Les Arts décoratifs en Orient et en France/01

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LES

ARTS DÉCORATIFS

EN ORIENT ET EN FRANCE


L’ARCHITECTURE


L’Orient est le berceau du genre humain. Depuis le jour où les premières migrations aryennes, issues de ces contrées fécondes, se sont répandues sur l’univers, l’Orient a été pendant des siècles comme le centre et le foyer de la vie intellectuelle du globe. Tout a découlé de cette source commune, les religions, les arts, les institutions, les idées. De nos jours encore, il est impossible à un observateur attentif qui séjourne longtemps en Orient de se défendre d’un sentiment d’admiration et de respect lorsqu’il étudie sur place cette civilisation si grande dans son imposante immobilité. Elle a traversé les âges, comme les poésies d’Homère, sans en ressentir l’atteinte, toujours jeune, toujours vivace, toujours pleine de sève, gardant cette originalité puissante et spontanée qui a tout puisé en elle-même, rien emprunté au dehors. De là naît cette sublime harmonie qu’il n’est donné de rencontrer qu’en Orient ; hommes et choses, monumens et paysages sont dans un accord parfait que n’ont pu troubler les invasions des conquérans. Ils se sont succédé sur cette terre ; mais aussi loin qu’on peut s’enfoncer dans les profondeurs de l’antiquité, on voit que les vainqueurs se sont assimilés aux vaincus, au lieu de leur imposer leurs lois, leurs mœurs et leurs idées. Dans ces recherches sur l’antiquité orientale, nous ne nous sommes pas borné à mettre en présence des textes d’une authenticité souvent douteuse et à disserter sur des inscriptions. La critique archéologique, pour acquérir un caractère de probabilité approchant de la certitude, a besoin qu’on lui applique une autre méthode, celle à laquelle sont dus depuis soixante ans les étonnans progrès des sciences naturelles, c’est-à-dire l’expérimentation directe. Nous avons essayé d’étudier et de surprendre sur le vif la signification intime de l’art oriental et l’esprit de la société dont il émane. De pareilles observations sur un art qu’en Europe on croit éteint, sur une civilisation dont la splendeur s’est depuis longtemps obscurcie, ne sont cependant pas encore impossibles. En Orient, il y a dans les monumens certaines dispositions, certains ornemens, certains types pris dans la nature même du pays, que l’on retrouve malgré les changemens de dynastie, de régime et même de religion ; il y a dans les habitudes de la vie, dans les coutumes journalières des détails sur lesquels le temps est sans influence, et qui n’ont subi depuis l’antiquité la plus reculée aucune modification. Ces formes fixes, ces élémens invariables donnent à la critique, quand elle est parvenue à les dégager, de vives lumières, et nous font pénétrer au plus profond de l’âme et de l’art d’un peuple.

C’est en nous appuyant sur ces principes que nous avons entrepris une histoire ou plutôt une généalogie de l’art, que nous suivons depuis les premières origines orientales jusque dans les déviations que lui ont fait subir les exigences du changement de climat et de civilisation, quelquefois même celles d’un aveugle caprice[1]. Aujourd’hui, passant par-dessus l’époque antique, nous nous occuperons d’abord de ce moyen âge oriental, source de toute la civilisation moderne, de cette renaissance du monde dont le Christ est le divin promoteur.


I

L’art chez les peuples anciens, ou, pour mieux dire, l’art en Orient se résume dans l’architecture. C’est là le principe qui entraîne tout dans sa sphère et devant lequel le reste n’est qu’un accessoire. De tous les arts, l’architecture est en effet le plus utile, le plus beau et assurément le plus grand. Il n’en est pas de même dans la Grèce antique, il n’en est pas de même non plus dans les pays où l’influence grecque est prépondérante. Toute l’importance de l’art y est placée pour ainsi dire dans la peinture et la sculpture ; on y est assez volontiers disposé à considérer un tableau, une statue comme les manifestations les plus caractéristiques du beau, celles dans lesquelles il se symbolise de la manière la plus complète et la plus frappante. Il faut convenir que cette façon de concevoir la beauté de la forme, malgré ce qu’elle a d’étroit et le cadre restreint dans lequel on s’est volontairement renfermé en l’adoptant, a engendré des chefs-d’œuvre. Loin de nous la pensée de diminuer l’irréprochable beauté des statues grecques ! Il faut convenir aussi cependant que l’éclosion de ces chefs-d’œuvre a exigé un concours de circonstances exceptionnelles, a été favorisée par des conditions de race, de climat, d’institutions, de milieu, qui ne se reproduiront plus. On ne saurait nier, en Grèce, l’influence de la gymnastique sur la statuaire. Les jeux si fort en honneur, les luttes d’athlètes nus s’exerçant au grand air, devaient à la longue, en même temps qu’ils donnaient au corps humain les proportions les plus belles, porter au plus haut degré le sentiment de la beauté plastique. Ils devaient aussi corrompre les mœurs. La religion chrétienne et celle de Mahomet crurent nécessaire de proscrire sans pitié ces représentations voluptueuses ; mais cela ne supprimait en rien le sentiment parfait de la forme, qui est un sentiment inné. L’art architectural est celui où ce sentiment trouve la plus haute expression dont il soit susceptible, l’application la plus large et la plus subtile. Une peinture, une sculpture, ne sont que les détails d’un temple ou d’un palais ; les grandes perspectives de Thèbes, de Memphis, de Babylone, de Ninive, du Caire ou de Venise, ont une signification plus élevée et plus complexe. Elles témoignent en faveur d’une société d’une façon autrement éloquente que la Vénus de Milo ou un bas-relief de Phidias. Pour faire passer dans les profils d’un monument, dans la physionomie d’une ville, non-seulement les proportions et l’harmonie qui distinguent la forme humaine, mais le sentiment et comme le résumé de la civilisation et de l’esprit d’une race, il faut une intuition plus puissante, un symbolisme plus profond que pour copier le corps de l’homme.

Cet art de l’architecture a des procédés qui lui sont tellement propres, une manière tellement spéciale de comprendre et d’interpréter le beau ; il se sépare si nettement des autres arts par des combinaisons de lignes, des formules, des tendances particulières, qu’il paraît impossible de ne pas le rattacher à une faculté définie de l’esprit, à un instinct sui generis, susceptible d’une classification à part parmi les facultés de l’homme, — la faculté ou l’instinct de la construction. Les divers historiens qui ont traité de l’origine des formes architecturales n’ont pas abordé ce point de vue, qui n’est pourtant pas indifférent dans une histoire raisonnée de l’architecture. La plupart n’ont vu dans les monumens des divers peuples que les modifications successives d’un plan primitivement grossier ; ils paraissaient croire que le sentiment de la beauté architecturale, les instincts même d’harmonie, de proportion, d’ornementation, ne se sont éveillés que très tard chez les constructeurs. Il est inutile de discuter ici cette théorie et d’en relever les contradictions. M. Quatremère par exemple divise les peuples en trois catégories : chasseurs, pasteurs, agriculteurs ; de là trois types de constructions primordiales et trois variétés de style architectural. Il ajoute que la cabane carrée en bois, qui est regardée comme le principe universel de l’architecture, « ne saurait avoir donné naissance aux architectures indienne et égyptienne, mais fut indubitablement le type de celle des Grecs. » On sait aujourd’hui que les Grecs ont puisé chez les Égyptiens et chez les peuples de l’Asie, depuis longtemps passés maîtres dans l’art de bâtir, tous les modèles, tous les principes, toutes les idées de leurs édifices. Qu’ils aient modifié, perfectionné cette architecture qu’ils empruntaient à des peuples plus avancés, qu’après l’avoir naturalisée sous leur ciel ils lui aient imprimé le sceau particulier du génie hellénique, cela est incontestable ; il n’en est pas moins vrai qu’ils ne l’ont pas inventée, qu’ils n’ont pas eu d’architecture à eux, primitive, originale. Que devient alors l’explication ingénieuse de la cabane carrée en bois avec comble triangulaire ?

C’est donc dans l’instinct seul de la construction, instinct donné à l’homme aussi bien qu’aux animaux, qu’il faut chercher l’origine de l’architecture, qui devient de plus en plus raisonnée à mesure que se forment les agglomérations d’individus, la combinaison des forces et l’échange des idées. Il n’y a pas d’art architectural avant qu’il n’y ait des peuples sédentaires ; la stabilité est l’origine de toute société. La plupart des archéologues, nous devrions dire tous, ont oublié dans leurs recherches scientifiques sur l’origine des architectures diverses cette faculté innée dans le cerveau de l’homme, ce penchant à construire pour abriter lui, sa famille et son bien, penchant commun à toutes les espèces, mais plus puissant chez les unes que chez les autres. Il est presque inutile de dire que chez l’homme cette faculté a non-seulement une extension plus grande que chez les animaux, comme toutes ses facultés en général, mais encore qu’elle est plus ou moins développée suivant les peuples et suivant les individus. A cette faculté de construction, d’autres viennent en aide qui en sont les auxiliaires, les régulateurs et les modérateurs. Ainsi l’homme en construisant n’est pas seulement guidé par le penchant inné, il l’est encore par la combinaison plus ou moins complète, plus ou moins propice de facultés dont cette première est le moteur, le pivot autour duquel les autres se groupent comme des auxiliaires.

Tous les oiseaux construisent leur nid d’une façon identique suivant leur espèce, guidés qu’ils sont par un instinct fatal et restreint ; toutefois il est aisé d’observer certaines races qui, excitées par les dangers à vaincre, font des calculs et inventent des moyens dignes des plus savans géomètres. Le passereau campe sur le foin sans souci du lendemain ; ce n’est qu’un gâcheur, tandis que l’hirondelle est un maître maçon qui construit pour la vie. Quelques animaux sont d’une habileté singulière et dépassent bien des peuples en intelligence architecturale. Quand on voit l’argyroneta aquatica s’enfermer dans une bulle transparente, pourvue de l’air nécessaire à son existence, et naviguer, pondre, élever ses petits sous l’eau, résolvant ainsi longtemps avant nous le problème de la navigation sous-marine ; quand on voit les termites construire des cités aussi populeuses, aussi régulières que nos grandes villes, et élever des pyramides qui ont cinq ou six cents fois la taille des architectes qui les édifient ; quand on songe que ces industrieux insectes ont pourvu à la circulation intérieure, à l’ascension commode des ouvriers au moyen de rampes courbes ménagées le long des murs, à la ventilation, au drainage, à l’écoulement des eaux, — qu’ils ont trouvé pour la toiture une forme cissoïdale analogue à celle du dôme d’une mosquée de la Perse, — que la solidité de ce dôme est telle que les chevaux ou les buffles sauvages peuvent impunément stationner dessus ; quand on songe qu’ils modifient leurs plans suivant la disposition des lieux, et que les aménagemens de leurs cités sont toujours si ingénieux que les œuvres les mieux étudiées de l’homme peuvent à peine soutenir la comparaison ; quand on rapproche tous ces faits, comment pourrait-on faire difficulté d’admettre de même chez l’homme une sorte d’instinct mystérieux analogue à celui-là ?

S’il existe en réalité dans l’entendement de l’homme une faculté esthétique spéciale d’architecture, il y a aussi un peuple chez lequel cette faculté a été développée au degré le plus éminent, un peuple qui, depuis l’antiquité la plus reculée, a fait surgir dans l’art de bâtir des idées neuves, savantes et en même temps essentiellement décoratives. Pour étudier le génie primitif de la construction, c’est dans les pays de ce peuple qu’il faut aller, dans ces climats conservateurs où se retrouvent les plus anciens monumens de la terre. Une civilisation qui a précédé toutes les autres a dû nécessairement influer sur celles qui l’ont suivie. C’est donc à la source de ce fleuve puissant qu’on doit remonter pour trouver l’art originel, et rien n’est plus facile que d’en suivre le cours. Des monumens en nombre considérable sont là, comme les pages du grand livre de l’architecture, comme des jalons qui permettent de suivre pas à pas les rapports historiques des peuples entre eux. Beaucoup de gens s’étonnent, et parmi eux les plus experts, de la rapidité du progrès de notre civilisation à l’époque du moyen âge. « Elle procède, dit-on, par une suite d’essais, sans s’arrêter un instant. A peine a-t-elle entrevu un principe qu’elle en déduit les conséquences, et arrive promptement à l’abus avant d’avoir su développer son thème [2]. » Les archéologues en général ont le tort de borner leur regard ; au lieu de gravir les cimes pour interroger l’horizon, ils s’enferment dans un étroit espace et ne savent plus voir les choses les plus simples et les plus logiques. Rien en effet ne devrait plus surprendre que l’élan avec lequel surgit la civilisation du moyen âge, si on la juge comme sortie subitement du sol de l’Europe et de la France en particulier ; mais cette civilisation, qui nous apparaît si subite et si neuve, était forte et dans toute sa splendeur depuis huit ou dix siècles. Elle est arrivée en Occident toute faite, toute parée, comme ces plantes exotiques qui se sont développées aux rayons d’un autre soleil que le nôtre, et qui, transplantées au milieu de nous, tantôt s’étiolent et s’abâtardissent, tantôt, grâce à, des soins intelligens, prennent dans leur climat d’adoption plus de vigueur et plus de beauté.

L’étude des origines de l’architecture du moyen âge est d’une haute importance, parce que cet art n’a rien emprunté de caractéristique aux ruines amoncelées par le désordre païen. Issu de la rénovation philosophique qui répudiait ce passé, il a surgi du chaos et de la débauche, ainsi que ces fleurs dont la fraîcheur, l’éclat et le parfum naissent du fumier qui les recouvre. Cet art empreint d’une science profonde, d’une étude merveilleuse de la nature, contient tous les élémens aujourd’hui méconnus, et pour marcher vers le progrès c’est là, d’après nous, le vrai modèle dont la science architecturale doit s’inspirer. Dans les monumens de la vieille Égypte, de la Grèce et de Rome avant sa décadence, il n’y a qu’une idée bien jeune de l’art de bâtir, si perfectionnées qu’aient été la sculpture et la décoration. Quelque imposantes que soient les lignes, ce sont toujours des masses amoncelées sur des masses et s’allongeant sur terre sans pouvoir se redresser. Les pyramides ne sont qu’une montagne, les monumens de l’Inde et d’Ipsamboul ne sont que des excavations et des sculptures en plein roc. L’antique civilisation de la Chine ne nous offre aucun monument sérieux, car l’architecture en bois, si gracieux qu’en puisse être le décor, n’atteint jamais les proportions de l’art. Où donc trouver la vraie source, le peuple architecte par excellence ? D’où est venu cet art nouveau qui nous surprend par sa science de statique, d’équilibre, sa hardiesse et sa grandeur ? N’apercevez-vous pas dans les brumes du passé cette tour gigantesque dont les spirales hardies cherchent à escalader le ciel ? L’orgueil essaie déjà ce que la foi doit exécuter plus tard ; mais le germe apparaît sur cette terre de la grande architecture, c’est là qu’il faut chercher la première incubation des merveilles qu’on a bien à tort regardées comme jaillissant tout à coup de notre sol, alors inculte, car il faut une longue suite de siècles et de puissantes traditions pour les engendrer. Rien ne sort de rien, et dans l’étude du moyen âge universel, c’est-à-dire de cette époque préparée par l’école d’Alexandrie et dont le Christ résume en lui la rénovation générale, il s’agit de chercher les causes qui ont amené dans l’art une si heureuse révolution. Il s’agit de réveiller ces germes vigoureux dont l’élan fut arrêté par cette renaissance italienne éprise du réalisme grec, et qui se perdit si vite dans des sentiers qui ne mènent à rien. Cherchons donc ces lois premières, non pour refaire des copies maladroites, mais pour trouver les fruits que promettaient les fleurs. Visitons cet Orient d’où se sont répandus sur le monde tous les principes féconds ; étudions ces contrées de la lumière où les lois naturelles n’ont jamais été faussées par des civilisations d’emprunt, et sans doute nous retrouverons les secrets qui doivent constituer l’art nouveau.

L’époque dont nous allons parler est bien peu connue, n’a jamais été sérieusement étudiée et tient cependant une grande place dans l’histoire de l’art. Ce n’est pas que des savans, des artistes en grand nombre n’aient visité l’Orient ; mais ces derniers pour la plupart n’ont fait qu’y passer, observant uniquement au point de vue pittoresque cette nature merveilleuse ; les autres y étudiaient les langues et l’histoire dans les antiques monumens de l’Égypte, de l’Assyrie et surtout de la Grèce ; bien peu se sont adonnés d’une manière suivie à l’étude de l’art oriental moderne. Il faut d’abord expliquer ce que nous entendons par ce mot « art oriental moderne. » Tout se transmet et s’enchaîne si bien dans les civilisations de l’Orient, tout a gardé sur cette terre un type originaire si fortement empreint, le caractère primitif de la grande époque antique, que sans doute la division entre l’ancien Orient et le nouveau est un peu arbitraire, surtout si, au lieu de limiter son horizon, on envisage l’ensemble de ces contrées. Que sans sortir de l’Égypte on cherche la ligne de démarcation entre l’art égyptien et l’art arabe, on la trouvera sans difficulté ; mais si, parcourant l’Égypte, l’Assyrie, la Phénicie, la Perse, Byzance, Bagdad, observant les points nombreux de comparaison entre les monumens qui les couvrent, on cherche la date exacte où l’art perse primitif a subi une transformation importante, il est presque impossible de la saisir. Cette transformation a eu lieu néanmoins, et c’est vers la naissance du Christ qu’il faut reporter le commencement de l’époque de transition. La philosophie nouvelle, le grand courant d’idées qui traverse alors le monde, agitent tous les esprits, renouvellent pour ainsi dire les âmes, et ouvrent aux sciences, aux arts des perspectives infinies. La fondation de Byzance, la reconstruction d’un empire romain en Orient par ceux-là mêmes qui avaient achevé sa ruine, marquent une date décisive dans l’histoire de l’art oriental.

La misère, l’impuissance, l’anéantissement politique amenés par la débauche, la paresse et l’incrédulité s’étendaient de plus en plus dans les villes romaines, causant ces révoltes et ces convulsions qui sont les avant-coureurs de la chute des empires. En prenant la détermination de transporter en Orient le siège du gouvernement, Constantin obéissait sans doute dans une certaine mesure à des raisons politiques et religieuses, au désir de développer sur une terre plus libre, à l’abri des révoltes suscitées par le paganisme expirant, la religion nouvelle qu’il avait entrepris de faire triompher. Il était aussi poussé par une tendance générale de l’opinion. L’Orient était en ce temps-là pour l’Europe, et à bien plus juste titre, ce que furent longtemps les deux Amériques, une sorte de pays doré, de lieu de refuge, où la vie devait être paisible, heureuse et à bon marché. De toutes parts surgissaient des projets d’émigration en masse. Les empereurs eux-mêmes se laissaient aller à cette impulsion, et on les voit à diverses reprises faire des tentatives pour transporter la capitale soit en Afrique, soit en Asie. Ces tentatives, Constantin les réalisa. Quand on vint s’installer sur le Bosphore, on était las de Rome. Ces vainqueurs chargés de dépouilles, déjà habitués au luxe merveilleux des pays conquis, frappés de la supériorité de l’Orient, au lieu d’imposer leur influence à la capitale moderne, subirent au contraire, et sans presque s’en apercevoir, la fascination de ces beaux lieux. Peu inventifs par eux-mêmes et peu commerçans, comme c’est le propre des peuples guerriers, ils adoptèrent bien vite les idées et les goûts de ces contrées. De ce moment apparaît cet art byzantin qui n’a rien de l’art romain, rien surtout de l’art grec antique, si ce n’est quelques fûts de colonne qu’on adopta parce qu’ils étaient tout taillé ? et de matière précieuse, mais dont on modifia entièrement les chapiteaux, les bases, l’ornementation. Qui pourrait reconnaître en effet dans les monumens de Byzance le style grec et l’influence des successeurs de Phidias et d’Apelles ? La coupole immense et si hardie de Sainte-Sophie, qui semble soutenue comme un lustre par un fil descendu du ciel, en quoi pourrait-elle avoir été inspirée par les toits aplatis des temples grecs ? Ou bien ces rinceaux de feuillages et d’animaux, ces arabesques sculptées, émaillées, niellées, en quoi ressemblent-ils aux superbes bas-reliefs du Parthénon ? La statuaire byzantine, amie du fantastique, comme l’étaient l’imagination et la statuaire assyriennes, ne se rapproche pas davantage du caractère réaliste de la sculpture grecque ou romaine ; ces chapiteaux, si variés, si capricieux, si fouillés, où leur trouver une parenté même lointaine avec les ordres dorique ou corinthien ? Il en faut dire autant de ces peintures exécutées sur fond d’or au moyen de petits morceaux de verre, et qui, par l’éclat, la solidité, l’accord parfait des matériaux, atteignent merveilleusement le but poursuivi par l’art décoratif ; en quoi cela peut-il se comparer aux peintures des Grecs ? Ici le dessin, lorsqu’il s’agit de figures, a cette raideur, cette tournure naïve de la peinture persane, cette forme conventionnelle dont les Grecs avaient secoué le joug. Dans les émaux byzantins, les meubles, les coffres, les étoffes, les bijoux, les verreries si habilement décorées, où donc retrouverez-vous l’art grec ? Songez qu’alors et depuis longtemps la Grèce était morte, oubliée, dépouillée, que ces petites îles désormais sans importance, n’étaient plus visitées, que la civilisation grecque, transportée à Rome, puis peu à peu déformée, avait été remplacée par la grande influence asiatique, qui devait exercer une action puissante sur ce peuple romain capable de s’assimiler le beau, mais non pas de l’inventer.

On se tromperait d’ailleurs étrangement si l’on s’imaginait que les Romains, en fondant Byzance, créèrent subitement cette architecture byzantine dont Sainte-Sophie est le plus pur modèle. Croit-on qu’en Asie, en Perse, depuis les conquêtes d’Alexandre et la dislocation de ce grand empire, il n’y ait eu aucune construction, aucune ville, qu’aucune architecture ne se soit continuée et développée ? Après la destruction de Ninive, de Babylone et de Persépolis, ces vastes contrées conservèrent leur industrie, leurs mœurs, leurs coutumes, soumises, comme en tous pays, au caractère national et au climat. Une nation vaincue dont les centres industriels périssent ne tient plus le sceptre de la civilisation, mais comme l’Italie d’aujourd’hui, comme l’Orient actuel tout entier, elle n’en existe pas moins avec ses instincts et ses habitudes. Qu’une cause puissante surgisse, qu’une religion nouvelle, un chef de génie apparaissent, et on verra renaître la vie et la splendeur. Reposée, cette nation s’élancera plus ardente dans la voie du progrès, s’appuyant sur la tradition, qui, malgré l’anéantissement du commerce et l’asservissement du pays, n’en était pas moins restée dans le goût et le sentiment des masses. Qu’on sache bien que la Perse, même après la mort d’Alexandre, était un pays de commerce et de luxe par excellence. Babylone avait entassé trop longtemps dans son enceinte les richesses fabuleuses dues au commerce de l’Inde, dont elle était le plus vaste et le plus actif entrepôt, pour qu’il n’en fût pas resté une trace profonde. L’Euphrate, encaissé dans l’intérieur de la ville par d’immenses quais en briques, était encombré de navires et de barques venant de l’Inde ou descendant vers Alep, Tarsis et les autres villes du littoral méditerranéen. Toutes ces contrées étaient arrivées au suprême degré de richesse. Les tapis merveilleux, inimitables encore aujourd’hui, les étoffes d’or, de soie, de coton et de laine, les émaux, les armes, les verreries, les nielles, les ciselures, les meubles, les vernis, les parfums, ces ustensiles riches et délicats où les incrustations, les pierreries et les peintures s’harmonisent avec une si rare perfection, les manuscrits aussi beaux par la plume que par le pinceau, venaient de ces pays. Le Bas-Empire recevait de là par les caravanes tout son luxe. Aussi ce mirage de l’Orient fascinait-il les Romains depuis les efforts qu’ils avaient faits pour le conquérir. N’en a-t-il pas été de même depuis le commencement du monde jusqu’à nos jours ? Le commerce avec l’Orient ou, pour parler plus exactement, avec l’Inde ressemble à ces talismans dont nous entretiennent les contes arabes, et dont la possession est un gage assuré de puissance. Heureux les peuples qui sont parvenus à s’en emparer ! Ils y trouvent la richesse et par la richesse une influence prédominante dans le monde.

Les deux premières grandes monarchies connues, celle des Assyriens et celle des Égyptiens, n’ont pas dû à une autre cause cette grandeur qui nous étonne. Depuis l’antiquité la plus reculée, s’assurer le monopole du commerce indien est l’objet de l’ambition des peuples et la cause de leurs plus grandes guerres. La rivalité des centres commerciaux de Nivive, de Thèbes et de Babylone donna lieu aux luttes qui ont immortalisé le nom de Rhamsès le Grand ou Sésostris ; le dernier résultat des batailles de ce prince fut la fondation de la colonie de Colchos, destinée à détourner le courant commercial vers l’Égypte. Les Argonautes n’avaient pas un autre but, et le génie poétique de la Grèce l’a caractérisé par le symbole de la conquête d’une toison d’or. Le génie d’Alexandre développe et continue la même politique. Les Romains la poursuivent à leur tour et s’assurent la possession de l’Égypte ainsi que celle des deux rives de l’Euphrate, c’est-à-dire les clés des deux grandes routes de l’Inde. La naissance de l’islamisme renverse l’édifice élevé par la sagesse des premiers empereurs ; mais bientôt, afin de soustraire le commerce aux exactions des musulmans et au monopole de Venise, les Colomb et les Vasco de Gama cherchent à travers l’Océan une route nouvelle plus directe que celle des caravanes et surtout moins sujette aux exigences de tant d’intermédiaires. L’Espagne, la Hollande, la France et l’Angleterre se disputent alors la précieuse toison. La persévérance britannique l’obtient enfin pour elle seule ; mais, toujours convoité, cet empire est encore aujourd’hui la pomme de discorde. Napoléon, comme Sésostris, tournait les yeux vers ces contrées qui recèlent la question vitale de la politique des peuples civilisés quand il entreprit la guerre d’Égypte. La Russie de son côté lutte depuis Pierre le Grand pour s’en assurer l’accès. De nos jours, le canal de Suez vient rouvrir les vieilles routes longtemps délaissées de cet indispensable commerce avec les grandes Indes.

Il faut donc se pénétrer de cette idée, que Byzance n’a été que le grand entrepôt, le foyer puissant où apparut aux yeux de l’Occident cet art que la Perse, trop éloignée, trop séparée de l’Europe par ses montagnes, ne pouvait montrer aux yeux de tous. En venant s’établir en Asie, les Romains y trouvèrent, on ne saurait le contester sérieusement, une civilisation brillante, des arts préexistans, une architecture depuis longtemps formée, où l’or, la mosaïque, la faïence, l’ivoire et les pierres précieuses ajoutaient à la beauté des formes l’éclat des couleurs. Tout était en harmonie, les riches tentures, les vêtemens brodés, les bijoux, les meubles ; ce luxe inséparable de l’amour du beau a toujours existé dans les pays de la lumière. Au moment où l’empereur Constantin, l’an 395 de notre ère, transporta la vieille Rome dans la jeune Byzance, l’ancienne dépouille romaine fut rejetée, et l’empire en revêtit une nouvelle tout imprégnée de l’Orient. L’art byzantin avait atteint son apogée en Asie dès le Ve siècle et se maintint florissant jusqu’au VIIIe. Quels qu’aient été à Constantinople l’élan, la vigueur des pousses de ce style nouveau, il avait emprunté ailleurs le caractère simple et grandiose, la science profonde d’exécution qui le distinguent entre tous.

Ainsi que nous venons de le démontrer, on ne saurait y voir aucune réminiscence de l’art gréco-romain. Dans ce dernier, les lignes sont droites, monotones et rampent lourdement sur terre : c’est, en un mot, l’architecture horizontale, l’architecture en longueur ; dans l’autre au contraire, les lignes affectent toutes les courbures, tous les mouvemens, et s’élancent vers le ciel comme affranchies d’entraves : c’est l’architecture perpendiculaire, l’architecture en hauteur. Aucune expression ne saurait mieux indiquer la différence entre la pensée nouvelle et la pensée antique. Déjà l’art perse, cherchant par des rampes et des escaliers à gagner les cimes, formant à Ninive, à Babylone, à Persépolis, sur les salles immenses des palais, les toits coniques, les dômes et les voussures, employant pour les aqueducs et les citernes un système de petites voûtes entre-croisées soutenues par une forêt de légères colonnes, nous donne la clé du principe nouveau. Dans les villes qui succèdent aux cités bibliques, où les dynasties arsacide et sassanide rivalisent de splendeur et de luxe, il acquiert un développement complet. C’est ainsi qu’au moment de la fondation de Byzance l’art surnommé byzantin se trouva tout créé, put recevoir une application immédiate. Cette ville attirait alors dans son sein toutes les intelligences privées d’asile et de patrie ; Alexandrie, centre scientifique formé des débris de tant d’empires écroulés, était devenue un lieu de refuge pour les amis de l’étude et du repos. C’est de là que revinrent les traditions des arts et des métiers, de là cette philosophie quintessenciée du moyen âge qui, à Constantinople, sut s’assimiler le style byzantin et, le pliant au culte nouveau, en faire le type de l’art chrétien. Dans les peintures de ce temps, qu’elles soient à l’encaustique, à l’œuf, en mosaïque, on retrouve ce caractère immuable, radieux et naïf tout à la fois, qui rappelle l’Égypte ancienne. Ce n’est plus l’étude exacte et vraie de la forme humaine et de la beauté matérielle ; tout réside au contraire dans l’expression. En architecture, l’arc, la voûte, la coupole, employés dans les monumens babyloniens, assyriens ou perses, ont transformé le temple païen et lui donnent un caractère absolument neuf. Ce style s’adaptait merveilleusement aux idées nouvelles. On connaît le principe générateur du style byzantin : c’est la coupole soutenue par quatre arcs de cercle dont l’ouverture est égale au diamètre du dôme ; les arcs eux-mêmes sont soutenus par quatre piliers ou colonnes. Les espaces compris entre les arcs et la base de la coupole, en dehors des points où celle-ci vient reposer sur eux, sont remplis par une suite de pendentifs de longueur inégale, dont la silhouette se détache sur le vide, et dont la partie supérieure, se terminant à la base de la coupole, donne à celle-ci de nouveaux points d’appui. Les quatre côtés du carré formé par les piliers qui supportent le dôme servent de base à quatre nouveaux carrés égaux au premier, de sorte que la nef, que recouvre la coupole, est flanquée sur ses quatre faces de nefs égales entre elles, et que l’ensemble figure une croix à bras égaux. Les quatre nefs latérales sont recouvertes par des demi-coupoles appuyées sur les quatre arcs qui supportent la coupole centrale. Celle-ci surgit donc au-dessus de cette réunion de toits sphériques et les domine de toute sa hauteur ; l’ensemble a une ampleur et une légèreté remarquables.

Les Byzantins, dans les façades de leurs édifices, ont cherché les grands effets d’ombre et de lumière en mettant un rapport plein de justesse et d’harmonie entre la surface des pleins et celle des vides. L’arc plein cintre devient à la grande époque byzantine de plus en plus élancé ; il se rehausse de la longueur du quart du diamètre, souvent même il l’outre-passe et parfois se termine en pointe au sommet. C’est surtout sous le règne de l’empereur Basile que ce caractère est plus marqué. On ne voit plus alors dans la ville moderne que des arcs sur des arcs, des coupoles sur des coupoles, dont l’ensemble et l’aspect ont peu de rapport avec les monumens antiques. Au lieu de ces lourdes colonnes à un seul étage, ce ne sont que colonnes superposées, que formes curvilignes ; au lieu du toit triangulaire, c’est le dôme, la gloire et l’orgueil du style nouveau. A cette époque commencent des projections architecturales inconnues jusqu’alors, on voit apparaître toutes les hardiesses de la statique, une profonde science géométrique et algébrique des courbes des voûtes et des arcs, des équilibres surprenans, des spirales où les mathématiques épuisent leurs formules. L’architecture grecque avec les toits bas qui la caractérisent, avec les frontons où la beauté des sculptures déguise à peine la sécheresse de la forme, ne pouvait résoudre ces problèmes d’élancemens qu’elle n’entrevoyait même pas. De la nécessité d’avoir des colonnes assez fortes et assez rapprochées pour soutenir les grandes masses de pierres de l’attique et des couronnemens résultait nécessairement un manque d’élévation et par suite d’élégance, une multiplicité d’angles et de supports, une absence de proportion entre les hauteurs et les largeurs.

La nouvelle architecture arriva bientôt en Italie sur les rives de l’Adriatique. En 440, cent douze ans après l’établissement de l’empire de Byzance, cent ans après la construction de Sainte-Sophie par Constance, fils de Constantin, on élève à Ravenne une église de ce style, puis Saint-Cyriaque d’Ancône, dont l’ornementation est caractéristique, Saint-Zénon de Vérone avec ses chapiteaux persépolitains, enfin Saint-Marc de Venise. La mode s’en répandit alors dans tout l’Occident. Ce ne fut pas seulement dans la forme générale des églises que se produisit le changement, ce fut aussi dans les moindres détails. Aux feuilles d’acanthe et aux volutes des chapiteaux grecs succèdent, dans l’art roman d’abord, qui n’est qu’un byzantin grossier, et dans le gothique ensuite, des fleurs, des fruits, des animaux de toute espèce, des lignes combinées selon la manière des Assyriens et des Perses. La forme du chapiteau même se modifie, de cylindrique il devient cubique. Le fût de la colonne s’étire et s’amincit ; au lieu d’être uni ou cannelé, il se couvre de réseaux, de méandres, de torsades, de losanges entrelacés. L’arc est d’abord surhaussé au-delà du demi-cercle comme à Saint-Marc ou à Sainte-Sophie ; puis le fer à cheval cissoïde, l’arc persan composé de lignes droites, l’ogive, les arcs dentelés s’unirent pour donner le charme et la variété au grand art de l’architecture. De même les voûtes et les coupoles s’allongent et se renflent, comme on le voit encore aux dômes de Venise et de Padoue, et surtout à ceux de l’Égypte, de la Perse, de l’Inde et de la Russie. En un mot, toutes les courbes furent admises, essayées, appliquées. A Constantinople, elles obtinrent aussi une grande faveur ; mais la surélévation de ces arcs les rendant moins solides que ceux des coupoles byzantines, plus aplaties, ils disparurent dans les tremblemens de terre, jadis si fréquens. On en revint promptement aux formes qui avaient été adoptées pour Sainte-Sophie. Les Turcs ont imité cet exemple. Stamboul est restée fidèle au style byzantin dans la forme générale des monumens ; elle n’a pas suivi les progrès du style persan ou arabe du moyen âge. Sainte-Sophie parut le dernier effort de la science, et devant ce modèle on ne songea plus qu’à imiter. Les mosquées, qui sont les seules constructions d’une réelle importance à Constantinople, tout en acceptant les modifications imposées par le culte, minarets, fontaines d’ablution, orientation vers La Mecque, enceintes fermées d’arcades en souvenir de la cour sacrée de la Kaaba, sont construites en réalité sur le plan de Sainte-Sophie et conçues d’après les mêmes données. Cette architecture se prête également bien aux deux religions, qui ont plus d’analogie qu’on ne le pense. Nous avons eu souvent occasion de le remarquer, les églises byzantines ou gothiques et les mosquées arabes peuvent changer de culte sans cesser de s’harmoniser avec les croyances des fidèles qu’elles abritent. A part le mobilier, les mosquées du Caire, de Damas ou d’Ispahan sont chrétiennes par la forme et par le caractère.


II

La plupart des écrivains, frappés de la décadence de ce vieil empire romain, qui, loin de se rajeunir en se transportant sur les splendides rivages du Bosphore, ne fit qu’y placer son tombeau, hâtant encore sa fin par le luxe et les désordres de toute espèce, ne voient plus dans les arts comme dans les mœurs que décadence et dépravation du goût. Ils ne comprennent pas la renaissance imposante, l’idée nouvelle qui apparaît brillante au milieu de ces ruines. « L’art architectural, a-t-on dit, disparaît sous une prodigalité confuse d’ornemens capricieux, et la mosaïque, préférée à la peinture à l’encaustique, amène la ruine de la peinture et une complète dégénération de l’art [3]. » C’est là une erreur considérable. Avec la mosaïque comme avec la faïence, on obtient des peintures murales bien autrement décoratives que toute autre ; elles présentent ce sentiment de la durée qui crée les grandes choses et manque à la fresque ; celle-ci d’ailleurs ne fut pas abandonnée pour cela. L’architecture, loin d’avoir une prodigalité d’ornemens confus et capricieux, était au contraire d’une élégance, d’une grandeur, d’une hardiesse, d’une science mathématique et statique profondes. Les ornemens provenaient d’études physiques remarquables, du calcul le plus élevé et de l’ordonnance géométrique la plus habile. Nous insistons sur ce point, que nous prouverons plus loin par des observations irréfutables. On méconnaît surtout l’art byzantin parce qu’on ne le compare qu’à l’art grec et qu’on l’en suppose dérivé. Ce nom d’empire grec n’a pas peu contribué à accréditer cette opinion de l’influence grecque sur Byzance. Les Grecs du bas-empire étaient des Orientaux ; ils n’avaient aucune ressemblance morale avec les Grecs de l’antiquité, ils n’en acceptaient même pas le nom : ils s’appelaient fièrement Ρωμαίοι. Constantinople, pour tous les écrivains et pour les chancelleries, était la nouvelle Rome. L’immortelle Grèce elle-même, la Grèce de Périclès et de Phidias, porte encore aujourd’hui le nom de Roumélie. Qu’on ne fasse donc pas de confusion contraire à l’histoire. Les populations agglomérées autour du Bosphore par une de ces mesures violentes de colonisation qui étaient dans les habitudes des Romains se composaient des élémens les plus hétérogènes empruntés, outre l’Italie, à toutes les provinces de l’empire et naturellement à celles qui étaient les plus voisines, C’est-à-dire la Perse et l’Asie. Si l’idiome grec y dominait, c’est que le grec, comme aujourd’hui le français, était alors une langue universelle, ce qui n’empêche pas que l’immortel code de Justinien, rédigé quatre siècles après la fondation de Constantinople, ne soit écrit en latin. Assurément nous ne nions pas que dans l’architecture byzantine on ne trouve des souvenirs romains ; mais la plupart avaient été déjà empruntés à l’Asie. Aristophane nous apprend que les tentures, les étoffes et les meubles venus de Perse avaient introduit en Grèce une multitude d’idées nouvelles et bouleversé les habitudes et les traditions d’ornementation intérieure. On y vit apparaître les animaux fantastiques, les arabesques bizarres, les enroulemens et les rinceaux compliqués. Il en fut de même à plus forte raison dans l’art romain au temps d’Auguste. On retrouve à Herculanum et à Pompéi non-seulement ces ornemens dits grotesques, parce qu’ils décoraient les grottes et les salles souterraines de Persépolis et de Ninive, mais encore des colonnes, des chapiteaux persans, mêlés à des chapiteaux égyptiens, à des hiéroglyphes dans les frises, amalgame des styles de tous les pays et de tous les temps. Nous sommes ici en pleine décadence de l’art ; ces emprunts faits sans discernement en sont la preuve la plus manifeste. Le goût abâtardi des Romains devait venir se renouveler entièrement à Byzance, près de la source abondante et pure de l’Orient, cette éternelle patrie de la forme et de la couleur. Nous n’hésitons pas à affirmer que ce fut l’art perse de Ninive, de Babylone et de Persépolis, transformé lentement et insensiblement sous les dynasties achéménide, arsacide et sassanide, qui devint à Ecbatane, à Suze, à Hamadan et à Madaïn l’art appelé byzantin, parce que Byzance, la capitale chrétienne, le fit connaître et le répandit dans toute l’Europe catholique. De ce même style découla bientôt, en se modifiant, l’art persan et arabe de l’époque musulmane.

Les chrétiens avaient dû se contenter jusque-là, pour les cérémonies du culte, de salles païennes où ils se sentaient mal à l’aise, et qui ne répondaient en rien à l’idée qu’ils se faisaient d’un temple digne de la foi nouvelle. La basilique ou salle de justice du palais des rois, appropriée à la hâte à une destination moins profane et transformée en église, ne les satisfaisait nullement. D’après les monumens comme d’après les écrits, on peut juger des tâtonnemens, de l’hésitation des premiers chrétiens dans leurs efforts pour trouver une architecture qui pût représenter clairement dans un temple voué au culte l’idée du christianisme. La croix sur laquelle expira le Christ vint naturellement à la pensée, c’était le symbole chrétien par excellence. Toutefois on ne voit pendant cinq siècles que des essais où la variété des détails ne parvient pas à cacher l’absence de toute conception nouvelle et l’impuissance à traduire en pierres l’Évangile. Il a fallu que les empereurs, arrachant leur empire à la routine païenne, s’installassent auprès du berceau même du catholicisme et de l’architecture pour qu’une révélation se fit et que la formule cherchée apparût. Les chrétiens du bas-empire la trouvèrent dans le carré byzantin flanqué de quatre carrés égaux lui donnant la forme d’une croix, ils trouvèrent surtout dans cette architecture élancée et hardie la forme symbolique qu’ils cherchaient, et l’expression du dogme chrétien, d’une religion de prière, d’aspiration et d’espérance. Ils ont exprimé l’enthousiasme que leur inspira cette apparition du style byzantin par une légende mystique. Un ange, disent-ils, descendit du ciel pour donner à l’empereur chrétien le plan du temple modèle, de cette église de Sainte-Sophie, dont la coupole aérienne est l’image de la voûte céleste. Ils ont bien senti que c’était le moment où l’ère nouvelle avait trouvé le langage architectural qui lui convenait, et qui, depuis cette époque, n’a jamais varié pour les chrétiens grecs. Les Latins, moins constans, hésitent bientôt, tantôt adoptant ce style ogival, tantôt revenant à l’art païen, pour retomber ensuite dans un désordre d’idées dont aujourd’hui ils ne savent plus sortir.

En Europe, le style byzantin est lourdement imité et mêlé avec le style roman, ou, pour mieux dire, le roman n’est que du byzantin grossier. Ce mélange, modifié par les croisades et par la science maçonnique rapportée d’Orient, devient l’art ogival, et prend un caractère nouveau de grandeur et d’élégance. Le matérialisme de l’art grec était ainsi dépassé, sinon par la pureté de la forme, au moins par l’expression. Cette époque byzantine ou du moyen âge en Orient est donc à nos yeux l’époque de la véritable renaissance, l’époque du renouvellement de l’art ancien par un art nouveau. Ce mot de renaissance, nous ne saurions le prendre dans le sens qu’on lui donne d’ordinaire quand on l’applique à une imitation bornée et inintelligente de l’art grec au XVe siècle. C’est par conséquent une erreur de croire que l’empire byzantin dut en fait d’art son caractère aux descendans des Phidias et des Périclès, conservateurs des traditions du beau temps de la Grèce, et qu’à l’époque du partage de l’empire byzantin par les Vénitiens et les Français commença pour les Occidentaux la connaissance de l’art grec. Au moment de ce partage, le bas-empire ne se préoccupait guère d’une civilisation morte qui ne parlait plus, qui ne pouvait se faire comprendre et frappa si peu les barbares d’Occident, Vénitiens ou Français, qu’ils jetèrent dans le Bosphore les statues enlevées aux temples de Corinthe ou d’Athènes, et qui ornaient les places et les palais de Byzance. Ce qui charmait tous les regards, c’était l’idée nouvelle en philosophie, dans les sciences et dans les arts ; c’était la civilisation orientale dans toute sa splendeur. Revenir à l’étude de l’antiquité païenne au moment où le style du moyen âge touchait à la perfection, c’était perdre le résultat de quinze siècles, c’était arracher des cœurs cette foi profonde qui faisait marcher en si parfait accord la forme et l’idée. En reprenant le style d’une époque perfectionnée, on crut gagner en pureté et en élégance ; mais c’était abandonner cette route féconde, infinie, où l’imagination pouvait travailler à l’aise et toujours à nouveau ; c’était abdiquer toute originalité et séparer la pensée de l’expression, car le style redevint païen, tandis que la pensée restait chrétienne ; ce fut et c’est encore produire l’amalgame le plus bizarre et le plus incohérent. La statue de la Vierge est faite à l’imitation de celle de Vénus, et les scènes de l’histoire sainte ont pour type les bas-reliefs du Parthénon. Tantôt le Saint-Sacrement se montre en face de l’École d’Athènes, tantôt le Christ est mêlé aux muses et aux dieux du Parnasse. En littérature, la grâce de la forme ne parvient pas plus qu’en sculpture ou en peinture à cacher ce choc continuel entre les mots et les idées. Dans ces dernières, dès que les secrets de métier se perdent, on devient incapable de progrès, et il ne reste plus qu’à imiter servilement sans savoir de quelle source, de quelles inspirations ces secrets sont sortis. N’en est-il pas de même en poésie lorsqu’on copie les maîtres au lieu de chercher la nature ? Voyez tous ces poètes de la renaissance, Vida, Marullus, Fracastor, Sannazar : que sont-ils ? De véritables plagiaires, si parfaite que puisse être l’imitation. Cette recherche, cette étude d’une antiquité restreinte, puisqu’elle ne remonte qu’aux Grecs et n’étudie qu’eux, a fait trop longtemps ignorer les causes premières.

Nous concevons qu’en littérature l’absence de matériaux antérieurs, ou, pour mieux dire, l’obstacle que présentent des langues et des écritures inconnues ait nécessairement limité les recherches de nos savans ; mais en peinture, en architecture surtout, il restait tant et de si grands matériaux qu’il a fallu l’esprit de routine de l’Occident pour les méconnaître et pour qu’ait pu s’accréditer aussi longtemps cette croyance générale que tout commence aux Grecs, qu’il n’y a pas d’art en dehors d’eux. Les érudits, ne pouvant remonter au-delà de l’époque grecque, n’ont indiqué aux artistes que cette civilisation brillante, mais très courte et très restreinte. Ceux-ci trop souvent n’avaient pas vu les originaux, et c’était d’après des descriptions et des dessins inexacts qu’ils exécutaient leurs copies, sans tenir compte de la différence des sites et des climats, des matériaux, des usages et des costumes ; Nous n’avons qu’à signaler David et son école, qui règne encore, pour démontrer ce que nous avançons ici.

Pour bien comprendre d’où venait l’art nouveau dont nous nous occupons, il ne faut pas oublier que Byzance, deux cents ans après qu’elle eut été fondée par le navigateur grec Byzas, fut prise par Darius et resta au pouvoir des Perses jusqu’à la fin du règne de Xerxès. On ne s’étonnera donc pas de voir un architecte persan nommé Métrodore chargé de construire l’église et le palais de Constantin. Au dire de l’histoire, Métrodore avait fui sa patrie par suite des injustices dont on l’abreuvait. Cette église fut rebâtie en 540 par Anthémis de Tralles et Isidore de Milet sur le plan agrandi de Métrodore. Ces trois architectes sont les seuls dont les noms soient parvenus jusqu’à nous. On le voit, l’un est un Persan expatrié de la veille, les deux autres appartiennent, le premier à la province persane de Lydie, qui n’était romaine que depuis la mort d’Attale, le second à une de ces riches cités commerçantes de l’Asie-Mineure, où toutes les nations se donnaient rendez-vous, et que les Persans avaient, par de fréquentes relations, initiées et conquises à leur architecture. Nous savons encore que Justinien II employa un architecte persan, dont le nom ne nous est pas parvenu, pour dessiner les somptueux édifices dont il embellit la ville. Ce sont là des faits caractéristiques et qui donnent la clé de bien des mystères. La pompe de la cour byzantine, avec l’étiquette, les titres, les étoffes, les costumes, les modes, les ustensiles, les dispositions intérieures de l’habitation qui la caractérisent, et que les sultans ont perpétuées jusqu’à nos jours, fut empruntée à la civilisation asiatique, célèbre en ce genre depuis les temps les plus reculés.

Il faut donc attribuer sans hésiter à ce peuple de l’Iran, si fin, si éminemment artiste, et artiste à la fois inventeur et conservateur, véritablement scopritore del vero, le chercheur du vrai, la gloire de cette renaissance, dont le style byzantin, puis arabe, puis ogival, ont été les conséquences immédiates. Comment expliquer d’ailleurs une métamorphose architecturale aussi subite, aussi complète, si ce n’est par l’introduction d’un art parvenu dans des contrées voisines au plus haut degré de perfection ? La coupole byzantine, l’arc, la voûte et toute cette architecture pyramidale étaient depuis des siècles employés en Perse, ainsi que nous allons le prouver. Ce mode de construire devait être créé tout naturellement dans un pays où pendant l’été l’ardeur du soleil, les réverbérations du sol et la poussière exigent de vastes salles placées sur de hautes plates-formes et des voûtes élevées pour aller chercher l’air et la fraîcheur des cimes, tandis que l’hiver les neiges qui tombent en abondance glissent sur les coupoles sans y séjourner.

L’absence de marbres et de pierres assez grandes pour couvrir les plafonds de ces galeries fit inventer la brique. L’invention de la brique et de la poterie fut la plus grande cause de progrès dans l’architecture des Perses. La brique joue un grand rôle dans leur façon de bâtir ; c’est d’eux que les Romains en apprirent l’usage. De cet emploi général des briques découle la preuve que l’arc et la voûte sont originaires de ce pays. Le problème de l’architecture du moyen âge et de l’art du monde nouveau est par là même résolu. Ce que Ctésias nous dit des voûtes sous l’Euphrate, celles retrouvées à Babylone et à Ninive, la tombe de Cyrus décrite par l’historien d’Alexandre, Aristobule, la description des palais de Sémiramis, des châteaux forts de Persépolis et de Ninive par Strabon, enfin les inscriptions découvertes sur ces ruines et récemment traduites, démontrent clairement que la forme conique a été employée dès la plus haute antiquité dans cette partie de l’Asie. Les Perses comprenaient du reste ce qu’ils devaient à la brique : ils avaient donné le nom de mois des briques au mois pendant lequel celles-ci sèchent au soleil. Cette expression de mois des briques se retrouve dans une inscription du palais de Sennachérib. La substitution de ces matériaux légers aux blocs énormes employés par l’Égypte et la Grèce devait naturellement amener les formes paraboliques et ogivales qui sont l’essence de l’architecture perse. Quand on voulait fermer les sommets, la légèreté et la petite dimension des briques et des poteries permettaient en effet de les rapprocher peu à peu en les posant par assises horizontales faisant saillie d’un tiers les unes sur les autres. De là cette voûte ogivale à lignes droites qui est restée l’arc persan par excellence. Pour les murs, les Assyriens employaient encore le pisé, c’est-à-dire de l’argile mêlée de naphte et de bitume minéral, puis battue dans un moule avec de l’eau et des roseaux. C’était une sorte de brique gigantesque qui se façonnait sur place et formait un mur d’une seule pièce. Quand la portée de la voûte était trop grande, et que les briques auraient été trop lourdes, on recouvrait les salles de panneaux de bois juxtaposés et façonnés en voussoirs. « Je bâtis pour demeure de ma royauté, dit une inscription de Sennachérib, des salles couvertes par des pans de bois de cèdre, de lentisque et de pistachier. Au sommet, j’applique en guise de bouclier, pour les tenir dans leur position, des poutres de cèdre soutenues par des piliers de même bois que je relie par des crampons, de fer. » Évidemment il est question ici d’une voûte non fermée à sa partie supérieure. L’espace où se trouvait ce bouclier sur lequel s’appuyaient les pans latéraux de la voûte était quelquefois recouvert par des peaux de veau marin. Quelquefois la voûte est jetée de terre sans soutien de bois ni de pierre ; on en trouve plusieurs exemples à Khorsabad. On parvenait au sommet des édifices, non par des escaliers, mais par des rampes qui tournaient en spirale soit dans l’épaisseur des murs, soit même à l’extérieur, comme cela fut imité à Balbek sous les Antonins et partout au moyen âge. On peut de même monter à cheval jusqu’au sommet du campanile de Saint-Marc à Venise, et le minaret de la plus ancienne mosquée du Caire est enveloppé d’une spirale extérieure qui s’élève jusqu’à la cime.

La décoration intérieure offrait d’un autre côté une grande richesse : l’or, l’argent, le cuivre, l’ivoire, l’émail, brillaient partout. Ctésias et Diodore, en décrivant le Kasr du palais de Nabuchodonosor à Babylone, parlent longuement des grandes mosaïques en briques émaillées représentant des sujets de chasse, des figures d’hommes et d’animaux et des inscriptions blanches sur azur, dont M. Fresnel a de nos jours retrouvé de nombreux fragmens. Nabuchodonosor lui-même dit dans une inscription sur le temple de Mérodach : « J’ai recouvert le dôme avec de l’or resplendissant comme le soleil levant. J’ai voulu que l’autel de Mérodach, qu’un roi antérieur avait érigé en argent, fût en or pur. La chambre du trésor, resplendissante d’or, je l’ai fait recouvrir de façon qu’elle reproduise les étoiles du firmament [4]. » Les murs des palais de Khorsabad, construits en briques, étaient revêtus au dedans comme au dehors de plaques de gypse jusqu’à une hauteur de trois mètres environ. Au-dessus du gypse, des briques émaillées représentaient une suite de personnages ou d’ornemens. Souvent cette espèce de frise portait une inscription en caractères cunéiformes blancs sur fond bleu ; on rencontre de même dans les monumens persans du moyen âge encore debout des frises portant des inscriptions en lettres kouffiques blanches sur fond d’émail bleu. Il est impossible de ne pas être frappé de la ressemblance de cette ornementation avec celle des antiques débris retrouvés à Khorsabad. A Ninive, la frise était séparée du parement de gypse par un cordon de terre cuite strié, bombé et émaillé en jaune.

Les premières inscriptions, les premiers vestiges retrouvés sur le sol et ayant date certaine, nous font remonter à une antiquité presque fabuleuse. On a exhumé des briques employées par les anciens rois de Chaldée vingt siècles avant notre ère. Une inscription qui date du roi Tiglatpilezar en 1250 avant Jésus-Christ nous apprend qu’il releva un temple bâti 640 ans avant le règne de son père. Les récits des hauts faits de Sardanapale III ont soin de mentionner les constructions importantes exécutées par ce souverain. La fondation d’un palais, d’une simple porte de ville, a pour ces peuples une importance toute particulière. Les textes et les bas-reliefs de Khorsabad, bâtie par Sargon, prédécesseur de Sennachérib, nous en donnent une idée. Sur les tablettes d’or, d’argent, d’antimoine et de cuivre trouvées dans les pierres angulaires des fondations, ou, pour nous servir de l’expression poétique des inscriptions elles-mêmes, dans « les ombres de la terre qui perpétuent et gardent le souvenir, » sont relatés avec le plus grand détail les mesures des terrains et des constructions, les matériaux employés, les escaliers tournant dans l’intérieur des murailles, l’emplacement des chambres voûtées des trésors. « J’ai fait élever six enceintes régulières, dit Nabuchodonosor dans une inscription cunéiforme conservée à Londres, afin de garantir Babylone contre une attaque. J’ai fait bâtir le mur en briques et bitume, mur indestructible, long de 480 stades, enceinte et bouclier des sanctuaires de la ville. J’ai augmenté l’étendue du palais de mon père. » Écoutez la manière dont Nabuchodonosor parle encore du temple des assises de la terre, la gloire de Babylone, celui où se rendaient les oracles. « J’ai construit la chambre des oracles en forme de dôme recouvert d’or pur. La tour, la maison éternelle ; je l’ai fondée de nouveau et rebâtie en or, en argent, en briques émaillées, en pierre, en cèdre et en lentisque ; j’en ai achevé la magnificence. J’ai élevé le faîte du premier de ces édifices, qui est le temple des bases de la terre et le plus ancien souvenir de Babylone (depuis le moment où il a été fondé, on compte quarante-deux vies humaines). J’ai restauré la rampe qui tourne au dehors et inscrit mon nom dans les frises des arcades. Le chemin du sanctuaire, qui mène au temple situé au sommet de la tour, fait trente circonvolutions. Les arcades, les colonnes et les portes sont de différentes couleurs. J’ai élevé le sommet du temple des Sept-Lumières, la merveille de Nébo. » Plus de six siècles avant notre ère, nous avons par les Hébreux des détails sur cette civilisation. Le peuple de Judée, — dont le génie étroit et terre-à-terre ne s’était jamais élevé jusqu’à la notion de l’idéal, — n’a laissé dans les lieux où il a vécu tant de siècles ni un fragment de céramique ou de statuaire, ni une médaille, ni une pierre gravée ; il n’avait jamais pu créer un art hébraïque, quoi qu’on en ait dit, et avait été obligé d’avoir recours, quand il avait voulu bâtir le temple de Jérusalem, à des artistes de Tyr ou d’Assyrie ; aussi ses livres sacrés sont-ils à peu près muets, jusqu’à la captivité de Babylone, sur tout ce qui concerne les arts. Les Juifs n’ont pas plus tôt mis le pied sur la terre persane qu’un changement se produit en eux ; ils subissent le charme, ils sont visiblement subjugués par ce luxe, ces temples, ces splendeurs architecturales dont ils n’avaient aucune idée. Ils s’effraient de cette puissance de séduction qu’exerce sur eux la terre étrangère, mais ils ne la subissent pas moins. « Babylone, dit Jérémie, est une coupe d’or dans les mains du Seigneur ; elle a enivré toute la terre. Les nations ont bu de son vin, et elles ont été agitées. » Le caractère de la littérature juive s’en ressent. Elle n’a plus quand il s’agit d’art la même sécheresse. Les prophètes se mettent à décrire, comme feraient des archéologues, les statues, les étoffes, les bijoux des Babyloniens. Les descriptions d’Isaïe sont saisissantes ; elles nous fournissent des documens précieux sur ce qu’était Babylone au plus beau moment de sa splendeur et sur le caractère élevé de l’art qui éclatait dans les monumens. Ézéchiel n’est pas moins explicite ; il parle des idoles qui peuplaient les temples et qui présentaient une image si exacte de la figure de l’homme dans toutes ses attitudes et sous tous ses aspects qu’il ne leur manquait que le mouvement et la parole. « Et les filles d’Israël, ajoute le prophète, frappées de cette émouvante représentation de la nature, se laissent emporter à la concupiscence de leurs yeux et conçoivent une folle passion pour les Chaldéens. »

Nous le répétons, les peuples de ces vastes contrées de l’Iran sont sans contredit les mieux doués du sentiment de la décoration architecturale. Ce peuple était naturellement constructeur ; dans sa langue, Dieu le créateur s’appelait simplement l’architecte ; il donnait le même nom au père et à la mère et nommait l’enfant la chose construite [5]. Ces expressions, qui nous montrent que toute création se présentait à leur pensée comme analogue à l’érection d’un monument, ne nous indiquent-elles pas aussi d’une manière frappante quel était leur instinct spécial, leur vocation particulière ? Ce goût, né des mœurs et du climat, s’exerce toujours, progresse, se développe, se transforme, s’engourdit parfois à la suite de ces batailles mémorables où l’on vit se succéder les Assyriens, les Mèdes, les Babyloniens, les Perses et les Arméniens, les Égyptiens, les Grecs, les Parthes et les Romains, les Arabes, les croisés et les Turcs ; mais il se relève sans cesse de ces ruines formidables, et prouve encore dans le Médresseh d’Ispahan, sous le règne brillant de Shah-Sultan Hoseïn, en 1710, de quelles merveilles sont capables ces grands constructeurs. Où trouver en effet soit en Égypte, soit en Grèce ou chez les Romains des palais de cette importance, élevés sur des terrasses de deux cents pieds, au sommet desquelles on arrivait par des rampes et des escaliers de soixante pieds de haut. Dix chevaux de front les montaient aisément. Là, les arbres les plus rares, des fontaines jaillissantes, des dômes recouverts d’or, d’argent et d’émail, des colonnades élégantes d’où l’œil du maître planait sur la ville entière, faisaient de ce séjour un véritable paradis suspendu, ainsi qu’on le désignait [6].

Il est inutile d’insister davantage pour démontrer que l’architecture était arrivée dans ces contrées, alors si fertiles et si riches, à un degré suprême, affectant, grâce aux matériaux, aux sites et au climat, ce caractère pyramidal si contraire à celle des Égyptiens, des Grecs et des Romains. Nous allons la voir se modifier sans que son principe soit jamais dévié ou abâtardi par des principes étrangers ; nous allons voir les traditions de Ninive, de Babylone, de Persépolis et d’Ecbatane se continuer sans arrêt dans les villes de Suze et de Passagarde, de Hamadan, de Ctésiphon et de Kermanchah, de Bagdad, de Damas et d’Ispahan, jusqu’à notre âge. Qu’on nous permette d’abord de dire ici quelques mots sur l’histoire de ces contrées, afin de montrer ce qu’était en face de Byzance naissante la civilisation puissante et féconde dont elle sut s’inspirer, combien c’est à tort que certains auteurs regardent l’art byzantin comme la source de l’art persan, arabe et turc. C’est le contraire qui est vrai ; c’est Byzance qui emprunta à l’Asie ce style si nouveau pour l’Europe et qui devrait s’appeler le style perse.

L’art persan, dont la force d’extension devait être un jour si grande, se développa d’abord exclusivement entre les étroites limites du pays où il était né. La Perse reste longtemps sans influence au dehors, elle demeure pendant des siècles isolée des autres peuples, sans contact immédiat avec eux. — La Chine présente encore de nos jours un phénomène du même genre. — Bornée au nord par la mer Caspienne et les vastes chaînes du Caucase, au midi par le golfe Persique, à l’est par les ramifications immenses des monts Ourals, qui s’étendent de la droite de l’Indus jusqu’à l’entrée du même golfe, la Perse est de trois côtés séparée du reste du monde par des mers ou par des déserts. Vers le couchant seulement, le Tigre et l’Euphrate lui servent d’unique frontière du côté de la Mésopotamie, et elle soumet à son influence une partie de l’Asie-Mineure, au-delà de laquelle s’étend encore la mer. Ce pays clos était cependant le centre d’une vie intellectuelle intense. Malgré les cataclysmes qui la bouleversèrent, elle fut toujours gouvernée par des rois, et cette unité dans la forme politique maintint les lois, les mœurs, les coutumes, les arts et l’industrie dans la voie féconde de la tradition. Gardiens de toute science et des secrets de l’art, les mages les conservaient sans solution de continuité et sans défaillance de génération en génération. Cette transmission héréditaire et religieuse des procédés et de la science, de la pratique et de la théorie, se retrouve encore aujourd’hui chez les Persans. La franc-maçonnerie, devenue une institution libre, a suivi en cela l’exemple des mages ; les initiés veillent avec un soin jaloux à conserver pur de tout alliage le dépôt de la tradition et à s’en réserver le monopole. Même de nos jours, il est à peu près impossible d’obtenir d’un architecte persan la révélation des méthodes qu’il emploie pour construire ou pour tracer des arcs, des coupoles, des voûtes, des encorbellemens stalactiformes.

On sait peu de chose de la Perse avant la dynastie des Achéménides. Achéménès, vers l’an 536 avant Jésus-Christ, fut, suivant Hérodote, le fondateur qui donna son nom à cette lignée de rois où brillent les noms de Cambyse, Cyrus, Teïspès, Ariaramnès, Arsamès, Darius, Xerxès et Darius Codoman, c’est-à-dire le petit Darius, comme l’appellent les historiens persans. Darius Codoman, vaincu par Alexandre le Grand, qui conquit toute la Perse, fut assassiné par Bessus (330 ans avant Jésus-Christ). Séleucus, un des généraux du conquérant macédonien, fonda la dynastie des Séleucides, qui ne gouverna guère que quelques années. Arsace, fondateur du royaume des Parthes et de la dynastie arsacide, s’empara de la couronne 250 ans avant Jésus-Christ. Les rois parthes descendans d’Arsace régnèrent environ cinq siècles, constamment en guerre avec les Romains, qu’ils repoussèrent toujours. Le petit-fils de Sassan, Ardeschir, que les Grecs nomment aussi Artaxerxès, enleva la couronne à Ardevan, dernier roi arsacide, et fonda, en l’an 223 de notre ère, la dynastie sassanide, qui dura quatre siècles et tomba sous les coups du calife Ali, gendre de Mahomet. Pendant huit siècles, ces belles contrées furent gouvernées alternativement par des princes arabes, tartares ou mogols ; enfin en 1501 la dynastie des Sophis ou Schah réunit sous son sceptre en un seul royaume ces principautés divisées.

Pendant le règne de la dynastie sassanide, c’est-à-dire vers le IVe siècle, les Perses furent en rapport commercial très étendu avec les Byzantins, trouvant à la cour fastueuse des empereurs de nombreux débouchés pour leurs industries de luxe. Par cette voie, les ouvriers du bas-empire s’initièrent aux secrets des arts et des sciences que conservaient les mages. C’est ainsi qu’ils apprirent à courber les arcs et les voûtes, à combiner les lignes géométriques, à contourner en animaux fantastiques, en enroulemens de plantes, les chapiteaux et les frises. Ce système de formations prismatiques, de cristaux ou polyèdres géométriques, en un mot de pendentifs en encorbellement, destinés à soutenir les coupoles et les plafonds, à orner les angles et les niches des portes et des fenêtres, se retrouve dans les plus anciens monumens de la Perse sassanide, et devint, en se développant de plus en plus, la base scientifique de l’ornementation persane. Il fut introduit de même dans l’art byzantin. Cette influence de l’art persan augmenta, comme bien on pense, lorsque les Arabes en 637 se ruèrent sur ces contrées et les convertirent plus ou moins à la foi de Mahomet, Bien différens des peuples de l’Asie, les Arabes restèrent sans art tant que dura leur idolâtrie. — C’était un peuple pasteur fractionné en tribus errantes ; ils n’avaient pas cet élément sans lequel nulle civilisation ne se développe, la stabilité, la vie sédentaire ; mais c’était un peuple bien doué, plein de finesse et d’une facilité de compréhension merveilleuse. Quand à la voix de Mahomet ils coururent à la conquête du monde, ces pasteurs à demi sauvages, jetés tout à coup au milieu des plus brillantes civilisations, ne tardèrent pas à se trouver sans efforts au même niveau intellectuel que les vaincus. C’est pendant la première période de la conquête, sous les califats d’Abou-Bekre et d’Omar, que l’Égypte, la Syrie et la Perse furent conquises. C’est en 636, moins de vingt ans après l’hégire, que la Perse devint musulmane. On sait quels étaient à cette époque le fanatisme farouche, la brutalité guerrière des apôtres armés de l’islam. Ils se faisaient gloire de n’être que des soldats, des barbares et des croyans, de mépriser les raffinemens et les splendeurs des nations efféminées. Les chefs qui les conduisaient les entretenaient dans ces sentimens, comprenant que c’était dans cette barbarie même, dans ce profond dédain de l’univers entier et dans cette rudesse que résidait la principale force de leurs armées. Omar, qui les amenait à sa suite en Perse, a, comme brûleur de temples et destructeur de merveilles, une réputation aussi grande que comme général. Il est impossible cependant de ne pas voir dans les récits arabes qui nous ont transmis les détails de la campagne de Perse les traces de l’admiration involontaire des conquérans pour le luxe et la splendeur dont ils étaient les témoins. Le fanatisme est impuissant à réprimer ce sentiment chez les fils incultes du désert ; ils sont éblouis, demain ils seront subjugués par ces richesses et par ces arts. La première bataille fut livrée près de Kadesiah, elle dura trois jours. Roustam, l’un des meilleurs généraux du roi Jezdedjerd, avait cent vingt mille soldats, qui se conduisirent bravement malgré le vent du désert qui leur jetait le sable au visage et les aveuglait ; mais comment résister à l’élan furieux de gens qui combattaient pour mourir autant que pour vaincre, et dont la suprême ambition était de périr par les armes dans les saintes batailles de l’islam ? Vers le soir du troisième jour, Roustam, accablé de fatigue, dormait sur un tapis auprès des mules qui portaient les trésors, lorsque Hélal, fils d’Omar, se jetant à corps perdu sur les lignes des Perses avec une poignée d’hommes, pénétra jusqu’à lui et le tua d’un coup d’épée. La mort du chef détermina la déroute de toute l’armée, et les Arabes, désormais maîtres de la rive droite du Tigre, vinrent camper à Nahar-Schir, en face de Ctésiphon.

De l’autre côte du fleuve, on apercevait les terrasses et les tours élevées du palais des rois de Perse ; les Arabes furent frappés de la magnificence de ces édifices et s’écrièrent, dit l’historien : « A nous ces dômes étincelans d’or dont Dieu nous a promis la conquête par la bouche de son prophète [7] ! » Jezdedjerd, successeur dégénéré du grand Chosroès, fut saisi de crainte en entendant ces cris de victoire, en voyant sur l’autre rive cette armée dont l’impétueux élan avait été jusque-là toujours irrésistible. Il s’enfuit à Holwan, à l’entrée des gorges étroites du Kurdistan, abandonnant aux vainqueurs Ctésiphon et toutes les plaines qu’elle défend. Ctésiphon, bâtie sur les ruines de l’ancienne Séleucie, était la capitale de l’empire ; les richesses accumulées dans cette ville étaient immenses, les monumens qui la décoraient admirables. Les historiens musulmans retracent à l’envi les trésors innombrables que les Arabes y trouvèrent, le luxe merveilleux des palais, des temples et des bazars. « Je renonce, dit Àboulféda, à énumérer tant d’objets précieux, à décrire tant de splendeurs, car il faudrait y consacrer un volume. » Il en excepte seulement un tapis long et large de soixante coudées, qui représentait un parterre. Chaque fleur était formée de pierres précieuses et tenue par une arabesque en or pur. On songe malgré soi, en lisant cette description, à ce que Plutarque nous dit de la tente de Darius, à laquelle le chroniqueur grec consacre aussi un long passage où perce une admiration mêlée d’étonnement. Un tel luxe a toujours déconcerté les Occidentaux. Malgré leur ignorance, les chefs arabes comprirent la beauté de ce tapis, merveille de l’art perse, et le rachetèrent aux pillards pour l’offrir au calife ; mais le rigide Omar, qui affectait de ne se vêtir que de grosse toile et redoutait pour ses troupes la contagion de ces exemples, fit couper ce tapis en autant de morceaux qu’il y avait de chefs présens, et le leur distribua. La valeur matérielle de ce chef-d’œuvre des fabriques de l’Asie était telle qu’Ali put vendre vingt mille dirhems le morceau grand comme les deux mains qui lui était échu en partage.

La Perse était vaincue, non supprimée ; les provinces orientales, la Mésopotamie, étaient encore libres, la civilisation y trouva un refuge. Les villes qui appartenaient aux Arabes ne perdirent pas d’ailleurs tout souvenir des arts florissans qu’elles avaient si longtemps cultivés. La société au milieu de laquelle les vainqueurs s’implantèrent, et à laquelle ils imposèrent tant bien que mal la suprématie de leurs armes et la doctrine de Mahomet, était vivace et ne périt pas. La barbarie arabe fut d’ailleurs de courte durée, on n’eut le temps de rien oublier. Il ne pouvait guère être question de sciences et d’arts sous la dynastie des Ommiades, héritiers de la puissance et de l’austérité d’Omar ; mais il en fut tout autrement lorsque les enfans d’Abbas et d’Ali arrivèrent au pouvoir. Persécutés par la politique ombrageuse du calife Moawyah, ces princes étaient venus se réfugier dans les provinces de la Perse encore indépendantes. Ils étaient tolérans, éclairés, et représentaient l’élément le plus intelligent, le plus compréhensif du génie arabe. Ali a laissé un volume de poésies, il avait des instincts d’art et de civilisation. Il était suspect pour cela aux orthodoxes inflexibles et farouches, qui le combattirent et lui succédèrent. Ses descendans purent développer dans les loisirs de l’exil et au milieu des exemples de la civilisation persane les goûts élevés qu’il leur avait transmis. Ils suivirent les cours de la fameuse école de Djondi-Sapour, fondée par Chosroès le Grand, et s’initièrent aux secrets des sciences, des arts, de la philosophie. C’est là qu’ils puisèrent la passion de l’étude, et qu’ils apprirent comment il fallait gouverner les peuples. A peine les Abbassides sont-ils montés sur le trône des califes qu’un grand mouvement intellectuel se produit dans toute l’Asie-Mineure.

Al-Mansour, chef de cette dynastie, qui succéda aux Ommiades, était un savant ; il se hâta de fonder des académies à Bagdad, devenue la capitale de son empire. Les tendances vers les mathématiques et la philosophie, qui font partie du caractère arabe, se développèrent rapidement ; les successeurs d’Al-Mansour, y compris Haroun-al-Raschid, le plus célèbre, favorisèrent comme lui les sciences. On comprend que les arts ne restèrent pas en arrière de celles-ci. Ibn-Kaldoun, dans ses Prolégomènes historiques, nous dit que les Arabes aux premiers temps de la conquête, trouvant dans les villes dont ils s’emparèrent des édifices et des palais somptueux, n’eurent pas de longtemps l’idée d’en construire de nouveaux ; mais plus tard, habitués à ces magnificences et ayant contracté des habitudes raffinées, ils se mirent, malgré les défenses de Mahomet et d’Omar, à élever des monumens qui rivalisèrent de beauté avec ceux de leurs prédécesseurs. A partir de ce moment, nous voyons l’art persan, devenu arabe par droit de conquête, s’avancer à la suite des drapeaux triomphans des sectateurs de l’islamisme d’un côté jusqu’aux confins de l’Inde et aux limites de la Chine, de l’autre jusqu’en Espagne, envahissant tous les pays qui séparent le Gange du Guadalquivir. La Perse demeure le foyer d’où tous ces rayons se répandent, la gardienne des traditions pures, la dépositaire des secrets de métier. Quand on veut un architecte pour construire quelque édifice considérable, on va le chercher en Perse. Abdérame, roi de Cordoue, lorsqu’il voulut bâtir l’Alcazar et la mosquée de cette ville, fit venir de Perse un architecte qui y était renommé. Les Persans restaient encore les maîtres comme au temps de Constantin. Dans tout l’Orient, il en est de même : à Constantinople, où Sainte-Sophie étend sa grande ombre byzantine et sert de modèle à toutes les mosquées, on trouvera toujours, sous les sultans actuels comme sous les empereurs de Byzance, dans les kiosques, les fontaines, les cours, les portiques des temples, la main d’un décorateur persan. Le point de la terre où ce style arriva au plus haut degré de richesse et de perfection fut peut-être l’Inde. Plus rapprochée de la source originaire d’où découlait toute l’architecture arabe, admirablement propice elle-même par la richesse du sol, la beauté du ciel, la chaleur du coloris, aux hardiesses architecturales et décoratives, l’Inde vit s’élever des monumens inimitables. Les bains, les palais, les mosquées, les tombeaux, que l’on rencontre en quantité innombrable dans les villes de Délhi, de Lahore et d’Agra, sont souvent des chefs-d’œuvre. La tombe de Zadj-Mahal ou de la couronne, consacrée par Shah-Djihan à son épouse favorite, a été nommée la merveille de l’univers. On ne peut mieux en faire comprendre la richesse qu’en disant que la frise est faite de lapis, d’agate, de turquoises, de saphirs et de rubis, et qu’elle représente des arabesques de fleurs et de fruits du fini le plus précieux. De pareils matériaux, un luxe si extraordinaire nous paraissent exagérés en Occident ; mais pour bien juger de telles œuvres il faut les voir dans les pays pour lesquels elles ont été faites, sous le soleil natal. Dans tous les cas, quelle imagination, quel sentiment de la couleur ne faut-il pas pour concevoir et exécuter des décorations semblables !

Voilà quel est l’art auquel on a cru pouvoir renoncer sans retour au XVe siècle, voilà celui auquel il serait encore temps de revenir, non pour copier les monumens qu’il nous a laissés, — les copies n’ont jamais rajeuni les écoles tombées, — mais pour nous inspirer des principes qui l’ont guidé. Ces principes, les seuls féconds en architecture et que nous avons oubliés, parce que les Grecs, que nous avons pris pour maîtres et pour uniques modèles depuis le XVe siècle, ne les ont jamais soupçonnés, il nous reste à les exposer et à montrer le profit que nos architectes pourraient trouver à les méditer et à les remettre en honneur.


ADALBERT DE BEAUMONT.

  1. Dans nos précédens articles sur les arts décoratifs (voyez la Revue du 15 octobre 1861 et du 15 juin 1862), nous n’avons abordé que la fabrication des étoffes et des émaux, porcelaines et faïences. Maintenant, c’est de l’art décoratif des villes, de l’architecture, qui se rattache à tous les autres arts, que nous allons nous occuper.
  2. Dictionnaire de l’Architecture, par M. Viollet-le-Duc.
  3. Viardot, Musées d’Europe.
  4. Cette idée charmante existe encore dans les palais et les bains orientaux. La lumière du ciel n’arrive qu’en passant par des découpures, en forme d’étoiles ménagées dans la voûte sombre qui recouvre la Balle. Cette voûte est ainsi, pour employer l’expression de Victor Hugo, sidéralisée comme les cieux.
  5. Voyez Botta, Layard, les recueils de la Société asiatique de Londres, Oppert, Place.
  6. Paradise en persan signifie jardin.
  7. Aboulféda, t. Ier.