dès le même soir, Werner lui communiqua tout ce qu’il savait, d’abord avec calme, ensuite avec la pressante sévérité d’une amitié dévouée ; il n’oublia pas un détail, et fit savourer à son ami toutes les amertumes que les hommes tranquilles ont coutume de répandre si libéralement, avec une vertueuse et maligne jouissance, dans le cœur des amants. Mais, comme on l’imagine, il produisit peu d’impression.

Wilhelm répliqua avec une profonde émotion, mais avec une grande assurance :

«  Tu ne connais pas cette fille. Peut-être l’apparence n’est pas à son avantage, mais je suis aussi sûr de sa fidélité et de sa vertu que de mon amour. »

Werner persista dans son accusation, et offrit des preuves et des témoins. Wilhelm les rejeta et s’éloigna de son ami, saisi de trouble et d’angoisse, comme le malheureux à qui un dentiste maladroit a tourmenté une dent solide et malade, qu’il a vainement secouée.

Wilhelm sentait un extrême déplaisir de voir troublée et presque défigurée dans son âme la belle image de Marianne, d’abord par les rêveries qui l’avaient obsédé dans son voyage, puis par la dureté de Werner. Il eut recours au plus sûr moyen de rendre à cette image tout son éclat et toute sa beauté, en courant le soir chez Marianne par les chemins accoutumés. Elle l’accueillit avec une vive joie. En arrivant, il avait passé à cheval sous ses fenêtres ; elle l’avait attendu dès cette nuit, et l’on peut juger que tous les doutes furent bientôt bannis de son cœur. La tendresse de Marianne lui rendit même toute la confiance de son amant, et il lui rapporta combien le public, combien son ami, s’étaient rendus coupables envers elle. La conversation, fort animée, roula sur les premiers temps de leur liaison, souvenir qui est toujours pour deux amants un des plus doux sujets d’entretien. Les premiers pas que l’on fait dans le labyrinthe de l’amour sont si délicieux, les premières perspectives, si ravissantes, qu’on se les rappelle avec enchantement ; on se dispute l’un à l’autre l’avantage d’avoir aimé plus vite, avec plus de désintéressement, et, dans ce débat, chacun aime mieux la défaite que la victoire.

Wilhelm répétait à Marianne, ce qu’elle avait déjà cent fois entendu, qu’elle avait bientôt détourné son attention du spectacle, pour l’attirer sur elle seule ; que sa figure, son jeu, sa voix, l’avaient captivé ; qu’il n’avait plus suivi que les pièces où elle jouait ; qu’enfin il s’était glissé sur le théâtre, et s’était tenu souvent près d’elle sans en être observé ; puis il parlait avec transport de l’heureux soir où il avait trouvé l’occasion de lui rendre un léger service et d’engager la conversation avec elle.

Marianne, de son côté, ne voulait pas convenir qu’elle eût été si longtemps sans le remarquer ; elle soutenait qu’elle l’avait déjà vu à la promenade, et lui désignait, pour preuve, l’habit qu’il portait ce jour-là ; elle soutenait que dès lors elle l’avait préféré à tous les autres, et qu’elle avait désiré le connaître. Que Wilhelm croyait tout cela volontiers ! Comme il aimait à se persuader qu’au temps où il s’approchait de Marianne, un attrait irrésistible l’avait attirée vers lui ; qu’elle s’était placée à dessein auprès de lui dans les coulisses, pour le voir de plus près et faire connaissance avec lui ; qu’enfin, ne pouvant vaincre sa réserve et son embarras, elle lui avait elle-même fourni une occasion, et l’avait presque obligé de lui apporter un verre de limonade !

Pendant ce gracieux débat, où ils passèrent en revue toutes les circonstances de leur courte histoire d’amour, les heures s’écoulèrent bien vite, et Wilhelm, complètement rassuré, quitta sa maîtresse, avec la ferme résolution d’exécuter sans retard son projet.


Chapitre XVI[modifier]

Son père et sa mère avaient pourvu à ce qui était nécessaire pour son voyage : quelques bagatelles, qui manquaient à son équipage, retardèrent son départ de quelques jours. Wilhelm profita de ce temps pour écrire à Marianne une lettre, où il voulut enfin l’entretenir du sujet sur lequel elle avait toujours évité jusqu’alors de s’expliquer avec lui. Voici cette lettre :

«  Sous le voile propice de la nuit, qui me couvrit quelquefois dans tes bras, assis à ma table, je rêve à toi et je t’écris, et mes pensées et mes projets ne sont que pour toi. O Marianne, je suis le plus heureux des hommes ; je suis comme un fiancé, qui, dans le pressentiment du monde nouveau prêt à se développer en lui et par lui, debout sur le tapis sacré, pendant la sainte cérémonie, se transporte, par le rêve du désir, devant les mystérieux rideaux, où les délices de l’amour le convient avec un doux murmure.

«  J’ai pris sur moi de ne pas te voir de quelques jours. Cela m’était facile, avec l’espoir d’un pareil dédommagement : être à toi pour toujours, vivre pour toi sans partage ! Dois-je répéter ce que je désire ? Oui, c’est nécessaire, car il me semble que, jusqu’à ce jour, tu ne m’as pas compris.

«  Que de fois, avec l’accent timide de l’amour fidèle, qui n’ose dire que peu de chose, parce qu’il voudrait tout obtenir, ai-je sondé ton cœur sur mon désir d’une éternelle union ! Tu m’as compris sans doute : car le même vœu doit germer dans ton cœur ; tu m’as compris dans chaque baiser, dans le repos, voluptueux de ces heureuses nuits. Alors j’ai appris à connaître ta discrétion, et combien a-t-elle augmenté mon amour ! Une autre aurait employé l’artifice, pour faire mûrir, sous un soleil prodigue de ses rayons, une résolution dans le cœur de son amant ; pour obtenir par adresse une déclaration et s’assurer une promesse : mais toi, tu recules, tu refermes mon cœur, qui essayait de s’ouvrir, et, par une indifférence affectée, tu cherches à dissimuler ton assentiment : mais je te comprends ! Je serais le plus misérable des hommes, si je ne voulais pas reconnaître, à ces caractères, l’amour pur, désintéressé, qui ne s’inquiète que pour son ami ! Aie confiance en moi et sois tranquille ! Nous nous appartenons mutuellement, et aucun de nous deux n’a rien perdu, rien sacrifié, si nous vivons l’un pour l’autre.

«  Accepte-la cette main, accepte solennellement ce signe superflu ! Nous avons goûté toutes les joies de l’amour, mais il y a de nouvelles félicités dans la garantie de la durée. Ne demande pas comment ; sois sans inquiétude : le destin veille sur l’amour, et d’autant plus certainement que l’amour demande peu.

«  Mon cœur a dès longtemps quitté la maison paternelle ; il est avec toi, comme mon esprit plane sur la scène. O ma bien-aimée, à quel autre que moi fut-il accordé de réaliser tous ses vœux ensemble ? Le sommeil ne peut descendre sur mes paupières ; et, comme une éternelle aurore, je vois se lever devant moi ton amour et ton bonheur.

«  À peine je me contiens ; je voudrais m’élancer, courir chez toi, arracher ton consentement, et poursuivre dès demain mon but dans le monde…. Non, je veux me contraindre ; je ne ferai pas une démarche irréfléchie, téméraire, insensée : mon plan est arrêté, et je veux l’exécuter tranquillement.

«  Je connais le directeur Serlo[1] ; ma route me mène droit à lui. L’an dernier, il exprimait souvent le vœu de trouver chez ses acteurs un peu de ma vivacité, de mon goût pour le théâtre, et il me fera sans doute un bon accueil. J’ai plus d’un motif pour ne pas m’engager dans votre troupe. D’ailleurs Serlo joue si loin d’ici que je puis, dans les commencements, cacher ma démarche. Là je trouverai d’abord d’honnêtes appointements : j’étudie le public, j’apprends à connaître la troupe et je reviens te chercher.


«  Marianne, tu vois de quel effort je suis capable pour réassurer ta possession. Vivre si longtemps sans te voir, te savoir au milieu du vaste monde, je ne puis m’arrêter à cette pensée : mais, si je me représente ton amour, qui dissipe toutes mes craintes ; si tu ne dédaignes pas ma prière, et si, avant notre séparation, tu me donnes ta main en présence du prêtre, je partirai tranquille. Ce n’est, entre nous, qu’une formalité, mais une formalité si belle ! la bénédiction du ciel jointe à la bénédiction de la terre ! Dans la seigneurie voisine, la cérémonie peut aisément s’accomplir en secret.

«  J’ai assez d’argent pour commencer : nous partagerons, et nous aurons tous deux le nécessaire. Avant que ces ressources soient épuisées, le ciel nous aidera.

«  Oui, mon amie, je suis sans inquiétude. Une entreprise commencée avec tant de joie doit avoir une heureuse réussite. Je n’ai jamais douté qu’on ne puisse s’avancer dans le monde, si on le veut sérieusement ; et je me sens assez de courage pour gagner largement la subsistance de deux, de plusieurs…. Le monde est ingrat, dit-on : je n’ai pas encore trouvé qu’il soit ingrat, si l’on sait, de la bonne manière, faire quelque chose pour lui. Tout mon esprit s’enflamme, à la pensée de monter enfin sur la scène, et d’adresser au cœur des hommes un langage que depuis longtemps ils brûlent d’entendre. Moi, que la beauté de l’art dramatique a si fortement saisi, j’ai été mille fois blessé au fond de l’âme, quand j’ai vu les plus misérables des hommes s’imaginer qu’ils pouvaient adresser à notre cœur une grande et puissante parole. Une maigre voix de fausset est plus sonore et plus pure. Il est inouï, l’attentat dont ces drôles se rendent coupables dans leur grossière ignorance.

«  Le théâtre fut souvent en querelle avec la chaire. Ils ne devraient pas, ce me semble, vivre en ennemis. Comme il serait à souhaiter que, dans l’un et dans l’autre lieu, la Divinité et la Nature ne fussent glorifiées que par de nobles esprits ! Ce n’est pas un rêve, mon amie : depuis que j’ai pu sentir sur ton cœur que tu sais aimer, j’embrasse la glorieuse pensée, et je dis…. Je ne veux pas m’expliquer, mais je veux espérer qu’un jour nous apparaîtrons aux hommes comme deux bons génies, pour ouvrir leurs cœurs, toucher leur sentiment et leur préparer des jouissances célestes, aussi certainement que j’ai trouvé sur ton sein des joies qui peuvent toujours être nommées célestes, parce qu’en ces moments nous nous sentons transportés hors de nous-mêmes, élevés au-dessus de nous-mêmes.

«  Je ne puis finir. J’en ai déjà trop dit, et ne sais si j’ai dit tout ce qui t’intéresse ; car, les mouvements tumultueux de mon cœur, nulles paroles ne sauraient les exprimer.

«  Reçois cependant cette feuille, mon amie. Je viens de la relire, et je trouve qu’il faudrait tout recommencer : cependant elle contient tout ce que tu as besoin de savoir, ce qui doit te préparer pour l’heure prochaine, où je retournerai dans tes bras avec la joie du plus tendre amour. Je suis comme un prisonnier qui, faisant le guet, lime ses fers dans un cachot. Je souhaite une bonne nuit à mes parents, qui dorment tranquilles…. Adieu, ma bien-aimée ! adieu ! Cette fois, je finis. Mes yeux se sont fermés deux fois, trois fois…. La nuit est fort avancée. »

Chapitre XVII[modifier]

Le jour ne voulait pas finir, et Wilhelm, qui avait déjà mis dans sa poche la lettre élégamment pliée, brûlait de se rendre chez Marianne. Aussi, contre son ordinaire, il attendit à peine qu’il fît sombre pour se rendre furtivement chez elle. Son plan était d’annoncer sa visite pour la nuit, de quitter sa maîtresse pour quelques heures, après avoir glissé la lettre dans ses mains, et de revenir plus tard recevoir sa réponse, son consentement, ou l’arracher par la force de ses caresses. Il vola dans ses bras, et, penché sur son sein, il fut à peine maître de lui. Sa vive émotion l’empêcha de voir d’abord qu’elle ne lui répondait pas avec sa tendresse accoutumée ; mais elle ne put lui cacher longtemps son anxiété. Elle allégua un malaise, une indisposition ; elle se plaignit d’un mal de tête, et, quand il demanda de revenir cette nuit, elle n’y voulut pas consentir. Il ne soupçonna rien de fâcheux, n’insista point, mais il sentit que ce n’était pas le moment de lui donner sa lettre. Il la garda, et, comme quelques gestes et quelques paroles de Marianne l’obligèrent doucement de se retirer, dans l’ivresse de son amour, qui ne pouvait se satisfaire, il prit un des mouchoirs de Marianne, le mit dans sa poche, et quitta, malgré lui, ses lèvres et sa porte. Il se retira chez lui, mais il ne put non plus y durer longtemps : il changea de vêtements et chercha de nouveau le grand air.

Après avoir parcouru quelques rues, il rencontra un étranger, qui le pria de lui indiquer une auberge qu’il nomma. Wilhelm offrit de l’y conduire. Chemin faisant, l’étranger lui demanda le nom de la rue et des propriétaires de quelques grandes maisons devant lesquelles ils passaient, puis quelques renseignements sur la police de la ville, et ils étaient engagés dans une conversation fort intéressante, lorsqu’ils arrivèrent à la porte de l’auberge. L’étranger obligea son guide d’entrer et de prendre avec lui un verre de punch, en même temps qu’il lui fit connaître son nom, son pays et même les affaires qui l’avaient amené ; puis il pria Wilhelm de lui montrer la même confiance. Wilhelm n’hésita point à lui dire son nom et sa demeure.

«  N’êtes-vous point le petit-fils du vieux Meister, qui possédait une belle collection d’objets d’arts ? demanda l’étranger.

— Oui, c’est moi. J’avais dix ans quand mon grand-père mourut, et ce fut un vif chagrin pour moi de voir vendre ces belles choses.

— Votre père en a retiré une somme considérable.

— Vous le savez donc ?

— Oui ; j’ai vu autrefois cette précieuse collection dans votre maison. Votre grand-père n’était pas un simple collectionneur, c’était un connaisseur. Il avait fait dans sa jeunesse, à une heureuse époque, un voyage en Italie, et en avait rapporté des trésors qu’on ne pourrait plus maintenant se procurer pour aucun prix. Il possédait d’excellents tableaux des meilleurs maîtres ; on en croyait à peine ses yeux, quand on parcourait ses dessins ; il se trouvait parmi ses marbres quelques fragments inestimables ; il possédait une suite de bronzes très-instructive ; il avait aussi rassemblé ses médailles dans un ordre convenable pour l’art et pour l’histoire ; le petit nombre de ses pierres gravées méritait tous les éloges ; et tout l’ensemble était bien disposé, quoique les chambres et les salles de la vieille maison fussent construites sans symétrie.

— Vous pouvez juger ce que nous perdîmes, nous autres enfants, quand tous ces objets furent enlevés et emballés. Ce fut le premier chagrin de ma vie. Je me rappelle encore comme les chambres nous parurent vides, quand nous vîmes disparaître peu à peu tous les objets qui nous avaient amusés dès notre bas âge, et que nous croyions être aussi fixes à leur place que la maison et la ville elle-même.

— Si je ne me trompe, votre père plaça les fonds qu’il en retira dans le commerce d’un voisin, avec lequel il forma une association.

— C’est vrai, et leurs entreprises ont bien réussi ; ils ont beaucoup augmenté leur fortune depuis douze ans, et ils n’en sont que plus ardents l’un et l’autre à l’augmenter encore. Mais le vieux Werner a un fils qui entend le commerce beaucoup mieux que moi.

— Je suis fâché que cette ville ait perdu un ornement tel que le cabinet de votre grand-père. Je visitai cette collection peu de temps avant qu’elle se vendît, et, je puis le dire, c’est moi qui fis conclure le marché. Un gentilhomme riche, et grand amateur, mais qui, dans une affaire si importante, ne se fiait pas uniquement à ses propres lumières, m’avait envoyé chez vous et me demandait mon avis. Je consacrai six jours à l’examen du cabinet, et, le septième, je conseillai à mon ami de donner sans hésiter la somme demandée. Vous étiez un petit garçon fort, éveillé ; vous tourniez souvent autour de moi, m’expliquant les sujets des tableaux, et vous saviez, en général, fort bien rendre compte du cabinet.

— Je me souviens d’une personne qui fit ce que vous dites, mais je ne vous aurais pas reconnu.

— Il y a longtemps de cela, et puis nous changeons plus ou moins. Vous aviez dans la collection, si mon souvenir est fidèle, un tableau favori, que vous ne vouliez pas me laisser quitter.


— Fort bien ! Il représentait l’histoire d’un jeune fils de roi, malade d’amour pour la fiancée de son père.

— Ce n’était pas le meilleur tableau : la composition n’en était pas bonne ; le coloris était peu remarquable et l’exécution fort maniérée.

— C’était là ce que je n’entendais point, et je ne l’entends pas même encore. C’est le sujet qui me charme dans un tableau, ce n’est pas le travail.

— Apparemment votre grand-père ne pensait pas comme vous ; car la plus grande partie de sa collection était composée d’excellents ouvrages, où l’on admirait toujours le talent du maître, quel que fût le sujet du tableau : aussi avait-il placé celui-là dans le vestibule, pour marquer qu’il en faisait peu de cas.

— C’était là justement que les enfants avaient permission de jouer ; c’est là que ce tableau fit sur moi une impression ineffaçable : votre critique même, que d’ailleurs je respecte, ne pourrait en détruire la trace, si nous étions maintenant devant la toile. Combien je plaignais, combien je plains encore, un jeune homme, forcé de renfermer en lui-même les doux penchants, le plus bel héritage que nous ait départi la nature, et de cacher dans son sein la flamme qui devrait l’échauffer et l’animer, lui et d’autres encore ! Que je plains l’infortunée qui doit se consacrer à un autre, quand son cœur a déjà trouvé le digne objet d’un pur et véritable amour !

— Ces sentiments sont, à vrai dire, bien éloignés des idées avec lesquelles un amateur a coutume de considérer les ouvrages des grands maîtres. Mais, vraisemblablement, si la galerie fût restée la propriété de votre famille, vous auriez appris par degrés à goûter les ouvrages en eux-mêmes, en sorte que vous auriez cessé de ne voir que vous-même et vos inclinations dans les œuvres d’art.

— Assurément la vente de la collection me causa d’abord un vif chagrin, et, quand mon esprit fut plus formé, je l’ai souvent regrettée ; mais, quand je réfléchis qu’il fallait, en quelque sorte, que la chose arrivât, pour développer en moi un goût, un talent, qui devait exercer sur ma vie une beaucoup plus grande influence que n’auraient jamais pu faire ces figures inanimées, je me résigne volontiers, et je respecte le destin, qui sait amener mon bien et le bien de chacun.

— Il m’est pénible d’entendre le mot de destin dans la bouche d’un jeune homme, qui se trouve justement à l’époque de la vie où l’on a coutume d’attribuer ses passions à la volonté d’un être supérieur.

— Vous ne croyez donc pas au destin, à une puissance qui nous gouverne et dirige tout pour notre bien ?

— Il ne s’agit pas ici de ma croyance, et ce n’est pas le moment d’expliquer comment je cherche à me rendre concevables, dans une certaine mesure, des choses qui sont incompréhensibles pour tous les hommes : il s’agit uniquement de savoir quelle manière de concevoir la chose procure notre bien. La contexture de ce monde se compose de hasard et de nécessité ; la raison de l’homme se place entre l’un et l’autre et sait les dominer ; elle traite la nécessité comme le fond de son être ; le hasard, elle sait le gouverner, le conduire et le mettre à profit, et ce n’est qu’autant qu’elle reste ferme et inébranlable, que l’homme mérite d’être appelé le dieu de la terre. Malheur à celui qui s’accoutume dès sa jeunesse à vouloir trouver dans la nécessité quelque chose d’arbitraire, qui attribuerait au hasard une sorte de raison, à laquelle il se ferait même une religion d’obéir ! N’est-ce pas renoncer à sa propre intelligence et donner à ses passions une libre carrière ? On s’imagine être pieux et l’on chemine sans réflexion, avec insouciance ; on se laisse déterminer par des accidents agréables, et l’on donne enfin le nom de direction divine au résultat de cette vie vagabonde.

— Ne vous est-il jamais arrivé qu’une petite circonstance vous ait déterminé à suivre une certaine route, dans laquelle un agréable incident s’est bientôt présenté à vous, et une suite d’événements inattendus a fini par vous conduire au but, que vous-même vous aviez à peine encore entrevu ? Cela ne devrait-il pas inspirer de la soumission à l’égard du destin, de la confiance dans la passion qui nous mène ?

— Avec de tels sentiments, il n’est point de femme qui pût garder sa vertu, personne qui pût garder son argent dans sa bourse, car il s’offre assez d’occasions pour se défaire de l’un et de l’autre. Je ne vois avec satisfaction que l’homme qui sait ce qui est utile à lui et aux autres, et qui travaille à borner ses désirs. Chacun a son bonheur dans ses mains, comme l’artiste une matière brute, à laquelle il veut donner une figure. Mais il en est de cet art comme de tous les autres : l’aptitude nous est seule donnée par la nature ; elle veut être développée par l’étude et soigneusement exercée. »

Wilhelm et l’étranger continuèrent à discuter de la sorte ; enfin ils se séparèrent, sans avoir fait apparemment beaucoup d’impression l’un sur l’autre : cependant ils convinrent d’un rendez-vous pour le lendemain.

Wilhelm se promenait encore dans les rues : tout à coup il entend des clarinettes, des cors, des hautbois ; il tressaille de plaisir. Des musiciens ambulants formaient un agréable concert nocturne. Il s’entendit avec eux, et, pour une pièce d’argent, ils le suivirent devant la demeure de Marianne. De grands arbres décoraient la place devant la maison ; il posta les musiciens sous le feuillage ; il s’assit lui-même sur un banc, à quelque distance, et s’abandonna tout entier à cette flottante harmonie, qui l’entourait, dans la fraîche nuit, de son léger murmure ; couché sous le beau ciel étoile, il sentait la vie comme un songe délicieux.

«  Elle entend aussi ces accords, disait-il en lui-même ; elle devine quelle pensée, quel amour, prête à la nuit cette harmonie ; même dans l’éloignement, nous sommes unis par ces mélodies, comme le plus délicat diapason de l’amour nous unira, quelle que soit la distance. Ah ! deux amants sont comme deux montres magnétiques : ce qui se meut dans l’une doit mettre aussi l’autre en mouvement, car c’est un seul mobile qui agit chez tous les deux, une seule force qui les pénètre. Puis-je, dans ses bras, imaginer qu’il me soit possible de la quitter ? Et cependant je serai loin d’elle ; je chercherai un asile pour notre amour, et je l’aurai toujours avec moi. Que de fois, en son absence, absorbé par son souvenir, si je touchais un livre, un vêtement ou quelque autre chose, j’ai cru sentir sa main, tant j’étais enveloppé de sa présence ! Et me rappeler ces moments, qui fuient la lumière du jour comme les yeux du froid spectateur, ces moments, pour lesquels les dieux se résoudraient à quitter la condition paisible de la pure félicité…. me les rappeler ?… Comme si le souvenir pouvait renouveler le délire de l’ivresse qui enlace nos sens de liens célestes, les transporte hors d’eux-mêmes…. Et sa beauté…. »

Il s’égarait dans ces pensées : il passa du calme au transport ; il saisit un arbre dans ses bras, rafraîchit contre l’écorce ses joues enflammées, et les vents de la nuit emportaient les soupirs haletants qui s’échappaient avec effort de sa poitrine. Il chercha le mouchoir qu’il avait pris à Marianne : il l’avait oublié dans son autre habit. Ses lèvres étaient brûlantes ; tout son corps tremblait de désir.

La musique cessa, et il se crut précipité de la sphère où son émotion l’avait élevé jusqu’alors. Son inquiétude augmenta, lorsque ses sentiments ne furent plus nourris et calmés par la douce harmonie. Il s’assit sur le seuil de Marianne, et il y retrouva quelque repos. Il baisa l’anneau de cuivre, avec lequel on frappait à la porte ; il baisa le seuil effleuré des pas de son amante et le réchauffa des feux de sa poitrine. Puis il demeura encore un moment assis en silence, et se la représenta, derrière ses rideaux, en robe blanche, avec le ruban rouge autour de sa tête, dans un doux repos ; et il se figura lui-même si près d’elle, qu’il lui sembla qu’elle devait maintenant songer de lui. Ses pensées étaient riantes comme les visions du crépuscule ; il passait successivement du calme au désir ; l’amour parcourut mille fois, d’une main frémissante, toutes les fibres de son âme ; il semblait que l’harmonie des sphères célestes fût suspendue, pour écouter les douces mélodies de son cœur.

S’il avait eu la clef qui lui ouvrait ordinairement la porte de Marianne, il n’aurait pu se contenir, il aurait pénétré dans le sanctuaire de l’amour ; mais il s’éloigna lentement ; dans une demi-rêverie, il s’avança sous les arbres, d’un pas chancelant ; il voulait rentrer chez lui et se retournait sans cesse ; enfin il s’était fait violence, il s’en allait et regardait, encore une fois, de l’angle de la rue, lorsqu’il crut voir la porte de Marianne s’ouvrir, et une sombre figure en sortir et s’éloigner. Il était trop loin pour voir distinctement, et, avant qu’il se fût remis et qu’il eût regardé attentivement, l’apparition s’était déjà perdue dans la nuit : seulement il crut la revoir au loin se glisser le long d’une maison blanche. Il s’arrêta et cligna les yeux, mais, avant qu’il eût repris sa fermeté et se fût mis à la poursuite, le fantôme avait disparu. Par quel chemin le suivre ? Quelle rue avait pris cet homme, si c’en était un ?

Comme un voyageur, qui a vu l’éclair illuminer devant ses pas un coin de la contrée, les yeux éblouis, cherche vainement dans les ténèbres les objets qu’il distinguait auparavant et la suite du sentier, Wilhelm avait la nuit devant les yeux, la nuit au fond du cœur. Et, de même qu’un spectre de minuit, qui cause une horrible épouvante, est regardé, dans les moments de calme, comme un enfant de la peur, et que l’affreuse apparition laisse dans l’âme des doutes infinis, Wilhelm était aussi dans la plus grande perplexité, et, appuyé contre une borne, il ne remarquait ni la clarté de l’aurore ni le chant des coqs, lorsqu’enfin les industries matinales se ranimèrent et l’obligèrent de regagner son logis.

Comme il rentrait chez lui, les raisons les plus fortes avaient presque entièrement banni de son âme cette illusion soudaine ; mais les douces émotions de la nuit, auxquelles il ne pensait non plus que comme à une apparition, s’étaient de même évanouies. Pour donner à son cœur une pâture, pour imprimer un sceau à sa confiance renaissante, il prit le mouchoir dans la poche de l’habit qu’il avait quitté ; le frôlement d’un billet, qui en tomba, lui fit écarter le mouchoir de ses lèvres ; il ramassa le papier et lut ces mots :

«  C’est ainsi que je t’aime, petite folle ! Mais qu’avais-tu donc hier ? J’irai chez toi cette nuit. Je crois bien qu’il te fâche de t’en aller d’ici, mais prends patience ! J’irai te rejoindre à l’époque de la foire. Écoute, je ne veux plus te voir cette jupe brune, verte et noire, avec laquelle tu ressembles à la sorcière d’Endor. Ne t’ai-je pas envoyé le négligé de mousseline blanche, afin de tenir dans mes bras un petit agneau blanc ? Envoie-moi toujours tes billets par la vieille sibylle : c’est le diable même qui l’a faite pour le rôle d’Iris. »


  1. Anagramme de Loser, directeur du théâtre de Weimar.