Les Arméniens de la Turquie et les Massacres du Taurus

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LES
ARMÉNIENS DE LA TURQUIE
ET
LES MASSACRES DU TAURUS

I. Cahiers de l’histoire d’Arménie, par Paul Papasiantz (en arménien); Constantinople 1862. — II. Constitution nationale arménienne (en arménien), Constantinople et Paris 1860 et 1862. — III. Journaux arméniens : le Maçis, le Munadiè-Erdjiaz, de Constantinople ; l’Archalouïs Araradian, le Dzarig, de Smyrne, le P’ariz et le Pazmaveb, etc. — IV. Pièces diplomatiques manuscrites, traduites de l’arménien sur les documens originaux. — V. Protestations des Zeithouniens et des Arméniens de Marach adressées à la Sublime-Porte et aux représentans des grandes puissances à Constantinople. — VI. Lettres et communications particulières, etc.

L’attention de l’Europe a été brusquement appelée sur les Arméniens de la Turquie, choisis particulièrement, à ce qu’il semble, comme victimes par la politique ottomane dans sa persécution à la fois systématique et violente des chrétiens d’Orient, Sous le nom d’Arméniens, l’Europe désignait volontiers hier encore un peuple de marchands épars, n’ayant d’autres soucis que leurs intérêts matériels et se préoccupant fort peu des grandes questions sociales qui agitent à cette heure tant de races opprimées. Elle apprend aujourd’hui qu’il y a là un ensemble de quatre millions d’hommes, toute une nation, à vrai dire. Les Arméniens de la Turquie forment à eux seuls une société de deux millions et demi d’individus. Ce groupe considérable, homogène, isolé au milieu des Turcs, ses oppresseurs, chrétien en présence des musulmans, intelligent et libéral en face de ces barbares, se défend pied à pied contre eux, soit sur le terrain de la légalité constitutionnelle, afin d’obtenir son émancipation civile, soit dans les montagnes du Taurus, le mousquet à la main, pour conserver son indépendance. Une ferme et sage direction politique contre les ruses vieillies et les faux-fuyans perfides du cabinet ottoman, une bravoure héroïque contre les hordes de bachi-bozouks envoyées pour le pillage et le meurtre, voilà deux vertus qu’il faut reconnaître désormais aux Arméniens de l’empire ottoman, et qui serviront de leviers à la diplomatie européenne quand elle voudra, par quelques efforts tentés en leur faveur, servir avec efficacité la cause des chrétiens d’Orient.

C’est aujourd’hui surtout que ces efforts seraient opportuns. Dans les derniers mois de 1862, la région du Zeïthoun, au milieu des montagnes du Taurus cilicien, était le théâtre d’affreux massacres, qui, au commencement même de cette année 1863, viennent de se reproduire dans la ville de Mousch, près du lac de Van, comme pour épouvanter de nouveau l’Europe et lui lancer encore un défi. Ces massacres continuent la sanglante chaîne dont les affaires de Djeddâh, de Damas et du Liban ont été les premiers anneaux; ils ne cesseront pas avant d’avoir amené pour l’empire turc sa juste punition. Il est vrai que les tendances politiques d’une grande nation européenne, en ceci peu chrétienne, semblent les autoriser indirectement, et que sa protection a jusqu’à présent assuré une scandaleuse impunité aux coupables; mais une autre politique, il faut l’espérer, se décidera un jour ou l’autre à faire le contre-poids et à prévenir le retour d’aussi exécrables forfaits. Le gouvernement turc a pris maintes fois des engagemens solennels à l’égard des chrétiens avec les grandes puissances de l’Occident, et principalement avec la France. Il est temps de lui demander compte du hatti-chérif de Gul-Hané et du hatti-humayoun de 1856, c’est-à-dire de ses promesses officielles en faveur des raïas. Pour quiconque connaît la Turquie, il est certain qu’aucune conciliation n’est possible entre les deux élémens musulman et chrétien livrés à eux-mêmes, car le gouvernement ottoman n’est ni assez fort ni assez loyal pour exécuter ses engagemens les plus positifs et pour contraindre les pachas à plus de justice. Nos années ont à deux reprises franchi les mers pour consolider l’empire ottoman, menacé d’une ruine complète, et pour mettre un terme aux boucheries qui naguère ont ensanglanté la Syrie; ce n’est point certes pour nous rendre complices des nouvelles cruautés exercées sur les chrétiens du Taurus et de Mousch. Tout au contraire le gouvernement français, d’accord avec les puissances protectrices. «Nettement stipulé que la Turquie devrait introduire sans retard des réformes radicales dans la condition des raïas, et il a désormais acquis le droit de veiller à l’accomplissement de ces réformes. Notre pays a de plus en Orient un droit imprescriptible d’initiative qui s’appuie sur d’impérissables souvenirs et sur de puissantes sympathies.

Les mouvemens qui se manifestent chez les Arméniens de la Turquie ont d’ailleurs une grande importance eu égard à la situation de l’empire ottoman et par les résultats inévitables qu’ils font prévoir. La Turquie, malgré la vaste étendue de son territoire, n’a plus qu’une existence incertaine. Le prestige qui entourait son passé a disparu, et le colosse qui, il y a deux siècles encore, tenait l’Europe dans un continuel effroi ne se soutient plus qu’avec l’appui des puissances européennes. Les raïas, mettant à profit la faiblesse des dominateurs, ont depuis plusieurs années déjà commencé à se mouvoir plus librement dans les liens que relâchaient leurs maîtres. Au milieu de toutes ces nationalités différentes qui s’agitent dans l’orbite même de l’empire, les Ottomans voient de jour en jour un abîme plus profond se creuser sous leurs pas. La Turquie, entièrement composée d’élémens hétérogènes, forme moins une nation qu’un étrange assemblage de peuples différens par la race, la religion, le langage, et n’ayant entre eux d’autre lien que la chaîne commune de la plus dure oppression. La race conquérante et dominatrice n’entre tout au plus que pour un tiers dans la population de l’empire. Sur les trente-cinq ou quarante millions de sujets du sultan, on compte à peine douze millions d’Ottomans; le reste est un mélange de musulmans, de chrétiens, de juifs et même d’idolâtres, ayant tous leur physionomie et leur individualité propres. En Afrique, où la Turquie ne possède de fait qu’une seule province, — la régence de Tripoli, — les vassaux de l’empire répandus en Tunisie et en Egypte sont pour la plupart des Arabes, des Coptes et des Abyssins. En Asie, le mélange des races offre les plus singuliers contrastes : ce sont d’abord les Arabes, dont le nombre est considérable, les Kurdes, les Turcomans, les Grecs, les juifs, et une foule de semi-nationalités distinctes, comme les Chemsiés, les Yézidis, les Noussariés, les Ismaëliens, les Maronites, les Druses, les Lazes, les Tsiganes ou Bohémiens, etc.; dans les provinces turques de l’Europe, ce sont de nombreux représentans des races grecque et juive, puis des Roumains, des Slaves et des Albanais. Ces trois derniers groupes, sous le nom de Moldo-Valaques, de Serbes et de Monténégrins, ont à peu près réussi à maintenir leur indépendance en conservant, sous l’autorité nominale de la Porte, une administration particulière, des princes indigènes et une armée nationale. Viennent enfin les Arméniens, dont l’émancipation civile ne peut se faire attendre, surtout depuis que les événemens du Taurus appellent sur eux l’attention de l’Europe. Les Arméniens du Zeïthoun forment une confédération placée vis-à-vis des Turcs dans une situation analogue à celle des Monténégrins. Retranchés dans des montagnes d’un accès difficile, ils ont toujours vécu en dehors de l’autorité du sultan. A aucune époque, ils n’ont été conquis, et ils veulent que le gouvernement ottoman respecte leur indépendance, ne fût-ce qu’en vertu du droit de possession d’état. Quant aux Arméniens établis à Constantinople, à Smyrne et dans quelques autres centres, lorsque je les visitai il y a dix ans, je pus observer chez eux les premiers symptômes de la régénération qui s’opère maintenant dans l’état social de toute la nation : j’avais été témoin de leurs constans et énergiques efforts sur le terrain constitutionnel, et j’y lisais les marques d’une rare énergie politique; je ne croyais pas alors que la bravoure des Zeïthouniens, cruellement attaqués dans leurs montagnes, viendrait si tôt démontrer que le courage militaire accompagne chez ces populations le courage civil, et que les chrétiens d’Orient ne sont pas, comme on l’a trop dit, une race dégénérée, incapable de seconder par sa propre énergie ce qu’on tenterait pour elle.


I.

Les populations arméniennes ont subi la loi qui frappe certaines races que l’on pourrait croire condamnées à l’émigration. Elles ont gardé sans doute un centre de vie nationale, mais de ce centre même elles ont rayonné sans cesse dans les directions les plus contraires. Groupées principalement autour du mont Ararat et du lac de Van, séjour primitif de leur race, elles ont fondé d’importantes colonies en Europe, dans les Indes et jusque dans l’archipel d’Asie [1]. Les plus récentes découvertes de l’érudition moderne les représentent comme issues de la grande famille arienne qui parut sur la scène du monde à une époque très reculée de l’histoire, à côté des plus anciennes sociétés couschites [2] et sémitiques, établies originairement dans les bassins du Tigre et de l’Euphrate. Si l’on en croit les antiques traditions conservées dans le livre de Moïse de Khoren, les Arméniens seraient contemporains du premier empire de Ninive. On les voit du moins, vers le XVe siècle avant notre ère, compris avec les Assyriens dans la liste des peuples tributaires des dix-huitième et dix-neuvième dynasties égyptiennes. Des sculptures murales les représentent, au moment de leur captivité sur les bords du Nil, travaillant à la construction des grands édifices élevés par Thoutmosis III, Aménophis II, Séthos Ier et leurs successeurs. Beaucoup plus tard, au VIIIe siècle avant notre ère, alors que la domination égyptienne avait cessé depuis longtemps déjà dans l’Asie occidentale, et que les Assyriens étaient redevenus les maîtres de toutes les contrées voisines de leur empire, les Arméniens, qui étaient toujours restés dans la dépendance de conquérans étrangers, se rendent indépendans de Ninive. Barouïr, leur satrape, allié de Bélésis et d’Arbace dans leur révolte contre Sardanapale, obtient en récompense de l’appui qu’il avait prêté au fondateur de la dynastie des Mèdes le titre de roi. Toutefois cette indépendance est de courte durée, car les inscriptions du palais de Khorsabad mentionnent les Arméniens des provinces d’Ararat et de Van comme tributaires des monarques ninivites et comme faisant partie des populations soumises à la puissance de Sargon et de ses successeurs.

La conquête macédonienne, puis celle des Parthes interrompent le règne de l’ancienne dynastie nationale jusqu’au milieu du IIe siècle avant Jésus-Christ. Alors une ère nouvelle commence pour les Arméniens : un prince de la race des Arsacides de Parthie, Valarsace, investi par son frère Arsace le Grand du gouvernement de l’Arménie avec le titre de roi, prépare la grandeur de la nation dont les destinées lui sont confiées. Moïse de Khoren a retracé dans son histoire le tableau de l’organisation politique de sa patrie sous le règne du premier Arsacide, et ce qui rend ce tableau plus curieux, c’est que tout porte à croire qu’il ne fait que reproduire le mode d’organisation politique existant dans la Perse, et que les Parthes avaient emprunté aux plus anciennes monarchies de l’Orient. L’un des successeurs de Valarsace, dont le nom a jeté tant d’éclat à l’époque où Mithridate défendait contre les envahissemens de Rome le sol asiatique, Tigrane le Grand, soumit l’empire des Séleucides; mais la fortune, d’abord favorable à ses armes, lui devint contraire au moment même où il s’était élevé à l’apogée de la puissance. Obligé d’abandonner la plus grande partie de ses conquêtes, il ne transmit à ses successeurs qu’un état affaibli qui allait devenir bientôt le jouet de la politique des Romains et des Perses. Le royaume d’Arménie, théâtre des luttes perpétuelles des deux puissances rivales, finit par se démembrer, et fut définitivement conquis par les Sassanides,

Le christianisme, quand il s’établit en Arménie au commencement du IVe siècle, amena un changement très brusque dans les habitudes et dans le caractère des habitans. Les persécutions dirigées contre eux par les Perses, qui dévastèrent le pays à plusieurs reprises afin de les contraindre à revenir au magisme, leur ancienne croyance, déterminèrent les Arméniens à sortir des limites qu’ils avaient si rarement franchies, et à fonder loin de leur patrie de nombreux établissemens. Polythéiste ou adorateur du feu, l’Arménien était resté fermement attaché au sol natal; chrétien, il abandonna son pays, et choisit d’autres contrées où il pût librement pratiquer la foi de l’Évangile. Son génie actif et entreprenant prit un rapide essor, et lui fournit les moyens de s’établir partout où il crut trouver une tranquillité favorable au développement de ses facultés et de son industrie. L’émigration arménienne, qui commence peu de temps après la conversion au christianisme, ne s’arrêtera plus qu’après la conquête de Constantinople par les Turcs.

La révolution religieuse eut pour les Arméniens un autre résultat : si d’une part le magisme, qui était un lien politique entre eux et les Perses, avait peu à peu disparu de leur pays, grâce au zèle religieux déployé par saint Grégoire l’Illuminateur et ses disciples, d’autre part le polythéisme avait croulé, entraînant dans sa ruine les temples et les statues des dieux. En s’imposant victorieusement à la place de ces deux cultes proscrits, le christianisme avait éloigné pour toujours les Arméniens des Perses et les avait rapprochés des Grecs d’Orient, leurs coreligionnaires. C’est ce qui décida les monarques sassanides à employer la violence pour ramener les Arméniens à la doctrine du magisme. Dans cette vue, des armées nombreuses furent envoyées par Sapor II et ses successeurs contre l’Arménie, et signalèrent leur présence dans ce pays en ruinant les édifices du nouveau culte et en dévastant les villes principales. Les habitans de ces cités opulentes furent décimés, et ceux qui avaient échappé au massacre furent emmenés en captivité dans la Bactriane, la Parthie, l’Hyrcanie et l’Ariane. Deux historiens arméniens, Pouzant, plus connu sous le nom de Faustus de Byzance, et Thomas l’Ardzrounien, estiment qu’Artachad et Van, avec leur territoire, fournirent aux Perses près de cinq cent mille captifs.

Après la chute de la monarchie arsacido-arménienne, au Ve siècle, une guerre religieuse éclata de nouveau entre les Arméniens et les Perses, Le magisme et le christianisme se trouvèrent encore en présence; de part et d’autre, l’acharnement et le fanatisme ne connurent plus de bornes. La guerre dura cent ans, et ne se termina qu’au moment où l’invasion arabe vint mettre fin à l’empire des Sassanides. Pendant cette guerre séculaire, les Arméniens, sous la conduite de leurs satrapes, avaient opposé à toutes les forces de leurs ennemis une résistance opiniâtre. Cherchant à défendre pied à pied les derniers boulevards de leur indépendance, ils n’avaient cependant pu empêcher les Perses de transporter en masse dans le Mazandéran, le Khorassan, à Nichapour et dans le Khouzistan, les habitans des villes et des provinces qu’ils avaient conquises et dévastées.

En disparaissant, les monarques sassanides laissèrent aux Arabes le soin de continuer en Arménie l’œuvre de la destruction. L’islamisme, qui venait de faire, avec ces nouveaux envahisseurs, son apparition dans l’Asie occidentale, avait tout à coup révélé sa puissance par les conquêtes rapides de ses fanatiques adhérens. Pénétrant à la fois par plusieurs points dans l’ancien royaume d’Arménie, les musulmans achevèrent de ruiner et de dépeupler le pays. Des milliers de familles, qui refusèrent d’embrasser la foi de Mahomet, furent transportées en Palestine, en Syrie, en Arabie, en Egypte et dans la Babylonie. L’Egypte à elle seule reçut pour sa part trente mille captifs.

Si l’Arménie se dépeuplait en allant grossir le nombre des populations établies dans les provinces de l’empire musulman, la politique de la cour de Byzance tendait de son côté à profiter de cette situation en attirant les Arméniens au centre même du domaine impérial. Déjà, depuis le partage de l’Arménie entre les Perses et les Grecs dans la seconde moitié du IVe siècle, ces derniers faisaient tous leurs efforts pour s’assimiler les Arméniens. La communauté de croyance semblait devoir faciliter ce rapprochement. A la suite du concile de Chalcédoine, en 452, dont les décisions devaient donner naissance à des dissidences si tranchées entre les chrétiens, une foule d’Arméniens furent contraints d’embrasser le rit grec, et, afin de faire disparaître chez eux à la fois les traditions de l’église primitive et l’esprit de nationalité, les Byzantins encouragèrent leurs émigrations à Constantinople, dans la Macédoine, l’Epire et la Bulgarie. Bien plus, Justin II, parvenu au trône, croyant s’apercevoir d’un ralentissement notable dans la marche de l’émigration, ordonna de transporter par la force la population arménienne de Mélitène dans les provinces occidentales de l’empire. Ces nouvelles recrues vinrent fortifier les colonies, déjà considérables, de Constantinople et de la Thrace.

En s’implantant sur les terres du domaine impérial, les Arméniens y prirent peu à peu d’assez grands développemens, et au Xe siècle ceux qui habitaient l’Asie-Mineure et les provinces orientales de l’Europe avaient acquis déjà dans ces contrées une influence considérable. Quelques Arméniens, investis de grandes charges dans le palais ou mis à la tête de gouvernemens importans avec le titre de europalates, étaient même arrivés à s’asseoir sur le trône de Byzance. On cite aussi un Arménien, du nom de Samuel, qui fut élu roi des Bulgares et défendit longtemps ses états contre les prétentions ambitieuses de l’empereur Basile II. Cependant la politique religieuse des Grecs, opposée à celle des Arméniens, qui ne restaient pas fidèles au rit orthodoxe, tendait chaque jour à leur rendre insupportable le séjour sur les terres de l’empire. Beaucoup d’entre eux, fatigués des vexations qu’on leur faisait endurer, se portèrent plus avant en Occident, et vinrent fonder des colonies dans plusieurs villes de l’Italie, de la Hongrie, de la Pologne et de la Russie.

Malgré ces migrations continuelles et cette dispersion de la race arménienne à travers le vieux continent, il en restait encore de nombreux représentans dans les provinces de la patrie primitive. Les tentatives faites par plusieurs princes issus des anciennes familles pour reconquérir une indépendance depuis longtemps perdue eurent sur plusieurs points d’heureux résultats. De là l’établissement de plusieurs dynasties nationales, par exemple à Van, à Âni et dans le Taurus cilicien. Ici, dans le courant du Xie siècle, un personnage d’abord obscur, Roupèn, chef d’une colonie arménienne, se rendit indépendant des Grecs. Les descendans de ce Roupèn firent quelques conquêtes sur les Byzantins, se fortifièrent dans plusieurs places de la montagne et de la plaine, jusqu’au moment où Léon II, un de leurs princes, ayant soumis toute la région environnée par le Taurus et la mer, se fit décerner la royauté par les croisés. Les états de Léon touchaient à l’est à ceux des princes latins de la Syrie, et étaient considérés par ces derniers comme faisant partie des possessions des Franks en Asie. Les derniers souverains du royaume arménien de Cilicie furent même des Français, issus de la maison de Lusignan. On connaît les aventures de Léon VI, avec qui se termina cette monarchie. Après avoir été fait prisonnier à Gaban par les mamelouks d’Egypte, il resta pendant plusieurs années captif dans les prisons du Caire. Quand il eut enfin obtenu sa délivrance à la sollicitation des rois de la péninsule ibérique, il passa en Europe, visita l’Italie, puis l’Espagne, la France et l’Angleterre, et vint mourir à Paris en 1393 sans avoir pu réussir, comme il le dit lui-même dans son testament, « à recouvrer le royaulme que Dieu luy presta en ceste mortele vie. »

A travers tant de vicissitudes, les Arméniens étaient demeurés fidèles à leur nationalité et avaient conservé toujours intactes leur religion et les qualités morales ou intellectuelles qui leur sont propres. Fortement attachés aux principes de la morale évangélique, ils restaient, ce qu’ils sont encore aujourd’hui, purs dans leurs mœurs malgré le contact des oppresseurs, graves et sévères en présence de la futilité et de la licence orientales, maintenant enfin pour assises constantes de leur civilisation chrétienne le respect de la femme, l’intégrité de la famille, et l’absence des vices communs à l’Orient. Race indo-européenne, ils savaient plier à cent applications diverses une intelligence active et flexible, et leur génie commerçant ou industrieux persistait dans tous leurs établissemens sans s’écarter de la probité et de la justice ; les Turcs ont mauvaise grâce à leur reprocher aujourd’hui l’astuce : si parfois elle existe chez les Arméniens qui leur sont soumis, elle est le témoignage d’une odieuse oppression, et c’est l’oppresseur qui en est coupable.

Les contrées occupées de nos jours par les populations et colonies arméniennes présentent une longue zone partant du nord-ouest, se dirigeant au sud-est, et embrassant en longueur, depuis la Galicie jusqu’à Java, qui en marquent les deux points extrêmes, un espace d’environ 12,000 kilomètres. Cette zone, fort étroite à ses extrémités, est coupée par des intervalles plus ou moins longs, où toute trace de population arménienne disparaît. Toutefois plus elle tend à se rapprocher de l’Ararat, point central autour duquel était groupée autrefois la race d’Haïg, plus elle gagne en largeur, surtout en traversant les anciennes provinces de l’Arménie. De ce point central partent aussi de grands rameaux qui se prolongent au nord et au sud en suivant différentes directions. Au nord, les principaux aboutissent dans la Transcaucasie, et après des intervalles assez longs on rencontre des groupes arméniens fixés en Crimée, à Astrakhan, à Moscou, etc. Au sud, d’autres rameaux s’étendent jusque dans la Syrie, la Palestine et l’Egypte.

Depuis le commencement de ce siècle, d’importantes modifications se sont opérées dans l’état politique des Arméniens qui ont continué à résider sur le sol de leur ancienne patrie. L’Arménie, d’abord partagée entre deux puissances musulmanes, la Turquie à l’occident et la Perse à l’orient, est actuellement soumise à trois gouvernemens. Une notable partie de l’Arménie persane a été en effet, il y a plus de trente ans (1828-1829), réunie aux possessions de la Russie en Asie à la suite des glorieuses campagnes du maréchal Paskévitch. Les Arméniens sujets de l’empereur de Russie ont conservé leurs privilèges, et jouissent, dans toutes les provinces où ils sont établis, d’un grand bien-être et d’une sécurité parfaite. A Érivan, à Tiflis, à Moscou, à Saint-Pétersbourg, quelques-uns d’entre eux occupent des emplois élevés dans l’ordre civil et militaire. Les noms des princes Béboutof, Argoutinsky-Dolgorouki, Madatof, ceux des membres de la famille Lazaref, ont acquis une réputation européenne dans la carrière des armes et dans celle de l’administration. Le petit nombre d’Arméniens habitant aujourd’hui l’Arménie persane, qui a été réunie à l’Adherbeïdjan, et la Perse proprement dite, tend à sortir de plus en plus de l’état malheureux où l’avait plongé le despotisme du chah Abbas et de ses successeurs. Émancipés depuis de longues années déjà, ils jouissent des mêmes droits que les Persans malgré la différence de religion. Quelques Arméniens de la Perse ont même acquis dans ces derniers temps une certaine célébrité, comme Manutschar, Khosrow, Avag, Arouthioun, M. Enacolopoff, etc. Le nombre des Arméniens de la Perse serait aujourd’hui beaucoup plus considérable, si les persécutions qu’ils endurèrent au XVIIe siècle ne les eussent forcés à émigrer en masse dans les Indes et à Java, où prospèrent leurs colonies. En Turquie enfin, les Arméniens sont beaucoup plus nombreux que partout ailleurs. L’Arménie turque à elle seule forme six gouvernemens, Erzeroum, Diarbekir, Kharpourt, Adana, Bozouk et Sivas; mais dans les provinces reculées aussi bien qu’au siège même de l’empire, les Arméniens ont toujours été soumis au despotisme le plus brutal, et quelques-uns d’entre eux n’ont dû leur élévation qu’à des caprices bizarres de la fortune. Adonnés surtout au négoce et à l’agriculture, ils sont parvenus, grâce à leur intelligence, à s’emparer, non sans de grandes difficultés, du commerce continental de la Turquie d’Asie et à réunir entre leurs mains la plupart des grandes opérations financières du pays. Les Turcs, utilisant leurs services et mettant à profit leur génie administratif, ont confié à titre de ferme à des Arméniens les directions des monnaies, des poudres, des douanes et des manufactures de soieries qui appartiennent au gouvernement; mais ces Arméniens privilégiés, dont les uns jouissent d’une certaine influence, ont peu fait pour procurer à leurs compatriotes un état meilleur. Celui qui parmi eux s’est acquis une véritable renommée est Cazès-Arouthioun, directeur des monnaies et ami personnel de Mahmoud II, le sultan réformateur. On lui doit la fondation d’écoles, d’hôpitaux et d’églises. Ses immenses trésors furent employés en grande partie à secourir ses compatriotes malheureux et à venir en aide à toutes les infortunes. On raconte que cent mille personnes, appartenant à toutes les croyances et à toutes les nationalités de la capitale, assistèrent à ses funérailles, Sultan Mahmoud, qui, d’une fenêtre de son palais, vit cette affluence énorme de peuple, en ayant demandé la cause, apprit la mort de Gazés, qu’on lui avait cachée : «Pauvre Gazés, s’écria-t-il en versant d’abondantes larmes, les seules qu’on lui eût vu répandre dans toute sa vie, pauvre Cazès, pourquoi m’abandonnes-tu si tôt! » Cazès avait en effet sauvé les finances de l’empire après la campagne malheureuse que le sultan avait soutenue contre l’empereur Nicolas. Grâce à ses combinaisons, il avait pu acquitter la contribution de guerre que la Turquie devait payer à la Russie, et Mahmoud n’avait jamais oublié le service qui lui avait été rendu en cette circonstance. On doit reconnaître que les membres des familles Duzz-oglou, Dadian, Eramian, Allahverdi, qui sont aujourd’hui à la tête des monnaies, des poudres et des grandes maisons de banque de Constantinople, n’ont jamais joui auprès des sultans de la même influence que Cazès. Leur rôle, il faut le dire, se borne à amasser des capitaux sans trop s’inquiéter de l’avenir de la nation qu’ils représentent dans le conseil civil. On les dit animés de bonnes intentions, mais les affaires relatives à la constitution prouvent que leurs vues politiques sont loin d’être à la hauteur des besoins actuels de leurs compatriotes. Dans les provinces de l’empire où l’influence de ces grandes familles n’a jamais pénétré, les Arméniens sont toujours administrés selon le régime du bon plaisir des pachas et de leurs chefs de corporation (millet-bachi), en butte aux vexations et aux injustices des musulmans; même sur certains points de l’Asie, ils sont exposés aux attaques et aux brigandages des tribus turcomanes, kurdes et circassiennes qui campent dans les steppes de l’Asie occidentale.

En dehors des états musulmans, les colonies fondées par les Arméniens se sont rapidement développées, grâce à l’intelligente activité qu’ils apportent dans toutes les branches de la spéculation. Il faut toutefois mettre à part les Arméniens établis dans la Galicie, dans la Transylvanie et dans la Hongrie, dont les développemens sont entravés par suite des exigences et des tracasseries du gouvernement autrichien. Ceux de l’Inde, qui sont sujets anglais, et ceux de Java, qui dépendent de la Hollande, ont vu leur nombre s’accroître, et parmi eux des hommes d’une rare intelligence acquérir en fort peu de temps des richesses considérables. En général, les Arméniens ont de tout temps montré pour le négoce une aptitude peu ordinaire. Les auteurs des Lettres édifiantes les représentent déjà comme fort bien doués pour le commerce. Spécialement adonnés aux petites transactions, ils s’enrichissent peu à peu. Dépassant rarement les limites d’un commerce de détail, ils parviennent à concentrer dans leurs mains toutes les petites industries de bazar. Autant toutefois le petit commerce leur réussit, autant les grandes spéculations leur deviennent fatales. On cite bien quelques Arméniens qui ont fait de grandes fortunes dans la banque et le haut commerce ; mais ces cas sont rares et ne doivent être regardés que comme de notables exceptions.

Heureusement cette aptitude commerciale n’a pas arrêté leur essor intellectuel. Tout le monde connaît la célèbre congrégation de Saint-Lazare de Venise, fondée au commencement du XVIIIe siècle par l’Arménien Mékhitar de Sébaste, et dont les membres ont rendu tant d’éclatans services à la nation arménienne et aux sciences historiques. C’est aux presses des mékhitaristes de Venise que l’on doit de connaître aujourd’hui ces innombrables productions de la littérature ancienne et moderne de l’Arménie, c’est de là que sont sorties ces éditions des auteurs historiques et classiques qui ont ouvert un champ si vaste à la carrière de l’érudition. Ce sont les mékhitaristes qui ont répandu en Europe et parmi leurs compatriotes le goût des études arméniennes en fondant l’académie de Saint-Lazare, dont les membres ont fait passer dans leur idiome les chefs-d’œuvre de la Grèce et de Rome, ainsi que les principaux ouvrages littéraires de la France, de l’Allemagne et de l’Angleterre. Cet élan n’a pas peu contribué à réveiller chez les Arméniens de la Turquie, notamment dans les colonies de Constantinople, de Smyrne et des grands centres voisins, le sentiment de la nationalité et celui des droits politiques. La presse arménienne, dont les premiers essais sont dus à un mékhitariste de Venise, s’imposa le devoir de travailler à la régénération des provinces, plongées dans une profonde ignorance par suite de l’oppression ottomane. Depuis le commencement de ce siècle jusqu’à notre époque, les Arméniens ont publié plus de cinquante journaux ou recueils, dont la plupart sont répandus en grand nombre dans les masses, en même temps que des livres classiques et des traductions des meilleurs ouvrages des littératures anciennes et modernes. Les écrits de nos grands penseurs lus et médités par les Arméniens lettrés, la fréquence des communications que les lignes de bateaux à vapeur ont établies entre les ports de l’Europe et les rivages de l’Asie, les liens de confraternité de race qui unissent les Arméniens aux Européens, comme eux issus de la grande famille arienne, ont fait naître dans l’esprit des gens éclairés de la nation des idées de progrès dont il serait impossible de méconnaître les résultats. Les premières tentatives pour l’établissement d’un conseil national civil, les derniers événemens survenus à Constantinople au sujet de la constitution arménienne de 1860, l’insistance des patriotes à solliciter de la Porte la mise en vigueur de ce statut, tout annonce qu’une transformation radicale s’opère en ce moment dans l’esprit du raïa arménien, et qu’elle amènera des changemens importans dans son état social. Le développement d’un tel germe dans un empire dont les destinées intéressent si vivement l’Europe mérite bien quelque attention.

L’organisation civile des Arméniens sujets de l’empire turc a pris naissance lors de la conquête de Constantinople par Mahomet II, en 1453. Lorsque le futur vainqueur de Byzance était encore à Brousse, il avait admis dans son intimité l’évêque arménien de cette ville, Der Ovaghim (Joachim). Dans ses entretiens familiers avec le sultan, Ovaghim lui avait prédit que Constantinople tomberait en son pouvoir. Mahomet II rêvait en effet depuis longtemps la conquête de l’empire grec; il promit à Ovaghim que, si sa prédiction se réalisait, il le comblerait d’honneurs dans sa nouvelle capitale, et relèverait à la dignité de patriarche de tous les Arméniens de ses états. L’événement justifia la prophétie d’Ovaghim : au mois de juillet 1453, Constantinople succombait sous les efforts des soldats de Mahomet II, et peu d’années après (1461) Ovaghim fut investi par le vainqueur des pouvoirs les plus étendus sur ses coreligionnaires. C’est de ce temps que date la juridiction des patriarches arméniens de Constantinople sur leurs nationaux. Ce pouvoir presque absolu du chef de l’église arménienne sur toute la nation subsista pendant près de quatre siècles. Ce fut seulement à l’avènement du sultan Abdul-Medjid, qui venait d’inaugurer son règne par l’octroi de la charte de Gul-Hané, que les Arméniens, jusqu’alors soumis à l’autorité exclusive du patriarcat, songèrent à s’affranchir de la tutelle onéreuse du chef de leur église, devenu en réalité un simple fonctionnaire turc. Il y avait alors à Constantinople des hommes d’un rare mérite et d’un patriotisme éclairé qui, par leurs relations avec les membres du gouvernement et l’influence qu’ils exerçaient sur la nation, devaient faciliter singulièrement les projets des Arméniens. D’après leurs conseils, la nation chargea quelques-uns de ses représentans de rédiger une supplique adressée au jeune sultan, pour lui demander que le patriarche de Constantinople, seul chargé des pouvoirs civils, fût assisté par un conseil de notables arméniens partageant avec lui le fardeau des affaires. La négociation, habilement conduite, eut les plus heureux résultats. Rechid-Pacha fit rédiger un rescrit impérial qui décrétait l’établissement d’un conseil national arménien sous la présidence du patriarche, dont la puissance se trouvait dès lors considérablement restreinte. Ce conseil avait dans ses attributions la levée et la répartition des impôts, l’emploi des fonds du trésor, la mission d’instruire et de juger les procès entre Arméniens, et il était chargé de défendre auprès des autorités turques les intérêts généraux et particuliers des nationaux. En acceptant ce mandat, le conseil national et le patriarche se déclaraient responsables de la fidélité des Arméniens sujets de la Porte envers le sultan et l’empire. Dès l’année 1842, le conseil national entra en fonction, et à l’ouverture de la première séance l’un des membres proposa de nommer une commission chargée de rédiger un règlement qui serait soumis à la sanction de la nation. C’est ce projet de règlement, dont la rédaction ne fut définitivement arrêtée qu’en 1860, qui fut publié alors sous le nom de constitution nationale.

C’était un grand progrès, mais qui déjà en appelait d’autres. Le conseil national, institué depuis vingt ans, s’était laissé gagner à l’indolence et à l’égoïsme turcs, et tout un parti éclairé chez les Arméniens comprenait qu’à la nouvelle constitution il fallait un nouvel organisme. Une réforme d’administration financière et une nouvelle assiette des impôts devenaient surtout indispensables. A mesure que la nation arménienne de Turquie se développait, les vices du gouvernement auquel elle se trouvait soumise étaient plus profondément sentis. La majorité des Arméniens dans les classes éclairées forma un parti qui réclamait avec une énergie infatigable de nouvelles réformes, et le parti opposé fut qualifié par elle de parti des ténèbres; en même temps des conversions au protestantisme et au catholicisme romain venaient de plus en plus, depuis 1850, diviser les esprits et les cœurs. Le parti du progrès voulait à tout prix arrêter ces divisions; mais le gouvernement turc les avait remarquées, et il avait compris l’avantage qu’on en pouvait tirer contre un essor bientôt redoutable des Arméniens. Dans le courant de 1861, il suspendit la constitution sous le prétexte de la réviser, et les Arméniens mécontens la redemandent encore inutilement aujourd’hui.

Étrange spectacle! un peuple opprimé s’est donné à lui-même cette constitution sous les regards indifférens du peuple oppresseur, et elle est une des plus libérales qu’on puisse imaginer. Elle cherche évidemment à consacrer un grand nombre de coutumes nationales, mais elle s’efforce visiblement aussi de se rapprocher des constitutions européennes, et cette tendance est le témoignage écrit de la résistance légale que les Arméniens entendent poursuivre sans paix ni relâche contre le gouvernement ottoman. En même temps que les rédacteurs du statut arménien conservaient au patriarche de Constantinople la présidence du conseil national, ils donnaient aux aradchnorts [3] celle des conseils provinciaux; en même temps qu’ils maintenaient, en apparence du moins, les antiques prérogatives du clergé et les institutions théocratiques formulées dans les canons de l’église grégorienne et la législation du moyen âge, ils prenaient soin d’assurer au peuple son droit de souveraineté, adoptaient un gouvernement représentatif, posaient en principe le suffrage universel, et instituaient des assemblées des conseils chargés de régler et d’administrer les affaires de la nation.

Le catholicos, le chef religieux de toute la nation arménienne, réside aujourd’hui à Edchmiadzin, couvent de l’Arménie russe, au pied du mont Ararat, près d’Erivan. De lui relèvent directement les deux patriarcats diocésains de Constantinople et de Jérusalem. Le patriarche de Constantinople exerce seul sur tous les Arméniens de la Turquie la juridiction civile en sa qualité de chef du pouvoir exécutif que lui confère la constitution. Son pouvoir, en tant que chef civil des Arméniens de la Turquie, est donc supérieur à celui du catholicos d’Edchmiadzin, auquel il ne doit aucun compte touchant les affaires temporelles de la nation. Toutefois c’est le catholicos d’Edchmiadzin qui seul a le droit de consacrer les patriarches et les évêques et de bénir l’huile sainte (myron). Cependant le catholicos de Sis (en Cilicie), son rival, jouit aussi des mêmes droits; mais sa juridiction ne dépasse pas les limites de l’ancien royaume arménien de la Cilicie. On doit même croire que son existence ne se prolonge qu’en prévision du cas où la Russie viendrait à supprimer le catholicos d’Edchmiadzin. Dès lors le catholicos de Sis remplacerait celui de la Grande-Arménie, en recueillant l’héritage spirituel de son rival. Ce privilège à peu près exclusif de consacrer les évêques et de bénir le myron, dont jouit le catholicos d’Edchmiadzin, soutient sa force morale, et conserve chez le peuple sur lequel s’étend sa juridiction la nationalité par l’unité religieuse. Le lien est même si fort que le gouvernement turc a peur d’une telle unité, et prétend aujourd’hui que les Arméniens soumis à son autorité forment un état dans l’état. C’est là le motif avoué par lui des obstacles qu’il suscite à la nation arménienne sur le terrain de la constitution et dans les centres principaux où s’exerce l’action intellectuelle des Arméniens les plus éclairés. Malheureusement son hostilité se traduit d’autre façon encore, par des interventions armées au milieu de querelles souvent suscitées par lui-même dans les régions montagneuses où se trouvent des populations arméniennes moins pénétrées de la vie politique, mais non moins dignes d’intérêt. De là les massacres qui viennent d’ensanglanter le Zeïthoun, et qu’il nous reste à raconter.


II.

Lorsque le voyageur traverse le steppe aride et desséché qui va s’abaissant des sommets du Taurus cilicien jusqu’au rivage de la mer Méditerranée, une profonde tristesse s’empare de lui; un malaise singulier le domine et l’accable. Reportant alors ses pensées vers d’autres temps, il évoque ses souvenirs et cherche à retrouver dans l’âpre contrée qui l’environne quelque trace oubliée de l’opulente Cilicie des plaines. Vain espoir! quelques débris méconnaissables des villes fondées par les héros argiens, des monceaux de décombres que la ronce mord et enlace de ses mille réseaux, une population errante, sombre et tourmentée par la fièvre, voilà tout ce qui reste maintenant sur cette terre désolée, séjour primitif des dieux, colonisée ensuite par les enfans de l’Hellade, les légionnaires de Pompée et les émigrés arméniens venus de la royale cité d’Ani. Mais dès qu’on pénètre dans la région des montagnes qui ceignent comme d’une muraille impénétrable la plaine de Tarse et d’Adana, un brusque changement s’opère tout à coup : le désert cesse, l’herbe croît, les arbres étendent vers le ciel leurs épaisses ramures, et le rocher disparaît sous un gracieux tapis de gazon et de fleurs. La nature, jusqu’alors pâle et décolorée, s’anime et s’embellit; le paysage apparaît dans toute sa magique splendeur; un ciel ardent et pur rougit de zébrures sanglantes les glaciers des grands pics; les torrens, en se précipitant, mugissent dans les abîmes, et laissent échapper de leur écume des vapeurs argentées qui se dissipent au souille de la brise. Çà et là, on aperçoit des villages et des yaïla ou hameaux suspendus comme des nids d’aigle aux flancs des rochers, des champs bien cultivés, des vignes pliant sous le poids de leurs grappes, des chèvres et des moutons errant dans les pâturages, et des montagnards, à la fois pasteurs et guerriers, surveillant moissons et troupeaux. Tel est le spectacle inattendu qui se déroule aux yeux du voyageur.

C’est là cependant une région inexplorée, un coin du monde inconnu, où las aigles romaines ne planèrent jamais, et que les Turcs eux-mêmes n’ont point su conquérir. Là étaient autrefois les repaires des Ciliciens Éleuthères, indociles au joug et rebelles à la toute-puissance des proconsuls d’Asie; là se trouvaient les états de Tarchondimotus, l’allié et l’ami du peuple-roi. Constamment habitée par des populations guerrières, la portion de la montagne du Taurus qui s’étend depuis les Pyles ciliciennes (Kulek Boghuz) jusqu’auprès de Marach pour s’infléchir ensuite et rejoindre le golfe d’Alexandrette a dans tous les temps servi d’asile et de refuge aux races opprimées de la Cilicie. Les Turcomans et les Arméniens y vivent aujourd’hui dans une complète indépendance, chacun dans les domaines qu’il s’est choisis. Entourés de tous côtés par des provinces turques peuplées en majeure partie d’Ottomans, constamment exposés aux brigandages des tribus kurdes, yourouk, circassiennes, qui campent dans leur voisinage, les Turcomans et les Arméniens du Taurus se sont toujours vaillamment défendus contre leurs agresseurs, les pachas de Césarée et de Marach. Répandus en grand nombre sur toute la chaîne de montagnes qui s’étend, comme je l’ai dit, depuis les portes de la Cilicie jusqu’au golfe d’Iskandéroun, les habitans du Taurus présentent un ensemble de forces assez imposant. A l’ouest se trouve la tribu turcomane de Khozan-oglou, maîtresse d’un canton mixte composé de musulmans et de chrétiens. Méhémet-Tchaterdji, chef de cette tribu, est un des agas les plus redoutés de la montagne. Allié par le sang aux chefs des Yourouk, qui campent dans les environs de la ville de Sis, il envoie souvent dans la plaine des détachemens pour attaquer les caravanes et les voyageurs isolés. Pirates des steppes, les Yourouk rôdent la nuit, comme des chacals affamés, guettant une proie facile, et rentrent dans leurs campemens chargés d’un butin qu’ils partagent avec leurs chefs. Quant aux Zeïthouniens, il n’est guère facile de connaître leur pays, dans lequel ils ne laissent pas volontiers s’introduire le voyageur et les massacres des Turcs devaient seuls révéler à l’Europe ces montagnards arméniens.

Je n’ai jamais rencontré sur aucune carte de l’Asie-Mineure le nom de Zeïthoun, si ce n’est toutefois sur celle de l’atlas édité par les mékhitaristes de Saint-Lazare et sur la carte de M. H. Kiepert, de Berlin, qui a orthographié ce nom Seytin. Zeithoun est un mot turc d’origine arabe, qui veut dire olivier. On rencontre dans toute la Turquie, et même en Grèce, plusieurs localités du même nom, où croît l’arbuste consacré à Minerve; les oliviers étaient très nombreux jadis en Cilicie, où les Génois les avaient plantés : on les y trouve encore aujourd’hui à l’état presque sauvage. Le Zeïthoun arménien est situé entre le 37e et le 38e degré de latitude, le 34e et le 35e degré de longitude, dans la région la plus accidentée des montagnes, là où les soulèvemens se sont produits avec le plus de violence. De toutes parts, le territoire de la confédération zeïthounienne est bordé de rochers à pic, sauf du côté de Marach, où se trouvent des passages creusés par le cours du Djihan-Tschaï (l’ancien fleuve Pyrame) et de ses affluens. Le Zeïthoun est limité à l’ouest par les domaines des Turcomans de la tribu de Khozan-oglou, où s’élève une seule ville importante, Hatchin, peuplée en grande partie d’Arméniens. A l’est, le cours du Djihan sert de limite au territoire zeïthounien et au pachalik de Marach. Au nord et au sud, des rochers inaccessibles tracent une ligne conventionnelle entre le Zeïthoun et des pâturages assez éloignés où les tribus yourouk font paître l’été leurs troupeaux. En longueur et en largeur, le Zeïthoun peut « avoir environ quinze heures; » telle est en Orient la manière habituelle d’exprimer les distances géographiques. Les vallées où s’élèvent les bourgs, les villages et les fermes de ces Arméniens montagnards sont très fertiles, et la population y trouve en abondance de quoi se nourrir, elle et ses troupeaux. A en juger par les types que j’ai eu l’occasion d’examiner pendant mon séjour en Cilicie, la race arménienne du Zeïthoun est plus vigoureusement constituée que celle des villes de la Turquie. En cela, les Zeïthouniens offrent une ressemblance très frappante avec leurs compatriotes du Karabagh, autre province arménienne située dans le Caucase, au sud du Daghestan, et avec les nombreux ouvriers et portefaix de Constantinople, qui presque tous sont des Arméniens originaires des montagnes de l’Arménie turque.

On compte dans le Zeïthoun dix villages, beaucoup de hameaux (y alla) et de fermes (tchifIik). Six de ces villages, y compris la bourgade principale, Zeïthoun, qui a donné son nom à toute la contrée, sont exclusivement habités par des Arméniens; les quatre autres sont peuplés de Turcomans, sujets des premiers et qui font aussi partie de la confédération. Par un sentiment de tolérance religieuse qu’on ne saurait trop louer, ces Turcomans, qui professent l’islamisme, jouissent des mêmes droits que les Arméniens, et à part la croyance ils ne diffèrent en rien des premiers. Les villages occupés par les Arméniens sont : d’abord Zeïthoun, siège archi-épiscopal et résidence des membres du gouvernement; puis Mikhtal ou Makal, Tchékerdéré, Yézidin’k et Alabach, dont la population présente un ensemble d’environ 20,000 âmes, y compris celle des hameaux et des fermes qui en dépendent. Les villages turcomans sont Béchen, Denuk, Kertmen et Sarigueuzel, formant ensemble une population de 4 à 5,000 individus, tous musulmans. On excusera peut-être ces détails pour des localités que les massacres turcs peuvent rendre demain tristement célèbres.

C’est un fait curieux à signaler dans l’histoire actuelle de l’empire ottoman que l’existence de ces petits états libres, en majeure partie composés de chrétiens, et qui, sur des points très opposés, n’ayant entre eux aucune communication, se sont maintenus en dehors de l’autorité du sultan : en Europe, le Monténégro, qui a résisté si longtemps aux troupes du serdar Omer-Pacha; en Asie-Mineure, le Zeïthoun, dont les habitans, il y a six mois, ont mis en déroute les hordes musulmanes amenées de Marach pour les exterminer; en Syrie, le Liban, naguère encore le théâtre d’une effroyable tuerie; dans l’Arménie turque enfin, les montagnes de Sassoun, peuplées aussi d’Arméniens insoumis. Toutes ces semi-nationalités, que le gouvernement ottoman cherche à soumettre à son obéissance, en les faisant attaquer par des forces supérieures, sont condamnées à disparaître, si les puissances de l’Europe ne viennent leur prêter secours et assistance. Les moyens d’action mis en œuvre par la Porte sont bien connus : là où l’or ne peut payer la trahison, là où les promesses les plus séduisantes sont repoussées avec une fierté dédaigneuse, le divan essaie d’appliquer les vieux préceptes de l’école de Machiavel. Un conflit isolé éclate, bientôt il devient plus général; un pacha intervient à main armée et sans provocation dévaste les récoltes et les plantations, incendie les villages et les églises, et massacre une population inoffensive qu’il a commencé par désarmer.

Avant mon voyage dans le Taurus, j’ignorais complètement l’existence des Zeïthouniens. Ce fut à Sis, durant mon séjour au monastère patriarcal, que j’entendis parler d’eux pour la première fois. Les moines du couvent me racontèrent alors comment s’était formée la confédération arménienne de la montagne, et ils me donnèrent des détails sur la population du pays, son organisation politique, le nombre et les ressources des habitans. Comme ils m’avaient appris aussi que des Zeïthouniens venaient de temps à autre au couvent pour leurs affaires, je résolus de prolonger mon séjour au patriarcat, afin d’obtenir d’eux des renseignemens qui me permettraient d’entreprendre une excursion dans leurs montagnes. L’occasion ne se fit pas attendre. A quelques jours de là, je me promenais hors de la ville avec un moine du couvent, quand nous vîmes venir à nous plusieurs cavaliers qui ressemblaient, à s’y méprendre, à des Turcomans : c’étaient des Zeïthouniens. Arrivés près de nous, ils descendirent de leurs montures, vinrent l’un après l’autre baiser la main du religieux, et commencèrent à l’entretenir des affaires qui les amenaient à Sis. Leur conversation, qui dura quelque temps, me permit de les examiner attentivement. C’étaient des hommes d’une taille au-dessus de la moyenne, bien constitués, ayant les traits assez réguliers, l’œil vif et le teint basané. Leur costume, d’une grande simplicité, consistait en une veste longue (aba) de couleur rouge, en poil de chèvre, ornée de ganses bleues. Un pantalon large (chérwal) en poil de chameau, un turban vert de hadji (pèlerin) et des bottes en maroquin rouge complétaient leur équipement. Ils portaient tous des pistolets à la ceinture, et un fusil était passé en bandoulière sur l’épaule droite. Le soir, pendant le repas, pris en commun dans une des salles du monastère, je priai les Zeïthouniens de me donner quelques détails sur leur pays. Aux questions que je leur fis, ils répondaient d’une façon évasive, et même avec une répugnance assez visible. Tout ce que je pus savoir, c’est que, de Sis à Zeïthoun, il fallait douze heures de marche par des chemins fort mauvais et souvent très dangereux. Cependant j’étais décidé à aller visiter chez eux les montagnards arméniens du Taurus, et quelques heures après le départ des hôtes du monastère je me dirigeai, avec une forte escorte de zaptiés, du côté de Zeïthoun. Lorsque j’arrivai sur le territoire de la confédération, quelques Zeïthouniens, qui avaient été avertis de ma venue, se portèrent à ma rencontre, et, me voyant accompagné d’une escorte militaire, ils me signifièrent que je ne pouvais aller plus avant. Je demandai à voir un de leurs chefs ; il me fut répondu que les uns étaient absens de la ville et les autres partis pour un long voyage. J’insistai, mais tout fut inutile : j’avais vu du territoire zeïthounien juste ce que l’on voit de la Vénétie, lorsqu’arrivé à la douane autrichienne de Peschiera, on s’aperçoit qu’on a oublié ou perdu son passeport. Force me fut de m’en tenir aux informations des moines de Sis, qui heureusement me furent prodiguées sans réserve.

L’origine de la confédération zeïthounienne ne soulève aucun doute ; elle doit son existence à l’anéantissement par les Égyptiens, dans la seconde moitié du XIVe siècle, du royaume arménien fondé en Cilicie par la dynastie roupénienne dès 1085. Aussitôt après l’occupation de la Cilicie par les armées du sultan du Caire, beaucoup d’Arméniens qui avaient échappé aux massacres et à la transportation, ou qui n’avaient point fait partie de la population émigrante à cette époque, se retirèrent dans les montagnes. Peu après, ils rejoignirent leurs compatriotes déjà réfugiés sur des points inaccessibles, et particulièrement dans les chaînons où sont maintenant établis les Zeïthouniens. Retranchés dans de bonnes positions, qui leur offraient un abri assuré contre les attaques des musulmans, ils parvinrent à s’y maintenir en dépit des Égyptiens, dont ils eurent souvent à repousser les agressions. Quand les Turcs ottomans s’emparèrent de la Cilicie, les Arméniens, qui n’avaient point à gagner à ce changement, continuèrent de demeurer dans leurs retraites. Les dérébeys turcomans et yourouk qui, sous l’autorité à peu près nominale de la Porte, gouvernaient despotiquement la montagne et la plaine, conjointement avec les agas de la puissante tribu d’El-Ramadan-oglou, maîtres d’Adana et des principales villes de la Cilicie, firent quelques tentatives pour réduire les Arméniens du Taurus. N’ayant pu réussir à les soumettre, ils se contentèrent de leur imposer un tribut dont les Zeïthouniens trouvèrent toujours moyen de s’affranchir.

En 1835-1836, le généralissime des armées de Méhémet-Ali, vice-roi d’Egypte, qui avait conquis sur les Turcs la Syrie et la province d’Adana, voulut aussi réduire à l’obéissance les Turcomans de Khozan-oglou et les Arméniens du Zeïthoun. Dans ce dessein, Ibrahim-Pacha envoya contre eux un régiment albanais et quelques pièces de montagne, avec ordre d’envahir leur territoire et de s’y établir; mais la colonne égyptienne, étant arrivée aux défilés qui conduisent dans les cantons indépendans, fut arrêtée tout à coup par une avalanche de rochers qui intercepta l’entrée des passages, et elle dut revenir sur ses pas en abandonnant sur le terrain beaucoup de morts et son artillerie. Malgré les efforts d’Ibrahim pour soumettre les montagnards, il ne put y réussir. Khozan-oglou, secondé par les Zeïthouniens, parvint à se maintenir, après avoir lutté avec héroïsme, jusqu’à la retraite des Égyptiens, opérée en octobre 1840, à la suite des résolutions adoptées par le congrès de Londres. Quand les Turcs rentrèrent en possession des pachaliks de Marach et d’Adana, ils essayèrent d’amener par des négociations pacifiques la soumission des montagnards; mais la bonne entente ne dura guère, et une hostilité sourde contre les Ottomans persista jusqu’en 1862. C’est alors qu’un conflit suscité entre deux villages musulmans sur leur territoire les mit de nouveau en présence même des Turcs.

Voilà l’histoire des montagnards arméniens jusqu’aux derniers massacres; voici maintenant leur curieuse constitution. Ils ont profité de leur longue indépendance pour se donner un gouvernement républicain dont la forme a toujours été conservée intacte. Quatre notables, avec le titre de princes (ichgh’ans), sont chargés de l’administration de la confédération. Leurs attributions consistent à rendre la justice, à apaiser les différends et à percevoir l’impôt personnel (salian), dont le produit est affecté d’une part à l’entretien et à la réparation des églises et des monastères, de l’autre à payer le tribut au pacha de Marach ; ce tribut n’étant jamais acquitté, les ichgh’ans se l’attribuent et en disposent à leur gré. Le patriarche de Sis, l’archevêque de Zeïthoun et le clergé arménien en reçoivent leur part. Les princes se rassemblent en conseil, à des époques déterminées, pour traiter les affaires de la confédération et fixer le taux de l’impôt. La présidence de ce conseil appartient de droit à l’archevêque de Zeïthoun, dont la voix en cas de partage est prépondérante. Outre leurs fonctions gouvernementales, les princes sont placés chacun à la tête de l’un des quatre quartiers de la ville, en qualité de cadis ou maires. Les autres villages arméniens et turcomans de la confédération ont pour chefs des kaïa ou vicaires chargés de l’administration; ces derniers sont nommés par les princes, qui exercent sur eux leur surveillance. Les kaïa étant choisis parmi les notables des villages, il s’ensuit que les villages arméniens ont un kaia chrétien, et les villages turcomans un kaia musulman. L’archevêque de Zeïthoun, qui préside le conseil des princes, n’a point à s’occuper des affaires civiles de la confédération, et en cela son rôle est semblable à celui que le patriarche de Constantinople remplit dans le conseil civil de la nation. Sa juridiction ecclésiastique s’étend, en dehors du territoire de la confédération, sur quelques villages chrétiens du voisinage; mais elle est peu importante, car le Zeïthoun ne compte guère que de vingt à vingt-cinq églises ou paroisses, et encore est-ce dans le chef-lieu de la confédération que se trouvent les principales. Trois couvens, occupés par des religieux dépendant du monastère patriarcal de Sis, existent sur le territoire zeïthounien : l’un est dédié au Sauveur, l’autre à la mère de Dieu, et le troisième enfin est placé sous l’invocation de sainte Catherine.

En temps de guerre, lorsque la confédération est menacée par les Yourouk, ou bien quand le pacha de Marach lève des troupes pour marcher contre les Zeïthouniens, les princes et les kaia rassemblent tous les hommes en état de porter les armes. La levée en masse comprend de 7 à 8,000 combattans, de seize à soixante-cinq ans, armés à leurs frais. Les Arméniens et les Turcomans marchent sous les mêmes bannières, et tous concourent avec une ardeur égale à la défense du territoire menacé. Les prêtres qui accompagnent l’armée nationale portent des bannières où sont grossièrement représentés les figures des saints les plus vénérés de l’église grégorienne, des reliques et même le célèbre et miraculeux Évangile sur lequel expira le parjure Vasile [4]. Les Arméniens du Zeïthoun sont aussi attachés à leur religion qu’à l’indépendance de leur territoire; ils poussent même ce sentiment jusqu’au fanatisme : un de leurs prêtres, devenu renégat, fut par eux, en 1845, scalpé et brûlé vif; un des acteurs de ce drame m’en racontait récemment les détails avec un étrange sang-froid.

Les Zeïthouniens n’en ont pas moins des mœurs fort douces et un caractère très facile. Les meurtres sont rares chez eux, et de mémoire d’homme on n’a eu à leur reprocher aucun assassinat ayant le vol pour mobile. Leur probité est proverbiale; aussi n’existe-t-il point de prisons dans leur pays. Lorsqu’un Zeïthounien a commis un crime, on l’exile pour un temps déterminé, ou bien on l’oblige à aller s’enfermer dans un couvent pour faire pénitence pendant plusieurs mois et à distribuer des aumônes selon sa fortune. Le prix du sang n’existe pas dans la législation zeïthounienne. Lorsqu’il survient une querelle entre les gens de deux villages, les princes délèguent un des leurs pour rétablir la paix. Si dans les derniers conflits les princes du pays ne purent arrêter l’effusion du sang, c’est qu’une influence partie de Marach avait pesé de toute sa force dans une querelle que les intrigues de la Porte avaient à dessein envenimée.

Les habitans du Zeïthoun sont industrieux et habiles dans l’art de travailler le fer, qui abonde sur leur territoire. L’agriculture est peu répandue, et le pays ne produit, en fait de céréales, que ce qui est nécessaire à l’alimentation ordinaire des montagnards et de leurs bestiaux. Le blé est rare dans la contrée : aussi les gens du pays sont-ils obligés de le faire venir des environs de Césarée et de Marach. C’est de ces deux villes qu’ils tirent également les objets de consommation qui leur manquent, les armes, les étoffes, les ustensiles de ménage, etc. En échange de ces produits, ils approvisionnent les bazars des localités voisines da fer brut ou travaillé. Dans les villages du Zeïthoun, la plupart des habitans travaillent aux forges et fabriquent des clous, des fers de cheval, des socs de charrue, des pelles et des pioches. Les femmes sont occupées principalement à l’élève des vers à soie; elles dévident les cocons et expédient les écheveaux à Césarée. Quelques-unes tissent des étoiles grossières et fabriquent des tapis de qualité inférieure.

Les enfans reçoivent une éducation très incomplète, les écoles attachées aux églises sont peu suivies, et ceux qui ont atteint l’âge de dix ou douze ans sont employés à différens travaux. Les prêtres, qui vont à Sis compléter leur instruction dans le monastère patriarcal, sont, à quelques rares exceptions près, les seuls lettrés du pays. Du reste l’idiome zeïthounien, qui est un patois de l’arménien vulgaire, n’est encore représenté par aucun monument littéraire. Parlé concurremment avec la langue turque, il a emprunté à cette dernière une foule de locutions qui altèrent chaque jour le patois zeïthounien. On prétend que les Turcomans sujets du Zeïthoun parlent le même idiome que les Arméniens; si le fait est constaté, c’est un phénomène remarquable à signaler dans l’histoire de la linguistique. Chacun sait en effet que la langue turque, qui, grâce à l’admirable conjugaison de ses verbes, peut être facilement apprise, s’est imposée sans peine à toutes les races conquises, tandis que ni les Arméniens ni les juifs n’ont pu propager leurs idiomes, ni les faire accepter aux populations chez lesquelles ils sont établis, même en assez grand nombre.

Comme chez taus les peuples montagnards, on trouve chez les Zeïthouniens quelques chants populaires, seuls produits de la littérature nationale. Ces chants sont pour la plupart religieux et ressemblent à des hymnes détachées du Charagan [5]; les autres sont des chants de guerre ou de fête. Un seul m’a paru avoir un certain caractère d’originalité; il fut composé par un varlabed après la défaite de Kourschid-Pacha, gouverneur de Marach, par les Zeïthouniens en 1859. En voici la traduction :


« Accourez, mes frères, venez entendre le récit de nos hauts faits; comment l’infidèle Kourschid, qui voulait nous anéantir, fut écrasé. « Écoutez, mes frères, le récit de l’agression de Kourschid-Pacha. Oh! cette année-ci fut glorieuse pour nous!

« L’impie était décidé à nous massacrer, afin d’enlever nos femmes, nos enfans et nos biens ;

« Mais qu’il ne compte plus sur ses milliers de soldats, qu’il tremble désormais devant nous, et que ceux de Marach apprennent aussi à respecter la foi du serment!

« Salut à nos chefs qui nous conduisirent sur le champ de bataille, salut à nos sages gouverneurs qui veillent à notre sûreté, salut à nos valeureux princes, et vive notre pays!

« En ce moment sublime, Iénidunian [6] s’écrie : En avant tous ensemble! plus de crainte; je vous procurerai un riche butin !

« Surénian reprend : Je commande à mille guerriers qui vont courir à la mort pour défendre l’indépendance; marchons à l’ennemi!

« Kosroian crie à son tour : Arrêtez! c’est à moi de marcher le premier à la tête de nos guerriers; c’est à vous de suivre mon exemple et de repousser l’invasion musulmane.

« Balian reprend : Admirez mes braves ; enviez et ma poudre et mon plomb. Prenez tout et tirez juste; mes biens, mes fusils et ma vie sont à la nation.

« Garabed le kaïa dit à son tour : Libre montagnard, c’est à moi, gardien du Zeïthoun, de défendre le chemin de la liberté. A moi, mes fils, à moi ! ayons foi en Dieu et montrons-nous dignes de nos ancêtres en abaissant l’orgueil d’un pacha exécré.

« Mes greniers sont garnis de blé. Ne comptez plus sur des secours; un pain par jour, et combattons dix ans. Nous avons bien assez vécu; il faut nous sacrifier au salut de nos frères. Dieu et la croix sont avec nous! »


Les événemens du Zeïthoun en 1862 et 1863 peuvent maintenant être appréciés sous leur véritable jour, et le récit qu’on en va faire ne saurait présenter aucune obscurité. Peut-être confirmera-t-il une opinion qui s’était produite en Europe après les massacres de Syrie : une guerre sainte contre les chrétiens, tel serait le suprême expédient auquel voudraient recourir les partisans fanatiques du mahométisme. Des derviches nomades, parcourant les villes et les bazars, s’efforceraient en conséquence d’entretenir par leurs prédications fanatiques la terreur dans l’esprit des fonctionnaires musulmans. — Il faut exterminer les chrétiens, diraient les partisans exaltés de l’islamisme; toutes les occasions sont bonnes; on doit même en susciter au besoin. Voici au reste les termes précis d’une lettre confidentielle écrite à un pacha de province par un haut personnage aujourd’hui en fonction : «entretenir les querelles nationales et les rivalités religieuses des populations chrétiennes, faire naître des conflits, puis intervenir à main armée. » On est bien forcé de se demander, en présence des douloureuses scènes du Taurus, si ces quelques mots ne caractérisent pas la politique suivie actuellement par le cabinet turc à l’égard de ces mêmes raïas que la Porte s’est engagée solennellement à protéger comme ses autres sujets. Les rapports officiels ne laissent pas ignorer en effet que c’est en vertu d’ordres exprès que le pacha de Marach est venu attaquer les Zeïthouniens au mois d’août 1862, et que les massacres des Arméniens d’Alabach, de Saint-Sauveur et de Mikhtal résultent des instructions adressées directement de Constantinople à Aziz-Pacha. En y réfléchissant, on ne saurait garder le moindre doute : c’est à tort que les massacres des Arméniens du Taurus ont été présentés comme « des faits isolés, sans autre connexion que les haines musulmanes, et sans autre analogie que la médiation d’un pacha avec la grande conspiration turque de 1860. » Des informations certaines prouvent qu’il en a été tout autrement. Au surplus, l’éminent écrivain qui a le premier appelé l’attention de l’Europe sur les massacres du Zeïthoun, M. Saint-Marc Girardin, a démontré d’une manière irréfutable que la politique turque suit toujours la même ligne de conduite à l’égard des raïas, que les tueries du Liban et du Taurus sont les résultats d’une même influence gouvernementale, et que, s’ils se déplacent, les massacres n’en continuent pas moins. « Il faut, dit-il, l’aveuglement qui fait croire en ce moment à la Porte-Ottomane qu’ayant l’appui décidé et systématique de l’Angleterre, tout lui est permis, il faut cet aveuglement pour avoir poussé les pachas turcs à persécuter aussi cruellement les Arméniens; mais le fanatisme et la cupidité n’ont de frein que la peur, et le vizirat de lord Palmerston a affranchi les Turcs de toute peur, de telle sorte que les pachas sont plus hardis que jamais dans leurs exactions, et les soldats plus fanatiques aussi que jamais dans leurs cruautés. Ce sont ces deux passions d’en haut et d’en bas qui semblent coalisées en ce moment contre les Arméniens du Taurus. » Entrons maintenant dans le détail des faits.

Au mois de juillet 1862, les habitans de Béchen et de Kertmen, villages musulmans du Zeïthoun, se prirent de querelle au sujet d’un terrain dont la propriété était contestée. Pendant quelques jours, la question resta pendante, l’affaire étant portée devant le conseil des princes zeïthouniens. Sur ces entrefaites, un homme de Kertmen, qui avait des prétentions sur le terrain en litige, tua d’un coup de fusil un habitant de Béchen, son parent, qui contestait son droit de propriété. La nouvelle de cet assassinat s’étant répandue, les gens de Béchen se transportèrent sur le lieu du crime, afin d’enlever le cadavre de la victime et de lui donner la sépulture; mais une embuscade leur avait été tendue, et l’un d’eux tomba frappé d’une balle. Les parens des deux victimes, redoutant de nouveaux malheurs, coururent à Alabach, village arménien situé dans îe voisinage, et, réclamant l’assistance du kaïa du lieu, Garabed, lui racontèrent ce qui s’était passé. Ce dernier réunit, sans plus tarder, quelques hommes d’Alabach, et se dirigea vers Kertmen pour faire une enquête et arrêter les meurtriers. Arrivé à mi-chemin des deux villages, Garabed aperçut les hommes qu’on lui avait désignés comme les principaux auteurs des meurtres commis sur les deux habitans de Béchen, et il donna aussitôt à ses gens l’ordre de les arrêter. A ce moment, plusieurs individus armés sortirent des broussailles où ils s’étaient postés, et, voyant les leurs aux mains des gens de Garabed, ils firent feu sur les Arméniens. Cinq des compagnons du kaïa furent tués. Attaqués à l’improviste, les Arméniens firent cependant bonne contenance, et, ripostant aussitôt par une décharge bien nourrie, ils mirent hors de combat plusieurs de leurs adversaires. Les autres prirent la fuite à travers les rochers, en tirant encore des coups de fusil sur la troupe de Garabed, qui les poursuivait. Agop, second kaïa d’Alabach, tomba lui-même mortellement atteint. Cet incident mit fin à la poursuite, et les Arméniens ne songèrent plus qu’à enlever leurs morts, qu’ils transportèrent au couvent de Saint-Sauveur, où on les inhuma. Après ce conflit sanglant, où les pertes avaient été à peu près égales de part et d’autre, on semblait devoir en rester là, d’autant plus que les princes zeïthouniens avaient délégué l’un d’eux pour instruire l’affaire et calmer l’irritation des esprits.

Cependant un musulman de Marach, nommé Gul-Ali, qui était de passage à Alabach, revint en toute hâte au chef-lieu du pachalik, et raconta dans la ville que les Arméniens du Zeïthoun assassinaient les musulmans. Cette nouvelle, transmise au gouverneur Aziz-Pacha, lui parut d’une telle gravité qu’il fit venir chez lui Gul-Ali afin d’éclaircir le fait. Ce dernier persista dans sa déclaration en dénaturant les circonstances du conflit, et ajouta que les Arméniens avaient aussi assassiné trois enfans musulmans. Le pacha assembla sur l’heure le medjlis, ou conseil des notables de la ville, pour leur rendre compte des événemens accomplis dans le Zeïthoun. Parmi les membres de ce conseil, on remarquait Soliman-Bey, ancien fonctionnaire ottoman, révoqué par iradé (décret), Hadji-Omar-Effendi et Nedjib-Effendi, tous trois connus pour leur fanatisme et leur animosité contre les chrétiens. Ces notables, dont la voix était prépondérante dans le conseil, engagèrent vivement le pacha à intervenir à main armée dans le Zeïthoun, pour tirer vengeance des giaours et anéantir toute la population arménienne de la montagne. Trois Zeïthouniens, qui étaient venus à Marach pour affaires particulières, furent immédiatement arrêtés et emprisonnés par ordre du pacha. En même temps Aziz donna l’ordre aux mudirs du voisinage de se saisir de tous les Zeïthouniens qu’ils pourraient rencontrer et de les envoyer à Marach sous bonne escorte.

La province était dans une grande agitation; les musulmans proféraient des menaces contre les chrétiens, et ces derniers, frappés de stupeur, entrevoyaient clairement que des scènes semblables à celles qui naguère avaient ensanglanté le Liban allaient se renouveler à Marach et dans la montagne. Ce qui augmenta leur terreur, ce fut de voir arriver dans la ville des troupes de bachi-bozouks qu’Aziz-Pacha avait appelés pour les envoyer contre le Zeïthoun. Ces troupes irrégulières se composaient de Kurdes Afchar, de Turcomans yourouk et de Circassiens. Venus en 1857 dans la province, ces Circassiens avaient quitté les montagnes du Caucase en nombre considérable, et avaient obtenu du gouvernement turc des terres en Asie-Mineure pour s’y établir. Les Turcs les avaient répartis principalement dans les localités où la population chrétienne était en majorité, afin de renforcer les musulmans vis-à-vis d’elle et de mettre les raïas dans la triste nécessité de subir les vexations des Circassiens. Dès que ces bandes pillardes et indisciplinées furent réunies à Marach, elles y commirent toute sorte de désordres, et les chrétiens eurent beaucoup à souffrir de la présence de ces milices insolentes, qui annonçaient hautement leur intention d’anéantir tous les Arméniens de la province.

Les Zeïthouniens s’étaient hâtés d’adresser au gouverneur Aziz-Pacha un rapport détaillé où ils démontraient leur innocence, et déclaraient que le massacre de trois enfans musulmans par les chrétiens était un fait de pure invention. Ce rapport, communiqué par Aziz au medjlis, ne fit qu’irriter encore davantage les membres de ce conseil contre les Zeïthouniens, et ils engagèrent le pacha à mander à Marach les princes arméniens pour qu’ils eussent à s’expliquer de vive voix. Les princes comprirent que cette invitation cachait un piège; avant de se rendre à l’appel du pacha, ils adressèrent à M. Molinari, agent consulaire de France, une lettre dans laquelle ils le priaient d’intervenir en leur faveur auprès d’Aziz, et d’obtenir de lui une garantie formelle pour leur sûreté. L’agent français communiqua la lettre des princes au pacha, mais celui-ci ne voulut rien entendre, et lui dit ces simples paroles : « Je veux en finir avec ces rebelles et ces assassins et les exterminer jusqu’au dernier. »

Il paraît constant que le pacha, pendant la nuit qui précéda cette entrevue, avait reçu de Constantinople des dépêches en réponse aux communications qu’il avait faites à la Sublime-Porte. Ces dépêches contenaient l’ordre formel d’attaquer immédiatement les Zeïthouniens, et avant même d’avoir reçu la visite de M. Molinari, Aziz avait expédié à Djamis-oglou, chef d’une troupe armée sur la frontière, un courrier lui enjoignant d’entrer dans le pays des Arméniens et de commencer les hostilités. Djamis et ses bandes se dirigèrent aussitôt sur Alabach et surprirent les habitans pendant leur sommeil. Quarante-quatre maisons furent livrées au pillage; ceux qui tentèrent de se défendre chez eux furent impitoyablement massacrés. Les granges, garnies d’une abondante récolte, furent incendiées; des femmes et des prêtres furent égorgés, et des enfans jetés vivans dans les flammes.

La nouvelle des exploits de Djamis-oglou parvint bien vite à Marach. Aussitôt les imans coururent aux mosquées, en appelant les fidèles croyans à s’armer contre les chrétiens. On vit les musulmans de Marach parcourir la ville avec des drapeaux, tirer des coups de fusil sur les fenêtres des maisons habitées par les Grecs, les Arméniens et les Syriens, en proférant des menaces de mort. Pendant deux jours, la ville fut plongée dans la stupeur; les chrétiens, barricadés dans leurs habitations, n’osaient plus sortir, et ceux qui eurent l’imprudence de se montrer dans les rues furent assaillis par les Turcs à coups de pierre; quelques-uns perdirent la vie. Le premier moment d’effervescence une fois passé, les chrétiens se rassemblèrent et présentèrent au pacha une supplique où ils le conjuraient de les protéger contre les attaques de la populace musulmane. Pour toute réponse, Aziz ordonna à son téfinggi-bachi d’opérer le désarmement de tous les chrétiens. Le doute n’était plus possible. Les raïas comprirent que les affaires du Zeïthoun n’étaient qu’un prétexte, et que les Turcs avaient l’intention de renouveler à Marach les scènes de carnage de Deïr-el-Kamar et de Damas. Les millet-bachi prirent alors la résolution de s’adresser aux consuls de France et d’Angleterre, résidant à Alep, pour les supplier d’intercéder en leur faveur auprès du pacha de cette ville, et d’obtenir de lui qu’on envoyât à leur secours des troupes régulières.

Pendant que ces faits se passaient dans la ville, Aziz, qui avait rassemblé cinq mille bachi-bozouks, partit de Marach le jeudi 7 août 1862, afin de diriger en personne les opérations contre le Zeïthoun. Ayant franchi la frontière à Djihan-Kepru, il arriva le lendemain à Tchékerdéré, village chrétien de la confédération arménienne, et comme les habitans avaient fui à son approche, il en prit possession. Les bachi-bozouks enfoncèrent les portes des maisons, qu’ils pillèrent, et y mirent ensuite le feu. Enhardi par ce premier succès, Aziz marcha le jour suivant sur Alabach. Un engagement aux abords du village permit aux femmes et aux enfans de se réfugier avec les troupeaux à Zeïthoun. Les défenseurs se replièrent ensuite dans les maisons, que les bachi-bozouks emportèrent d’assaut et détruisirent par la flamme. Poursuivant alors sa marche, Aziz s’engagea dans une plaine appelée Ilidjé, à trois heures de Zeïthoun. Là se trouvent un hameau et le couvent de Saint-Sauveur, résidence de quelques moines. Arrivé dans ce lieu, Aziz fit enfoncer par ses soldats la porte du monastère, et, n’y ayant rencontré que quatre religieux et une vieille femme qui avaient cru trouver un sûr asile au pied des autels, il donna froidement l’ordre de les massacrer. Pour mettre le comble à sa barbarie, il fit tuer un chien, dont les restes sanglans furent jetés sur les cadavres de ses victimes. Le pillage de l’église, la profanation des vases sacrés, tous les forfaits qu’une soldatesque brutale peut commettre, les sbires d’Aziz ne craignirent point de s’en rendre coupables sous les yeux de leur chef. Le hameau et les constructions du monastère, les moulins et les forges furent incendiés, et il ne resta pas debout une seule maison de Saint-Sauveur. Aziz montra dans cette journée une froide cruauté; on a peine à comprendre qu’un homme qui a visité l’Europe et qui a vécu dans notre milieu occidental ait pu descendre à ce degré de sauvage barbarie. Aziz appartient à cette jeune génération turque qui vient emprunter à notre civilisation ce qu’elle a de superficiel, mais conserve au fond du cœur tout l’ancien fanatisme. Aziz est un des types les plus saillans de cette école; on reconnaît en lui un de ces Turcs de la réforme qui ne sont trop souvent que les dignes émules des adeptes du vieux régime.

Le pacha victorieux allait cependant traiter, quand on annonça l’arrivée de nouvelles forces venues de Marach. Les chefs qui commandaient ces troupes déclarèrent que leurs hommes, avides de butin, ne consentiraient point à revenir sur leurs pas sans avoir combattu, et que du reste ils ne les avaient amenés qu’à la condition de les conduire dans la ville même de Zeïthoun. Le pacha rompit dès lors brusquement les négociations entamées, et renvoya les kaïa arméniens en leur disant qu’il allait marcher en avant. Tels furent les préludes de la sanglante journée du jeudi 14 août. Ce jour-là, l’armée musulmane s’avança, sur trois colonnes soutenues par de l’artillerie, dans la direction de Zeïthoun. Les Arméniens, très inférieurs en nombre, reculèrent sans brûler une cartouche devant la cavalerie musulmane, qui ravagea tout sur son passage, incendiant les moissons, brûlant les fermes et commettant d’épouvantables excès. Cependant les Arméniens s’embusquaient dans les rochers : le pacha, voyant que sa cavalerie ne pouvait les atteindre, fit pointer ses pièces sur les positions défendues par eux, afin que son infanterie pût les débusquer ; mais les Arméniens, bien abrités et tirant à coup sûr, ne tardèrent pas à lasser les assaillans. Bientôt, jugeant le moment favorable pour prendre l’offensive, ils se précipitèrent à un signal convenu sur l’ennemi, dont les forces se trouvaient disséminées sur plusieurs points, et jetèrent le plus grand désordre dans les rangs musulmans. La mêlée devint générale. Les soldats d’Aziz, interdits et ne se sentant plus soutenus, lâchent pied et se mettent en pleine déroute. Au même moment, la réserve arménienne débouche d’un défilé et se porte bravement sur les canons d’Aziz, dont elle s’empare presque sans coup férir. De toutes parts, les bachi-bozouks fuient devant les chrétiens, qui les poursuivent l’épée dans les reins. Aziz, à cheval, entouré de ses officiers, veut retenir l’élan des fuyards; il crie, il menace, mais sa voix est méconnue. Obligé de suivre l’exemple des autres chefs, il quitte le champ de bataille et se dirige au galop sur le couvent de la Mère de Dieu. Là, il assouvit sa colère en faisant tuer un prêtre qui se tenait agenouillé à la porte de l’église. Le combat avait duré quatre heures. Toute la campagne était couverte de morts et de mourans. Huit cents Turcs restèrent sur le champ de bataille. A la tombée de la nuit, les Zeïthouniens cessèrent de poursuivre les fuyards, et l’armée d’Aziz, vaincue, décimée, ayant perdu ses canons et ses étendards, rentrait à Marach dans le plus grand désordre. Elle fit le chemin du hameau de Saint-Sauveur à Marach en six heures de marche, au lieu de douze qu’exige habituellement ce trajet.

Le combat du 14 août, glorieux fait d’armes pour les Arméniens du Taurus, sauva la ville de Zeïthoun. La plupart des habitans des villages chrétiens de la confédération s’y étaient rassemblés, prêts à s’y défendre, eux et leurs familles, jusqu’à la mort. Les Arméniens, vainqueurs d’Aziz, rentrèrent pendant la nuit dans la ville avec leurs trophées, des canons, des drapeaux, des armes et des munitions. Le camp, qui avait été abandonné brusquement par l’ennemi, était gorgé de richesses enlevées aux églises, aux monastères et aux maisons des Arméniens. La tente du pacha, avec tout ce quelle renfermait, tomba au pouvoir des chrétiens. Pendant cette affaire, qui décida du sort de Zeïthoun, le consul anglais résidant à Alep accourait bride abattue à Marach, annonçant aux chrétiens de cette ville l’arrivée, pour le lendemain, d’un bataillon de chasseurs réguliers et de deux escadrons de cavalerie. Cette nouvelle changea les dispositions des musulmans, qui s’étaient promis de renouveler les massacres de la Syrie et d’exterminer tous les chrétiens du pachalik. Lorsqu’à minuit les premiers fuyards de l’armée d’Aziz pénétrèrent dans la ville, une profonde terreur se manifesta chez les musulmans. L’espoir gagna au contraire les chrétiens, qui attendaient impatiemment l’arrivée des troupes régulières expédiées d’Alep à leur secours.

Vers une heure après minuit, Aziz rentrait dans Marach, et dès son arrivée les agens consulaires vinrent le trouver, lui annonçant qu’afin de prévenir de nouveaux malheurs, un corps de troupes régulières était en marche et venait protéger les chrétiens de la ville. Le consul anglais ouvrit aussitôt une enquête sur les événemens qui s’étaient accomplis, et les agens des puissances adressèrent à leurs ambassades à Constantinople des rapports détaillés, auxquels étaient jointes les protestations des Zeïthouniens et des chrétiens de Marach.

Le cabinet ottoman, dont les projets se trouvaient déjoués par suite de la malheureuse campagne d’Aziz, se hâta de le remplacer par Achir-Pacha. Achir était l’ancien gouverneur de Belgrade, celui-là même qui, en ouvrant le feu de la forteresse turque contre les Serbes quelques mois auparavant, « avait, dit une dépêche publiée par le gouvernement français, commis un acte dont l’agression la plus menaçante et la plus folle n’aurait pas même justifié l’utilité. » Le cabinet turc ne pouvait faire un choix plus significatif. En rappelant Aziz, la Porte ne remplaçait pas le pacha, elle substituait un nom à un autre. En même temps une commission turque fut envoyée à Marach pour faire une enquête, et, grâce à l’insistance de M. le marquis de Moustier, ambassadeur de France auprès du sultan, deux Arméniens furent adjoints à cette commission, qui récemment aurait décidé, en l’absence des délégués arméniens, que quatre notables Zeïthouniens, convaincus de rébellion et d’assassinat, seraient condamnés à mort et exécutés ! Reste à savoir si les Arméniens consentiront à livrer leurs chefs aux mains de la justice turque.

Pendant que la commission turque instruisait à Marach contre les Zeïthouniens, et que ces derniers expédiaient en Europe des délégués pour solliciter la protection des puissances chrétiennes, et notamment de la France, un autre procès se rattachant aux événemens du Zeïthoun était intenté à Constantinople au rédacteur du journal arménien le Munadié Erdjiaz, M. G. Panossian. On reprochait au rédacteur de cette feuille d’avoir inséré des articles prétendus mensongers sur les événemens de la Cilicie et d’avoir « diffamé un haut fonctionnaire de la Porte, son excellence Aziz-Pacha. » M. Panossian, jeune homme animé d’un louable patriotisme, avait simplement résumé en termes modérés les nouvelles reçues de Marach et d’Alep. Il gémissait, lui Arménien, sur le sort de ses frères de la montagne livrés au glaive des soldats d’Aziz, et il déplorait les massacres du Taurus. C’était là tout son crime. D’après l’ordre de la police, M. Panossian fut arrêté et mis au secret; une commission fut chargée de faire son procès, et, comme elle ne put rien trouver de bien sérieux à reprocher au publiciste arménien, M. Panossian fut seulement condamné à vingt et un jours de prison et à payer au fisc une forte amende. Le Munadié fut en même temps supprimé.

Aujourd’hui encore la situation est très tendue en Cilicie. Les bachi-bozouks, qui ont éprouvé un échec dans le Zeïthoun, montrent les dispositions les plus menaçantes et cherchent à se venger des chrétiens en parcourant par bandes les campagnes, en brûlant et dévastant tout sur leur passage. Les autorités turques, impuissantes à réprimer les brigandages de ces hordes qui ne rêvent que pillage, meurtre et incendie, ferment les yeux et n’essaient point de mettre un terme à cet état de choses, qui tend chaque jour à s’aggraver. Le printemps de 1893 apportera-t-il quelques changemens dans la situation des chrétiens du Taurus? C’est ce qu’on ne saurait dire. Ce que l’on peut prévoir, c’est que tout va de nouveau être remis en question. De deux choses l’une, ou la Porte maintiendra le statu quo à l’égard des Zeïthouniens, — c’est le parti le plus sage, — ou elle enverra une armée contre les chrétiens du Taurus, et alors on a tout lieu de penser que le Zeïthoun succombera dans une lutte inégale, en entraînant dans sa ruine tous les chrétiens de la province, voués d’avance à une mort certaine.

Mais si les Arméniens du Taurus disparaissent après un effort suprême, l’élément chrétien en subsistera-t-il moins dans tout l’empire? Et las enfin d’un joug trop pesant, exposés à des massacres qui se renouvellent périodiquement, les raïas ne réclameront-ils pas avec plus d’insistance encore la protection des puissances de l’Occident? Le sultan lui-même ne comprendra-t-il pas ce qu’a de périlleux un système ainsi prolongé d’aveugles violences, et s’il ne vient à le comprendre, pourra-t-il empêcher, par un effort héroïque, la dissolution de ce vaste édifice? Est-ce son ministre, doublé de lord Palmerston, qui saura parer les coups portés par des athlètes dont la force s’accroît chaque jour en raison de la faiblesse des dominateurs? Ce sont là quelques-unes des graves questions que soulèvent les derniers événemens du Taurus, et ceux mêmes qui voudraient voir se dénouer pacifiquement les difficultés orientales se demandent s’il ne faudra pas bientôt appliquer à la Turquie ces paroles d’Ézéchiel : « Par le sang que tu as répandu, tu t’es déshonorée, tu as avancé tes jours et hâté le temps de ta chute. Les peuples voisins et les peuples éloignés te renverseront, toi souillée, toi fameuse par la grandeur de ta ruine ! »


VICTOR LANGLOIS.

  1. D’après les données les plus certaines, les Arméniens forment un ensemble d’environ 4 millions d’individus, ainsi répartis : ¬¬¬
    Empire ottoman, y compris les principautés danubiennes et l’Egypte 2,550,000
    Empire russe, y compris la Transcaucasie 1,220,000
    Empire d’Autriche 25,000
    Perse et Adherbeïdjan 170,000
    Inde continentale et archipel d’Asie 25,000
    Europe occidentale, Amérique, etc, 10,000
    Total 4,000,000
  2. Les Couschites sont les descendans de Chus ou Cousch, fils de Cham, qui peuplèrent, outre le bassin du Tigre et de l’Euphrate, l’Egypte et l’Ethiopie.
  3. L’aradchnort est un ecclésiastique chargé à la fois du gouvernement religieux et civil d’un diocèse.
  4. Si l’on en croit la légende, ce Vasile, au moment où il prêtait un faux serment sur le livre vénéré, fut frappé d’un coup de poignard par une main invisible, et le sang du criminel vint, en jaillissant, tacher les feuillets de vélin du manuscrit. Depuis ce moment, l’évangile de Vasile, — c’est le nom qu’on lui donna alors, — est considéré comme le palladium du Zeïthoun; aux grandes solennités, on le tire de son étui pour l’exposer à la vénération des fidèles.
  5. Charagan, le livre des hymnes de l’église arménienne.
  6. Ce nom et les suivans sont ceux des princes zeïthouniens qui dirigèrent les montagnards lors du combat du Djihan, dans lequel Kourschid, pacha de Marach, fut battu en 1859.