Les Approvisionnemens de Paris à la fin du siège

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LES


APPROVISIONNEMENS DE PARIS


À LA FIN DU SIÈGE




I.[modifier]

Après cent trente-cinq jours de siège, Paris a été obligé de cesser sa résistance. La convention conclue entre M. de Bismarck et M. Jules Favre porte la date du 28 janvier ; ce jour-là, il ne nous restait plus que pour dix jours de pain, — et de quel pain ! — à raison de 300 grammes par jour, c’est-à-dire d’une demi-ration tout au plus. On ne pouvait retarder davantage les négociations sans exposer la population à une catastrophe effroyable. On avait atteint, quoi qu’en aient pu dire les clubs et certains journaux, la dernière limite de la résistance possible. Ajoutons qu’à l’époque de l’investissement il ne venait pas à la pensée des esprits les plus portés à l’optimisme que Paris bloqué pût subsister pendant quatre mois et demi sans être ravitaillé. Les renseignemens officiels publiés à la fin de septembre n’assignaient qu’une durée de deux mois et demi ou trois mois aux approvisionnemens de pain et de viande. On peut donc affirmer que la résistance de Paris a dépassé de plus de six semaines toutes les prévisions, même celles du gouvernement.

À qui revient le mérite de ce résultat si inattendu et si honorable ? Faut-il l’attribuer à la sage prévoyance du pouvoir, aux mesures intelligentes de M. le ministre du commerce et de la commission des subsistances, aux décrets de M. le délégué du gouvernement à la mairie de Paris, à l’expérience administrative des maires des vingt arrondissemens, à l’activité dévorante de leurs subordonnés ? Sans vouloir se montrer sévère, il est bien permis de dire que l’administration est demeurée fort au-dessous de sa tâche, et que, si la population parisienne a pu vivre pendant ces quatre mois et demi d’un blocus absolu, ce n’est point parce que l’administration s’est mêlée de la nourrir, mais quoiqu’elle s’en soit mêlée.

Il faut convenir cependant que, si la « commune » l’avait emporté le 31 octobre, notre situation alimentaire, pour ne parler que de celle-là, eût été singulièrement aggravée. On sait quel était le programme de la commune en matière de subsistances. Il se résumait dans la formule du « rationnement gratuit et obligatoire, » autrement dit dans la mise en commun et le partage égal de tous les alimens. On aurait fait des « perquisitions » chez les marchands et chez les particuliers, sans oublier les couvens ; on aurait rassemblé les jambons, les fromages « cachés » et les autres comestibles dans des magasins publics, à moins que les détenteurs de ces denrées n’en eussent été constitués gardiens pour le compte de la commune, et les agens de l’autorité se seraient chargés d’en faire la répartition quotidienne entre les deux millions d’habitans de Paris. Est-il bien nécessaire de faire remarquer que les « perquisitions » n’auraient été qu’un immense pillage, à moins que la « commune » n’eût fait sans aucun retard de la « réaction » contre les pillards ? Qui sait s’il ne nous eût point été donné de voir les citoyens Delescluze, Félix Pyat et Blanqui passer du jour au lendemain à l’état de réactionnaires ? Si les pillards avaient eu le dessus, le sort de Paris eût été bientôt décidé ; si la force était restée aux dictateurs de la commune, nous aurions vu refleurir selon toute apparence l’économie politique de 1793, le maximum, les lois sur les accapareurs et le reste.

Le gouvernement, soutenu et contenu par la partie éclairée de la population, n’a point glissé sur cette pente, ou, s’il a cédé parfois à la tentation d’agir révolutionnairement en matières de subsistances, il n’a point persévéré, témoin par, exemple cette prime de 25 francs par quintal que M. le ministre du commerce offrait aux dénonciateurs de blés cachés, et que le gouvernement retirait deux jours plus tard sous la pression de l’opinion indignée. Rien n’était cependant plus conforme aux saines traditions. Il avait suffi de copier l’article 12 de la loi du 27 juillet 1793, rendu sur la proposition de Collot d’Herbois contre les accapareurs, qualifiés « d’animaux astucieux et féroces, sans cesse occupés de la ruine de la patrie ; » mais l’opinion, moins avancée apparemment qu’on ne l’était en 1793, s’est scandalisée de cette récompense accordée à la délation, et le gouvernement n’a point insisté.

Nous devons lui tenir compte de cette sagesse un peu négative, et lui savoir gré de n’avoir pas abusé des moyens révolutionnaires, auxquels les continuateurs des saines traditions de 1793, exploitant, suivant leur habitude, les préjugés et les passions populaires, le sommaient de recourir. Malheureusement son inexpérience administrative, son incapacité affairée, son défaut de prévoyance, n’ont été que trop manifestes. Depuis le commencement de la guerre, il n’y a eu qu’un cri contre « l’intendance militaire ; » mais, quand on examine de près comment les administrations civiles ont fonctionné à Paris pendant le siège, on se demande si l’intendance militaire n’était point en comparaison un modèle d’ordre, de régularité et de prévoyance. Comment au surplus les choses se seraient-elles passées autrement ? La révolution du 4 septembre avait décapité, suivant l’habitude des révolutions, la plupart des services administratifs, pour créer des situations à son état-major en disponibilité. Quant aux fonctions des mairies, le suffrage universel a été appelé à y pourvoir ; mais est-il besoin d’ajouter que les élections municipales ont eu avant tout un caractère politique, et qu’on ne s’est guère informé des aptitudes administratives des candidats ? On a choisi des « hommes politiques » ou soi-disant tels, et si quelques-uns se sont trouvés être des administrateurs passables, c’a été grâce à une faveur de la fortune ; il ne paraît pas toutefois que la fortune ait été prodigue de cette sorte de faveur.

Dans les arrondissemens révolutionnaires en particulier, où cependant l’intelligence et l’activité administrative étaient plus demandées qu’ailleurs en raison de la nature de la population, composée en grande partie d’ouvriers, les maires et leurs adjoints, anciens journalistes ou orateurs de clubs, n’avaient guère eu le loisir de se préparer aux fonctions qu’ils étaient appelés à remplir. Il leur fallait faire l’apprentissage de ces fonctions, auxquelles tous n’étaient pas propres, car enfin on peut être un polémiste acrimonieux, un conspirateur distingué, un agitateur des plus recommandables, sans posséder les qualités et les vertus qui font le bon administrateur. Quelques-uns se rebutèrent bientôt d’une tâche si ingrate, et qu’ils considéraient du reste comme secondaire ; ils continuèrent à rédiger leurs journaux ou à présider leurs conciliabules, en laissant à des agens inférieurs le soin de diriger les affaires de la mairie. En d’autres termes, l’inexpérience des nouveau-venus était obligée de se fier à la routine des anciens. Dans les circonstances ordinaires, ce laisser-aller eût été supportable peut-être ; mais en était-il ainsi dans un moment où tous les services recevaient une extension exceptionnelle, où il fallait organiser la distribution des subsistances et du combustible, s’occuper d’armer et de vêtir la garde nationale, et que savons-nous encore ? L’absence d’une direction intelligente, expérimentée, honnête, la routine des subalternes abandonnés à leur propre initiative pour improviser des services indispensables, ne devaient-elles pas rendre à peu près intolérable la situation des administrés, en multipliant et en aggravant tous les abus que les révolutions ont précisément la prétention de déraciner ? Et qu’on ne dise pas que le mal est venu de ce que la révolution n’a pas été assez radicale. C’est ainsi que les choses s’étaient passées déjà sous le régime de la terreur, où les mêmes causes de désordre avaient produit les mêmes résultats en dépit du spécifique souverain de la guillotine. « Les abus, disait Boissy d’Anglas dans un rapport à la convention, sont portés à un excès véritablement effrayant : partout la dilapidation la plus effrénée menace d’engloutir vos ressources… Aucune des parties de votre administration ne correspond avec les autres. Ici des commissions agissent tantôt d’une manière indépendante, tantôt sous la direction d’un comité, tantôt sous celle de plusieurs, dont la compétence à cet égard n’est pas même définitivement réglée ; là des agences se disputent des attributions qu’elles ne réclament que pour les livrer à l’inexpérience inhabile de quelques jeunes gens sans instruction ou de quelques employés sans intelligence ; ailleurs des bureaux sans travail, des commis sans occupation ; partout des salaires sans nécessité et dix mille employés peut-être dans cette seule commune dont la fonction la plus habituelle et la plus exactement remplie est d’obstruer à une certaine heure les rues d’un de ses quartiers… De pareils désordres sont intolérables. »

Ce rapport ne semble-t-il pas écrit d’hier ? Certes l’administration de la ville de Paris laissait fort à désirer à la veille du 4 septembre ; mais du moins l’état-major administratif de l’Hôtel de Ville et des mairies possédait l’expérience de ses fonctions, il était au courant des services, et il pouvait en conséquence les diriger, tandis que le nouvel état-major, quelle que fût sa bonne volonté, était obligé de faire son apprentissage, en admettant qu’il daignât s’y abaisser, et d’abandonner en attendant aux subalternes de l’ancien régime la direction réelle de tous les services du régime nouveau. Faut-il s’étonner après cela si la population a eu froid, si elle a eu faim, si elle a fait queue aux mairies, aux cantines, aux chantiers de bois, aux boucheries, aux boulangeries ? Faudra-t-il s’étonner plus tard si les dépenses administratives de la ville de Paris et de ses divers arrondissemens se traduisent par des chiffres imprévus et formidables ?


II.[modifier]

Nous avons passé en revue dans une précédente étude [1] les mesures prises pendant la première période du siège concernant les subsistances. Dans le courant du mois de décembre, la question du combustible acquit tout à coup une gravité extraordinaire. Les provisions de bois de chauffage étaient peu abondantes ; mais le stock de charbon de terre destiné à l’alimentation des locomotives, à la fabrication du gaz, aux usages industriels, aurait été fort suffisant pour subvenir à tous les besoins de la consommation domestique, si l’on n’en avait point employé la plus grande partie à la fonte des canons. La population, peu au courant des choses de la guerre, s’était imaginé, on s’en souvient, qu’il suffirait de fondre des canons pour assurer le succès de la « trouée, » et M. Dorian devint un moment populaire pour avoir flatté cette illusion. On entreprit donc de fondre des canons, et, après bien des essais malheureux, on finit, quoique un peu tard, par y réussir ; mais ces essais avaient absorbé d’énormes quantités de combustible, et, quand les froids précoces du commencement de décembre se firent sentir, les approvisionnemens se trouvaient déjà fort réduits. Le gouvernement, qui croyait encore à la vertu des « réquisitions » pour chauffer le peuple aussi bien que pour le nourrir, se hâta de réquisitionner les houilles, les cokes et les bois nécessaires à la boulangerie ; plus tard, il y ajouta même la réquisition des asphaltes (par un décret du 7 janvier). Aussitôt la panique se mit parmi les consommateurs, tandis que les détenteurs de combustibles s’efforçaient de leur côté de dérober leurs approvisionnemens à cette demi-confiscation. On vit en conséquence le prix du bois s’élever du taux ordinaire de 5 fr. les 100 kilos à 12 fr., 15 fr, et davantage encore. La compagnie du gaz ayant suspendu sa fabrication, il n’y avait plus de coke, et le charbon de terre devenait introuvable. Sur ces entrefaites, le thermomètre descendait à 10 et 13 degrés au-dessous de zéro.

Le gouvernement s’efforçait à la vérité de corriger les effets de la réquisition en ordonnant la mise en coupes réglées des bois de Boulogne et de Vincennes (par un décret du 24 décembre), et le Journal officiel déclarait en prose poétique que « ces abatis, conduits avec résolution et discernement, concilieraient, autant que faire se pourrait, les nécessités de la crise présente avec la conservation de cette couronne de verdure qui est l’orgueil de notre chère cité, mais que nous ne devions pas hésiter à sacrifier pour la défense de la république et de la patrie. » Seulement les « abatis » se faisaient lentement, et d’ailleurs la couronne de verdure qui est l’orgueil de notre chère cité ne fournissait que du bois vert, c’est-à-dire un assez pauvre combustible. Le froid devenant de plus en plus intense, dans la semaine de Noël, la foule se rua sur les clôtures en planches, les matériaux de construction, les échafaudages : une bande envahit dans le XIe arrondissement un chantier de bois qu’elle mit au pillage. Ailleurs, on sciait les arbres des promenades publiques sans que les gardes nationaux eussent le pouvoir et parfois même la volonté de s’y opposer. Nous ne dirons rien des gardiens taciturnes de la paix publique, dont la consigne. paraît avoir été, pendant toute la durée du siège, de ne point compromettre le prestige de l’autorité dans les bagarres et de laisser faire. Parmi les pillards, il y avait sans doute un certain nombre de malheureux exaspérés par le froid et par les « queues, » et en faveur desquels on pouvait invoquer les circonstances atténuantes ; mais les bandes qui dévalisaient les chantiers se recrutaient principalement parmi les malfaiteurs de profession ou parmi les « chapardeurs, » qui allaient naguère récolter dans la banlieue des pommes de terre et des mobiliers. Dans le IXe arrondissement, un charbonnier se distinguait parmi les plus actifs et les plus expérimentés de ces pillards ; une de ses clientes le reconnut, et la foule scandalisée se partagea le butin qu’il avait mis en sûreté dans son magasin.

Heureusement la température s’adoucit un peu dans les premiers jours de janvier, les souffrances devinrent moins vives, et la masse de la population finit par se contenter des 50 livres de bois vert qui étaient délivrées tous les trois jours, après une « queue » de trois ou quatre heures, aux porteurs de cartes de boucherie ; mais les relevés hebdomadaires de la mortalité attestent combien ces souffrances ajoutées à tant d’autres avaient été cruelles : dans le courant du mois de décembre, on vit le nombre des décès s’élever de 2,455 à 3,280, chiffre quadruple de la mortalité ordinaire. Peut-être avec un peu plus de prévoyance serait-on parvenu, sinon à éviter complètement cette aggravation de maux, du moins à l’atténuer. On pouvait d’abord s’abstenir de semer la panique en réquisitionnant les bois, les cokes et le charbon de terre ; on pouvait encore, sans attendre la fin de décembre, mettre en coupe réglée la couronne de verdure dont parlait le Journal officiel ; on pouvait acheter, pour le compte du gouvernement, l’approvisionnement considérable de charpente ou de bois à ouvrer sans emploi, ainsi que le conseillait un marchand de bois, M. Desouches ; on pouvait enfin se servir de l’entremise des charbonniers pour mettre ce combustible à la portée des consommateurs. On aurait dû, il est vrai, revendre à perte le bois sec, comme on revendait les approvisionnemens de bétail, de grains et de farines achetés pour le compte du gouvernement ; mais pouvait-on reculer devant une dépense si bien justifiée ? L’administration n’aurait pas hésité certainement à consentir à ce nouveau sacrifice, car on ne peut lui reprocher d’avoir manqué d’humanité ; c’est la prévoyance seule qui lui a fait défaut : elle n’avait pas prévu qu’il ferait froid au mois de décembre.


III.[modifier]

En même temps que les rigueurs du froid et du rationnement du bois vert venaient porter à leur comble les souffrances et les privations de la population assiégée, sans ébranler cependant sa constance, dans les hautes régions administratives on commençait à calculer avec inquiétude la durée probable des subsistances. Au début, on l’avait évaluée trop bas, et le Bulletin administratif de la municipalité par exemple lui assignait pour terme extrême la première quinzaine de décembre. Ce terme ayant été dépassé, grâce aux approvisionnemens du commerce et aux matières premières de cette foule d’industries alimentaires qui ont leur siège à Paris, on tomba dans un excès de confiance, et on finit par croire que les munitions de bouche étaient décidément inépuisables. La grande majorité de la population était persuadée que l’on avait des vivres au moins jusqu’à la fin de mars, et dans les clubs on affirmait que les « perquisitions » dans les couvens et chez les particuliers permettraient de prolonger au besoin la résistance pendant un an.

L’administration devait savoir mieux à quoi s’en tenir, car elle avait dû faire dès les premiers jours de décembre des emprunts considérables aux approvisionnemens de l’intendance, et dans le monde officiel on assignait généralement la date du 7 janvier comme la limite extrême de la résistance. Le 7 janvier arriva sans qu’aucun indice parût confirmer ces prévisions des gens « ordinairement bien informés. » Quelques jours plus tard (le 12 janvier), on pouvait lire même dans le Journal officiel une note des plus encourageantes sur les approvisionnemens plantureux que la délégation de Bordeaux venait de réunir pour ravitailler Paris ; mais le lendemain même de la publication de cette note et les jours suivans, toute une série de décrets ordonnant la mise en réquisition des grains dans la banlieue, l’apport sans aucun retard des blés non déclarés, etc., indiquaient suffisamment que le terme fatal n’était plus éloigné. On avait renoncé, sur les observations de la presse, à donner une prime aux dénonciateurs, et l’on eut le bon esprit de remplacer cette prime par la promesse d’un prix largement rémunérateur, soit de 50 francs le quintal pour le froment, de 35 francs pour le seigle et l’orge ; on menaçait encore de la confiscation, d’une amende de 1,000 fr. et d’un emprisonnement de trois mois les détenteurs de céréales qui s’obstineraient à les dérober à la réquisition.

Par malheur, ni la prime allouée aux dénonciateurs, ni l’appât d’un prix exceptionnel offert aux détenteurs, ni la confiscation, ni la prison, ni l’amende, ne pouvaient, hélas ! renouveler le miracle de la multiplication des pains. Il ne rentra que des quantités insignifiantes de blés de la banlieue, et comme, d’autre part, la consommation du pain allait en croissant à mesure que les autres alimens devenaient plus rares et plus chers, le gouvernement se voyait acculé à la nécessité d’ouvrir des négociations au moment même où le chef remuant de la délégation bordelaise, après s’être improvisé ministre de la guerre, le suppliait, que disons-nous ? le sommait d’attendre le résultat de ses combinaisons stratégiques. Il fallut donc s’efforcer de tenir encore. On se résolut à rationner le pain, et l’on fixa la ration à 300 grammes à dater du 15 janvier ; mais, comme il ne restait presque plus de farine, il fallut abaisser successivement la qualité du pain avec la quantité ; c’est ainsi que les Parisiens ont été nourris pendant trois semaines d’un mélange de farines de blé, d’orge, d’avoine, de riz, de pois secs, de féveroles, rudis indigestaque moles !

À cette alimentation administrative venaient s’ajouter les fonds de magasin du commerce de détail et ce qui restait des provisions particulières. N’en déplaise aux orateurs des clubs, c’était peu de chose, et les denrées les plus ordinaires avaient atteint des prix excessifs. Le beurre frais avait monté, au commencement de janvier, à 35 et 40 francs la livre, les œufs frais à 1 franc et même à 1 franc 50 cent. ; le lard se payait 6 francs la livre, le jambon 10 francs, une poule 25 francs, une dinde 125 francs, un canard 30 francs, un lapin de 25 à 30 francs, un pied de céleri 2 francs, un chou 6 francs, une livre de feuilles de chou 75 centimes ! Depuis que les pommes de terre avaient été mises en réquisition, elles étaient devenues introuvables. Le 17 janvier, le maire de Paris eut la bonne inspiration de lever la réquisition, et cette mesure réparatrice produisit aussitôt son effet : les pommes de terre reparurent, seulement il n’en existait plus qu’une petite quantité, et on les payait jusqu’à 30 francs le boisseau.

Quatre jours plus tard, par une contradiction que nous ne nous chargeons pas d’expliquer, les sucres étaient soumis au maximum ; à partir du 21 janvier, le sucre raffiné était taxé à 1 fr. 95 cent, le kilog. en gros, et à 2 francs au détail. « Les marchands de gros qui refuseront de vendre à la taxe, ajoutait l’arrêté du maire de Paris, pourront être réquisitionnés en tout ou en partie, et le kilogramme de sucre réquisitionné sera payé à raison de 1 fr. 80 cent, au lieu de 1 fr. 95 cent. » Cette mesure révolutionnaire était prise pour arrêter la hausse croissante du sucre, et pour empêcher les raffineurs et les marchands en gros ou en détail de réaliser des bénéfices scandaleux. Nous pourrions faire remarquer à ce propos que le manque de combustible et d’ouvriers rendait le raffinage singulièrement coûteux et difficile, et que l’écart de 5 cent. entre le prix du gros et du détail, qui avait paru suffisant aux auteurs de la mesure, ne représentait pas même les frais généraux du commerce de détail. Quoi qu’il en soit, en vertu du maximum, les consommateurs eurent le droit d’acheter leur sucre à raison de 2 francs le kilog., et les épiciers furent obligés de leur reconnaître ce droit imprescriptible ; malheureusement il se trouva que la plupart d’entre eux n’avaient plus de sucre ! C’était une vraie fatalité. Les consommateurs murmurèrent ; aux Ternes, la foule fit des perquisitions dans un magasin d’épicerie, et y découvrit un certain nombre de pains de sucre que les gardes nationaux présens débitèrent séance tenante au prix du maximum, en donnant ainsi aux accapareurs une grande et salutaire leçon ; mais, si l’on pouvait mettre la main sur le sucre caché, était-il possible de contraindre l’accapareur à renouveler sa provision, et le raffineur à continuer son industrie ? La puissance du maximum venait se briser devant ces obstacles tout à fait imprévus, et c’est ainsi que la disette du sucre commença précisément à se faire sentir au moment même où, grâce à la sollicitude de l’administration, la hausse du sucre se trouvait arrêtée avec « les manœuvres de la spéculation. »

Nous ne voulons point dire qu’un certain nombre de marchands de comestibles, d’épiciers, de restaurateurs, etc., n’aient point abusé des avantages de leur situation dans ces circonstances critiques, et que ceux qui avaient eu la prévoyance d’accumuler des provisions en vue du siège s’aient point réalisé des bénéfices exceptionnels ; mais cette prévoyance salutaire et plus tard cette activité ingénieuse qui a été déployée pour transformer en alimens présentables les matériaux les plus réfractaires, les os, les fécules, les graisses employées à la parfumerie, n’ont-elles pas contribué à augmenter dans des proportions sensibles nos ressources alimentaires ? Ce service ne méritait-il point d’être récompensé ? D’un autre côté, les difficultés que les restaurateurs par exemple avaient à surmonter pour subvenir aux besoins de leur clientèle n’allaient-elles pas eu augmentant de jour en jour ? Ces difficultés étaient devenues telles que le plus grand nombre avaient fini par renoncer à les surmonter. Pouvait-on blâmer ceux qui restaient sur la brèche de profiter du monopole que leur valaient leur persévérance et leur ingéniosité ? Les prix avaient beau s’élever en même temps, que les consommations naissaient en quantité et en qualité, les consommateurs s’étaient-ils pas encore les obligés de ces agens intéressés, mais secourables, du rationnement par la cherté ? Que serait devenue la clientèle des restaurant, si M. le maire de Paris avait jugé à propos d’appliquer aux « additions » des restaurateurs le niveau du maximum ? Enfin la concurrence agissait encore plus efficacement que n’aurait pu le faire le maximum pour augmenter nos ressources alimentaires et limiter les bénéfices excessifs des pourvoyeurs dans ce moment de crise. Des marchandes de modes et des bijoutiers s’étaient improvisés marchands de comestibles, et l’intervention de ces nouveau-venus, gens entreprenans et actifs, obligeait naturellement les anciennes maisons à modérer dans une certaine mesure, leurs exigences. Sans doute, en dépit de cette concurrence, les prix des nécessités de la vie continuaient à s’élever à mesure que les approvisionnemens non renouvelés s’épuisaient, et les souffrances des consommateurs aillaient s’aggravant ; mais n’était-ce point inévitable ? Supposons que la population parisienne eût été nourrie seulement par voie administrative, à l’aide des perquisitions, des réquisitions, du maximum et des autres moyens révolutionnaires, n’aurait-elle pas souffert davantage ? Le commerce lui a fait payer cher ses services ; seulement il lui a rendu des services, et quand viendra le règlement des comptes, ne pourra-t-il pas se faire qu’ils soient moins chers que ceux de l’administration.


IV.[modifier]

Les souffrances de la population parisienne ne devaient pas finir avec le siège, et, au moment où nous écrivons, après quinze jours d’armistice, le ravitaillement est encore bien peu avancé. La destruction partielle des voies de grande communications et les obstacles que la prudence méticuleuse, sinon le mauvais vouloir des Allemands, a mis à la circulation des hommes et des choses, ont certainement contribué pour leur part à retarder les approvisionnemens ; cependant, il faut bien le dire, à ces obstacles extérieurs qu’il ne dépendait pas de nous d’éviter, sont venus se joindre des obstacles intérieurs que la population, le gouvernement et les municipalités d’arrondissement paraissent s’être ingéniés à multiplier. À peine la convention qui mettait fin au siège était-elle signée qu’on voyait reparaître aux halles et ailleurs, comme par un coup de baguette, un certain nombre de denrées et de comestibles qui avaient à peu près disparu depuis quelque temps. Ce phénomène était facile à expliquer et même à justifier. Personne ne sachant au juste quand finirait le siège, le commerce ménageait ses provisions de manière à les faire durer le plus longtemps possible ; sa prévoyance était d’accord avec son intérêt particulier, mais ne répondait-elle pas aussi à l’intérêt général ? En effet, si le commerce avait mis au marché toutes ses provisions dans les deux ou trois premiers mois du siège, on n’aurait pu s’en procurer à aucun prix dans les derniers mois, et la situation de la population, réduite alors à se contenter de la ration administrative, ne serait-elle pas devenue intolérable ?

On ne pouvait donc savoir mauvais gré au commerce d’une prévoyance dont tout le monde avait profité, et lui faire un crime d’en avoir profité lui-même. Maintenant n’était-il pas bien naturel que la conclusion de l’armistice fît apparaître au jour ce restant de denrées dont le ravitaillement allait faire tomber brusquement les prix ? Avec un peu de bon sens et d’économie politique, la population en aurait pris son parti, et elle se serait gardée surtout de frapper la prévoyance de confiscation ; mais la foule est toujours, hélas ! plus passionnée que raisonnable, et le peu qu’elle sait d’économie politique, elle l’a appris dans les clubs. Elle se rua donc sur les « accapareurs, » et le lendemain de la conclusion de l’armistice elle mettait au pillage les halles centrales, sans que l’autorité songeât à s’y opposer. Aux portes de Neuilly et de Romainville, où des pourvoyeurs avisés arrivaient avec les premières livres de beurre, les premiers gigots, les premiers lapins, une foule mêlée se précipitait sur ces provisions appétissantes, et, en l’absence de toute police, les marchands étaient dévalisés en un clin d’œil. Ceux qui pénétraient dans l’intérieur de la ville ne manquaient pas d’y vendre leurs denrées en proportion des risques qu’ils avaient courus, et les revendeurs à leur tour, exposés à un risque analogue, faisaient payer aux consommateurs la prime du pillage. Au surplus, la nouvelle qu’on pillait les denrées à Paris s’était promptement répandue dans la banlieue, et elle n’avait pas contribué à stimuler l’activité des pourvoyeurs. Le ravitaillement se trouva ainsi presque arrêté au début ; les prix, qui avaient sensiblement baissé à la nouvelle de l’armistice, se relevèrent, et, à l’exception des consommateurs aisés qui pouvaient payer les rares « primeurs » que la crainte du pillage n’arrêtait point aux portes de l’enceinte, la population se trouva de nouveau réduite au régime de l’état de siège.

Cependant les secours arrivaient de toutes parts. Trois convois de subsistances, rassemblés à l’aide de souscriptions volontaires, étaient expédiés de Londres pour être offerts à la population parisienne comme un témoignage d’affectueuse sympathie qui honore les deux peuples. Ces convois, accompagnés des délégués des donateurs, entraient en gare dans les premiers jours de février, et… ils y restaient, au moins pour la plus grande part, l’administration ayant bien d’autres affaires. Une note du Journal officiel nous a fourni, à la vérité, une explication de ce retard, et cette explication est assez caractéristique pour être citée. « Il faut, dit l’organe du gouvernement, que le public se rende compte de la difficulté principale que rencontrent les distributions de cette espèce : le problème consiste à composer deux millions de rations avec des denrées de nature extrêmement diverse, de quantités très inégales. C’est pourquoi le plus grand nombre des maires ont cru devoir attendre pour la répartition l’arrivée de la totalité des offrandes. » Les expéditeurs de Londres semblent heureusement avoir prévu que l’administration parisienne aurait quelque problème à résoudre avant de procéder à la répartition de leur cadeau, car ils l’ont composé de denrées faciles à conserver, telles que biscuits, poissons salés et fromages ; mais il n’en est pas moins fâcheux, on en conviendra, pour les pauvres affamés du siège, que l’administration soit si lente à résoudre ses problèmes, et qu’il faille infiniment plus de temps pour distribuer les denrées du ravitaillement à Paris qu’il n’en a fallu pour les réunir à Londres.

Cette même lenteur, le gouvernement l’a mise à lever les divers et nombreux obstacles qui avaient été opposés, pendant la durée du siège, à la circulation et au commerce des denrées alimentaires. C’est le 7 et le 8 février seulement que les grains et farines, les chevaux, introduits dans Paris, la viande de porc, les cokes, etc., ont cessé d’être soumis au droit de réquisition, et c’est à partir du 10 que le pain n’a plus été « officiellement » rationné ; officiellement, disons-nous, car le gouvernement, ne livrant point aux boulangers toute la quantité de farine qu’exigerait la consommation, le rationnement existe encore en fait, et les « queues » continuent à se dérouler comme d’habitude aux portes des boulangeries incomplètement pourvues. Paris ravitaillé conserve, hélas ! après quinze jours, la même physionomie que Paris assiégé ; les véhicules de toute sorte y sont même devenus plus rares, il n’est pas question encore du retour du gaz, et l’on s’aperçoit trop que le « problème » du ravitaillement est loin d’être résolu pour les subsistances. Chose triste à dire : pendant un demi-siècle nous avons vanté la perfection de notre police et de notre administration, et voici qu’au moment même où ces institutions, « que le monde nous envie, » nous seraient le plus nécessaires, elles nous font défaut. La police laisse piller les pavillons des halles et dévaliser les maraîchers sous les regards de ses gardiens mélancoliques, l’administration se pose des problèmes qu’elle ne résout pas. C’est un effondrement lamentable de tout ce qui est organisation officielle, militaire ou civile. Heureusement l’activité privée nous reste, et elle suffira bien, si on la laisse faire, à ravitailler Paris et la France.

G. de Molinari.
  1. Voyez la Revue du 1er décembre 1870.