Les Années de voyage de Wilhelm Meister/Livre premier

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Œuvres de Goethe
Traduction par Jacques Porchat.
Librairie de L. Hachette et Cie (VII. Les Années de voyage de Wilhelm Meisterp. 1-143).

LES

ANNÉES DE VOYAGE

DE WILHELM MEISTER


LIVRE PREMIER.


CHAPITRE I.

La fuite en Égypte.


Wilhelm était assis à l’ombre d’un vaste rocher, dans un lieu imposant et sévère, où la route escarpée de la montagne tournait brusquement autour d’une saillie, pour descendre dans les profondeurs ; le soleil était encore élevé, et il éclairait, sous les pieds du voyageur, les sommets des pins au fond des précipices ; Wilhelm écrivait quelques notes dans ses tablettes : à ce moment, Félix, qui avait grimpé aux environs, vint à lui, une pierre à la main.

« Comment nomme-t-on cette pierre ? dit l’enfant.

— Je ne sais pas, répondit le père.

— Serait-ce de l’or, ce qui brille là-dessus ?

— Non pas, et je me rappelle que les gens nomment cela or de chat.

Or de chat, dit Félix en souriant, et pourquoi ?

— Probablement parce qu’il est faux, et que l’on attribue aux chats la fausseté.

— Je m’en souviendrai, » dit l’enfant.

Il mit la pierre dans une sacoche de cuir, puis il produisit aussitôt un autre objet, et dit à son père :

« Qu’est cela ?

— Un fruit, et, si l’on en juge par les écailles, c’est une sorte de pomme de pin.

— Il n’en a pas l’air : il est rond !

— Nous consulterons le garde forestier. Ces gens-là connaissent toutes les plantes et les fruits de la forêt : ils savent semer, planter et soigner les arbres, et puis ils les laissent croître et grandir comme ils peuvent.

— Les gardes forestiers savent tout. Hier notre guide m’a montré qu’un cerf avait traversé la route : il m’a rappelé en arrière, et m’a fait remarquer ce qu’il appelle la voie ; j’avais passé par-dessus sans y prendre garde, mais j’ai vu distinctement l’empreinte des pieds. Ce devait être un grand cerf !

— J’ai entendu comme tu questionnais le guide.

— Il sait beaucoup de choses, et pourtant il n’est pas garde forestier. Mais moi, je veux l’être. C’est si beau de passer tout le jour dans les bois, et d’entendre chanter les oiseaux, de savoir leurs noms, les endroits où ils font leurs nids, comment on déniche les œufs ou les petits, comment on les nourrit, et quand on prend les pères et mères. Oh ! que cela est amusant ! »

Nos voyageurs en étaient là, quand un objet remarquable s’offrit à leur vue. Deux jeunes garçons, beaux comme le jour, descendaient la route escarpée ; vêtus de jaquettes bariolées, qui avaient plutôt l’air de tuniques retroussées, ils descendaient, en sautant l’un après l’autre, et Wilhelm put les observer de près, comme ils s’arrêtaient, saisis de surprise à sa vue. À l’aspect de l’aîné, le regard se portait d’abord sur sa belle chevelure blonde ; puis il était captivé par ses yeux d’un bleu céleste, et se plaisait enfin à contempler sa taille élégante. L’autre avait plutôt l’air d’un ami que d’un frère : des cheveux bruns et lisses flottaient sur ses épaules, et leur éclat semblait se refléter dans ses beaux yeux.

Wilhelm n’eut pas le loisir de considérer attentivement ces deux remarquables figures, objet tout à fait inattendu dans ce lieu sauvage, parce qu’il entendit, derrière la saillie du rocher, une voix d’homme, qui venait d’en haut et criait d’un ton grave, mais affectueux :

« Pourquoi vous arrêter ? Ne nous fermez pas le passage. »

Wilhelm leva les yeux de ce côté, et, si les enfants avaient excité son étonnement, le tableau qui s’offrit alors à sa vue combla sa surprise. Un jeune homme, robuste et vigoureux, de moyenne taille, lestement vêtu, au teint brun, aux cheveux noirs, descendait le sentier du rocher, d’un pas ferme et prudent, menant par la bride un âne, qui montra d’abord sa tête vigoureuse et bien brossée, et laissa voir ensuite le beau fardeau qu’il portait. Une jeune femme, d’une figure aimable et douce, était assise sur une grande selle, bien rembourrée ; sous le manteau bleu qui l’enveloppait, elle abritait un nourrisson, qu’elle pressait contre son sein, et qu’elle contemplait avec une inexprimable tendresse. Il en fut du conducteur comme des enfants : il eut un moment de surprise, à la vue de Wilhelm ; l’animal ralentit sa marche ; mais la pente était trop rapide, les passants ne purent s’arrêter, et Wilhelm, encore saisi de surprise, les vit disparaître derrière la saillie du rocher.

Cette étrange apparition devait naturellement le tirer de sa rêverie. Il se leva avec curiosité, et, de sa place, il regarda, du côté d’en bas, s’il ne verrait point ces personnes reparaître. Il était sur le point de descendre et de saluer ces singuliers voyageurs, quand Félix monta et lui dit :

« Père, ne puis-je accompagner ces enfants chez eux ? Ils veulent m’emmener. Il te faut venir aussi : le monsieur me l’a dit. Viens, ils nous attendent là-bas.

— Je vais leur parler, » répondit Wilhelm.

Il les trouva à une place où le sentier était moins rapide, et ses yeux purent se repaître de ces merveilleuses figures, qui avaient si fort captivé son attention. Ce fut alors seulement qu’il put remarquer divers détails. Le jeune homme avait, sur ses robustes épaules, une hache et une longue équerre de fer flexible. Les enfants portaient de grands paquets de roseaux, qui avaient l’apparence de palmes, et si, de ce côté, ils ressemblaient aux anges, de l’autre, chargés, comme ils l’étaient aussi, de petits paniers pleins de provisions, ils ressemblaient aux messagers qui passent et repassent journellement la montagne. En observant la mère de plus près, Wilhelm vit qu’elle portait, sous le manteau bleu, une robe d’un rose délicat, en sorte que notre ami trouvait là réellement devant ses yeux la fuite en Égypte, qu’il avait vue tant de fois en tableau.

On se salua de part et d’autre, et, tandis que Wilhelm restait muet de surprise et d’attention, le jeune homme lui dit :

« Nos enfants ont déjà fait amitié dans ce moment : voulez-vous nous suivre, afin de voir si les parents pourront aussi s’arranger ensemble ? »

Wilhelm se recueillit un instant et répondit :

« La vue de votre petite famille en voyage éveille la confiance et l’intérêt, et, aussi, pour l’avouer sans détour, la curiosité, avec un vif désir de vous mieux connaître. Car, au premier moment, on pourrait se demander si vous êtes réellement des voyageurs, et non des esprits, qui se font un plaisir d’animer par d’agréables apparitions ces montagnes inhospitalières.

— Eh bien ! suivez-nous dans notre demeure, dit le père.

— Venez ! s’écrièrent les enfants, qui entraînaient déjà Félix avec eux.

— Venez ! » dit la jeune femme, en détournant du nourrisson sur l’étranger son aimable et gracieux visage.

Sans hésiter, Wilhelm répondit :

« Je suis fâché de ne pouvoir vous suivre à l’instant. Il faut que je passe au moins encore cette nuit là-haut, à l’auberge de la frontière. Mes effets et mes papiers y sont encore en désordre. Mais, pour vous montrer mon désir et ma volonté de répondre à votre amicale invitation, je vous donne en gage mon Félix. Demain je serai chez vous. Demeurez-vous loin d’ici ?

— Nous serons arrivés au logis avant le coucher du soleil, répondit le charpentier, et, de votre auberge, vous n’avez qu’une lieue et demie. Votre enfant est de notre famille pour cette nuit : nous vous attendons demain. »

L’homme et la monture se mirent en marche. Wilhelm voyait avec satisfaction Félix en si bonne compagnie ; il pouvait le comparer avec les aimables petits anges, sur lesquels il se détachait vivement. Il n’était pas grand pour son âge, mais vigoureux, la poitrine large et les épaules fortes ; il y avait dans son caractère un mélange particulier de soumission et de commandement. Il s’était déjà saisi d’un panier et d’une palme, avec lesquels il semblait exprimer l’un et l’autre. Les voyageurs allaient de nouveau disparaître, en tournant un rocher, quand Wilhelm, se ravisant, leur cria :

« Mais comment vous retrouverai-je ?

— Demandez après Saint-Joseph ! » répondit une voix de la profondeur.

Et toute la vision disparut dans l’ombre, derrière les roches bleuâtres. Un chant pieux, à plusieurs voix, retentit dans le lointain, en s’affaiblissant par degrés, et Wilhelm crut distinguer la voix de son fils.

Il regagna les hauteurs, ce qui retarda pour lui le coucher du soleil. L’astre, qu’il avait plus d’une fois perdu de vue, l’éclaira de nouveau, quand il se fut élevé davantage, et il était jour encore lorsqu’il arriva à son auberge. Il jouit encore une fois de cette grande vue de montagnes, puis il se retira dans sa chambre, où il prit la plume aussitôt, et passa une partie de la nuit à écrire.

Lettre de Wilhelm à Nathalie.

« Je suis enfin arrivé au sommet de ces montagnes, qui mettront entre nous une barrière plus puissante que toute l’étendue de pays qui nous sépare. À mon sentiment, on est encore près de ses amis, tant que les fleuves coulent vers eux des lieux où l’on se trouve. Aujourd’hui je puis encore me figurer que le rameau jeté de ma main dans le ruisseau de la montagne pourrait flotter jusqu’à toi, pourrait passer, dans peu de jours, devant ton jardin : les rêves de l’esprit, les impressions du cœur, suivent aussi plus aisément la même pente. Mais, de l’autre côté, je le crains, une barrière s’élève devant l’imagination et le sentiment. Toutefois ce n’est peut-être qu’une inquiétude prématurée : car il en sera, je le crois, de l’autre côté comme ici. Qui pourrait me séparer de toi, de toi, à qui j’appartiens pour l’éternité, quand même une bizarre destinée nous sépare, et me ferme soudain le ciel, dont j’étais si proche ? J’ai eu le temps de m’affermir, mais aucun temps n’aurait suffi pour me rendre la fermeté, si ta voix, si tes lèvres ne me l’avaient inspirée en ce moment solennel. Comment aurais-je pu m’arracher d’auprès de toi, si nous n’avions formé le lien qui doit nous unir pour le temps et pour l’éternité ? Mais, sur tout cela, je dois me taire. Je me soumets à ce que ta tendresse ordonne : que, sur le sommet de ces montagnes, j’aie prononcé entre nous pour la dernière fois le mot de séparation. Ma vie doit être un pèlerinage. J’ai à remplir les rigoureux devoirs du pèlerin, à subir des épreuves extraordinaires. Je souris quelquefois, quand je passe en revue les conditions que notre association, que ma propre volonté, m’a imposées. J’observe les unes, je m’écarte des autres : mais, même dans ces écarts, les feuilles où se trouve le témoignage de ma dernière confession, de ma dernière absolution, me tiennent lieu de conscience, et je rentre dans la voie. Je m’observe, et mes fautes ne se précipitent plus les unes sur les autres comme les eaux de la montagne.

« Je t’avouerai toutefois que j’admire souvent ces instituteurs et ces guides du genre humain, qui n’imposent à leurs élèves que des devoirs extérieurs et mécaniques. Ils rendent leur tâche et la nôtre légère, car cette partie de mes obligations, qui me paraissait d’abord la plus pénible, la plus bizarre, est celle que j’observe avec le plus de facilité et de plaisir.

« Je ne dois pas rester plus de trois jours sous le même toit ; je ne dois quitter aucun gîte sans m’en éloigner au moins d’une lieue. Ces ordres sont assurément propres à faire de ma vie un pèlerinage, à empêcher que j’aie la moindre tentation de me fixer quelque part. Jusqu’à présent, je me suis soumis exactement à cette condition ; je n’ai pas profité même une fois de la permission qui m’était donnée. Voici la première halte que je fais, la première fois que je passe trois nuits dans le même lit. D’ici je t’envoie ce que j’ai appris, observé, recueilli jusqu’à ce jour, et, demain matin, je descendrai de l’autre côté ; je visiterai d’abord une merveilleuse famille, une sainte famille, pourrais-je dire, sur laquelle tu trouveras de nouveaux détails dans mon journal. Adieu. Quand tu auras achevé de lire cette lettre, reste persuadée qu’elle n’avait qu’une chose à dire, qu’elle ne voudrait dire et répéter qu’une seule chose, mais qu’elle ne veut pas la dire, qu’elle ne veut pas la répéter, avant que j’aie le bonheur de me retrouver à tes pieds, et, en pressant tes mains sur mes lèvres, de pleurer sur toutes les privations qu’on m’impose. »

Le lendemain matin.

« J’ai plié bagage. Le guide attache le portemanteau sur ses crochets. Le soleil n’est pas encore levé ; les brouillards montent de toutes les profondeurs, mais là-haut le ciel est pur. Nous descendons dans les sombres vallées, qui bientôt s’éclaireront aussi sur nos têtes. Laisse-moi t’adresser mon dernier soupir ! Laisse mon dernier regard vers toi se remplir encore de larmes involontaires ! Je suis décidé et résolu. Tu n’entendras de moi aucune plainte ; tu n’entendras que le récit des aventures du voyageur. Et cependant, au moment où je veux achever, les pensées, les désirs, les espérances et les projets se croisent dans ma tête. Heureusement on m’entraîne : le guide m’appelle, et déjà l’aubergiste remet en ordre la chambre en ma présence, comme si j’étais parti, de même que des héritiers durs et inconsidérés ne cachent pas au mourant leurs préparatifs pour se mettre en possession. »



CHAPITRE II.

Le nouveau saint Joseph.


Déjà le voyageur, marchant sur les pas de son guide, avait laissé derrière lui et sur sa tête les rochers escarpés ; déjà ils parcouraient un pays plus doux, région moyenne de la montagne, et, traversant d’une course rapide des forêts bien aménagées, de gracieuses prairies, ils se trouvèrent enfin sur une pente, d’où la vue plongeait dans un vallon soigneusement cultivé, que des collines enfermaient de toutes parts. Un grand monastère, dont une moitié était en ruine et l’autre bien conservée, attira sur-le-champ l’attention du voyageur.

« Voilà Saint-Joseph, dit le guide. Quelle perte déplorable que celle de sa belle église ! Voyez comme, à travers les buissons et les arbres, les colonnes et les piliers paraissent encore bien conservés, quoique l’église soit en ruine depuis bien des siècles.

— En revanche, dit Wilhelm, les bâtiments du cloître sont bien conservés.

— Oui, il est habité par un économe, qui est chargé de l’administration, et perçoit les dîmes et les redevances, que l’on vient payer de loin à la ronde. »

En parlant ainsi, ils étaient entrés, par le grand portail, dans la vaste cour, qui, entourée de bâtiments d’un style sévère, et bien entretenus, s’annonçait comme la retraite d’une paisible communauté. Wilhelm vit, du premier coup d’œil, son Félix, avec les anges de la veille, occupé d’un panier de cerises qu’une femme robuste avait placé devant elle. Ils étaient en train d’en acheter ; mais c’était proprement Félix qui faisait le marché, parce qu’il avait toujours quelque argent sur lui. Aussitôt

Il en fit les honneurs à ses camarades. Ce rafraîchissement fut agréable même à son père, au milieu de ces forêts moussues et stériles, où les fruits colorés et brillants paraissent doublement beaux. La marchande, pour faire accepter son prix, qui avait paru un peu trop élevé aux acheteurs, fit observer qu’elle apportait ces cerises d’un grand jardin situé beaucoup plus bas. Les enfants dirent à Wilhelm que leur père reviendrait bientôt. Il pouvait entrer dans la salle, en attendant, et s’y reposer.

Mais quelle ne fut pas la surprise de Wilhelm, quand les enfants l’introduisirent dans le lieu qu’ils appelaient une salle ! En franchissant une porte, qui donnait immédiatement sur la cour, notre voyageur se trouva dans une chapelle très-propre et bien conservée, mais, comme il s’en aperçut, appropriée au service ordinaire de la vie domestique. D’un côté étaient une table, un fauteuil, des chaises, des bancs, de l’autre, un buffet bien sculpté, garni de diverses poteries, de cruches et de verres. Il ne manquait pas de bahuts et de coffres ; et, si bien que tout fût rangé, cela présentait néanmoins le coup d’œil attrayant d’un simple ménage. La lumière tombait de hautes fenêtres latérales : mais, ce qui attirait le plus l’attention de l’étranger, étaient des peintures murales, au-dessous des fenêtres, à une assez grande hauteur, et décorant, comme des tapis, les trois côtés de la chapelle, jusqu’à une boiserie, qui couvrait le reste de la muraille. Les tableaux représentaient l’histoire de saint Joseph. Ici on le voyait travaillant de son métier de charpentier ; là il rencontrait Marie, et un lis sortait de terre entre eux, tandis que des anges, qui les observaient, planaient alentour. Ailleurs c’est la cérémonie du mariage, puis la salutation de l’ange ; plus loin, Joseph, mécontent, est assis au milieu de ses travaux commencés ; il laisse reposer la hache et pense à répudier sa femme : alors l’ange lui apparaît en songe, et il change de sentiment ; il contemple avec dévotion l’enfant nouveau-né dans l’étable de Bethléem, et il l’adore. Vient ensuite un tableau d’une merveilleuse beauté : on voit différentes pièces de bois travaillé ; on se prépare à les assembler, et, par hasard, deux d’entre elles se sont disposées en croix. L’enfant s’est endormi dessus ; la mère est assise près de lui, et le contemple avec tendresse ; Joseph suspend son travail, pour ne pas troubler son sommeil. À ce tableau succédait la fuite en Égypte : elle fit sourire le voyageur, qui trouvait sur la muraille la répétition du tableau vivant qu’il avait rencontré la veille.

Il ne fut pas laissé longtemps à sa contemplation : l’hôte survint, et Wilhelm reconnut aussitôt le guide de la sainte caravane. Ils se saluèrent cordialement, après quoi, ils entrèrent en propos sur des sujets divers ; mais l’attention du voyageur était toujours fixée sur les tableaux. L’hôte remarqua l’intérêt qu’il y prenait, et lui dit en souriant :

« Sans doute vous admirez l’accord de cette demeure avec ses habitants, qui vous sont connus depuis hier. Mais cet accord est peut-être plus singulier encore qu’on ne devrait le supposer : c’est proprement l’édifice qui a fait les habitants. Car, si la chose inanimée est vivante, elle peut aussi produire la vie.

— Oh ! oui, repartit Wilhelm, je serais bien étonné, si l’esprit qui, dans les siècles passés, exerça dans ces montagnes désertes une action si puissante, et s’appropria un si vaste ensemble de bâtiments, de terres et de priviléges, et, en échange, répandit dans le pays une culture variée, n’avait pas aussi exercé, du milieu de ces ruines, sa force de vie sur un être vivant. Mais ne nous arrêtons pas à ces réflexions générales : racontez-moi votre histoire, afin que j’apprenne comment il est possible que, sans frivole badinage, et sans orgueilleuse prétention, le passé se reproduise en vous, et que ce qui n’est plus puisse renaître. »

Au moment où Wilhelm attendait de la bouche de son hôte une réponse propre à l’instruire, une douce voix cria dans la cour : « Joseph ! » L’hôte prêta l’oreille, et s’avança vers la porte.

« Ainsi donc il s’appelle aussi Joseph ! se dit Wilhelm : c’est assez singulier, et moins singulier pourtant que de le voir, dans sa vie, figurer son patron. »

Wilhelm regarda vers la porte, et vit la madone de la veille en conversation avec l’homme. Ils se séparèrent enfin : la femme se dirigeait vers le bâtiment en face.

« Marie ! lui cria Joseph, encore un mot !

— Elle s’appelle aussi Marie ! Il s’en faut peu que je ne croie reculer de dix-huit siècles. »

Wilhelm songeait au vallon sévère, isolé, dans lequel il se trouvait ; il songeait aux ruines et au silence, et le sentiment de l’antiquité s’emparait de lui étrangement ; il était temps que l’hôte et les enfants rentrassent. Ceux-ci proposèrent à Wilhelm une promenade, tandis que leur père avait à s’occuper de quelques travaux. Ils traversèrent les ruines de l’église aux nombreuses colonnes ; les hauts pignons et les murs semblaient se consolider, à braver les vents et les orages ; des arbres de forte taille s’étaient, depuis de longues années, enracinés sur les larges murailles, et, avec les herbes, les fleurs et la mousse, formaient dans l’air des jardins hardiment suspendus. D’agréables sentiers dans les prairies menaient au bord d’un ruisseau rapide : le voyageur put contempler, d’une petite éminence, le monastère et son emplacement, avec d’autant plus d’intérêt, que ses habitants lui paraissaient toujours plus remarquables, et, par leur harmonie avec les objets qui les entouraient, avaient éveillé sa curiosité au plus haut point.

On revint, et l’on trouva la table mise dans la salle pieuse. Au bout se voyait un fauteuil, où la mère prit place ; auprès d’elle se trouvait une haute corbeille, où reposait le petit enfant ; le père s’assit à sa gauche, Wilhelm à sa droite. Les trois enfants occupèrent le bas de la table. Une vieille domestique servit un repas bien apprêté. La vaisselle et les vases à boire avaient aussi un cachet d’antiquité. Les enfants fournirent matière à la conversation, tandis que Wilhelm ne pouvait assez observer la figure et la contenance de sa sainte hôtesse.

Au sortir de table, la famille se dispersa : l’hôte conduisit Wilhelm à l’ombre, parmi les ruines, dans une place élevée, d’où l’on avait devant soi toute la perspective de l’agréable vallée, et d’où l’on voyait fuir, les unes derrière les autres, les collines inférieures, avec leurs pentes fertiles et leurs sommets boisés.

« Il est juste, dit l’hôte, que je satisfasse votre curiosité, d’autant plus que je devine en vous un homme en état de prendre au sérieux même l’extraordinaire, s’il repose sur un sérieux fondement. Ce monastère, dont vous voyez encore les restes, était consacré à la sainte Famille, et renommé jadis comme lieu de pèlerinage, à cause de plusieurs miracles. L’église était sous l’invocation de la Mère et du Fils ; elle est détruite depuis plusieurs siècles. : la chapelle, consacrée à saint Joseph, s’est conservée, ainsi que les bâtiments destinés à l’habitation. Les revenus sont perçus depuis fort longtemps par un prince séculier, qui loge ici son économe, et cet homme c’est moi, qui ai succédé, dans cette charge, à mon père, comme il avait succédé au sien.

« Saint Joseph, bien que tout service religieux ait cessé depuis longtemps dans ce monastère, s’est montré si bienfaisant envers notre famille, qu’on ne peut être surpris, si nous lui sommes particulièrement dévoués. De là vient qu’on m’a baptisé de son nom, ce qui a déterminé, en quelque sorte, ma carrière. Je grandissais, et, si j’accompagnais mon père quand il percevait les revenus, je m’associais aussi volontiers, et plus encore, à ma mère, qui aimait à faire des aumônes, selon ses facultés, et qui était connue et chérie, dans toutes nos montagnes, pour sa bonté et ses bienfaits. Elle m’envoyait, tantôt ici, tantôt là, porter quelques secours, rendre quelques services ou prendre quelques soins, et je me formai facilement à ce pieux office.

« En général, la vie dans la montagne a quelque chose de plus humain que dans la plaine. Les habitants, séparés par les lieux, se touchent de plus près par le cœur ; les besoins sont peu nombreux, mais plus pressants. L’homme se repose plus sur lui-même ; il faut qu’il apprenne à se confier en ses mains et ses pieds ; ouvrier, guide, colporteur, il est tout à la fois : d’ailleurs chacun est plus lié avec son voisin, le rencontre plus souvent, et passe avec lui sa vie dans le même travail.

« Comme j’étais tout jeune encore, et que mes épaules ne pouvaient porter de lourds fardeaux, j’imaginai de mettre des paniers sur le dos d’un petit âne, et de le pousser devant moi, pour monter ou descendre les roides sentiers. Dans la montagne, l’âne n’est pas un animal aussi dédaigné que dans la plaine, où le valet qui laboure avec des chevaux se croit bien au-dessus de celui qui sillonne le champ avec des bœufs. Et je marchais derrière mon âne avec d’autant moins de scrupule, que j’avais observé de bonne heure dans la chapelle, que cet animal avait eu l’honneur de porter Dieu et sa mère. Cependant cette chapelle n’était pas alors dans l’état où elle se trouve aujourd’hui : on en faisait une remise et presque une écurie ; bois à brûler, perches, meubles, échelles et tonneaux, et cent autres objets, s’y trouvaient entassés pêle-mêle. Heureusement, les peintures étaient haut placées, et le lambris résista quelque peu. Mais, dès mon enfance, je me plaisais singulièrement à grimper çà et là sur le bois entassé, pour contempler les tableaux, que personne ne savait bien m’expliquer. Je sus pourtant que le saint dont ces images retraçaient la vie était mon parrain, et je le pris en amitié, comme s’il eût été mon oncle. Je grandis, et comme, suivant une clause particulière, celui qui voulait prétendre à l’emploi lucratif d’économe devait exercer un métier, il me fallut en apprendre un, selon le vœu de mes parents, qui désiraient que je pusse hériter un jour de ce bon emploi ; et, ce métier, je dus le choisir tel qu’il pût me rendre utile dans l’économat.

« Mon père était tonnelier, et faisait lui-même tous les ouvrages qui appartiennent à cet état, ce qui fut d’un grand avantage pour lui et pour les autres. Mais je ne pus me résoudre à prendre la même profession. Je me sentais attiré irrésistiblement vers l’état de charpentier, dont j’avais vu, dès mon enfance, les outils représentés, si exactement et avec tant de détails, à côté de mon patron. Je déclarai mon désir : on n’y fit point d’opposition, d’autant que nos divers bâtiments nous avaient rendu souvent cette industrie nécessaire ; d’ailleurs, avec un certain goût et une certaine adresse pour les travaux plus délicats, la menuiserie et même la sculpture sur bois y touchent de bien près, surtout dans les pays de forêts. Et ce qui me soutenait encore dans mes vues ambitieuses, était un tableau, qui, par malheur, est aujourd’hui tout effacé. Aussitôt que vous en saurez le sujet, vous pourrez le démêler encore, quand je vous le ferai voir. Saint Joseph a reçu l’ordre important de fabriquer un trône pour le roi Hérode. Le siége auguste doit s’élever entre deux colonnes indiquées. Joseph prend soigneusement la mesure de la largeur et de la hauteur, et fabrique un trône admirable. Mais quelle surprise est la sienne ! quel embarras, lorsque, le siége de parade étant apporté, il se trouve trop haut et trop étroit ! On sait qu’avec le roi Hérode, il ne s’agissait pas de plaisanter. Le pieux charpentier est dans la plus grande perplexité. L’enfant Jésus, accoutumé à le suivre partout, à se faire un modeste amusement de porter ses outils, voit son angoisse et vient d’abord à son aide. Il dit à son père nourricier de prendre le trône d’un côté ; lui-même, il le prend de l’autre, et tous deux de tirer. Le trône s’élargit sans peine et sans efforts, comme s’il était de cuir ; il perd en hauteur à proportion, et remplit parfaitement la place, à la grande joie du charpentier et à l’entière satisfaction du roi.

« Ce trône se voyait encore très-bien dans mon enfance, et vous pourrez observer, à ce qui reste d’un côté, qu’on n’avait pas épargné les ciselures, chose assurément plus facile au peintre qu’au charpentier, si on l’avait exigé de lui.

« Mais cela ne m’arrêta point, et me fit voir, au contraire, sous un jour si honorable le métier dont j’avais fait choix, que je ne pouvais attendre le moment d’entrer en apprentissage, ce qui était d’autant plus facile, qu’il y avait dans le voisinage un maître qui travaillait pour toute la contrée, et qui pouvait occuper plusieurs ouvriers et apprentis. Je demeurai donc près de mes parents, et continuai, en quelque façon, ma première vie, employant mes heures de récréation et mes jours de fête aux commissions charitables que ma mère continuait de me donner. »

La Visitation.

« Ainsi se passèrent quelques années, poursuivit Joseph. Je compris bientôt les avantages de mon métier, et mon corps, exercé par le travail, était en état d’entreprendre tout ce que la profession demandait. Je ne cessai pas cependant de remplir mon premier office envers ma bonne mère, ou plutôt envers les malades et les pauvres. Je parcourais les montagnes avec mon âne ; je distribuais ponctuellement sa charge, et j’achetais, en retour, chez les marchands et les trafiquants, ce qui nous manquait ici. Mon maître était content de moi, mes parents aussi. J’avais déjà le plaisir de voir, dans mes excursions, bien des maisons que j’avais aidé à construire, que j’avais décorées ; car ces dernières ciselures des poutres, ces sculptures de certaines formes simples, ces empreintes de figures d’ornement, cette enluminure de quelques enfoncements, qui donnent à une maison de bois un si riant aspect, tous ces ouvrages de goût, m’étaient particulièrement confiés, parce que je m’en tirais mieux que les autres, ayant toujours dans l’esprit le trône d’Hérode et ses sculptures.

« Parmi les personnes pauvres dont ma mère prenait un soin particulier, se trouvaient surtout les jeunes femmes enceintes, comme je pus le remarquer peu à peu, quoique les messages fussent, dans ces cas-là, traités avec mystère à mon égard. Je n’avais jamais alors de commission directe ; tout se faisait par l’entremise d’une bonne femme, qui demeurait non loin de chez nous, du côté de la vallée, et s’appelait Mme Élisabeth. Ma mère, ayant elle-même des connaissances dans l’art qui sauve tant de vies dès leur entrée dans le monde, était incessamment d’intelligence avec Mme Élisabeth, et j’entendais dire de tous côtés que maints robustes habitants de nos montagnes devaient la vie à ces deux femmes. Le mystère avec lequel Élisabeth me recevait toujours, ses laconiques réponses à mes questions énigmatiques, que je ne comprenais pas moi-même, m’inspiraient pour elle un singulier respect, et sa maison, qui était d’une extrême propreté, me semblait comme un petit sanctuaire.

« Cependant mes connaissances et mon activité comme charpentier me donnèrent une certaine influence dans ma famille. De même que mon père, en qualité de tonnelier, avait eu soin de la cave, je m’occupais des toitures, et je réparai maintes parties dégradées des vieux bâtiments. Je sus remettre en état de servir quelques granges et remises ruinées. Ces travaux à peine achevés, je commençai à déblayer et à nettoyer ma chère chapelle. En peu de jours, elle fut à peu près dans l’ordre où vous la voyez aujourd’hui. Je m’appliquai à réparer ou à remplacer, dans le même style, les parties du lambris endommagées ou détruites. Peut-être aussi prendriez-vous pour un travail antique les deux battants de la porte d’entrée : cependant ils sont mon ouvrage. Pendant plusieurs années, j’ai consacré mes heures de loisir à les ciseler, après les avoir construits et assemblés en forts madriers de chêne. Les peintures qui n’avaient été jusqu’alors ni endommagées ni effacées sont encore intactes, et j’aidai le vitrier du pays dans la construction d’un nouveau bâtiment, sous condition qu’il réparerait nos vitres peintes.

« Si ces tableaux et mes réflexions sur la vie des saints avaient occupé mon imagination, toutes ces impressions devinrent plus vives chez moi, quand je pus, de nouveau, considérer cette salle comme un sanctuaire, y passer des heures, surtout en été, et méditer à loisir sur ce que je voyais ou imaginais. Un penchant irrésistible m’appelait à suivre les traces de saint Joseph, et, comme des événements pareils ne se reproduisent pas facilement, je voulais du moins commencer à lui ressembler dans les petites choses, ainsi que j’avais déjà fait depuis longtemps, en me servant de la bête de somme. Le petit âne que j’avais eu jusqu’alors ne pouvait plus me suffire : je m’en procurai un beaucoup plus grand et plus beau, avec un bât bien fabriqué, également commode pour monter la bête et la charger. Je me fournis aussi de deux paniers neufs ; un filet de cordons bigarrés, avec des houppes et des glands entremêlés de petits morceaux de cuivre sonore, orna l’encolure du coursier aux longues oreilles, qui pouvait désormais se montrer à côté de son modèle peint sur la muraille. Nul ne songeait à se moquer de moi, quand je parcourais la contrée dans cet attirail, car on passe volontiers à la bienfaisance des dehors singuliers.

« La guerre, ou plutôt les suites qu’elle entraîne, s’étaient approchées de nos montagnes ; plusieurs fois des bandes redoutables de vagabonds s’étaient rassemblées, et s’étaient livrées, en divers lieux, à des violences, à des désordres. La bonne organisation de notre milice, des patrouilles et un peu de vigilance, réprimèrent bientôt le mal, mais on retomba trop vite dans la nonchalance, et, avant qu’on fût sur ses gardes, il se commit de nouveaux attentats.

« Notre contrée avait longtemps joui de la tranquillité, et je suivais paisiblement, avec mon âne, les sentiers accoutumés, lorsqu’un jour, traversant une clairière fraîchement ensemencée, je trouvai une femme assise, ou plutôt couchée, au bord du fossé qui longeait la haie : elle semblait endormie ou tombée en faiblesse. J’allai à son secours, et, lorsqu’elle ouvrit ses beaux yeux, et qu’elle se fut assise, elle s’écria :

« Où est-il ? L’avez-vous vu ?

« — Qui ?

« — Mon mari. »

« Chez une personne si jeune, cette réponse me surprit, mais je redoublai de zèle pour la secourir et l’assurer de ma pitié. J’appris que les deux voyageurs, voulant éviter la route raboteuse, s’étaient éloignés de leur voiture pour suivre un sentier de traverse. Non loin de là, ils avaient été assaillis par des gens armés ; le mari s’était écarté en combattant ; elle n’avait pu le suivre loin, étant tombée à cette place, sans savoir le temps qu’elle y avait passé. Elle me pria instamment de la quitter et de courir à la recherche de son mari. Alors elle se leva, et je vis devant mes yeux la plus belle et la plus aimable personne ; mais je pus remarquer aisément qu’elle était dans un état qui exigerait bientôt les secours de ma mère et de Mme Élisabeth. Nous contestâmes un moment, car je désirais, avant tout, la mettre en sûreté ; elle voulait savoir d’abord ce qu’était devenu son mari ; elle ne voulait pas s’éloigner de sa trace, et toutes mes représentations auraient peut-être échoué, si un détachement de notre milice, que le bruit de nouveaux attentats avait mis en mouvement, ne se fût avancé à travers le bois. J’informai ces gens de ce qui s’était passé ; nous prîmes ensemble les arrangements nécessaires ; nous convînmes d’un rendez-vous : c’était tout ce qu’on pouvait faire pour cette fois. Je cachai bien vite mes paniers dans une grotte voisine, qui m’avait déjà souvent servi d’entrepôt ; j’arrangeai mon bât en siége commode, et je portai, non sans éprouver une singulière sensation, le charmant fardeau sur mon docile coursier, qui sut aussitôt trouver de lui-même les sentiers accoutumés, ce qui me permit de marcher à côté de la jeune femme.

« Vous comprenez, sans que j’aie besoin de m’expliquer longuement, quels étranges sentiments agitaient mon cœur. Ce que j’avais cherché si longtemps, je l’avais réellement trouvé. Je croyais rêver, et, d’autres fois, me réveiller d’un songe. Cette figure céleste, que je voyais, pour ainsi dire, flotter dans l’air et se balancer le long des arbres verts, m’apparaissait comme une vision, que produisaient dans mon esprit les tableaux de la chapelle ; bientôt ces tableaux mêmes me semblaient n’avoir été que des songes, dont je voyais, à cette heure, l’admirable accomplissement. Je lui adressai diverses questions : elle me répondit avec douceur et complaisance, comme il sied à une personne affligée, qui sait se posséder. Quand nous arrivions sur une hauteur découverte, elle me priait souvent de nous arrêter, d’observer, d’écouter ; elle me priait avec tant de grâce ; sous ses longs cils noirs, son regard exprimait un si profond désir, que je ne pouvais balancer à faire tout ce qui était possible, jusqu’à grimper au sommet d’un grand pin isolé et sans branches. Jamais je ne m’étais livré plus volontiers à cet exercice de ma profession ; jamais, dans les fêtes et les foires, je n’avais rapporté avec plus de plaisir, de ces mâts de cocagne, rubans ou mouchoirs de soie. Cette fois, hélas ! je revins sans aucun trophée ; même là-haut, je ne vis et n’entendis rien. Enfin elle me cria de redescendre ; elle me fit, très-vivement, un geste de la main, et, comme enfin, me laissant couler à terre, je lâchai prise, en sautant d’une assez grande hauteur, elle poussa un cri, et l’expression d’une douce bienveillance se répandit sur son visage, quand elle me vit sain et sauf devant elle.

« Vous dirai-je toutes les attentions par lesquelles je cherchais à lui être agréable, à la distraire en chemin ? Et comment le pourrais-je ? Le propre des véritables attentions est de faire, dans le moment, tout de rien. Dans ma pensée, les fleurs que je cueillais pour elle, les objets lointains que je lui montrais, les montagnes, les bois, que je lui nommais, étaient autant de précieux trésors dont je voulais la mettre en possession, pour me trouver en rapport avec elle, comme on cherche à le faire par les cadeaux.

Déjà elle m’avait enchaîné pour la vie, lorsque nous arrivâmes devant la porte de Mme Élisabeth, et que je me vis au moment d’une séparation douloureuse. Mes regards se promenèrent encore une fois sur cette beauté, et, quand ils furent descendus à ses pieds, je me baissai, comme si j’avais eu quelque chose à réparer à la sangle de mon âne, et je baisai le plus joli soulier que j’eusse vu de ma vie, mais sans qu’elle s’en aperçût. Je l’aidai à descendre, je montai l’escalier en courant, et je criai à travers la porte :

« Madame Élisabeth, voici une visite. »

« La bonne femme sortit, et je regardai, par-dessus ses épaules, du côté de la rue : je vis la belle inconnue monter les degrés avec une tristesse touchante, une dignité secrète dans sa douleur ; puis elle embrassa ma respectable amie, et se laissa conduire par elle dans la meilleure chambre. Elles s’enfermèrent, et je me trouvai, près de mon âne, devant la porte, pareil à un homme qui a déchargé de précieuses marchandises, et redevient un pauvre voiturier comme auparavant.

Le Lis.

Je balançais encore à m’éloigner, car j’étais indécis sur ce que je devais faire, quand Mme Élisabeth reparut sur le seuil de la porte, et me pria de faire venir ma mère, puis de courir le pays, et de rapporter des nouvelles du mari s’il était possible.

« Marie vous en fait prier instamment, ajouta-t-elle.

« — Puis-je lui parler encore une fois ? demandai-je.

« — Impossible, » répondit Mme Élisabeth, et nous nous séparâmes.

« Je fus bientôt chez nous. Ma mère fut prête, le soir même, à descendre, pour venir au secours de la jeune étrangère. Je descendis dans la plaine, espérant trouver chez le bailli les nouvelles les plus sûres. Mais, lui-même, il ne savait rien encore, et, comme il me connaissait, il m’invita à passer la nuit dans sa maison. Cette nuit fut pour moi d’une longueur infinie ; j’avais toujours devant les yeux la belle étrangère, comme elle se balançait sur la monture, et abaissait vers moi de doux et tristes regards. À chaque instant, j’espérais recevoir des nouvelles. Je souhaitais sincèrement que ce bon mari fût vivant, et pourtant je me la figurais volontiers comme veuve. Les troupes chargées de courir le pays revinrent peu à peu, et, après divers bruits contradictoires, il fut enfin constaté que la voiture était sauvée, mais que l’infortuné mari était mort de ses blessures dans le village voisin. J’appris aussi que, selon notre convention, quelques hommes étaient allés annoncer la triste nouvelle à Mme Élisabeth. Je n’avais donc plus rien à lui mander, rien à faire chez elle, et pourtant une extrême impatience, un invincible désir, me ramena par monts et vaux devant sa porte. Il faisait nuit, la maison était fermée ; je vis de la lumière dans les chambres ; je vis des ombres se mouvoir derrière les rideaux, et je restai de la sorte assis sur un banc, toujours sur le point de frapper à la porte, et toujours arrêté par diverses réflexions.

« Mais pourquoi vous raconté-je avec détail ce qui n’a proprement aucun intérêt ? Bref, le lendemain même, on ne me reçut pas dans la maison. On savait la triste nouvelle ; on n’avait plus besoin de moi : on m’envoya chez mon père, à mon travail ; on ne répondait pas à mes questions : on voulait se débarrasser de moi.

« C’est ainsi que je fus traité pendant huit jours : enfin Mme Élisabeth m’appela.

« Entrez doucement, mon ami, me dit-elle, mais approchez sans crainte. »

« Elle me conduisit dans une jolie chambre, où je vis, dans le coin, derrière les rideaux entr’ouverts, ma belle, assise sur son lit. Élisabeth s’avança, comme pour m’annoncer ; elle enleva du lit quelque chose qu’elle me présenta : c’était un bel enfant, dans des langes d’une éclatante blancheur. Élisabeth le tenait entre la mère et moi, et, à l’instant, me vint à la pensée le lis qui, dans le tableau, sort de terre entre Marie et Joseph, comme signe d’une pure alliance. Dès ce moment, mon cœur fut entièrement soulagé ; j’étais assuré de mon bien, de mon bonheur. Je pus m’approcher d’elle en liberté, lui parler, soutenir son regard céleste, prendre l’enfant dans mes bras, et imprimer sur son front un tendre baiser.

« Que je vous remercie de votre affection pour cet orphelin ! » me dit la mère.

« Je m’écriai, avec une vivacité inconsidérée :

« Il n’est plus orphelin, si vous le voulez ! »

« Élisabeth, plus sage que moi, ôta l’enfant de mes bras et trouva un prétexte pour m’éloigner.

« Le souvenir de ce temps m’est toujours un doux entretien, quand je suis obligé de parcourir nos montagnes et nos vallées. Je n’ai pas oublié la plus petite circonstance, mais je dois vous épargner ces détails. Bientôt Marie se rétablit : je pus la voir plus souvent ; mes rapports avec elle étaient une suite de services et d’attentions. Maîtresse absolue de choisir le lieu de sa résidence, elle demeura d’abord chez Mme Élisabeth, puis elle vint nous voir, afin de remercier et ma mère et moi des nombreux services que notre amitié lui avait rendus. Elle se plaisait chez nous, et j’aimais à croire que c’était en partie à cause de moi. Cependant ce que j’aurais dit si volontiers, et que je n’osais dire, fut mis sur le tapis d’une manière agréable et nouvelle, quand je la conduisis dans la chapelle, que j’avais dès lors transformée en une salle habitable. Je lui montrai et lui expliquai les tableaux l’un après l’autre, et je développais en même temps les devoirs d’un père adoptif, d’une manière si vive et si franche, que les larmes lui en vinrent aux yeux, et que je ne pus achever mon explication des tableaux. Je crus être assuré de son affection, sans être assez vain pour prétendre effacer sitôt le souvenir de son mari. La loi impose aux veuves une année de deuil, et certes cet intervalle, qui renferme en soi le changement de toutes les choses terrestres, est nécessaire à un cœur aimant, pour adoucir les douloureuses impressions d’une grande perte. On voit les fleurs se flétrir et les feuilles tomber, mais on voit aussi les fruits mûrir et de nouveaux boutons germer. La vie appartient aux vivants, et ceux qui vivent doivent être préparés au changement.

« Je parlai à ma mère de la chose qui me tenait si vivement au cœur. Là-dessus elle m’apprit combien Marie avait été affligée de la mort de son mari ; comme elle n’avait été soutenue que par la pensée qu’elle devait vivre pour son enfant. Mon amour ne leur était pas resté inconnu, et déjà Marie s’était accoutumée à l’idée de vivre avec nous. Elle séjourna encore un peu dans le voisinage, puis elle s’établit chez nous, et nous vécûmes quelque temps encore comme les plus pieux et les plus heureux fiancés. Enfin nous fûmes unis. Le même sentiment qui nous avait rapprochés subsista toujours. Les devoirs et les plaisirs de la paternité adoptive se réunirent à ceux de la paternité naturelle ; notre petite famille, en s’augmentant, dépassa, il est vrai, son modèle, pour le nombre des personnes ; mais nous en avons observé et pratiqué religieusement les vertus, en ce qui touche la fidélité et la pureté des sentiments. Et, par une agréable habitude, nous conservons même la ressemblance extérieure, à laquelle nous sommes arrivés par hasard, et qui s’allie si bien à nos sentiments : aussi, quoique nous soyons tous bons marcheurs et robustes porteurs, l’âne reste toujours notre fidèle compagnon, afin de porter quelque fardeau, quand une affaire ou une visite nous appelle dans ces vallées et ces montagnes. Toute la contrée nous connaît, comme vous nous avez vus hier, et nous sommes fiers que notre conduite soit de nature à ne pas faire honte aux saintes personnes que nous avons prises pour modèles. »


CHAPITRE III.

Wilhelm à Nathalie.


« Je viens de terminer une agréable histoire, demi-merveilleuse, que j’ai écrite pour toi, après l’avoir recueillie de la bouche d’un brave homme. Si je n’ai pas reproduit toujours ses propres termes, si j’ai exprimé çà et là mes sentiments, à l’occasion des siens, c’était fort naturel, car je me sentais avec lui un lien de parenté. Ce respect pour sa femme ne ressemble-t-il pas à celui que j’éprouve pour toi ? Et la rencontre même de ces deux amants n’a-t-elle pas quelque chose de semblable à la nôtre ? S’il est assez heureux pour cheminer à côté de la monture qui porte le double fardeau dont ses yeux sont charmés ; si, le soir, il peut rentrer avec toute sa famille dans le vieux monastère ; si rien ne saurait le séparer de sa bien-aimée et de ses enfants : c’est ce que j’ose bien lui envier secrètement ; mais je n’ose pas même me plaindre de mon sort, parce que je t’ai promis de souffrir et de me taire, comme tu l’as toi-même entrepris.

« Je dois passer sous silence maints détails charmants de la vie de cette heureuse et sainte famille : en effet, comment tout écrire ? J’ai passé deux jours agréables, mais le troisième m’avertit qu’il est temps de poursuivre mon chemin.

« Aujourd’hui nous avons eu, Félix et moi, un petit démêlé. Il voulait, peu s’en faut, me forcer de violer une de mes bonnes résolutions, que je t’ai promis d’observer. Est-ce ma faute, est-ce un malheur ou une fatalité ? mais, avant que j’y prenne garde, ma société s’augmente ; je m’impose une charge nouvelle, qu’il me faut ensuite porter et traîner après moi. Je ne veux pas d’un tiers, pour compagnon assidu de mon pèlerinage ; nous sommes deux, nous resterons deux ; et cependant un nouveau lien, un lien désagréable, semblait vouloir se former.

« Aux enfants de la maison, avec lesquels Félix jouait ces derniers jours, était venu se joindre un pauvre petit garçon, fort éveillé, qui se prêtait à tout ce qu’on voulait de lui, selon que le jeu le demandait, et qui fut très-vite dans les bonnes grâces de Félix. Déjà j’observais, à diverses paroles, que l’enfant songeait à en faire un camarade pour la suite du voyage. Ce petit garçon est connu dans la contrée ; on le souffre partout, à cause de sa gaieté, qui lui vaut maintes aumônes ; mais il ne me plaisait point, et j’ai prié Joseph de l’éloigner. Félix en a témoigné son chagrin, et il en est résulté une petite scène.

« À cette occasion, j’ai fait une découverte fort agréable. Dans un coin de la chapelle ou de la salle, était un coffre plein de pierres, et Félix, qui, depuis notre passage à travers les montagnes, a pris un goût passionné pour les minéraux, les visitait et les fouillait avec ardeur : il s’en trouvait de fort belles et d’un aspect remarquable. Notre hôte nous dit que l’enfant pouvait choisir celles qu’il voudrait. Ces pierres étaient le reste d’une grande collection qu’un ami avait expédiée d’ici récemment. Joseph l’appela Montan, et tu peux juger que je fus heureux d’entendre ce nom, sous lequel voyage un de nos meilleurs amis, à qui nous sommes si redevables. Le moment et les circonstances, dont je me suis enquis, me permettent d’espérer que je le rencontrerai bientôt dans mon pèlerinage. »


La nouvelle que Montan se trouvait dans le voisinage avait rendu Wilhelm pensif et rêveur. Il se dit qu’il ne devait pas attendre purement du hasard l’avantage de revoir un si digne ami, et il demanda à son hôte si l’on ne savait pas de quel côté ce voyageur avait dirigé ses pas. Personne ne put lui donner des renseignements précis, et déjà Wilhelm était résolu à poursuivre son voyage d’après le premier plan, quand Félix s’écria :

« Si mon père était moins obstiné, nous trouverions Montan.

— Par quel moyen ?

— Le petit Fitz disait hier qu’il saurait bien découvrir le monsieur qui avait de si belles pierres et qui s’y connaissait. »

Après quelques explications, Wilhelm résolut enfin d’en faire la tentative, mais de surveiller de près le petit garçon, dont il se défiait. Fitz fut bientôt trouvé, et, quand il sut de quoi il s’agissait, il se munit d’un maillet, d’un fer pointu, d’un bon marteau et d’un petit sac, et, avec son équipage de mineur, il se mit gaiement en marche.

On fit un nouveau détour, et l’on gravit la montagne. Les enfants couraient ensemble de rochers en rochers, par-dessus les souches et les pierres, à travers les sources et les ruisseaux ; et, sans suivre aucun sentier, Fitz grimpait lestement, regardait à droite et à gauche. Comme Wilhelm, et surtout le guide, chargé des effets, ne pouvaient le suivre, les enfants allaient et venaient souvent sur leurs pas, et chantaient et sifflaient. La forme de quelques arbres nouveaux attira l’attention de Félix, qui apprit à connaître le mélèze, l’arobe, et fut captivé par les admirables gentianes, en sorte que cette course pénible ne laissait pas d’offrir de place en place quelque amusement.

Tout à coup le petit Fitz s’arrêta et prêta l’oreille. Il fit signe aux autres d’avancer.

« Entendez-vous frapper ? leur dit-il. C’est le bruit d’un marteau contre le rocher.

— Nous l’entendons.

— C’est Montan, ajouta-t-il, ou quelqu’un qui pourra nous donner de ses nouvelles. »

En allant au bruit, qui se répétait par intervalles, ils arrivèrent à une clairière, et virent une haute roche, nue, escarpée, qui dominait tout, laissant même à ses pieds les hautes forêts. Ils aperçurent une personne sur le sommet, mais elle était trop éloignée pour qu’on pût la reconnaître. Aussitôt les enfants se mirent à gravir les sentiers escarpés. Wilhelm les suivait avec quelque peine et même avec danger, car celui qui gravit le premier un rocher, court moins de risque, parce qu’il prend ses avantages : ceux qui le suivent ne voient que le point où il est parvenu et non les moyens dont il s’est servi. Les enfants atteignirent bientôt le sommet, et Wilhelm entendit un grand cri de joie.

« C’est Jarno, » cria Félix à son père ; et Jarno s’approcha aussitôt d’un escarpement, tendit la main à son ami et le tira jusqu’à lui. Ils s’embrassèrent avec joie dans cette atmosphère libre et pure.

Mais, à peine sortaient-ils des bras l’un de l’autre, que Wilhelm fut pris d’un vertige, moins pour lui-même que parce qu’il voyait les enfants suspendus au-dessus de l’abîme. Jarno le remarqua et fit asseoir tout le monde.

« Rien de plus naturel, dit-il, que d’être pris de vertige en présence d’une vue imposante, qui s’offre à nous d’une manière soudaine, pour nous faire sentir à la fois notre petitesse et notre grandeur ; et pourtant il n’est guère de véritables jouissances qu’au point où commence le vertige.

— Sont-ce là-bas les grandes montagnes que nous avons franchies ? dit Félix. Comme elles semblent petites ! »

Et, détachant un petit caillou du rocher, il s’écria :

« Encore de l’or du chat ! On en trouve donc partout !

— Il est très-répandu, dit Jarno, et, puisque ces choses t’intéressent, observe que tu es maintenant sur la plus haute montagne et sur la plus ancienne pierre du monde.

— Le monde n’a-t-il pas été fait d’un seul coup ?

— Ce n’est guère probable. Tout bon ouvrage exige du temps.

— Il y a donc là-bas d’autres pierres, et là-bas d’autres encore, et d’autres toujours ! »

En parlant ainsi, Félix montrait les montagnes les plus proches, puis les plus éloignées, et la plaine enfin.

La journée était fort belle, et Jarno fit observer en détail à son ami cette vue magnifique. Il y avait encore çà et là plusieurs sommets pareils à celui sur lequel ils se trouvaient. Une montagne de moyenne grandeur semblait s’élever avec effort, mais elle était loin d’atteindre la même hauteur ; au delà, le pays s’aplanissait toujours davantage : quelques roches aux formes bizarres s’élevaient encore de loin en loin. Enfin on apercevait aussi dans l’éloignement les lacs, les fleuves ; puis une fertile contrée semblait s’étendre comme une mer. Si le regard se reportait sur les objets voisins, il plongeait au fond d’abîmes effroyables, coupés de bruyantes cascades et enchaînés entre eux comme un labyrinthe.

Félix ne se lassait pas de faire des questions, et Jarno était assez complaisant pour n’en laisser aucune sans réponse ; mais Wilhelm crut reconnaître que l’instituteur n’était pas absolument véridique et sincère. Tandis que les enfants grimpaient en avant, avec impatience, Wilhelm dit à son ami :

« Tu n’as pas parlé de cette chose à l’enfant comme tu t’en parles à toi-même.

— C’est trop exiger, répondit Jarno. On ne se dit pas toujours à soi-même ce qu’on pense, et c’est un devoir de ne dire aux autres que ce qu’ils peuvent recevoir. L’homme ne comprend point ce qui n’est pas à sa mesure. Ce qu’on peut faire de mieux est de fixer les enfants au présent, de leur fournir un nom, une désignation : ils demanderont assez tôt les causes.

— On ne peut leur en faire un reproche, dit Wilhelm : la variété des objets confond l’esprit, et, au lieu de les débrouiller, il est plus commode de demander d’abord : « D’où vient cela ? où cela va-t-il ? »

— Et cependant, reprit Jarno, comme les enfants ne voient que la surface des choses, on ne peut leur parler que superficiellement du développement et de la fin des êtres.

— La plupart des hommes, répondit Wilhelm, en restent là toute leur vie, et n’arrivent pas à cette phase sublime, où ce qui est saisissable nous paraît sot et vulgaire.

— On peut la nommer sublime, cette phase qui tient le milieu entre l’apothéose et le désespoir.

— Revenons à l’enfant qui est aujourd’hui mon premier intérêt. Depuis que nous sommes en voyage, il a pris le goût des minéraux. Ne pourrais-tu m’en apprendre assez pour le satisfaire au moins quelque temps ?

— Impossible, dit Jarno : dans chaque nouvel ordre de choses, il faut commencer par redevenir enfant, se passionner pour l’objet, et prendre d’abord plaisir à l’écorce, en attendant de parvenir jusqu’au fruit.

— Daigne au moins me dire comment tu es parvenu à ces hautes connaissances, car il n’y a pas si longtemps que nous sommes séparés.

— Mon ami, on nous a imposé une résignation, sinon éternelle, du moins de longue durée : dans de pareilles circonstances, la première pensée d’un homme courageux est de commencer une vie nouvelle. De nouveaux objets ne lui suffisent pas ; ils ne servent qu’à le distraire : il lui faut une sphère nouvelle, et il se place d’abord au milieu.

— Mais pourquoi ce goût bizarre, cette inclination, la plus solitaire du monde ?

— Précisément parce qu’elle est solitaire. Je voulais fuir les hommes. On ne peut rien faire pour eux, et ils nous empêchent de rien faire pour nous. Sont-ils heureux, il faut les abandonner à leurs égarements ; sont-ils malheureux, ils veulent qu’on les sauve, sans toucher à ces folies, et nul ne demande jamais si vous êtes heureux ou malheureux.

— Ils ne sont pas si fort à plaindre, dit Wilhelm en souriant.

— Je ne veux pas te désenchanter : va ton chemin, nouveau Diogène ! Ne laisse pas ta lampe s’éteindre en plein jour ! Là-bas un nouveau monde s’ouvre devant toi ; mais je veux gager que les choses y vont comme dans l’ancien, qui est derrière nous. Si tu ne peux servir leurs plaisirs et payer leurs dettes, tu n’es bon à rien chez les hommes.

— Ils me semblent cependant plus récréatifs que tes inertes rochers.

— Point du tout, car du moins mes rochers sont incompréhensibles.

— Tu cherches un faux-fuyant : il n’est pas dans ton caractère de t’occuper de choses qu’on ne peut espérer de comprendre. Sois sincère, et dis-moi ce que tu as trouvé dans cette dure et froide fantaisie.

— Cela est difficile à dire de toute fantaisie, surtout de celle-ci. »

Jarno se recueillit un moment et il ajouta :

« Les lettres peuvent être une belle chose : cependant elles ne sauraient suffire pour exprimer les sons ; les sons, nous ne pouvons nous en passer, et pourtant il s’en faut bien qu’ils arrivent à faire entendre le véritable sens : nous finissons par nous attacher aux sons et aux lettres, et nous ne nous en trouvons pas mieux que si nous n’avions ni les uns ni les autres : ce que nous communiquons, ce qui nous est communiqué, se réduit toujours à ce qu’il y a de plus vulgaire, à ce qui ne vaut pas la peine d’être dit.

— Tu veux éluder la question, mon ami : quel rapport cela a-t-il avec ces pierres et ces rochers ?

— Mais, si je traitais ces fentes et ces crevasses comme des lettres, si je cherchais à les déchiffrer, si j’en formais des mots, et si j’apprenais à les lire couramment, pourrais-tu me blâmer ?

— Non, mais il me semble que c’est là un bien vaste alphabet.

— Moins vaste que tu ne penses : seulement il faut apprendre à le connaître comme un autre. La nature n’a qu’une seule écriture, et je n’ai pas besoin de me traîner sur tant de griffonnages. Ici je n’ai pas à craindre, comme il arrive souvent, quand je me suis occupé longtemps avec amour de quelque parchemin, qu’un subtil critique vienne m’assurer que tout cela est apocryphe.

— Et pourtant, reprit Wilhelm en souriant, on ne manquera pas non plus ici de critiquer tes leçons.

— C’est précisément pourquoi je n’en parle à personne, et ne veux pas non plus poursuivre avec toi, que j’aime, cet échange trompeur, ce méchant tissu de vaines paroles. »



CHAPITRE IV.


Les deux amis étaient descendus, non sans peine et sans fatigue, pour atteindre les enfants, qui s’étaient assis à l’ombre. Les pierres que Montan et Félix avaient recueillies furent étalées, avec plus d’empressement peut-être que les provisions de bouche. Félix eut beaucoup de questions à faire, Montan beaucoup de choses à nommer. L’enfant était heureux de voir que son ami savait tous les noms, et il les logeait aussitôt dans sa mémoire. Enfin il produisit encore un fragment, en disant :

« Comment s’appelle celui-ci ? »

Montan le considéra avec surprise et dit :

« D’où vous vient cela ? »

Fitz répondit vivement :

« Je l’ai trouvé : il est de ce pays.

— Il n’est pas des environs, » reprit Montan.

Félix était charmé de voir l’homme supérieur un peu embarrassé.

« Je te donne un ducat, dit Montan, si tu me conduis à l’endroit où tu as trouvé cette pierre.

— Il est facile à gagner, mais pas sur l’heure, repartit l’enfant.

— Désigne-moi donc le lieu exactement, afin que je puisse le trouver sans faute. Mais c’est impossible, car c’est une pierre de la croix, qui vient de Saint-Jacques de Compostelle, et qu’un étranger a perdue, si même tu ne l’as pas dérobée, séduit par sa merveilleuse apparence.

— Donnez, dit Fitz, donnez votre ducat en garde à votre compagnon de voyage, et je vous dirai sincèrement où j’ai trouvé cette pierre. Dans l’église écroulée de Saint-Joseph se trouve un autel, également écroulé. Sous les pierres de dessus, brisées en morceaux, j’ai découvert un lit de celles-ci, qui servaient de fondement aux autres, et j’en ai détaché autant que j’ai pu. Si l’on renversait les pierres supérieures, on en trouverait certainement davantage.

— Prends ta pièce d’or, répliqua Montan, tu la mérites pour cette découverte : elle est assez jolie. L’homme se plaît avec raison à voir la nature inanimée produire une image des choses qu’il aime et qu’il honore ; elle nous apparaît alors comme une sibylle, qui dépose d’avance un témoignage de ce qui est résolu de toute éternité et ne doit s’accomplir que dans le temps. Les prêtres avaient fondé leur autel sur cette pierre, comme sur une base merveilleuse et sainte. »

Wilhelm, qui avait prêté l’oreille quelque temps, et qui avait remarqué que mainte dénomination et mainte description revenaient souvent, exprima de nouveau le vœu que Montan lui en apprît assez pour donner les premières notions à son fils.

« Abandonne cette idée, lui dit Montan. Il n’est rien de pire qu’un instituteur qui n’en sait pas plus que les élèves n’en devront savoir. Qui veut instruire les autres, peut bien cacher souvent la meilleure part de sa science, mais il ne doit pas savoir à demi.

— Où trouver ces maîtres parfaits ?

— Tu les trouveras fort aisément.

— Où donc ? reprit Wilhelm, avec quelque défiance.

— Aux lieux où la chose que tu veux apprendre se trouve dans son domaine. Pour recevoir le meilleur enseignement, il faut être environné de la science. N’est-ce pas dans le pays où l’on parle une langue que tu l’apprends le mieux ? dans sa patrie, en un mot, où cette langue, et cette langue seule, frappe ton oreille ?

— C’est donc au milieu des montagnes que tu es parvenu à la connaissance des montagnes ?

— Assurément.

— Sans communiquer avec les hommes ?

— Du moins pas avec d’autres que ceux qui sont en rapport avec les montagnes. Là où les pygmées, attirés par des veines de métal, percent les rochers, s’ouvrent un passage dans les entrailles de la terre, et cherchent, par tous les moyens, à résoudre les problèmes les plus difficiles, là est le lieu où le penseur, épris de la science, doit fixer son séjour. Il voit agir, travailler ; il patiente ; les succès et les échecs l’intéressent. L’utile n’est qu’une partie de ce qui importe : qui veut posséder un objet tout entier, le dominer, doit l’étudier pour lui-même. Mais, tandis que je te parle du suprême et dernier degré de la science, où l’on ne s’élève que fort tard par de nombreuses et riches observations, je vois devant nous les enfants, chez qui cela sonne tout autrement. L’enfant voudrait se mettre à tout faire, parce que tout paraît facile, quand l’exécution est parfaite. « Tout commencement est difficile ! » Cela est vrai dans un certain sens, mais on peut dire plus généralement : « Tout commencement est facile, et les derniers degrés sont plus difficilement et plus rarement franchis. »

Wilhelm, qui avait rêvé quelques moments, dit à Montan :

« Serais-tu vraiment arrivé à la conviction que l’ensemble de nos forces actives doit être décomposé dans l’enseignement comme dans la pratique ?

— Je ne crois pas qu’on puisse mieux faire ni même faire autrement. Ce que l’homme veut communiquer doit se détacher de lui comme un second moi ; et comment la chose serait-elle possible, si le premier n’en était pas absolument pénétré ?

— On a cependant regardé comme avantageuse et nécessaire une instruction variée.

— Elle peut l’être aussi en son temps. La variété des connaissances ne fait proprement que préparer l’élément dans lequel peut agir l’homme spécial, auquel est donné, par cela même, assez d’espace. D’ailleurs notre époque est celle des spécialités. Heureux l’homme qui sait le reconnaître, et qui agit dans ce sens pour lui et pour les autres ! Il est certaines choses dans lesquelles cela se comprend parfaitement et du premier coup d’œil. Deviens par l’exercice un excellent violoniste, et tu peux être assuré que le maître de chapelle te fera avec empressement ta place dans l’orchestre. Rends-toi propre à une fonction, et attends la place que la société bienveillante t’accordera dans la vie commune. Restons-en là ; que celui qui ne veut pas nous croire suive son chemin : cela réussit quelquefois. Pour moi, je soutiens qu’il est toujours nécessaire de commencer par le premier échelon. Se borner à un métier est le plus sage. Pour les pauvres têtes, ce sera toujours un métier ; pour les bonnes, un art, et la plus excellente, en faisant une seule chose, fera tout, ou, pour m’exprimer d’une façon moins paradoxale, dans la chose unique qu’elle sait bien faire elle voit l’emblème de tout ce qui se fait bien. »

Cet entretien, dont nous ne rapportons que la substance, se prolongea jusqu’au coucher du soleil, — qui fut magnifique, mais ne laissa pas de rappeler aux voyageurs qu’ils avaient à se pourvoir d’un gîte pour la nuit. Fitz leur dit :

« Je ne saurais vous conduire sous un toit ; mais, si vous consentez à passer la nuit assis ou couchés chaudement auprès d’un bon vieux charbonnier, vous serez les bienvenus. »

Ils suivirent l’enfant, par des sentiers pittoresques, au lieu paisible, où chacun se sentit bientôt comme chez lui.

Au milieu d’une forêt de médiocre étendue, fumait la pile à charbon, bien voûtée, et répandant une chaleur bienfaisante ; à côté, était la hutte en branches de sapin, avec un petit feu clair tout auprès. On prit place, on s’établit. Les enfants entourèrent tout de suite la charbonnière, qui, avec un empressement hospitalier, prépara des tranches de pain, qu’elle chauffait, pour les frotter et les baigner de beurre : friand régal pour ses hôtes affamés.

Ensuite les enfants jouèrent à cache-cache derrière les troncs de pins à peine éclairés, hurlant comme des loups, aboyant comme des chiens, au point d’effrayer même des hommes courageux : cependant nos amis conversaient doucement sur leur situation. Mais un des singuliers devoirs des Renonçants, s’ils venaient à se rencontrer, était de ne parler ni du passé ni de l’avenir : le présent devait seul les occuper.

Jarno, qui avait la tête remplie des entreprises de mines et des connaissances et des aptitudes nécessaires à ces travaux, exposait avec chaleur à Wilhelm, de la manière la plus précise et la plus complète, tout ce qu’il se promettait, dans les deux mondes, de ces vues scientifiques et de cette habileté ; mais son ami, qui n’avait jamais cherché que dans le cœur humain le véritable trésor, pouvait à peine s’en faire une idée, et finit par répliquer en souriant :

« Te voilà en contradiction avec toi-même, car tu as attendu l’âge mûr pour commencer à t’occuper de choses auxquelles il faudrait être initié dès sa jeunesse.

— Détrompe-toi ; c’est précisément parce que je fus élevé, dès mon enfance, chez un bon oncle, employé supérieur des mines ; parce que j’ai grandi avec les enfants qui travaillaient au bocard, et fait voguer avec eux, sur le canal de la mine, de petits bateaux d’écorce, que je suis revenu à ces choses, au milieu desquelles je me retrouve désormais heureux et content. Il est difficile que cette fumée de charbon te plaise comme à moi, qui suis accoutumé, dès mon enfance, à la respirer comme une vapeur d’encens. J’ai fait beaucoup d’expériences dans la vie, et j’ai trouvé toujours la même chose ; l’homme ne goûte de satisfaction que dans l’habitude. La privation des choses, même désagréables, auxquelles nous étions accoutumés, nous est pénible. Je souffris longtemps d’une blessure qui ne pouvait guérir, et, lorsqu’enfin je fus rétabli, je me trouvai fort chagrin, quand le chirurgien cessa de venir me panser et déjeuner avec moi.

— Cependant, reprit Wilhelm, j’aimerais mieux mettre mon fils en état de jeter sur le monde un regard plus indépendant, que de lui donner une industrie bornée. Que l’on circonscrive la pensée de l’homme autant qu’on voudra, il finit par observer son époque, et comment pourra-t-il la comprendre, s’il ne sait pas, dans une certaine mesure, ce qui s’est fait auparavant ? Et pourrait-il entrer sans étonnement dans une boutique d’épicier, s’il n’avait aucune idée des pays d’où ces raretés indispensables sont arrivées jusqu’à lui ?

— Pourquoi tant de façons ? répliqua Jarno. Qu’il lise les gazettes comme tous les bourgeois, et prenne son café comme toutes les vieilles femmes ! Mais, si tu ne veux pas renoncer à ton idée, et si tu veux absolument d’une éducation complète, je ne comprends pas que tu puisses être si aveugle, que tu puisses chercher encore, et ne pas voir que tu te trouves tout près d’une excellente maison d’éducation.

— Tout près ? dit Wilhelm en secouant la tête.

— Sans doute ! Que vois-tu là ?

— Où donc ?

— Justement devant ton nez. »

Jarno allongea l’index, désigna l’objet, et s’écria avec impatience : « Que vois-tu là ?

— Eh quoi ! une pile à charbon : mais qu’importe ?

— Bon ! enfin ! une pile à charbon ! Comment s’y prend-on pour la construire ?

— On empile les bûches serrées les unes contre les autres.

— Et quand la chose est faite ?

— À ce qu’il me semble, tu veux me faire l’honneur de m’amener, par la méthode socratique, à reconnaître, à confesser, que je suis absurde et stupide au suprême degré.

— Nullement, mon ami ; continue à me répondre point par point. Que fait-on quand le tas de bois est disposé régulièrement en masse serrée, mais avec des passages pour l’air ?

— Eh bien, on y met le feu.

— Et quand le feu est bien allumé, quand la flamme sort par chaque ouverture, comment est-ce qu’on procède ? Laisse-t-on continuer l’embrasement ?

— Point du tout. On prend bien vite des mottes de gazon, de la terre, du poussier, et tout ce qu’on a sous la main, afin de fermer le passage à la flamme.

— Pour l’éteindre ?

— Non pas ; pour l’amortir.

— On lui laisse donc autant d’air qu’il est nécessaire pour que le feu pénètre partout, que la masse s’embrase ; puis on bouche toutes les ouvertures ; on empêche toute éruption, afin que tout s’éteigne, se carbonise, se refroidisse peu à peu ; enfin on démolit le four ; on livre le charbon comme marchandise au forgeron et au serrurier, au boulanger et au cuisinier, et, lorsqu’il a rendu assez de services à la chrétienté, il est employé comme cendre par les blanchisseuses et les savonniers.

— Eh bien, dit Wilhelm en riant, pour suivre cette parabole, comment te considères-tu toi-même ?

— C’est facile à dire : je me regarde comme un vieux panier d’excellent charbon de hêtre, mais je me permets cette particularité, de ne brûler que pour moi-même : c’est pourquoi les gens me trouvent fort bizarre.

— Et moi, reprit Wilhelm, que suis-je à ton avis ?

— Pour le moment, tu me sembles un bâton de voyageur, qui a la singulière propriété de verdir à toute place où on le pose, mais de ne pousser de racines nulle part. Achève toi-même la comparaison, et sache comprendre d’où vient que jamais forestier, jardinier, charbonnier, menuisier, ni ouvrier quelconque, ne peuvent rien faire de toi. »

Comme ils discouraient ainsi, Wilhelm tira de sa poche, je ne sais pour quel usage, quelque chose qui ressemblait un peu à un portefeuille, un peu à une trousse, et que Montan salua comme une vieille connaissance. Notre ami convint qu’il portait cela sur lui comme une espèce de fétiche, dans la croyance superstitieuse que son sort dépendait, en quelque manière, de la possession de cet objet.

Quel était cet objet, c’est une confidence que nous ne pouvons encore faire à nos lecteurs : mais nous devons dire qu’il donna naissance à un entretien dont le résultat fut, en dernière analyse, que Wilhelm confessa le vif désir qu’il avait depuis longtemps de se vouer à une profession particulière, à un art véritablement utile, à supposer que Montan voulût s’employer auprès des associés, pour faire cesser bientôt la plus fatigante de toutes les conditions de la vie, savoir, de ne pas résider plus de trois jours en un même lieu ; en sorte qu’il lui fût permis, pour atteindre son but ici ou là, de séjourner dans le lieu qu’il lui plairait. Montan promit d’intervenir, après que Wilhelm eut fait le vœu solennel de suivre sans relâche le projet dont il lui faisait confidence, et de persister constamment dans la résolution qu’il aurait prise.

Tout en poursuivant ce grave entretien, et en soutenant la discussion sans se lasser, ils avaient quitté leur station nocturne, où une société étrange et suspecte s’était peu à peu rassemblée, et, au point du jour, ils étaient arrivés dans une clairière, où ils rencontrèrent quelques pièces de gibier, spectacle fort agréable, surtout pour le joyeux Félix. Il fallut songer à se séparer ; car, à cette place, les sentiers prenaient des directions différentes. Les voyageurs consultèrent Fitz à ce sujet ; mais il paraissait distrait, et, contre son habitude, ses réponses étaient embarrassées.

« Tu es un vaurien, lui dit Jarno ; tu connais tous les hommes qui nous entouraient cette nuit. C’étaient des bûcherons et des mineurs, à la bonne heure ; mais, les derniers qui sont venus, je les tiens pour des contrebandiers, pour des braconniers ; et ce grand, qui est arrivé après tous les autres, qui ne cessait de tracer des caractères dans le sable, et que les autres traitaient avec quelque respect, était assurément un chercheur de trésors, que tu sers en cachette.

— Ce sont tous de bonnes gens, répondit le petit garçon ; ils ont de la peine à gagner leur pain, et, s’ils font quelquefois ce que les autres défendent, ce sont de pauvres diables, qui peuvent bien se permettre quelque chose pour vivre. »

À vrai dire, le petit fripon, voyant que les amis se disposaient à se séparer, était devenu rêveur ; il faisait à part soi ses réflexions : car il hésitait à savoir lequel des deux il suivrait. Il calculait son avantage : le père et le fils n’étaient point chiches de leur argent, mais Jarno ne l’était point du tout de son or : il crut mieux faire de ne pas se séparer de lui. Il saisit donc l’occasion qui se présenta, quand Jarno lui dit, au moment de partir :

« Maintenant, quand j’irai à Saint-Joseph, je verrai si tu es un honnête garçon : je chercherai l’autel brisé et les pierres de la croix.

— Vous ne trouverez rien, dit Fitz, et je n’en serai pas moins honnête : la pierre vient de là, mais j’ai enlevé tous les morceaux, et je les garde dans ces montagnes. C’est une pierre de prix, sans laquelle on ne peut découvrir aucun trésor : on me paye fort cher un petit morceau. Vous aviez raison : c’est ainsi que j’ai fait connaissance avec l’homme maigre. »

Cet aveu amena de nouveaux arrangements : Fitz promit à Jarno, pour un second ducat, de lui trouver, assez près de là, un beau morceau de ce rare minéral. Ensuite il détourna Wilhelm de visiter le Château des géants ; mais, comme Félix insistait pour le voir, Fitz recommanda au guide de pas laisser les voyageurs y pénétrer trop avant, car personne ne pouvait jamais sortir de ces grottes et de ces crevasses. On se sépara, et Fitz promit de se trouver de bonne heure sous les portiques du Château des géants.

Le guide marchait en avant ; le père et le fils le suivaient : mais, aussitôt que le guide eut fait quelques pas sur la pente de la montagne, Félix fit observer qu’on ne suivait pas la route que Fitz avait indiquée. Le guide répondit :

« Je sais mieux le chemin que lui. Une tempête a renversé dernièrement une étendue de forêt non loin d’ici : les arbres, abattus et croisés les uns par-dessus les autres, obstruent ce chemin. Suivez-moi : je vous mènerai au but sans accident. »

Félix abrégea pour lui cet ennuyeux sentier, en marchant et bondissant de rochers en rochers. Il se félicitait de la science qu’il avait acquise, disant qu’il sautait maintenant du granit sur le granit. Il montait de la sorte et enfin il s’arrêta sur de noires colonnes renversées pêle-mêle ; tout à coup il vit le Château des géants devant ses yeux. Des colonnades s’élevaient sur une cime isolée ; des rangées de colonnes formaient des portes, des galeries, à la suite les unes des autres. Le guide avertit sérieusement Félix de ne pas s’égarer dans l’intérieur, et, remarquant dans une place abritée, d’où la vue s’étendait au loin, des cendres laissées par ses devanciers, il alluma un feu pétillant. Comme il préparait, selon son habitude, un repas frugal, tandis que Wilhelm lui demandait quelques détails sur la contrée qui s’étendait sans bornes devant ses yeux, et qu’il se proposait de parcourir, Félix avait disparu : il s’était apparemment perdu dans les cavernes. Les cris, les coups de sifflet, restèrent sans réponse, et l’enfant ne reparaissait pas.

Wilhelm préparé, en vrai pèlerin, à tous les accidents, tira de sa gibecière un peloton de ficelle, l’attacha soigneusement, et s’abandonna au fil protecteur, avec lequel il avait eu l’intention de conduire son fils dans l’intérieur. Il avançait de la sorte et donnait par intervalles un coup de sifflet. Ce fut longtemps en vain. Enfin un sifflement aigu retentit de la profondeur, et bientôt Félix parut à l’entrée d’une caverne de la roche noire, et, levant les yeux vers son père :

« Es-tu seul ? dit-il, d’une voix étouffée et mystérieuse.

— Tout seul.

— Passe-moi un morceau de bois pointu ; passe-moi un bâton, » dit l’enfant.

Quand ces objets furent dans ses mains, il disparut, après avoir crié d’une voix inquiète :

« Ne laisse entrer personne dans la grotte ! »

Quelques moments après, il reparut, et demanda un morceau de bois plus fort et plus long. Le père attendait avec anxiété le mot de cette énigme. Enfin l’audacieux Félix sortit lestement de la caverne, portant une cassette, qui n’était pas plus grande qu’un volume in-octavo. Elle était vieille et magnifique, et semblait être d’or émaillé.

« Prends-moi cela, mon père, et ne le laisse voir à personne ! »

Aussitôt il lui raconta vivement comme il s’était glissé, avec un secret pressentiment, dans cette caverne, sous laquelle s’étendait un espace où pénétrait une faible lumière. Il s’y trouvait, dit-il, un grand coffre de fer, qui n’était pas fermé à clef, mais dont il n’avait pu qu’entr’ouvrir un peu le couvercle, trop pesant pour qu’il le soulevât. C’était pour en venir à bout qu’il avait demandé les bâtons, soit pour servir de coins, soit pour soutenir le couvercle. Enfin il avait trouvé le coffre vide, mais il avait découvert dans un coin la précieuse cassette.

Ils se promirent l’un à l’autre sur cette trouvaille un profond secret. Midi était passé ; ils avaient pris quelque nourriture ; Fitz n’était pas encore arrivé, comme il l’avait promis : mais Félix, vivement inquiet, désirait s’éloigner du lieu où son trésor semblait exposé aux réclamations de la terre ou des puissances souterraines. Les colonnes lui semblaient plus noires, les cavernes plus profondes. Il portait le poids d’un secret, d’une acquisition légitime ou illégitime, assurée ou précaire. L’impatience le pressait de quitter ce lieu ; il croyait se délivrer de souci en changeant de place.

Ils s’acheminèrent vers les vastes domaines du grand propriétaire dont la richesse et les bizarreries leur étaient connues par de nombreux récits. Félix ne gambadait plus comme le matin, et ils suivirent tous trois leur chemin tranquillement pendant quelques heures. Par moments, Félix demandait à voir la cassette : le père, indiquant du geste le guide, engageait son fils à se calmer. Tantôt l’enfant était plein d’impatience de voir Fitz arriver ; tantôt il redoutait la présence du petit drôle. Quelquefois il sifflait, pour donner un signal, puis il se repentait aussitôt de l’avoir donné ; et ses hésitations durèrent jusqu’au moment où le petit camarade fit entendre de loin son sifflet. Il s’excusa de n’être pas venu au Château des géants. Jarno l’avait retenu ; les arbres renversés lui avaient fait obstacle. Ensuite il s’informa en détail de ce qui leur était arrivé parmi les colonnes et les galeries, et s’ils étaient allés bien avant. Félix lui fit contes sur contes, avec une pétulance mêlée d’embarras ; il regardait son père en souriant, le tirait à la dérobée par le bord de son habit, et faisait tout ce qu’il fallait pour laisser voir qu’il avait un trésor secret et qu’il dissimulait.

Ils étaient arrivés à un grand chemin, qui devait les conduire commodément chez ce riche propriétaire ; mais Fitz assura qu’il connaissait un chemin meilleur et plus court, où le guide refusa de les accompagner, continuant d’avancer par la route large et droite où il était entré. Les deux voyageurs se fièrent au petit mauvais sujet, et imaginèrent avoir bien fait, car ils descendirent la montagne par un sentier rapide, à travers une forêt de hauts mélèzes aux tiges élancées, laquelle, s’éclaircissant toujours davantage, leur permit de voir le plus beau domaine qu’on puisse imaginer, éclairé par le plus brillant soleil.

Un grand jardin, qui paraissait uniquement consacré aux cultures utiles, se développait devant leurs yeux, bien qu’il fût planté richement d’arbres fruitiers, parce qu’il couvrait régulièrement, en différentes divisions, un terrain incliné dans toute son étendue, mais auquel des ondulations diverses donnaient une agréable variété. Il s’y trouvait plusieurs habitations éparses, en sorte que cet espace semblait appartenir à divers maîtres, et pourtant Fitz assura qu’un seul homme en avait la propriété et la jouissance. Au-delà du jardin, s’étendaient, à perte de vue, des campagnes richement plantées et cultivées : on pouvait distinguer nettement les rivières et les lacs.

Ils s’étaient approchés toujours davantage, en descendant la montagne, et ils croyaient se trouver d’abord dans le jardin, quand Wilhelm fit un mouvement de surprise, et Fitz ne put dissimuler sa maligne joie : une fosse escarpée s’ouvrait devant eux, au pied de la montagne, et laissait voir vis-à-vis une grande muraille, jusqu’alors cachée, assez haute par dehors, quoique, à l’intérieur, la terre s’élevât jusqu’au faîte. Un fossé profond les séparait donc du jardin qu’ils voyaient devant eux.

« Nous avons encore un assez grand détour à faire, dit Fitz, si nous voulons gagner l’avenue ; mais je sais de ce côté, une entrée, dont nous sommes beaucoup plus près. C’est ici que s’ouvrent les souterrains par lesquels, lorsqu’il survient des averses, l’eau de pluie est amenée dans le jardin : ils sont assez hauts et assez larges pour qu’on y puisse passer commodément. »

Quand Félix entendit parler de souterrains, il ne put résister à l’envie de passer par cette entrée. Wilhelm suivit les enfants, et ils descendirent ensemble les hauts degrés, entièrement secs, de ces conduits voûtés. Ils se trouvaient tantôt dans la lumière, tantôt dans l’obscurité, selon que le jour pénétrait par des ouvertures latérales ou qu’il était arrêté par des murs et des piliers. Ils parvinrent enfin à une place assez unie, et ils avançaient lentement, quand tout à coup une détonation se fit entendre tout près ; en même temps, deux grilles de fer, qu’ils n’avaient pas vues, se fermèrent et leur interceptèrent le passage des deux côtés. Ils n’étaient pas pris tous trois, mais seulement Wilhelm et Félix : car, au moment où le coup était parti, Fitz avait reculé d’un bond, et la grille, en se fermant, n’avait pris que sa large manche ; mais lui, ôtant vite sa jaquette, il s’était enfui sans tarder un moment.

Les deux prisonniers étaient à peine remis de leur surprise, qu’ils entendirent des voix d’hommes qui semblaient s’approcher lentement. Bientôt après, des gens armés, portant des flambeaux, s’avancèrent vers les grilles, curieux de savoir quelle capture ils avaient faite. Ils demandèrent en même temps si l’on se rendait de bonne grâce.

« Il ne peut être question de nous rendre, répliqua Wilhelm, nous sommes en votre pouvoir. Nous avons plutôt sujet de vous demander si votre intention est de nous épargner. Je vous livre la seule arme que nous possédions. »

En disant ces mots, il tendit son couteau de chasse à travers la grille. Elle s’ouvrit aussitôt, et les voyageurs furent doucement conduits plus avant. Lorsqu’on leur eut fait monter un escalier tournant, ils se trouvèrent dans un lieu fort étrange. C’était une chambre spacieuse et propre, éclairée par de petites fenêtres percées sous la corniche, et qui, malgré des barreaux épais, répandaient assez de lumière. On l’avait meublée de siéges, de lits, de tout ce qu’on pourrait demander dans une auberge ordinaire, et, celui qu’on y enfermait paraissait ne manquer d’autre chose que de la liberté.

Dès son entrée dans la chambre, Wilhelm s’était assis et réfléchissait à leur position ; mais Félix, lorsqu’il fut revenu de sa surprise, entra dans une incroyable fureur. Ces droites murailles, ces hautes fenêtres, ces portes solides, cet isolement, cette réclusion, étaient pour lui une chose toute nouvelle. Il regardait autour de lui, il courait de côté et d’autre, trépignait, pleurait, secouait les verrous, frappait du poing contre les portes ; il les aurait même heurtées de la tête, si Wilhelm ne l’avait saisi et retenu de force.

« Souffre tout cela tranquillement, mon fils, lui dit-il, car l’impatience et la violence ne nous tireront pas de cette position. Ce mystère s’éclaircira, mais, ou je me trompe fort, ou nous ne sommes pas tombés dans de mauvaises mains. Lis ces inscriptions :

Liberté et réparation pour l’innocent ; pitié pour l’homme séduit ; justice sévère pour le coupable.

« Tout cela nous montre que ces dispositions sont l’œuvre de la nécessité et non de la cruauté. L’homme n’a que trop de raisons pour se garantir de l’homme. Les malveillants sont nombreux ; les malfaiteurs ne sont pas rares, et, pour vivre tranquillement, il ne suffit pas toujours de bien faire. »

Félix avait repris du sang-froid, mais il se jeta sur un lit, sans faire d’autre démonstration et sans répondre. Le père poursuivit en ces termes :

« N’oublie jamais cette expérience que tu fais, si jeune et si innocemment, et qu’elle te soit un vif témoignage de la haute civilisation du siècle où tu as vu le jour. Quel chemin l’humanité n’a-t-elle pas du faire, avant d’arriver à être clémente envers les coupables, modérée envers les criminels, humaine envers les inhumains ! Assurément c’étaient des hommes d’une nature divine, ceux qui donnèrent les premiers ces leçons, qui consacrèrent leur vie à en rendre la pratique possible et à l’accélérer. Les hommes sont rarement capables du beau ; ils le sont plus souvent du bon, et quelle vénération ne devons-nous pas à ceux qui cherchent à l’avancer par de grands sacrifices ? »

Ces sages et consolantes paroles, qui exprimaient parfaitement l’intention des geôliers, Félix ne les avait pas entendues : il était plongé dans un profond sommeil, plus frais et plus beau que jamais ; car une passion, telle qu’il n’en avait guère éprouvé, avait manifesté sur ses joues pleines tous les mouvements de son âme. Son père l’observait avec complaisance, quand il vit paraître un jeune homme de belle taille, qui, après avoir considéré un moment l’étranger d’un air affectueux, lui demanda quelles circonstances l’avaient amené par cette route extraordinaire et dans ce piége. Wilhelm lui raconta son aventure tout uniment, lui présenta quelques papiers de nature à le faire connaître, et s’appuya du guide, qui devait arriver bientôt par la route ordinaire.

Toute l’affaire étant éclaircie, l’officier invita son hôte à le suivre. On ne put éveiller Félix, et les serviteurs l’emportèrent sur un bon matelas, comme on porta jadis Ulysse endormi.

Wilhelm suivit l’officier dans un beau pavillon de jardin, où lui fut servie une collation, tandis que le jeune homme allait faire son rapport au maître. Quand Félix, en s’éveillant, vit une petite table servie, des fruits, du vin, des biscuits, et en même temps la porte gaiement ouverte, il fut merveilleusement surpris. Il s’élance dehors, il revient, il croit avoir fait un rêve ; avec une si bonne chère et un si agréable spectacle autour de lui, il eut bientôt oublié sa frayeur passée et toutes ses angoisses, comme on oublie un songe pénible, à la clarté du matin.

Le guide était arrivé ; l’officier revint avec lui et avec un vieux bonhomme, encore plus avenant. Alors le mystère s’expliqua de la manière suivante. Le maître du domaine, homme d’une haute bienfaisance, car il animait tout le monde autour de lui à travailler et à produire, avait, depuis plusieurs années, cédé gratuitement aux cultivateurs soigneux et laborieux les jeunes plantes de ses immenses pépinières ; aux cultivateurs négligents, il les vendait pour un certain prix, et aussi pour un prix modéré à ceux qui voulaient en faire commerce. Mais ces deux dernières catégories de personnes demandaient aussi gratis ce que les bons ouvriers obtenaient gratis, et, comme on ne voulait pas leur céder, ils cherchaient à dérober les plantes. Ils y avaient réussi de plusieurs manières. Le propriétaire en était d’autant plus indigné, que les pépinières étaient non-seulement pillées, mais dévastées. On s’aperçut que les voleurs s’introduisaient par les aqueducs, et l’on établit ces grilles, avec une arme à feu, qui partait d’elle-même, mais seulement pour servir de signal. Le petit garçon s’était montré dans le jardin sous divers prétextes, et c’était une chose toute naturelle que, par audace et par malice, il voulût faire suivre aux étrangers un chemin qu’il avait découvert auparavant dans un autre but. On aurait voulu s’assurer de sa personne : du moins sa jaquette fut gardée parmi d’autres pièces de conviction.


CHAPITRE V.


En se rendant au château, notre ami fut surpris de ne rien trouver qui ressemblât à un jardin dans l’ancien goût, non plus qu’à un parc moderne ; des arbres fruitiers, plantés en ligne droite, des champs de légumes, de grands espaces couverts de plantes médicinales, et tout ce qu’on pouvait regarder comme utile, s’offrait à lui, d’un coup d’œil, dans une plaine doucement inclinée. Une place, ombragée de hauts tilleuls, s’étendait, comme l’imposant péristyle du remarquable édifice ; une longue allée, attenante, d’arbres de même taille et de même âge, offrait, pour toutes les heures du jour, un passage et une promenade. Wilhelm entra dans le château, et trouva les murs du vestibule décorés d’une façon toute particulière : de grandes peintures géographiques des quatre parties du monde frappèrent ses yeux ; les murs du large escalier offraient également des esquisses de différents royaumes. Introduit dans le grand salon, il se trouva environné de vues des villes les plus remarquables, bordées en haut et en bas par des peintures représentant les pays où elles sont situées, le tout disposé avec tant d’art, que les détails frappaient aisément les yeux, et que l’ensemble offrait néanmoins un remarquable enchaînement.

Le maître de la maison, petit vieillard plein de vivacité, souhaita la bienvenue à son hôte, et, sans autre préambule, lui demanda, en indiquant les peintures des murailles, si par hasard quelqu’une de ces villes lui était connue, et s’il y avait fait quelque séjour. Wilhelm put lui parler avec détail de plusieurs, et prouver que non-seulement il avait vu bon nombre de villes, mais qu’il avait su en observer l’état et les particularités.

Le maître, ayant sonné, donna l’ordre qu’on préparât un appartement pour les deux étrangers et qu’on les fît souper.

Ils rencontrèrent, dans une grande salle du rez-de-chaussée, deux dames, dont l’une dit à Wilhelm, de l’air le plus gracieux :

« Vous trouverez ici peu de monde, mais de bonnes gens. Nous sommes les deux nièces ; ma sœur est l’aînée : elle se nomme Juliette ; je m’appelle Hersilie ; les deux maîtres sont le père et le fils ; ces messieurs, que vous connaissez, sont les officiers et les amis de la maison, dont ils possèdent et méritent toute la confiance. Asseyons-nous. »

Les dames firent asseoir Wilhelm entre elles ; les officiers prirent place aux deux bouts, et Félix de l’autre côté, où il s’établit aussitôt vis-à-vis d’Hersilie, qu’il ne quittait pas des yeux.

La conversation s’était d’abord engagée sur des matières générales ; Hersilie saisit l’occasion de dire :

« Afin que notre hôte ait plus vite fait connaissance avec nous, et puisse entrer dans notre conversation, je dois l’informer que nous lisons beaucoup, et que, par hasard, par goût, peut-être aussi par esprit de contradiction, chacun de nous s’est attaché à une littérature différente. Notre oncle est pour l’italienne ; cette dame-ci n’est point fâchée qu’on la prenne pour une Anglaise accomplie, et moi, je tiens pour les Français, tant qu’ils restent agréables et gais. Le papa bailli fait ses délices des antiquités germaniques, et, comme de juste, le fils doit vouer ses affections à l’Allemagne moderne. C’est là-dessus que vous nous jugerez, que vous prendrez part à nos débats, pour nous approuver ou nous combattre : de toute façon, vous serez le bienvenu. »

Et, en effet, l’entretien devint très-animé. Cependant la direction des regards étincelants du beau Félix n’avait pas échappé à Hersilie ; elle se sentait surprise et flattée, et lui envoyait les meilleurs morceaux, qu’il recevait avec joie et reconnaissance. Mais, au dessert, comme il regardait de son côté, par-dessus une assiette de pommes admirables, elle crut remarquer en elles autant de rivales ; et vite elle en prit une, et l’offrit, à travers la table, à l’amoureux en herbe. Félix s’en saisit avidement, et se mit à la peler aussitôt ; mais, comme il ne cessait de contempler sa belle voisine, il se fit au pouce une coupure profonde. Le sang coula vivement : Hersilie courut à lui, s’empressa de lui donner les soins nécessaires, et, quand elle eut arrêté le sang, elle ferma la blessure avec du papier anglais. Cependant Félix la pressait dans ses bras et ne voulait pas se séparer d’elle. La confusion devint générale ; on se leva de table, et l’on se disposait à se séparer.

« Vous aimez sans doute à faire quelque lecture avant de vous coucher, dit Hersilie à Wilhelm. Je vous enverrai un cahier de ma main, une traduction du français, et vous me direz si vous avez rencontré beaucoup de choses plus jolies. L’héroïne est une jeune folle. Ce n’est pas, j’en conviens, une grande recommandation ; mais, si je devais jamais devenir folle, comme l’envie m’en prend quelquefois, je voudrais que ce fût comme cela.

La folle YojaRcuge.

M. de Revanne est un riche particulier, qui possède les plus belles terres de sa province. 11 habite, avec son fds et sa sœur, un château qui serait digne d’un prince ; en effet, son parc, ses eaux, ses fermes, ses manufactures, son train de maison, faisant vivre la moitié des habitants, à six lieues à la ronde, M. de Revanne est, par la considération dont il jouit, par le bien qu’il fait, véritablement un prince.

Il y a quelques années que, se promenant, le long des murs de son parc, sur la grand’route, il lui plut de se reposer dans un bosquet, où le voyageur s’arrête volontiers. De grands arbres s’élèvent au-dessus d’arbrisseaux jeunes et touffus ; on est à l’abri du vent et du soleil ; une source, gracieusement encadrée, répand ses eaux sur les racines, les pierres et le gazon. Le promeneur portait, selon sa coutume, un livre et un fusil. Il essaya de lire, mais le chant des oiseaux, quelquefois les pas des voyageurs, lui causaient de fréquentes et agréables distractions.

Une belle matinée suivait son cours, lorsqu’il vit approcher une femme jeune et charmante, qui s’écarta de la grand’route, pour chercher du repos et du rafraîchissement sous l’ombrage où il se trouvait. Il fut tellement surpris à sa vue, que le livre lui tomba des mains. La voyageuse, avec les plus beaux yeux du monde, et une figure agréablement animée par la marche, avait une tournure, un maintien, un air si distingué, que M. de Revanne se leva de sa place, sans y songer, et regarda du côté de la route, croyant voir arriver les gens de cette dame, qu’il supposait restés en arrière. Puis l’inconnue attira de nouveau son attention en le saluant avec noblesse, et il lui rendit respectueusement son salut. Sans dire un mot, la belle voyageuse s’assit au bord de la source, en poussant un soupir.

« Effet bizarre de la sympathie ! s’écria M. de Revanne, lorsqu’il me raconta cette histoire : je répondis du cœur à ce soupir. Je restais immobile, sans savoir ce que je devais dire ou faire : je ne pouvais assez contempler ces perfections. Couchée comme elle l’était sur le gazon, appuyée sur le coude, elle me parut la plus belle figure de femme qu’on pût imaginer. Ses souliers attirèrent mon attention : tout couverts de poussière, ils annonçaient qu’elle avait fait une longue course à pied ; et cependant ses bas de soie étaient si brillants, qu’ils semblaient sortir du lissoir ; sa robe, relevée avec soin’, n’était point froissée ; ses cheveux semblaient avoir été frisés tout à l’heure ; de fin linge, de fines dentelles ; elle était parée comme pour le bal ; rien chez elle n’annonçait une vagabonde, et pourtant elle n’était pas autre chose, mais une vagabonde digne de pitié, digne de respect.

  • Enfin quelques regards, qu’elle jeta sur moi, m’encouragèrent à lui demander si elle voyageait seule. . « Oui, monsieur, dit-elle, je suis seule au monde. « — Eh quoi, madame, vous seriez sans parents, sans connaissances ?

« — Ce n’est pas précisément ce que je voulais dire, mon« sieur. J’ai assez de parents et de connaissances, mais je n’ai ’ « point d’amis.

« — Il est impossible que ce soit votre faute : vous avez une « figure, et sans doute aussi un cœur, auxquels on peut beau« coup pardonner. »

« Elle sentit l’espèce de reproche que mon compliment dissimulait, et je conçus une idée favorable de son éducation. Elle fixa sur moi ses yeux célestes, limpides, brillant du plus parfait azur ; puis elle me dit avec noblesse qu’elle ne pouvait trouver mauvais qu’un homme d’honneur, tel que je semblais être, conçût quelques soupçons contre une jeune fille qu’il trouvait seule sur le grand chemin ; déjà plus d’une fois elle avait éprouvé ce désagrément ; mais, quoiqu’elle fût étrangère, quoique personne n’eût le droit de l’interroger, elle me priait de croire que le but de son voyage pouvait s’accorder avec la plus scrupuleuse bienséance. Des raisons dont elle ne devait compte à personne l’obligeaient à promener sa douleur de lieux en lieux. Elle avait reconnu que les dangers qu’on redoute pour son sexe étaient purement imaginaires, et que, même au milieu d’une troupe de brigands, l’honneur d’une femme ne court de péril que par la faiblesse de son cœur et de ses principes. Au reste elle ne voyageait qu’à des heures et par des chemins où elle se croyait en sûreté ; elle ne parlait pas avec le premier venu, et s’arrêtait quelquefois en des lieux convenables, où elle pouvait subvenir à son entretien par des services du genre de ceux auxquels on l’avait formée. A ces mots, sa voix tomba, ses yeux se baissèrent et je vis quelques larmes couler sur ses joues.

« Je ne doutais nullement, lui répondis-je, que sa naissance ne fût honnête et sa conduite digne de respect. Je la plaignais seulement d’être obligée de servir, elle qui paraissait si digne de trouver des serviteurs ; quelque vive que fût ma curiosité, je ne la presserais pas davantage ; je désirais plutôt, en faisant plus ample connaissance avec elle, me convaincre qu’elle était partout aussi attentive à sa réputation qu’à sa vertu.

« Ces mots parurent la blesser de nouveau, car elle répondit qu’elle cachait justement son nom et sa patrie par égard pour la renommée, qui toutefois, le plus souvent, se composait moins de réalités que de conjectures. Quand elle demandait de l’emploi, elle produisait des témoignages des dernières maisons où elle avait servi, et ne cachait point qu’elle ne voulait pas être interrogée sur sa patrie et sa famille. Là-dessus on pouvait se ’décider et s’en remettre au ciel et à sa parole, sur l’innocence de toute sa vie et son honnêteté. »

Ces discours ne faisaient soupçonner chez la belle aventurière aucun égarement d’esprit. M. de Revanne, qui ne pouvait bien comprendre cette résolution de courir le monde, en vint à soupçonner qu’on avait peut-être voulu la marier contre son inclination. En conséquence il se demanda si sa conduite n’était point l’effet d’un désespoir d’amour, et, chose assez bizarre, quoique fort ordinaire, en la supposant éprise d’un autre, il devint luimême amoureux d’elle, et craignit qu’elle ne voulût poursuivre sa route. Il ne pouvait quitter des yeux ce beau visage, embelli par les doux reflets de la verdure. Si jamais il exista des nymphes, jamais il ne s’en vit de plus belle couchée sur le gazon ; et ce qu’il y avait de romanesque dans cette rencontre répandait sur l’aventure un charme auquel M. de Revanne ne put résister.

Sans considérer la chose de plus près, il prie la belle inconnue de le suivre dans son château. Elle ne fait aucune difficulté ; elle l’accompagne, et se présente comme une personne accoutumée au grand monde. On sert des rafraîchissements : elle accepte, sans vaine cérémonie, avec une gracieuse civilité. En attendant le dîner, on lui fait voir le château : elle ne remarque rien que ce qui mérite l’attention, dans les meubles, les tableaux, l’heureuse distribution des appartements ; elle trouve une bibliothèque : elle connaît les bons livres, et en parle avec goût et modestie. Nul babil, nul embarras. A table, sa contenance est aussi noble que naturelle, et sa conversation, du ton le plus aimable. Jusque-là tout est raisonnable dans ses discours, et son caractère ne parait pas moins charmant que sa personne.

Après dîner, un badinage la rendit plus agréable encore. S’adressant, avec un sourire, à Mlle de Revanne, elle lui dit qu’elle avait coutume de payer son écot par quelque’travail, et de demander, chaque fois qu’elle manquait d’argent, des aiguilles à ses hôtesses.

« Permettez-moi, ajouta-t-elle, de laisser une fleur sur votre métier à broder, afin qu’à l’avenir, sa vue vous rappelle la pauvre inconnue. »

Mlle de Revanne témoigna son regret de n’avoir aucun ouvrage commencé, et d’être ainsi privée du plaisir d’admirer son habileté. Aussitôt la voyageuse se tourna vers le clavecin.

«Je payerai donc ma dette en monnaie aérienne, dit-elle, comme ce fut autrefois l’usage des ménestrels ambulants. »

Elle essaya l’instrument par quelques préludes, qui annonçaient une main très-exercée. On ne douta plus qu’elle ne fût une personne de condition, qui possédait tous les talents agréables. Son jeu fut d’abord vif et brillant ; elle passa ensuite à des modulations sérieuses, des modulations d’une profonde tristesse que l’on retrouva dans ses yeux : ils se mouillèrent de larmes ; ses traits s’altérèrent, sa main s’arrêta : mais tout à coup elle surprit toute la compagnie, en se mettant à chanter gaiement et risiblement, avec la plus belle voix du monde, une chanson folâtre. Comme on eut lieu de croire dans la suite que cette romance burlesque la touchait de près, on nous pardonnera de la rapporter ici.

« D’où viens-tu si vite en long manteau, quand le ciel blanchit à peine à l’orient ? Notre ami a-t-il fait par ce vent glacial un pieux pèlerinage ? Qui donc lui a pris son chapeau ? Est-ce volontairement qu’il marche nu-pieds ? Comment est-il venu dans la forêt, sur les monts neigeux et sauvages ?

« Il vient fort singulièrement d’une chaude retraite, où il se promettait de plus doux plaisirs. S’il n’avait pas son manteau, que sa honte serait affreuse ! Ainsi la friponne l’a trompé et l’a débarrassé de ses habits ! Le pauvre ami s’en est allé, peu s’en faut, comme Adam, nu et.dépouillé. •

« Mais aussi pourquoi courir après cette pomme dangereuse, qui était, je l’avoue, aussi belle dans l’enclos du moulin qu’autrefois dans le paradis ? 11 ne sera guère tenté de recommencer le même jeu. Il s’est esquivé bien vite de la maison, et, une fois en plein air, il éclate en plaintes amères.

« Je ne lisais pas dans ses regards de flamme un mot de tra« hison ; elle semblait ravie ainsi que moi, et elle méditait « une action si noire ! Pouvais-je supposer dans ses bras que la « perfidie faisait battre son cœur ? Elle enchaînait l’amour vo« lage, et il nous était assez favorable.

  • Prendre plaisir à mes transports, à cette nuit qui ne vonlait » pas finir, et n’appeler sa mère qu’à l’approche du matin !… « Alors une douzaine de parents entrent avec fracas : un vrai « torrent ! Les frères arrivent, les tantes lorgnent par derrière, « un cousin paraît, puis un oncle.

« Ce fut un vacarme, une rage ! On aurait dit autant de bêtes « féroces. Avec des cris épouvantables, ils me redemandaient « fleur et couronne. Pourquoi donc assaillir, comme des extravagants, un innocent jeune homme ? Pour attraper de pareils « trésors, il faut être bien plus alerte.

« L’amour, à son jeu charmant, sait toujours prendre l’a« vance : certes, il ne laisse pas les fleurs attendre* seize ans « au moulin. Ils volèrent donc mes habits, et voulaient aussi le « manteau. Mais comment tant de canaille maudite s’est-elle « fourrée dans l’étroite maison ?

« Moi, je me lève en sursaut, je tempête et je jure, résolu à « me faire passage. Je regarde encore une fois la perfide : hé« las ! elle était toujours belle ! Ils reculent tous devant ma « fureur ; bien des menaces s’exhalent encore ; mais, en pous« sant une voix de tonnerre, je m’élance enfin hors de cette « caverne.

« Jeunes beautés du village, il faut vous fuir comme les « beautés de la ville ! Laissez donc aux nobles dames le plaisir « de dépouiller leurs serviteurs ! Et, si vous êtes aussi des ru« sées, si vous ne connaissez aucun tendre lien, soit : changez « d’amoureux, mais ne les trabissez pas. »

,r Ainsi chante le malheureux, dans la saison d’hiver, où ne verdit pas un pauvre brin d’herbe. Je ris de sa profonde blessure, car elle est bien méritée. Tel soit le sort de tout volage qui, le jour, abuse effrontément sa noble amie, et, la nuit, se glisse, à grand risque, dans le moulin trompeur de l’amour ! »

Que l’étrangère pût oublier à ce point les convenances, cela donnait à réfléchir, et cette saillie pouvait passer pour l’indice d’une tête inégale. « Mais, me disait M. de Revanne, nous oubliâmes nous-mêmes, je ne sais comment, toutes les réflexions que nous aurions pu faire.

  • La grâce inexprimable avec laquelle elle rendit cette facétie nous avait apparemment séduits ; son jeu était folâtre, mais plein d’intelligence ; ses doigts lui obéissaient parfaitement, et sa voix était vraiment enchanteresse. Lorsqu’elle eut fini, elle parut aussi posée qu’auparavant, et nous crûmes qu’elle avait voulu simplement égayer le moment de la digestion.

« Bientôt après, elle nous demanda la permission de se remettre en chemin ; mais, sur un signe que je fis, ma sœur lui dit que, si elle n’avait pas sujet de hâter son voyage, et si notre hospitalité ne lui déplaisait pas, ce serait pour nous une fête de la posséder quelques jours. Quand je vis qu’elle consentait à demeurer, je songeai à lui offrir quelque occupation ; mais, ce premier jour et le suivant, nous ne fîmes que la promener. Elle ne se démentit pas un moment : c’était la raison ornée de toutes les grâces ; son esprit était juste et fin ; sa mémoire était si bien meublée, et son âme si belle, qu’elle excitait fort souvent notre admiration et nous captivait entièrement. D’ailleurs elle savait tout ce que prescrivent les convenances, et les observait si parfaitement avec chacun de nous, non moins qu’avec les amis qui nous visitaient, que nous ne savions plus comment concilier ses singularités avec une pareille éducation.

« Je n’osais véritablement plus lui proposer du service dans ma maison ; ma sœur, à qui elle plaisait fort, croyait aussi devoir ménager la délicatesse de l’inconnue. Elles dirigeaient le ménage ensemble ; cette aimable enfant descendait souvent jusqu’aux travaux manuels, et savait, aussitôt après, se mettre à ce qui exigeait des dispositions et des combinaisons supérieures.

« En peu de temps elle établit dans le château un ordre dont nous n’avions pas eu l’idée jusqu’alors. Elle était habile ménagère. Comme elle s’était d’abord mêlée à notre société et assise à notre table, elle ne s’en retira point par fausse modestie, et continua sans scrupule à manger avec nous ; mais elle ne touchait pas une carte, elle ne se mettait pas au clavecin, avant d’avoir achevé tout son travail.

« Je dois avouer que le sort de cette jeune personne commençait à me toucher profondément. Je plaignais les parents qui probablement sentaient avec douleur l’absence d’une telle fille ; je gémissais que de si douces vertus, de si nombreuses qualités fussent perdues. Elle était chez nous depuis plusieurs mois, et j’espérais que la confiance que nous cherchâmes à lui inspirer ferait échapper enfin son secret de ses lèvres. Si c’était le malheur, nous pouvions la secourir ; si c’était une faute, nous pouvions espérer que notre entremise, notre témoignage, lui obtiendraient le pardon d’une erreur passagère ; mais toutes nos assurances d’amitié, nos prières même, furent inutiles. Remarquait-elle notre désir d’obtenir d’elle une explication, elle se retranchait derrière des maximes générales, pour se justifier sans nous instruire. Si, par exemple, nous parlions de son malheur : « Le malheur, disait-elle, frappe les bons et les méchants ; « c’est un médicament énergique, qui agit sur les humeurs saines « en même temps que sur les mauvaises. » Si nous essayions de découvrir la cause de sa fuite de la maison paternelle : « Le che« vreuil, disait-elle en souriant, n’est pas coupable de fuir. » Lui demandions-nous si elle avait souffert des persécutions : « C’est, « disait-elle, la destinée de maintes jeunes filles de bonne nais« sance, de subir et de supporter des persécutions. Celui qui « pleure pour une offense en essuiera plusieurs. » Mais comment avait-elle pu prendre la résolution d’exposer sa.vie à la brutalité de la multitude, ou du moins d’être quelquefois redevable à sa compassion ? A cette question, elle souriait encore et disait : « Le « pauvre que le riche reçoit à sa table ne manque pas d’esprit. » Un jour que la conversation tournait au badinage, nous lui parlâmes d’amoureux, et nous lui demandâmes si elle ne connais-sait pas le héros transi de sa romance. Je me souviens fort bien que ce mot parut lui percer le cœur : elle me jeta un regard si sérieux et si sévère, qu’il me fut impossible de le soutenir ; et depuis, aussi souvent que l’on parla d’amour, on put s’attendre à voir troublée la grâce de son maintien et la vivacité de son. esprit : à l’instant même, elle se plongeait dans une méditation que nous prenions pour de la rêverie, et qui n’était au fond que de la douleur. Cependant elle se montrait, en général, sereine, mais sans grande vivacité ; noble, sans prétention ; droite, mais non communicative ; réservée, sans timidité ; plutôt patiente que douce, plutôt reconnaissante que sensible aux caresses et aux prévenances ; c’était assurément une personne formée pour conduire une grande maison, et cependant elle ne semblait pas avoir plus de vingt ans.

« C’est ainsf que cette jeune étrangère inexplicable, qui m’avait captivé tout à fait, se montra, pendant deux années qu’il lui plut de séjourner chez nous, pour finir par un trait de folie beaucoup plus bizarre que ses qualités jn’étaient brillantes et respectables. Mon fils, qui est jeune, pourra s’en consoler ; mais moi, je crains d’être assez faible pour la regretter toujours.

« Je vais donc raconter la folie d’une femme sensée, pour montrer que la folie n’est souvent que la raison sous une autre forme. On trouvera sans doute un bizarre contraste entre le noble caractère de la voyageuse et la ruse comique dont elle se servit : maison connaît déjà deux de ses inégalités, je veux dire ses voyages mêmes et sa chanson. »

Il est évident que M. de Revanne était amoureux de l’inconnue. Or il ne pouvait pas assurément compter sur l’impression que ferait son visage demi-séculaire, bien que sa vigueur et sa bonne mine lui donnassent l’air d’un homme de trente ans. Peut-être espéràil-il de plaire par sa belle et pure santé, par la bonté, la sérénité, la douceur, la générosité de son caractère, peut-être aussi par sa fortune, quoiqu’il eût assez dé délicatesse pour sentir qu’on n’achète pas ce qui est sans prix.

Mais, d’un autre côté, le fils, aimable, tendre, passionné, ne se tint pas mieux sur ses gardes que son père, et se jeta résolument dans cette aventure. D’abord il tâcha de gagner doucement l’inconnue, que les éloges et l’amitié de son père et de sa tante lui avaient fait dignement apprécier. Il s’efTorça sincèrement de plaire à une femme aimable, qu’il jugeait, dans son amour, trèssupérieure à sa condition présente. La sévérité de la jeune fille l’enflamma plus encore que son mérite et sa beauté ; il osa par* 1er, entreprendre, promettre.

Sans le vouloir, le père donna toujours à sa recherche des allures paternelles. Il se connaissait, et, lorsqu’il eut découvert son rival, il n’espéra point de l’emporter sur lui, à moins de recourir à des moyens indignes d’un homme d’honneur. Il continuait néanmoins ses poursuites, et pourtant il n’ignorait pas que la bonté, la richesse même, sont des attraits auxquels une femme ne s’abandonne qu’avec précaution, mais qui demeurent sans effet, aussitôt que l’amour se montre avec les charmes de la jeunesse. M. de Revanne fit d’autres fautes encore, qu’il regretta plus tard. En témoignant une amitié respectueuse, il parla d’une liaison durable, secrète, légitime ; il se plaignit aussi quelquefois, et prononça le mot d’ingratitude. Certes il ne connaissait pas celle qu’il aimait, lorsqu’il lui dit un jour que beaucoup de bienfaiteurs recueillaient le mal pour le bien. L’inconnue lui répondit avec franchise que beaucoup de bienfaiteurs achèteraient volontiers tous les droits de leurs protégés pour une soupe aux lentilles.

La belle étrangère, embarrassée de cette double recherche, conduite par des motifs inconnus, semble n’avoir eu d’autre objet que de s’épargner à elle et aux autres de sottes affaires, en prenant, dans cette situation difficile, un étrange expédient. Le fils la pressait, avec l’audace de son âge, et menaçait, selon l’usage, d’immoler sa vie pour l’inexorable. Le père, un peu moins fou, était néanmoins tout aussi pressant : tous deux étaient sincères. Cette aimable personne aurait pu aisément s’assurer une position méritée ; car MM. de Revanne déclarent l’un et l’autre qu’ils avaient l’intention de l’épouser.

Mais l’exemple de cette jeune fille peut apprendre aux femmes qu’une personne loyale, eût-elle même l’esprit troublé par la vanité ou par une véritable folie, n’entretient pas les blessures du cœur qu’elle ne veut pas guérir. La voyageuse se sentait réduite à une extrémité où il ne lui serait pas facile de se défendre longtemps ; elle était sous la dépendance de deux amants, qui pouvaient excuser chaque importunité par la pureté de leurs vues, car leur pensée était de justifier leur témérité par une solennelle union. Telle était sa position, et c’est ainsi qu’elle la comprenait.

Elle aurait pu se retrancher derrière Mlle de Revanne : elle y renonça, et ce fut sans doute par ménagement, par égard pour ses bienfaiteurs. Elle ne se déconcerte point ; elle imagine un moyen de les maintenir l’un et l’autre dans la vertu, en les faisant douter de la sienne. Elle est folle par fidélité, par une fidélité que sans doute son amant ne mérite pas, s’il ne sent pas tous les sacrifices qu’elle lui fait, dussent-ils même lui rester inconnus.

Un jour que M. de Revanne répondait un peu trop vivement à l’amitié, à la reconnaissance qu’elle lui témoignait, elle prit tout à coup des manières naïves qui l’étonnèrent.

  • Monsieur, votre bonté m’afflige ; souffrez que je vous en dise la raison avec franchise. Je le sens bien, c’est à vous seul que je dois toute ma reconnaissance, mais, à vous dire la vérité….

— Je vous comprends, cruelle ! Mon fils a touché votre cœur.

— Ah ! monsieur, il ne s’en est pas tenu là. Je ne puis exprimer que par ma confusion….

— Comment, mademoiselle ? vous seriez….

— Je pense que oui, » dit-elle, en faisant une profonde révérence, et laissant échapper une larme.

Les femmes ont toujours une larme au service de leurs espiègleries ; elles ont toujours une excuse pour leurs torts.

Tout amoureux qu’il était, M. de Revanne ne put.s’empêcher d’admirer ce nouveau genre d’innocente sincérité sous la coiffe maternelle, et il trouva la révérence tout à fait à sa place.

« Mais, mademoiselle, je ne puis absolument comprendre.

— Ni moi non plus, » dit-elle, et ses larmes coulèrent plus abondamment.

Elles coulèrent, jusqu’à ce que M. de Revanne, après un moment de réflexions fort pénibles, reprit la parole, d’un air calmeet dit :

« Ceci m’éclaire : je vois combien mes prétentions étaient ridicules ; je ne vous fais aucun reproche, et, pour unique punition de la douleur que vous me causez, je promets de vous donner sur sa part d’héritage autant de bien qu’il sera nécessaire pour éprouver s’il vous aime autant que je fais.

— Ah ! monsieur, ayez pitié de mon innocence, et ne lui dites rien. »

Demander le secret n’est pas le moyen de l’obtenir. Après cette démarche, la belle inconnue s’attendait à voir paraître le fils indigné et furieux. Il vint en effet, et son regard annonçait des paroles foudroyantes. Mais il ne put bégayer que ces mots :

« Comment, mademoiselle ! Est-il possible 1

— Quoi donc, monsieur ? dit-elle, avec un sourire désespérant dans une pareille circonstance.

— Comment, « quoi donc ! » Allez, mademoiselle, vous êtes une jolie personne ! Mais du moins il ne faudrait pas déshériter les enfants légitimes : c’est assez de les accuser. Oui, mademoiselle, je devine votre complot avec mon père : vous m’attribuez tous deux un fils, qui n’est que mon frère !… J’en suis certain. »

Avec le même front calme et serein, la belle folle lui répondit :

« Vous n’êtes sûr de rien : ce n’est ni votre fils ni votre frère. Tout garçon est méchant : je n’en veux point. C’est une pauvre fille, que j’emmènerai bien loin, bien loin des hommes, des méchants, des fous et des infidèles. » Puis, soulageant son cœur :

« Adieu ! lui dit-elle : adieu, mon cher Revanne ! La nature vous adonné un cœur honnête : conservez vos principes de franchise ; ils ne sont pas dangereux, avec une fortune solide. Soyez bon envers les pauvres. Celui qui dédaigne la prière de l’innocence affligée sera réduit un jour à prier lui-même et ne sera pas écouté. Celui qui ne se fait pas scrupule de mépriser les scrupules d’une fille sans défense sera la victime de femmes sans scrupules. Celui qui ne sent pas ce que doit éprouver une honnête fille, quand on aspire à sa main, ne mérite pas de l’obtenir. Celui qui forge des projets contraires à la raison, contraires aux vues, aux plans de sa famille, pour satisfaire ses passions, ne mérite ni les fruits de sa passion ni l’estime de sa famille. Je crois bien que vous m’avez sincèrement aimée ; mais, mon cher Revanne, le chat sait bien à qui il lèche la barbe. Si vous êtes jamais l’amant d’une femme estimable, rappelez-vous le moulin de l’infidèle. Apprenez par mon exemple à vous reposer sur la constance et la discrétion de votre amante. Vous savez si je suis infidèle : votre père le sait aussi. J’ai résolu de parcourir le monde et de m’exposer à tous les dangers : assurément, les plus grands sont ceux qui me menacent dans- cette maison. Mais, comme vous êtes jeune, je vous dirai à vous seul et en confidence : les hommes et les femmes ne sont infidèles que lorsqu’ils le veulent bien, et c’est ce que j’ai voulu prouver à l’ami du moulin, qui me reverra peut-être, si son cœur est assez pur un jour pour regretter ce qu’il a perdu. »

Le jeune Revanne écoutait encore, qu’elle avait déjà cessé de parler. Il était comme frappé de la foudre ; enfin les larmes se firent passage, et, dans ce trouble, il courut chez sa tante, chez son père :

« Mademoiselle s’en va ! Mademoiselle est un ange, ou plutôt un démon, qui parcourt le monde pour torturer tous les cœurs ! »

Mais la voyageuse avait si bien pris ses mesures, qu’on ne put la retrouver. Quand le père et le fils se furent expliqués, on ne douta plus de son innocence, de son esprit, de sa folie. Quelque mouvement que se donnât depuis M. de Revanne, il ne put réussir à se procurer le moindre éclaircissement sur cette belle personne, qui lui était apparue, passagère comme les anges, et non moins aimable.


CHAPITRE VI.

Après un long et profond sommeil, dont les voyageurs avaient grand besoin, Félix sauta du lit vivement et se hâta de s’habiller. Son père crut remarquer qu’il y mettait plus de soin qu’auparavant. Rien n’était assez juste et assez propre ; il aurait voulu tout plus frais et plus neuf. Il courut au jardin, ’ et ne fit qu’attraper en chemin quelque chose de la collation que le domestique apportait pour les hôtes, parce que les dames ne devaient descendre au jardin qu’une heure plus tard.

Le domestique était accoutumé à faire aux étrangers les honneurs du château : il conduisit notre ami dans une galerie toute cimposée de portraits et de bustes, la plupart d’excellents maîtres ; tous représentaient des personnages influents du xvm’siècle : grande et imposante société.

« Vous ne trouverez pas dans tout le château, dit le garçon, un tableau qui ait un rapport même éloigné à la religion, la tradition, la mythologie, les légendes ou les fables : notre maître veut que l’imagination ne soit excitée que pour se représenter le vrai. « Nous rêvons trop volontiers, dit-il souvent, « pour devoir encore stimuler cette dangereuse faculté de notre « esprit par des séductions étrangères. »

Wilhelm ayant demandé quand il pourrait rendre ses devoirs au maître, le serviteur lui répondit que, selon son habitude, il était sorti à cheval de grand matin. « Il avait coutume de dire : « L’attention est la vie. » Vous verrez cette maxime et d’autres encore, dans lesquelles il se peint lui-même, inscrites dans les champs, au-dessus des portes, comme nous voyons ici, par exemple :

On Arrive Au Beau Par L’utile Et Le Vrai.

Les dames avaient déjà fait sous les tilleuls les apprêts du déjeuner. Félix faisait l’espiègle autour d’elles, et, par ses folies et ses témérités, il tâchait de fixer l’attention, de s’attirer une réprimande, une remontrance, d’Hersilie. Les deux sœurs cherchèrent à gagner par leur franchise et leur bienveillance la confiance de leur hôte silencieux, qui était fort à leur gré ; elles parlèrent d’un cousin, homme de mérite, absent depuis trois années, et qui devait arriver incessamment ; d’une digne tante, qui demeurait, près de là, dans son château, et qu’on regardait comme l’ange gardien de la famille. Elles la représentèrent le corps affaibli par la maladie, l’esprit florissant de jeunesse ; on eût dit une sibylle antique, devenue invisible, dont la voix prononçait, avec une parfaite simplicité, des paroles divines sur les choses humaines.

Wilhelm dirigea l’entretien et ses questions sur les objets présents. Il désirait apprendre à connaître plus particulièrement le noble maître dans son activité originale ; il songeait au chemin du beau à travers l’utile et le vrai, et il s’efforça d’expliquer ces mots à sa manière, ce qui lui réussit parfaitement et lui valut l’approbation de Juliette.

Hersilie, qui était restée silencieuse, répliqua en souriant :

« Les femmes sont dans une singulière situation. Nous entendons sans cesse répéter les maximes des hommes ; il nous faut même les voir écrites en lettres d’or au-dessus de nos têtes, et cependant, nous autres jeunes filles, nous pourrions aussi dire en nous-mêmes le contraire, qui serait juste également, comme c’est ici le cas. La belle- trouve des adorateurs, puis des prétendants et enfin même un mari ; alors elle arrive au vrai, qui n’est pas toujours très-réjouissant, et, si elle est sage, elle se voue à l’utile, soigne sa maison et ses enfants et s’en tient là. C’est du moins ce que j’ai vu souvent. Les jeunes filles ont le temps d’observer, et, le plus souvent, elles trouvent ce qu’elles ne cherchaient pas. »

Un messager de l’oncle vint annoncer qu’il conviait toute la société dans une maison de chasse du voisinage ; on pouvait s’y rendre à cheval ou en voiture. Hersilie préféra le cheval ; Félix demanda instamment qu’on voulût bien aussi lui en donner un. Il fut décidé que Juliette et Wilhelm iraient en voiture, et Félix, traité comme un jeune page, fut redevable de sa première course à cheval à la dame de son jeune cœur.

La voiture qui menait Juliette, avec son nouvel ami, traversa une suite de plantations, toutes consacrées à l’utile et au produit. En voyant ces arbres fruitiers innombrables, on se demandait si tout ce fruit pouvait se consommer.

« Vous êtes arrivé chez nous, dit Juliette, par une singulière antichambre, et vous avez trouvé réellement beaucoup de choses étranges et bizarres, si bien que vous désirez, je présume, connaître l’enchaînement de tout cela. Tout repose sur la pensée et l’esprit de mon excellent oncle. Cet homme éminent était dans toute la force de l’âge à l’époque des Beccaria et des Filangieri ; les maximes d’humanité générale agissaient alors de toutes parts ; mais cet esprit ardent, ce caractère rigide, modifia ces généralités, selon des vues toutes dirigées vers la pratique. Il ne nous a point caché comment il transforme, à sa manière, cette maxime libérale : * Au plus grand nombre ce qu’il y a de « mieux », en celle-ci : « A beaucoup de gens ce qu’ils souhai« tent. » Le plus grand nombre ne se peut ni trouver ni connaître ; ce qu’il y a de mieux, on peut moins encore le démêler : mais il y a toujours beaucoup de gens autour de nous ; ce qu’ils souhaitent, nous l’apprenons ; ce qu’ils devraient souhaiter, nous y pensons, et, de la sorte, on peut toujours faire et procurer un bien considérable. C’est, poursuivit-elle, dans cet esprit qu’on a planté, bâti, établi, tout ce que vous voyez ; l’objet est prochain, facile à saisir ; tout s’est fait en faveur des hautes montagnes du voisinage.

  • Cet homme excellent, ayant la force et la richesse, s’est dit à lui-même : * Aucun des enfants de là-haut ne doit être « privé de pommes et de cerises, dont ils sont, à bon droit, si « friands ; la ménagère doit pouvoir mettre dans son pot-au-feu « des choux, des raves ou quelque autre plante potagère, afin de « faire un peu diversion à la malheureuse pomme de terre. » C’est dans ces vues, et de cette manière, qu’il cherche à se rendre utile, et son domaine lui en fournit l’occasion ; depuis plusieurs années, des revendeurs et des revendeuses colportent le fruit dans les gorges les plus profondes de ces montagnes.

— J’en ai joui moi-même comme un enfant, repartit Wilhelm : en un lieu où je n’espérais pas rencontrer rien de pareil, parmi les sapins et les rochers, une pensée pieuse ne m’a pas autant surpris qu’un fruit doux et rafraîchissant. Les dons de l’esprit sont partout à leur place ; les présents de la nature sont distribués sur le globe avec économie.

— Notre digne dncle a su mettre encore à la portée des montagnards divers produits de pays éloignés : dans ces bâtiments, au pied des monts, ils trouvent des magasins de sel et des provisions d’épiceries. 11 laisse à d’autres le soin de fournir le tabac et l’eau-de-vie. * Ce ne sont pas des besoins, dit-il, mais « des fantaisies, pour lesquelles il se trouvera toujours assez de « brocanteurs. »

Arrivés au lieu du rendez-vous, qui était une spacieuse maison de chasse dans la forêt, ils trouvèrent la société rassemblée ; une petite table était déjà servie.

« Prenons place, dit Hersilie. Voici le siége de notre oncle, mais sans doute, selon sa coutume, il ne viendra pas. Je suis tentée de me féliciter que notre- hôte ne doive pas, me dit-on, séjourner longtemps parmi nous, car il serait fastidieux pour lui de faire connaissance avec notre intérieur ; c’est ce qu’on retrouve éternellement dans les romans et les pièces de théâtre : un oncle bizarre, une nièce posée, une rieuse ; une sage tante, des commensaux comme partout, et, si notre cousin revenait, monsieur apprendrait à connaître un voyageur fantastique, qui peut-être amènerait encore quelque original, et la triste comédie serait trouvée, et transportée dans la réalité.

— Nous devons respecter les singularités de notre oncle, dit Juliette : elles ne gênent personne, et mettent au contraire chacun à son aise. Il ne peut souffrir les repas réguliers ; il est rare qu’il y soit exact : aussi assure-t-il qu’une des plus belles inventions des temps modernes sont les repas à la carte. »

Parmi d’autres discours, on en vint aussi à la fantaisie du digne homme de mettre partout des inscriptions.

« Ma sœur, dit Hersilie, sait les expliquer toutes ; elle peut rivaliser avec le concierge ; moi, je trouve qu’on peut les retourner toutes, et qu’elles en sont tout aussi vraies et peut-être davantage.

— Je ne cacherai pas, dit Wilhelm, qu’il se trouve, dans le nombre, des maximes qui semblent se détruire elles-mêmes. J’ai été surpris, par exemple, de lire : Propriété Et Communauté De Biens ! Ces deux idées ne sont-elles pas contradictoires ?

— Je suppose, dit vivement Hersilie, que notre oncle a pris ces inscriptions des Orientaux, qui lisent, sur toutes les murailles, des versets du coran, qu’ils vénèrent plus qu’ils ne les comprennent. »

Sans se laisser distraire, Juliette répondit à Wilhelm : « Développez ces deux mots, et le sens ressortira aussitôt. » Après quelques digressions, Juliette poursuivit l’explication commencée.

« Chacun désire améliorer, conserver, augmenter la propriété qu’il a reçue de la nature, de la fortune ; il s’étend autour de lui, avec toutes ses facultés, aussi loin qu’il est capable d’atteindre ; mais il se demande sans cesse comment il laissera les autres hommes prendre part à ses biens, car les riches ne sont estimés qu’autant que les autres jouissent de leur opulence. »

On chercha des exemples, et, cette fois, notre ami se trouva sur son terrain ; on se piqua d’émulation, on enchérit les uns sur les autres, pour reconnaître la vérité de ces mots laconiques. Pourquoi, disait-on, le prince est-il honoré, sinon parce qu’il peut provoquer, encourager, favoriser l’activité de chacun, et lui faire part, en quelque façon, de sa puissance absolue ? Pourquoi tous les yeux se tournent-ils vers le riche, sinon parce qu’il a le plus de besoins, et qu’il cherche partout des gens avec lesquels il puisse partager son superflu ? Pourquoi tous les hommes envient-ils le poète ? Parce que sa nature l’oblige à se communiquer, que cette communication est sa nature même. Le .musicien est plus heureux que le peintre : il dispense en personne, et directement, des dons agréables . tandis que le peintre ne donne qu’après s’être séparé de l’objet.

On en vint ensuite à des considérations générales : quelle que soit sa propriété, l’homme doit la. maintenir ; il doit se faire le centre duquel peut dériver le bien commun ; il doit être égoïste pour ne pas le devenir, recueillir afin d’être en état de répandre. La belle avance de donner son bien aux pauvres ! Il est plus louable de se conduire comme leur intendant. Tel est le sens de ces mots : Propriété Et Communauté De Biens ! Nul ne doit toucher au capital ; les intérêts, jetés dans la circulation, appartiendront à chacun.

On avait reproché à l’oncle, comme la suite de l’entretien le fit connaître, que ses domaines ne lui rapportaient pas ce qu’ils devaient rapporter. Il répondait : « Cette différence en moins, je la considère comme une dépense, qui me donne du plaisir, en ce que j’aide à vivre à d’autres hommes ; je n’ai pas même la peine de faire par mes mains cette distribution, et par là l’équilibre se rétablit. »

C’est ainsi que les dames s’entretenaient avec leur nouvel ami, en passant d’un sujet à l’autre, et, la confiance mutuelle s’étant toujours mieux établie, on parla du cousin qui devait bientôt arriver.

« Nous croyons sa bizarre conduite concertée avec notre oncle. Depuis quelques années, il ne nous donne aucunes nouvelles de lui, mais il nous envoie d’agréables présents, qui désignent, d’une manière allégorique, les pays où il se trouve ; puis tout à coup il nous écrit d’un lieu très-voisin ; mais il annonce qu’il ne veut pas arriver avant d’être informé de notre situation. Cette conduite n’est pas naturelle ; quelque mystère qu’elle cache, nous voulons le connaître avant son retour. Nous vous remettrons ce soir un paquet de lettres qui vous en apprendront davantage. »

Hersilie ajouta :

« Hier je vous ai fait connaître une folle vagabonde : aujourd’hui nous vous produirons un voyageur tout aussi extravagant.

— Avoue du moins, ajouta Juliette, que cette communication n’est pas sans but. »

A ces mots, Hersilie demanda le dessert avec quelque impatience, quand on vint annoncer que la société devait aller le prendre sous le grand berceau où l’oncle l’attendait. Wilhelm remarqua, en passant, une cuisine portative, dont on s’empressait d’emballer bruyamment les brillantes casseroles, les assiettes et les plats. On trouva le vieux maître sous un berceau spacieux, assis à une grande table ronde, qu’on venait de dresser, et sur laquelle on servit en abondance, au moment où la société prenait place, des fruits magnifiques, d’appétissantes pâtisseries et des sucreries- excellentes. L’oncle ayant demandé ce qu’ils avaient fait jusqu’alors, Hersilie se hâta de répondre :

« Notre bon hôte aurait couru le risque de se perdre dans vos inscriptions laconiques, si Juliette n’était venue à son secours avec ses commentaires perpétuels.

— Tu ne cesses d’attaquer Juliette : c’est une fille de mérite, qui aime à s’instruire et à comprendre.

— Je voudrais bien, répliqua gaiement Hersilie, oublier beaucoup de chosesque je sais, et ce que j’ai compris n’a pas non plus une grande valeur. »

Wilhelm prit la parole et dit avec réserve :

« Je sais apprécier les sentènces, surtout quand elles m’excitent à considérer leurs contraires et à les mettre en harmonie.

— Parfaitement ! répliqua l’oncle : l’homme raisonnable n’a pas autre chose à faire toute sa vie. »

Cependant la table ronde se garnit peu à peu, en sorte que les derniers venus eurent de la peine à trouver place. C’étaient les deux officiers, des chasseurs, des écuvers, des jardiniers, des gardes forestiers et d’autres, dont il n’était pas facile de reconnaître les fonctions au premier coup d’œil. Chacun avait à faire quelque récit ou quelque rapport sur les affaires du moment ; le vieux maître les écoutait volontiers, et même les provoquait par des questions bienveillantes ; mais enfin il se leva, et, saluant la société, qui dut rester assise, il s’éloigna avec les deux officiers. Tout le monde avait mangé des fruits ; les jeunes gens, bien qu’ils eussent l’air un peu sauvage, s’étaient fort bien régalés des sucreries. Tous ces gens se levèrent de table l’un après l’autre ; ils saluaient les demeurants et se retiraient.

Les dames, qui s’aperçurent que leur hôte observait avec quelque étonnement ce qui se passait, lui donnèrent les explications suivantes :

« Vous voyez encore ici l’effet des singularifés de notre bon oncle. Il soutient qu’aucune invention du siècle n’est plus admirable que les repas à la carte, que l’on peut prendre dan* les hôtelleries, à de petites tables particulières. Aussitôt qu’il en eut connaissance, il voulut les introduire dans sa famille pour lui et pour d’autres. Quand il est de bonne humeur, il se plaît à décrire vivement les horreurs d’un repas de famille, où chacun, préoccupé d’idées étrangères, prend sa place, écoute avec ennui, parle avec distraction, garde un froid silence, et, si, par malheur, il arrive des petits enfants, provoque par sa pédagogie improvisée la plus importune mésintelligence. « Nous « avons, dit-il, tant de maux à souffrir !… J’ai su du moins me « délivrer de celui-là. » Il paraît rarement à notre table, et n’occupe qu’un moment la place qu’on lui réserve. Il se fait suivre partout de sa cuisine portative ; d’ordinaire il mange seul, et laisse aux autres le soin de se pourvoir ; mais, lorsqu’il lui arrive d’offrir un déjeuner, un dessert ou une collation, ses gens y sont conviés de tous côtés et en prennent leur part, comme vous avez vu. Cela lui fait plaisir : mais il ne veut pas que l’on vienne sans apporter un bon appétit, et chacun doit quitter la table quand il s’est restauré ; de la sorte, il est toujours sûr d’être entouré de gens qui font honneur au repas. * Veut-on rendre les hommes heureux, dit-il parfois, il faut « tâcher de leur offrir des jouissances qu’ils ne goûtent jamais « ou qui soient rarement à leur portée »

Comme on retournait au château, un accident imprévu causa quelque émotion à la société. Hersilie avait dit à Félix, qui chevauchait auprès d’elle :

« Voyez là-haut ces fleurs, qui couvrent toute la pente méridionale de la colline ! Elles sont nouvelles pour moi : je ne les connais point. »

Aussitôt Félix poussa son cheval de ce côté, courut au galop, et bientôt on le vit revenir avec une touffe de ces belles fleurs, qu’il agitait de loin, quand tout à coup il disparut avec le cheval : il était tombé dans un fossé. Deux cavaliers se détachèrent de l’escorte, et coururent sur la place.

Wilhelm voulait s’élancer de la voiture ; Juliette s’y opposa.

« Vous voyez qu’on est allé à son aide, et, chez nous, la règle, en pareil cas, est que celui qui peut porter du secours doit seul quitter sa place.

— Oui, dit Hersilie, en retenant son cheval : on a rarement besoin de médecins, de chirurgiens à chaque instant. »

Déjà Félix accourait à cheval, la tête bandée, tenant toujours à la main et montrant bien haut son butin florissant. Il offrit le bouquet, avec une satisfaction secrète, à la dame de ses pensées, qui lui donna en échange un léger fichu aux brillantes couleurs.

« Ce bandeau blanc ne te va pas bien, lui dit-elle : celui-ci sera plus gai. »

On revint au château sans inquiétude, mais doucement ému. Il était tard : on se sépara avec l’agréable espérance de se revoirie lendemain ; mais les lettres que nous donnons ici tinrent, quelques heures encore, Wilhelm éveillé et pensif.

Lénardo à la tante.

Enfin, ma chère tante, vous recevrez une lettre de moi au bout de trois ans, selon nos conventions, qui étaient, je l’avoue, assez singulières. Je voulais voir le monde, me livrer entièrement à lui, et, pendant ce temps, je voulais oublier la patrie que j’avais quittée et où j’espérais revenir. Je désirais garder l’impression- tout entière, et n’être pas troublé par les détails dans les pays lointains. Cependant nous avons échangé de temps en temps les signes de vie nécessaires. Vous m’avez envoyé de l’argent, et je vous ai fait parvenir de petits cadeaux pour la famille. Aux objets que j’envoyais, vous pouviez juger de ma situation et des lieux où je me trouvais. Les vins ont sans doute fait deviner, chaque fois, à mon oncle les pays que je visitais ; les dentelles, les objets de fantaisie, la quincaillerie, ont marqué pour les dames ma route par lé Brabant, Paris et Londres, et je retrouverai sur vos tables à écrire, sur vos chiffonnières et vos tables à thé, dans vos négligés et vos habits de fête, bien des souvenirs, auxquels je pourrai rattacher mes récits de voyage. Vous m’avez accompagné, sans entendre parler de moi, et peutêtre n’éles-vous pas curieuse d’en savoir davantage. Mais moi, il m’est extrêmement nécessaire d’apprendre, par l’effet de votre complaisance, ce qui se passe dans notre famille, au sein de laquelle je me dispose à rentrer. Je voudrais, en vérité, revenir des terres étrangères comme un étranger, qui, pour être agréable, commence par s’informer de ce qu’on veut et de ce qu’on désire dans la maison, et ne se figure pas qu’on doive le recevoir à sa guise, pour l’amour de ses beaux yeux ou de sa belle chevelure. Parlez-moi donc du bon oncle, des chères nièces, de vous-même, de nos parents proches et éloignés, même de nos anciens et nouveaux serviteurs. Enfin, laissez courir une fois sur le papier, ën faveur de votre neveu, votre plume exercée, que vous n’avez pas trempée pour lui dans l’encre depuis si longtemps. Votre réponse instructive sera aussi la lettre de crédit avec laquelle je me présenterai, aussitôt que je l’aurai reçue. Ainsi donc, il dépend de vous de me voir dans vos bras. On change beaucoup moins qu’on- ne croit, et, généralement, les circonstances demeurent aussi à peu près les mêmes. Ce n’est pas ce qui a changé, mais ce qui est demeuré, ce qui s’est accru ou qui a déchu peu à peu, que je veux reconnaître tout d’un coup, et me revoir moi-même dans un miroir connu. Je salue affectueusement tous les nôtres, et je vous prie de croire qu’il y a dans la bizarrerie de mes délais et de mon retour autant de chaleur d’âme, qu’il s’en trouve peu quelquefois dans les plus assidus témoignages d’intérêt et dans les plus actives communications. Mille salutations à chacun et à tous.

P. S. N’oubliez pas, chère tante, de me dire un mot de nos gens, de nos justiciers, de nos fermiers. Qu’est devenue Valérine, la fille du fermier, que notre oncle renvoya, à juste titre, il est vrai, mais, à mon sens, avec quelque dureté, peu de temps avant mon départ ? Vous voyez que je me souviens encore de bien des choses : vraiment, je n’ai rien oublié. Vous pourrez m’examiner sur le passé, quand vous m’aurez mis au fait du présent.

La tante à Juliette.

Enfin, mes cliers enfants, après trois ans de silence, voici une lettre du voyageur ! Comme les gens bizarres sont drôles ! Il croit que ses marchandises et ses cadeaux allégoriques ont autant de prix qu’une seule parole affectueuse, qu’un ami peut dire ou écrire à son ami. Il se figure même qu’il est en avance avec nous, et il commence par exiger de nous aujourd’hui ce qu’il nous a lui-même refusé, d’une manière si dure et si désobligeante. Que devons-nous faire ? Pour moi, j’aurais répondu tout de suite à son désir dans une longue lettre, si je ne sentais l’approche de ma migraine, qui me permet à peine de terminer ce billet. Nous désirons tous le revoir. Chargez-vous de ce soin, mes chères nièces. Si je suis rétablie avant que vous ayez achevé,je mettrai quelque chose du mien. Choisissez chacune les personnes et les choses dont vous aimez lé mieux à parler. Partagez-vous le travail. Vous ferez tout cela mieux que moi. J’espère que le messager m’apportera deux mots de vous.

Juliette à la tante.

Nous venons de lire votre lettre : nous avons réfléchi, et nous vous dirons notre avis, chacune en particulier, par le retour du messager, après avoir.déclaré d’abord l’une et l’autre que nous ne sommes pas aussi bonnes que notre chère tante pour ce neveu, toujours enfant gâté. Après nous avoir caché pendant trois ans ses cartes, qu’il nous cache encore, lui montrerons-nous les nôtres, et jouerons-nous à jeu découvert contre jeu fermé ? Cela n’est point juste : mais passe encore ! car le plus fin se trompe souvent, par cela même qu’il se tient trop sur ses gardes. Nous ne" différons que sur la question de savoir ce qu’il faut lui répondre et en quelle forme. Écrire ce qu’on pense sur les siens, c’est, pour nous du moins, une tâche singulière. D’ordinaire on n’a d’opinion sur leur compte qu’en telle ou telle occasion, au moment où ils nous font quelque plaisir ou quelque chagrin particulier : du reste, l’un prend l’autre comme il est. Vous seule, chère tante, vous pourriez remplir cette tâche, car vous avez à la fois les lumières et l’indulgence. Hersilie, qui, vous le savez, s’échauffe aisément, m’a improvisé un tableau comique de toute la famille : je voudrais qu’il fût mis par écrit, pour vous arracher à vous-même un sourire au milieu de vos souffrances ; mais je ne voudrais pas l’envoyer à Lénardo. Mon avis serait de lui communiquer notre correspondance des trois dernières années. Qu’il la parcoure, s’il en a le courage ; sinon, qu’il vienne voir ce qu’il ne veut pas lire. Les lettres que vous m’avez écrites, ma chère tante, sont dans le meilleur ordre et toutes prêtes. Hersilie n’est pas de mon avis ; elle s’excuse sur le désordre de ses papiers, etc., etc., comme elle vous le dira elle-même.

Hersilie à la tante.

Je serai très-brève, et if le faut, chère tante, car le messager se montre impatient et de mauvaise humeur. Je trouve qu’il serait d’une bonhomie excessive et tout à fait déplacée, de communiquer nos lettres à Lénardo. Qu’a-t-il besoin de savoir le bien et le mal que nous avons pu dire de lui ? Pour conclure, du mal encore plus que du bien, que nous avons la faiblesse de l’aimer ! Tenez-le de court, je vous prie. Il y a quelque chose de circonspect et de téméraire dans cette demande, dans cette conduite, que l’on retrouve chez presque tous ces messieurs qui reviennent des pays étrangers. Ils regardent toujours ceux qui sont restés au logis comme des êtres incomplets. Excusez-vous sur votre migraine. Il viendra, n’en doutez pas. S’il tardait, attendons encore un peu. Alors peut-être s’avisera-t-il de s’introduire chez nous d’une façon mystérieuse et singulière, de nous observer sans se faire connaître, et que sais-je encore ce qui peut entrer dans le plan d’un homme si sage ? Voilà ce qui serait joli et surprenant ! Cela produirait toute sorte d’incidents, qui ne sauraient se développer, s’il fait dans sa famille une rentrée diplomatique, comme celle qu’il médite aujourd’hui.

Le messager ! le messager ! Donnez de meilleures habitudes à vos vieux domestiques, ou bien envoyez-en dejeunes ! Ni le vin ni les cajoleries ne peuvent rien sur celui-ci. Adieu ! adieu !

Post-scriptum, au sujet do post-script uni.

Dites-moi ce que nous veut le cousin, dans son post-scriptum, avec cette Valérine ? C’est la seule personne qu’il nomme par son nom. Nous tfutres nous sommes pour lui des tantes, des nièces, des employés ; nous ne sommes point des personnes, mais des catégories. Valérine, la fille de notre justicier ! Sans doute cette jeune blonde, qui aura charmé les yeux de monsieur notre cousin avant son départ ? Elle est mariée, bien mariée et très-heureuse : je n’ai pas besoin de vous le dire. Mais il le sait tout aussi peu qu’il est informé de ce qui nous regarde. N’oubliez pas de lui mander, dans un post-scriptum, que Valérine est devenue plus belle de jour en jour, et que sa beauté lui a fait trouver un très-bon parti ; qu’elle est femme d’un riche propriétaire ; que la belle blonde est mariée. Dites-lui cela bien clairement. Mais, chère tante, ce n’est pas tout : comment peutil se souvenir si bien de la blonde beauté et la confondre avec la fille du fermier paresseux, une étourdie et sauvage brunette, qui s’appelait Nachodine, et qui est maintenant je ne sais où ? Cela m’est tout à fait incompréhensible et m’intrigue singulièrement ; car il semble que monsieur notre cousin, qui vante sa bonne mémoire, confond les noms et les personnes d’une étrange façon. Peut-être a-t-il le sentiment de sa faiblesse, et veut-il, par votre peinture, rafraîchir ses souvenirs effacés. Tenez-le de court, je vous prie ! mais tachez de savoir ce qu’il eu est des Valérine et des Nachodine, et des Incs et des Ri nes, qui peuvent être restées dans sa mémoire, tandis que les Eltes et les llies en sont effacées…. Le messager ! le maudit messager !…

La tante aux ni<■<.<■».

(Ce billet est dicté.)

Pourquoi tant dissimuler envers ceux avec qui l’on doit passer sa vie ? Lénardo, avec toutes ses singularités, est digne de confiance. Je lui envoie vos deux lettres : elles lui apprendront à vous connaître, et j’espère que nous autres nous trouverons bientôt, sans y songer, une occasion de nous montrer à lui. Adieu ! Je souffre cruellement.

Bertille à la tante

Pourquoi tant dissimuler envers ceux avec qui l’on doit passer sa vie ?… Vous gâtez votre neveu. C’est affreux à vous de lui envoyer nos lettres. Elles ne lui apprendront point à nous connaître, et je ne souhaite qu’une occasion prochaine de me montrer à lui sous une autre face. Vous faites bien souffrir les autres, souffrante et aveugle comme vous êtes. Soyez bientôt guérie de vos souffrances. Pour votre amour, il est incurable.

lia tante à llersllle.

J’aurais envoyé ton dernier billet à Lénardo avec les autres, si j’avais persisté dans la résolution que mon amour incorrigible, ma migraine et ma paresse m’avaient inspirée. Vos lettres ne sont point parties.

Wllhelm à Nathalie.

L’homme est un être social et bavard ; il trouve une grande jouissance à exercer les facultés qu’il a reçues, quand même il n’en résulterait rien de plus. Que de fois on se plaint dans le monde des gens qui ne nous laissent pas dire un moi ! Et l’on pourrait aussi se plaindre qu’ils ne nous laissent pas écrire, si écrire n’était pas d’ordinaire une occupation qui demande la solitude et l’indépendance.

On ne peut se tigurer tout ce que les hommes écrivent. Je ne parle pas de tout ce qui s’imprime, quoique ce soit déjï bien assez ; mais ce qui circule, sans bruit, de lettres, de nouvelles, d’histoires, d’anecdotes, .de descriptions, ayant pour objet la situation présente de telles et telles personnes, sous la forme de correspondances ou d’écrits plus étendus, on ne peut s’en faire une idée qu’après avoir vécu quelque temps, comme cela m’arrive aujourd’hui, au sein de familles instruites. Dans le cercle où je me trouve maintenant, on ne passe guère moins de temps à communiquer à ses parents et à ses amis les choses dont on s’occupe qu’à se livrer aux occupations dont on parle. Cette observation, qui me frappe depuis quelques jours, je la fais d’autant plus volontiers, que la manie d’écrire de mes nouveaux amis me fournit l’occasion d’ar prendre à les connaître promptement et sous toutes les faces. On me confie, on me donne un paquet de lettres, une couple de cahiers renfermant des journaux de voyages, les confessions d’une âme encore en lutte avec ellemême, et, en peu de temps, me voilà de la famille : je connais sa plus intime société ; je connais les personnes avec lesquelles je serai mis en relation, et j’en sais plus peut-être sur leur compte qu’ils n’en savent eux-mêmes, parce qu’ils sont absorbés » dans leur situation, et que je passe devant eux, en te donnant toujours la main et discourant sur tout avec toi. Aussi ma première condition, avant de recevoir une confidence, est que je puisse t’en faire part. Voilà donc quelques lettres, qui t’introduiront dans la famille où je me trouve actuellement, sans rompre ou sans éluder mon vœu.


CHAPlTRE VII.

Notre ami se trouva seul de grand matin dans la galerie, où il prit plaisir à considérer mainte figure connue ; un catalogue se rencontra sous sa main, pour lui donner, sur les autres, les détails qu’il pouvait désirer. Le portrait, comme la biographie, a un intérêt tout particulier : l’homme marquant- qu’on ne peut se représenter sans entourage, se produit seul et à part, et se pose devant nous comme devant une glace ; nous devons lui consacrer une attention décidée ; nous devons nous occuper de lui d’une manière exclusive, comme il s’occupe de lui-même avec complaisance devant le miroir. C’est un général, qui représente maintenant toute l’armée, et derrière lequel reculent dans l’ombre empereurs et rois, pour lesquels il combat. C’est un habile courtisan, qui se montre à nous, tout comme s’il nous faisait la cour ; nous ne pensons point au grand monde pour lequel, à proprement parler, il s’est façonné si agréablement. Notre observateur fut ensuite surpris de la ressemblance qu’il trouvait entre plusieurs personnages morts depuis longtemps et des hommes vivants qu’il connaissait, et qu’il avait vus de ses yeux ; de la ressemblance qu’il leur trouvait avec lui-même. Et pourquoi des Ménechmes jumeaux ne naîtraient-ils que d’une seule mère ? La grande mère des dieux et des hommes ne pourrait-elle produire de son sein fécond, en même temps ou par intervalles, des figures pareilles ? Enfin notre contemplateur sentimental ne put • se dissimuler que, parmi les images qui passaient sous ses yeux, les unes attiraient à elles, les autres inspiraient l’antipathie.

Le maître de la maison le surprit au milieu de ces méditations ; Wilhelm s’entretint librement avec lui sur ces objets, et par là il parut gagner toujours plus ses bonnes grâces : car le vieillard le conduisit amicalement dans les pièces réservées, devant les portraits les plus précieux des hommes illustres du xvie siècle, qui se montraient là tout entiers, dans leur vie libreN et indépendante, sans se mirer dans une glace ou dans le spectateur, laissés à eux seuls et se suffisant à eux-mêmes, agissant par leur présence et non par dessein ou par volonté.

Le maître de la maison, charmé que son hôte sût apprécier* de si riches annales du passé, lui fit voir des autographes de plusieurs personnages, dont ils avaient parlé dans la galerie, et même enfin diveres choses, dont on était sûr que l’ancien possesseur s’était servi et qu’il les avait touchées de ses mains.

« C’est là ma poésie, dit le vieillard en souriant : mon imagination veut se fixer sur quelque objet. Je puis à peine croire qu’une chose qui n’est plus là ait jamais existé. Je cherche à me procurer les plus rigoureux témoignages sur ces reliques du temps passé ; autrement, je ne les admets point. Les traditions écrites sont surtout examinées avec le plus grand soin, car je crois bien que le moine a écrit la chronique, mais les choses dont il témoigne, j’y crois rarement. »

Enfin le vieillard présenta à Wilhelm une feuille de papier blanc, en le priant d’y tracer quelques lignes, mais sans signature, puis il ouvrit une portière et le laissa retourner dans la salle, où Wilhelm retrouva le concierge, qui lui dit :

« Je suis charmé que mon maître ait pour vous tant d’estime. 11 suffit, pour m’en convaincre, qu’il vous fasse sortir par cette porte. Mais savez-vous pour qui il vous prend ? Il croit que vous êtes un instituteur pratique ; il soupçonne que l’enfant est d’une illustre maison, et confié à votre direction, pour apprendre de bonne heure, et par principes, à se faire une juste idée du monde et de ses divers états.

— Il me fait trop d’honneur, dit Wilhelm, mais je mettrai à profit ces paroles. »

A déjeuner, il trouva son Félix déjà empressé auprès des dames, qui exprimèrent le vœu, puisqu’on ne pouvait le retenir plus longtemps, qu’il se rendit chez leur noble tante Macarie, et peut-être, de là, auprès du cousin, pour éclaircir cette bizarre irrésolution : il deviendrait par là un membre de la famille, leur rendrait à tous un service essentiel, et entrerait, sans beaucoup de préliminaires, en relations intimes avec Lénardo.

« Où qu’il vous- plaise de m’envoyer, répondit Wilhelm, j’irai volontiers. Je voyage pour observer et méditer : j’ai vu et appris auprès de vous plus que je n’osais espérer, et je suis persuadé que, sur la route où vous me dirigez, ce que je verrai, ce que j’apprendrai, dépassera mon attente.

— Et toi, charmant vaurien, qu’apprendras-tu ? » dit Hersilie. A quoi l’enfant répondit hardiment :

  • J’apprendrai à écrire, afin de pouvoir t’envoyer de mes lettres, et à monter à cheval mieux que personne, afin de revenir toujours bien vite auprès de toi. »

Là-dessus Hersilie devint pensive et se dit :

« Je ne fus jamais heureuse avec les adorateurs assortis à mon âge : il semble que la génération suivante veuille bientôt m’en dédommager. »

Maintenant, comme notre ami, nous sentons, avec un vif chagrin, approcher l’heure du départ, et nous voudrions nous faire une idée claire des singularités de son digne hôte et des bizarreries de cet homme extraordinaire. Mais, pour l’apprécier justement, nous devons diriger notre attention sur l’origine et le développement de cet honorable vieillard. Voici les renseignements que nous avons pu recueillir.

Son grand-père fut attaché à- une ambassade en Angleterre, pendant les dernières années de Guillaume Penn. La noble bienveillance, les intentions pures, l’infatigable activité de-ce grand homme, les luttes qu’il eut, en conséquence, à soutenir avec le monde, les dangers et les tourments sous lesquels il semblait succomber, éveillèrent dans le cœur affectueux du jeune homme le plus sérieux intérêt : il s’associa à l’entreprise, et finit même par se rendre en Amérique. Le père de notre vieillard naquit à Philadelphie, et tous deux se glorifiaient d’avoir contribué à fonder dans les colonies l’entière liberté des cultes.

C’était l’application de la maxime qu’une nation isolée, où règne l’uniformité des mœurs et des croyances-religieuses, doit bien se garder de toute influence étrangère, de toute innovation, mais que là où l’on veut appeler et rassembler sur un sol nouveau beaucoup de gens venus de toutes parts, il faut laisser une activité illimitée à l’industrie, et permettre le libre développement des idées morales et religieuses.

Au commencement du xvme siècle, l’es esprits étaient vivement portés vers l’Amérique, parce que tout homme qui se sentait mal à l’a’ise en Europe espérait trouver la liberté sur l’autre bord : cet élan était entretenu par l’espérance des belles possessions qu’on pouvait obtenir, avant que la population se fût étendue vers l’Occident. De vastes territoires,-sous le nom de comtés, étaient encore à vendre aux limites des terres habitées. Le père de noire vieillard s’y était fait lui-même un établissement considérable.

Mais les sentiments des fils sont souvent en opposition avec ceux des pères, et cela se vit encore dans cette occasion. Le * jeune hommet envoyé en Europe, s’y trouva dans un monde tout nouveau pour lui : cette inestimable civilisation, née depuis tant de siècles, développée, répandue, gênée, opprimée, jamais entièrement détruite, se ranimant, reprenant une vie nouvelle, et se manifestant, comme autrefois, sous mille et mille formes, lui donna de tout autres idées du point où l’humanité peut parvenir. 11 aima mieux prendre part à ces immenses avantages, et se perdre dans le mouvement vaste et régulier de la foule, en travaillant avec elle, que de reculer de plusieurs siècles et de jouer, au delà des mers, le rôle d’Orphée et de Lycurgue. Partout, se disait-il, l’homme a besoin de patience ; partout il a des ménagements à garder, et j’aime mieux m’accommoder avec mon prince, afin qu’il m’accorde tels et tels droits-, j’aime mieux transiger avec mes voisins, pour en obtenir certaines libèrtés, en leur faisant, d’un autre côté, quelques concessions, que de guerroyer avec les Iroquois, pour les refouler, ou de les tromper par des traités, pour les chasser de leurs marais, où l’on souffre à mourir de la morsure des moustiques.

Il se chargea des biens de la famille ; il sut les administrer d’une manière libérale, les exploiter avec une sage économie, les agrandir de vastes terres du voisinage, qui semblaient inutiles, et, dans le sein de notre monde cultivé, qui, en un certain sens, peut être appelé’bien souvent un désert, il sut acquérir et cultiver un territoire de médiocre étendue, qui, dans- une position bornée, est encore une assez belle utopie.

Dans ce territoire, la liberté de conscience est chose naturelle ; le culte public est considéré comme un libre aveu que les hommes sont unis entre eux, à la vie et à la mort : aussi veillet-on avec soin à ce que personne ne se mette à l’écart.

On remarque dans chaque exploitation des édifices de moyenne grandeur : ce sont des salles que doit construire tout propriétaire d’une commune. Là se rassemblent les anciens, pour délibérer ; là. se réunissent les membres de la commune, pour entendre des enseignements et de pieuses exhortations ; mais ces édifices sont aussi consacrés aux réjouissances : on y donne les bals de noces, et l’on y fait de la musique, le soir des jours de fête.

Ici la nature même peut être notre guide. Sous un ciel presque toujours serein, nous voyons se rassembler, à l’ombre du même tilleul, les vieillards pour délibérer, le peuple pour prier, la jeunesse pour se livrer à la danse. Quand elle s’appuie sur une vie sérieuse, la sainteté est si belle ! La gravité et la sainteté modèrent la joie, et l’homme ne se conserve que par la modération.

La commune ne partage-t-elle pas ces sentiments ? si elle est assez riche, elle est libre de consacrer à ces divers objets divers édifices.

Mais, si l’on fait toutes ces dispositions pour l’extérieur et la décence publique, la religion proprement dite reste toujours une chose intérieure et même individuelle ; car elle seule s’adresse à la conscience, -qu’il importe d’exciter, de calmer : il faut l’exciter, quand elle reste assoupie, inactive, inefficace ; il faut la calmer, quand elle menace de troubler la vie par les angoisses du repentir : car elle touche de bien près au souci, qui menace de se changer en violent chagrin, quand, par notre faute, nous avons attiré un malheur sur nous ou sur les autres.

Mais, comme nous ne sommes pas toujours disposés aux méditations du genre de celles qu’on nous demande ici, que nous n’aimons pas toujours qu’on les excite en nous, on y consacre le dimanche, ou l’on doit s’entretenir de tout ce qui donne aux âmes du souci, sous le rapport religieux, moral, social et économique.

« Si vous restiez quelques jours avec nous, disait Juliette, notre dimanche, je le crois, ne vous déplairait pas. Après-demain matin, vous remarqueriez un grand silence ; chacun reste seul et se livre à une méditation prescrite. L’homme est un être borné : c’est à méditer sur ces bornes que le dimanche est consacré. Si nous éprouvons des souffrances corporelles, que les occupations dela semaine nous ont fait peut-être négliger, nous devons, dès le commencement de la semaine suivante, consulter le médecin. Nos inquiétudes concernent-elles la gestion de nos affaires, nds employés sont tenus d’en délibérer. Ce qui nous afflige est-il de l’ordre moral ou religieux, nous devons nous adresser à un ami, à une personne sage, pour lui demander ses conseils, son assistance. Enfin c’est chez nous une loi, que personne ne doit transporter dans la semaine nouvelle une affaire qui l’afflige ou l’inquiète. C’est en les accomplissant de la manière la plus scrupuleuse, qu’on se ’délivre des devoirs pénibles, et C3 que nous ne pouvons absolument résoudre, nous le remettons à Dieu, comme au dispensateur et au libérateur suprême.

« Notre oncle ne se soustrait point lui-même à cette épreuve. Dans certains cas, il nous a entretenus en confidence de quelque difficulté qu’il ne pouvait surmonter d’abord ; mais il consulte surtout notre noble tante, qu’il visite de temps en temps. Le dimanche soir, il a coutume de nous demander si nous avons tout confessé, tout réglé. Tous voyez donc que nous mettons tous nos soins à ne pas être compris dans votre ordre, dans la société des Renonçants.

— C’est une belle vie assurément ! dit vivement Hersilie. Si je fais abnégation tous les huit jours, c’est autant qui m’est dû sur les trois cent soixante-cinq. »

Au moment de partir, notre ami reçut du plus jeune des officiers un paquet, accompagné d’une lettre, d’où nous extrairons le passage suivant :

« 11 me semble que, dans chaque nation, domine un sens différent, dont la satisfaction peut seule la rendre heureuse, et c’est une remarque que l’on peut faire aussi chez les divers individus. Celui qui a rempli son oreille de sons harmonieux, agréablement modulés, me saura-t-il gré, si je place devant ses yeux le plus excellent tableau ? Un ami de la peinture veut voir : il ne souffrira pas que son imagination soit émue par un poème ou un roman. Quel homme est assez bien doué pour être capable de jouissances diverses ?

« Mais vous, ami passager, vous m’avez paru un de ces hommes, et, si vous avez su apprécier l’agrément et la richesse d’un imbroglio français, j’espère que vous ne dédaignerez pas la simple et franche loyauté des mœurs allemandes, et que vous me pardonnerez, si ma manière de voir et de penser, mon origine et ma position, ne me permettent de trouver aucun tableau plus agréable que ceux de la classe moyenne allemande ;, renfermée dans ses habitudes de patriarches.

« Agréez cette peinture et souvenez-vous de moi ! »


CHAPITRE VIII.

Leqnrl est le traître}

« Non, non ! s’écria-t-il, comme il entrait avec violence et précipitation dans la chambre à coucher qu’on lui avait destinée, et posait la chandelle sur la table : non, c’est impossible ! Mais à qui recourir ? C’est la première fois que je pense autrement que lui, la première fois que je sens, que je veux autre chose…. O mon père, si tu pouvais me voir sans être vu, lire jusqu’au fond de mon cœur, tu serais convaincu que je suis toujours le même, toujours.ton fils obéissant, fidèle et tendre…. Dire non ! Résister au vœu le plus cher, au vœu longtemps caressé, de mon père ! Comment le déclarer ? Comment dire : Je ne puis épouser Julie ?… » En le disant,je frémis. Et comment nie présenter devant lui, me découvrir à ce père tendre et chéri ? Il me regarde avec étonnement et il se tait, il secoue la tête : cet homme si savant et si sage ne trouve pas un mot h dire. Malheur à moi !… Oh ! je sais bien à qui je voudrais confier ma peine, ma perplexité ; qui je voudrais prendre pour intercesseur ! Toi seule, Lucinde ! Et je commencerais par te dire comme je t’aime, comme je m’abandonne à toi et te dis en suppliant : « Prends ma défense, et, si tu peux m’aimer, si tu veux « être à moi, prends notre défense à tous deux. »

Mais, pour expliquer ce court monologue, vraiment passionné, beaucoup de paroles nous seront nécessaires.

M. N…., professeur à N…., n’avait qu’un seul fils, qui était d’une beauté remarquable. Jusqu’à l’âge de huit ans, il l’avait abandonné aux soins de son excellente femme. qui consacrait les heures et les jours de l’enfant à le préparer pour la vie, pour l’étude, pour toute bonne discipline. Elle mourut, et le père sentit qu’il ne pouvait, pour le moment, continuer luimême ces soins. Les parents avaient toujours vécu dans le plus parfait accord ; ils avaient travaillé dans un seul et même but ; ils étaient convenus ensemble de ce qu’il y avait à faire pour la suite, et la mère avait tout exécuté avec sagesse. Les alarmes du père en furent doublées ; il savait bien, et il voyait tous les jours de ses yeux, qu’à moins d’un miracle, les fils des professeurs ne pouvaient recevoir dans l’université même une bonne éducation.

Dans cette perplexité, il consulta son ami, le grand bailli de R…, avec lequel il avait déjà formé des plans d’alliance de famille. Par ses conseils et son secours, le fils fut placé dans une de ces maisons d’éducation qui florissaient en Allemagne, et dans lesquelles on formait l’homme tout entier, on veillait, le mieux possible, sur son corps, son esprit et son âme.

Le fils était en sûreté, mais le père se trouvait trop seul, privé de sa femme, séparé de son cher enfant, qu’il avait vu jusqu’alors si bien élevé sous ses yeux, sans qu’il eût à s’en occuper lui-même. L’amitié du grand bailli fut encore sa consolation ; la distance qui séparait leurs demeures disparut devant l’affection, le plaisir de se donner du mouvement, de se distraire. Là le docte veuf trouvait, dans une famille qui avait aussi perdu sa mère, deux jeunes filles, belles, aimables, mais trèsdifférentes l’une de l’autre ; et les deux pères se confirmaient de plus en plus dans la pensée, dans l’espérance, de voir un jour leurs familles heureusement unies.

Ils vivaient dans une paisible principauté : le grand bailli était assuré de sa place pour la vie, et, vraisemblablement, il pourrait la transmettre à un successeur de son choix. Il fut donc résolu dans la famille, et d’accord avec le ministre, que Lucidor serait élevé de manière à pouvoir remplir unjour la haute charge de son futur beau-père. Il s’y acheminait par degrés. On ne négligea rien pour lui communiquer toutes les connaissances, pour développer chez lui tous les talents qu’exige constamment le service de l’État : l’étude du droit strict et du droit arbitraire, où la prudence et la dextérité sont à l’usage de celui qui rend la justice ; le calcul, pour les besoins journaliers, sans exclure les vues élevées, mais toujours d’une application immédiate, comme il faudrait certainement et inévitablement en user.

Lucidor avait achevé ses classes dans cet esprit ; son père et son protecteur l’avaient préparé à fréquenter l’université. Il montrait en tout les plus beaux talents, et la nature l’avait disposé si heureusement, que, par amour pour son père, par-reconnaissance pour son ami, il voulut donner à ses facultés la direction même qu’on lui désignait, ce qu’il .fit d’abord par obéissance, puis par inclination. Il fut envoyé dans une université étrangère, et ses lettres particulières, ainsi que le témoignage de ses maîtres et de ses surveillants, prouvèrent qu’il y suivait la marche qui devait le conduire au but. Seulement, on ne pouvait l’approuver d’avoir montré dans quelques occasions une bravoure un peu trop bouillante. Là-dessus, le père secouait la tête ; le grand bailli souriait. Qui n’aurait désiré avoir un tel fils ?

Cependant Julie et Lucinde grandissaient : Julie, la cadette, espiègle, aimable, inconstante, de l’humeur la plus agréable ; Lucinde, difficile à caractériser, parce qu’elle offrait le modèle de la droiture et de la pureté que nous désirons trouver chez toutes les femmes. On se visitait mutuellement, et Julie trouvait dans la maison du professeur d’inépuisables sources d’amusements.

La géographie, qu’il savait animer par la topographie, était du domaine de ce savant ; dès que Julie avait attrapé un de ces volumes, sortis des presses deHomann, et qui se trouvaient là en foule, elle passait en revue les différentes villes, les jugeant, préférant celles-ci, rebutant celles-là ; les ports de mer étaient surtout l’objet de sa faveur ; les autres villes voulaientelles obtenir d’elle quelque approbation, il fallait qu’elles prissent la peine-de se distinguer par de nombreux clochers, coupoles et minarets.

Son père la laissait passer des semaines chez l’ami qui avait toute sa confiance ; elle faisait réellement des progrès en savoir et en intelligence, et connaissait passablement la terre habitée, ses principales relations, ses objets et ses lieux les- plus remarquables. Elle était aussi fort attentive aux costumes des nations étrangères, et, quand son vieil ami lui demandait parfois en badinant, si, d’entre les nombreux et jolis jeunes gens qui passaient devant la fenêtre, tel ou tel ne lui plaisait point, elle répondait :

« Oui, sans doute, lorsqu’ils ont un air bien étrange ! »

Et, comme nos jeunes étudiants ne sont jamais en défaut sur ce point, elle avait souvent occasion de prendre intérêt à l’un ou à l’autre ; à leur vue, elle se rappelait quelque costume national étranger, mais elle finissait par assurer qu’il faudrait tout au moins un Grec, dans tout son équipage national, pour qu’elle voulût bien lui accorder une attention particulière ; aussi désirait-elle se trouver un jour à la foire de Leipzig, où elle pourrait en voir dans les rues.

Après ses travaux arides, et quelquefois ennuyeux, le professeur n’avait point de plus heureux moments que ceux où il instruisait Julie en badinant, triomphant en secret de se former une bru si aimable, toujours amusée, toujours amusante. Les deux pères étaient d’ailleurs convenus de ne point laisser soupçonner leur projet aux jeunes filles : on le tint caché même à Lucidor.

Les années s’étaient écoulées, avec leur rapidité ordinaire. Ses études achevées, Lucidor se présenta aux examens, et les subit, à la grande joie de ses supérieurs, qui ne demandaient pas mieux que de pouvoir remplir en conscience l’espoir de vieux et dignes serviteurs, qui possédaient et méritaient leurs bonnes grâces.

L’affaire avait donc suivi sa marche régulière, et se trouvait enfin arrivée au point que Lucidor, après s’être conduit d’une manière exemplaire dans des places inférieures, obtint, selon ses vœux et son mérite, un poste très-avantageux, qui fixait sa résidence à moitié chemin entre la demeure de son père et celle du grand bailli.

C’est alors que le professeur entretint son fils de Julie, non plus par allusions, mais comme d’une fiancée et d’une épouse, sans exprimer un doute et une condition, s’estimant heureux de s’être assuré un pareil trésor. 11 voyait déjà sa belle-fille le visiter de nouveau de temps en temps, s’occuper de ses cartes, de ses plans et de ses vues de ville ; le fils, de son côté, se rappelait l’aimable et joyeuse enfant, qui, dans leur premier âge, l’avait toujours charmé par ses espiègleries comme par ses grâces. Le professeur envoya donc Lucidor chez le grand bailli, pour faire plus intime connaissance avec la jeune fille, et passer ’quelques semaines à se familiariser avec toute la maison. Dès que les jeunes gens seraient d’accord, comme on devait s’y attendre, Lucidor avertirait son père, qui se présenterait aussitôt, afin qu’un engagement solennel assurât pour la vie le bonheur espéré.

Lucidor arrive ; il est amicalement reçu et conduit dans sa chambre ; il fait sa ioilette et paraît. Outre les membres de la famille qui nous sont déjà connus, il trouve un jeune fils, véritable enfant gâté, mais d’un bon caractère, en sorte que, si l’on voulait l’accepter comme le personnage plaisant, il ne cadrait pas mal avec l’ensemble. Parmi les personnes de la maison, se trouvait aussi .un homme très-vieux, mais bien portant et de bonne humeur, silencieux, clairvoyant et sage, touchant au terme de la vie, et rendant encore çà et là quelques services. Aussitôt après Lucidor, survint un étranger, qui n’était plus jeune ; il avait l’air imposant et noble, d’excellentesjnanières, et sa connaissance des pays lointains rendait sa conversation très-intéressante. 11 se nommait Antoni.

Julie accueillit son prétendu d’une manière modeste, mais prévenante. Lucinde fit les honneurs de la maison, comme Julie ceux de sa personne. Ainsi se passa la journée, infinimentagréable pour tout le monde, excepté pour Lucidor, qui, d’ailleurs silencieux, devait, pour ne pas rester muet, se réduire à faire des questions, ce qui ne montre personne à son avantage.

Il éfait’tout à fait préoccupé, car, dès le premier coup d’œil, il s’était senti, non pas de l’éloignement et de la répugnance, mais de la froideur pour Julie ; Lucinde, au contraire, avait tant d’attrait pour lui, qu’il était tout ému, lorsqu’elle arrêtait sur lui ses beaux yeux, calmes et purs.

Ce fut avec ce trouble d’esprit qu’il se retira le premier soir dans sa chambre, et qu’il répandit son cœur dans le monologue par lequel nous avons commencé ; mais, pour l’expliquer et pour apprendre aux lecteurs comment la véhémence d’un pareil flux de paroles s’accorde avec ce que nous savons du jeune homme, nous avons besoin d’ajouter quelques éclaircissements.

Lucidor avait des sentiments profonds, et, le plus souvent, son esprit était occupé d’autre chose que ce qu’exigeait la situation présente ; aussi était-il peu propre à la conversation. 11 le sentait, et cela le rendait silencieux, à moins.que l’entretien ne roulât sur certaines matières qu’il avait étudiées à fond, et qui mettaient incessamment à sa disposition ce dont il avait besoin. Ajoutons que, dès le collége, et plus tard à l’université, il s’était trompé dans le choix de ses amis et avait mal placé ses confidences : dès lors il hésitait à s’épancher, et l’hésitation rend tout épanchement impossible. D’ordinaire il ne parlait à son père que pour acquiescer à tout, et il déchargeait son cœur en monologues, aussitôt qu’il éftit seul.

Le lendemain, il avait eu le temps de se remettre, et pourtant il s’en fallut peu qu’il ne perdit contenance, quand Julie vint au-devant de lui, avec plus de grâce, de gaieté et de liberté que la veille. Elle sut lui faire beaucoup de questions sur ses voyages par terre et par eau ; comment, le sac sur le dos, le jeune étudiant avait parcouru, traversé la Suisse, et même franchi les Alpes ; elle voulut avoir des détails sur la belle île1 du grand lac méridional ; puis, revenant en arrière, il fallut suivre le cours du Rhin, depuis sa source, d’abord au milieu de contrées sauvages, et, plus bas, à travers maintes vicissitudes, où il vaut encore la peine de l’accompagner, entre Mayence et Coblentz, pour le congédier avec honneur, après son-dernier rétrécissement, et le laisser courir dans le vaste monde et enfin dans la mer.

Ces questions mirent Lucidor fort à l’aise ; il raconta volontiers et fort bien ses voyages, en sorte que Julie, enchantée, s’écria qu’il faudrait voir ces choses à deux : nouveau sujet de frayeur pour Lucidor, parce qu’il crut y découvrir une allusion à leur commun voyage à travers la vie.

Mais il fut bientôt relevé de son office de narrateur, car Antoni éclipsa d’abord toutes les sources de montagnes, les rives rocheuses, les fleuves coulant dans un lit tantôt resserré, tantôt spacieux ; il se transporta du premier bond à Génes ; Livourne n’était pas loin ; on enleva, à la course, ce que le pays


I. Proimblement VIsola-Bella, l’une des îles Borromées. offrait de plus intéressant ; il fallut voir Naples avant de mourir ; restait encore Constantinople, qui n’était pas non plus à dédaigner. En décrivant ces pays lointains, Antoni entraîna toutes les imaginations, sans qu’il eût besoin d’y mettre autant de verve ; mais Julie, transportée, n’était point satisfaite encore ; elle se sentait la fantaisie de visiter aussi Alexandrie, le Caire et surtout les Pyramides, sur lesquelles elle avait des notions assez étendues, grâce aux leçons du beau-père présumé.

Le même soir, Lucidor avait à peine fermé sa porte, il n’avait pas posé sa chandelle, qu’il s’écria :

« Prends une bonne résolution ; ceci est sérieux. Tu as beaucoup appris, beaucoup médité de choses sérieuses : que te sert ta jurisprudence, si tu ne sais pas agir en homme de loi ? Considère-toi comme un chargé d’affaires ; oublie que c’est de toi qu’il s’agit, et fais ce que tu devrais faire pour un autre. La situation se complique affreusement. L’étranger en veut manifestement à Lucinde ; elle lui montre les plus gracieuses et les plus nobles attentions d’une bienveillante hospitalité ; la petite folle serait prête à courir le monde, avec le premier venu, sans rime ni raison. Et puis c’est une friponne : sa passion pour les villes et les pays étrangers est un leurre pour nous réduire au silence. Mais pourquoi donc voir à la chose tant de difficultés ? Le grand bailli n’est-il pas lui-même le plus sage, le plus éclairé, le plus bienveillant des intercesseurs ? Tu lui diras ce que tu sens et ce que tu penses, et, s’il ne peut sentir, du moins il pensera comme toi. Il peut tout sur ton père. Et puis l’une n’est-elle pas sa fille comme l’autre ? Que pense Antoni le voyageur, de s’adresser à Lucinde, qui est née pour la maison, pour être heureuse et donner le bonheur ? Que le vif-argent qui frétille s’associe avec le Juif errant ! Ils feront un couple délicieux. »

Le lendemain, Lucidor descendit, avec la ferme résolution de parler au père, et de s’adresser à lui sans délai, aux heures où il le savait de loisir. Quelle ne fut pas sa douleur, sa perplexité, lorsqu’il apprit que des affaires avaient obligé le grand bailli de s’absenter, et qu’il ne reviendrait que le surlendemain ! Ce jour-là, Julie parut tout à fait d’humeur voyageuse : elle fut tout entière au coureur de pays et abandonna Lucidor à Lucinde, non sans se moquer un peu. des inclinations casanières.

Si Lucidor, sur une impression générale, et après avoir observé à quelque distance la noble jeune fille, s’était déjà senti pour elle un attachement si tendre, il dut, en la voyant de près, découvrir deux fois et trois fois mieux encore ce qui l’avait attiré au premier coup d’œil.

Le bon vieil ami de la maison prit la place du père absent. Lui aussi, il avait vécu, il avait aimé, et, après maintes meurtrissures, il avait enfin retrouvé, auprès de l’ami de sa jeunesse, le bien-être et le rafraîchissement. 11 animait la conversation, et s’étendit particulièrement sur les erreurs dans le choix d’un époux ; il cita de remarquables exemples de déclarations opportunes ou tardives. Lucinde parut dans tout son éclat ; elle avoua que, dans la vie, et, par conséquent, dans les mariages aussi, le hasard, sous toutes ses formes, pouvait produire d’excellents résultats ; mais qu’il était plus beau, plus honorable, de pouvoir se dire qu’on devait son bonheur à soimême, à la secrète et paisible voix de son cœur, à un noble dessein, suivi d’une prompte’ résolutibn. Lucidor avait les larmes aux yeux et applaudissait à ces paroles. Bientôt les dames se retirèrent, et le vieillard, qui faisait l’office de président, put raconter à son aise des histoires d’échanges, et la conversation se répandit en exemples divertissants, qui touchaient de si près notre héros, qu’il n’y avait qu’un jeune homme aussi bien élevé qui pût s’empêcher d’éclater ; mais il s’épancha lorsqu’il fut seul.

« Je me suis contenu ! s’écria-t-il. Je n’affligerai pas mon bon père par cette complication ! Je me suis contenu ; car je vois dans ce digne ami de la maison le représentant des deux pères. Je veux m’adrcsser à lui : je lui dirai tout. Il s’interposera sans doute, et peu s’en faut qu’il n’ait déjà exprimé ce que je désire. Pourrait-il blâmer dans un cas particulier ce qu’il approuve en général ? Je le verrai demain matin : il faut que je décharge mon cœur. »

A déjeuner, le vieillard ne parut point : il avait, dit-on, trop parlé la veille ; il avait tablé trop longtemps et bu un peu plus que d’habitude. On rapporta beaucoup de choses à sa louange, et justement des actes et des discours qui mirent Lucidor au désespoir de ne s’éfre pas adressé à lui sur-le-champ. Son chagrin fut plus vif encore, lorsqu’il apprit qu’après une pareille crise, le bon vieillard demeurait quelquefois huit jours invisible.

Une demeure champêtre a pour les réunions de société de grands avantages, surtout quand les maîtres de la maison, en gens qui savent penser et sentir, se sont trouvés engagés, pendant plusieurs années, à venir au secours de la nature pour embellir les environs. C’est ce que l’on avait su faire ici. Le grand bailli, avant son mariage, et, ensuite, durant une longue et heureuse union, riche par lui-même, occupant un emploi lucratif, avait établi et autorisé, d’abord selon ses vues, puis selon le goût de sa femme, et enfin d’après les désirs et les fantaisies de ses enfants, de grandes et petites promenades, qui, peu à peu réunies avec goût, par des chemins et des plantations, offraient une suite de scènes charmantes, variées, caractéristiques. La jeune famille ne manqua pas de faire accomplir à son hôte ce pèlerinage ; car on aime à mettre ses plantations sous les yeux de l’étranger, afin qu’il contemple avec étonnement les choses qui nous sont devenues familières, et qu’il en conserve pour toujours une impression favorable.

Les environs, comme les lieux plus éloignés, étaient éminemment propres à de modestes embellissements et à des fantaisies véritablement champêtres. De fertiles collines alternaient avec des prairies bien arrosées, en sorte que, par moments, Tensemble, sans être plat, pouvait se voir d’un coup d’œil, et, si le sol paraissait consacré principalement à l’utile, l’agréable, le beau, n’était pas exclu.

Au bâtiment principal et aux dépendances se rattachaient les jardins d’agrément et les vergers, d’où l’on se perdait insensiblement dans un petit bois, qu’une large route carrossable coupait en divers sens. Au milieu, sur la hauteur la plus considérable, on avait bâti une salle, avec plusieurs pièces attenantes. En entrant par la porte principale, on voyait, réfléchi dans une grande glace, le plus beau point de vue du pays, et l’on se retournait aussitôt, pour se reposer de cette image inattendue en présence de la réalité ; car l’abord avait été disposé adroitement, et l’on avait habilement dissimulé tout ce qui pouvait causer la surprise. Personne n’entrait sans porter tour à tour, avec plaisir, ses regards du miroir à la nature et de la nature au miroir.

Une fois en chemin, par un beau jour d’été, pur et serein, on fit une paisible promenade champêtre, autour et au travers de ces beaux lieux. Les jeunes filles indiquèrent la place où leur bonne mère venait se reposer le soir, sous un hêtre magnifique, qui s’était fait une large et libre place ; bientôt après, Julie signala, avec quelque malice, le lieu où Lucinde venait se recueillir le matin, au bord d’un petit ruisseau, dans un bosquet d’aunes et de peupliers, d’où s’élevaient les champs et s’abaissaient les prairies. Le charme de ce lieu ne pouvait se décrire : on croyait l’avoir déjà vu’ partout, mais nulle part avec une simplicité si expressive et si douce. En revanche, le jeune frère rendit aussi Julie un peu confuse, en montrant à Lucidor de petits berceaux et des jardins enfantins, que l’on remarquait à peine encore, auprès d’un moulin caché à l’écart. Ces établissements dataient de l’époque où Julie, qui pouvait alors avoir dix ans, s’était mis dans la tête de se faire meunière, d’entrer en fonctions après la mort des deux vieilles gens, et de prendre pour mari un’ brave garçon meunier.

« Tout cela, s’écria Julie, était d’un temps où je n’avais pas entendu parler de villes baignées par des fleuves ou même par la mer, où je ne savais pas un mot de Gênes et de tant d’autres cités. Votre bon père m’a convertie, Lucidor, et depuis lors je ne viens guère ici. »

En disant ces mots, elle s’assit, d’un air espiègle, sur un petit banc, à peine en état de la soutenir encore, sous un bouquet de sureau, dont les branches s’étaient courbées trop bas.

« Fi ! peut-on s’accroupir ainsi ! » s’écria-t-elle.

Puis elle se leva en sursaut, et courut en avant avec son joyeux frère. (

Lucidor et Lucinde, restés en arrière, s’entretinrent raisonnablement ; et, dans une pareille situation, la raison approche bien du sentiment. Passer tour à tour en revue des objets simples et naturels ; considérer avec recueillement de quelle manière l’homme sage et intelligent sait en tirer parti pour son avantage ; comme l’observation des objets présents, s’unissant au sentiment du besoin, enfante des merveilles, pour rendre d’abord la terre Habitable, puis la couvrir et enfin la surcharger d’habitants : tout cela pouvait ici faire en détail le sujet de l’entretien. Lucinde rendait raison de tout, et, malgré sa modestie, elle ne pouvait cacher que l’agréable et commode enchaînement des diverses parties était son ouvrage, d’après les indications, les avis et les encouragements d’une mère vénérée.

Mais le plus long jour finit par atteindre le soir ; il fallut songer au retour, et, comme on se disposait à prendre un détour agréable, le joyeux frère demanda qu’on prît le chemin le plus court, bien qu’il fût sans aucun attrait et même fort pénible.

« Vous avez triomphé, s’écrra-t-il, de montrer comme, avec vos établissements et vos promenades, vous avez rendu la contrée plus belle et plus intéressante pour les yeux amis des effets pittoresques et pour les tendres cœurs : laissez-moi triompher à mon tour. »

Il fallut le suivre par des terres labourées, des sentiers raboteux, quelquefois même sur des pierres jetées au hasard à travers des marécages ; puis on aperçut, à quelque distance, un confus assemblage de machines diverses. En l’observant de plus près, on y reconnut un vaste emplacement pour les jeux et les exercices gymnastiques, disposé, non sans intelligence, avec un certain sens populaire ! tà se trouvaient distribués, à distance convenable, la grande balançoire tournante, où ceux qui montent et qui descendent restent toujours assis horizontalement, d’autres balançoires, des escarpolettes, des jeux de quilles, et tout ce qu’on peut imaginer pour occuper et amuser à la fois diversement, sur une grande place, une multitude.

«Voilà ma création, s’écria-t-il, mon établissement. Et, quoique mon père ait donné l’argent et un habile homme ses idées, sans moi, que vous appelez souvent un étourdi, les idées et l’argent ne se seraient pas rencontrés. »

Dans ces heureuses dispositions, les quatre promeneurs rentrèrent à la maison au coucher du soleil. Ils y trouvèrent Antoni : cependant Julie, à qui toute une journée de promenade . ne suffisait pas, fit mettre les chevaux à la voiture, pour se rendre chez une amie, qu’elle était au désespoir de n’avoir pas vue depuis deux jours. Les quatre personnes qui restaient se sentirent soudain embarrassées, et l’on en vint même à dire que l’absence du père inquiétait ses alentours. La conversation commençait à languir, quand tout à coup le joyeux frère sortit, et revint bientôt avec un livre, offrant de faire une lecture. Lucinde ne put s’empêcher de lui demander comment lui était venue cette idée, qu’il-n’avait pas eue depuis un an ; à quoi il répondit gaiement :

« Toutes les idées me viennent à propos : c’est une chose dont vous ne pouvez pas vous vanter.

Puis il se mit à lire une suite de ces vrais contes, qui arrachent l’homme à lui-même, flattent ses désirs, et lui font oublier toutes les barrières dans lesquelles nous sommes toujours emprisonnés, même dans nos plus heureux moments.

« Que faire maintenant ? s’écria Lucidor, lorsqu’enfin il se trouva seul : le temps presse. Je me défie d’Antoni : c’est un étranger. Je ne sais ce qu’il est, ni comment il se trouve dans cette maison, ni ce qu’il veut. Il semble avoir des empressements pour Lucinde : que pourrais-je donc espérer de lui ? Je n’ai plus d’autre ressource que de m’adresser à Lucinde ellemême. 11 faut qu’elle sache tout, qu’elle le sache avant tout autre. C’était mon premier sentiment : pourquoi nous laissonsnous égarer sur le chemin de la prudence ? Eh bien, je finirai comme j’aurais dû commencer, et j’espère atteindre le but.

Le samedi matin, Lucidor, s’étant levé de bonne heure, se promenait dans sa chambre en long et en large, méditant sur ce qu’il dirait à Lucinde, lorsqu’il entendit comme une querelle badine devant sa porte, qui s’ouvrit aussitôt. Le joyeux frère poussait devant lui un domestique, qui apportait du café et des pâtisseries pour notre ami ; lui-même, il portait des viandes froides et du vin.

« Va toujours ! criait le fils de la maison. Il faut servir d’abord notre hôte ; je suis accoutumé à me servir moi-même. Mon ami, je viens aujourd’hui un peu matin et bruyamment. Commençons par déjeuner en paix, et puis nous verrons ce que nous pourrons faire, car nous avons peu de chose à espérer de la compagnie : la petite n’est pas revenue encore de chez son amie ; il faut qu’elles épanchent leurs cœurs au moins tous les quinze jours, sinon ils éclateraient infailliblement ; le samedi, Lucinde n’est bonne à rien ; elle rend ponctuellement les comptes du ménage à notre père. On voulait aussi me mêler là dedans : Dieu m’en préserve ! Quand je sais ce que coûte une chose, je ne puis en manger un morceau avec plaisir. On attend du monde pour demain ; le vieux n’a pas encore repris son équilibre ; Antoni est à la chasse : nous allons en faire autant !

Les fusils, les gibecières et les chiens étaient prêts, lorsqu’ils descendirent à la cour, et ils allèrent battre les champs, où ils tuèrent quelque levraut, quelque pauvre volatile. Pendant ce temps, ils parlaient de la famille et de ses hôtes actuels. On fit mention d’Antoni, et Lucidor ne manqua pas de demander des éclaircissements sur son compte. Le jeune espiègle assura, avec quelque suftisance, qu’il avait déjà pénétré jusqu’au fond cet homme singulier, tout mystérieux qu’il était.

« Assurément, poursuivit-il, c’est le fils d’un riche négociant, qui a fait faillite au moment où lui-même, dans la fleur de la jeunesse, se préparait, avec force et courage, à prendre part aux grandes affaires, et, en même temps, aux plaisirs, qui s’offrent en abondance. Voyant ses espérances détruites, il a rassemblé toute son énergie, et il a fait pour les autres ce qu’il ne pouvait plus faire pour lui et pour les siens. De la sorte, il a parcouru le monde, il a appris à le connaître à fond, ainsi que les relations commerciales des peuples, et cependant il n’a pas oublié ses intérêts. Par une activité infatigable et une probité éprouvée, il a gagné et conservé la confiance illimitée de beaucoup de gens. 11 s’est fait ainsi en tous lieux des amis et des connaissances, et il est facile de remarquer que ses biens sont aussi dispersés dans le monde que ses amitiés, ce qui rend, de temps en temps, sa présence nécessaire dans les quatre parties du globe. »

Notre espiègle avait raconté tout cela avec plus de détails et de naïveté, mêlant à son histoire mainte réflexion risible, comme pour l’étendre à plaisir.

« Il y a bien longtemps qu’il est en liaison avec mon père, poursuivit-il. Nos’ gens imaginent que je ne vois rien, parce que je ne m’inquiète de rien : mais je vois d’autant mieux, que cela ne me concerne pas. Il a déposé beaucoup d’argent chez mon père, qui l’a placé sûrement et avantageusement. Hier encore il remit dans les mains du vieux une cassette de bijoux, les plus riches et les plus beaux que j’aie jamais vus : mais ils m’ont laissé à peine le temps d’y jeter un coup d’œil, car c’est entre eux un secret. Apparemment c’est un cadeau, un gage d’amour, qu’il destine à sa fiancée. Antoni a donné son cœur à Lucinde : mais, quand je les vois ensemble, je ne puis trouver que ce soit un couple bien assorti. L’étourdie serait mieux son fait, et je crois qu’il lui plaît mieux qu’à l’aînée. Elle jette quelquefois au vieux barbon des regards aussi éveillés, aussi tendres, que si elle était prête à monter en voiture et à s’enfuir avec lui. »

Lucidor se contenait ; il ne savait que répondre ; tout ce qu’il apprenait lui causait une secrète joie. Le jeune frère continua ses confidences.

« Julie eut toujours un goût ridicule pour les vieux : je crois qu’elle aurait épousé votre père aussi lestement que vous. »

Lucidor suivait son compagnon où il lui plaisait de le conduire, à travers broussailles et rochers : ils oubliaient tous deux la chasse, qui ne pouvait d’ailleurs être bien productive. Ils entrèrent dans une ferme où ils furent bien reçus, et l’un des amis y passa le temps à manger, boire et babiller, tandis que l’aufre, plongé dans ses pensées et ses réflexions, cherchait le moyen de mettre à profit la découverte qu’il avait faite.

Ces récits et ces communications lui avaient inspiré tant de confiance en son rival, que, dès son retour à la maison, il demanda de ses nouvelles et courut au jardin, où devait se trouver Antoni. Il parcourut toutes les allées du parc, où brillait un beau soleil couchant : ce fut peine perdue ; il ne trouvait pas une âme nulle part. Enfin, comme il arrivait à la porte de la grande salle, par un singulier hasard, le soleil couchant, se reflétant dans la glace, l’éblouit, au point qu’il ne put reconnaître les deux personnes qui étaient assises sur le canapé ; il s’aperçut seulement que l’une était une dame, à qui un homme, assis auprès d’elle, avait baisé la main avec beaucoup de vivacité. Mais quelle ne fut pas son horreur, lorsque, sa vue s’étant éclaircie, il se trouva en présence de Lucinde et d’Antoni ! Il aurait voulu que la terre l’engloutît, mais il resta comme s’il eût pris racine sur la place, quand Lucinde lui souhaita la bienvenue, de l’air le plus ingénu et le plus amical, s’approcha de lui et le pria de s’asseoir à son côté. Il obéit machinalement, et, lorsqu’elte lui adressa la parole, s’informa de la manière dont il avait passé la journée, et s’excusa d’avoir été absorbée par les soins du ménage, le son de sa voix le fit tressaillir. Antoni se leva et prit congé : Lucinde, s’étant remise à son tour, proposa une promenade à Lucidor. En marchant à ses côtés, il était silencieux et embarrassé ; elle-même paraissait inquiète, et, s’il avait eu quelque sang-froid, il aurait pu remarquer, à sa respiration pénible, qu’elle étouffait de tendres soupirs. Elle prit enfin congé de lui, lorsqu’ils approchèrent de la maison ; mais lui, il se dirigea vers la campagne, d’abord à pas lents, puis d’une marche précipitée. Le parc n’était pas assez vaste pour lui ; il courut à travers champs, sans rien entendre que la voix de son cœur, et tout à fait insensible aux beautés de la plus admirable soirée. Lorsqu’il se vit seul, et que ses sentiments se furent épanchés en un torrent de larmes bienfaisantes, il s’écria :

« J’ai déjà senti quelquefois dans ma vie, mais pas encore d’une manière aussi cruelle, la douleur qui me rend désormais tout à fait misérable : voir le bonheur, qui vient à nous, qui prend notre main dans la sienne, appuie son bras sur le nôtre, et nous adresse à l’instant même un éternel adieu ! J’étais assis près d’elle, je marchais à ses côtés ; les plis de sa robe flottante me touchaient, et je l’avais déjà perdue ! Ne te retrace plus ces choses ; ne reviens pas là-dessus : tais-toi et sache te résoudre ! »

Il s’était lui-même fermé la bouche : il gardait le silence ; il rêvait à travers les champs, les prés et les bois, sans suivre toujours les sentiers les plus praticables. Ce fut seulement lorsqu’il rentra bien tard dans sa chambre, qu’il cessa de se contenir et s’écria :

« Je partirai demain matin ! Je ne passerai pas une seconde journée comme celle-ci. »

Et il se jeta tout habillé sur son lit.

Heureuse et saine jeunesse ! Déjà il dormait. Le mouvement et la fatigue du jour lui avaient procuré le plus doux repos. Cependant les premiers rayons du soleil l’arrachèrent aux joyeux songes du matin. C’était justement le plus long jour de l’année, qui menaçait d’être interminable pour lui. S’il avait été insensible à la grâce charmante de l’étoile du soir, il ne sentit la beauté vivifiante du matin que pour se désespérer. La nature s’offrait à lui aussi belle que jamais ; elle l’était encore pour ses yeux ; mais son cœur n’y répondait point ; tout cela lui devenait indifférent : il avait perdu Lucinde.


CHAPITRE IX.

Il eut bien vite fermé son portemanteau, qu’il voulait laisser chez le bailli ; il n’y joignit pas le moindre billet ; le palefrenier, qu’il était d’ailleurs forcé de réveiller, excuserait par quelques mots son absence à table et peut-être aussi le soir. Mais il le trouva déjà devanf l’écurie, allant et venant à grands pas.

  • Monsieur ne veut pas monter à cheval, j’espère ! cria ce bonhomme avec un peu d’humeur. J’ose bien vous le dire, notre jeune monsieur devient tous les jours plus insupportable. Hier il avait tant couru par le pays, qu’on pouvait croire qu’il serait trop heureux de dormir la grasse matinée : ne vient-il pas, ce matin, avant le jour, faire tapage dans l’écurie ? et, quand je m’éveille en sursaut, je le vois qui met la selle et la bride à votre cheval, sans qu’aucune représentation le puisse arrêter ; il saute dessus et me crie : « Vois un peu la bonne « action que je-vais faire ! Cet animal ne va jamais que le petil « trot de la justice : je veux le mettre un peu au franc galop de « la vie. » Voilà à peu près ce qu’il a dit, avec d’autres propos singuliers. »

Ce fut pour Lucidor un double chagrin : il aimait son cheval, qui convenait à son caractère, à ses allures ; il était fâché de savoir la bonne- et intelligente bête dans les mains d’un jeune fou. Il voyait renversé son plan, son projet de fuir, dans cette crise, chez un ami d’université, avec lequel il avait vécu dans une intime et joyeuse union. Il avait senti renaître l’ancienne confiance et oublié les milles qui les séparaient ; déjà il avait cru trouver des conseils et du soulagement auprès d’un sage et bienveillant ami : cette perspective lui était maintenant fermée. Mais non, elle ne l’était pas, s’il avait le courage d’aller à son but sur ses bonnes jambes, qui étaient toujours à son service.

Son parti pris, il songea d’abord à sortir du parc, afin de gagner à travers champs la route qui devait le conduire chez son ami. Il hésitait sur la direction qu’il devait suivre, lorsqu’il aperçut, à main gauche, ef dominant la forêt, sur une bizarre charpente/l’ermitage, dont l’existence lui avait été cachée jusque-là, et, à sa grande surprise, il reconnut, sur la galerie abritée parle toit à la chinoise, le bon vieillard, tenu pour malade pendant quelques jours, et qui promenait gaiement ses regards de tous côtés. A ses salutations affectueuses, à ses pressantes invitations de monter auprès de lui, Lucidor répondit par des défaites et des salutations précipitées : mais, le bon vieillard se hâtant de descendre, d’un pas chancelant, l’escalier rapide, la crainte de le voir tomber décida Lucidor à courir audevant de lui et à se laisser conduire dans l’ermitage. Il entra avec surprise dans une agréable petite salle. Elle n’avait que trois fenêtres, qui donnaient sur la campagne dans une exposition ravissante : du reste, les cloisons étaient décorées, ou plutôt couvertes, dé cent et cent gravures et de quelques dessins collés à la paroi, les uns à côté des autres, dans un certain ordre, et séparés par des bordures et des intervalles coloriés.

« Je vous fais, mon ami, une faveur que je n’accorde pas à tout le monde, en vous introduisant dans le sanctuaire où je passe doucement mes derniers jours. C’est ici que je cherche le remède à toutes les fautes que la société me fait commettrë ; c’est ici que je retrouve l’équilibre de mes forces, après mes écarts de régime. »

Lucidor jeta les yeux sur l’ensemble. Versé dans l’histoire, il eut bientôt reconnu que le goût de cette science avait présidé à la collection.

« Là-haut, sur la frise, dit le vieillard, vous trouvez les noms des grands hommes de l’antiquité, et, dans les âges voisins, des noms encore, et rien de plus ; car il serait difficile de s’en procurer des portraits fidèles. Mais, dans ce champ plus vaste, commence proprement ma vie ; voici les hommes dont j’entendais encore prononcer les noms dans mon enfance : car les noms des personnages éminents restent à peu près cinquante ans dans la mémoire du peuple, puis ils s’oublient ou tombent dans la légende. Quoique mon père et ma mère fussent Allemands, je suis né en Hollande, et, pour moi, Guillaume d’Orange est, comme stathouder de Hollande et roi d’Angleterre, le type des grands hommes et des héros. Près de lui, voyez maintenant LouisXIV, qui…. »

Comme Lucidor eût volontiers interrompu le vieillard, s’il l’eût osé, ainsi que nous pouvons nous le permettre, nous, libre narrateur ! Car il était menacé de l’histoire moderne et contemporaine, comme il pouvait fort bien le remarquer, aux portraits du grand Frédéric et de ses généraux, qu’il regardait du coin de l’œil.

Or, si le bon jeune homme respectait le goût vif du vieillard pour son époque et pour celle qui l’avait immédiatement précédée ; si quelques traits et quelques points de vue individuels pouvaient ne pas lui sembler sans intérêt, cependant il avait étudié dans les universités l’histoire moderne, et, ce qu’on a entendu une fois, on croit le savoir pour toujours. Sa pensée était loin de là ; il n’écoutait pas ; il regardait à peine, et il était sur le point de sortir, de la manière la plus impolie, et de dégringoler le long et rapide escalier, lorsqu’on entendit devant la maison un vif battement de mains.

Tandis que Lucidor se retirait en arrière, le vieillard mit la tête à la fenêtre, et une voix bien connue fit entendre ces paroles :

« Descendez, au nom du ciel, de votre salle historique, mon vieux monsieur ! Finissez-en avec vos fastes, et m’aidez à apaiser notre jeune ami, quand il saura la nouvelle. J’ai mené son cheval un peu étourdiment ; il a perdu un fer, et j’ai dû le laisser en chemin. Que va-t-il dire ? C’est absurde pourtant, d’être fou comme je suis.

— Montez, » dit le vieillard ; puis, se tournant vers Lucidor : « Eh bien ! qu’en dites-vous ? »

Lucidor gardait le silence : le jeune étourdi entra. Après une longue altercation, on résolut d’envoyer aussitôt le palefrenier prendre soin du cheval.

Les deux jeunes gens quittèrent le vieillard et coururent à la maison, où Lucidor se laissa ramener sans trop de résistance, abandonnant les conséquences à la destinée. N’était-ce pas dans ces murs qu’était renfermé l’unique objet de ses vœux ? Dans ces situations désespérées, nous cherchons en vain le secours de notre libre arbitre, et nous nous sentons soulagés pour un moment, si une détermination, une contrainte, interviennent, de quelque façon que ce puisse être. Cependant, lorsqu’il entra dans sa chambre, il se trouva dans la plus étrange situation, précisément comme un voyageur dont la voiture s’est brisée, et qui revient à contre-cœur dans la chambre d’auberge qu’il venait de quitter.

Le joyeux frère s’empara du portemanteau, pour tout dépaqueter soigneusement ; il choisit et rassembla ce qui se trouvait de plus élégant, parmi ces hardes de voyageur, et força Lucidor à changer de bas et de souliers, rajusta lui-même sa riche et brune chevelure frisée et le brossa comme il faut ; puis, reculant de quelques pas, et contemplant de la tête aux pieds son ouvrage, il s’écria :

« Maintenant, mon petit ami, vous avez l’air d’un homme qui peut prétendre au cœur de quelque belle enfant, et, en même temps, assez sérieux pour vous mettre à la recherche d’une fiancée. Un moment encore, et vous apprendrez comme je sais me montrer quand l’heure sonne. Je dois ce talent à MM. les officiers, que les jeunes filles lorgnent sans cesse ; et, comme je me suis enrôlé moi-même dans une certaine milice, maintenant elles ne peuvent non plus assez me regarder, aucune ne sachant pour qui elle doit me prendre. Et cet échange d’œillades, ces étonnements, ces attentions, donnent souvent lieu à de jolies aventures, qui, ne fussent-elles que passagères, valent pourtant la peine qu’on leur consacre un moment. A présent, venez, mon ami, et rendez-moi le même service. Quand vous me verrez m’affubler pièce à pièce de mon nouveau costume, vous ne refuserez au jeune espiègle ni l’esprit ni l’invention. »

En disant ces mots, il entraînait son ami par les spacieux et longs corridors du vieux château.

« Je me suis logé à l’écart, disait-il : sans vouloir me cacher, j’aime à être seul, car on ne peut’toujours contenter les gens. »

Ils passèrent devant la chancellerie, au moment où un employé en sortait, portant une écritoire antique, noire, massive et complète, avec une provision de papier.

  • Je sais d’avance ce qu’on va barbouiller, lui cria le jeune fils. Va et laisse-moi la clef. Lucidor, jetez un coup d’œil dans cette salle ; cela vous amusera, en attendant que j’aie fait ma toilette. Ce local ne doit pas déplaire à un jurisconsulte comme à un amateur de chevaux. »

Puis il poussa Lucidor dans la salle d’audience.

Lucidor se sentit d’abord dans son élément : il se souvint des jours où, appliqué à l’ouvrage, il était assis à un bureau comme celui-là, ne cessant d’écouter et d’écrire. Il n’ignorait pas non plus que cette salle avait été jadis une magnifique chapelle, convertie en temple de Thémis, à l’époque de la réformation. Sur les tablettes il trouva des titres et des actes qui lui étaient connus : il avait même travaillé à ces affaires dans la capitale. En ouvrant une liasse de papiers, il tomba sur une pièce qu’il avait mise au net lui-même, et sur une autre dont il avait fait le brouillon. L’écriture et le papier, le sceau de la chancellerie et la signature du président, tout lui rappelait ce temps d’honnêtes labeurs et de jeunes espérances. Et lorsqu’il regardait autour de lui, et jetait les yeux sur le siége du grand bailli, qui lui était réservé et destiné, une si belle place, un si honorable champ d’activité, qu’il courait le risque de laisser échapper, de manquer !… toutes ces idées l’oppressaient doublement, tandis que la figure de Lucinde semblait, en même temps, s’éloigner de lui.

Il voulut chercher le grand air, mais il se trouva prisonnier. Le jeune fou, par étourderie ou par malice, avait fermé la porte à clef ; mais notre ami ne resta pas longtemps dans cette pénible angoisse, car l’espiègle revint, fit ses excuses, et parvint même à mettre Lucidor de bonne humeur par son étrange équipement. Ce qu’il y avait de hasardé dans la couleur et la coupe de l’habit était tempéré par un goût naturel : c’est ainsi que l’Indien tatoué surprend quelquefois notre suffrage.

« Cette fois, s’écria-t-il, nous allons nous dédommager de l’ennui des derniers jours ; de bons amis, de joyeux amis, sont arrivés, de jolies personnes, espiègles, amoureuses, et puis mon père, et, miracles sur miracles ! votre père aussi. Quelle fête ! Déjà tout le monde est réuni pour le déjeuner. »

Lucidor se sentit comme plongé dans un épais nuage, à travers lequel toutes ces figures annoncées, connues et inconnues, lui apparaissaient comme des fantômes : mais il fut soutenu par son caractère et la pureté de son cœur. En quelques secondes, il fut prêt à tout événement. 11 suivit, d’un pas tranquille, son impatient ami, bien résolu d’attendre, quoi qu’il pût arriver, et de se déclarer, quoi qu’il en pût résulter.

Cependant, dès l’entrée, il fut saisi d’étonnement. Dans un grand demi-cercle de personnes rangées auprès des fenêtres, il découvrit d’abord son père à côté du grand bailli, tous deux en grand costume. Il jeta sur les sœurs, sur Antoni et d’autres personnes, connues et inconnues, un rapide coup d’œil, et sa vue faillit se troubler. Il s’avança, d’un pas chancelant, vers son père, qui le salua très-affectueusement, mais avec une certaine cérémonie /qui encourageait à peine une approche familière. Debout, devant tant de monde, il se cherchait, pour le moment, une place convenable. Il aurait pu s’asseoir auprès de Lucinde ; mais Julie, contre les lois de l’étiquette sévère, fit un mouvement qui l’obligea de s’approcher d’elle, et Antoni resta auprès de Lucinde.

Dans ce moment décisif, Lucidor se sentit de nouveau comme un chargé d’affaires ; et, fortifié par toute sa jurisprudence, il se rappela, pour son avantage personnel, cette belle maxime : « Nous devons gérer les affaires d’autrui comme celles qui nous sont propres. » Et pourquoi pas les nôtres dans le même esprit ? Il savait parfaitement exposer une affaire ; il passa promptement en revue ce qu’il avait à dire. Cependant la société, rangée tout de bon en demi-cercle, semblait vouloir l’envelopper. Il savait fort bien ce qu’il avait à dire, mais il ne pouvait trouver le commencement. Et puis il remarquait sur une table, dans un coin, la grosse écritoire et les secrétaires auprès. Le grand bailli fit un mouvement, comme pour se disposer à prendre la parole : Lucidor voulut le prévenir, et, au même instant, Julie lui serra la main. Cela le mit hors de lui-même ; il se persuada que tout était décidé, tout perdu pour lui.

Il n’avait donc plus à ménager la situation présente, les relations de famille, les convenances sociales : sans regarder Julie, il dégagea sa main de la sienne, et fut sitôt sorti, que l’assemblée ne s’aperçut pas d’abord de son absence, et que luimême, hors de la maison, ne savait plus où il en était.

Effrayé de la lumière du jour, qui brillait sur lui de tout son éclat, évitant les regards des personnes qu’il rencontrait, craignant d’être poursuivi, il allait toujours devant lui, et il arriva dans la grande salle du jardin. Là les forces lui manquèrent, il entra précipitamment, et il se jeta, désespéré, sur le sofa, audessous de la glace ; saisi, au milieu d’une société polie, d’un affreux égarement, qui soulevait une tempête autour de lui et dans son cœur. Son existence passée luttait avec sa situation présente : c’était un horrible moment.

Il demeura quelque temps ainsi, la tête sur le coussin où Lucinde avait appuyé son bras la veille. Abîmé dans sa douleur, il leva tout à coup la tête, ayant senti une main qui le touchait, sans qu’il eût remarqué l’approche de personne : et il vit Lucinde debout auprès de lui !

Soupçonnant qu’on l’avait envoyée pour le chercher, qu’on l’avait chargée de lui parler sagement, comme une sœur, et de le ramener dans l’assemblée, pour lui imposer une destinée dont il ne voulait pas, il s’écria :

« Ce n’est pas vous qu’on devait envoyer, Lucinde, car c’est à cause de vous que j’ai fui. Je ne retournerai pas. Si vous êtes capable de pitié, donnez-moi les facilités et les moyens de fuir. Car, afin que vous puissiez attester combien il est impossible de me ramener, laissez-moi vous expliquer ma conduite, qui doit vous paraître, comme à tout le monde’, celle d’un insensé. Écoutez le serment que je me suis fait à moi-même, que je répète hautement et ne violerai jamais : c’est avec vous seule que je voulais vivre, user et jouir de ma jeunesse, et couler mes jours dans une fidèle et vertueuse union. Et il est aussi ferme, aussi certain, que s’il était prêté devant l’autel, le serment que je fais à l’heure où je vous quitte, moi, le plus.infortuné des hommes. »

Lucidor fit un mouvement pour échapper à Lucinde, qui était debout tout près de lui ; mais elle le prit doucement dans ses bras.

« Que faites-vous ? s’écria-t-il.

— Lucidor, vous n’êtes pas à plaindre comme vous l’imaginez ! Vous êtes à moi ; je suis à vous ! Je vous tiens dans mes bras : ne craignez point de me presser dans les vôtres. Votre père approuve tout ; Antoni épouse ma sœur. »

Lucidor recula d’étonnement. « Serait-il vrai ? »

Lucinde sourit et fit un geste affirmatif. 11 se dégagea de ses bras.

,t Laissez-moi contempler encore une fois de loin le trésor qui doit m’appartenir de si près. » Il lui prit les mains.

« Regardez-moi, Lucinde !… Êtes-vous à moi ?

— Oui, oui, » répondit-elle, et les plus douces larmes brillaient dans les yeux de cette fidèle amante. 11 la prit dans ses bras, la pressa sur son cœur, comme le naufragé embrasse le rocher du rivage. Le sol tremblait encore sous lui. Tout à coup ses yeux ravis, se rouvrant, rencontrèrent le miroir. Il la voyait dans ses bras, il se voyait enlacé par les siens ; il regardait, il regardait encore. De tels souvenirs accompagnent l’homme dans toute sa carrière. En même temps, il vit dans la glace la campagne, qui lui avait paru, la veille, si triste et si sombre ; il la vit plus magnifique et plus brillante que jamais. Et lui, dans une pareille situation ! avec un pareil fond de tableau ! Quel dédommagement pour toutes ses souffrances !

« Nous ne sommes pas seuls, » dit Lucinde.

A peine se fut-il remis de ses transports, qu’ils virent paraître des jeunes filles et des jeunes garçons en habits de fête, le front ceint de fleurs, portant des couronnes et fermant l’entrée.

« Tout cela devait aller autrement ! dit Lucinde. On avait si bien pris les mesures ! Et, maintenant, tout va pêle-mêle en tumulte ! »

Une joyeuse marche retentit de loin, et l’on vit la société s’avancer solennellement par la grande allée. Lucidor hésitait à marcher au-devant, et semblait avoir besoin du bras de Lucinde pour affermir ses pas. Elle resta auprès de lui, qui attendait, de moment en moment, la scène solennelle du revoir et des remerciements pour un pardon déjà accordé.

Mais les dieux fantasques en avaient ordonné autrement : le son bruyant et joyeux du cor d’un postillon se fit entendre du côté opposé et parut troubler toute la cérémonie.

« Qui peut venir ? » dit Lucinde.

Lucidor craignait quelque visite étrangère, et en effet la voiture avait l’air tout à fait étranger’ : c’était une chaise de voyage, à deux places, neuve, de la dernière nouveauté. Elle s’avança devant la salle. Un jockey, en belle livrée, sauta de son siége, ouvrit la portière, mais personne ne descendit de la voiture. Elle était vide. Le jockey y monta, repoussa adroitement les glaces, et, en un clin d’œil, l’élégante voiture fut transformée en une gracieuse calèche, aux yeux de tous les assistants, qui s’étaient approchés dans l’entrefaite. Antoni, devançant le reste de la société, conduisit Julie à la voiture.

« Essayez, lui dit-il, si cet équipage peut vous plaire, pour courir le monde avec moi par les meilleurs chemins. Je ne vous mènerai que par ceux-là, et, si quelquefois nous y sommes forcés, nous saurons trouver d’autres moyens : pour traverser les montagnes, nous prendrons des mulets, qui porteront aussi la voiture.

— Vous êtes charmant ! » s’écria Julie.

Le jockey s’approcha, et, avec l’adresse d’un escamoteur, il montra tous les avantages, tous les petits agréments, toutes les ressources de ce léger équipage.

« Je ne sais point vous remercier sur la terre ! dit Julie à Antoni. C’est seulement dans ce petit ciel mobile, c’est de ce nuage, au sein duquel vous m’élevez, que je veux vous remercier de tout mon cœur. »

Elle s’était élancée dans la voiture, en lui jetant des baisers et des regards tendres.

« Cependant n’y montez pas encore auprès de moi. 11 en est ici un autre, dont je songe à me faire accompagner dans cette course d’essai : il a lui-même encore une épreuve à subir. »

Julie appela Lucidor, qui s’entretenait dans ce moment à voix basse avec son père et son beau-père, et qui se laissa volontiers embarquer dans le léger équipage, parce qu’il éprouvait un besoin invincible de se distraire un moment par un moyen quelconque. Il prit place à côté de Julie, qui donna ses ordres au postillon. Aussitôt ils partirent et disparurent dans un nuage de poussière, aux yeux des assistants surpris. Julie s’appuya et se mit à son aise dans un coin de la voiture.

« Reculez aussi dans le vôtre, monsieur mon beau-frère, afin que nous puissions nous regarder commodément.

LUCIDOR.

Vous comprenez mon trouble, mon embarras. Je suis encore comme dans un songe ; aidez-moi à me réveiller.

JUL1K.

Voyez comme ces gentils paysans nous saluent gracieusement ! Depuis que vous êtes chez nous, vous n’êtes pas encore allé au village de là-haut. Tous gens à leur aise et qui me sont dévoués. Il n’en est point d’assez riche pour qu’on ne puisse lui témoigner sa bienveillance, en lui rendant quelque service important. Ce chemin, que nous parcourons si commodément, c’est mon père qui l’a établi, et c’est encore’une de ses bonnes actions.

LUCIDOR.

Je le crois volontiers et je vous l’accorde : mais que me font les objets extérieurs dans le trouble où je suis !

JULIE.

Patience : je veux vous montrer les royaumes du monde et leur gloire. Nous voici en haut ! Comme la plaine s’étale agréablement jusque vers la montagne 1 Tous ces villages doivent beaucoup à mon père, à ma mère et à leurs filles aussi. Le bailliage s’étend jusqu’à la banlieue de cette petite ville que vous voyez là-bas.

LUCIDOR.

Je vous trouve dans une singulière disposition d’esprit : ce que vous dites ne semble pas être ce que vous vouliez dire.

JULIE.

A présent, regardez là-bas à gauche : comme tout cela se déploie admirablement ! L’église avec ses grands tilleuls, la maison du bailli avec ses peupliers, derrière la colline du village. Les jardins et le parc s’étalent aussi devant nous. »

Le postillon pressa les chevaux plus vivement.

JULIE.

Cette salle là-haut, vous la connaissez : elle se voit aussi bien d’ici que la contrée se voit de là. On s’arrête ici au pied de l’arbre ; à cette place, notre image est reflétée par la grande glace : on nous voit très-bien là-haut, mais nous ne pouvons nous reconnaître…. Fouette, cocher !… Il n’y a pas longtemps que deux jeunes gens se sont mirés de plus près dans cette glace, et, si je ne me trompe, avec une vive et mutuelle satisfaction.

Lucidor avait de l’humeur et ne répondit rien. Les promeneurs gardèrent quelque temps le silence : ils allaient très-vite.

« Ici, dit Julie, la route commence à devenir mauvaise ; un jour peut-être vous aurez le mérite de l’améliorer. Avant que l’on descende, regardez encore une fois là-bas : le hêtre de ma mère élève son faîte magnifique au-dessus de’tout ce qui l’environne. Tu vas continuer par ce mauvais chemin, dit Julie, en s’adressant au postillon : nous prendrons le sentier à travers le vallon, et nous serons avant toi de l’autre côté. *>

En descendant de voiture, elle s’écria :

« Avouez que le Juif errant, Antoni, l’inquiet voyageur, sait arranger assez commodément ses pèlerinages, pour lui et pour ceux qui l’accompagnent : c’est là une belle et commode voiture. »

Julie était déjà au bas de la colline ; Lucidor la suivait de loin en rêvant, et la trouva assise sur un banc admirablement situé : c’était la place favorite de Lucinde. Julie l’invita à s’asseoir auprès d’elle.

JULIE.

Nous voilà sur le même banc, et pourtant étrangers l’un à l’autre. Il en devait être ainsi : le vif-argent ne vous plaisait pas du tout ; vous ne pouviez aimer une pareille étourdie ; elle vous était odieuse.

La surprise de Lucidor allait croissant.

JULIE.

Mais Lucinde !… Oh ! c’est l’abrégé de toutes les perfections, et, une fois pour toutes, elle a supplanté sa gentille sœur. Je vous vois sur le point de me demander qui nous a si bien instruits.

LUCIDOR.

Il y a là-dessous une trahison !

JULIE.

Sans doute ! Il y a un traître.

LUCIDOR.

Nommez-le.

JULIE.

Il sera bientôt démasqué : c’est vous, Lucidor…. Vous avez la bonne ou mauvaise habitude de vous parler à vous-même, et je dois avouer, au nom de tous, que nous vous avons écouté tour à tour.

Lucidor, se levant subitement. La belle hospitalité ! Tendre ainsi des piéges aux étrangers !

JULIE.

Nullement ! Nous n’avions pas l’idée de vous observer. Vous savez que votre lit se trouve dans une alcôve formée par la cloison : vis-à-vis s’en trouve une autre, qui ne sert d’ordinaire que de garde-meuble. Quelques jours avant votre arrivée, nous avions obligé notre vieil ami d’y coucher, parce que son isolement dans l’ermitage nous donnait beaucoup d’inquiétude. Or, dès le premier soir, vous avez débuté par un monologue si véhément, qu’il s’est empressé de nous en faire part dès le lendemain.

Lucidor n’avait nulle envie d’interrompre Julie. Il s’éloignait.

Julie, se levant pour le suivre. Comme cette révélation nous vint à propos ! Car, je l’avoue, sans avoir pour vous de répugnance, je ne me sentais aucun goût pour la position qui m’attendait. Me voir madame la grande baillive, quelle effrayante situation ! Avoir pour mari un brave et digne homme, qui doit rendre la justice à tout.le monde, et, par pure justice, ne peut arriver à ce qui est juste ; qui ne peut satisfaire ni ses supérieurs ni ses inférieurs, ni lui-même, qui pis est ! Je sais tout ce que ma mère a soufl’ert de l’incorruptibilité, de l’inébranlabilité de mon père. Enfin, et ce fut, par malheur, après la mort de sa femme, il montra une certaine indulgence ; il parut s’arranger, se réconcilier avec le monde, contre lequel il avait jusqu’alors vainement combattu.

Lucidor. Il s’arrête, fort mécontent de f’aventure, choqué de la façon fégère dont on l’a traité. Pour le badinage d’une soirée, cela pouvait passer : mais faire subir pendant des jours et des nuits à un hôte confiant une pareille mystification, c’est une chose impardonnable.

JOLIE.

Nous sommes tous coupables ; nous avons tous écouté ; mais j’en suis seule punie.

LUCIDOR.

Tous ! C’est d’autant plus inexcusable. Et comment pouviez vous, le lendemain, regarder sans confusion celui que vous aviez joué,’ pendant la nuit, d’une manière si coupable et si offensante ? Mais je vois maintenant, d’un coup d’œil, que tous vos arrangements du jour étaient pris pour vous moquer de moi. L’honorable famille ! Où donc est cet amour de la justice qui distingue votre père ? Et Lucinde !

JULIE.

Et Lucinde !… Quel ton vous prenez là ! Vous voulez dire, n’est-ce pas, combien il vous en coûte dejuger Lucinde défavorablement, de mettre Lucinde dans la même catégorie que nous autres ?

LUCIDOR.

Je ne puis comprendre Lucinde.

JULIE.

Vous voulez dire qu’il est incompréhensible que cette âme noble et pure, cette nature calme et recueillie, la bonté, la bienveillance même, cette femme modèle, se ligue avec une société frivole, une sœur étourdie, un jeune espiègle et certaines personnes mystérieuses.

LUCIDOR.

Oui certes, c’est incompréhensible.

JULIE.

Eh bien, il vous faut le comprendre ! Lucinde avait les mains liées ainsi que nous. Si vous aviez pu remarquer son trouble, combien elle avait de peine à se retenir de vous avouer tout, vous l’auriez aimée deux fois et trois fois autant, si tout amour véritable n’était pas décuple et centuple par lui-même. Et, je vous l’assure, nous avons tous fini par trouver le jeu trop long.

LUCIDOR.

Pourquoi ne pas y mettre fin ?

JULIE.

C’est ce qu’il faut encore vous expliquer. Dès que votre premier monologue fut connu de notre père, et qu’il eut constaté qu’aucun de ses enfants n’avait d’objection contre cet échange, il résolut de se rendre aussitôt chez son ami. L’importance de l’affaire le rendait circonspect. Un père seul est capable de sentir les égards que l’on doit à un père. « Il doit être informé le premier, dit le nôtre, afin de n’avoir pas à donner après coup, lorsque nous serons d’accord, un consentement arraché de mauvaise grâce. Je le connais parfaitement ; je sais comme il s’attache à une idée, un goût, un projet, et je ne suis pas sans inquiétude. Julie est tellement identifiée dans son esprit avec ses cartes et ses dessins topographiques, que déjà il se proposait de transporter ici tout ce bagage, quand viendrait le jour- où le jeune couple s’y établirait et ne pourrait plus changer aisément de résidence ; il voulait alors nous consacrer toutes ses vacances, et que sais-je encore les beaux rêves qu’il faisait ? Il faut qu’il apprenne d’abord le tour que nous a joué l’inclination naturelle, avant que rien ne soit proprement déclaré, ne soit décidé. » Là-dessus notre père, nous tendant la main, nous fit promettre à tous, de la manière la plus solennelle, de vous observer, et, quoi qu’il pût arriver, de traîner avec vous le temps en longueur. Comment son retour s’est fait attendre, combien d’adresse, d’efforts et de persistance lui ont été nécessaires pour obtenir le consentement de votre père, c’est ce qu’il pourra vous apprendre lui-même. Enfin la chose est faite ; Lucinde vous est accordée. »

Julie et Lucidor s’étaient éloignés vivement de leur première station ; et, s’arrêtant par intervalles, continuant à discourir, puis reprenant lentement leur marche à travers les prairies, ils étaient arrivés, sur la colline, à une autre chaussée, soigneusement entretenue. La voiture ne tarda guère ; Julie attira quelques moments l’attention de Lucidor sur un singulier spectacle. Toutes les machines qui faisaient l’orgueil du frère étaient animées et en mouvement ; déjà les roues faisaient monter et descendre une foule de gens ; déjà se balançaient les escarpolettes ; on grimpait aux mâts de Cocagne ; et quels balancements, quels sauts hardis ne voyait-on pas au-dessus des têtes d’une foule innombrable ! C’était le jeune fils qui avait mis tout ce monde en mouvement, afin de réjouir tous les convives après le festin.

« Passons par le village d’en bas, dit Julie au postillon. Je suis aimée de ces gens, poursuivit-elle, et je veux qu’ils voient comme je suis heureuse. »

Le village était désert ; toute la jeunesse avait couru à la place des jeux ; les vieilles gens, attirés par le cor du postillon, se montrèrent aux portes et aux fenêtres ; et saluant, bénissant, ils criaient tous :

« Oh ! le beau couple ! »

JULIE.

Vous l’entendez ! Qui sait ? Nous étions faits l’un pour l’autre : vous aurez des regrets peut-être.

LUCIDOR.

Mais à présent, ma chère sœur….

JULIE.

Ma chère ! c’est fort bien, à présent que vous êtes délivré de moi.

LUCIDOR.

Un mot seulement ! Vous avez un tort grave à vous reprocher. Que signifiait ce serrement de main, quand vous deviez connaître et sentir mon épouvantable situation ? Je n’ai vu de ma vie une malice pareille.

JULIE.

Rendez grâce à Dieu : voilà la faute expiée ; tout est pardonné ! Je ne voulais pas de vous, c’est vrai, mais vous ne vouliez absolument pas de moi, et c’est ce qu’aucune jeune fille ne pardonne, et ce serrement de main, souvenez-vous-en r était pour le fripon. Il était, je l’avoue, plus malin que juste, et je ne me pardonne qu’en vous pardonnant à vous même ; et qu’ainsi tout soit oublié et pardonné ! Voici ma main ! »

Lucidor lui tendit la sienne.

« Nous sommes dans notre parc, dit Julie ; nous sommes do retour, et voilà comme je ferai le tour du monde et comme je reviendrai. Nous nous reverrons. »

Ils étaient arrivés devant la salle du jardin : elle semblait déserte. La société, impatientée de voir si longtemps différé le moment de se mettre à table, faisait un tour de promenade. Mais Antoni et Lucinde parurent ; Julie s’élança de la voiture au-devant de son amant. Elle le remercia par les plus tendres caresses, et des larmes de joie s’échappèrent de ses yeux. Une teinte vive anima les joues du noble voyageur, ses traits s’épa-’ nouirent, ses yeux humides brillèrent d’un vif éclat, et, sous l’enveloppe de l’âge mûr, parut un imposant et beau jeune homme.

Puis les deux couples rejoignirent la société, avec des sensations que ne saurait donner le plus beau rêve.


CHAPITRE X.

Le père et le fils, accompagnés d’un jockey, venaient de traverser une agréable contrée, quand le domestique, s’arrêtant à la vue d’une haute muraille, qui paraissait enfermer une vaste enceinte, pria les voyageurs de mettre pied à terre, parce qu’on ne laissait entrer aucun cheval dans cet enclos. Ils approchèrent du portail, ils sonnèrent, la porte s’ouvrit, sans qu’aucune figure humaine se montrât, et ils s’avancèrent vers un vieil édifice, qu’ils voyaient briller à travers les troncs antiques de chênes et de hêtres. Il présentait un étrange aspect : car, si vieux qu’il parût par sa forme, on eût dit qu’il sortait de la main des maçons et des tailleurs de pierre, tant les jointures et les orne ments paraissaient nouveaux, nets et complets.

Le pesant anneau de métal, fixé à une porte bien sculptée, les invitait à frapper. Félix, en véritable espiègle, s’en acquitta un peu rudement : cette porte s’ouvrit à son tour, et ils trouvèrent d’abord dans le vestibule une femme de moyen âge, assise devant un métier à broder et faisant un’travail d’un beau dessin. Elle salua les survenants comme des personnes annoncées, et se mit à chanter une gaie chanson. Aussitôt l’on vit s’avancer, d’une porte voisine, une femme, que le trousseau de clefs pendu à sa ceinture faisait reconnaître d’abord pour la concierge et l’active intendante. Elle aussi salua gracieusement les étrangers,leur fit monter un escalier, et leur ouvrit une salle d’un aspect sérieux, grande, haute, entourée de boiseries, au-dessus desquelles se voyait une suite de peintures historiques. Ils virent s’avancer à leur rencontre un homme d’âge mûr et une jeune personne.

Celle-ci fit à l’étranger une salutation cordiale.

« Vous nous êtes annoncé comme l’un des nôtres, lui dit-elle ; mais comment dois-je vous présenter l’homme que vous voyez ? C’est l’ami de la maison, dans le sens le plus étendu et le plus honorable : le jour, homme de société, plein de science ; la nuit, astronome, et médecin à toute heure.

— Et moi, reprit cet ami avec bienveillance, je vous présente mademoiselle comme une personne infatigable pendant le jour ; la nuit, toute prête à secourir ceux qui souffrent, et, sans cesse, aimable et gracieuse compagne. »

Angela (c’était le nom de cette belle et attrayante personne) annonça bientôt l’arrivée de Macarie. Un ridi.au vert s’ouvrit ; une femme âgée, d’une noble et imposante physionomie, fut amenée dans un fauteuil à roulettes par deux jolies jeunes filles, tandis que deux autres apportaient, sur une table ronde, un déjeuner bienvenu. Dans un angle de la salle, entourée de bancs de chêne massif, étaient posés des coussins : les trois personnes y prirent place, ayant devant elles Macarie dans son fauteuil. Félix déjeuna debout, de grand appétit, en faisant le tour de la salle, et regardant avec curiosité les figures chevaleresques peintes au-dessus du lambris.

Macarie s’entretint avec Wilhelm comme avec un ami de confiance : elle paraissait se complaire à tracer finement le portrait des membres de sa famille. On eût dit qu’elle avait approfondi la nature intime de chacun, à travers l’enveloppe individuelle. Les personnes que Wilhelm connaissait se présentaient devant son âme comme transfigurées ; l’intelligente bonté de l’inestimable femme avait ouvert l’écorce, ennobli et vivifié le noyau.

Après avoir épuisé ces agréables sujets, en les traitant avec une grâce parfaite, elle dit à son respectable ami :

  • La présence de ce nouvel hôte ne doit pas vous fournir une nouvelle excuse, ni différer encore la conversation que vous nous avez promise : je le crois homme à y prendre lui-même intérêt. »

L’astronome répondit :

« Vous savez combien il est difficile de s’expliquer sur ces sujets, car il n’est question de rien moins que de l’abus d’excellents et vastes moyens.

— J’en conviens, répondit Macarie : en effet, on se trouve dans un double embarras. Si l’on parle de l’abus, on semble porter atteinte à la dignité du moyen lui-même, qui est toujours enveloppé dans l’abus ; si l’on parle du moyen, on peut accorder à peine que sa solidité et sa dignité laissent aucun abus possible. Cependant, puisque nous sommes entre nous, que nous ne voulons rien établir, ni exercer au dehors aucune influence, mais seulement nous éclairer, nous pouvons, sans inconvénient, donner cours à cet entretien.

— Mais, repartit l’homme circonspect, il nous faudrait auparavant demander si notre nouvel ami est disposé à s’occuper avec- nous d’une matière assez abstruse, et s’il n’aimerait pas mieux se retirer pour goûter un repos nécessaire. L’affaire qui nous occupe pourrait-elle, sans l’enchaînement, sans la connaissance de ce qui nous y a conduits, être accueillie de notre hôte avec faveur et plaisir ?

— Si je pouvais, dit Wilhelm, m’expliquer ce que vous avez dit par quelque chose d’analogue, il me semble que c’est à peu près ce qui arrive, lorsqu’on attaque l’hypocrisie et qu’on peut être accusé d’attaquer la religion.

— Nous pouvons accepter l’analogie, répondit l’astronome, car il est aussi question entre nous d’une réunion d’hommes éminents ; il s’agit d’une haute science, d’un art important, en un mot, des mathématiques.

— Chaque fois que j’ai entendu discourir sur les objets qui m’étaient le plus étrangers, répondit Wilhelm, j’en ai tiré quelque avantage : car tout ce qui intéresse un homme trouvera de l’écho chez un autre.

— Oui, reprit le savant, pourvu qu’il ait acquis une certaine liberté d’esprit, et, comme nous croyons que tel est votre cas, je ne veux pas, du moins pour ma part, refuser rien à votre insistance.

— Mais que ferons-nous de Félix ? demanda Macarie. Il a fini, je le vois, la revue de ces tableaux, et laisse paraître quelque impatience.

— Permettez-moi, dit Félix, de dire quelque chose à cette demoiselle. »

Il chuchota quelques mots à l’oreille d’Angéla, qui sortit avec lui et revint bientôt après en souriant. L’ami de’la maison prit la parole en ces termes :

« Dans les occasions où il faut exprimer une désapprobation, un bWme ou seulement une réserve, je ne prends pas volontiers l’initiative ; je cherche une autorité sur laquelle je puisse me reposer, avec le sentiment que j’ai quelqu’un h mon côté. S’agit-il de louer ; je le fais sans scrupule : car pourquoi me taire, quand une chose me plaît ? Mon éloge dùt-il trahir les bornes de mon esprit, je n’ai pas lieu d’en rougir ; mais, si je blâme, je puis fort bien rebuter quelque chose d’excellent, et m’attirer ainsi la réprobation d’autres personnes, qui l’entendent mieux ; il faut que je me rétracte, quand une fois je suis éclairé. C’est pourquoi je vous apporte quelques écrits et même des traductions : car, sur de pareils sujets, je me fie à ma nation aussi peu qu’à moi-même ; une adhésion qui vient de loin et de l’étranger me semble offrir plus de garantie. »

Après en avoir obtenu la permission, il commença donc la lecture suivante.

Mais, si nous sommes d’humeur à ne pas laisser lire ce brave homme, nos propres lecteurs accueilleront probablement cette résolution avec faveur : car ce qu’on a dit plus haut, pour détourner Wilhelm d’assister à cette conversation, s’applique, avec plus de force encore, au cas actuel. Nos amis ont pris en main un roman, Qt, s’il est déjà devenu çà et là par trop didactique, nous jugeons prudent de ne pas mettre nos bienveillants lecteurs à une nouvelle épreuve. Ces manuscrits que nous avons dans les mains, nous songeons à les faire imprimer dans une autre occasion, et nous rentrons cette fois, sans autre détour, dans la narration, impatients que nous sommes nous-mêmes de voir enfin résolue l’énigme qu’on nous propose.

Cependant nous ne pouvons nous tenir de citer encore quelques paroles, qui furent prononcées avant que la noble société se séparât pour chercher le repos.

Wilhelm, après avoir prêté à la lecture une oreille attentive, dit, avec une entière franchise :

  • Je trouve chez votre auteur des dons naturels, des facultés et des talents remarquables, mais aussi, dans l’application, plus d’une difficulté. Si je devais me résumer là-dessus, je m’écrierais :De grandes pensées et un cœur pur, voilà ce que nos prières devraient demander à Dieu ! »

La société se sépara, en approuvant ces sages paroles : mais l’astronome promit à Wilhelm de lui faire contempler à souhait, dans cette nuit, d’une sérénité admirable, les merveilles du ciel étoilé.

Quelques heures plus tard, il fit monter à son hôte l’escalier de l’observatoire, et ils se trouvèrent enfin sur la plate-forme circulaire d’une haute tour. La nuit la plus pure, avec toutes ses étoiles scintillantes, environnait le spectateur, qui croyait contempler pour la première fois la voûte céleste dans toute sa magnificence : c’est que, dans la vie ordinaire, sans parler de la température défavorable, qui nous dérobe le pur éclat de l’espace éthéré, nous sommes gênés, dans la ville, par les pignons et les toitures, dans les champs, par les rochers et les bois, mais principalement, et en tout lieu, parles secrètes inquiétudes du cœur, qui, plus que les nuages et le mauvais temps, s’agitent en tout sens, pour assombrir l’espace qui nous environne.

Dans sa surprise et son saisissement, il porta la main sur ses yeux. L’immensité cesse d’être sublime, elle surpasse notre intelligence, elle menace de nous anéantir.

« Que suis-je devant l’univers ? se dit-il à lui-même. Comment puis-je subsister devant lui, subsister dans son centre ? »

Cependant, après un instant de réflexion, il poursuivit :

« Le résultat de notre soirée d’aujourd’hui explique également l’énigme de l’heure actuelle. Comment l’homme peut-il se présenter en face de l’infini, sinon en recueillant au fond de son être toutes ses forces intellectuelles, qui sont entraînées de divers côtés ; en se disant à lui-même : « Peux-tu seulement te c sentir au milieu de cet ordre éternel et vivant, s’il ne se « produit pas en même temps chez toi un mouvement sublime « qui circule autour d’un centre pur ? Et lors même qu’il te « serait difficile de découvrir ce centre dans ton sein, tu le re« connaîtrais à ce qu’une influence bienveillante, bienfaisante, « émane de lui et en rend témoignage. » Mais qui peut jeter un regard sur sa vie passée, sans être, en quelque façon, troublé de reconnaître le plus souvent que sa volonté fut juste et sa conduite mauvaise, ses vœux répréhensibles, et néanmoins leur accomplissement agréable ? Que de fois n’ai-je-pas vu briller ces astres, et ne m’ont-ils pas trouvé toujours différent ! Mais eux, ils sont toujours les mêmes, et disent toujours la même chose : « Nous marquons, disent-ils sans cesse, par « notre course régulière les jours et les heures : demande-toi « quel usage tu fais des heures et des jours. » Cette fois, du moins, je puis répondre : « Je n’ai pas à rougir de ma situation « présente ; mon but est de rétablir une désirable union entre,r tous les membres d’une vertueuse famille : ma route est tra* cée. Je dois rechercher ce qui sépare de nobles âmes ; je dois « écarter les obstacles, de quelque nature qu’ils soient. » Tu peux le déclarer à la face de ces armées célestes ; si elles prenaient garde à toi, elles souriraient, je le sais, de ta faiblesse, mais sans doute elles honoreraient ton dessein et en favoriseraient l’accomplissement. »

Après ces méditations, il promena ses regards autour de lui et ses yeux rencontrèrent Jupiter, astre de bon augure, aussi brillant que jamais. Il en tira un présage favorable, et demeura quelque temps avec joie dans cette contemplation.

Là-dessus l’astronome, l’ayant invité à descendre, lui fit observer cet astre, merveille du ciel, avec une excellente lunette, qui le lui montra d’une remarquable grosseur, accompagné de ses lunes.

Après être demeuré longtemps plongé dans cette contemplation, notre ami se tourna vers l’astronome et lui dit :

« Je ne sais si je dois vous remercier d’avoir approché cet astre de moi hors de toute proportion. Quand je le regardais auparavant, il était en rapport avec les innombrables étoiles du ciel et avec moi-même : maintenant il se présente à mon. imagination, hors de mesure, et je ne sais si je voudrais rapprocher de moi pareillement le reste des légions célestes : j’en serais oppressé, écrasé. »

C’est ainsi que notre ami s’épanchait, selon sa coutume, et cette occasion provoqua maintes réflexions inattendues. A quelques réponses de l’astronome, Wilhelm répliqua :

« Je comprends fort bien que, vous autres savants, vous trouviez le plus grand plaisir à rapprocher ainsi de vous en détail l’immense univers, comme j’ai vu et vois ici cette planète : mais, souffrez que je le dise, tout considéré, l’expérience m’a prouvé qu’en général ces moyens par lesquels nous venons en aide à nos sens n’exercent sur l’homme aucun effet moral favorable. Celui qui observe à travers les lunettes se croit plus sage qu’il n’est, car son sens externe cesse par là d’être en équilibre avec sa faculté de juger : il faut un haut degré de développement intellectuel, auquel des hommes privilégiés peuvent seuls atteindre, pour accorder, en quelque mesure, la vérité intérieure avec cette illusion du rapprochement des objets extérieurs. Chaque fois que je regarde par la lunette, je suis un autre homme et mécontent de moi-même : je vois plus qu’il ne m’appartient de voir. Le monde, observé d’une vue trop perçante, ne s’harmonise pas avec mon esprit, et je me hâte de mettre les instruments à l’écart, quand j’ai satisfait ma curiosité de connaître tel ou tel objet éloigné. »

Sur quelques réflexions badines de l’astronome, Wilhelm poursuivit :

« Nous ne bannirons de chez les hommes ni ces verres optiques, ni aucune espèce de machines ; mais il importe à l’observateur des mœurs de rechercher et de savoir comment se sont introduites dans la société maintes choses dont on se plaint. Je suis convaincu, par exemple, que l’usage de porter des lorgnons doit être imputé principalement à la vanité de nos jeunes gens. »

Pendant qu’ils discouraient ainsi, la nuit s’était avancée et le savant, accoutumé aux veilles, engagea son jeune ami à se coucher sur le lit de camp et à dormir un peu, afin de contempler et de saluer d’un œil reposé Vénus, qui devançait le lever du soleil, et qui promettait de paraître ce jour-là dans toute sa splendeur.

Wilhelm, qui s’était tenu jusque-là très-alerte et bien éveillé, s’aperçut, à cette invitation de l’homme attentif et bienveillant, qu’il était réellement épuisé de fatigue. Il se coucha, et, à l’instant même, il fut plongé dans le plus profond sommeil.

Éveillé par l’astronome, il saute à bas du lit et court à la fenêtre : là, saisi de surprise, il demeure un moment le regard immobile, puis il s’écrie avec enthousiasme :

« Quelle magnificence ! Quel miracle ! »

Il exprima son ravissement en d’autres termes encore, mais il persistait à voir dans ce spectacle un miracle, un grand miracle.

« Que cet astre aimable, qui se montre aujourd’hui avec une ampleur et un éclat inaccoutumé, vous saisît de surprise,-je pouvais le prévoir : mais, j’ose le dire sans être accusé de froideur, je n’y vois aucun miracle, absolument aucun.

— Comment le pourriez-vous, repartit Wilhelm, puisque je l’amène avec moi, que je le porte en moi et ne sais ce que j’éprouve ? Laissez-moi dans ma contemplation, ma surprise muette, et puis vous saurez ! »

Après un moment de silence, il poursuivit :

« J’étais couché doucement, ét profondément endormi : je me trouvai transporté dans la salle d’hier, mais j’étais seul. Le rideau vert s’ouvrit ; le fauteuil de Macarie s’avança de lui-même, comme un être vivant : il avait la splendeur de l’or. Les habits de Macarie avaient le caractère sacerdotal ; son regard brillait doucement : j’étais sur le point de me prosterner. Des nuages se déroulèrent à ses pieds, et, s’élevant, ils emportèrent, comme sur des ailes, la sainte image. A la place de son auguste figure, je vis enfin briller, dans l’ouverture d’un nuage, une étoile, qui, montant toujours, et prenant l’essor par le comble entr’ouvert, se réunit au firmament, dont l’étendue semblait se déployer sans cesse et tout embrasser. C’est à ce moment que vous m’avez réveillé. Encore assoupi, je m’avance, en chancelant, vers la fenêtre, ayant toujours l’étoile devant les yeux : je regarde, et je vois réellement devant moi l’étoile du matin, aussi belle, mais non pas aussi resplendissante : cependant je contemple encore, encore, et vous aussi, vous contemplez avec moi, ce qui aurait dû proprement disparaître à mes yeux avec le voile du sommeil. » L’astronome s’écria :

« Miracle ! Oui, miracle ! Vous ne savez pas vous-même quelles merveilleuses paroles vous avez prononcées. Puisse votre songe ne pas présager le départ de cette femme admirable, à laquelle est réservée tôt ou tard une pareille apothéose ! »

Dès le matin, Wilhelm courut à la recherche de son Félix, qui s’était glissé- de bonne heure dans le jardin. Il fut surpris d’y voir plusieurs jeunes filles occupées à le cultiver. Toutes étaient jolies ou du moins agréables ; aucune ne semblait avoir vingt ans. Elles étaient habillées diversement, étant originaires de contrées diverses. Elles travaillaient avec ardeur, saluaient gracieusement, et poursuivaient leur travail.

Il rencontra Angéla, qui allait et venait, pour ordonner et juger les travaux. Wilhelm lui exprima l’étonnement que lui causait cette jolie et agissante colonie.

«. Cette colonie est permanente, répondit-elle : elle change, mais elle subsiste toujours dans le même état, car, à leur vingtième année, ces jeunes filles, comme toutes les habitantes de notre établissement, entrent dans la vie active, et la plupart dans le mariage. Tous les jeunes hommes du voisinage qui désirent une femme laborieuse, observent les progrès de nos élèves. Car elles ne sont pas cloîtrées ; elles ont déjà visité quelques foires ; elles ont été vues, désirées et fiancées : aussi beaucoup de familles observent avec attention le moment où il se trouve chez nous des places vacantes, pour y faire admettre leurs enfants. «

Après avoir entendu ces explications, Wilhelm ne put cacher à la jeune fille son désir de parcourir une seconde fois ce que l’astronome avait lu la veille.

« J’ai saisi l’ensemble, dit-il, mais je voudrais étudier de plus près les détails du sujet.

— Je me trouve heureusement en état de satisfaire sur-lechamp ce désir, lui répondit-elle. Les rapports intimes, si promptement établis entre nous, m’autorisent à vous dire que ces papiers sont déjà dans mes mains, et que je les garde soigneusement avec d’autres manuscrits.

« Ma maîtresse, poursuivit-elle, est très-persuadée de l’importance des conversations improvisées : il s’y produit, dit-elle, des choses qu’aucun livre ne contient, et des choses meilleures qu’ils n’en ont jamais contenu. C’est pourquoi elle m’a chargée de recueillir de bonnes pensées détachées, qui s’échappent d’une conversation spirituelle, comme une graine d’une plante féconde. Si l’on est exact, dit-elle encore, à fixer le souvenir du présent, on prendra goût à la tradition, car on trouvera déjà formulées les meilleures pensées, déjà exprimés les plus aimables sentiments. Par là nous arrivons à la contemplation de cette harmonie à laquelle l’homme est appelé, à laquelle il doit se plier souvent contre son gré, car il s’imagine trop volontiers que le monde commence avec lui. »

Angéla, continuant ses confidences, apprit encore au voyageur que ces notes formaient déjà des archives considérables, et que, dans ses nuits d’insomnie, Macarie s’en faisait lire par elle quelques pages. « De ces lectures, ajouta-t-elle, jaillissent, à leur tour, d’une manière admirable, mille remarques particulières, comme d’une masse de vif-argent, qui tombe, s’échappent de toutes parts d’innombrables gouttelettes. »

Wilhelm ayant demandé jusqu’à quel point ces archives étaient gardées comme un secret, Angéla déclara qu’à la vérité le plus proche entourage en avait seul connaissance, mais qu’elle prendrait sur elle de lui en communiquer sur-le-champ quelques cahiers, puisqu’il en témoignait le désir.

Cet entretien les avait amenés du jardin au château : comme ils entraient dans les chambres d’un corps de logis latéral, Angéla dit, avec un sourire :

« J’ai encore à vous confier, en passant, un secret, auquel vous n’êtes pas du tout préparé. »

Puis, écartant un rideau, elle lui fit jeter les yeux dans un cabinet, où il fut bien surpris de voir Félix assis devant une table, occupé à écrire ; et il ne pouvait d’abord s’expliquer l’énigme de cette application inattendue. Mais il devina bientôt, lorsque Angéla lui découvrit que l’enfant consacrait à cet exercice tous les moments où il pouvait s’esquiver, et qu’il avait déclaré que tout son désir était de savoir bientôt écrire et monter à cl îeval.

Angéla conduisit ensuite notre ami dans une chambre, où il put voir de nombreux manuscrits rangés en bon ordre dans des armoires autour de la salle. Les titres, par leur variété, annonçaient les matières les plus diverses ; un ordre intelligent brillait dans ces dispositions. Quand Wilhelm signala ces avantages, Angéla en attribua le mérite à l’ami de la maison, qui savait régler et déterminer, avec une rare intelligence, non-seulement la distribution générale, mais encore, dans les cas difficiles, les intercalations. Ensuite elle chercha les manuscrits qu’on avait lus la veille, et permit au curieux voyageur de les consulter, ainsi que tous les autres, et même d’en prendre copie.

Mais notre ami dut en user avec mesure, car il y avait surabondance de richesses attrayantes et désirables ; il jugea surtout précieux les cahiers de courtes sentences, à peine liées entre elles ; résumés qui ont l’apparence du paradoxe, quand nous ne connaissons pas leur origine, mais qui nous forcent a revenir en arrière, au moyen de recherches et de découvertes en sens inverse, et à nous représenter de loin, de bas en haut, s’il est possible, la filiation de ces pensées.

Les motifs que nous avons présentés plus haut ne nous permettent pas non plus d’insérer ici ces maximes : mais nous saisirons la première occasion qui s’offrira, et nous saurons présenter en son lieu un choix des trésors amassés par Wilhelm dans ces écrits.

Le malin du troisième jour, il se rendit auprès d’Angéla, et, se présentant avec quelque embarras :

« Je dois partir aujourd’hui, lui dit-il, et recevoir les derniers ordres de l’excellente dame, auprès de laquelle je n’ai pu être admis hier de tout le jour. Et maintenant j’ai, dans le secret de mon cœur, quelque chose dont je voudrais bien être éclairci. Accordez-moi cette grâce, s’il est possible.

— Je crois vous comprendre, dit l’aimable jeune fille : n’importe, achevez.

— Un songe merveilleux, poursuivit-il, quelques mots du grave astronome, un compartiment séparé et fermé, dans ces armoires accessibles, et portant cette inscription : Les particularités de Macarie, toutes ces circonstances s’unissent à une secrète voix, qui me crie que cette étude des astres n’est pas seulement un goût scientifique, un désir de connaître le firmament, mais qu’il faut plutôt supposer que ces choses recèlent un rapport secret de Macarie avec les astres, qu’il m’importerait extrêmement de connaître. Je ne suis ni curieux ni importun, mais je trouve ici un cas si intéressant pour l’observateur des esprits et -des mœurs, que je me sens entraîné à demander si, après tant de marques de confiance, on voudrait bien encore m’accorder cellelà, qui mettrait le comble à vos bontés.

— Je suis autorisée à vous l’accorder, répondit-elle avec obligeance. Votre songe remarquable est, il est vrai, resté un secret pour Macarie ; mais j’ai apprécié et considéré, avec notre savant ami, votre singulière activité d’esprit, votre soudaine conception des plus profonds secrets, et nous osons nous permettre de vous conduire plus avant. Souffrez que je vous parle d’abord par figures : dans les choses difficiles à comprendre, on a raison de recourir à ce moyen.

« Comme on prétend que le poète recèle au fond de son être les éléments du monde moral, qui n’auraient qu’à se répandre par degrés de son sein, en sorte que rien ne se présente à lui dans l’univers dont il n’ait eu le pressentiment, de même, à ce qu’il parait, les rapports de notre système solaire sont, dès le principe, innés chez Macarie, d’abord à l’état de repos, puis se développant par degrés, enfin prenant une vie toujours plus manifeste. Ces apparitions lui furent d’abord douloureuses, puis elle y prit plaisir, ët SOU’ïnchànlèment augmenta avec les années. Cependant elle ne put arriver là-dessus à l’unité et à la ^paix avant d’avoir trouvé le soutien, l’ami, dont vous avez suf-’ fisamment appris à connaître le mérite.

« D’abord incrédule, en sa qualité de mathématicien et de philosophe, il suupi ;oiin■Tlongtemps que cette vision était une ’chose apprise ; car Macarie dut avouer qu’elle avait reçu de bonne heure des leçons d’astronomie, et qu’elle s’était occupée de cette science avec passion. Mais elle l’informa aussi que, pendant nombre d’années, elle avait rapproché et comparé ses visions intérieures avec sa science acquise, sans avoir jamais pu les accorder.

« Le savant se fit donc exposer par elle, avec la plus grande précision, ce qu’elle voyait, dont elle n’avait que par intervalles une perception parfaitement distincte ; il fit des calculs, et il en conclut qu’elle portait en elle le système solaire tout entier, ou plutôt qu’elle se mouvait elle-même, en esprit, dans cet ensemble comme partie intégrante. Il se basa sur cette supposition, et ses calculs se trouvèrent confirmés, d’une manière incroyable, parles déclarations de Macarie.

« Je ne puis cette fois vous en confier davantage, et, cela même, je vous le révèle avec l’instante prière de ne pas en dire un mot à personne : car tout homme raisonnable et sensé, même animé de la plus pure bienveillance, ne devrait-il pas envisager et présenter de pareilles assertions comme des idées fantasques, comme de confus souvenirs d’une science acquise auparavant ? La famille elle même n’est pas initiée à ce mystère ; ces visions secrètes, ces images ravissantes, sont présentées à ses parents comme une maladie, qui l’empêche momentanément de prendre part aux affaires du monde. Gardez le silence sur ces choses, mon ami, et n’en faites non plus rien paraître avec Lénardo. »

Vers le soir, Macarie reçut encore une fois notre voyageur ; la conversation fut aussi agréable qu’instructive : nous en rapporterons quelques mots seulement.

« La nature, disait Macarie, ne nous a pas donné un défaut qui ne puisse devenir une vertu, pas une vertu qui ne puisse devenir un défaut : ces derniers sont précisément les plus dangereux. Cette observation m’a été surtout suggérée par mon bizarre neveu, ce jeune homme, sur lequel ma famille vous a déjà rapporté de singulières choses, et qu’elle m’accuse de traiter avec trop de tendresse et de ménagements.

« Dès son enfance, il se développa chez lui une certaine adresse, une habileté pour les arts, à laquelle il se livra tout entier, et qui lui valut d’heureux succès dans maintes études et maintes industries. Plus tard, tout ce qu’il nous adressa pendant ses voyages était toujours du travail le plus élégant, le plus ingénieux, le plus fin, le plus délicat, et portait le cachet du pays où il se trouvait et qu’il nous fallait deviner. On pouvait en conclure qu’il était et serait toujours un homme d’un caractère sec, nullement sympathique, absorbé par les objets extérieurs ; dans la conversation, il n’était pas non plus disposé à se livrer aux réflexions générales de l’ordre moral : mais, sans qu’il y parût et qu’il en fit montre, il possédait un sens pratique, merveilleusement fin, du bien et du mal, de ce qui méritait l’éloge ou le blâme, tellement que je ne l’ai jamais vu se mal conduire envers les jeunes ou les vieux, envers ses supérieurs ou ses inférieurs. Mais cette délicatesse naturelle, mal réglée comme elle l’était, dégénéra, dans le détail, en fantasque faiblesse ; il pouvait même se créer des devoirs imaginaires et se reconnaître parfois débiteur sans nécessité.

« Toute sa conduite^ pendant son voyage, et surtout les précautions qu’il prend pour son retour, me font croire qu’il imagine avoir offensé quelque femme de notre entourage, sur le sort de laquelle il éprouve aujourd’hui une inquiétude, dont il se sentirait affranchi et délivré, dès qu’il pourrait apprendre qu’elle est heureuse…. Angéla vous dira le reste. Prenez cette lettre, mon ami, et préparez à notre famille une heureuse réconciliation. A parler franchement, je souhaiterais le revoir encore une fois dans ce monde et le bénir avant mon départ. »


CHAPITRE XI.

Lorsque Wilhelm eut rempli exactement, et en détail, sa commission, Lénardo lui dit en souriant :

« Je vous suis fort obligé pour tout ce que j’apprends par votre entremise, mais j’ai encore une question à vous faire. Ma tante n’a-t-elle pas fini par vous recommander de m’annoncer une chose en apparence insignifiante ? » Wilhelm réfléchit un moment.

« Oui, reprit-il, je l’oubliais ! Elle a parlé d’une jeune personne qui se nommait Valérine. J’étais chargé de vous dire qu’elle est heureusement mariée, et qu’elle se trouve dans une situation digne d’envie.

— Vous m’ôtez une montagne de dessus le cœur ! répliqua Lénardo. Maintenant je retournerai chez nous volontiers, puisque je n’ai pas à craindre que le souvenir de cette jeune fille me soit, dans l’occasion, un sujet de remords.

— Il ne m’appartient pas de vous demander quelles relations vous avez eues avec elle. Il suffit que vous puissiez être tranquille, si vous vous intéressez, de quelque manière que ce soit, au sort de cette jeune femme.

— Ce sont les relations les plus singulières du monde, dit Lénardo : ce n’est point une affaire d’amour, comme on pourrait l’imaginer. Je puis bien vous confier et vous raconter ce qui n’est pas proprement une histoire. Mais que penserez-vous, quand je vous dirai que les hésitations de mon retour, que la crainte de reparaître dans notre maison, que ces bizarres dispositions, ces questions sur ce qui se passait chez nous, n’avaient proprement pour objet que d’apprendre, en passant, ce qu’était devenue cette jeune fille.

« Croyez-le, en effet, poursuivit-il, je sais d’ailleurs fort bien qu’on peut quitter ses amis pour longtemps sans les retrouver changés au retour ; aussi pcnsé-je me sentir bientôt parmi les miens tout à fait à mon aise. Cette seule personne m^inquiétait ; il fallait que son sort fût changé, et, grâce au ciel, il est changé en mieux !

— Vous provoquez ma curiosité. Vous me préparez à quelque chose d’extraordinaire.

— C’est du moins mon avis, » répondit Lénardo. Et il commença son récit de la manière suivante :

« C’était chez moi une’ferme résolution, nourrie dès mes plus tendres années, de faire, suivant l’usage, et pendant ma jeunesse, mon tour d’Europe : cependant je différais, comme il arrive, d’année en année l’exécution de ce projet ; les objets voisins m’attiraient, m’enchaînaient, et ceux qui étaient éloignés perdaient incessamment de leurs charmes, à mesure que j’en avais lu ou entendu faire des relations. Mais enfin, pressé par mon oncle, engagé par des amis qui s’étaient lancés dans le monde avant moi, je pris ma résolution, et même plus vite que nous ne le prévoyions tous.

« Mon oncle, de qui il dépendait surtout de rendre le voyage possible, en fit aussitôt son occupation exclusive. Vous connaissez l’homme et son caractère, et. comme il ne s’occupe jamais que d’une chose à la fois pour la mener à bien, laissant, dans l’intervalle, reposer et dormir tout le reste, ce qui lui a permis d’accomplir beaucoup de choses qui semblent au-dessus des forces d’un simple particulier. Ce voyage le prit, en quelque sorte, à l’improviste. Certaines constructions, qu’il avait résolues et même commencées, furent interrompues, et, comme il refuse toujours, en sage financier, de prendre sur ses épargnes, il eut recours à d’autres moyens. Le premier qui se présentait était de faire rentrer les dettes, et particulièrement les fermages arriérés : car c’était aussi sa manière, d’être indulgent pour les débiteurs, aussi longtemps qu’il pouvait lui-même, jusqu’à un certain point, se passer d’argent. Son homme d’affaires reçut la liste et fut chargé de l’exécution. Nous ne fûmes informés d’aucun détail ; seulement j’appris, en passant, que le fermier d’un de nos domaines, avec lequel mon oncle avait patienté longtemps, allait être entin renvoyé, son cautionnement retenu, comme chétif dédommagement de la perte, et le bien affermé à un autre. Cet homme était du nombre des gens dévots et paisibles, mais il n’était pas, comme ses pareils, actif et prudent ; on l’aimait à cause de sa piété et de sa bonté, mais on le blâmait pour sa mauvaise économie. Après la mort de sa femme, leur fille, que l’on ne connaissait que sous le nom de la Brunette, promettait déjà d’être active et résolue, mais elle était beaucoup trop jeune pour exercer une action décisive : en un mot, les affaires de cet homme allèrent en décadence, sans que l’indulgence de mon oncle y pût remédier.

« J’avais mon voyage en tête, et je devais approuver les moyens de le rendre possible. Tout était prêt ; je faisais mes malles et mes adieux ; le temps pressait. Un soir, je visitais le parc une dernière fois, pour dire adieu aux arbustes, aux arbres connus, quand je trouvai soudain sur mes pas Valérine (car c’était le nom de la jeune fille ; l’autre n’était qu’un surnom familier que lui avait valu la couleur de son teint). Elle m’arrêta au passage. »

Lénardo suspendit un moment son récit et sembla rêveur.

« A quoi pensé-je ? dit-il. Ne s’appelait-elle pas aussi Valérine ? Oui sans doute, poursuivit-il, mais le surnom était plus ordinaire. Bref, la Brunette m’arrête et me prie instamment d’intercéder pour son père, pour elle, auprès de mon oncle. Comme je savais où l’affaire en était, et voyais bien qu’il serait difficile, et même impossible, de faire alors quelque chose pour elle, je le lui dis franchement, et lui présentai sous un jour défavorable la faute de son père.

« Là-dessus elle me répondit avec tant de clarté, et, néanmoins, avec tant de ménagement et d’amour Clial, qu’elle m’inspira le plus vif intérêt, et que, s’il se fût agi de mes propres deniers, j’aurais cédé sur-le-champ à sa prière et comblé ses vœux. Mais il s’agissait des revenus de mon oncle, de ses dispositions, de ses ordres : avec sa manière de voir, après ce qui s’était fait, il n’y avait rien à espérer. Une promesse fut toujours sacrée pour moi ; qui me faisait une demande me mettait dans l’embarras. Je m’étais tellement accoutumé à refuser, que je ne promettais pas même ce que je songeais à tenir. Cette habitude me servit très-bien avec Valérine. Elle s’appuyait sur des considérations personnelles et sur le sentiment : j’invoquais le devoir et la raison, et j’avoue qu’ils finirent par me sembler trop durs à moi-même. Nous avions déjà répété plusieurs fois les mêmes choses sans nous persuader l’un l’autre, quand la nécessité la rendit plus éloquente ; une ruine inévitable, qu’elle voyait devant ses yeux, lui arracha des larmes. Sa réserve ne l’abandonna pas tout à fait, mais elle parla vivement,- avec émotion ; et, tandis que je feignais toujours la froideur et la tranquillité, son âme s’ouvrit tout entière. Je désirais mettre fin à cette scène ; mais tout à coup la jeune fille se jette à mes pieds, me prend la main, la presse sur ses lèvres, et me regarde d’un air si suppliant et si doux, que je m’oublie moi-même et lui dis aussitôt en la relevant :

« Calme-toi, mon enfant ; je ferai mon possible. »

« Puis, je m’éloignai par une allée latérale.

« Faites l’impossible ! mecria-t-elle.

« Je ne sais plus quelle réponse je voulus lui faire, mais je dis :

« Je veux…. »

« Et je ne pus achever.

« Faites l’impossible ! » dit-elle vivement ! avec l’expression d’une sainte espérance.

« Je lui dis adieu, et m’éloignai promptement.

« Je ne voulus pas m’adresser d’abord à mon oncle, car je savais trop bien qu’on n’osait pas lui faire considérer un détail, quand il avait pris une résolution générale. Je cherchai l’homme d’affaires : il était sorti. Le soir, il vint du monde, des amis, qui voulaient me faire leurs adieux. Le jeu et le souper se prolongèrent fort avant dans la nuit. Ils restèrent le lendemain, et la distraction effaça l’image de la malheureuse suppliante. L’homme d’affaires revint : il était plus occupé, plus pressé que jamais ; chacun demandait à lui parler ; il n’avait pas le temps de m’écouter. Cependant je fis une tentative pour m’emparer de lui ; mais, à peine avais-je prononcé le nom de ce pieux fermier, qu’il m’interrompit vivement :

« Au nom du ciel, ne dites pas un mot de cette affaire à votre « oncle, si vous ne voulez pas avoir des désagréments. »

« Le jour de mon départ était fixé, j’avais des lettres à écrire, des amis à recevoir, des visites à faire dans le voisinage. Mes domestiques, suftisants pour le service ordinaire, étaient incapables de me rendre plus légers les embarras du départ ; tout reposait sur moi, et pourtant, l’homme d’affaires m’ayant donné une heure pendant la nuit, pour prendre nos arrangements pécuniaires, j’essayai de le prier encore pour le père de Valérine.

« Mon cher baron, me dit cet homme à l’humeur vive, com« ment pouvez-vous songer à cela ? Aujourd’hui même, j’ai « déjà soufenu un rude combat contre monsieur votre oncle ; * car ce qui vous est nécessaire pour votre voyage s’élève « beaucoup plus haut que nous n’avions pensé. Cela est tout à « fait naturel, mais pourtant désagréable. Notre vieux maître « ne peut souffrir qu’une affaire semble terminée et qu’elle ne « le soit pas. Il en est souvent ainsi, et c’est nous qui payons « la folle enchère. Quant à la sévérité avec laquelle les dettes « arriérées doivent être exigées, il s’est fait à lui-même une « règle ; il l’observe constamment, et l’on ne saurait l’amener à « l’indulgence. Ne l’essayez pas, je vous en prie : c’est tout à * fait inutile. »

« Je n’osais plus insister : cependant je ne me décourageai pas tout à fait ; je sollicitai l’homme d’affaires, puisque l’exécution dépendait de lui, d’agir avec douceur et humanité. Il promit tout, selon l’usage de ses pareils, pour être laissé en repos. Il s’était délivré de moi ; je fus toujours plus assiégé, plus distrait ; je montai en voiture, et laissai derrière moi tout ce qui pouvait m’intéresser au château.

« Une vive impression est comme toute blessure : on ne la sent pas au moment qu’on la reçoit ; c’est plus tard seulement qu’elle commence à faire souffrir et à s’envenimer. Voilà ce qui m’arriva pour l’aventure du parc. Chaque fois que j’étais seul, chaque fois que j’étais inoccupé, je voyais devant mes yeux cette figure de la jeune fille suppliante, avec tous les objets d’alentour, les arbres, les buissons, la place où elle s’était mise à genoux, le chemin que j’avais pris pour m’éloigner d’elle : je voyais tout cela avec une vivacité toujours nouvelle ; c’était une impression ineffaçable, qui pouvait bien être’ obscurcie, voilée par d’autres images et d’autres intérêts, mais qui ne pouvait être détruite ; elle reparaissait constamment aux heures de silence ; je sentais de jour en jour plus douloureusement la faute que j’avais commise contre mes principes et mes habitudes, sinon expressément, du moins par mes hésitations, m’étant trouvé embarrassé en pareil cas pour la première fois.

« Je ne manquai pas de demander, dans mes premières lettres, à notre homme d’affaires, où la chose en était. Il me faisait des réponses dilatoires, puis il omettait de répondre sur ce point ; puis ses paroles furent ambiguës ; enfin il garda un silence complet. Je m’éloignai toujours plus ; de nouveaux objets s’interposèrent entre moi et ma patrie ; des observations, des intérêts divers, me préoccupèrent ; l’image s’évanouit ; j’oubliai la jeune fille et, peu s’en faut, jusqu’à son nom. Sa pensée s’offrait à moi plus rarement, et ma fantaisie de correspondre avec les miens, non par lettres mais par signes, contribua beaucoup à me faire presque oublier ma situation précédente, avec toutes ses obligations. Mais à présent que je m’approche de la maison, que je songe à payer,avec usure, à ma famille l’arriéré que je lui dois, à présent, cet étrange repentir (je puis bien l’appeler étrange) me saisit avec toute sa force. La figure de la jeune fille revit dans ma mémoire avec celles de mes parents, et je ne crains rien tant que d’apprendre qu’elle s’est abîmée dans le malheur où je l’ai précipitée ; car, en omettant d’agir, il me semblait avoir agi pour sa perte, avoir avancé son triste sort. Mille fois je me suis dit que ce sentiment n’était au fond qu’une faiblesse, qu’autrefois c’était seulement par crainte du repentir, et non par un sentiment plus généreux, que je m’étais imposé la loi de ne jamais faire de promesse.

« Et maintenant, le repentir que je voulais éviter semble se venger de moi, en s’emparant de ce cas, au lieu de mille, pour me torturer. Avec cela, l’image, l’idée, qui me tourmente, est si pleine de grâce et d’attrait, que je m’y arrête volontiers. Et, lorsque j’y pense, le baiser qu’elle imprima sur ma main semble encore me brûler. »

Lénardo se tut, et Wilhelm se hâta de lui répondre gaiement :

« Je ne pouvais donc vous rendre un plus grand service que par le supplément de mon message, de même que parfois l’objet le plus intéressant de la lettre est renfermé dans le postscriptum. A la vérité, je sais peu de chose sur le compte de Valérine, car je n’ai entendu parler d’elle qu’en passant : mais, ce qu’il y a de certain, c’est qu’elle est la femme d’un riche propriétaire, qu’elle est heureuse, comme votre tante me l’a répété au moment de mon départ.

— Fort bien ! dit Lénardo : maintenant rien ne m’arrête plus. Vous m’avez donné l’absolution : rendons-nous au sein de ma famille, que je fais d’ailleurs attendre plus que de raison. »

Wilhelm répondit :

« J’ai le regret de ne pouvoir vous accompagner : car une obligation singulière me condamne à ne m’arréter nulle part plus de trois jours, et à ne pas reparaître avant une année dans un lieu que j’ai quitté. Excusez-moi de ne pouvoir vous faire connaître le motif de cette singularité.

— Je regrette vivement, dit Lénardo, que nous devions vous perdre sitôt, et que je ne puisse, à mon tour, faire quelque chose pour vous. Mais, puisque vous avez commencé à m’obliger, vous me rendriez bien heureux, si vous alliez voir Valérine, pour vous instruire exactement de sa posifion et m’en donner ensuite, pour me tranquilliser, des nouvelles détaillées, soit par écrit, soit de vive voix…. Il nous serait facile de convenir d’un lieu de rendez-vous. »

Ce projet fut discuté ; on avait indiqué à Wilhelm le séjour de Valérine ; il se chargea de lui rendre visite. Les deux jeunes hommes convinrent d’un lieu tiers, où le baron se rendrait, et amènerait Félix, qui était demeuré auprès des dames.

Lénardo et Wilhelm, chevauchant de compagnie, avaient poursuivi quelque temps leur chemin à travers d’agréables prairies, en discourant sur divers sujets. Enfin ils approchèrent de la grand’route, et atteignirent la voiture, qui, escortée de son maître, allait rejoindre le logis.

Les amis étaient sur le point de se séparer ; Wilhelm prenait congé avec quelques paroles affectueuses, et promettait encore une fois au baron qu’il aurait bientôt des nouvelles de Valérine ; tout à coup Lénardo s’écria :

« Mais, j’y pense !… Je n’aurais qu’un petit détour à faire pour vous accompagner : pourquoi n’irais-je pas moi-même rendre visite à Valérine ? Pourquoi ne pas m’assurer par moimême de son heureuse situation ? Vous avez été assez bon pour offrir d’être mon messager : pourquoi refuseriez-vous de m’accompagner ? Car il me faut un compagnon, un conseil moral, comme on prend un conseil judiciaire, quand on ne croit pas être tout à fait capable de traiter une affaire juridique. »

Wilhelm objecta vainement qu’on attendait au logis le voyageur, absentdepuis si longtemps ; que l’arrivée de la voiture vide produirait un étrange effet : tout ce qu’il put ajouter encore ne fit aucune impression sur Lénardo, et Wilhelm dut enfin se résoudre à l’accompagner, ce qu’il ne faisait pas de bon cœur, à cause des suites qu’il redoutait.

Le baron instruisit les domestiques de ce qu’ils avaient à dire en arrivant, et les deux amis prirent le chemin qui menait chez Valérine. La contrée avait un aspect riche et fertile, et semblait le vrai berceau de l’agriculture. En effet, dans le quartier qui appartenait au mari de Valérine, le sol était excellent et bien cultivé. Wilhelm eut le loisir d’observer le pays en détail, car Lénardo cheminai ! en silence & ses côtés. Enfin le baron prit la parole.

  • Un autre, à ma place, aurait cherché peut-être à s’approcher de Valérine incognito, car c’est toujours un pénible sentiment de paraître aux yeux des personnes qu’on a offensées ; mais je préfère me résoudre à subir le reproche que je redoute de ses premiers regards, plutôt que de m’en garantir par le déguisement et le mensonge. Le mensonge peut nous mettre dans l’embarras autant que la vérité, et, si nous voulions peser les avantages de l’un et de l’autre, nous trouverions que le mieux est de s’atta^ cher invariablement à la vérité. Ainsi donc, avançons avec courage ; je veux me nommer, et je vous présenterai comme mon ami et mon compagnon de voyage. »

Ils étaient arrivés dans la cour, et ils mirent pied à terre. Un homme de bonne mine, vêtu simplement, qu’ils pouvaient prendre pour un fermier, vint au-devant d’eux, et se présenta comme le maître de la maison. Lénardo déclina son nom, et le maître parut fort joyeux de le voir et de faire sa connaissance.

« Que dira ma femme, s’écria-t-il, quand elle reverra le neveu de son bienfaiteur ? Elle ne peut assez-nous dire et nous raconter tout ce qu’elle et son père doivent à monsieur votre oncle. »

Quelles étranges réflexions se croisèrent tout à coup dans l’esprit de Lénardo !

« Cet homme, qui a l’air si loyal, cache-t-il son amertume sous un visage affable et des paroles polies ? Est-il capable de donner à ses reproches un air si gracieux ? mon oncle n’a-t-il pas rendu cette famille malheureuse ? et la chose serait-elle restée inconnue au mari ? Ou bien, se dit le baron, qui saisit vivement cette espérance, l’affaire n’a-t-elle pas été aussi mal que tu l’imagines ? Car enfin tu n’en as jamais eu des nouvelles positives. »

Il se livrait h ces suppositions diverses, tandis que le maître faisait atteler, pour qu’on allât chercher sa femmè, qui faisait une visite dans le voisinage.

« En attendant qu’elle arrive, si vous me permettez de vous offrir une distraction assortie à mon état, et de continuer mes travaux, veuillez faire quelques pas avec moi dans les champs, et voyez comme je les cultive : car sans doute il n’est rien de plus intéressant, pour un grand propriétaire comme vous, que la noble science, la noble pratique de l’agriculture. »

Lénardo ne le contredit point ; Wilhelm aimait à s’instruire, et ce campagnard connaissait parfaitement ses terres, qu’il possédait et qu’il exploitait en maître absolu ; toutes ses entreprises étaient sagement calculées ; il plantait, il semait toujours dans le terrain convenable ; il savait exposer si clairement ses motifs et ses procédés, que chacun les comprenait, et se serait flatté de pouvoir faire les mêmes choses : erreur dans laquelle on tombe facilement, lorsqu’on voit un maître qui fait tout avec aisance.

Les étrangers se montrèrent fort satisfaits, et ne purent que louer et approuver tout ; le maître y parut fort sensible, mais il ajouta :

« Il faut maintenant que je vous montre aussi mon côté faible, car tout homme a le sien, quand il s’occupe exclusivement d’un seul objet. »

Il conduisit les deux amis dans sa cour, leur montra ses instruments de culture, et une collection qu’il avait faite de tous les outils imaginables, avec leurs accessoires.

« On m’a blilmé souvent, disait-il, d’aller trop loin à cet égard ; mais je ne puis me condamner moi-même. Heureux celui qui se fait un amusement de ses affaires, qui joue avec son travail, et se récrée avec les occupations dont son état lui fait un devoir ! »

Les deux amis ne manquèrent pas de le questionner et de lui demander des éclaircissements. Wilhelm aimait surtout les observations générales, auxquelles cet homme paraissait se plaire, et il ne manquait pas d’y répondre,’tandis que Lénardo, plus recueilli, se réjouissait en secret du bonheur de Yaléfine, qu’il regardait comme certain dans une situation pareille : il éprouvait toutefois un léger sentiment de malaise, dont il ne pouvait se rendre compte.

Ils étaient déjà revenus à la maison, quand la voifure arriva. Ils s’empressèrent d’aller au-devant de la dame ; mais quelle ne fut pas la surprise, la frayeur de Lénardo, quand il la vit mettre pied à terre ! Ce n’était pas elle ! Ce n’était pas la Brui nette ! C’était justement le contraire. C’était aussi une belle personne, d’une taille élancée, mais elle était blonde, avec tous les avantages de ses pareilles.

Cette beauté, cette grâce, troublèrent Lénardo ; ses yeux avaient cherché la Brunette : une tout autre personne brillait devant lui. 11 se rappelait aussi ce visage : le langage, les manières de la belle dissipèrent bientôt chez lui toute incertitude : c’était la fille du justicier, fort considéré de son oncle, qui avait, en conséquence, beaucoup fait pour l’établissement de la jeune fille, et avait protégé les nouveaux époux. Ces détails, et d’autres encore, furent, dès l’abord, gracieusement rappelés par la jeune femme, avec cette joie que la surprise du revoir laisse éclater sans contrainte. On demanda si l’on se reconnaissait ; on parla des changements survenus dans les figures, et qui, chez des personnes de cet âge, sont assez remarquables. Valérine était toujours charmante, d’ailleurs extrêmement aimable, quand la gaieté la faisait sortir de son calme ordinaire. On causa beaucoup, et cette conversation si vive permit à Lénardo de se remettre et’ de cacher son trouble. Wilhelm, qu’un signe de son ami avait assez tôt mis au fait de ce bizarre événement, le seconda de son mieux, et Valérine, agréablement flattée que le baron, même avant d’avoir vu ses parents, l’honorât d’un souvenir et d’une visite, fut bien loin de soupçonner que Lénardo eût un autre dessein et qu’il se fût trompé.

On ne se sépara que bien avant dans la nuit. Les deux amis, qui soupiraient après un entretien secret, s’y livrèrent, dès qu’ils se virent seuls dans leur chambre à coucher.

« Il paraît, dit Lénardo, que mon tourment me poursuivra toujours. Une malheureuse confusion de noms le redouble. J’ai vu souvent cette belle blonde jouer avec la Brunette, qu’on ne saurait appeler une beauté ; quoique de beaucoup leur aîné, j’ai même couru avec elles dans les champs et les jardins. Ni l’une ni l’autre ne firent sur moi aucune impression ; j’ai retenu le nom de l’une seulement et l’ai appliqué à l’autre. Maintenant, celle qui ne m’intéresse point, je la trouve, à sa manière, au comble du bonheur, tandis que l’autre est reléguée, Dieu sait dans quel pays ! »

Le lendemain, les deux amis furent debout même avant les laborieux campagnards. Le plaisir de voir ses hôtes avait aussi éveillé Valérine de bonne heure. Elle ne soupçonnait pas les sentiments avec lesquels ils parurent au déjeuner. Wilhelm, qui voyait bien que, si Lénardo n’avait pas des nouvelles de la Brunette, il se trouverait dans la plus douloureuse situation, mit la conversation sur le premier âge, sur les amies d’enfance, sur les beaux lieux qu’il connaissait lui-même, sur d’autres souvenirs encore, si bien que Valérine fut enfin conduite, d’une manière toute naturelle, à parler de la Brunette, et à prononcer son nom.

A peine Lénardo eut-il entendu le nom de Nachodine, qu’il se le rappela parfaitement ; mais, avec le nom, revint aussi l’image de cette suppliante, et il en fut si vivement saisi, qu’il éprouva une insupportable douleur, lorsque Valérine, avec une chaleureuse sympathie, raconta l’expulsion du pieux fermier, sa résignation, son départ, et comme il s’appuyait sur sa fille, qui portait un petit paquet de hardes. Le baron se sentait comme anéanti. Par malheur, et par bonheur aussi, Valérine entra dans certains détails qui déchiraient le cœur de Lénardo, mais qui, avec le secours de son compagnon, lui permirent de faire assez bonne contenance.

Au moment du départ, les époux prièrent vivement leurs hôtes de revenir bientôt les voir, ce qu’ils promirent du bout des lèvres. Et, comme les personnes qui se flattent volontiers trouvent partout sujet d’être satisfaites, Valérine finit par expliquer à son avantage le silence de Lénardo, sa distraction visible au moment des adieux, son départ précipité, et, quoique aimable et fidèle épouse d’un honnête campagnard, elle ne put s’empêcher de prendre quelque plaisir à l’inclination nouvelle ou renaissante de son ancien seigneur.

Après cette singulière aventure, Lénardo dit à Wilhelm :

« Avec de si belles espérances, il est cruel d’échouer au port, et, si je puis m’en consoler un peu, si je puis en prendre mon parti pour le moment, et me présenter devant ma famille, c’est par la pensée que le ciel vous a conduit auprès de moi, vous, qu’une mission particulière laisse indifférent sur la direction et l’objet de votre voyage. Veuillez entreprendre de chercher Nachodine et m’en donner des nouvelles ! Est-elle heureuse, je serai satisfait ; est-elle malheureuse, disposez de mes ressources pour la secourir. Ne regardez pas à la dépense, n’épargnez, ne ménagez rien.

— Mais vers quel point du globe dois-je tourner mes pas ? dit Wilhelm en souriant. Si vous n’avez aucuns pressentiments, comment puis-je en avoir ?

— Écoutez ! La nuit dernière, où vous m’avez vu me promener en long et en large, sans repos, comme un désespéré, au milieu du trouble violent de mon esprit et de mon cœur, je me suis rappelé un ancien ami, un homme vertueux, qui.,’ sans avoir été proprement mon gouverneur, a exercé sur ma jeunesse une grande influence. Je l’aurais prié volontiers de m’accompagner, du moins dans une partie de mes voyages, s’il n’était pas retenu dans sa demeure, comme enchanté, par une belle et précieuse collection d’objets d’art et d’antiquités, dont il ne s’éloigne jamais que momentanément. Cet homme a, je le sais, des relations étendues avec toutes les personnes unies dans ce monde par quelque noble lien. Allez le voir, dites-lui ce que je vous ai confié : il nous est permis d’espérer que sa pénétration délicate lui révélera le lieu, la contrée, où il serait possible de trouver Nachodine. Dans mon angoisse, je me suis rappelé que son père était un homme dévot, et, à l’instant même, je me suis senti assez dévot moi-même pour m’adresser à l’ordre moral et le prier de se manifester une fois, par grâce et par miracle, en ma faveur.

— Il reste une difficulté à résoudre, repartit Wilhelm : que ferai-je de Félix ? Je ne voudrais pas le mener avec moi, ne sachant où je vais, et je ne puis m’en séparer volontiers, car il me semble qu’un 01s ne se forme nulle part mieux que sous les yeux de son père.

— Nullement ! répliqua Lénardo : c’est là une douce erreur paternelle. Le père garde toujours une autorité despotique sur son fils, dont il méconnaît les vertus et dont il chérit les défauts. Aussi les anciens disaient-ils que les fils des héros deviennent des vauriens, et j’ai assez observé le monde pour m’éclairer là-dessus. Heureusement notre ami, pour qui je vous remettrai quelques mots, vous donnera aussi sur ce sujet les meilleures directions. Dans notre dernière. entrevue, qui remonte à quelques années, il me parla beaucoup d’une association pédagogique, qui ne me parut qu’une sorte d’utopie ; je crus voir, sous une apparence de réalité, une suite d’idées, de conceptions, de projets et de plans, enchaînés ensemble, il est vrai, mais qui pourraient difficilement se rencontrer dans le cours ordinaire des choses. Cependant, comme je sais qu’il aime à représenter par des images le-possible et l’impossible, je ne fis pas d’objections, et maintenant la chose nous vient très à propos ; il saura sans doute vous dire, en détail, à qui vous pouvez remettre votre fils avec confiance, pour attendre d’une sage direction les plus heureux succès. «

Comme ils cheminaient, s’entretenant de la sorfe, ils remarquèrent une noble villa, des bâtiments d’un goût sévère et gracieux à la fois, une place libre sur le devant, et, alentour, des arbres d’une belle croissance, formant une imposante et vaste ceinture, mais les portes et les volets absolument fermés, tout solitaire, quoique paraissant bien entretenu. Nos voyageurs apprirent d’un homme âgé, qui était occupé à l’entrée, que c’était l’héritage d’un jeune homme, qui le tenait de son père, mort depuis peu dans un âge avancé.

Ayant fait de nouvelles questions, ils apprirent qu’aux yeux de l’héritier, tout cela était trop fini ; il n’y trouvait plus rien à faire, et jouir du présent n’était pas trop son fait : il avait donc cherché un emplacement plus près des montagnes, où il bâtissait des chaumières pour lui et ses amis, et voulait établir une sorte d’ermitage pour la chasse. Quant à l’homme qui leur donnait ces détails, ils apprirent que c’était le concierge, attaché au domaine par le testateur, et chargé de veiller avec le plus grand soin à l’entretien et à la propreté, afin qu’un jour quelque petit-fils, entrant dans les goûts et la propriété de l’aïeul, trouvât tout comme il l’avait laissé.

Après qu’ils eurent poursuivi quelque temps leur chemin en silence, Lénardo fit l’observation que c’était la manie de l’homme de vouloir tout recommencer ; à quoi son ami repartit que cela pouvait s’expliquer et s’excuser, car, à proprement parler, chacun recommence en effet.

« Est-il un homme, disait-il, qui soit dispensé des maux que ses aïeux ont soufferts ? Et peut-on le blâmer de ne vouloir pas de leurs plaisirs ?

— Vous m’encouragez, répondit Lénardo, à vous faire un aveu : je ne sais agir volontiers que sur les choses qui sont mon ouvrage. Je ne voudrais pas d’un serviteur que je n’aurais pas formé dès son enfance, ni d’un cheval que je n’aurais pas dressé moi-même. Par suite de cette manière de voir, je suis encore, je l’avoue, attiré irrésistiblement vers les situations primitives ; mes voyages à travers tous les pays et les peuples civilisés J(ne’ peuvent étouffer ce sentiment ; mon imagination cherche le bienêtre au delà des mers, et des propriétés de famille, jusqu’à présent négligées,dans ces contrées nouvelles, me font espérer de pouvoir exécuter enfin un plan conçu en silence, et que j’ai vu mûrir peu à peu au gré de mes souhaits.

— Je n’ai rien à objecter, dit Wilhelm : une pensée pareille, tournée vers le nouveau et l’incertain, a quelque chose de grand et de singulier. Mais je vous prie de considérer qu’une telle entreprise ne peut réussir qu’à une association. Vous passerez la mer et vous y trouverez, je le sais, des biens de famille ; mes amis forment les mêmes plans, et se sont déjà établis dans le pays ; unissez-vous à ces hommes énergiques, prudents et sages : l’affaire en deviendra pour tous plus facile et plus considérable.»

En discourant ainsi, les amis étaient arrivés à l’auberge où ils devaient se séparer. Ils se mirent tous deux à écrire. Lénardo recommandait Wilhelm à l’antiquaire ; Wilhelm exposait à ses associés la situation de son nouvel ami : c’était, naturellement, écrire une lettre de recommandation. Il finissait par appeler aussi l’attention de Jarno sur l’affaire dont ils avaient parlé, et développait encore une fois les motifs qui lui faisaient désirer qu’on le délivrât, le plus tôt possible, d’une condition incommode, qui faisait de lui un autre Juif errant.

Au moment où ils échangeaient ces lettres, Wilhelm ne put s’empêcher d’exprimer encore certains scrupules à son ami.

« Dans ma situation, lui dit-il, je regarde comme très-souhaitable la mission de délivrer d’inquiétude un homme généreux, tel que vous, et de sauver en même temps une infortunée de la détresse où elle se trouve peut-être. Un but pareil est comme une étoile vers laquelle on navigue, quand même on ne sait pas ce qu’on trouvera sur la route, quel accident l’on peut rencontrer. Cependant je ne puis me dissimuler le péril où je vous vois flotter, quoi qu’il arrive. Si vous n’étiez pas résolu à ne jamais engager Votre parole, j’exigerais de vous la promesse que vous ne reverrez jamais cette femme, qui vous coûte si cher ; qu’il vous suffira d’apprendre par moi qu’elle est heureuse, à supposer que je la trouve dans le bien-être ou que je sois en état de procurer son bonheur. Mais, comme je ne veux ni ne puis vous obliger à me faire une promesse, je vous conjure, par tout ce qui vous est cher et sacré, par vous-même, par votre famille et par moi, votre nouvel ami, de ne vous rapprocher, sous aucun prétexte, de cette femme regrettée ; de ne pas exiger que je vous désigne ou même vous déclare le lieu où je la trouverai, le pays où je l’aurai laissée. Vous en croirez ma parole, quand je vous dirai qu’elle est heureuse, et vous serez quitte envers elle et tranquillisé. »

Lénardo répondit en souriant :

« Rendez-moi ce service et je serai reconnaissant. Pour ce que vous pourrez et voudrez faire, je m’en remets à vous entièrement. Vous-même, remettez-moi au temps, à la réflexion et s’il est possible, à la raison.

— Excusez-moi, reprit Wilhelm : celui qui sait sous quelles formes étranges l’amour se glisse chez nous, doit s’alarmer, quand il prévoit qu’un ami pourrait désirer ce qui, dans sa situation, dans sa position de famille, serait pour lui nécessairement une cause de trouble et de malheur.

— J’espère, dit Lénardo, qu’en apprenant que cette jeune fille est heureuse, je serai délivré d’elle. »

Là-dessus les deux amis se séparèrent, et partirent chacun de son côté.


CHAPITRE XII.

Aprés un court et agréable voyage, Wilhelm était arrivé dans la ville où Lénardo l’adressait. Il la trouva riante et bien bâtie ; mais la nouveauté des constructions annonçait trop clairement qu’un incendie l’avait récemment dévastée. L’adresse de la lettre conduisit Wilhelm à l’extrémité de la ville, dans un quartier peu considérable, que l’incendie avait épargné. Il arriva à une maison d’un style ancien et sévère, mais qui était propre et bien entretenue. Des vitraux sombres et bizarrement enchâssés faisaient deviner, dans l’intérieur, des couleurs agréables et riches, et, en effet, le dedans répondait à ce que promettait le dehors. Dans des salles propres se voyaient partout des meubles qui pouvaient avoir servi à plusieurs générations, mêlés avec quelques rares meubles modernes. Le maître de la maison reçut Wilhelm d’une manière amicale, dans une salle meublée de la même façon. Ces pendules avaient déjà sonné bien des heures de naissance et de mort, et tout ce qu’on voyait autour de soi avertissait que le passé peut se survivre.

Le voyageur présenta sa lettre ; mais le vieillard, l’ayant mise à part sans l’ouvrir, voulut faire par lui-même connaissance avec son hôte dans une conversation enjouée. Ils furent bientôt liés, et Wilhelm promenant, contre l’usage ordinaire, des regards observateurs autour de la chambre, le bon vieillard lui dit :

« Les objets qui m’environnent excitent votre attention. Vous voyez ici comme certaines choses peuvent durer longtemps. Et il faut bien en voir aussi de celles-là, comme compensation à ce qui se succède et change si rapidement dans le monde. Cette bouilloire à thé me vient de mes parents ; c’est un témoin de nos soirées de famille ; cet écran de cuivre me garantit encore du feu, attisé par ces vieilles et massives pincettes. Il en est ainsi de tout le reste. Je pouvais donc mettre de l’intérêt et consacrer de l’activité à beaucoup d’autres objets, puisque je n’avais plus à m’occuper de varier ces besoins extérieurs, qui consument le temps et les forces de tant de gens. L’homme attentif et affectionné à ce qu’il possède y trouve la richesse, puisqu’il s’amasse de la sorte un trésor de souvenirs, qui se rattachent à des choses indifférentes. J’ai connu un jeune homme qui, en faisant ses adieux à sa bien-aimée, lui déroba une épingle, dont il attachait chaque jour son jabot, et qui rapporta ce trésor, précieusement gardé, après avoir voyagé sur mer pendant plusieurs années. A nous autres petits hommes, il faut compter cela comme une vertu.

— Il en est plus d’un, répliqua Wilhefan, qui rapporte d’un si grand voyage une épine dans le cœur, dont il aimerait mieux peut-être se sentir délivré. »

Le vieillard semblait ne pas songer à la situation de Lénardo, bien qu’il eût ouvert et parcouru la lettre, car il revint a ses premières réflexions.

< t La ténacité du possesseur, poursuivit-il, lui donne, dans certains cas, la plus grande énergie. Je dois à cette persistance le salut de ma maison. Quand la ville brûla, on voulait aussi chez moi s’enfuir, emporter le mobilier. Je m’y opposai : j’ordonnai de fermer les portes et les fenêtres, et, avec quelques voisins, je combattis les flammes. Par nos efforts, nous réussîmes à sauver ce bout de la ville. Le lendemain tout subsistait encore chez moi, comme vous le voyez, et comme il a subsisté depuis près de cent ans.

— Avec tout cela, dit Wilhelm, vous m’avouerez que l’homme ne résiste pas aux changements que le temps amène.

— Sans doute, dit le vieillard, mais celui qui se maintient le plus longtemps a néanmoins son mérite. Nous sommes capables de maintenir et de conserver, même au delà du terme de notre vie ; nous transmettons des connaissances, nous transmettons des sentiments, aussi bien que des richesses. Mais, comme, à présent, j’ai surtout à m’occuper de celles-ci, j’ai usé dès longtemps d’une singulière prévoyance ; je me suis avisé de précautions toutes particulières : cependant je n’ai réussi que bien tard à voir mes vœux accomplis.

« D’ordinaire le fils disperse ce que le père a rassemblé ; il assemble autre chose ou d’une autre manière : mais, si l’on peut attendre le petit-fils, la génération nouvelle, les mêmes goûts, les mêmes vues, reparaissent. Je me suis donc enfin procuré, par les soins de notre société pédagogique, un jeune homme de mérite, qui tient, s’il est possible, encore plus que moi-même à la possession traditionnelle, et qui aime passionnément les choses rares. Il a gagné toute ma confiance par les efforts énergiques avec lesquels il a réussi à préserver notre maison de l’incendie ; il a mérité deux fois et trois fois le trésor que je songe à laisser en sa possession ; il lui est même déjà transmis, et, depuis, notre collection s’accroît merveilleusement.

Cependant tout ce que vous voyez ici ne nous appartient pas. Comme vous remarquez chez les prêteurs sur gages maints joyaux étrangers, je puis vous montrer ici des objets précieux qu’on a déposés chez moi, dans les circonstances les plus diverses, afin qu’ils fussent mieux gardés- s

Ces mots rappelèrent à Wilhelm la magnifique cassette, qu’il portait à regret d’un lieu à l’autre dans ses voyages, et il ne résista pas au plaisir de la montrer au vieillard, qui la considéra avec attention, indiqua l’époque à laquelle remontait ce travail, et produisit un ouvrage du même genre. Wilhelm demanda s’il devait ouvrir sa cassette : l’antiquaire le lui déconseilla.

« Je crois, dit-il, qu’on pourrait le faire sans beaucoup de dommage : mais, puisqu’elle est tombée dans vos mains par un si merveilleux hasard, vous devriez faire sur elle l’épreuve de votre bonheur. Car, si vous êtes né sous une heureuse étoile, et, si cette cassette a quelque importance, la clef se trouvera dans l’occasion, et précisément quand vous y penserez le moins.

— On en a vu des exemples, dit Wilhelm.

— Mon expérience personnelle m’en a fourni quelques-uns, répliqua l’antiquaire, et vous avez devant vous le plus remarquable. Durant trente années, je n’ai possédé de ce crucifix que le corps, avec la tête et les pieds, d’une seule pièce : je les gardai soigneusement dans le plus précieux coffret, par respect pour l’objet, aussi bien que pour l’admirable travail. Il y a environ dix ans, que je retrouvai la croix qui s’y rapporte, avec l’inscription, et je me laissai entraîner à faire rétablir les bras par le plus habile sculpteur de notre temps. Mais combien le bonhomme était resté au-dessous de son devancier ! Toutefois c’était passable, plutôt pour l’édification que pour être admiré comme œuvre d’art. Jugez de mon ravissement ! Naguère j’ai reçu lesvé ritables bras, comme vous les voyez ici ajustés, et dans la plus aimable harmonie avec l’ensemble ! Et moi, charmé d’une si heureuse rencontre, je ne puis m’empêcher d’y reconnaître les destinées de la religion chrétienne, qui, assez souvent démembrée et dispersée, doit cependant finir toujours par se réunir au pied de la croix. »

Wilhelm admira l’ouvrage et sa merveilleuse reconstruction.

« Je suivrai votre conseil, ajouta-t-il. Que la cassette reste fermée, en attendant que la clef se trouve, quand tout devrait demeurer ainsi jusqu’à la fin de ma vie.

— Qui vit longtemps, dit le vieillard, voit bien des choses se construire et bien d’autres tomber en ruines. »

Le jeune associé entra dans ce moment, et Wilhelm déclara son intention de remettre la cassette à sa garde. On apporta un grand registre ; l’objet confié fut inscrit ; on en fit, avec maintes formalités d’usage et maintes conditions, un récépissé, à la disposition de quiconque le produirait, mais qui ne devait déployer son effet que sur un signe particulier, convenu avec le dépositaire.

Quand cette affaire fut terminée, on délibéra sur l’objet de la lettre, en s’occupant d’abord du choix d’un asile pour le bon Félix, et ; à cette occasion, le vieil ami exposa d’abord quelques maximes, qu’il regardait comme la base de l’éducation.

« La vie, disait-il, l’action, l’art, enfin, doit toujours être précédé par le métier, qui ne s’apprend que dans la spécialité. Bien savoir et bien faire une seule chose procure un plus haut développement que d’en faire à demi une centaine. Dans l’établissement auquel je vous adresse, on a séparé tous les objets d’activité. Les élèves sont éprouvés à chaque pas ; par là on reconnaît leurs tendances naturelles, bien que leurs désirs inconstants les poussent tantôt d’un côté tantôt d’un autre. Des hommes sages veillent à ce que l’enfant trouve sous sa main ce qui lui convient ; ils abrégent les détours par lesquels l’homme ne se laisse que trop volontiers écarter de sa destination.

Ensuite, ajouta-t-il, j’ose espérer que, de ce centre admirable, on vous mettra sur la voie où vous pourrez découvrir cette bonne jeune fille, qui a produit sans doute sur votre ami une merveilleuse impression, puisque la réflexion, le sentiment moral, lui ont fait estimer à si haut prix le mérite d’une innocente et malheureuse créature, qu’il a été contraint d’en faire l’objet et le but de sa vie. J’espère que vous pourrez le tranquilliser, car la Providence a mille moyens de relever ceux qui sont tombés et de rendre le courage à ceux qui sont abattus. Notre destinée se présente souvent comme l’arbre fruitier en hiver : à sa triste apparence, qui croirait que ces rameaux desséchés reverdiront, fleuriront au printemps, et bientôt porteront des fruits ? Mais nous l’espérons, nous en avons l’assurance. »