Les Artistes à Paris pendant le siège. — Henri Regnault

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Les artistes à Paris pendant le siège
Henri Delaborde


LES


ARTISTES À PARIS


PENDANT LE SIÈGE




Depuis six mois, la vie des arts est suspendue en France, le travail a cessé dans les ateliers, dans les galeries, dans tous les lieux consacrés à la pratique ou à l’étude ; depuis six mois, pour mieux dire, il n’y a plus à Paris ni établissement d’art ni artistes, il n’y a que des musées fermés ou vides, des hommes oubliant qu’ils étaient peintres ou statuaires, architectes ou graveurs, pour ne se rappeler que leurs devoirs de citoyens et de soldats. Personne n’a marchandé son dévoûment à cette double tâche, ni même songé à s’étonner des fatigues et des périls tout nouveaux qu’elle imposait. Tandis que, pour être mis à l’abri des obus prussiens, les chefs-d’œuvre de l’art et de l’intelligence humaine disparaissaient des salles du Louvre et des rayons de nos bibliothèques, tandis que les grands monumens du passé, menacés par les fureurs du présent, allaient s’enfouir loin des murs qu’ils avaient si longtemps illustrés, nul entre les plus empressés à assurer le salut de ces trésors ne voulût s’épargner lui-même, user de prudence pour son propre compte. Maîtres et disciples, talens récompensés par de longs succès ou ayant à peine dépassé l’époque des débuts, tous ont rivalisé d’énergie patriotique et de zèle, et l’on pourrait citer, jusque parmi les membres de l’Académie des Beaux-Arts, tel artiste éminent enrôlé dans les rangs d’un bataillon de marche à côté des élèves de l’École de Paris ou des pensionnaires accourus de Rome, tel autre que son âge exemptait de tout service actif partageant avec ses confrères plus jeunes les fatigues des manœuvres militaires ou les rigueurs des nuits sur les remparts.

Par bonheur, M. Baudry, comme M. Ambroise Thomas, M. Meissonier, comme plusieurs membres encore de la quatrième classe de l’Institut, ont pu se soumettre impunément à ce rude régime, s’exposer à des dangers de plus d’une sorte, sans ajouter pour nous de douloureux regrets au souvenir de leur dévoûment. Heureusement aussi, depuis les architectes qui, réunis en corps du génie auxiliaire, ont concouru si utilement aux travaux de la défense, jusqu’à des peintres ou des professeurs de dessin volontaires dans une compagnie de francs-tireurs, nombre d’artistes ont pu, pendant les mois qui viennent de s’écouler, braver, aussi bien que la maladie, les armes de l’ennemi sur les champs de bataille et les projectiles qu’il lançait sur nos redoutes ; mais, en regard de ces soldats du devoir restés debout après la lutte, combien d’autres y ont compromis leur santé, versé leur sang, laissé même la vie ! Sans parler de tout ce que le monde des sciences, des lettres, du théâtre, a fourni de corps mutilés aux ambulances, de cadavres aux cimetières, quelle longue liste ne formerait-on pas, à l’honneur de notre temps et de notre école, avec les noms des victimes appartenant à la classe des artistes proprement dits ! Dans les premiers combats engagés sous les murs de Paris, un jeune peintre de genre, que ses brillans succès au Salon avaient déjà placé presque au rang des maîtres, M. Vibert, — deux autres peintres, M. Leroux et M. Briguiboul, — un architecte qui avait, il y a quelques années, remporté le grand prix, M. Gerhardt, étaient atteints par les balles prussiennes, et le plus grièvement blessé d’entre eux, M. Leroux, tombait aux mains de l’ennemi. Un peu plus tard, M. Bonnat se voyait contraint par une maladie, fruit de ses fatigues, de laisser le fusil pour lequel il avait si résolument déposé le pinceau. Et si, à la suite de ces noms connus au moins d’une partie du public, il était permis d’en inscrire d’autres à qui avaient manqué jusqu’alors le temps et les occasions de se faire connaître, avec quel mélange de commisération et de respect, avec quelle vénération attendrie ne devrait-on pas saluer la mémoire de ces jeunes élèves de l’École des Beaux-Arts et des divers ateliers de Paris s’arrachant à leurs études, à leurs espérances, à tous leurs rêves d’avenir, pour se donner à la patrie en détresse, pour n’avoir plus que la passion de la défendre et pour s’élancer au-devant d’une mort maintenant aussi ignorée que leur vie ! Héros d’un jour qui n’auront été tels que pour les témoins les plus rapprochés de leur courage ! héros obscurs pour tous les autres, moissonnés, comme autrefois Viala et Barra, dans la fleur de leur adolescence, mais sans trouver comme eux des panégyristes ou des biographes, sans laisser rien de plus qu’un souvenir vague de leur patriotique enthousiasme et de leur martyre anonyme !

Est-ce tout d’ailleurs ? Dans le nécrologe des artistes que notre école a récemment perdus ne faudrait-il pas encore donner place à ceux dont la vie, si elle n’a pas été sacrifiée sur un champ de bataille, a été vaincue et comme écrasée par les malheurs publics, — à tous ceux qui, déjà en proie aux souffrances du corps, ont achevé de succomber sous le poids des angoisses de l’âme, sous un fardeau d’épreuves de plus en plus cruelles et chaque jour plus douloureusement ressenties ? Plusieurs, et des plus éminens, ont eu ainsi leur fin hâtée par ces tortures morales devenues complices de la maladie, et en accélérant les ravages à mesure que les événemens se précipitaient. Il y a quelques semaines, c’était le statuaire auquel on doit, entre autres productions remarquables, cette charmante figure du Faune au chevreau, conservée aujourd’hui au musée de Montpellier, et l’une des meilleures œuvres de la sculpture contemporaine : c’était M. Gumery que la mort venait frapper, mort bien prévue par lui et courageusement attendue, mais profondément regrettable pour notre école, que M. Gumery n’honorait pas seulement par son talent. Avec lui disparaît un salutaire exemple, celui d’une existence sans démenti, d’une carrière opiniâtrement laborieuse malgré des infirmités précoces, d’un caractère enfin au niveau des facultés de l’intelligence, ferme sans raideur, probe jusqu’au scrupule dans la pratique de la vie, aussi bien que dans l’exercice de l’art.

La probité, l’intraitable énergie de la conscience devant tous les devoirs imposés à l’homme et à l’artiste, n’est-ce pas également ce dont la vie entière de M. Duban offre un bel exemple, ou plutôt le modèle accompli ? Cette existence si fièrement honnête jusqu’à la fin, les travaux qui l’ont signalée, les enseignemens qu’elle nous lègue, ne sauraient être ici résumés en quelques mots, et, pour en apprécier l’ensemble avec toute l’attention que le sujet commande, il convient d’attendre une occasion moins fortuite et des jours moins troublés. Qu’il nous soit permis seulement, en enregistrant aujourd’hui la mort du chef de notre école d’architecture, de mêler ce grand deuil au souvenir de nos afflictions et de nos calamités nationales. Nul du reste ne les avait ressenties dès le commencement de la guerre plus vivement que M. Duban ; nul n’avait suivi les progrès de l’ennemi sur notre sol avec plus d’indignation patriotique et d’anxiété, et lorsque, même avant nos derniers revers, il essayait de dompter le mal qui l’envahissait, son âme avait trop souffert déjà, trop dévoré de chagrins et de larmes, pour soutenir la lutte plus longtemps : quelques jours de maladie suffirent pour le tuer.

Ainsi, dans la fatale succession des événemens qui, sans réussir à décourager le pays, y anéantissaient tour à tour tous les moyens de résistance, dans ce lamentable naufrage où la fortune de la France semblait près de s’engloutir, les artistes n’ont été ni les moins hardis là où il s’agissait d’affronter directement le péril, ni les moins éprouvés, les moins cruellement frappés à distance. Et, comme s’il fallait que le sang d’un des plus jeunes, des plus généreux, consacrât à la fois la mémoire de leur dévoûment et l’heure des tentatives suprêmes, c’était dans le dernier combat livré aux portes de Paris, c’était peut-être sous la dernière décharge des fusils prussiens que tombait Henri Regnault, le peintre déjà célèbre de Juan Prim et de Salomé ; il tombait à vingt-sept ans, loin d’un père dont il était l’orgueil et que la guerre avait séparé de lui, bien près, hélas ! d’une famille à laquelle l’unissaient de tendres promesses, et qui, au lieu de conduire un fiancé à l’autel, a dû n’y accompagner que des restes inanimés. Il y a dans les souvenirs attachés désormais au nom d’Henri Regnault le double prestige d’un brillant talent disparu à son aurore et d’un sacrifice au devoir vaillamment accompli, quelque chose des regrets que nous inspire la fin prématurée de Marilhat, et du respect ému qui environne la mémoire du chevalier d’Assas. Pour raconter cette vie si courte et cette mort si noble, peu de paroles suffiront, mais encore faut-il qu’elles soient dites.

Alexandre-George-Henri Regnault, né à Paris le 30 octobre 1843, était le second fils d’un des membres les plus éminens de l’Académie des Sciences, M. Victor Regnault, professeur de physique au Collège de France et administrateur de la manufacture de Sèvres. Depuis plusieurs années déjà, le jeune peintre de l’Automédon, de la Judith et du portrait de Prim avait commencé d’attirer sur lui l’attention publique, sauf à la violenter quelque peu par certains côtés agressifs de sa manière, avant le moment encore bien rapproché de nous où une œuvre d’un charme et d’un mérite singuliers venait, sans violence cette fois, captiver les esprits les plus défavorablement prévenus et convaincre les plus incrédules. Ce n’est pas pourtant de l’époque où Regnault débutait au Salon, ni même de celle où il prenait part aux concours pour le prix de Rome que datent les premières preuves, les premiers essais au moins de son talent. Ceux-ci remontent à une date beaucoup plus éloignée, on dirait presque à l’âge où ses yeux purent discerner les formes des choses et ses doigts tenir un crayon ou un ébauchoir. À huit ans, il modelait en terre une petite étude de cheval que sa famille a conservée, et qui, dans ce salon du Collège de France où elle apparaissait naguère comme un gage des succès futurs, n’a plus maintenant que le caractère touchant d’un souvenir, la pieuse signification d’une relique. Un peu plus tard, au lycée Napoléon, il étonnait ses camarades par l’ardeur avec laquelle il prenait occasion de tout, de ses devoirs classiques comme des lectures faites à la dérobée, des récits de Salluste et de Tite-Live comme des contes d’Alfred de Musset, pour donner carrière à son imagination pittoresque et en fixer les inspirations dans des croquis qu’il distribuait ensuite autour de lui. Parfois même ses maîtres se trouvaient assez à l’improviste avoir part à ses libéralités, et devenaient ainsi les confidens involontaires d’un talent qu’ils n’avaient ni la mission de diriger en ce sens, ni l’intention de provoquer : témoin ce jour où son professeur d’histoire reçut en guise de composition écrite un grand dessin à la plume sur le sujet donné, la Mort de Vitellius, ou bien encore cette heure d’application apparente qui aboutissait à une image de la Bataille d’Arbelles, tracée par le jeune dessinateur pendant qu’un de ses condisciples traduisait à haute voix le texte de Quinte-Curce.

Rien de moins imprévu sans doute que de pareils détails, rien de plus banal dans la biographie des artistes que ce fait de leur empressement à s’en prendre, pour manifester leurs aptitudes précoces, aux marges de leurs livres de classe ou aux pages de leurs cahiers. Aussi oserions-nous à peine relever une fois de plus à propos de Regnault ces témoignages accoutumés de la vocation, s’ils ne s’étaient conciliés chez lui avec les preuves non moins certaines de facultés d’un autre ordre, avec les dons d’une intelligence passionnée pour toutes les formes du beau, prompte à tous les enthousiasmes, capable de recevoir et de comprendre tous les genres d’instruction. Ceux qui ont connu Henri Regnault à cet âge parlent de lui comme d’un écolier doué d’une facilité telle qu’il réussissait presque en se jouant à obtenir au lycée, et même au concours général, les succès auxquels on n’arrive habituellement qu’à force de patience et de travail. Ils se rappellent aussi ses dispositions extraordinaires pour la musique, la vivacité de certaines préférences un peu archaïques, qu’il garda du reste jusqu’à la fin, et le bonheur avec lequel il passait une partie de ses jours de congé à déchiffrer au piano des motets et des madrigaux du xvie siècle ; déjà même il les chantait de cette voix sympathique qui devait plus tard à Paris, comme à Madrid, comme à Rome, charmer un cercle d’amis.

Ajoutons qu’une autre passion le possédait encore, passion bien vive aussi, non moins durable chez lui que l’amour de l’art auquel il destinait sa vie, et d’autant plus digne de son imagination ardente qu’en lui procurant une satisfaction esthétique elle achevait de la séduire par l’occasion d’une lutte contre le péril. À l’exemple de Byron et de Lamartine, de Géricault et de Decamps, Regnault aimait les chevaux avec la clairvoyance d’un expert en matière de beauté et l’impétuosité d’un cœur avide de tout ce qui donne ou promet une victoire sur le temps, sur l’inconnu, sur l’espace. Pour lui, comme pour ces grands peintres et ces grands poètes, l’équitation n’était pas seulement un exercice hygiénique ou un amusement, c’était presque une occupation sérieuse, une sorte de travail viril exigeant, en même temps que la connaissance de certaines difficultés spéciales, la hardiesse qui les affronte et l’adresse qui sert à les surmonter. Aussi, même dès son enfance, ne consentait-il guère à s’accommoder des conditions que lui imposait la prudence des écuyers de manège ou la sollicitude de ses parens. Si beau qu’il fût, un cheval n’avait de prix à ses yeux, il ne lui paraissait mériter d’être employé par lui qu’autant qu’il se montrait décidément impatient ou rebelle. Que de fois, alors comme dans les années qui suivirent, comme à l’époque où il entreprenait à travers les fondrières de la campagne de Rome ces courses vertigineuses qui ressemblaient à des défis insensés au danger, Regnault ne faillit-il point payer de sa vie le fougueux plaisir qu’il avait voulu se donner ! Que de fois de graves accidens ne vinrent-ils pas, sans corriger sa témérité, en punir les excès, jusqu’à l’heure où, se croyant quitte envers le sort par quelques jours de repos et de soins, il se reprenait avec un redoublement d’audace à s’exposer à de nouveaux périls !

Cependant le moment était venu pour le futur artiste de quitter les bancs du collège, de demander à des études pittoresques régulièrement poursuivies le développement d’instincts dont il n’avait pu jusqu’alors féconder que très incomplètement le germe. Après avoir reçu d’abord les conseils d’un peintre ami de son père, M. Montfort, un peu plus tard les leçons d’un ancien élève de Flandrin, M. Louis Lamothe, qui devait, lui aussi, mourir jeune et d’une mort plus terrible encore, il fut admis en 1861 à l’École des Beaux-Arts, et en 1862 au concours pour le prix de Rome. Ce premier concours ne lui ayant pas réussi, Regnault, pour se préparer à une nouvelle épreuve, entra en 1864, à l’École même, dans l’atelier de M. Cabanel. C’était le temps où un décret venait, sous prétexte d’affranchissement, d’ériger en droit le caprice, en doctrine l’anarchie, de proscrire à peu près de l’éducation l’ordre et la méthode, de laisser chaque élève si indépendant quant, au choix de ses études, si libre même de ne rien étudier du tout, que ces mots « d’école » et « d’enseignement, » employés encore à propos de l’organisation nouvelle, n’étaient plus guère en réalité qu’une étiquette sur le vide. Dangereux ou pernicieux pour la plupart des jeunes esprits qu’il semblait d’avance dispenser de tout effort, ce système légal de l’indépendance à outrance, ne faisait pas, il est vrai, courir les mêmes risques à une intelligence naturellement aussi riche, aussi active que celle de Regnault. D’ailleurs l’habile maître sous la direction duquel il s’était placé l’aurait, le cas échéant, prémuni contre les exagérations de la confiance en soi, contre la méprise où l’on tombe en n’attachant dans l’étude de l’art qu’une importance médiocre à l’élément scientifique. On peut dire toutefois que Regnault ne traversa pas cette période troublée sans quelque dommage pour les progrès sérieux de son talent, ni surtout sans hésitation quant à la voie qu’il lui appartenait de suivre, au but qu’il devait se proposer. Les premiers ouvrages de sa main qui parurent, Véturie aux pieds de Coriolan, Orphée, Thétis offrant à Achille les armes forgées par Vulcain, tableau de concours auquel le prix de Rome fut décerné en 1866, — des portraits et des panneaux de nature morte exposés successivement au Salon, — quelques autres essais dans les genres de peinture tour à tour les plus élevés et les plus humbles, montrent assez que le jeune artiste en était encore à user de sa rare facilité avec plus d’indiscrétion que de prudence, à essayer ses forces un peu à l’aventure [1].

Sans doute, si diversement inspirés qu’ils fussent, si capricieuses ou si incomplètes qu’en pussent paraître les intentions et les formes, ces tableaux révélaient des qualités assez réelles pour qu’il n’y eût que justice à en tenir compte. On y reconnaissait facilement un vif sentiment de la couleur et de l’effet, une habileté instinctive à déduire l’harmonie de l’énergie même, de la valeur caractéristique des tons, et, quant au dessin, une aisance et une souplesse dégénérant souvent en négligence ou en incorrection, mais souvent aussi pleines de charme. Y avait-il là pourtant les preuves d’un talent en train de se définir, ou seulement les signes d’une fantaisie vagabonde, d’une inquiète dextérité ? À voir ces sujets antiques traités d’un pinceau aussi leste et dans un style presque aussi familier que ces groupes de fruits et d’objets divers peints pour la décoration d’une salle à manger, fallait-il attribuer à celui qui procédait ainsi les arrière-pensées et l’avenir d’un peintre d’histoire ou les ambitions plus modestes d’un peintre de genre ? Regnault lui-même, si on l’eût interrogé à cette époque, eût été assez embarrassé peut-être de se prononcer sur la question. Bien plus : une fois à Rome, où il arrivait au commencement de 1867 comme pensionnaire de l’Académie de France, il semble d’abord ne songer nullement à réformer ses habitudes parisiennes, et, contraste singulier ! au milieu des plus majestueux chefs-d’œuvre de l’art, en face de la nature la plus propre à développer le goût du grand style, il s’occupe encore à faire des aquarelles pour les albums, ou à dessiner sur bois des vignettes pour le Tour du Monde.

Il était urgent cependant que Regnault prît un parti, car, dans l’étroite part de vie que la Providence lui avait d’avance mesurée, quatre années lui restaient à peine pour les travaux qui devaient marquer sa place et assurer l’honneur de son nom, années fécondes d’ailleurs, puisqu’elles ont suffi à la production de cinq grands tableaux [2], sans compter plusieurs portraits peints, une copie de la célèbre toile de Velasquez, les Lances, et de nombreux portraits dessinés, années aussi agitées en fait que bien remplies au point de vue de l’art, durant lesquelles le jeune peintre retourne incessamment d’Italie en France et de France en Italie, quitte Rome pour Madrid, puis Madrid pour Grenade et Gibraltar, enfin l’Espagne pour Tanger, où, après un premier séjour en 1868, il s’établit de nouveau au commencement de 1870, et d’où il rapporte son dernier tableau, non sans se promettre d’y revenir plus tard, de s’y fixer même tout à fait, d’y passer au moins périodiquement quelques mois, comme d’autres vont dans la belle saison habiter Fontainebleau.

Ne regrettons pas au surplus pour le talent de Regnault ces pertes de temps apparentes et ces mœurs nomades, quelque peu conforme que le tout puisse être aux coutumes et aux devoirs d’un pensionnaire de l’Académie de France à Rome. Si Regnault avait plus continûment demeuré à la Villa Médicis, il aurait sans doute accru le nombre des travaux qui devaient lui survivre ; mais ces témoignages de son assiduité ne seraient peut-être pas, sous d’autres rapports, aussi éloquens, aussi décisifs que le sont aujourd’hui les résultats de ses recherches lointaines et de ses courses précipitées. C’est à ses voyages en Espagne et au Maroc, c’est à l’influence exercée sur lui à Madrid par les œuvres de Velasquez et de Goya, en Afrique par le spectacle des hommes et des choses d’un autre climat, qu’il a dû de savoir se connaître, d’approprier exactement ses entreprises à ses forces, et de produire sans hésitation, coup sur coup, des œuvres dont la moindre suffirait pour caractériser ses aspirations et donner la mesure de son habileté. Sans les enseignemens, sans les encouragemens tout au moins puisés dans les musées ou dans les palais espagnols, le peintre de Juan Prim aurait-il conçu et exécuté ce brillant portrait avec autant de verve et d’ampleur ? Aurait-il osé aussi franchement jeter quelques vifs accens de couleur au milieu d’un ensemble de tons gris ou bleuâtres, et subordonner, sacrifier même, comme il l’a fait, les formes de détail à l’aspect général ? Pour ne citer que le plus renommé de ses ouvrages, croit-on que la figure d’almée exposée sous le titre de Salomé au dernier Salon aurait offert ce mélange singulier de grâce sauvage et de raffinement pittoresque, si l’artiste ne s’était préparé à sa tâche par l’étude sur place des mœurs et de la civilisation mauresques ? Le modèle, je le sais, a été trouvé dans les rues de Rome, et c’est à Rome aussi que le tableau a été peint ; mais l’extrême délicatesse avec laquelle les nuances les plus subtiles sont associées aux couleurs les plus violentes, on dirait presque les plus acides, ces combinaisons d’une harmonie à la fois audacieuse et exquise, l’éclat de ces étoffes et de ces chairs qu’inonde une lumière éblouissante, tout cela n’est-il pas un souvenir fidèle de ce que Regnault avait vu, de ce qu’il avait appris sous le soleil de Tanger en visitant les bazars de la ville ?

Nous n’avons pas d’ailleurs à signaler la valeur d’un tableau présent à toutes les mémoires, d’une œuvre d’élite dont, il y a quelques mois à peine, la critique saluait l’apparition avec une joie déjà légitime, et que tant d’espérances semblaient achever de justifier [3]. Il serait superflu de rappeler les élégances du coloris, les finesses dans le dessin et dans le modelé qui font de la Salomé un des morceaux de peinture les plus intéressans, les plus ingénieusement vraisemblables qu’ait produits notre école contemporaine. Ce qu’il n’est pas inutile de noter seulement, c’est, à côté de la libre véracité du peintre, une certaine dépendance et certaines préoccupations techniques aboutissant parfois à l’esprit de système ; c’est, même dans cette Salomé, même dans cette œuvre si directement inspirée par la nature, le témoignage de la docilité aux influences de l’art espagnol. À plus forte raison, en reconnaîtra-t-on l’empreinte dans d’autres travaux qui, par le sujet ou le type donné, semblaient mieux encore autoriser l’imitation, — dans un portrait de femme en costume castillan, exposé, comme celui du général Prim, au Salon de 1860, et très ouvertement, trop ouvertement même, renouvelé du goût et des procédés de Goya.

Suit-il de là que le talent de Regnault, tel qu’il apparaît à l’époque de son développement, n’ait en réalité qu’un éclat de reflet, une originalité de seconde main ? Rien ne serait moins juste qu’une pareille conclusion. Tout en faisant une part et, si l’on veut, une large part aux emprunts qui ont pu l’enrichir, on ne saurait le dépouiller de ce qui lui appartient en propre, lui refuser un instinct très personnel, très foncièrement moderne, de la physionomie caractéristique et imprévue des choses ou des races étrangères, de ce qui constitue en quelque sorte l’ethnographie pittoresque. Qui sait même ? En rapprochant ce talent des maîtres dont il semble s’être inspiré, peut-être serait-on aussi bien fondé à rendre ceux-ci responsables des imperfections qui le déparent que des qualités qui le recommandent. Si plusieurs œuvres qu’il a laissées, — la Judith en particulier, — rappellent certaines traditions défectueuses de l’école espagnole par quelque chose d’artificiel dans l’effet, d’un peu lâche dans l’ordonnance des lignes, de trop flottant dans les contours, est-ce à l’influence de l’art espagnol seulement, est-ce même à son influence qu’il convient d’attribuer cette finesse dans les intentions, cette expression de force ou de grâce intime, qui rachètent les indécisions du pinceau et en vivifient jusqu’aux négligences ? Nous le disions tout à l’heure, c’est en Espagne beaucoup plutôt qu’en Italie, c’est en demandant conseil à Velasquez de préférence à Raphaël que Regnault a réussi à se former une doctrine, à déterminer sa manière ; mais, lorsqu’il s’enquérait ou s’instruisait ainsi, il ne faisait qu’agir dans le sens de ses affinités naturelles, que travailler à prendre possession de lui-même, tout en se mettant sous le patronage d’autrui ; il ne voulait être, il n’a été en effet ni un imitateur servile, ni même un érudit simplement en humeur de ressusciter le passé, et l’on serait mal venu à lui imputer la manie de l’archaïsme.

La critique aurait le droit peut-être de lui adresser d’autres reproches et d’exprimer d’autres regrets. Elle pourrait au moins s’étonner de l’espèce d’indifférence où tout ce qui tient dans l’art à la grandeur ou à la beauté morale semble avoir laissé un esprit si élevé, si zélé d’ailleurs et si profondément sagace. Il lui appartiendrait, en raison même de l’insigne habileté dont le peintre a fait preuve, de se plaindre qu’il ne l’ait appliquée qu’à des sujets d’une signification et d’un intérêt purement pittoresques, ou à des thèmes qui, malgré leur caractère dramatique, deviennent par la façon dont ils sont traités l’occasion d’un simple plaisir pour les yeux. Elle pourrait enfin lui demander compte de l’abus d’une facilité qui tantôt s’affiche avec fracas, tantôt se résout en indications équivoques. A quoi bon insister au surplus ? Comment avoir le triste courage de donner des avis à qui ne peut plus les entendre, de reprocher à cette main pour jamais inactive ses emportemens passés ou ses défaillances ? Mieux vaut honorer les efforts trop tôt interrompus, accepter avec une pieuse sympathie ce qui nous reste d’un talent que la mort, et quelle mort ! vient de consacrer.

On se rappelle l’émotion que produisait il y a quelques semaines à peine la nouvelle de cette perte si inattendue, de ce deuil si voisin encore du succès unanime obtenu par Henri Regnault au dernier Salon. Qui savait seulement que le jeune artiste fût à Paris ? On le croyait loin de nos murs assiégés, achevant à Rome ou à Tanger le temps de sa pension. Dès la fin du mois d’août pourtant il s’était mis en route pour la France, et, bien que sa qualité de pensionnaire lui assurât légalement le privilège de l’absence, bien qu’il se trouvât en droit exempt de tout service militaire, il avait eu hâte de venir s’enrôler parmi les défenseurs de son pays. Un autre devoir le réclamait encore. Son père, retenu par ses fonctions d’administrateur de la manufacture de Sèvres dans un lieu que menaçait, que déjà peut-être occupait l’ennemi, pourrait-il sans péril demeurer à son poste, ou, s’il en était chassé, le quitterait-il sans avoir à ses côtés celui qu’il aimait d’une si vive et si orgueilleuse tendresse ? Cruelle déception pour tous deux ! Non-seulement M. Regnault ne put être réuni que pendant bien peu de temps à son fils, non seulement l’investissement de Paris le sépara de lui au bout de quelques jours ; mais, quand les événemens le forcèrent à s’éloigner de Sèvres, il partit sans qu’il lui eût été donné d’embrasser ce fils sur lequel reposaient tant d’espérances, cet enfant bien-aimé qu’il ne devait plus revoir.

Pendant les quatre mois qui s’écoulèrent depuis le jour où Henri Regnault s’essayait pour la première fois au métier de soldat jusqu’à celui où il trouvait la mort dans ce funeste combat de Buzenval, bien peu de momens purent être donnés par lui aux occupations qui d’ordinaire remplissaient sa vie. Et cependant plus d’un croquis tracé en présence et quelquefois sous le feu de l’ennemi, plus d’un dessin improvisé après une station aux grand’gardes ou au retour d’une reconnaissance, prouvent que, si brave soldat qu’il fût devenu, Regnault n’oubliait pas qu’il était peintre, et que, même dans les conditions actuelles, il avait toujours à ce titre des renseignemens à recueillir et des observations à noter. En outre, préoccupé jusqu’au milieu des périls ou des fatigues de la guerre de ce monde oriental si cher à son imagination, si neuf encore, selon lui, même après Delacroix et Decamps, il en traduisait les souvenirs avec autant de vivacité que de charme dans trois aquarelles appartenant aujourd’hui à M. Breton. Le 15 janvier encore, il achevait deux dessins pour une vente au profit des blessés, et le lendemain ces dessins, signés de son nom, étaient exposés au ministère de l’instruction publique ; trois jours plus tard, celui qui les avait faits n’existait plus.

C’est le 19 janvier 1871, un peu avant cinq heures du soir, qu’Henri Regnault tomba, mortellement frappé à la tête par une balle prussienne, à quelques pas de ce mur crénelé du parc de Buzenval au pied duquel a coulé le sang de tant d’autres victimes. Déjà, tout espoir d’enlever la position étant perdu, la retraite avait sonné, et le bataillon de marche dont Regnault faisait partie descendait la colline, opérant le mouvement prescrit. Seul, immobile et comme fixé au sol par un invincible besoin de résistance, l’intrépide jeune homme s’obstinait à refuser de suivre ses camarades. Un de ceux-ci court à lui, l’exhorte, le supplie de ne pas s’exposer à un danger désormais inutile, et reçoit pour toute réponse le serment de ne quitter la place qu’après avoir brûlé sa dernière cartouche. Le lendemain, à la même heure et à la même place, un de nos ambulanciers trouvait un cadavre, reconnaissable à ces mots écrits sur la doublure de la capote : « Regnault, peintre, fils de Regnault, de l’Institut, » et portant suspendu au cou un médaillon, cher et tendre souvenir qui fut aussitôt recueilli ; mais la fin de l’armistice consenti ce jour-là par les Prussiens ne permettant plus à des mains françaises d’enlever du champ de bataille le corps lui-même, il fallut que quatre jours s’écoulassent encore avant que ces tristes restes, transportés à Paris avec plusieurs centaines d’autres cadavres, fussent de nouveau reconnus et réclamés dans le cimetière du Père-Lachaise, où on les avait déposés. C’est là qu’un regard ami les découvrit à travers ses larmes ; c’est là qu’Henri Regnault fut retrouvé dans la mort par celui qui avait été le témoin le plus fidèle et le plus affectueux de sa vie, M. George Clairin, son ancien condisciple à l’École des Beaux-Arts, son inséparable compagnon dans ses voyages, et son frère d’armes.

Ainsi finit cette existence si courte, si sûrement destinée en apparence à la gloire, et qui, après en avoir reçu les premières promesses et vu briller les premiers rayons, devait ajouter le souvenir d’un acte héroïque aux souvenirs d’un beau talent. Quoi de moins surprenant d’ailleurs, quoi de plus naturel que cette alliance du courage moral et de la supériorité intellectuelle ? Et pourtant rien de moins rare que d’entendre les gens s’en étonner. Les anciens, on le sait de reste, employaient le même mot pour désigner la force de l’intelligence et la vertu : les inclinations de notre temps, aussi bien que notre vocabulaire moderne, établissent entre l’une et l’autre une distinction à peu près absolue, ou si l’on admet, le cas échéant, qu’un artiste ait pu se comporter dans la vie en homme de cœur, on a bientôt fait d’expliquer son énergie par quelque fantaisie fortuite, par quelque mouvement irréfléchi de l’ imagination. La conduite ferme et digne des artistes dans les épreuves que nous venons de traverser, leur courage sans ostentation, leur discipline à tous les momens de la lutte, pourraient être cités comme des exemples bien propres à démentir un semblable préjugé ; mais, pour ne parler que de Regnault, c’est en recourant à son propre témoignage, c’est en rapprochant de ses actions l’expression de ses pensées mêmes, qu’on aura le secret de son dévoûment, qu’on en reconnaîtra les vrais principes et le mobile. Quelques notes de sa main, découvertes il y a peu de jours, et que l’on a bien voulu nous communiquer, en apprendront plus à cet égard, et avec une autorité bien autre, que toutes les explications après coup et les commentaires. Ces notes portent la date du 15 janvier 1871 : elles ont donc été jetées sur le papier par Regnault quatre jours avant celui qui devait être pour lui le dernier.

« Nous avons, écrivait-il, perdu des hommes, et beaucoup ; il faut en refaire, et les faire meilleurs et plus forts. La leçon doit nous servir, ne nous laissons plus amollir désormais… Que chaque citoyen donne l’exemple : la vie pour soi seul n’est plus permise, l’égoïsme doit fuir et emporter avec lui cette fatale manie de mépriser ce qui est honnête et bon. Hier encore, il était d’usage de ne croire à rien, ou de ne croire qu’à l’immoralité, aux droits de toutes les passions mauvaises… Aujourd’hui la république… nous commande à tous une vie pure, honorable, sérieuse. Tous, nous devons payer à la patrie le tribut de notre corps et de notre âme. Le bien que l’une et l’autre peuvent produire, nous devons le lui offrir sans réserve… »

Henri Regnault a rigoureusement rempli lui-même le devoir qu’il traçait aux autres. Il a cru tout entier, il s’est dévoué « de corps et d’âme » au patriotisme et à l’honneur ; il a tout sacrifié à ce double sentiment, avenir, gloire certaine, bonheur prochain auprès de celle qu’il aimait. Quelques regrets que puisse inspirer la perte prématurée d’un pareil artiste et d’un pareil homme, la générosité même d’une mort en si parfaite conformité avec la vie qu’elle couronne doit tempérer l’amertume de ces regrets. Heureux ceux qui, comme Henri Regnault, ne laissent après eux que des souvenirs sans mélange, et dont la mémoire se conserve dans le cœur de chacun comme un touchant exemple des nobles passions et des devoirs bien pratiqués, comme un témoignage du bon emploi en toutes choses de la jeunesse, du talent et de la volonté !

Henri Delaborde.

  1. À la nomenclature des tableaux peints par Regnault à l’époque où il fréquentait encore assez irrégulièrement du reste, l’École des Beaux-Arts et l’atelier de M. Cabanel, il faudrait ajouter une vaste toile représentant la Descente de la croix, si ce grand ouvrage, connu seulement de quelques amis, n’était resté, dit-on, à peu près à l’état d’ébauche.
  2. Automédon retenant ses chevaux, aujourd’hui en Amérique, le portrait équestre de Juan Prim, transporté depuis peu à Londres, Judith au moment où elle vient de tuer Holopherne, au musée de Marseille, Salomé, dans une collection particulière à Paris, et Une exécution sans jugement à Grenade sous les rois maures, tableau étrange, mais d’une bizarrerie bien près de l’originalité puissante, qui, après avoir été exposé pendant quelques jours seulement à l’École des Beaux-Arts, est parti, vers le commencement du mois de septembre dernier, pour l’Angleterre.
  3. Voyez dans la Revue du 1er juin 1870, le Salon de 1870.