Les Auteurs hindoustanis et leurs ouvrages

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche


LES AUTEURS HINDOUSTANIS


ET LEURS OUVRAGES




Le sanscrit, langue des anciens Arias, ne fut jamais la langue générale de l’Inde, le pays des sept rivières, sapta sindhu, comme le nomment les Védas[1]. Dans les pièces de théâtre, on le met seulement à la bouche des principaux personnages, mais les femmes et les plébéiens parlent des espèces de patois nommés pracrit (mal formé), par opposition au sanscrit (bien formé)[2]. Le pracrit, qui fut toujours usité à Dehli, ainsi que rassurent les Indiens[3], et qui s’appelait bhascha ou bhakha, c’est-à-dire « langage (usuel) », finit par dominer tout à fait le sanscrit, et reçut le nom de « langue indienne (hindi) », qui ne fut jamais donné au sanscrit, [4]

Dès le commencement du VIIe siècle, les musulmans parurent en conquérants dans l’Inde ; Mahmud le Gaznévide, surtout, y obtint, vers l’an 1000 de notre ère, des succès éclatants ; et, dès lors, le bhakha indien fut modifié dans les villes. Quatre cents ans plus tard, Tamerlan, de race mogole[5], entra dans l’Hindoustan, s’empara de Delhi, et jeta les fondements du puissant empire établi en définitive par Baber, en 1505. Alors la langue indienne (hindi) se satura entièrement de persan, déjà chargé lui-même du nombre illimité des mots arabes que la conquête et la religion y avaient introduits, et l’indien moderne devint, par ce curieux mélange, le confluent du courant japhétique et du courant sémitique, sorte de synthèse philologique tout à fait anormale[6]. Il se forma même un double idiome indomusulman, une langue d’oil et une langue d’oc : l’indien du nord, auquel on donna le nom d’urdu[7] parce que ce fut dans l’urdu (camp) impérial qu’il prit naissance, et celui du midi ou Décan, qu’on nomma conséquemment dakhnî. Mais le hindi ne se perdit pas ; il continua à être, usité en caractères dévanagaris, sans mélange de mots persans et arabes, parmi les Hindous qui étaient peu en rapport avec les musulmans, surtout à la campagne. Il y eut ainsi deux idiomes indiens différents et identiques à la fois, doubles et uniques[8].

Cette séparation de la langue indienne, nommée plus spécialement hindoustani, c’est-à-dire langue de l’Hindoustan, en idiomes hindi et urdu, a reçu sa consécration par la religion, car on peut dire d’une manière générale que le hindi est le langage des Hindous, et l’urdu celui des musulmans. Cela est si vrai, que les Hindous qui ont écrit en urdu ont imité non-seulement le style musulman, mais encore se sont pénétrés des idées musulmanes, et en lisant leurs poésies on ne s’aperçoit guère qu’ils soient Hindous.

En général, les poésies hindies ont plus de vigueur et d’énergie que les poésies urdues et dakhnies. Elles ressemblent aux anciennes poésies arabes, qui se distinguent par les mêmes qualités, et on peut appliquer aux unes et aux autres ce que Thompson a dit de la beauté (loveliness) :

Needs not the foreign aid of ornament,
But is when unadorn’d adorn’d the most
[9].

Pendant longtemps les Hindous continuèrent à écrire leurs compositions littéraires en sanscrit et les musulmans en persan, et on n’écrivait dans les idiomes usuels que des chants populaires ; mais peu à peu des ouvrages remarquables fixèrent les dialectes indiens, qui ont aujourd’hui, ainsi que l’a dit avec juste raison l’éminent indianiste Wilson, une littérature qui leur est propre et qui offre un grand intérêt[10].

Voici ce que Saïyid Ahmad, écrivain contemporain, dit au sujet de l’urdu dans son Açar ussanadid, sous le titre d’Éclaircissements sur la langue urdue[11].

« Dans le royaume des Hindous, on parlait, on lisait et on écrivait la langue hindie. Lorsqu’en l’année 587 de l’hégire, 1191 de Jésus-Christ, et 1248 de Bikrmajit, l’empire des musulmans s’établit à Dehli, on tint en persan les écritures de l’administration royale ; mais la langue des rayas resta (à peu près) la même. Jusqu’en l’année 894 de l’hégire, 1488 de Jésus-Christ, le persan ne fut usité que pour les écritures de l’administration royale et ne s’introduisit pas parmi le peuple. Peu de temps après, pendant le règne du sultan Sikandar Lodi, les kayaths[12], qui étaient généralement chargés des affaires de l’État et de la tenue des registres, se mirent, les premiers d’entre les Hindous, à écrire en persan ; puis, peu à peu, d’autres catégories de personnes les imitèrent, et ainsi l’usage du persan se répandit parmi les Hindous.

» Jusqu’au temps de Baber et de Jahanguir, le hindi (qui était toujours la langue parlée) n’éprouva aucun changement. Les musulmans s’exprimaient en persan, et les Hindous en hindi. Dans le temps des rois Khilji (au XIIIe siècle de l’ère chrétienne), l’émir Khusrau commença à mêler au persan des mots indiens, et écrivit en ce style des pahélis, des mukris et des nisbats[13] avec beaucoup de mots bhakhas ou hindis. Enfin, ce mélange se propagea peu à peu, mais il ne constitua pas encore une langue particulière.

» Lorsque le sultan Schah Jahan fonda, en 1056 (1648), la ville de Schah Jahan (Schah Jahan abad, la nouvelle Delhi), il y eut un grand concours de gens venus de toutes les provinces de l’Inde. Ce fut alors que le hindi et le persan s’amalgamèrent, et qu’à, cause de l’emploi fréquent de quelques mots persans et de beaucoup de mots indiens, il s’y introduisit des changements et des altérations. Le fait est que dans l’armée royale et dans le grand camp de Delhi (nommé urdu mu’alla)[14], il se forma, par l’effet du mélange des idiomes, une nouvelle langue qui, par cette raison, fut nommée zaban-i-urdu (la langue de l’urdu) ; et puis, à cause de l’emploi fréquent de cette expression, le mot de langue (zaban) ayant été retranché, on appela cette langue urdu. Peu à peu, la langue urdue se perfectionna et s’embellit au point que, vers l’an 1100 de l’hégire (1688), c’est-à-dire sous le règne d’Aurangzeb Alamguir, on se mit à écrire de véritables vers urdus.

» Quoiqu’on croie généralement que Wali a été le premier à faire des vers dans cette langue[15], toutefois on voit par ses poésies mêmes qu’on en a écrit avant lui. À la vérité, on faisait, dans ce temps-là, les vers avec incurie et négligence. Mais la poésie urdue fut de jour en jour en progrès, et enfin Mir et Sauda la firent parvenir à la perfection. »

Avant cette dernière époque cependant, Hâtim dit, dans la préface de son Diwan zada, qu’il rédigea vers 1750 : « J’ai adopté, pour écrire, la langue de toutes les provinces de l’Inde, c’est-à-dire l’hindouï[16], qu’on appelle bhakha, parce qu’il est compris par le vulgaire et qu’il est en même temps, agréable aux gens distingués. » En effet, tout ce que dit Saïyid Ahmad n’est pas, à beaucoup près, d’une rigoureuse exactitude. On trouve rarement, il est vrai, cette qualité chez les Orientaux, qui ont trop d’imagination pour étudier une question sous toutes ses faces.

Saïyid Ahmad dit d’abord que depuis la conquête musulmane, en 1191, jusqu’en 1648, il ne s’introduisit aucun changement dans le langage des Indiens. Or, Mir Amman[17] dit au contraire : « Lorsque Akbar monta sur le trône (en 1556), il vint à sa cour des gens de toutes les Provinces, attirés par sa bonté, sa justice et sa libéralité. Quoiqu’ils eussent tous un langage différent, cependant ils entretenaient ensemble des relations de commerce et d’agrément. Ce fut de ce mélange que naquit la langue urdue. »

Il y a plus : avant la fin du XIe siècle, peut-être dès l’an 1080 de Jésus-Christ, Maç’oud ben Selman écrivit un diwan en vers rekhtas, expression par laquelle on entend, comme l’explique Saïyid Ahmad lui-même, le hindi mêlé de mots persans, c’est-à-dire l’urdu. En outre, plusieurs biographes originaux attribuent à Saadi des vers rekhtas qu’il a dû écrire dans le Décan, de 1150 à 1180[18] Kamal appelle même, dans son diwan, Saadi l’inventeur de la langue rekhta, mujid zaban-i rekhta. Mais il faut sous-entendre « dans le Midi ou Décan » pour que la proposition puisse être complètement juste, puisque cent ans auparavant Maç’oud avait écrit en rekhta. Toutefois ce ne fut qu’après lui que Khusrau et Nûrî écrivirent leurs poésies.

Postérieurement, il semble que ce fut encore dans le Midi et, par conséquent, dans le dialecte spécialement appelé dakhni, qu’on écrivit surtout des poésies rekhtas, dont la vogue détermina les poètes du Nord, qui, jusque-là, écrivaient généralement en persan, à adopter pour leurs poésies la langue usuelle. Nous trouvons, en effet, dans le XVIe siècle, plusieurs poètes dakhnis distingués, tels que les rois de Golconde Culi Cutb Schah, Aba ullah Cutb Schah et Abu’lhaçan, surnommé poétiquement Tana, Afzal, Wali, Awari, Gauwaci, Rasmi et plusieurs autres, tandis que ce n’est guère que dans le XVIIIe siècle qu’il y a eu dans le Nord des poètes qui ont acquis de la célébrité. Hâtim, qui vivait à la fin du XVIIe siècle, est peut-être le premier poète de Delhi qui ait écrit en véritable urdu, et il avoue que ce ne fut que lorsque le diwan de Wali fut parvenu à Delhi qu’il se décida à écrire dans la langue usuelle, et qu’il fut suivi dans cette voie par d’autres poètes.

Dès 1828, l’indication d’une biographie originale, dans la grammaire du célèbre Gilchrist, qui est le fondateur de l’étude de l’hindoustani chez les Anglais, attira mon attention sur l’histoire littéraire de cette langue. À force de recherches, je pus me procurer sept différents ouvrages originaux de biographie, et, malgré l’insuffisance des matériaux, je fis paraître, en 1839, une « Histoire de la littérature hindouï et hindoustani, » travail bien imparfait, à la vérité, mais le premier qui ait été tenté en ce genre, ce qui lui a valu l’honneur d’être traduit en hindoustani même, et de réveiller le zèle des savants orientalistes anglais sur le même objet. Leurs recherches, jointes à celles que j’ai faites depuis ce temps, ont eu pour résultat la connaissance d’un grand nombre d’autres biographies originales, que j’ai pu consulter en partie seulement, car il y en a plusieurs que je n’ai pu me procurer ou dont je n’ai pu avoir communication, et d’autres que je ne connais que parce qu’elles sont citées par des écrivains originaux. Beaucoup sans doute me sont encore tout à fait inconnues.

On conçoit aisément combien j’ai de matériaux nouveaux pour une nouvelle édition de cette histoire ; mais, je me bornerai aujourd’hui à indiquer sommairement ce que la biographie et la bibliographie ont à recueillir de ces ouvrages originaux.

Les Persans, et, à leur imitation, les musulmans de l’Inde, aiment beaucoup les biographies, surtout les biographies contemporaines, où il ne manque, comme chez nous, que la date de la mort. Mais, au lieu d’être des spéculations de commerce, elles forment une branche importante de la littérature. Elles donnent, en effet, à celui qui les rédige l’occasion de déployer son éloquence dans les hyperboles dont il grossit l’éloge des poètes célèbres ou amis, et d’y faire preuve de bon goût dans le choix des vers qu’il cite. En effet, ces biographies, qu’on nomme tazkira, « mémorial », sont des espèces d’anthologies où la vie des auteurs se réduit à de pompeux éloges délayés quelquefois en plusieurs pages emphatiques de :

Words of gigantic bulk and uncouth sound[19] ;

tandis que le plus souvent on n’y indique que le nom de l’écrivain. Dans le premier cas, dix, vingt, trente pages d’extraits suivent les éloges ; dans le second, deux ou trois vers et quelquefois un seul. C’est aussi une manière indirecte de se faire connaître au public, car les auteurs de ces tazkiras ont toujours soin de glisser leur nom au milieu des écrivains qu’ils signalent. Le plus souvent, ils s’étendent complaisamment sur ce qui les concerne. Ils écrivent alors une véritable biographie telle qu’il serait à désirer qu’ils le fissent pour les autres écrivains, et ils ne manquent pas d’y joindre de nombreuses pièces de poésie de leur façon. Ainsi, tandis qu’en Europe, dans les biographies des hommes plus ou moins célèbres, on s’attache minutieusement à révéler des détails qui souvent n’intéressent personne, on néglige généralement toute particularité dans les tazkiras indiens. On n’y trouve même aucune indication précise. On y appelle poètes anciens les poètes qui ont précédé le temps de l’écrivain ; poètes modernes ses contemporains. Il n’y a presque pas de dates, surtout pas de date de naissance, car les Orientaux n’ont pas d’état civil et ne savent généralement pas leur âge. On est souvent réduit à conjecturer, par le style des citations, le siècle dans lequel le poète a écrit, ce qui est souvent impossible, à cause des altérations que les copistes font subir aux textes.

Toutefois, les auteurs de ces ouvrages cherchent à les grossir de noms de poètes fort insignifiants quelquefois inconnus, absolument comme nos entrepreneurs de biographies qui, pour augmenter le nombre de leurs volumes, vont déterrer les noms les plus obscurs. Mais, ainsi que l’a dit Cooper de ces illustres inconnus :

Oh, fond attempt to give a deathless lot
To names ignoble, born to be forgot !
In vain, recorded in historic page,
They court the notice of a future age.

Ainsi ces biographies ne sont pas des modèles de critique. Il y a souvent confusion entre des poètes qui ont, par hasard, le même nom et le même surnom, et il est très-difficile de déterminer s’il y a double emploi, à cause du manque de détails. C’est néanmoins, on le voit, un genre particulier de composition qui a son intérêt et qui peut avoir son mérite, et il n’est pas étonnant qu’il ait été cultivé par un bon nombre d’écrivains. Incidemment, ces tazkiras nous apprennent beaucoup de choses utiles à l’histoire littéraire de l’Inde. Ainsi, nous y voyons que les Indiens ont des réunions poétiques ou littéraires nommées mu’aschara, sortes d’académies fondées dans le but spécial de cultiver la poésie urdue, et où les beaux esprits s’évertuent à composer des vers ex tempore, ou à réciter ceux qu’ils ont préparés à l’avance. Ces réunions, qui ont lieu dans les principales villes de l’Inde, se composent de quinze à vingt personnages fort lettrés et appartenant généralement aux meilleures familles du pays. Le maulawi Karim uddin, dont j’aurai l’occasion de parler encore, publiait dernièrement à Delhi les improvisations et les lectures de ces séances dans un journal spécial intitulé Gul-i ra’na, « la Rose vermeille ». Il y a aussi des réunions où des conteurs amusent les assistants par leurs récits. On distinguait à Delhi, parmi ces conteurs, il y a quelques années, Mirza Haçan, qu’on a engagé à écrire quelques-unes des légendes nationales qu’il raconte si bien[20].

Dans les tazkiras, on a généralement suivi l’ordre alphabétique des takhallus ou surnoms poétiques ; quelquefois cependant on a suivi un autre arrangement.

Bien des tazkiras hindoustanis sont écrits en persan, parce que, jusqu’en ces derniers temps, les ouvrages didactiques étaient écrits dans la langue savante de l’Inde musulmane, comme autrefois chez nous dans la langue de Rome, lorsque Dubois (Sylvius) écrivait en latin sa grammaire française, et Pétrarque des notes latines à ses admirables poésies italiennes.

Pour donner une idée du genre extrême que j’ai signalé dans les articles biographiques des tazkiras indiens, de leurs qualités et de leurs défauts, qui les surpassent, je vais donner la traduction littérale de deux articles, d’un grand et d’un petit, extraits l’un et l’autre du tazkira écrit en hindoustani par Lutf (Mirza Ali Khan), et intitulé : Gulschan-i Hind, « le Jardin de l’Inde ».

Voici d’abord le petit article, qui, malgré sa brièveté, roule sur Hâtim, poète célèbre que je viens de citer, et sur lequel d’autres biographes donnent plus de détails.

« Hâtim (de surnom) de Delhi fut célèbre parmi les écrivains rekhtas de cette ville. Il fut le contemporain de Schah Najm uddin Abru et de Mirza Rafi Sauda. C’était un poète éloquent, et il est auteur de deux divans : un dans lequel il a employé beaucoup d’expressions difficiles à comprendre[21], et l’autre qu’il a écrit à la moderne. Ce poète réunit ainsi en sa personne la manière des modernes et celle des anciens. »

(Suit une citation de vingt vers extraits des poésies de Hâtim, et dont j’ai donné ailleurs un échantillon).

Voici le second article, qui a pour sujet un roi poète, c’est à savoir Abu’lhaçan, roi de Golconde, qui monta sur le trône en 1080 (1672-73), et qui, à la prise de la ville de Golconde par Aurangzeb, en 1690, fut retenu par ce dernier en prison et y mourut en 1704. De même que son prédécesseur, Abd Allah Cutb Schah, il ne se contenta pas de cultiver la littérature hindoustanie sous le takhallus de Tana ou Tana Schah (le roi Tana), mais il en fut le patron, et on cite entre autres un de ses officiers, Mirza (Abu’lcacim), parmi les poètes hindoustanis les plus distingués de cette époque dans le Décan.

« Tana Schah est le nom insigne et l’appellation honorable de ce roi, ami du plaisir, Abu’lhaçan Schah. Il était du nombre des sultans célèbres et des potentats de haute dignité du Décan. Quoique la renommée des plaisirs et des joies de ce personnage bon vivant, et la célébrité de ses récréations et de ses divertissements soient connues jusqu’à la lune et au poisson[22], toutefois, il me paraît nécessaire d’écrire quelque peu les circonstances de la vie de cet ornement du trône du palais de la gaieté et de la pleine satisfaction.

« Aux jours où Alamguir[23] qui habite l’immortalité, renversa les Adil Schahis et les Nizam Schahis[24], et s’empara de la province (souba) du Décan, après beaucoup de perturbations, Abu’lhaçan Tana Schah fut détenu prisonnier. La capricieuse fortune se tourna ainsi contre lui et lui montra tout autre chose que le plaisir et les divertissements. La joie de la nuit fut troublée, et, au lieu de la réunion des viveurs qui l’entourait auparavant, il n’eut que le cercle du deuil. Toutefois, Tana se soumit à la dureté de la position que lui avait faite Alamguir. Il lui envoya dire cependant, avec de vives instances relativement à l’usage de la pipe : Je l’aime beaucoup ; si on veut me laisser fumer, ce sera l’essence de la faveur.

» Comme ce padschah (Tana) était ami du plaisir et restait plongé dans l’ivresse de la bonne chère pendant les huit pahar[25] le hucca (pipe) ne s’éloignait pas un instant de sa bouche ; et il avait l’habitude après avoir fumé chaque pipe d’en rafraîchir le fourneau par une fiole d’eau de rose[26], puis son hucca bardar (domestique chargé du soin de la pipe) trempait d’abord le tabac dans de l’eau de saule[27] Adonné qu’il était à cette jouissance, il dormait peu pendant la nuit, et il consumait, entre la nuit et le jour, des centaines de fioles d’excellente eau de rose et d’essence d’eau de saule. Ces circonstances étaient connues à Alamguir dans tous leurs détails. Alors le padschah (Tana) envoya demander humblement qu’on lui accordât au moins seize fioles d’eau de rose et huit d’eau de saule (par jour). Conformément à l’ordre élevé, il arriva cette réponse, après quelques jours, de la part du gouvernement sublime : « Ô Dieu ! le hucca ne quitte pas ta bouche pendant les huit pahar, et, à cause de la jalousie excitée par la vapeur qui se répand du lieu de ta réunion, la fumée de l’envie dit au ciel trompeur qu’au-dessous du firmament, qui se joue des mortels, celui-ci fume huit huccas de tabac par jour et autant par nuit, et qu’ayant avalé des bouffées de poison, il vit dans un accablement fâcheux.

» Sur ces entrefaites, quelques jours après, Alamguir dit : « C’est une grande dépense que d’employer seize fioles d’eau de rose et d’eau de saule par jour pour le hucca. Toutefois, comme la loi permet de fumer du tabac, et qu’on est excusé d’une prescription pénible[28], nous enverrons chaque jour de mon palais huit fioles. »

» En conséquence, Tana se borna à récréer son cœur par quatre huccas pleins, rafraîchis après chaque dose par une fiole.

» Aurangzeb ayant appris ce qui se passait, lui retrancha quatre fioles, contrairement à ce qu’il avait dit. Alors Tana ne demanda que deux huccas pleins à son hucca bardar. Après quelques jours, comme on diminua encore de deux fioles sa ration, il ne demanda plus qu’un hucca plein pendant le jour et un autre pendant la nuit. Enfin, un jour, on, ne lui apporta pas même les deux fioles ; dès lors il ne voulut plus fumer. Après trois jours, son hucca bardar lui dit : « Le dévoué a pu économiser, par la faveur de l’asile du monde (Aurangzeb), de quoi fournir à Votre Majesté, outre la dépense de la coupe, à fumer dix pipes pleines pendant nombre d’années. Il espère que Votre Majesté voudra bien lui donner l’ordre de préparer la salle pour fumer le tabac, afin que le scion de la fidélité soit planté dans la terre de l’honneur. » Tana répondit : « Sa Majesté élevée (Aurangzeb) se préoccupe beaucoup das prescriptions de la loi, quoiqu’il ait creusé la mosquée (de la Mecque), et qu’il s’en soit approprié le trésor. S’il apprend cela, il voudra que tu lui remettes en cautionnement le capital de la dépense que tu ferais pour mon hucca. » Alors le hucca bardar, ayant mis la main sur la tête, se mit à pleurer.

» Depuis ce jour, Tana ne fuma plus, tant qu’il resta prisonnier, et jusqu’à ce qu’il passa de cette habitation périssable à l’honneur du séjour éternel. Ô Dieu ! si on regardait les choses avec l’œil de la certitude, on se convaincrait que le monde est à la fois un séjour de peine et une maison d’avertissement.

Vers. — Où sont les heureux Khosroës et Jamsched ? Où est Cubad, où sont Alexandre et Darius ? Où est Caïcâus ? En contemplant avec les deux yeux de l’observation ces personnages qui étaient enivrés par leur haut rang, on ne pourra que déplorer et plaindre leur sort.

» Puisque l’intelligence du gouvernement, pour la conquête et la possession des royaumes, est parfaitement possédée par les rois de race illustre, ce pauvre (l’auteur), du coin qu’il habite, peut-il s’immiscer dans ces affaires ? Toutefois, quelques sages disent qu’Aurangzeb, qui traita si durement les souverains du Décan, malgré leurs réclamations, et qui avait fait creuser la mosquée de la Mecque (pour en enlever le trésor), a pris sur son cou une action blâmable. Dieu sait quelle rétribution est réservée à cet acte. Le fait est qu’on peut ajouter encore qu’avant de conquérir le Décan, les impôts et les contributions arrivaient à Aurangzeb de cette contrée, et il était appelé Roi des rois (schahin schah) de l’Hindoustan. Toutefois, l’argent provenant de cette vexation (qu’il fit éprouver à Tana) lui parut énorme, et il semble que par cette mesure, qu’il crut de bonne administration, il ait voulu s’élever en dignité.

 » Vers. — Les rois sont instruits des difficultés de l’empire. Toi, pauvre malheureux, du coin où tu es assis, n’aie pas la prétention de rien dire de bien.

» Bref, on attribue au schah élevé Abu’lhaçan Tana Schah, ce matla’[29], et, à cause du langage du Décan et de la facture antique qu’on y remarque ; feu Ali Ibrahim Khan[30], qui l’avait entendu réciter, l’avait retenu. Voici ce vers :

 » À quelle porte irai-je dire (ma peine) ? Où pourrai-je aller ? Adressons-nous à mon propre cœur qu’il soit pour moi mon mihrab[31]

Si mes amis me disent seulement une parole, ce sera pour moi comme un frais pavillon dans la saison d’été. »

Quoiqu’il y ait plus de poèmes de longue haleine dans le dialecte hindoustani du midi ou dakhni qu’en celui du nord ou urdu, dans lequel on a plutôt écrit des gazals, des cacidas et dé courts masnawis, souvent réunis en diwans ; toutefois, ce dernier dialecte a toujours conservé une sorte de supériorité sur l’autre, parce qu’on l’écrit plus régulièrement ; et ainsi tous les tazkiras dont je parle roulent spécialement sur les poëtes urdus, et ne parlent que subsidiairement, pour ainsi dire, des poètes du Décan. Ce que dit Mir, dans la préface de son Nikât uschschu’ara, vient à l’appui de mon assertion :

» Quoique le rekhta, dit-il, ait son origine dans le Décan[32] toutefois, comme ce pays n’a pas produit des poëtes bien distingués[33], je n’ai pas dû commencer par mentionner les noms de ces poëtes, mais je ne veux pas cependant les négliger entièrement, et j’en mentionnerai quelques-uns. »

Il y a des biographies spéciales des écrivains hindis : on les nomme Kab mâla « Rosaires des poëtes », mais celles qui sont parvenues à ma connaissance sont peu nombreuses.

Je connais en tout environ soixante et dix Tazkiras[34] et autres ouvrages bibliographiques ou anthologiques originaux des auteurs hindoustanis. C’est un champ vaste mais ignoré pour l’histoire littéraire de l’Inde[35] ; aussi vais-je donner quelques détails sur chacun de ces ouvrages.

Les biographies spéciales des poëtes hindis proprement dits doivent être naturellement mentionnées les premières dans la nomenclature qui nous occupe, à cause de l’ancienneté relative des poëtes qu’elles nous font connaître.

I. Le Bhakta mâl « le Rosaire des dévots » est proprement une vie des saints hindous des sectes vaïschnavas, lesquels sont en même temps auteurs d’hymnes religieux. En effet, le hindi est la langue des réformateurs hindous ; les partisans de l’ancienne secte de Siva ne l’ont que fort rarement employé dans leurs écrits, car ils sont restés fidèles au sanscrit.

Il y a plusieurs rédactions du Bhakta mâl ; mais la base de ces rédactions diverses, ce sont des pièces de vers nommées chappaï, ainsi appelées parce qu’elles se composent de six vers, ou plutôt de six hémistiches de huit syllabes nommées aschtpa-i, dont le dernier est répété en tête du poëme. Ces pièces de vers sont des espèces de cantiques ou de chants populaires religieux en hindoui ou ancien hindi sur les saints vaïschnavas, chants qui ont une grande célébrité et qui sont dus à Nabbha-ji[36], saint personnage lui-même, aveugle de naissance, qui les écrivit en 1574 de notre ère. Ces poëmes, retouchés par Narâyan-dâs sous le règne de Schâh-Jahân (de 1628 à 1658), furent développés par un texte explicatif, aussi en dialecte hindi et en caractères dévanagaris, d’abord en 1713 par Krischnadâs, et plus tard par Priya-dâs. Râg-Sâgar, écrivain contemporain, auteur du Râg kalpa druma, dont je vais bientôt parler, a annoncé l’intention de donner aussi une édition du Bhakta mâl ; mais j’ignore si elle a paru. Enfin, il y a une rédaction urdue du Bhakta mâl que je ne connais pas. Or, ces textes explicatifs, joints aux poëmes originaux, sont, ainsi que je l’ai dit, ce qu’on nomme le Bhakta mâl. Chacune des biographies qui le composent commence par un des chappaï dont je viens de parler, poèmes auxquels on donne dans cette circonstance le nom de Mûl (texte), tandis que la glose qui en est le développement se nomme tikâ (commentaire).

Je n’avais pu consulter, lors de la publication de mon « Histoire de la littérature indienne » que la rédaction de Krischna-dâs. Aujourd’hui, j’ai pu consulter aussi celle de Priyâ-dâs, dont j’ai un manuscrit, unique, je crois, en Europe. Ce Priyâ-dâs, dont le nom signifie « serviteur du bien-aimé » c’est-à-dire « de Krischna », était natif du Bengale, province où les Hindous emploient, pour écrire, le hindî, aussi bien que le bengali, leur dialecte provincial, et les musulmans l’urdu, absolument comme dans les provinces nord-ouest. Il était membre d’une secte particulière de vaïschnavas fondée par Nitya nanda. Le commentaire, ou plutôt l’explication du Bhakta mâl, dont il est auteur[37] est en vers du mètre kabit et porte proprement le titre de Bhaktiras bodhanî, ce qui signifie à la lettre « la connaissance du goût de la dévotion ». Les remarques particulières de Priya-dâs sont nommées drischtanta (développement) et Bhakta mâl Praçany (discours sur le Bhakta mâl). Du reste, cet écrivain est plus connu encore par un Bhagavat dont il est auteur, que par la rédaction de la biographie dont il s’agit[38].

II. Bhakta charitr « Histoire des dévots » ouvrage analogue au précédent par Ughava-Chiddhan poéte hindi du quatorzième siècle, auteur d’autres ouvrages.


III. Le Râg kalpa druma, c’est-à-dire « l’heureux arbre des râgs » ou « modes musicaux ». C’est une immense collection de chants populaires, car elle forme un volume grand in-4° de près de 1800 pages. Le collecteur de ces poëmes se nomme Sri Krischnanand Byas déo, et il a reçu du sultan de Delhi le titre de Râg Sâgar (l’océan des râgs), sous lequel il est connu, par allusion à la collection qu’il a publiée, et ce titre lui sert de takhallus ou surnom poétique. Râg Sâgar est un brahmane de la classe des Gaur et natif de Deva-Garb-Kot, ou Odeïpur, dans la province de Méwar. Les vers qu’il a réunis se montent à un million deux cent vingt-cinq mille. L’impression de cette collection, commencée à Calcutta en 1842, a été terminée en 1845. L’auteur a voyagé pendant vingt-deux ans pour recueillir ces chants populaires, ainsi qu’il le fait savoir dans sa préface. Il a pu mettre ainsi au jour beaucoup de poésies inconnues jusqu’ici, quoique dues à des auteurs célèbres.

Le Râg kalpa druma se divise en plusieurs parties. On peut en compter sept principales. La première, composée de pièces de poésie sur différents râgs, comprend 164 pages. La seconde se compose du Sûr-Sâgar, c’est-à-dire, « l’Océan (la collection) de Surdâs » en entier, et contient plus de 600 pages. La troisième se compose de chants variés hindous et musulmans formant 344 pages. La quatrième se compose de chants sur le printemps et le holî (le carnaval des Hindous), qui font 176 pages. La cinquième est une collection de dhurpad et de khiyâls en deux parties, une de 208 pages et l’autre de 156 pages. La sixième contient 76 pages de gazals, de rekhtas, etc. Enfin, la septième offre en 28 pages les vers des râjâs Bhartari et Gopi chand.

Quoique cet ouvrage ne soit, comme on le voit, qu’une simple anthologie, on peut le classer parmi les ouvrages biographiques à cause qu’on y trouve des indications précieuses sur les poëtes à qui on doit des chants populaires.


IV. Je ne connais malheureusement pas le Sûjâna charitra « l’Histoire des excellents personnages », biographie hindouie de plus de deux cents poëtes, écrite en 1748 par Sûdana Kavi ou le poêle Sûdana.


V. Kavi charitr « Histoire des poètes ; » cet ouvrage écrit en mahratti par Janardhan, contient plusieurs notices sur des poëtes hindis.


Actuellement, je vais entrer dans quelques développements sur les Tazkiras proprement dits, lesquels ont spécialement trait à l’hindoustani musulman et surtout au dialecte urdu ; non pas que les auteurs dont il y est fait mention soient tous musulmans, mais parce qu’ils ont écrit dans le dialecte musulman.

Ces Tazkiras sont modernes : le plus ancien de ceux que je connais n’est que du milieu du dernier siècle. Huit de ces Tazkiras sont du siècle dernier et dix-neuf de notre siècle, et ce n’est que parmi ceux-ci qu’on trouve les six Tazkiras écrits en hindoustani.

En voici la description dans leur ordre de date :


VI. Le premier et le plus ancien qui nous soit connu c’est le Nikât uschschu’ara « les belles compositions des poètes » par Mîr (Muhammad Taquî), qui est lui-même un des poëtes les plus habiles et les plus célèbres. Ce Tazkira, écrit en persan, contient des notices succinctes sur une centaine de poëtes avec des remarques critiques sur leurs vers.

À ce que j’ai dit de Mîr, dans mon Histoire de la littérature hindoustanie, je dois ajouter que Mîr est le takhallus[39] du poëte, et non son titre d’honneur. Le biographe Schorisch fait observer, en effet, qu’il était schaïkh et non saïyid. Il était neveu du poëte Arzû et natif d’Agra ; mais, après la mort de son père, il alla résider à Delhi auprès de son oncle, qui corrigea ses vers. En 1196 (1781-82), il alla à Lakhnau, où Açaf uddaula lui donna une pension de 200 à 300 roupies (600 à 900 fr.) par mois, et il mourut dans cette ville, presque centenaire.

Kamâl, qui écrivait son Majmu’a-i intikhâb en 1804, dit que Mîr avait alors plus de quatre-vingts ans. La date de son décès nous est fournie par un chronogramme de Nâcikh qui la recule jusqu’à 1225 (1810-11), l’année même de l’impression de ses Kulliyat. On lit néanmoins dans des biographies qu’il était mort à Lakhnau entre 1215 (1800-01) et 1221 (1806-07).

Cacim le blâme pour la recherche de son Tazkira et pour les remarques critiques qu’il fait sur ses contemporains ; mais il est dit de lui dans l’Açar ussanadid : « Le langage de Mîr est tellement pur, et les expressions qu’il emploie sont tellement convenables et naturelles, que jusqu’à ce jour tout le monde en fait l’éloge. Quoique le style de Sauda soit excellent aussi et qu’il l’emporte sur Mîr pour le piquant de ses allusions, cependant il lui est inférieur quant au langage. »

Mîr écrivit sa biographie une année environ après la mort de Mukhlis, qui eut lieu en 1164 (1750-51)[40]. C’est par lui même que, nous apprenons qu’il est le premier qui ait écrit un Tazkira spécial des poëtes qui ont écrit en urdu. Voici, en effet, ce qu’il dit dans la préface de son Nikat uschshu’ara : « Il ne doit pas être caché qu’on n’a écrit jusqu’ici aucun ouvrage sur la poétique rekhta (dar fann-i rekhta), expression par laquelle on entend des vers à la manière de la poésie persane dans la langue de l’urdû-é mu’alla[41] de Schâh-Jahân-âbâd ou Delhi, en sorte que ce qui concerne les auteurs qui ont cultivé ce genre de poésie demeure sur la page du siècle. »

Toutefois, si cette assertion est par hasard sincère, elle n’est sans doute pas exacte, car il paraît certain qu’il existait déjà du temps de Mîr des Tazkiras des poètes hindoustanis, attendu que Fath Alî Huçaïnî dit expressément dans la préface du sien, dont il a fixé lui-même la date à l’année 1165 (1750-51), qui est celle du Tazkira de Mîr : qu’il s’est déterminé à écrire son Tazkira, « à cause que ceux qui avaient écrit avant lui des Tazkiras des poètes rekhtas s’étaient attachés, par envie, à les critiquer, ce qu’il avait voulu éviter en les traitant avec impartialité. « Or, quoiqu’on puisse appliquer ce reproche au Tazkira de Mîr, il n’est pas moins vrai que Fath Alî parle au pluriel et qu’on doit supposer, à bon droit, qu’il existait en 1751 plusieurs Tazkiras des poètes hindoustanis. D’ailleurs nous allons voir, dans un instant, Câïm, qui n’a écrit son Tazkira qu’en 1168 (1754-55), plusieurs années par conséquent après les deux Tazkiras dont nous parlons ici, se flatter lui aussi d’écrire le premier Tazkira des poëtes hindoustanis, précaution oratoire pour détourner l’accusation de plagiat. Nous apprenons aussi par Kamâl, qui a écrit son Tazkira dès 1804, sur l’invitation du poète Akbar[42], mort à la fleur de l’âge en 1803, que ce dernier avait déjà réuni, plusieurs années aupravant[43], quarante Tazkiras hindoustanis. Or, il est à présumer que sur le nombre des Tazkiras dont nous ne connaissons que le quart, il y en avait de plus anciens que celui de Mîr.

Mîr est auteur de nombreuses poésies hindoustanies, dont la plupart ont été publiées dans l’édition de ses Kulliyât, imprimée à Calcutta en 1810. On n’en a guère exclu en effet qu’un petit nombre de vers qu’il a écrits en persan. Quelques-unes de ses poésies érotiques, qui n’avaient cependant pas été comprises dans ses Kulliyât, ont été publiées à Cawnpour en 1851, par les soins de Mustafa Khân, avec des poésies de Sadic Khân, sous le titre de Majmu a-i masnawî « Collection de masnawis. » Mîr est généralement considéré par ses compatriotes comme tenant le second rang parmi les poëtes hindoustanis modernes ; quelques-uns le mettent sur la même ligne que Sauda, et d’autres préfèrent décidément ses compositions poétiques à celles de Sauda.

VII. Caïm a écrit un Tazkira qui porte aussi le titre de Nikât uschschu’ara et qui est aussi désigné sous celui de Tabacât-i Schu’ara à cause qu’il est divisé en trois parties, qui sont ainsi appelées. Caïm est lui-même un poète célèbre. Il est un des biographes hindoustanis qui mettent Saadi de Schiraz au nombre des poëtes urdûs.


VIII. Tazkira de Fath Alî Huçaïni Gurdézî, écrivain hindoustani, schaïkh de naissance et sofi, c’est-à-dire philosophe musulman, lequel rédigea à Delhi, en langue persane, cette biographie, qui se compose, comme celle de Mîr, d’une centaine de notices rangées par ordre alphabétique. Huçaïnî nous apprend lui-même, ainsi qu’on vient de le voir, la date de son Tazkira, car il dit, à l’article qu’il a consacré au poète Anjam[44], que ce dernier mourut en 1159 (1746-47), six ans avant la rédaction de son ouvrage, qui fut ainsi rédigé en 1165 (1750-51), l’année même de la rédaction de celui de Mîr. Huçaïnî paraît néanmoins avoir connu le Nikât uschschu’ara, tant à cause de ce qui a été dit précédemment, qu’à cause des emprunts évidents qu’il y a faits, ce dont on s’aperçoit dès l’introduction, dans laquelle il a copié les observations de Mîr sur la manière d’écrire les vers rekhtas. Huçaïnî vivait encore, il semble, en 1806, car Cacim, qui écrivait son Tazkira cette année même, en parle comme d’un auteur vivant.


IX. Le Makhzan nikât « le Magasin des belles compositions »[45] vient ensuite. Il a été rédigé en persan en 1168 (1754-55) par le schaïkh Muhammad Quiyâm uddîn Câïm, de la ville de Chandpur. Ce Tazkira offre des renseignements intéressants : il est divisé en trois tabacâts ou classes, c’est à savoir des poëtes anciens, des poëtes intermédiaires et des poëtes modernes, au nombre en tout de cent dix. Ce qu’il y a de singulier à faire observer sur ce Tazkira, c’est que, ainsi que je viens de le dire, l’auteur prétend écrire le premier une biographie des poëtes hindoustanis, ce qui implique qu’il n’a pas connu les précédents Tazkiras, c’est-à-dire non-seulement ceux que nous pouvons supposer avec juste raison avoir existé avant celui de Mîr, mais même ceux de Mîr et de Fath Alî. On peut douter à bon droit de la sincérité de cette assertion, ce qui n’ôte rien, à la vérité, au mérite intrinsèque de l’ouvrage.

Parmi les renseignements qu’on trouve dans ce Tazkira et qui ne figurent pas dans les biographies précédentes, je dois citer le fait bien probable, sinon certain, que le célèbre Saadî de Schiraz a écrit, pendant son voyage dans le Décan, des vers dans le dialecte de cette province, et doit être par conséquent compté parmi les poëtes hindoustanis[46]. Cette assertion avait à la vérité été contredite à l’avance par Mir et par Fath Alî ; car ils avaient attribué les mêmes vers à un prétendu Saadî du Décan. L’opinion de Câïm a été suivie par Kamâl, qui a mis largement à contribution le travail de ce biographe, ainsi que nous le verrons bientôt ; et l’autre opinion a été suivie par Schorisch, qui a écrit son Tazkira environ dix ans après Caïm. Quant aux autres biographes, ils n’ont parlé ni du vrai, ni du prétendu Saadî. Tel est l’état de la question, sur laquelle je me suis expliqué ailleurs plus explicitement[47].

Comme poëte hindoustani, Câïm occupe un rang distingué parmi les écrivains de son siècle. Selon Kamâl, il n’a été surpassé que par Saudâ, le poëte favori des musulmans de l’Inde. À l’appui de son assertion, ce biographe cite dans son Tazkira beaucoup de pièces extraites du Dîwân de Câïm, entre autres plusieurs contes, satires et autres poèmes intéressants sous le raport ethnologique.

Schefta dit que les meilleures poésies de Câïm sont ses quita’s et ses rubaïs. Du reste, il ne partage pas l’enthousiasme de Kamâl, et il considère comme une folie d’égaler ce poëte à Saudâ (folié). Câïm alla de bonne heure à Delhi, où il obtint du sultan un emploi. Il mourut de 1207 à 1210 (1793-95).


X. Le Tazkira d’Abû’lhaçan porte le titre de Maçarrat afza « l’Accroissement du plaisir », et il a été écrit en persan dans l’année 1193 (1779). J’avais regretté dans la préface du t. Ier de mon « Histoire de la littérature indienne »[48] de n’avoir pu me servir de ce Tazkira, dont je connaissais l’existence par le catalogue des manucrits de sir W. Ouseley, qui en possédait un exemplaire. Aujourd’hui les manuscrits de feu sir William font partie de la bibliothèque d’Oxford, et mon ami Nath. Bland a bien voulu lire celui-ci pour moi et m’en envoyer l’analyse et des extraits, ce qui m’a été d’autant plus avantageux, que le docteur Sprenger ne le mentionne pas parmi les Tazkiras qu’il a trouvés dans les riches collections auxquelles il a eu accès.

L’auteur de ce Tazkira, Abû’lhaçan Amîr uddîn Ahmad, connu aussi sous le nom d’Amr ullah d’Ilah-âbâd, quitta sa ville natale, alla s’établir à Azîm-âbâd, puis il visita Calcutta. Son goût pour la poésie hindoustanie le décida à composer, en 1193 (1779), tout en voyageant, son Tazkira des poëtes hindoustanis, auquel il fit ensuite quelques additions à Lakhnau.


XI. Le Tazkira de Schorisch, écrit en persan en 1193 (1779-80), n’a pas de titre spécial. Le nom de l’auteur est Mir Gulâm Huçaïn, et il était appelé familièrement Mîr Bhaïnâ. Je n’ai pu me servir de cette biographie qu’à travers le travail du docteur Sprenger, qui en a tiré un bon parti dans son Index des Tazkiras urdus[49], d’après un manuscrit de cet ouvrage qui appartient à J.-B. Elliot, de Patna, et qui forme un in-4º de 500 pages, contenant trois cent quatorze courtes notices.


XII. Le Tazkira du nabâb Alî Ibrâhîm Khân, intitulé : Gulzâr-i Ibrâhîm. « Le Jardin d’Ibrahîm », par allusion à la fois au nom du biographe et à la fournaise dans laquelle, selon le Coran, Nemrod fit jeter Abraham et qui se changea miraculeusement en un parterre de fleurs. Ce Tazkira, qui est écrit en persan et que j’ai mis largement à contribution pour mon « Histoire de la littérature indienne », fut terminé en 1196 (1781-82). Il contient des notices sur environ trois cents poëtes urdus avec des spécimens de leurs poésies.

À ce que j’ai dit du biographe Ibrâhîm dans mon « Histoire, » j’ajouterai que son nom in extenso est Nawâb Alî Ibrâhîm Amîn uddaula Nâcir Jang, et qu’il était natif de Patna. Il avait le double takhallus de Khalîl et de Hâl. C’est sous le premir de ces noms qu’il est mentionné dans Yûçuf Alî et dans Schorisch, et sous le dernier dans Ischquî.


XIII. Le dernier des Tazkiras du dix-huitième siècle, c’est celui de Mashafî, rédigé en persan et écrit en 1209 (1794-95). À ce que j’ai dit sur l’ouvrage et sur l’auteur dans mon « Histoire de la littérature indienne », je dois ajouter, d’abord, que, conformément à l’opinion exprimée par feu de Hammer, dans un article qu’il consacra à mon ouvrage, on doit prononcer son nom Mashafî, c’est-à-dire Coranien, instruit dans le Coran, ou Mashaf et non Mushafî.

Schefta nous fait savoir que ce biographe naquit à Delhi et qu’il était un des maîtres de son temps dans l’art d’écrire en hindoustani et en persan. Il l’avait connu à Lakhnau et il s’était lié avec lui. Ce biographe, aussi bien que Karîm uddîn, disent qu’il est auteur de six Dîwans rekhtas. Toutefois, le manuscrit des diwans de Mashafî (Dîwanhâ-é Mashafî) de Farah-bakhsch de Lakhnau n’en contient que quatre, et tous les quatre en hindoustani, et formant quatre volumes. Mashafî est aussi auteur de plusieurs Dîwans persans, d’un Tazkira des poëtes persans, et d’un Schâh-nâma (Livre royal) inachevé, sorte de chronique en vers qui va jusqu’au règne de Schâh Alam.

Quant à son Tazkira des poëtes urdus, il l’écrivit à la demande de Mîr Mustahçan Khalic, et il y inséra sur environ cent cinquante poëtes hindoustanis qui ont vécu depuis Muhammad Schâh jusqu’à son temps, des biographies dont celles qui concernent ses contemporains ont surtout de l’étendue.

Mashafî a vécu longtemps, car il est mort seulement une dizaine d’années avant la rédaction du Gulschan-i békhar, c’est-à-dire vers 1822 ; mais, selon Karîm uddîn, en 1814. Mashafî commença à se faire connaître à la fin de l’époque où florissaient Saudâ, Jurat et Inschâ : il avait même été contemporain de Hâtim, ainsi que ce dernier nous l’apprend dans la préface de son Diwân-zâda.

Câïm, qui avait assisté à Delhi à ses réunions littéraires, cite de lui un grand nombre de vers : Sarwar en donne quarante-sept pages.


XIV. Le Tazkira de Lutf (Mirzâ Alî Khân) écrit tout au commencement de ce siècle, c’est-à-dire en 1215 (1800-1), porte le cachet du progrès de l’esprit de nationalité, car il est le premier à ma connaissance qui soit écrit dans le dialecte hindoustani musulman nommé urdu, et non en persan, comme les précédents. Ce Tazkira, intitulé Guhchan-i Hind « le Parterre de l’Inde », se compose de soixante-six notices seulement, mais accompagnées, presque toutes, de nombreux extraits des poésies des écrivains dont il y est question et de poëmes entiers de plusieurs pages. Par exemple, la biographie de l’auteur est suivie d’un dîwân de ses gazals, qui occupe dans mon manuscrit trente et une pages de dix-sept lignes à la page, et, en outre, de dix-sept pages de cacîdas et d’un masnawî érotique de vingt-cinq pages : en tout soixante-treize pages.

J’ai donné dans mon « Histoire de la littérature indienne » la biographie de Lutf ; qu’il me suffise de dire ici qu’il naquit à Delhi, qu’il habita Patna, Lakhnau et enfin Haïder-âbâd, où il arriva un an après Kamâl, qu’il avait déjà connu à Lakhnau, et qu’il retrouva dans le Décan. Lutf avait été pour la poésie l’élève de son père, Kâzim Beg Khân Hijrî, qui cultivait aussi, à ce qu’il paraît, la poésie hindoustanie, et selon Schefta, de Mîr (Taqui).


XV. Le Tazkira de ’Ischquî porte la même date que le précédent, mais il est écrit en persan, conformément à l’ancien usage. Je ne le connais pas de visu, mais j’ai pu m’en servir indirectement[50], et je sais ainsi qu’il contient, par ordre alphabétique, quatre cent trente-neuf courtes biographies. Miyân Rahmat ullah ’Ischquî était de Patna et fils de Mujrim, poëte hindoustani estimé. On le compte parmi les poëtes hindoustanis, bien qu’il ait plutôt écrit en persan, et il ne doit pas être confondu avec ’Ischquî de Murâd-âbâd, dont j’ai parlé dans mon « Histoire[51] » ni avec un autre ’Ischquî du Décan, poëtes hindoustanis l’un et l’autre. Notre ’Ischquî fut élève de son père et de Schâh Muhammad Wafâ.


XVI. Le Majmu’a ul-intikhâb « l’Abrégé collectif », ou si l’on veut : « l’Anthologie des anthologies » de Kamâl (Faquir Schâh Muhammad[52] ou Schâh Kamâl uddîn Huçaïn), est un des Tazkiras dont j’ai eu connaissance depuis la publication de mon « Histoire », grâce à l’obligeance des dignitaires de la Société royale asiatique de Londres, et un de ceux que seul j’ai consultés. Cet ouvrage, qui est écrit en persan, m’a offert cinquante-huit nouveaux articles dont plusieurs sont pleins d’intérêt. Malheureusement le manuscrit dont j’ai pu faire usage, bien que d’un beau nasta’lic, est très-négligemment écrit ; et même le copiste a souvent dessiné plutôt que transcrit, ne comprenant pas évidemment le sens de ce qu’il copiait. Cette inexactitude est surtout fâcheuse pour la transcription de la partie anthologique.


XVII. Le Majmu’a-i nagz « Charmante collection », par Câcim (Saïyid Abû ’lcâcim)[53] de Delhi, nommé aussi Mîr Cudrat ullah Câdiri, est un Tazkira dont je n’ai eu connaissance que postérieurement à la publication de mon « Histoire ».

Ce fut en 1221 (1806-07) que Câcim rédigea cet ouvrage, et le titre qu’il lui donna en offre en même temps le chronogramme. Il est écrit en persan et dans un style très-fleuri, rempli de rimes et d’allitérations. On lit, en tête, une longue préface pompeusement écrite sur la poésie. Mais, ce qui distingue surtout cette biographie des autres Tazkiras originaux, c’est que Câcim n’a pas placé pêle-mêle les noms des auteurs ; mais il a réuni les homonymes, il en a indiqué le nombre et il les a mentionnés dans leur ordre. Les articles qui composent ce Tazkira, quoiqu’au nombre de plusieurs centaines, n’approchent pas de la quantité de ceux dont se composent les biographies de Sarwar et de Zuka, mais ils sont beaucoup plus développés, et ils contiennent des anecdotes et des citations bien choisies qu’on ne trouve pas ailleurs.

Au surplus, Câcim est lui-même un poëte hindoustani très-distingué. Il avait eu, dès son enfance, le goût de la poésie, et ce fut Hidâyat qui l’initia aux mystères de cet art. À l’époque de la rédaction de son Tazkira, il avait déjà écrit environ 8,000 vers qu’il avait réunis en un Dîwân, et, en outre, un Masnawi de près de trois mille cinq cents vers, intitulé : Quissa-i Mi’raj, ou « Histoire de l’ascension de Mahomet » ; un autre masnawi, dont on n’indique pas le sujet, sur le mètre du Bostan, et près de cinq mille deux cents vers sur les Miracles (Karamat) d’Abd ul-Câdir Guilânî, célèbre spiritualiste et fondateur d’une corporation religieuse à laquelle Câcim appartenait, ainsi que son surnom de Câdirî le témoigne.

Câcim s’était occupé de médecine, mais on ne dit pas qu’il ait exercé la profession de médecin.

Les biographes Kamâl, Sarwar, Schefta et Karîm en font un grand éloge : ils louent son talent poétique et sa piété. Câcim mourut, s’il faut en croire Karîm, en 1820, âgé de 109 ans.


XVIII. Le ’Umda-i muntakhaba « l’Abrégé colossal » de Sarwar, paraît[54] avoir été rédigé en 1221 (1806-07). Je n’avais pas eu non plus connaissance de ce Tazkira, que je publiai mon « Histoire de la littérature indienne », mais depuis ce temps, j’en ai obtenu un manuscrit que j’ai pu consulter à loisir.

Mîr Muhammad Khân Sarwar, l’auteur de cette biographie, avait le titre honorifique de ’Azam uddaula (le grand de l’empire) : il était fils du nabâb Abu’l-Câcim Muzaffar Khân Bahâdur, et il fut élève de Saquî, autrement dit Sâmi, de Mauzûn et de Tajammul. Il est auteur d’un épais Dîwân rekhta, outre le Tazkira dont j’ai à parler. Cet ouvrage, écrit en persan, contient les biographies de mille à douze cents poëtes, rangés par ordre alphabétique, avec de courts extraits de leurs divers ouvrages. Sarwar y parle de lui-même avec beaucoup de modestie, et il s’excuse d’insérer quelques pages de ses vers au milieu de ceux des poëtes célèbres, en disant qu’il se trouve des épines avec les roses. Ce Tazkira, postérieur à celui de Câcim, quoiqu’il porte la même date, est antérieur à celui de Schefta qui l’a mis à contribution, comme Sarwar l’avait fait à’l'égard du Tazkira de Câcim.

Karîm dit que le ’Umda-i muntakhaba est très-célèbre à Delhi, qu’il est fait avec soin et que Schefta et d’autres biographes en ont fait usage.

Sarwar est mort en 1250 (1834-35). Son fils Mahmûd Khân a marché sur ses traces, et Schefta le mentionne parmi les poëtes contemporains.


XIX. Le Tabacat-i Sukhan « les Rangées de l’éloquence, » c’est-à-dire « éloquentes », ne m’est pas connu directement[55] L’auteur de ce Tazkira, lequel est aussi compté parmi les poëtes hindoustanis, est le schaïkh Gulâm Muhî uddîn Curaïschi, surnommé ’Ischc. Il naquit à Mirat, et son père Ni’mat ullah Ni’amî[56], poëte lui-même, est auteur d’un Dîwân persan estimé. Quant à ’Ischc, il a écrit non-seulement en persan, mais en arabe. On lui doit entre autres deux Diwâns persans. Il avait pris d’abord dans le premier de ces Diwâns, le takhallus de Mubtala « amoureux »[57], et ce n’est que dans le second qu’il a pris celui de ’Ischc « amour » sous lequel il est connu.

Le titre de son Tazkira, qui est écrit en persan, fixe la date de sa composition, c’est-à-dire 1222 (1807-08). Cette biographie n’est pas copiée sur les autres ; elle est divisée en deux parties que l’auteur appela Tabacât ou par euphonie Tabcât (rangée). La première contient cent courtes notices sur des poëtes rekhtas, et la seconde sur autant de poëtes persans.


XX. Le Tazkira de Jahân est un des six Tazkiras que j’ai mis à contribution pour mon « Histoire », et un des six, à ma connaissance, qui sont écrits en hindoustani. Cet ouvrage est intitulé : Dîwân-i Jahân, ce qu’on peut traduire par : « l’Anthologie de Jahân », par allusion au surnom poétique de l’auteur[58], ou « l’Anthologie indienne », ou plutôt « du monde (indien) », l’expression jahân (monde) étant employée quelquefois métaphoriquement pour signifier « l’Inde ». Je ne répéterai pas ce que j’ai déjà dit[59] sur cet ouvrage qui porte la date de 1227 (1812), et sur l’auteur qui, bien qu’Hindou, ainsi que l’indique son nom même de Bénî Narâyân, a écrit dans le dialecte musulman. D’après de nouveaux renseignements qui me sont parvenus, Jahân (Bénî Narâyân), l’auteur de la biographie dont il s’agit, était un kschatrya, natif de Delhi, selon les uns, et selon d’autres[60], de Lahore. Son père se nommait Râé Sudrischt Nârâyan, et son grand-père, Lakschmî Narâyan.

Le Dîwân-i Jahân est plutôt une anthologie qu’une biographie, les notices sur environ 150 écrivains dont il est donné des morceaux étant très-succinctes et les citations au contraire très-étendues.

Outre ce Tazkira, on doit à Jahân plusieurs autres ouvrages hindoustanis : le Châr gulschan « les Quatre parterres », qui roule sur la légende exploitée surtout par le poëte persan Hilâli « du roi et du mendiant » Schâh o gadâ ou darwesch ; les quissajât ou « historiettes », recueil d’anecdotes ; des poésies, dont il a donné des échantillons dans son Tazkira, et enfin une traduction de Tambih ul-gâfilin « Avis aux insouciants », ouvrage théologique dont l’original, écrit en persan, fut rédigé à la demande du célèbre réformateur musulman-indien Saïyid Ahmad, auteur d’une secte de nouveaux wahâbis. Il y a, au surplus, d’autres traductions hindoustanies de cet ouvrage. Il paraîtrait que Jahân fit partie de la secte de Saïyid Ahmad ou du moins se fit musulman, car il parle comme un vrai musulman dans la préface de ce dernier ouvrage.


XXI. Le ’Ayâr uschschu’ara « la Pierre de touche des poëtes », Tazkira dû aussi à un Hindou de Delhi nommé Khûb Chand Zuka[61], et écrit en persan en 1247 (1831-32), ou plutôt de 1208 (1793-94) à 1247 (1831-32) ; car l’auteur dit y avoir travaillé treize années, à la demande de son maître Mîr Nacîr uddîn Nâcir, appelé communément Mîr Kallû. Zuka est mort en 1846, ainsi que le docteur Sprenger l’a appris de la bouche même de son petit-fils.

Le Tazkira de Zuka est du nombre de ceux dont je n’ai eu qu’une connaissance médiate. Il est écrit en persan, et il contient les biographies de près de 1500 poëtes avec des fragments de leurs écrits. Le manuscrit que le docteur Sprenger a eu entre les mains est un in-8° de près de mille pages de quinze lignes à la page. Ce savant orientaliste considère le Tazkira dont il s’agit comme écrit sans critique et fourmillant de répétitions et d’inexactitudes. Il y a sans doute néanmoins de quoi glaner amplement, et il est fâcheux qu’il n’y en ait pas d’exemplaire en Europe.


XXII. Le Gulschan bé-khar « le Jardin sans épines », qui a été terminé en 1250 (1834-35), a été lithographié à Delhi en 1845, et il y en a même plusieurs éditions ; mais j’en avais obtenu auparavant un exemplaire manuscrit par l’entremise de feu Boutros, alors principal du collège des natifs de Delhi. Ce Tazkira, qui est rédigé en persan, est la plus célèbre des biographies écrites par des auteurs contemporains. Il contient des notices sur six cents différents poëtes avec des extraits de leurs ouvrages. Il est plus correct que la plupart des ouvrages du même genre, y compris celui de Câcim, qu’il paraît avoir surtout mis à contribution.

L’auteur de ce Tazkira, le nabâb Muhammad Mustafa Khân Bahâdur, surnommé poétiquement Schefta, natif de Delhi, est un personnage considérable, fils du nabâb Murtaza Khân Bahâdur, et poëte hindoustani très-distingué. Il fut élève de Mumin, célèbre poëte de Delhi, et il prit d’abord, à ce qu’il paraît, le surnom poétique ou takhallus de Hasrati « soupirant » avant de prendre celui de Schefta « amoureux », sous lequel il est connu.

Dans son Tazkira, il parle lui-même avec beaucoup de modestie et il exprime le regret d’avoir perdu dans l’inaction un temps précieux ; il termine sa biographie par une dizaine de pages de ses vers.

On lui doit, en effet, un Dîwân de poésies urdues, et une traduction hindoustanie, publiée à Lakhnau, du Maulad-i muhaddas d’Ibn Juzî, ouvrage arabe sur la généalogie, la naissance et l’éducation de Mahomet d’après les hadîs, ainsi que l’annonce son titre.

Schefta tint à Delhi des réunions littéraires jusqu’en 1847, époque où il quitta cette ville. Il est encore vivant, et il a été dernièrement l’objet des louanges de Dharm Narâyân dans le journal de Delhi intitulé Quiran ussaadaïn (la Conjonction des deux planètes heureuses : Vénus et Jupiter).


XXIII. Le Gulschan bé-khazan « le Jardin sans automne » n’est guère autre chose que la traduction urdue du Tazkira précédent, par Bâtin (Hakîm Saïyid Gulâm Cutb uddîn), né à Agra, où il exerçait la médecine, à l’exemple de son grand-père, qui y est mort en 1259 (1843-44), La famille de Bâtin était d’Arabséraï à cinq milles au sud de Delhi.


XXIV. Le Guldasta-i naznînan « le Bouquet des belles », par Karîm uddîn, élève du collége des natifs de Delhi, puis professeur au collége d’Agra, avec M. Fallon, son collaborateur à un autre ouvrage dont je vais parler dans un instant.

Le Guldasta-i naznînan est une collection de vers choisis parmi les écrivains hindoustanis les plus célèbres. Il a été imprimé à Delhi, en 1261 (1845), et il a eu beaucoup de vogue dans l’Inde. Il forme un petit in-folio de 350 pages, de vingt lignes à la page, qui se compose d’un avant-propos sur trois poëtes vivants alors de la famille royale de Delhi, d’une dissertation sur la poésie, et enfin de notices écrites en ourdu sur trente-neuf différents poëtes avec de longs extraits de leurs poésies.


XXV. Tazkira de Nâcir, de Lakhnau, mentionné par Muhcin.


XXVI, XXVII, XXVIII. Il y a trois biographies originales qui portent le titre de Gulistan-i Sukhan « le jardin de l’éloquence, » et qui sont dues à Sâbir, Josch et Mubtala, écrivains sur lesquels on peut consulter mon « Hist. de la littér. Hind. »


XXIX. Intikhab-i dawawîn-i[62] Schu’ara-é masch’ur zaban urdû ka « Collection de Dîwâns des poëtes urdus célèbres » par Sahbâyî (Imâm bakhsch), professeur au collège de Delhi, lequel a une grande réputation d’habileté en persan. Quoique cet ouvrage ne soit proprement qu’une Anthologie, toutefois, comme les extraits poétiques sont précédés de courtes biographies rédigées en urdu, on peut le considérer comme une sorte de Tazkira.

Cet ouvrage se compose d’extraits des Dîwâns de Walî, Dard, Saudâ, Mîr, Jurat, Haçan, Nacîr, Mamnûn, Nâcikh, Mûl-Chand, Zauc et Mumin. Il a été rédigé en 1260 (1844), il a été lithographié à Delhi, en 1842, et il forme un petit in-4° de 273 pages de 20 lignes à la page. Dans une préface de vingt-trois pages, Sabhâyî s’occupe de la métrique adaptée à l’hindoustani et des principaux poëmes usités dans cette langue. Le tout est acompagné d’exemples bien choisis. L’ouvrage intitulé Khulaça diwanha « Choix parmi les Dîwâns », imprimé aussi à Delhi, paraît être le même que l’Intikhab. »

Sahbâyî est âgé d’environ 60 ans[63] ; il n’a écrit qu’un très-petit nombre de vers, mais on lui doit, outre l’ouvrage précédent, 1° une traduction en urdu de la Rhéthorique persane intitulée Hadayik ulbalagat[64], ou plutôt une imitation de cet ouvrage pour l’adapter à la poésie hindoustanie ; 2° une grammaire hindoustanie, rédigée en hindoustani ; trois traités sur les énigmes, mu’amma, les expressions difficiles à comprendre, alfaz-i muschkila[65], et d’autres ouvrages.


XXX. Suhuf Ibrâhîm « les pages d’Ibrâhîm », ainsi nommé du prénom de l’auteur Khalîl, à qui on doit aussi son Tazkira persan.

XXXI. Le Sarapa sukhan « Toute éloquence » par Muhcin de Lakhnau, auteur de nombreuses poésies hindoustanies. Ce Tazkira terminé en 1852 et imprimé en 1861 en un in-folio de 400 pages non compris la marge qui est aussi remplie de texte offre des extraits de plus de sept cent poëtes hindoustanis accompagnés de courtes notices sur leurs auteurs. Les extraits sont classés par ordre de matière comme dans le Gulschan-î Nischât.


XXXII. Enfin, le Tabacât uschschu’ara « les Rangées des poëtes » ou Tazkira-i schu’arâe Hind « mémorial des poëtes de l’Inde », est un tazkira des poëtes hindoustanis rédigé en urdu et lithographié à Delhi en 1848. Il forme un in-folio de 504 pages, dont le titre indien est accompagné d’un titre anglais ainsi conçu : « A History of urdu poets chiefly translated from G. de Tassy’s Histoire de la littérature hindoui et hindoustam, by F. Fallon, esq. ; and Munshee Kareem uddeen ». C’est, en effet, une reproduction du tome Ier de mon Histoire, mais avec des suppressions et aussi des additions, ce qui en fait un travail presque original et bon à consulter. Les articles nouveaux roulent presque tous, ou sur des princes contemporains de la maison de Delhi qui se livraient, comme délassement, à la poésie urdue, ou sur les professeurs du collège de Delhi. Ces derniers articles offrent de l’intérêt à cause des détails qu’on y trouve sur ces savants et sur leurs travaux.

Il serait trop long de parler ici des autres ouvrages hindoustanis, qu’on doit à Karîm et qui sont en très-grand nombre. Il y en a d’originaux, et il y a aussi des traductions et des compilations.


Actuellement, pour compléter la revue des biographies originales des auteurs qui ont écrit en langue indienne, je dois parler accessoirement des anthologies proprement dites, qui peuvent fournir indirectement des renseignements intéressants sur l’histoire de la poésie indienne, en nous faisant connaître des extraits poétiques qu’on ne trouve pas ailleurs. Voici donc quelques détails par ordre de date sur celles qui sont parvenues à ma connaissance.


XXXIII, XXXIV et XXXV. Il y a d’abord deux recueils dus à des savants anglais et précieux sous ce point de vue. Le premier, c’est le « Sélections from the popular poetry of the Hindoos », par feu le colonel Broughton[66], qui contient 59 pièces de chants populaires indiens, et nous fait subsidiairement connaître plusieurs poëtes anciens. Le second, auquel a coopéré un écrivain hindoustani distingué, Tarini Charan Mitr, auteur de plusieurs ouvrages[67], est la plus importante de toutes les anthologies que j’ai à mentionner. Elle contient, entre autres, des fragments du Baïtal pachîcî, du Bhakta mal, des rekhtas de Kabîr, un chant du Ramayana de Tulcidâs, un chapitre du Bâg o bahar, des extraits du Gul-i Bakawali de l’Araïsch-i mahfil, et d’une version urdue de l’Hitopadéça, la légende de Sakuntala par Jawân ; enfin trois cent quarante-huit petits poëmes, dont un bon nombre sont devenus des chants populaires.


XXXVI. Le Guldasta-i nischat « le Bouquet du plaisir », que j’ai largement mis à contribution pour mon « Histoire, » a été écrit en 1252 (1836-37), et publié à Calcutta la même année. C’est une sorte de rhétorique pratique formée d’exemples tirés des poëtes de l’Inde qui ont écrit en persan, et d’une collection assez considérable de poëmes et de vers hindoustanis. L’auteur, qui est Tahcil-dar, « percepteur, » ou, comme on dit en anglais, « collector, » habite Calcutta.


XXXVII. Le Majmûa-i wâçûkht « Recueil de waçûkht », est une anthologie de vingt et un poëmes d’un genre particulier[68] dus à différents poëtes ; elle forme un petit volume in-folio de 68 pages, dont la marge est couverte de textes. Ce volume est lithographié à Lakhnau en 1261 (1849).


Après les biographies des poëtes hindoustanis qui me sont connues, soit immédiatement, soit médiatement, je dois citer, pour compléter ma liste, celles dont j’ai trouvé l’indication dans les Tazkiras que j’ai pu consulter et ailleurs. Je mentionnerai d’abord :


XXXVIII. Le Kavi Prakâsch « Manifestation des poëtes », ce qui doit être, d’après son titre, un Tazkira hindî.


XXXIX. Le Vârtta ou Bârtta, collection d’anecdotes merveilleuses sur Vallabha, chef de secte hindou, et sur ses premiers disciples, au nombre de quatre-vingt-quatre. Or, Vallabha et sans doute plusieurs de ses diciples sont auteurs de chants religieux hindis[69].

XL. Les innombrables[70] vers de Dulha Râm sur les personnages éminents, d’abord de la secte des Râmsanéhi, puis subsidiairement des Hindous en général et même des musulmans.

XLI. Le Tazkira de Haçan (Mîr Gulâm Haçan), cité par le biographe Sarwar et ailleurs comme une éloquente biographie des poëtes rekhtas[71]. Haçan est lui-même, on le sait, un des poëtes hindoustanis les plus distingués; il est, entre autres, auteur d’un célèbre masnawi sur la légende de Bénazir et de Badr munîr, intitulé Sibr ulbayân, du Gulzâr-i Irâm, et d’un dîwân très-estimé. Malgré les beaux sentiments exprimés dans quelques-unes des ses poésies mystiques et spécialement dans une prière dont j’ai donné le texte[72] et la traduction[73], Haçan est auteur de poésies très-obscènes, qui annoncent qu’il se livrait à un genre de libertinage qui souille rarement les pays chrétiens.

XLII. Le Tazkira de Saudâ. Cet écrivain, le plus célèbre des poëtes urdus, est auteur d’un Tazkira cité dans l’article que Câcim a consacré à Saadî, mais qui m’est inconnu.

XLIII. Le Gulzâr-i Mazdmin « le Jardin des significations ». Cet ouvrage, qui parut en 1199 (1784-85) et qui n’est autre que le recueil des poëmes de peu d’étendue du célèbre Tapisch, est en même temps une sorte de Tazkira; car, dans sa préface, l’auteur y donne une esquisse de la poésie urdue et des écrivains qui l’ont cultivée.

XLIV. Le Guldasta-i Haïdarî « le Bouquet haïdarien, » par Haïdar-baksch Haïdarî, un des écrivains les plus féconds du commencement du siècle, contient, outre des anecdotes et un dîwân, un Tazkira des poëtes hindoustanis.

XLV. Le Tazkira de Mîr Muhammad Alî Tirmizî, écrivain hindoustani à qui on doit un abrégé en prose du Schâh-nâma de Firdaucî[74], est cité dans le Gulzar-i Ibrâhîm. Voilà le seul renseignement que je puis donner sur cet ouvrage.

XLVI. Je n’ai rien à dire non plus sur le Rauzat usch-schu’ âra « le Jardin des poëtes, » autre biographie originale.

XLVII. Le Tazkira de Akhtar. L’écrivain qui a pris le nom de Akhtar (astre) pour surnom poétique, n’est autre que le roi d’Aoude détrôné, Wâjid’Alî schâh, qui, dans son palais de Lakhnau, sa capitale, charmait ses loisirs par la culture des lettres. Il est, en effet, auteur de plusieurs ouvrages hindoustanis qui ont été imprimés, et j’en ai dans ma bibliothèque particulière. Quant à son Tazkira, il est dit-on, une immense biographie qui contient cinq mille notices sur des poëtes persans et hindoustanis ; mais elle m’est personnellement inconnue.

XLVIII. Petit Tazkira des poëtes urdus, par Azurda (Sadr uddîn), poëte hindoustani contemporain, qui a aussi écrit par fantaisie des vers arabes. Schefta mentionne ce Tazkira dans sa biographie à l’article sur Sauda ; toutefois le docteur Sprenger, qui connaît Azurda, ne lui a pas entendu parler de cet ouvrage. Azurda a environ soixante-dix ans[75] ; il est maulawi et mufti, et il a le titre de khân.


XLIX. Tazkira de ’Aschic (Mahdî Alî), poëte hindoustani très-fécond, car on lui doit trois dîwâns hindoustanis, un roman en vers sur la légende de Khâwir Schâh[76] et plusieurs autres grands poëmes. Il tenait chez lui, à Delhi, des réunions littéraires, et le Tazkira qu’il a écrit roule sur les poëtes qui assistaient à ses réunions, et donné les poésies qu’ils y lisaient.


L. Sarv’i Azad « le Cyprès libre », ou « le Cyprès d’Azâd », est un Tazkira cité par Abû’lhaçan dans son Maçarrat afza, ce qui ferait supposer qu’il roule sur des poëtes urdus, tandis que N. Bland le cite parmi les Tazkiras des poëtes persans[77]. Les deux choses sont possibles ; car il peut y être question à la fois tant des poëtes qui ont écrit en persan, que de ceux qui ont écrit en hindoustani ; en effet, Azâd était poète hindoustani lui-même et poëte fort distingué. Ce qui me porte à croire à l’explication que je donne ici, c’est qu’Azad est auteur d’un autre Tazkira des poètes persans, lequel est connu et très estimé ; il est intitulé Khazana-i amira « le Trésor fertile, » parce qu’en effet cette biographie est très-abondante, et qu’il y est donné dans la préface des renseignements sur plus de vingt autres biographies mises par l’auteur à contribution[78].

Une autre raison, c’est qu’Azâd est auteur d’un Traité sur « les gazals de l’Inde » intitulé Riçala-i gazalan-i Hind c’est-à-dire, sans doute, sur les poëmes de ce nom écrits dans l’Inde, ce qui pourrait être à la fois une biographie et une anthologie, et peut-être le même ouvrage que le Sarv-i Azad désigné par cet autre titre.

Au surplus, le Sarv-i Azad, qui est écrit en persan, a été traduit en hindoustani, en 1847, par Moti Lâl Kâyath de Hâipur, élève distingué du collége de Delhi, qui n’avait alors que dix-neuf ans. L’année suivante Moti Lâl donna une traduction du Gulistan en urdu, et il dirigeait le journal hindoustani de Delhi intitulé. Quiran ussaadaïn.[79]

Afsos, dans son Araïsch-i Mahfil parle en ces termes d’Azâd :

« Mîr Gulâm-i Alî Azâd était sans égal parmi ses contemporains pour la poésie, l’éloquence, la science et la vertu ; bien plus, il a excellé dans les vers arabes au-dessus de tous les autres écrivains de l’Inde et en a fait plus qu’aucun d’eux. Ses cacîdas prouvent ce que j’avance. Les langues des personnages les plus éloquents parmi les Arabes restent muettes en voulant le louer. Il naquit en 1114 (1702-03) et mourut en 1202 (1787-88). »


LI. Le Tazkirat ul-kamilîn « la Biographie des excellents », c’est-à-dire des personnages éminents, ouvrage rédigé en urdu par Râm-Chand, écrivain hindoustani contemporain, auteur d’un grand nombre d’ouvrages. Ce Tazkira, lithographié à Delhi en 1849, n’est pas spécialement consacré aux poëtes, mais il en mentionne sans doute plusieurs, et c’est ainsi qu’il doit figurer ici.


LII. Tazkira-i Hindi « Biographie indienne », c’est-à-dire des poëtes hindoustanis par Schauc (maulawî Cudrat ullah). Cette biographie qui porte aussi le titre de Tabacat usschu’ara est citée par Mashafî, Sarwar et Karîm ; mais je ne la connais pas. L’auteur, fertile poëte hindoustani lui-même, car on lui doit cent mille vers, était élève de Câïm de Chandpûr. Il tenait chez lui des réunions littéraires, et était encore en vie en 1807, lorsque Câcim écrivait son Tazkira.


LIII. Tazkira de Khâksâr (Mir Muhammad Yâr), connu familièrement sous le nom de Kallau, Kallû ou Galû, pieux derviche et poëte distingué, mort vers 1805. Ce Tazkira est cité par Schorisch. Sarwar, qui avait beaucoup connu Khâksâr, n’en parle pas, parce que, peut-être, il est relatif aux poëtes persans ; mais je n’ai pas les moyens de faire cette vérification.


LIV. Tazkira de Mahmûd (Saïyid Hâfiz Mahmûd Khân). Cette biographie roule sur les poëtes persans aussi bien que sur les poëtes hindoustanis. L’auteur, qui est contemporain et Afgan d’origine, sait le Coran par cœur, ainsi que l’annonce son titre de hâfiz ; et il est auteur de poésies hindoustanies, dont Sarwar cite sept pages dans son Tazkira.


LV. Tazkira de Mazmûn (Imâm uddîn Khân). Cet écrivain, que ’Ischquî nomme Mazlûm[80] et qui occupait un poste honorable sous Muhammad Schâh, est, selon le même biographe, auteur d’un Tazkira des poëtes rekhtas.


LVI. Tazkira de Zauc (schaïkh Muhammad Ibrâhim) de Delhi, qui a été le maître du dernier roi de Delhi et qui a reçu le titre de ’Umdat ustadîn (le Pilier des précepteurs), et de Malik uschschu’ara (le Roi des poëtes). Feu Boutros avait eu entre ses mains, à Delhi, un exemplaire de ce Tazkira, qui doit être rédigé avec goût ; car les biographes originaux qui parlent de cet écrivain, le donnent comme « le plus célèbre des poètes indiens contemporains ». Ils le nomment « le perroquet du champ des cannes à sucre de l’éloquence » ; ils disent que « sa riche imagination embellit l’éclat de la rose et de la tulipe », et que « la flamme de sa pensée réduit le cœur en cendre comme le papillon ».


LVII. Tazkira de Jahândâr (Mirzâ Jawân-bakht Jahândâr Schâh), fils de Schâh Alam II. Ce prince, qui encouragea de tout son pouvoir la culture de la poésie urdue, a écrit lui-même dans sa langue usuelle des vers estimés[81], et le biographe Mashâfi nous apprend qu’il avait rédigé une biographie anthologique hindoustanie, qui n’était malheureusement qu’un brouillon à l’époque de sa mort en 1201 (1786-87) ; mais qu’elle était restée, on ne sait pourquoi, chez Imâm-bakhsch de Cachemyre[82] lequel en fit usage sans scrupule pour la sienne[83].


LVIII. Tazkira d’Imâm-bakhsch de Cachemyre. Je n’ai trouvé que dans Mashafî la mention de cet ouvrage, mais sans indication spéciale ni sur l’ouvrage, ni sur son auteur. Mashafî se plaint qu’Imâm-bakhsch avait non-seulement pillé Jahândâr, mais lui-même. Il tenait, à ce qu’il paraît, ce fait de Haquîcat, que Jurat, sur la demande d’Imâm-bakhsch, lui avait procuré pour l’aider dans son travail, et à qui il fit transcrire son Tazkira, que Haquîcat reconnut pour avoir été copié en partie sur celui de Mashafî ; et ce dernier cite à ce sujet un quita dont j’ai donné la traduction, t.I, p. 217 de mon « Histoire de la littér. hind. »


LlX. Tazkirat unniça « Biographie spéciale des femmes poëtes, » tant de l’Asie que de l’Afrique, par Karîm uddîn, l’auteur du Tabacat. Cet ouvrage était en préparation à Delhi, il y a quelques années ; mais j’ignore s’il a été terminé et s’il a vu le jour.


LX. Le Mukhtaçar ahwal muçannifân hindi ké tazkiron ka. « Notices abrégées sur les biographes hindi, » intitulées aussi : Riçala.dar bab-i Tazkiron kâ. « Lettre sur les biographies, » par Zukâ ullah de Delhi, opuscule qui n’est autre chose que la traduction de la 1re édit. de cette notice.


LXI, LXII, et LXIII. Je ne citerai que pour mémoire le Tazkirat ul-hukama « Biographie des philosophes », et le Tazkirat ul-mufassirin « Biographie des commentateurs », par le maulânâ Subhan-bakhsch, savant et spirituel écrivain hindoustani contemporain, et le Tazkirat ul-maschâhir « Biographie des hommes célèbres[84] ».

Aux Tazkiras je dois ajouter les Anthologies proprement dites dont j’ai trouvé l’indication dans les biographies originales, et, afin de suivre la marche que j’ai adoptée pour les Tazkiras, je dois citer d’abord :


LXIV. Le Sabhâ vilâs « le Plaisir de l’assemblée, » anthologie de poésies hindies, par le pandit Dharm Nârâyan, qui a pour takhallus le nom de Zamir. Cet écrivain contemporain, qui n’avait que vingt-deux à vingt-trois ans en 1849, était, malgré son jeune âge, directeur, à cette époque, de l’imprimerie d’Indore, et il y publiait un journal hindi et urdu intitulé : Malwâ akhbar « les Nouvelles du Malwa ». Il a publié depuis lors plusieurs ouvrages hindoustanis, traduits pour la plupart de l’anglais.


LXV. Le Nau ratan « les Neuf pierres (précieuses) ». Ce titre, qui fait allusion au bracelet ainsi nommé, aux neuf divisions (nau khand) de la terre et aux neuf principaux poëtes de la cour de Bikrmajit auxquels on avait donné ce nom, est celui d’une Anthologie hindoustanie, écrite par Muhammad-bakhsch, et dont il y a eu deux éditions, toutes les deux de Bénarès : une de 1845 et l’autre de 1849.


LXVI. Le Kavya Sangraha « Recueil de poésies Brajbhakha », publié par Hîrâ Chand, auteur de plusieurs ouvrages importants, édités à Bombay.


LXVII. Le Kabi bachan Sudha « l’Ambroisie des discours des poëtes », anthologie hindi qui paraît mensuellement à Calcutta[85]

LXVIII. L’Anthologie de Muschtâc (Hafiz Taj uddin), de Patna, écrite en 1222 (1806-07). Je ne connais pas cet ouvrage, mais je sais par Sarwar, Schefta,’Ischc et Karîm, que Muschtâc, natif de Mîrat et poète de la Cour, à Haïder-abâd, dans le Décan, était juif d’origine, et s’est distingué dans la culture de la poésie urdue, pour laquelle il fut élève de’Ischc.


LXIX. Les biographes originaux mentionnent un autre Muschtâc (Muhammad Cûlî), mort en 1214 (1801-02), qui avait réuni les Dîwâns rekhtas de tous les poètes de l’Hindoustan et du Bengale, et qui était occupé à former une Anthologie, lorsque Schorisch (cité par Sprenger [86]) écrivait son Tazkira. Mais il y a peut-être entre ces deux Muschtâc quelque confusion.

LXX. Le Chaman bé-nazir « le Jardin incomparable [87] », ou Majma’ulasch’ar « Collection de vers [88] ». Ces deux titres sont ceux de deux éditions du même ouvrage, publiées toutes les deux à Bombay, en 1265 (1848-49) et 1266 (1849-50) : la première par Muhammad Huçaïn, et la seconde par Muhammad Ibrâhîm, le même, je pense, à qui on doit la traduction dakhni de YAnwâr-i Suhaïlî, imprimée à Madras en 1824. Cet ouvrage se compose de deux parties : la première est de soixante-douze pages seulement et contient des poésies persanes ; la seconde comprend 249 pages d’extraits de cent quatre-vingt-sept poètes hindoustanis différents.

LXXI. Le Majmûa’-i dawawîn « Collection de dîwâns », manuscrit de la bibliothèque du Nizam[89], qu’il ne faut pas confondre avec l’Intikhab-i dawawîn mentionné plus haut.


LXXII. Le Majâlis Ranguîn « les belles assemblées » ou « les assemblées de Ranguîn » ; c’est une revue critique des poésies contemporaines et de leurs auteurs.

Ranguîn (Sa’âdat Yâr Khân) est un écrivain contemporain distingué, auteur de plusieurs poëmes publiés à Agra et à Lakhnau.


LXXIII. Le Gulistan-i maçarrat « le Jardin de la joie, » anthologie poétique (Selections from poets), par Mustafà Khân de Delhi, directeur de l’imprimerie appelée de son nom Matba’-i Mustafaî, des presses de laquelle sont sortis de nombreux ouvrages hindoustanis.


LXXIV. Le Guldasta-i Hind « le Bouquet de l’Inde », collection de bons mots, d’anecdotes, etc., divisée en huit chapitres nommés gulschan « parterres », dont le huitième est une collection de vers choisis, propres à être retenus par cœur.


LXXV. Le Maar uschshu’ara « l’Excitation des poëtes. » C’est un recueil des productions poétiques des auteurs anciens et modernes, lequel est publié périodiquement deux fois par mois à Agra, par Câmar (Munschi Câmar uddin Gulâb Khân).


LXXVI. Enfin je citerai, pour mémoire, la collection de soixante mille vers d’environ trois cents poëtes hindoustanis, anciens et modernes, que Macbûl (Miyân Macbûl Nabî) de Delhi avait réunis, mais qui fut malheureusement détruite par un incendie[90].


Je ne parle pas ici des catalogues proprement dits. On sent toutefois qu’ils peuvent être d’une grande utilité surtout pour la partie bibliographique. En ce genre j’ai tiré surtout parti, dans mon « Histoire de la littérature indienne, » du catalogue manuscrit d’une précieuse collection de manuscrits persans et hindoustanis[91], d’un personnage de Lakhnau[92], nommé Al-i Ahmad[93], et copié en 1211 (1796-97).


Le catalogue en caractères persans et celui en caractères dévanagaris de la Société asiatique du Bengale méritent aussi d’être cités, car ils fournissent des renseignements précieux qu’on ne trouve pas ailleurs.


ÉCRIVAINS MENTIONNÉS DANS LES BIOGRAPHIES ORIGINALES.




Le nombre des poëtes mentionnés dans les tazkiras et autres ouvrages auxquels j’ai pu avoir accès, soit immédiatement, soit médiatement, est d’eviron trois mille, desquels je n’ai guère mentionné que sept cents dans mon « Histoire de la littérature hindouï et hindoustani ». Mais il ne faut pas croire que tous ces écrivains soient précisément des poëtes. On les classe sous cette dénomination, parce que tous les auteurs indiens, même ceux qui ont écrit sur les sciences exactes, sur la jurisprudence et sur la théologie, ont toujours écrit quelques vers, et peuvent ainsi être appelés poëtes, et que d’ailleurs cette dernière appellation est une expression vague pour signifier auteur, comme on l’emploie quelquefois vulgairement en Europe dans le même sens.

Ainsi par poëte il faut entendre auteur, et quoique les tazkiras originaux soient surtout des biographies anthologiques des poëtes, ils contiennent aussi des documents (plus rares, il est vrai) sur des auteurs qu’on peut difficilement classer parmi les poëtes, et donnent l’indication d’ouvrages en prose de différents genres.

Il est vrai que la poésie domine toute la littérature orientale, et spécialement celle de l’Inde, et je ne parle pas seulement ici de la versification, qui n’offre qu’une combinaison systématique des mots, mais je veux parler des pensées harmonieusement exprimées, qui sont comme l’essence de la civilisation et qui nous la font connaître mieux encore peut-être que l’histoire. Il est vrai que parmi ces poètes il y en a un bon nombre auxquels peuvent s’appliquer ces vers d’Horace :

Ridentur mala qui componunt carmina ; verùm
Gaudent scribentes, et se venerantur, et ultro,
Si taceas, laudant quidquid scripsere beati[94].


Les ouvrages hindoustanis en prose peuvent d’ailleurs rentrer en partie dans la poésie, car on y distingue, comme dans les autres langues de l’Orient musulman, trois espèces de prose[95], dont une seule est ce que nous entendons par ce mot. En effet, la première, appelée murajjaz, a le rhythme sans la rime ; la seconde, nommée muçajja’, a la rime sans mesure ; et enfin la troisième, qui porte le nom de ’âri, « nue », n’a ni rime ni mesure[96].

Un assez grand nombre de poëtes hindoustanis ont aussi écrit des poésies persanes, comme autrefois on faisait chez nous des vers latins aussi bien que des vers français, et à Rome, des vers grecs en même temps que des vers latins, ce qui faisait nommer ceux qui écrivaient dans les deux langues classiques utriusque linguœ scriptores. L’usage indien dont je parle en a fait naître un autre qui le constate. C’est que les auteurs qui se piquent de cette facilité de composition prennent alors deux différents surnoms poétiques ou takhallus, selon qu’ils écrivent en hindoustani ou en persan : ainsi Wajih uddin se nomme Wajih, et Barin ; et Muhammad Khan, Walih et Saquib, selon qu’ils ont écrit en hindoustani ou en persan.

Essayons d’établir des catégories parmi ce nombre considérable d’écrivains. La première distinction à établir, celle qui semble la plus naturelle, c’est de les séparer en Hindous et en Musulmans, en faisant observer toutefois que presque aucun musulman n’a écrit dans le dialecte hindouï ou hindi, tandis que nombre d’Hindous ont écrit en urdu et même en dakhni, de même qu’ils ont écrit plus anciennement en persan, ainsi que Saïyid Ahmad l’a dit dans l’extrait que j’ai donné plus haut de son Açar ussanadid. Mais tandis que sur les trois mille écrivains indiens dont j’ai parlé, on compte plus de deux mille deux cents écrivains musulmans, on ne compte pas huit cents écrivains hindous, et ce ne sont encore qu’environ deux cent cinquante de ces derniers qui ont écrit en hindi. À la vérité, nous sommes loin de connaître tous les écrivains qui font partie de cette catégorie, car nous manquons de tazkiras pour les poëtes hindis, et ainsi un grand nombre nous sont inconnus, tandis qu’il n’en est pas de même des écrivains urdus, dont les biographies originales ont eu soin de citer au moins les noms. Ce sont surtout des Hindous habitants du Panjab, du Kachmyr, du Rajpoutana et des pays classiques des provinces nord-ouest (ainsi nommées par rapport à Calcutta, le siège du gouvernement anglais), Delhi, Agra, Braj et Bénarès, qui ont écrit en hindi.

Quant aux poëtes dakhnis positivement désignés comme tels, il n’y en a pas deux cents ; ainsi la plus grande partie des poëtes dont je parle ont écrit dans le véritable dialecte urdu, qui est considéré comme l’hindoustani le plus pur.

Si nous faisons attention aux noms des villes de ces poëtes, nous saurons par là celles dans lesquelles les deux dialectes musulmans sont non-seulement usités, mais le plus cultivés. Ce sont pour le dakhni : Surate, Bombay, Madras, Haïderabad, Seringapatam, Golconde ; pour l’urdu : Delhi, Agra, Lahore, Mirat, Lakhnau, Bénarès, Cawnpour, Mirzapour, Faïzabad, Ilahabad et Calcutta où l’hindoustani est aussi usité que le dialecte provincial.

Amman, qui est considéré comme le premier prosateur hindoustani, a écrit à Calcutta, et il dit à ce sujet, dans la préface du Bagh o Bahar :

« Moi aussi j’ai parlé la langue urdue, et j’ai métamorphosé le Bengale en Hindoustan. »

Il est facile de reconnaître à leur nom seul les écrivains musulmans ou hindous, et il y aurait même une étude curieuse à faire sur les noms de ces poëtes. J’ai traité ailleurs[97] de ce qui concerne les noms et les titres musulmans ; je ne bornerai à rappeler que les poëtes musulmans de l’Inde peuvent avoir jusqu’à six noms, surnoms ou titres différents, dont plusieurs doubles et triples, c’est-à-dire des alam ou noms de saints musulmans, des lacab, sortes de sobriquets honorifiques, comme Gulam Akbar (serviteur de Dieu), Imdad Ali (la faveur d’Ali) ; des kunyats, surnoms exprimant la descendance ou la paternité, comme Abu Talib (père de Talib), Ibn Hischam (fils de Hischam) ; des nisbats, surnoms indiquant le pays ou l’origine, comme Lahori (de Lahore) ; Canauji (de Canoje) ; des khitâbs, titres de rang ou de nationalité, tels que Khan, Mirza, etc., et enfin le surnom poétique ou takhallus, qui est ordinairement un substantif ou un adjectif arabe ou persan et non indien.

Au lieu des noms des saints de l’islamisme, que portent les auteurs musulmans, les Hindous prennent les noms de leurs dieux ou de leurs demi-dieux. Les musulmans se nomment, par exemple, Muhammad, Ali, Ibrahim, Haçan, Huçaïn, etc. ; les Hindous, Har, Narayan, Ram, Lakhschman, Gopinath, Gokulnath, Kaschinath[98], etc.

Les surnoms honorifiques musulmans de Abd ul’Ali (serviteur du Très-Haut), Gulam Muhammad (serviteur de Mahomet),’Ali mardan[99] (serviteur d’Ali), etc. ; ont leurs équivalents hindous dans Sivadas (serviteur de Siva), Krischnadas, Madhodas et Kéçavadas (serviteur de Krischna), Nanddas (serviteur de Nand), Haldhardas (serviteur du porte-soc de charrue, c’est-à-dire de Bal), Surdas (serviteur du Soleil).

Et les Hindous ne sont pas seulement serviteurs de leurs dieux, ils le sont de leurs rivières, de leurs plantes et de leurs villes sacrées.

Ainsi, nous avons des Gangadas (serviteur du Gange), des Tulcidas (serviteur de l’ocimum sanctum), des Agradas (serviteur d’Agra), des Kacidas (serviteur de Bénarès), des Mathuradas (serviteur de Mathura), des Dwarikadas (serviteur de la ville fondée miraculeusement par Krischna).

Aux titres de Mahbub ’Ali (chéri d’Ali), Mahbub Huçaïn (chéri de Huçaïn), etc., répondent ceux de Schri Lal (chéri de Sri ou Lakschmi), Harbans Lal (chéri de la race de Siva).

Aux titres musulmans de ’Ata ullah (don de Dieu), ’Ata Muhammad (don de Mahomet), ’Ali Bakhsch (don d’Ali), répondent les titres hindous de Bhagavandat (Deo datus), Ram Praçad (don de Rama), Schiv Praçad (don de Siva), Kali Praçad (don de Durga). Les Hindous emploient même quelquefois en ce genre des composés hybrides hindipersans, tels que Ganga Bakhsch (don du Gange), etc.

Les titres musulmans i’Açad et de Scher (lion), sont représentés par le titre hindou de Singh, qui a la même signification.

Quant aux titres, appelés khitab, il y en a de spéciaux aux différentes castes d’Hindous.

Ainsi on donne aux brahmanes les titres de chaubé, de liwari, de dobé, depandé ; aux kschatriyas, rajpoutes et sikhs, ceux de thakur, de raé, de sinh ; aux vaicyas, marchands ou banquiers, ceux de sah ou seth ; aux lettrés, ceux de pandit et de sen ; aux médecins, celui de misr'[100].

Les faquirs hindous sont nommés guru, bhagat, gosaïn ou sain, et les sikhs, bhaïs (frères)[101].

À l’imitation des Hindous, les musulmans de l’Inde se divisent en quatre classes : les saïyids, les schaïkhs, les Mogols et les Pathans. Les premiers sont les descendants de Mahomet ; les seconds, les Arabes d’origine, ce qui n’empêche pas qu’on appelle de ce nom les convertis à l’islamisme ; par Mogols, on entend les Persans d’origine, et par Pathans, les Afgans.

On donne aux saïyids le titre de Mir (pour Amir) ; les schaïkhs n’ont pas de titre particulier. Les Mogols prenent le titre de Mirza[102] avant leur nom, ou de Beg après ; on les nomme aussi Aga ou Khaja. Les Pathans enfin sont appelés Khan. Les faquirs musulmans reçoivent les titres de schah, de sufi ou de pir. Leurs docteurs sont nommés maula ou mulla. Les dames reçoivent les titres de khanam, bégam, khatun, sahiba ou sahib, bi ou bibi.

Schri et Déva sont des titres d’honneur hindous : le premier signifie proprement saint, et le second dieu. Schri se met avant les noms et Déva après. On emploie aussi ces titres avec les noms de villes, de montagnes, de rivières, etc.[103] On donnait aussi autrefois dans les Gaules les noms de divus ou diva aux villes, aux forêts, aux montagnes. C’était un usage indien transporté, avec les origines du langage celtique et de la religion druidique, des bords du Gange à ceux de la Meuse, de la Marne et de la Seine. De nos jours, les Russes nomment encore leur pays la sainte Russie.

Les souverains de l’Inde donnent, même actuellement, aux poëtes les plus distingués de leurs états, ou aux plus favorisés, soit le titre musulman de Saïyid uschschu’ara (seigneurs des poètes), ou Malik uschschu’ara (roi des poëtes), soit les titres hindous de Kabischar (seigneur des poëtes), Bar kavi (excellent poëte), etc.

Les Hindous qui ont écrit en urdu ont adopté l’usage musulman de prendre un takhallus, et comme ces surnoms de fantaisie sont généralement empruntés au persan, qui est la langue savante des musulmans de l’Inde, les mêmes takhallus peuvent être pris par les poètes de deux religions, et on ne peut savoir, par conséquent, lorsque ces auteurs ne sont désignés que par ces surnoms, s’ils sont Hindous ou musulmans.

Parmi ces écrivains, nous trouvons un certain nombre d’Hindous devenus musulmans, mais aucun musulman qui ait fait profession de l’hindouisme[104], à moins qu’il ne soit entré dans une secte radicalement réformée, telle que celle des sikhs, par exemple, qui nomment Mazhabi (religionnaires) les musulmans convertis à leur croyance. En effet, passer de l’islamisme à l’hindouisme, ce serait rétrograder, tandis que pour les Hindous l’islamisme est un progrès évident, puisque la croyance en l’unité de Dieu et en la vie future en est la base. D’ailleurs le rationalisme n’a pas pénétré chez les musulmans de l’Inde ; ils sont encore très-zélés pour leur culte, bien que dans la pratique il soit entaché d’hindouisme, et ils font journellement des prosélytes. C’est ainsi que nous voyons des poëtes hindous embrasser l’islamisme, renoncer au monde et chanter dans leurs vers l’unité de Dieu. Tels sont entre autres Muztarr (Lala Kunwar Sen), qui a celébré en beaux vers hindoustanis ce que les musulmans appellent « le martyre de Huçain, » et une douzaine d’autres poëtes mentionnés par les biographes originaux.

Nous trouvons aussi parmi les écrivains hindoustanis quelques Hindous convertis au christianisme, et même, chose beaucoup plus rare et presque inouïe, quelques musulmans devenus chrétiens. Voici comment s’énonce le biographe Schefta en parlant d’un poëte urdu surnommé Schaukat, qui, de musulman qu’il était, se fit chrétien :

« On dit que Schaukat se lia de grande amitié avec un Européen, à Bénarès, et qu’à son instigation il quitta l’islamisme pour se faire chrétien. Que Dieu nous garde d’un pareil malheur ! Il changea conséquemment son nom de Munif’Ali (exalté par Ali) en celui de Munif Macih (exalté par le Christ). »

Dans ce cas, le changement de nom est presque toujours nécessaire. Un autre poëte hindoustani, qui se nommait Faïz Muhammad (la grâce de Mahomet), prit, en se convertissant au christianisme, le lacab de Faïz Macih (la grâce du Christ).

Il paraît néanmoins qu’à l’exemple des premiers chrétiens, les Hindous convertis conservent leur nom malgré la signification païenne qu’il peut avoir. Ainsi nous avons parmi les auteurs hindoustanis contemporains le Babu Schrî das, c’est-à-dire « le serviteur de Sri (Lakschmi), » qui, devenu musulman, a écrit un ouvrage sur les attributs de Dieu, intitulé Safat Rabb ul’alamin « Perfection du seigneur des créatures. »

Les tazkiras originaux signalent parmi les poëtes hindoustanis quelques Juifs d’origine devenus musulmans. Tels sont Jamal (’Ali) de Mirat, déjà cité, qui vivait à Haïderabad, il y a une soixantaine d’années ; Jawan (Muhibb ullah), de Delhi, médecin de profession, élève de ’Ischc pour la poésie, et Muschtac, l’auteur d’une anthologie.

Quoique les Parsis écrivent généralement en guzarati et quelquefois en persan, il y en a qui ont employé l’hindoustani, et c’est ainsi que Bomangi Doçabji, de Bombay, a donné une édition du Sakuntala natak.

Les mêmes biographes nous signalent parmi les poëtes indiens quelques chrétiens européens, du moins d’origine. Par exemple, le fils de l’Européen (Frangui) Sombre et de la célèbre Bégam Samru, reine de Sirdhana, surnommée Zinat unniça « l’Ornement des Femmes, » c’est à savoir Sahib, car tel est son takhallus, tandis que son principal titre d’honneur est : Zafar-yab (Victorieux). Il fut élève de Dilsoz, et on lui doit des poésies urdues qui eurent du succès. Il tenait chez lui, à Delhi, des réunions littéraires auxquelles assistaient les principaux poëtes de cette capitale, et, entre autres, Sarwar, à qui nous devons ce détail. Il était aussi habile, dit-on, en calligraphie, art fort estimé des Orientaux, en dessin et en musique. Il mourut à la fleur de l’âge, en 1827.

Il avait un ami appelé Balthazar de nom de baptême, et Acir (esclave) de takhallus, qui cultiva aussi avec succès la poésie hindoustani. Sarwar nous apprend qu’il était Frangui et chrétien (nasrani), et que ses vers, dont il donne, au surplus, des échantillons, ne manquent pas d’originalité.

La petite cour de Sirdhana comptait, à la même époque, un troisième poëte hindoustani Européen et, de plus, Français, qui se nommait Faraçu ou Fransu, c’est-à-dire Français. » On le dit fils d’Auguste ou d’Augustin et officier de la reine de Sirdhana. Il est auteur de gracieuses poésies, et il fut élève, comme Sahib, de Dilsoz, poëte distingué de Delhi.

On cite aussi un poëte hindoustani contemporain, chrétien et anglais, que le biographe original[105] qui en parle nomme Jarij Bans Schor, c’est-à-dire, probablement, George Burns Shore, le nom de famille ayant été considéré par le biographe comme un takhallus signifiant bruit.

Enfin on signale parmi les poëtes hindoustanis, deux Anglais natifs de Delhi, Isfan, c’est-à-dire, sans doute, Stephen ou Stevens, lequel était encore vivant en 1800, et Jan Tumas, c’est-à-dire John Thomas nommé aussi Khan Sahib (Monsieur le Khan), poëte contemporain. Ces poëtes sont probablement tous de sang mêlé (half cast).

J’ai connu moi-même un poëte hindoustani de la même catégorie, feu Dyce Sombre, fils adoptif de la reine de Sirdhana, dont je viens de parler, personnage dont le nom retentit si souvent dans les journaux anglais, à propos de son interdiction, contre laquelle il ne cessa de réclamer. Dyce Sombre faisait avec une certaine facilité les vers hindoustanis et il les récitait admirablement.

On cite un poëte hindoustani qui était nègre et qui se nommait Sidi[106] Hamid Bismil. C’est un nom à ajouter à la liste des nègres distingués qu’a donnée l’évêque Grégoire dans sa Littérature des Nègres. Notre poëte nègre était natif de Patna, et, à ce qu’il paraît, esclave. Il vivait au commencement de ce siècle[107].

Presque tous les écrivains hindis appartiennent aux sectes réformées des Hindous, c’est-à-dire aux jaïns, aux kabir panthis, aux sikhs et aux waïschnavas de toute nuance ; et les chefs de ces sectes, les plus célèbres comme les moins connues, sont aussi des poëtes hindis ; tels sont : Ramanand, Vallabha, Daryadas, Jayadéva (l’auteur du célèbre poëme sanscrit intitulé Guita Govinda), Dadu, Birbhan, Baba Lal, Ram Charan, Siva Narayan, etc.

Il n’y a que très-peu de sivistes qui aient écrit en hindi. La plupart d’entre eux sont restés fidèles à l’ancienne langue aussi bien qu’à l’ancien culte.

Quant aux musulmans, ils se divisent, dans l’Inde, sous le rapport religieux, en sunnites ou « traditionnaires » et schiites ou « séparatistes ». On a souvent comparé[108] les sunnites aux catholiques et les schiites aux protestants, parce que ces derniers rejettent la sunna ou « tradition relative aux actions de Mahomet » (tout en admettant les hadis, c’est-à-dire les paroles attribuées par la tradition à Mahomet). Toutefois, Chardin, qui, à la vérité, était protestant, fait l’inverse, à cause, peut-être, des cérémonies extérieures du culte des schiites.

Il y a aussi des dissidents, nommés saïyid ahmadis, du nom de leur fondateur. Ce sont les wahabis de l’Inde, et on les appelle quelquefois ainsi. Plusieurs écrivains hindoustanis appartiennent à cette secte ; tels sont : Haji Abd ullah, Haji Ismaïl, et plusieurs autres dont j’aurai l’occasion de parler plus loin.

On trouve également parmi les écrivains hindoustanis un grand nombre de philosophes musulmans ou sofis, dont plusieurs sont réputés saints ; des poëtes mendiants, non-seulement volontaires ou faquirs, mais de véritables mendiants, qui vont vendre dans les marchés, sur des feuilles volantes, les pièces de vers de leur composition. Tels furent Mukarim (Mirza), de Delhi, et Kamtarin (Miyan), surnommé Pir-Khan[109], qui vendaient eux-mêmes, à l’urdu mu’alla[110], leurs gazals sur des feuilles volantes, à deux païça (environ dix centimes) la pièce.

À côté de ces poëtes mendiants, nous avons des poëtes de profession, c’est-à-dire des gens de lettres occupés exclusivement de poésie, puis des poëtes amateurs de toutes les classes, et même d’entre les gens du bas peuple, et enfin un bon nombre de poètes rois, des poésies desquels il a été dit : « Les discours des rois sont les rois des discours[111] ». Tels sont, outre les trois rois de Golconde dont j’ai déjà parlé, Ibrahim Adil Schah, roi de Béjapour, le malheureux Tippou, roi de Maïssour, les grands mogols Schah Alam II, Akbar II et Bahadur Schah II, le nabab et les rois d’Aoude Açaf uddaula, Gazi uddin Haïdar et Wajid Ali.

On peut séparer enfin de la masse des poëtes hindoustanis les femmes poëtes, dont j’ai cité plusieurs dans un article spécial[112]. Parmi celles dont je n’ai pas parlé, je puis mentionner la princesse Khala[113], c’est-à-dire la tante maternelle. Elle avait pris, en effet, ce takhallus parce qu’on la désignait familièrement sous ce nom dans le harem de son neveu, le nabab Imad ul mulk de Farrukhabad ; mais son surnom honorifique ou khitab était Badr unniça « la Pleine Lune des Femmes », c’est-à-dire la plus remarquable des femmes[114].

Je citerai aussi Amat ul Fatima Bégam, connue sous le takhallus de Sahin, et nommée familièrement Ji Sahib ou Sahib Ji (Madame la Dame), célèbre parmi les écrivains urdus, surtout par ses gazals. Elle est élève d’un poëte très-distingué, Mun’im, qui a été aussi le maître de Schefta, un des biographes que j’ai le plus consultés, et de plusieurs autres écrivains. Elle a habité tour à tour Delhi et Lakhnau, et elle est l’objet d’un masnawi de Muzi ullah Khan, intitulé « Le tendre discours » (Caul-i gamin).

Une autre femme poëte, probablement musulmane, malgré son nom hindou, c’est Champa, dont le nom est celui de la jolie fleur du michelia champaka. Elle faisait partie du harem du nabab Huçam uddaula, et Cacim la met au nombre des poëtes urdus.

Nous avons aussi une simple bayadère nommée Farh (Joie), ou plutôt Farh Bakhsch (Donneuse de joie), à qui on doit des poésies hindoustanies. Schefta mentionne une autre bayadère nommée Ziya (Éclat) ; et ’Ischqui une troisième, nommée Ganchin.

Une quatrième bayadère a acquis, comme poëte hindoustani, une plus grande célébrité que les précédentes, c’est Jân (Mir Yar Ali Jan Sahib), native de Farrukhabad, mais qui a surtout habité Lakhnau, où elle a obtenu ses succès littéraires. Elle s’appliqua dès son enfance à la musique et à la littérature, et elle apprit le persan. Elle s’adonna surtout à la poésie hindoustanie, et le biographe Karim la considère comme son maître et la consulte sur ses propres vers. Elle a publié à Lakhnau, en 1262 (1846), un diwan ou recueil de ses poésies, qui a eu un grand succès et qui est écrit dans le style particulier aux zananas ; elle était alors âgée d’environ trente-six ans.

Je dois mentionner encore une femme poëte hindoue, Ram Ji de Narnaul, surnommée Nazakat (Gentillesse), dont le prodigieux talent et la rare beauté sont célébrés par des expressions extravagantes dans les biographies originales, et qui vivait encore en 1848 ; Taswir, dont le nom signifie « Peinture », c’est-à-dire « belle comme une peinture », et Suraïya (les Pléiades), poëtes que nous font connaître Batin et Karim ; Yas (Désespoir), nommée Miyan Banu, c’està-dire « Madame la Dame » ; de Haïderabad, élève de Faïz, de Delhi, l’auteur d’une traduction du Pand nama d’Attar.

Un autre classement bien important, mais difficile à faire quelquefois, surtout pour les poëtes anciens, à cause du manque de renseignements biographiques, c’est le classement par ordre chronologique. En le suivant, nous avons d’abord des poëtes hindous[115] et, dès le XIe siècle[116] le poète musulman Maç’oud-i Sa’ad, sur lequel Nath. Bland a écrit d’intéressantes pages dans le Journal Asiatique, en 1853 ; puis, dans le XIIe siècle, Chand, qu’on a nommé l’Homère des Rajpoutes, et Pipa, dont les poésies font partie de l’Adi granth des sikhs. Dans le XIIIe siècle[117], Saadi, qui n’a pas dédaigné, ainsi qu’on l’a vu plus haut, d’écrire des vers dans le dialecte urdu ; Baïju Bawara, poète et musicien célèbre ; et, dans le XIVe siècle, Khusrau, de Delhi et Nuri de Haïderâbâd.

Il y a, sans doute, bien d’autres écrivains hindoustanis qui ont vécu dans les mêmes siècles et antérieurement. Les bibliothèques de l’Inde centrale conservent certainement d’anciens ouvrages hindis qui sont inconnus ; et, dans tous les cas, nombre de chants populaires remontent aux premiers temps du développement de la langue indienne.

Dans le XVe siècle se montrent les plus anciens fondateurs des sectes modernes qui aient employé le hindi comme langue liturgique, et qui aient composé des hymnes religieux et des poésies morales en cet idiome. Ce sont surtout Kabir, qui s’éleva énergiquement contre l’emploi du sanscrit ; ses disciples Srutgopaldas, rédacteur du Sukh Nidhan[118] et Dharmadas, l’auteur de l’Amarmal[119] ; Nanak et Bhagodas, qui sont les plus connus et sur lesquels je ne répéterai pas ce que j’ai dit ailleurs[120] ; Lalach, rédacteur d’un Bhagavat écrit en hindoustani de l’ouest, etc.

Dans le XVIe siècle, nous avons, parmi les Hindous, Sukhdéo, auquel le biographe Priyadas a consacré un article spécial ; Nabhaji, l’auteur des chants biographiques qui constituent le texte fondamental du Bhaktamal ; Vallabha et Dadu, chefs de secte et poëtes distingués ; Bihari, le célèbre auteur du Satsaï[121] ; Ganga-das, l’habile rhétoricien, et plusieurs autres.

Parmi les écrivains musulmans du nord de l’Inde, nous avons, entre autres, Abu’lfazl, le ministre d’Akbar, et Bayazid Ansari, le chef de la secte des roschanis ou jalalis (illuminés).

Parmi les écrivains du Décan, nous avons :

Afzal (Muhammad), duquel le biographe Kamal dit : « Son style n’est pas châtié, parce qu’à l’époque où il écrivait, la poésie rekhta n’était pas en grande faveur, et qu’il fut obligé d’écrire en dakhni ; » Muhammad Culi Cutb Schah, roi de Golconde, qui régna de 1582 à 1611, et qui eut pour successeur Abd ullah Cutb Schah, qui patrona et encouragea spécialement la littérature hindoustani.

Pour le XVIIe siècle, époque à laquelle commença, surtout dans le Décan, la culture de la véritable poésie urdue, soumise à des règles exactes, je me bornerai à citer, parmi les poëtes hindis, Surdas, Tulcidas et Kéçavadas, les trois poëtes favoris des Indiens modernes, dont il a été dit : « Surdas est le soleil ; Tulci, la lune ; Kéçavadas, les étoiles ; les autres poètes sont des vers luisants qui brillent à et là [122]. »

Parmi les poëtes urdus, nous avons Hatim, dont j’ai déjà parlé, Azad (Faquir Ullah), qui, bien que natif de Haïderabad, habita Delhi et y acquit de la popularité par ses vers ; Jiwan (Muhammad), auteur de plusieurs ouvrages religieux, etc.

Parmi les poëtes dakhnis : Wali, qu’on a surnommé « le Père de la poésie rekhta « baba-é rekhta ; Schah Gulschan, son maître ; Ahmad de Guzarate ; Tana Schah, dont j’ai déjà parlé ; Schahi de Bagnagar et Mtrza Abu’lcacim, officiers de ce prince ; Awari ou Ibn Nischati[123], l’auteur du hulban ; Gauwas ou Gauwaci, l’auteur d’un poëme sur la légende du Perroquet ; Muhacquic, un des plus anciens poëtes du Décan qui aient écrit dans un rekhta fort ressemblant à celui de l’Hindoustan ; Rasmi, l’auteur du Khawir nama, dont j’ai donné l’analyse[124] ; ’Ajiz (Muhammad) et nombre d’autres.

Il serait trop long de citer les poëtes hindoustanis qui, dans le XVIIIe siècle, se sont fait un nom distingué parmi leurs compatriotes. Qu’il me suffise de mentionner d’entre les écrivains hindis : Gangapati, auteur d’un traité sur les différentes doctrines philosophiques des Hindous ; Birbhan, fondateur de la célèbre secte des sadhs ou « purs » et auteur de poëmes religieux remarquables[125], Rham Charan, fondateur d’une secte qui porte son nom et auteur d’hymnes sacrés ; Siva Narayan, autre fondateur de secte, auteur de onze livres en vers hindis[126] qui, au lieu de commencer par l’invocation commune de « Louange à Ganescha » (Shri Ganeschaya nama !), commencent par les mots : « La protection des saints » (Santa Saran).

Parmi les écrivains urdus, je me bornerai à mentionner Sauda[127], Mir et Haçan, les trois poëtes les plus célèbres du dernier siècle, Jur’at, Arzu, Dard, Yaquin, Figan, Amjad, de Delhi, Amin uddin, de Bénarès, Aschic, de Gazipur ; et parmi les écrivains dakhnis, Haïdar Schah, surnommé Marciya-go (Chanteur de marciyas), parce qu’il chantait les complaintes dont il était auteur. On lui doit, en outre, une série de pièces de vers qui offrent le développement de celles dont se compose le diwan de Wali. Dans ces poëmes, nommés mukhammas, chaque baït, ou double hémistiche, est accompagné de trois autres hémistiches, et forme ainsi une strophe différente. Abjadi est un autre écrivain dakhni digne d’être cité ; il est auteur d’une petite encyclopédie en vers[128] qui se compose de plusieurs chapitres, chacun sur un mètre différent, que l’auteur a eu soin de faire connaître en tête du chapitre. Siraj d’Aurangabad, mort vers 1754 ; ’Uzlat, de Surate, un des poëtes les plus célèbres du Décan, mort en 1165 (1751-52), doivent aussi trouver leur place ici.

Enfin les plus distingués d’entre les écrivains indiens du dix-neuvième siècle et les contemporains sont pour le hindi : Bakhtawar, à qui on doit une exposition en vers de la doctrine des jaïns, le biographe Dulharam et Chatradas, son successeur dans la dignité religieuse de chef des ramsanéhis[129].

Pour l’urdu, Sabhayi et Karim nous donnent les noms de Mumin de Delhi, fertile et éloquent poëte, mort en 1852, dont le diwan est appelé par eux incomparable ; Nacir, mort en 1842 ou 43, et Atasch, mort en 1847, à chacun desquels on doit un diwan devenu populaire ; Mul Chand, l’auteur d’une traduction abrégée en vers du Schah nama, Mamum, un des plus célèbres écrivains contemporains, et plusieurs autres que j’ai mentionnés dans mes discours d’ouverture.

Pour le dakhni, je me bornerai à citer Kamal de Haïderabad et Abd ulhac, de Madras.

Si nous faisons actuellement attention à la manière dont les biographes originaux parlent des poëtes qu’ils nous signalent, nous y reconnaîtrons facilement trois classes : les poëtes dont il n’est fait qu’une simple mention, ceux dont il est fait une mention que je nommerai honorable, et enfin ceux qui sont l’objet d’une mention très-honorable, pour me servir des expressions consacrées dans les concours. Je comprends dans la première classe les écrivains qui sont indiqués sans aucun détail, quelquefois avec la simple mention de leur nom et de leur ville natale, et une citation de leurs vers. Ce sont ceux qui ne sont auteurs que d’un nombre de gazals insuffisant pour être réunis en diwan, ou à qui on doit des poëmes détachés d’une plus grande étendue, mais qui ne sont pas connus sous des titres spéciaux. Dans la seconde, je range les écrivains à qui on doit un recueil de poésies nommé, selon les cas, diwan ou kulliyat, ainsi qu’il sera expliqué plus loin. Enfin la troisième série se compose des auteurs d’ouvrages en vers ou en prose portant des titres particuliers, presque toujours en sanscrit s’ils sont hindis, en persan et même en arabe s’ils sont urdus ou dakhnis.




OUVRAGES MENTIONNÉS DANS LES BIOGRAPHIES ORIGINALES.




En hindoustani, les différents genres de composition sont distingués par la forme seulement. La lettre l’emporte sur l’esprit. Ainsi le gazai est un court poëme de six à douze vers sur une même rime, répétée aux deux premiers hémistiches, mais le sujet en est tellement indifférent qu’il peut être plaisant ou sérieux ; mais plus souvent érotique et mystique à la fois[130]. C’est le sonnet dans le goût particulier de Pétrarque et de Shakespeare, dont les sonnets faits à l’imitation du célèbre poëte italien, sont au moins aussi beaux, quoique moins cités, ses drames les ayant fait oublier pour ainsi dire. Le cacida est un poëme formé de la même manière, si ce n’est qu’il est plus long, mais tantôt c’est une pièce d’éloge, madh ou mancaba, tantôt une satire, haju, ou tout autre chose.

Le masnawi, qui se compose de vers dont les hémistiches riment ensemble[131], peut rouler aussi sur toutes sortes de sujets. Il peut être très-court ou très-long ; se composer par conséquent de deux ou trois pages ou prendre les grandes proportions d’un poëme épique de plus de mille pages. Il peut être un conte, un roman, un traité didactique, un poëme religieux, car les écrivains hindoustanis ont abordé sous cette forme tous les sujets : sévères et gracieux, graves et légers.

Les pièces en strophes de trois, quatre, cinq, six, sept, huit, dix hémistiches, nommées conséquemment muçallas, murabba’, mukhammas, muçaddas, muçabba’, musamman, mu’aschschar, peuvent être des complaintes ou marciyas, des chants de réjouissance, mubarak-bad, ou tout autre chose.

Il y a même des poëmes dont le titre spécial semble fixer le sujet et qui cependant n’en ont en réalité aucun de dé terminé. Tel est par exemple : le Saqui-nama « Poèrce (proprement, livre) de l’échanson », qui devrait, il semble, être toujours une chanson à boire, et qui roule quelquefois cependant sur d’autres sujets. Ainsi, par exemple, Haïdar (Haïdar Bakhsch) en a fait un à la louange d’Ali.

Il en est à peu près de même pour les poésies hindies proprement dites. Les noms particuliers des poëmes n’ont pas trait à leur sujet. Ainsi on trouve des pad sur toute chose, et les tappa servent à la fois pour les chants du holi et pour ceux des mariages, qui ont quelquefois l’appellation spéciale de badhawa.

Les poésies musulmanes de peu d’étendue ont un cachet mystique qui les fait reconnaître. Dans les vers hindoustanis il est d’usage, comme en persan, de décrire sous les traits d’un jeune homme la beauté des femmes.

Dans le dialecte hindi, on met au contraire dans la bouche d’une femme des vers d’amour à l’égard d’un jeune homme ; cet usage a même lieu quelquefois en urdu, et dans ce cas, on donne à ces poésies le nom de rekhti, féminin indien du mot persan rekhta « bigarré », donné à la poésie hindoustanie. Inscha ullah Khan avait mis en vogue au commencement de ce siècle ce genre de poésie.

Les mêmes mètres et genres de poésie usités en persan existent aussi en urdu, si ce n’est qu’il y a deux genres de poèmes particuliers à la langue indienne, le mukri et le pahéli, dont je parlerai plus loin.

En arabe on a d’abord nommé diwan un simple recueil de poésies : ainsi on dit le diwan de Mutanabbi, le diwan d’ibn Fared, le diwan d’Amru’lcaïs, en parlant du recueil des poésies de ces écrivains célèbres ; mais actuellement, en arabe, aussi bien que dans les autres langues de l’Orient musulman, en hindoustani, en puschtu, en persan, en turc, on entend par cette expression un recueil de gazals classés, sans égard pour leur sujet, par l’ordre alphabétique de la dernière lettre de la rime, auquel on joint le plus souvent accessoirement d’autres poëmes de genres variés, et on nomme kulliyat (œuvres complètes) un recueil de plusieurs diwans ou d’un diwan et d’un grand nombre d’autres poésies d’un même auteur. Ces deux expressions ne s’appliquent pas aux poésies hindies. Ainsi les recueils de dohras, de kabits et de slokas, généralement écrits en caractères dévanagaris, ne portent pas ces titres.

On donne rarement aux diwans et aux kulliyats des titres spéciaux. Quelques-uns en ont cependant. Ainsi le diwan d’Akhtar (Wajid Ali), le roi d’Aoude actuel, porte le titre de Faïz bunyan (Assise de grâce)[132] ; celui de Josch (Ahmad Haçan khan) porte le titre de Guldasta-i-sukhan (Bouquet d’éloquence) ; les deux diwans dé Raschk sont intitulés Nazm mubarak (Poésie bénie) et Nazm guirani (Poésie excellente) ; et le kulliyat de Tapisch est intitulé Gulzar-i mazamin (le Jardin des significations).

Les courts poèmes, ai-je dit, dont se composent ces recueils sont presque toujours mystico-érotiques, parce que les musulmans, qui en sont en majorité les auteurs, font une confusion qui nous paraît avec raison impie entre la beauté immortelle et la beauté créée. Ils voient Dieu dans la femme ou sous les traits d’un jeune adolescent, et on a ainsi quelquefois, à côté d’une tirade du plus pur spiritualisme, des vers voluptueux et même obscènes[133]. On a pu juger de ce genre particulier de poésie dans les limites des convenances européennes et chrétiennes, par la traduction que j’ai donnée d’une partie du diwan de Wali et de beaucoup d’autres gazals dans mon « Histoire de la littérature hindoustani » et dans mes Chants populaires de l’Inde[134] ». Quelques-uns de ces gazals sont fort beaux et égalent, il me semble, tantôt les odes de Pindare, tantôt celles d’Anacréon ou plutôt les gazals persans de Hafiz, qui ont tant de réputation, et ils surpassent certainement les gazals turcs de Baqui.

Le plus grand défaut de ces recueils, c’est la monotonie. Les mêmes idées y sont répétées à satiété sous toutes les formes et souvent avec des expressions identiques ou analogues.

Les vers de remplissage y sont nombreux ; car c’est surtout aux poètes orientaux qu’on peut appliquer ces vers dé Butler[135] :

…Those that write in rhime, still make
The one verse for the other’s sake.

Aussi à l’exception de quelques diwans remarquables qui ont acquis de la célébrité, la lecture de ces recueils est généralement insoutenable.

Un autre défaut des gazals qui composent ces diwans, c’est l’obscurité, que les Orientaux considèrent à la vérité comme une qualité estimable, car ils n’acceptent pas l’axiome développé dans la fable du singe et du jongleur d’Yriarte : « Sin claridad no hay obra buena. »

Parmi les diwans hindoustanis celui de Wali est le plus célèbre. Toutefois il paraît qu’on le lit peu actuellement dans les provinces nord-ouest, non-seulement à cause qu’il est écrit dans le dialecte du midi, mais encore parce que le style en est suranné. Il n’en est pas de même des diwans de Sauda, de Mir, de Dard, de Jurat, d’Yaquin, qui sont plus modernes et qui conservent toute leur vogue.

Parmi les diwans des poëtes contemporains, on distingue ceux de Atasch, de Zauc, de Nawed, de Nazir.

Les poëmes qu’on trouve à la suite ou en tête des diwans ont des formes variées que j’ai déjà eu l’occasion de faire connaître dans un mémoire spécial[136] et dans mon « Histoire de la littérature hindoustani[137] ». Pour ne pas me répéter, j’en mentionnerai seulement un petit nombre dont je n’ai pas parlé :

D’abord le fard on « l’unique » est, ainsi que son nom l’indique, un vers détaché, c’est-à-dire un baït composé de deux hémistiches. Les diwans se terminent souvent par un certain nombre de fard, et on leur donne alors le titre général de fardiyat.

Les marciyas, ou complaintes religieuses, sont chantées par une seule personne qu’on nomme dans ce cas bazu « bras » ; mais le refrain qui termine ordinairement les strophes est chanté en chœur et on le nomme jawabi « réponse ». On donne le nom général de ’Idi (festivus) aux cantiques composés et chantés à l’occasion des fêtes musulmanes et hindoues[138].

Le petit poëme nommé mu’amma représente proprement le logogriphe, et le lagz « la charade[139] ».

On nomme mucatta’at « découpure » de petits poëmes composés de vers très-courts.

On donne le nom de na’t « louange » à l’invocation des poëmes, c’est-à-dire aux louanges de Dieu, de Mahomet et quelquefois des premiers khalifes ou des imams, par lesquelles les musulmans commencent leurs livres.

On appelle sal-guira « retour d’année », c’est-à-dire « anniversaire de la naissance », une pièce de congratulation pour cette circonstance.

Le waçukht ou soz « ardeur » est un poëme pareil pour le fond au gazal, mais qui en diffère quant à la forme, car il se compose de vingt à trente strophes de trois vers dont les deux premiers riment ensemble et le dernier avec lui-même (par hémistiches).

On nomme zataliyat des poésies dans le genre de celles de Mir Ja’far Zatali, c’est-à-dire moitié persanes et moitié hindoustanies.

Enfin je signalerai un genre de composition particulier à l’Hindoustan et qu’on nomme nisbaten « rapports ». Il consiste en effet en des phrases qui paraissent n’avoir entre elles aucun rapport et pour l’explication desquelles on s’adresse à un interlocuteur. Or la réponse de celui-ci s’applique à la fois aux différentes questions. En voici un exemple que j’emprunte à Saïyid Ahmad :

Demande : Pourquoi ne mange-t-on pas la grenade ?
Pourquoi le vizir ne parle-t-il pas ?

Réponse : Il n’y a pas grain[140].

J’ai fait connaître aussi,[141] les noms des principaux poëmes hindis. Je n’ajouterai ici que peu de chose à ce que j’ai déjà dit.

Le chaupaï, qui d’après son titre semble signifier un quatrain, ou pour mieux dire un poëme de quatre hémistiches, n’a pas, dans la pratique, un nombre déterminé de vers, car on en trouve de cinq[142] et de neuf vers[143].

Le doha équivaut tout à fait au baït des musulmans ; mais chacun de ses hémistiches se subdivise en deux parties nommées charana ou pada.

Le mot gan « chant » est un nom générique qu’on donne aux poëmes chantés. Quant aux poëmes dont le chant est adapté aux modes musicaux, ils se nomment kirtan.

Le mukri « tromperie » consiste, dit Saïyid Ahmad[144], à mettre dans la bouche d’une femme un mot à double sens qu’elle et son interlocuteur rapportent à des choses différentes. En voici un exemple :

« Je l’ai tenu toute la nuit contre ma poitrine ; j’ai joui de ses agréments jusqu’au lever de l’aurore. »

» De qui parlez-vous donc ? De votre époux ?
» Non, d’un bouquet de roses [145] »

Le pahéli « énigme » consiste, selon le même Saïyid Ahmad, à développer les qualités, les particularités et la nature d’une chose dont on demande ensuite le nom. Ce qu’on recherche beaucoup dans le pahéli, c’est d’insérer adroitement le nom même de la chose dont il s’agit dans la description qu’on en donne, de façon qu’il soit difficile de s’en apercevoir. Malik uddin, Bismil et l’Amir Rhusrau ont excellé en ce genre. Voici un pahéli du dernier :

Demande : Quelle est cette chose à laquelle contribue l’huile de l’épicier, le vase du potier, la trompe de l’éléphant, le signe du nabab ?
Réponse : Une lampe.


On nomme pakhana « pierre » une espèce de litanie offrant la description d’une femme en un certain nombre de phrases dont les mots principaux commencent par la même lettre. En voici un dont les mots dans le texte commencent par un a[146] :

Ma bien-aimée est arrivée.
Demande : D’où est-elle arrivée ?
Réponse : D’Akbarabad.
Demande : Où va-t-elle ?
Réponse : À Aurangabad.
Demande : Comment s’appelle-t-elle ?
Réponse : Auder Kuar (la jeune Auder).

Demande : Qu’est-elle ? de quelle caste est-elle ?
Réponse : Ahirni (bergère).
Demande : Sur quoi voyage-t-elle ?
Réponse : Sur un cheval (aps).
Demande : De quoi se nourrit-elle ?
Réponse : D’anar (grenade).
Demande : Qu’apporte-t-elle ?
Réponse : Du raisin (angur).
Demande : De quoi est-elle vêtue ?
Réponse : De satin (atlas).
Demande : Quel bijou porte-t-elle ?
Réponse : Un anguschti (bague).
Demande : De quel instrument joue-t-elle ?
Réponse : De l’orgue (arganun).
Demande : Dans quel mode de musique ?
Réponse : Dans le ragni (mode secondaire) nommé açaveri.

Je ne sais trop dans quelle catégorie placer les ouvrages intitulés Kok schastar « le livre de Kok[147]. » Ce sont des poëmes lourdement et grossièrement érotiques où les actes voluptueux sont analysés et disséqués pour ainsi dire, où les femmes sont classées moralement et physiquement selon le genre de leurs qualités, de leurs charmes et des sensations qu’elles font éprouver. Les hommes sont aussi l’objet d’une classification analogue non moins détaillée. Ali Haçan du Décan, Schihab uddin et Mati Ram sont les principaux écrivains indiens qui se sont exercés sur ce sujet scabreux.

Les longs masnawis ont pour objet de traiter un sujet spécial, de chanter un trait historique, quelquefois de faire connaître une histoire entière ; le plus souvent ce sont des romans plus ou moins historiques ou tout à fait fabuleux ; mais plus généralement ils offrent le développement, selon le genre d’esprit du poëte, d’une légende déjà connue. Il y a en ce genre de volumineux poëmes dont quelques-uns sont dignes d’attention. Le même auteur en a quelquefois écrit plusieurs, et il y a même des poètes hindoustanis, persans et turcs qui en ont écrit jusqu’à cinq ou sept. De là les recueils nommés Khamsa ou « Quinténaire » et Hafta ou « Septénaire, » qui sont des espèces de diwans, de grands masnawis. Les plus connus de ces recueils sont les Khamsas de Nizami[148] et d’Amir Khusrau et le hafta de Jami, autrement dit, par métaphore, Haft aurang, c’est-à-dire « les Sept étoiles de la grande ourse[149]. »

Quelques légendes favorites dominent ce genre de littérature et font ordinairement partie des collections de masnawis. Ce sont celles des amants célèbres de l’Orient : Yuçuf et Zalikha, Farhad et Schirin, Majnun et Laïla, Wamic et Azra.

Ce sont encore celles des héros devenus fabuleux, tels que : Iskandar (Alexandre), Rustam[150], Hamza, Hatim Taï, Bahram (le Varanes des Grecs) surnommé Gor, c’est-à-dire « l’Âne sauvage, » à cause de sa passion pour la chasse de cet animal.

En hindoustani, ces légendes musulmanes ont été exploitées avec succès, et elles ont reçu une couleur locale qui les modifie avantageusement.

Plusieurs sont données par leurs auteurs comme des traductions du persan ; mais c’est une manière de parler pour signifier seulement qu’elles ont pour base des rédactions persanes qui ont acquis une grande célébrité en Orient. On a vu plus haut que les musulmans de l’Inde, et par suite les Hindous mêmes, ont longtemps écrit en persan, avant qu’il devînt de mode d’écrire en hindoustani ; alors même, on le fit d’abord avec une sorte de timidité, en s’excusant d’employer la langue usuelle, et on ne manqua pas de rattacher à des compositions persanes les nouvelles compositions. Mais en prenant la peine d’examiner ces prétendues traductions, on s’aperçoit facilement que ce ne sont souvent pas même des imitations, mais des ouvrages à part, sur le même sujet, il est vrai, quoique tout à fait différents tant pour la forme que pour le fond.

Il en est de même pour des ouvrages sérieux. Ainsi l’Araïsch-i mahfil, qui est censé la traduction de l’ouvrage persan de Sujan Raé[151], intitulé Khulaçat uttawarikh, est une topographie et une histoire de l’Inde qui n’est pas à beaucoup près la simple reproduction de l’ouvrage persan.

Je connais six « Yuçuf et Zalikha ». Celui d’Amin, écrit en 1600[152] ; celui de Tapisch, que l’auteur écrivit étant en prison[153] ; celui de Fidwi, de Lahore, critiqué par un poëte rival[154] ; celui de Mujib, poëte contemporain ; celui de Aschic (Mahdi Ahli), qui fait partie d’un khamsa, et enfin celui auquel a été donné le titre de ’Ischc nama « le Livre d’amour », et qui a été imprimé à Bombay en 1847.

Je connais en hindoustani cinq « Laïla et Majnun » : celui de Tajalli[155] ; celui de Azim, de Delhi, surnommé Schah Jhulan, écrit sur le mètre harmonieux du Schah nama ; celui de Hawas, parent du nabab d’Aoude Açaf uddaula, connu aussi sous les trois noms de Razi, Riza et Raça ; celui de Wila, imitation urdue du célèbre poëme persan d’Amir Khusrau sur le même sujet, et enfin une rédaction plus ancienne signalée par le docteur Sprenger[156].

Je connais trois « Bahram-Gor » en hindoustani. Celui de Haïdari, qui porte le titre original de Haft Païkar « les Sept belles[157] », comme le poëme de Nizami ; celui de Tabi, de Golconde, écrit en 1081 (1670-71), et celui de Haquicat, de Bareilly, écrit en 1225 (1810-11), et intitulé Hascht Gulzar « les Huits jardins », en souvenir apparemment des huit deux, au lieu de Haft Gulzar « les Sept jardins », titre qui serait plus en rapport avec le précédent de Haft Païkar, et avec celui de Haft Manzar, qui a le même sens, et que Hatifi a donné à un poème de sa façon sur le même sujet, c’est-à-dire sur le roi de Perse Bahram Gor, fils de Yazdajard, qui avait sept femmes dans des pavillons séparés au milieu de sept différents jardins.

Je connais deux romans d’Alexandre en hindoustani. Celui de A’zam, d’Agra, poëte contemporain, en imitation du Sikandar nama, de Nizami, et celui de Nakhat, de Delhi, autre imitation du même ouvrage.

Les romans sur Hatim Taï sont aussi communs en hindoustani qu’en persan. Je connais ceux de Haïdari, de Siraj et de Gobindnath.

La légende du « Roi et du Faquir » Schah o Darwesch, a eu des interprètes en hindoustani aussi bien qu’en persan et en turc. La rédaction de Jahan (Béni Narayan) est la plus connue.

Il y a aussi des romans qui roulent sur les aventures merveilleuses d’Amir Hamza, l’oncle de Mahomet. J’en connais une rédaction par Aschk, sur laquelle j’ai donné ailleurs des détails[158], et une autre par Galib de Lakhnau, qu’on dit traduite du persan, et qui a été imprimée à Calcutta.

Il y a aussi des romans sur Hanif ou Ben-Hanifa[159], fils d’Ali, plus ou moins développés et plus ou moins intéressants, selon les rédactions. J’en connais trois différents sous des titres divers. Celui d’Azad[160], celui de Séwak[161], celui de Wahidi[162].

Parmi les romans qui roulent sur des personnages célèbres en Orient, je mentionnerai encore une « Histoire de Hurmuz, fils de Schapur, » roi de Perse, autrement dit Hormizdas, fils de Sapor, le même qui favorisa la propagation des erreurs de Mani, c’est-à-dire de Manès, grand peintre et grand prestidigitateur selon les Orientaux.

Mais, outre ces légendes communes à tout l’Orient musulman, il y a des légendes indiennes aimées des natifs, et que les poètes hindoustanis n’ont pas manqué d’exploiter. Telle est par exemple la touchante histoire de Sakuntala, non selon la variante du drame, mais selon le récit original du Mahabharata, que j’ai fait connaître par ma traduction de la version hindie de cet épisode[163]. Je connais quatre différents romans hindoustanis sur ce sujet : celui de Nawaz, qui avait reçu du sultan Farrukh Siyar le titre de kabischwar[164] « roi des poëtes, » celui de Jawan (Kazim Ali), intitulé Sakuntala natak « le drame de Sakuntala, » et qui a été publié à Calcutta en 1801 en caractères latins, d’après le Romanized system du docteur Gilchrist ; celui de Gulam Ahmad, intitulé Faramosch Yad « Oubli et Souvenir, » imprimé à Calcutta en 1849, et dont il a été donné une analyse dans le Journal Asiatique[165] ; enfin celui d’un écrivain guèbre[166].

Telle est encore la légende de Padmawati, célèbre reine du moyen-âge de l’Inde. Elle était fille du roi de Ceylan, et mariée à Ratan, roi de Chitor, qui fut vaincu par Ala uddin en 1303. Selon Jaïci, un des romanciers indiens qui a développé en vers son histoire, elle périt volontairement dans les flammes, à la tête de plusieurs milliers d’autres femmes, pour ne pas tomber dans les mains du vainqueur. Selon Jatamal, au contraire, autre auteur d’un roman hindi sur le même sujet, Padmawati, bien loin de périr dans les flammes, trompe les chefs de l’armée musulmane, se rend dans leur camp suivie de neuf palanquins qui, pareils au cheval de Troie, renfermaient des guerriers rajpoutes, lesquels font main basse sur les musulmans surpris sans défense.

Deux autres poëtes hindoustanis, Ischrat et Ibrat, payent aussi leur tribut, dans des poëmes spéciaux, à l’intrépide héroïne rajpoute.

L’admirable histoire de Krischna, sujet du Bhagavat, reproduit en plusieurs versions hindoustanies, dont une des meilleures, celle de Lalach, a été traduite en français[167] est aussi l’objet des belles compositions de Bhupati, de Krischnadas et surtout de Lal, sous le titre de Prem Sagar, un des ouvrages les plus remarquables de la littérature hindie. Le texte de ce dernier ouvrage est entremêlé d’une rédaction archaïque en vers, dont les tirades coupent agréablement la prose du récit.

Enfin, l’histoire de Rama n’a pas été seulement célébrée en sanscrit par Valmiki, mais en hindi par plusieurs poëtes, entre autres par Tulcidas, dont le poëme, écrit avant 1580, a encore aujourd’hui chez les natifs une vogue plus grande peut-être que n’eut jamais celui de Valmiki. On doit à Kéçavadas le Rama Chandrika, autre Ramayana, dont Jhigan Lal a donné un commentaire ; enfin, Suraj Chand et plusieurs autres écrivains hindis ont consacré leur talent poétique à cette grande figure, que le beau travail de Gorresio et la traduction de M. Fauche ont fait connaître à l’Europe.

Après ces légendes, fondées sur un point historique embelli par l’imagination, viennent celles qui n’ont pour tout fondement que l’imagination elle-même. On peut ranger, je pense, dans cette catégorie, les Aventures de Kamrup, légende curieuse, qui a eu en hindoustani plusieurs interprètes, tant en vers qu’en prose. En vers, Tahcin uddin[168], Zaïgam, Arzu, Haçan, Siraj ; en prose, Kundan Lal, dont l’ouvrage est intitulé Dastur-i himmat « le Modèle de la noble ambition, » ou plutôt de Himmat, par allusion au nom d’un auteur persan qu’il a pris pour modèle. On sait que cette légende a donné naissance à celle de Sindbad le Marin, qu’on a introduite dans les Mille et une Nuits, et à celle de saint Brandain, racontée par Marie de France. Les principales légendes indiennes de fantaisie sont celles de Nal o Damayanti, plus connue en Europe par l’épisode de Nalus du Mahabharata que par les nombreux poëmes hindoustanis dont elle est le sujet. Le plus célèbre de ces romans est celui qui est dû au grand poëte hindi Surdas. Viennent ensuite ceux de Mir Ali, du Bengale (Bangali), intitulé Bahar-i’ischc « le Printemps d’amour, » et celui de Ahmad Ali publié dernièrement à Lakhnau.

La Rose de Bakawali, charmante légende, où l’on trouve les doctrines indiennes encadrées dans celles du Coran, chose commune dans l’Inde et qui constitue une des particularités les plus originales de la littérature indienne moderne. Cette légende, que j’ai fait connaître d’après la rédaction en prose, entremêlée de vers, de Nihal Chand[169], a été traitée envers par Nacim, qui était professeur au collége d’Agra, sous le titre de Gulzar-i Nacim « le Jardin du Zéphyr ou de Nacim ; » par un autre poëte, qui a mis à sa rédaction le titre chronogrammatique de Tuhfa-i majîis-i Salatin « Cadeau fait à la cour des rois, » lequel donne l’année 1151 (1738-39) pour la date de ce poëme ; et par Rihan, sous le titre de Khiyaban-i Rihan « le Lit de basilic » ou « de Rihan. » Cette dernière rédaction est beaucoup plus étendue que les autres ; elle se compose de quarante chapitres ou chants, auxquels l’auteur a donné le nom de Gulguschni « Procréation de roses. » Le docteur Sprenger[170] avait aussi trouvé sur cette même légende, dans le Top-khanade Lakhnau, un manuscrit en dialecte dakhni écrit en 1035 (1625-26).

Hir[171] et Ranjhan, légende du Panjab dont j’ai traduit[172] une rédaction en prose entremêlée de vers hindoustanis et persans par Macbul, poète contemporain, qu’il ne faut pas confondre avec ses homonymes.

Saci et Panun, dont les amours, analogues à celles de Hir et Ranjhan, ont été célébrées en prose par le même Macbul, en vers par Muhabbat, et qui ont eu aussi en persan des interprètes hindous[173].

La légende de Phulban et de son amant Taïla Schah, qui a été exploitée par plusieurs poëtes du Décan, et dont une rédaction, celle d’Awari, a une grande célébrité, ainsi que nous l’apprend Muhammad Ibrahim, traducteur dakhni de l’Anwar-i Suhaïli.

Gulo Sanaubar « Rose et Cyprès. » Je connais six rédactions de cette singulière légende ; celle de Ahmad Ali qui fait partie d’un Khamsa, celle de Nem Chand, de la tribu des kschatriyas[174], une troisième qui porte le titre donné à d’autres ouvrages de Gulschan-i Hind, une quatrième en dialecte dakhni, dont on trouve un exemplaire à la bibliothèque du Nizam[175], une cinquième, publiée à Lakhnau en 1845, et une sixième à Calcutta en 1847, annoncée comme étant traduite du persan[176].

La légende des Quatre Derviches, dont la rédaction d’Amman, qui porte le titre de Bago Bahar, « le Jardin et le Printemps, » chronogramme de sa date, est le texte choisi pour les examens des aspirants au service civil et militaire de la Compagnie des Indes, a exercé la plume d’autres écrivains indiens : de Tahcin (Ata Huçaïn) entre autres, qui a donné à sa rédaction le titre de Nau tarz-i murassa’ « Nouvelle rédaction enrichie de joyaux, » c’est-à-dire de citations de vers.

Les Aventures du guru Paramartham, célèbres surtout en tamoul, mais qui existent aussi en hindoustani, et qui ont été imprimées à Madras, en 1848, dans cette dernière langue.

Le Baïtal pachici et le Singhaçan battici, ou « les Vingtcinq récits du Vampire » et « les Trente-deux récits des Statuettes du trône de Bikram, » sont des légendes trop connues pour s’y arrêter. Dharm Narayan, Lallu, Surat et plusieurs autres écrivains hindis les ont exploitées.

Je ne cite que pour mémoire les Contes d’un perroquet, qui sont d’origine sanscrite et dont je connais huit rédactions différentes tant en hindi qu’en urdu et en dakhni[177] ; et je rappellerai seulement les titres de Khawir Schah [178], de Lal o Gauhar et de Jazb-i’ischc[179] que j’ai traduits en abrégé ; de Mihr o Mah[180] et de Mah munauwar, dont j’ai publié le texte[181].

Outre les romans en vers qui roulent sur des légendes populaires, il y en a beaucoup d’autres dont les héros sont inconnus. Ils fourmillent en hindoustani, et plusieurs ont de la célébrité. Je me bornerai à citer en ce genre l’Histoire de Buland Akhtar, exploitée par Mir Khan ; celle de Rizwan Schah, dont je connais deux rédactions ; celle de Chandar-badan et de Mahyar, dont je connais aussi plusieurs rédactions[182] ; celle de Dilaram et Dilruba, mise entre autres en œuvre par Mati Ram ; de Pari Rukh o Mah Sima, sur laquelle Wajih a écrit un masnawi ; la légende de Façana-i ajaïb « l’Histoire merveilleuse, » par Surur de Cawnpour, laquelle a presque égalé la vogue des « Quatre Derviches. »

Il serait fastidieux d’en citer un plus grand nombre. On peut juger de la marche ordinaire de ces romans par la traduction ou l’analyse que j’ai donnée de plusieurs[183]. On y trouve d’abord généralement une description détaillée du héros et de l’héroïne au physique et au moral, puis leurs aventures plus ou moins merveilleuses et plus ou moins compliquées, qui tendent presque toujours à contrecarrer leur union, et enfin leur fidélité réciproque récompensée. Quelquefois, mais rarement, le dénoûment est tragique, comme dans le masnawi de Mir, intitulé « la Flamme de l’amour, » ou plutôt « le Fleuve de l’amour[184] ; » dans le ’Ijaz-i’ischc « Prodige d’amour » de Majruh, et dans celui de Mihr o Mah, par Akhi.

Un genre de composition fort usité dans l’Inde, est celui qui consiste à décrire les phénomènes de la nature dans les diverses saisons de l’année et même mois par mois. C’est ainsi qu’il y a nombre de poëmes intitulés les Douze mois, où l’on trouve tantôt une simple description de ces phénomènes, tantôt une description encadrée dans un récit dramatique. On y suppose, par exemple, une femme dont le mari reste absent pendant une année entière. Alors, au milieu des plaintes de la femme délaissée, s’intercale naturellement la description des changements périodiques de la nature. On se rappelle le joli monologue dramatique sur ce sujet dont l’héroïne envoie, chaque mois, en message, à son mari absent, l’oiseau qui fait plus spécialement entendre alors son chant[185]. D’autres poëtes étendent ce thème et célèbrent non-seulement les merveilles de la nature, mais les fêtes religieuses et civiles de l’Inde tant hindoue que musulmane. Nous avons en ce genre plusieurs ouvrages que j’ai eu l’occasion de faire connaître[186].

Il y a des poëmes plus spéciaux encore. Ainsi, je puis citer un poëme descriptif des fleurs de l’Inde, intitulé : Phul Charitr « Histoire des fleurs. »

Il existe dans la littérature musulmane un genre particulier de composition qui n’est pas notre fable, mais une série de fables renfermées dans un cadre et formant une composition unique, d’un but moral et quelquefois philosophique et religieux. Tels sont les ouvrages intitulés : Kaschf ulasrar[187], Mantic uttaïr[188], Ikhwan ussafa[189], et plusieurs autres qui ont acquis de la célébrité. L’Ikhwan ussafa est populaire dans l’Inde, grâce à l’élégante traduction qu’en a faite Ikram Ali. Là, les animaux viennent tour à tour développer leurs qualités et leur donner même l’avantage sur celles de l’homme. Dieu, il est vrai, nous offre souvent dans les animaux des modèles à suivre, et c’est ainsi que le fabuliste Gay a dit :

The daily labours of the bee
Awake my soul to industry
Who can observe the careful ant
And not provide for future want?
My dog the trustiest of his kind
With gratitude inflames my mind…
In constancy and nuptial love
I learn my duty from the dove…
And ev’ry fowl that Aies at large
Inslructs me in a parent’s charge
[190].

Ce genre de composition n’exclut pas le véritable apologue. Le plus célèbre en ce genre, le Pancha tantra, « les Cinq chapitres, » d’origine sanscrite, a été reproduit en hindoustani ; plusieurs des fables qui le composent ont pénétré en Europe sous toutes les formes et dans toutes les langues, et notre immortel La Fontaine en a popularisé chez nous les principaux sujets.

Les Indiens ont conservé le goût de leurs ancêtres pour le drame ; mais ce n’est cependant que dans les grandes occasions qu’ils ont des représentations dramatiques. Ainsi, dernièrement, la légende de Yuçuf et Zalikha, arrangée en drame, a été représentée à Calcutta dans la maison d’un riche musulman[191]. Souvent, ce sont des mystères qui sont représentés à la fête de Huçaïn dite du Tà’aziya (deuil), pendant les dix premiers jours du mois de muharram. Les principaux de ces mystères sont la mort de Mahomet, celle de Haçan et surtout celle de Huçaïn, dont les diverses péripéties forment plusieurs pièces distinctes. Quant aux Hindous, c’est à la fête du holi, qui est leur carnaval, qu’ils ont ces représentations. Ils nomment swang (mimologie), les pièces qu’ils jouent à cette occasion. Elles sont souvent débitées, ex tempore, à peu près comme nos proverbes de société. Le langage qu’on y emploie est généralement de mauvais goût et même grossier. Cependant, ces pièces ont quelquefois les mêmes sujets que les anciens drames sanscrits. Rag Sagar cite par exemple, en ce genre, le Hanuman natak, qui est évidemment calqué sur le drame sanscrit traduit par Wilson.

J’ai considéré plus haut, avec juste raison, le tazkira comme un genre de composition particulier à l’Orient musulman. Il y en a un autre dont je ne veux pas oublier de parler, c’est l’inscha, expression qui signifie à la lettre « rédaction, » et par laquelle on entend un « Manuel épistolaire » ou plutôt une collection de modèles de lettres écrites par un même auteur, une sorte d’amplification épistolaire de rhétorique. Les inschas hindoustanis les plus connus sont ceux de Faïz, l’auteur d’une traduction du Pand nama de Farid uddin Attar[192], de Khalic (Karamat ullah), de Nizam uddin (de Pounah), écrivain contemporain, auteur d’une traduction des fables d’Ésope ; de Chironji Lal, autre écrivain contemporain, dont l’inscha a été imprimé à Agra[193], de Yuçuf Dakhni, écrivain du Décan, ainsi que son surnom l’annonce. Enfin l’Inscha-é Harkaran (Herkern), qui a une grande célébrité en persan, a été traduit en hindoustani.

L’hindoustani offre, quant à la linguistique, des travaux que peuvent consulter avec fruit ceux qui cultivent les langues savantes de l’Asie. Je me bornerai à citer en ce genre une grammaire sanscrite en urdu intitulée : Miftah ul lugat « la Clef de la langue (sanscrite) » ; la traduction de la grammaire sanscrite originale intitulée : Laghu Kaumudi, publiée à Bénarès en 1849 : le Masdar ulafazil « le Capital des savants », dictionnaire persan et arabe traduit en hindoustani, dont le duc de Sussex avait dans sa magnifique bibliothèque un exemplaire qui avait passé dans celle de N. Bland ; le Lugat-i urdu, autre dictionnaire des mots arabes et persans traduits en urdu ; le Masdar faiyaz « le Capital abondant », grammaire persane en hindoustani par Mazir uddin ; le Mizan-i farsi « Prosodie persane » en urdu ; le Mazahir-i nahr « Démonstration grammaticale », c’est-à-dire grammaire arabe en urdu. Un dictionnaire des mots urdus, avec des citations empruntées aux poëtes. Le Lugat ussaïd, dictionnaire urdu ; un autre dictionnaire urdu, en urdu, imprimé à Agra en 1851. Plusieurs grammaires urdues dont une par Sabhayi, auteur d’autres ouvrages de philologie ; les Bhascha Pingala, traités de prosodie hindie, dont il y a plusieurs rédactions.

Subsidiairement, je mentionnerai les grammaires anglaises en hindoustani de Ram Krischn et d’autres auteurs.

L’histoire, qui n’existe en sanscrit que d’une manière romanesque se fait jour à travers la littérature moderne de l’Inde, mais elle n’y occupe qu’un angle modeste, quoiqu’on y trouve, à la vérité, quelques chroniques en vers hindis qui offrent des données précieuses qu’on chercherait en vain ailleurs.

J’ai eu antérieurement l’occasion de mentionner, en fait de poëmes historiques, ceux de Chand, qui est à la fois l’Homère et le Thucydide du Rajpoutana, le Châtra prakasch, c’est-à-dire l’histoire de Chatra Sal, roi de Bandelkhand, par Lal Kavi ; le Gopa chaka katha, ou « l’Histoire de Gualior », et quelques autres. Aujourd’hui, je puis citer, de plus, le Raj vilas, « le Divertissement royal », par Man Kabischar, le poëte de Rama Raj Singh, roi de Méwar, l’adversaire d’Aurangzeb[194]; le Hamir raca, « Histoire de Hamira, roi de Chitor » ; le Harichandra Lila « Histoire du raja Harichandra » ; le Suruj Prakasch, « Histoire de la dynastie solaire », par Karna, habile poëte et bon guerrier. Cette chronique, en vers, n’est en réalité que l’histoire d’Abhaï Singh, roi de Marwar, qui a régné de 1724 à 1728, mais elle est précédée, comme introduction, d’un coup d’œil sur l’histoire des Rahtores, lesquels se rattachent à la dynastie solaire. Le Garb chintamani « l’Orgueilleux d’esprit », poëme bhascha sur Karan, célèbre roi du Guzarate, vaincu par le sultan pathan Ala uddin Muhammad Schah Sikandar Sani, c’est-à-dire second Alexandre, à la fin du XVIe siècle de notre ère. Le Raja battana, « Histoire du Méwar », par Rinchorbat[195], le Rischabha Charitra, « Histoire de Rischabha, un des principaux saints jaïns[196], le Vansaculi, « Livre de généalogie », par Bakuta[197], le Kalpa druma, « l’Arbre de Kalpa[198] », sorte de journal historique par Jaï Singh[199], etc.

C’est, en effet, aux écrivains hindis que nous devons presque entièrement le peu de monuments historiques qu’on rencontre en hindoustani. Ils ont même écrit sur des sujets musulmans : ainsi, on trouve une histoire de Muhammad Schah (Pothi Muhammad Schah) par Harinath[200].

Dans le dialecte urdu, on ne trouve guère, en ce genre, que des traductions ou des compilations. Toutefois, on distingue quelques écrits qui ont un intérêt propre. Outre ceux dont j’ai déjà eu l’occasion de parler, je mentionnerai ici les intéressantes monographies de Delhi[201] et d’Agra[202], le Calcutta nama, ouvrage analogue sur Calcutta, si ce n’est qu’il est en vers, l’Ali nama, « Histoire d’Ali-’Adil Schah », par Nusrati, les Annales de Gurkha, province du Népal, dont les souverains ont étendu leur domaine sur tout le Népal, un poëme sur la destruction de Somnath Patan[203], une histoire de l’établissement des Anglais au Bengale, par Nûr Muhammad, l’histoire de la dynastie Scindia par Dharam Narayan, etc. Il y a aussi en hindoustani des mémoires intéressants, outre ceux de Timour, de Baber, d’Akbar et de Jahanguir, qui sont traduits ou imités du persan, tels que ceux de Pitambar Singh, de Mohan Lal, de Ali Hazin et plusieurs autres que j’ai eu l’occasion de signaler dans mes discours d’ouverture.

Au surplus, les Orientaux sont loin d’avoir pour l’histoire la considération que nous lui accordons. C’est ainsi qu’un historien moderne de l’Inde a pris pour épigraphe de son livre un vers de Hafiz dont voici la traduction :


« Entretiens-nous du musicien et du vin, mais ne t’occupe pas des secrets des choses du temps, car nul, quelque intelligent qu’il puisse être, n’a découvert et ne découvrira jamais ces obscurités. »


En fait de voyages, je citerai ceux de Yuçuf Kkan, de Lakhnau, en France et en Angleterre en 1838, publié à Delhi, et de Karim Khân de Delhi à Londres en 1840, dont j’ai publié la traduction dans la « Revue de l’Orient. » Le premier est Pathan de naissance, derviche ou plutôt sofi, et porte le surnom de Kamal posch, c’est-à-dire « vêtu du kamal ou manteau des derviches ».

La philosophie religieuse tant hindoue que musulmane, par laquelle j’aurais dû régulièrement commencer ma revue, nous offre une suite aussi nombreuse qu’intéressante. Les ouvrages des kabir panthis, des sikhs, des jaïns et des sectes variées des waïschnavas, sont les principaux de la catégorie hindoue. Par extraordinaire, il y a quelques ouvrages saïvas ; par exemple le Mahadéva charitra « Histoire de Siva », le Siva Lilamritam « l’Ambroisie des jeux de Siva », le Gaura Mangal « le Mariage de Siva avec Gaura Parwati », etc.

Quant à la philosophie religieuse des musulmans, c’est-à-dire à leur théologie, elle est représentée en hindoustani par des traités sur leur religion ou des ouvrages ascétiques, des développements poétiques de leur croyance, des poèmes sur Mahomet, sur Fatime, sur les imams Haçan et Huçain, et même sur Notre-Seigneur Jésus-Christ et la vierge Marie, que les musulmans anti-trinitaires ont soin de mettre toujours ensemble et sur la même ligne.

Quoiqu’il y ait beaucoup de schiites dans l’Inde, je remarque que la plupart des ouvrages de théologie musulmane hindoustanis sont écrits par des sunnites. Il y en a cependant aussi qui sont dus à des schiites, mais les plus curieux de ces traités sont ceux des sectes musulmanes particulières à l’Inde, telles que celles des saïyid ahmadis ou « wahabites indiens », et des roschanayis ou « illuminés », et leurs réfutations.

La jurisprudence se rattache à la religion, tant chez les Hindous que chez les musulmans. Chez eux, la loi civile se confond tout à fait avec la loi religieuse. En ce genre, la littérature hindoustanie offre quelques ouvrages utiles à consulter, mais qui ne sont en général que des traductions.

Les sciences et les arts ne présentent rien qui mérite une mention spéciale : les ouvrages en ce genre sont presque tous modernes et rédigés d’après l’anglais. Toutefois, ces compilations ou traductions sont utiles aux natifs à qui elles sont destinées, et il y en a de tout genre propres à mettre les Indiens au courant de nos connaissances et même des découvertes les plus récentes.

Parmi les traités originaux, on en trouve sur l’architecture et la sculpture ; sur « la médecine des jardins », c’est-à-dire sur le traitement médical par les simples, entre autres sur le médicament nommé chob chini (smilax de Chine) ; sur l’art de dresser et d’élever le faucon pour la chasse, traité analogue à celui que feu de Hammer a fait connaître ; sur l’art vétérinaire, sur le poids et la valeur des perles[204], sur le jeu des échecs, sur l’interprétation des songes, et même sur l’art culinaire.

Une des branches les plus importantes de la littérature indienne, ce sont les traductions des langues de l’Orient. Elles peuvent en effet rendre de grands services pour l’intelligence des textes anciens et difficiles, sanscrits, persans et arabes, car elles en représentent fidèlement le génie étant écrites au milieu des mêmes scènes de la nature, des mêmes mœurs et des mêmes usages. J’ai eu l’occasion d’en citer déjà un bon nombre que je ne rappellerai pas ici.

Je ne connais pas de traduction hindoustanie des Védas ; toutefois, on en a annoncé une qui devait accompagner une édition complète donnée dans l’Inde des livres sacrés des Hindous. Quant au Coran, il y en a plusieurs traductions qui se distinguent par une scrupuleuse exactitude.

Saïyid Ahmad, dans son Açar ussanadid, signale celles d’Abd ulcadir et de Rafi’uddin. La plupart sont accompagnées de notes marginales et de commentaires. Il y en a une qui a été publiée à Delhi dans un grand esprit de tolérance, car on y trouve à la fois les explications sunnites ou des orthodoxes, et les explications schiites ou des dissidents. Il y a même une explication du Coran, en vers, par Aschraf. Je ferai observer, en passant, qu’à l’exemple des Persans, les musulmans de l’Inde ne réprouvent pas, comme les Turcs, les traductions en langue vulgaire de leur livre sacré, et que les dames indiennes lisent le Coran le vendredi, comme les Anglaises lisent la Bible le dimanche. Au surplus, elles sont généralement plus instruites que les femmes turques, renommées surtout pour leur beauté.

En fait de traductions du sanscrit, je puis mentionner : le Mahabharata, l’Hitopadesa, le Tarka Sangraha, ouvrage de philosophie indienne écrit en sanscrit par Aunam Bhatter[205].

Les drames indiens, c’est-à-dire, je pense, les principaux drames traduits par Wilson, Sanscrit natak. Delhi. 1845.

Le Mahimna Stotra, traduit du sanscrit par Samara Singh, quoique ce soit un ouvrage siviste, etc.

On préparait à Delhi, en 1845, une traduction du Raghuvansa, poëme attribué à Kalidas sur la race de Raghu ; du Ramayana d’Adyatma, et d’autres traductions du sanscrit, mais j’ignore si elles ont vu le jour. Je cite dans mes discours d’ouverture nombre d’autres traductions.

Accessoirement au sanscrit, je dois mentionner quelques traductions des langues modernes de l’Inde, du tamoul, du bengali, du mahratte. En cette dernière langue, il y a entre autres le Satya Nirupan « Essai sur la vérité, » ouvrage qui a une certaine célébrité.

Quant aux traductions de l’arabe, les principales sont celles de l’Histoire d’Abulféda, par Karim et Irci ; d’Ibn Khallican, par Subhan Bakhsch ; de l’Ikhwan ussafa, dont il a été parlé plus haut ; du Mischkat scharif « la lampe excellente », célèbre ouvrage de jurisprudence ; de l’Adab ulcazi « le Devoir du juge », autre ouvrage de jurisprudence, également célèbre, par Cuduri, traduit sur l’abrégé (mukhtaçar).

On avait entrepris à Dehli une traduction littérale des Séances de Hariri ; mais la même raison qui m’a fait renoncer à poursuivre ma traduction française a déterminé les traducteurs indiens à renoncer à la leur, c’est-à-dire l’impossibilité de reproduire les jeux de mots et les allitérations qui font, en arabe, le principal mérite de ce livre.

Les Mille et une Nuits, un des ouvrages capitaux de la littérature arabe, ont eu en hindoustani non-seulement des interprètes musulmans, mais hindous. En fait de musulmans, je puis mentionner le maulawi Haçan Ali Khan de Kachmyr, écrivain contemporain, qui a été professeur au collége de Delhi, et qui est auteur de plusieurs autres traductions ; et Schams uddin Ahmad, qui a publié à Madras la traduction des deux cents premières nuits, d’après la première édition de Calcutta, qu’on a reproduite en lithographie, et qui diffère essentiellement de celle de Habicht et de Fleischer. En fait d’Hindous, je mentionnerai Nacim Daya Sankara[206], dont la traduction a été lithographiée à Lakhnau en 1244 (1828-29), en trois volumes in-8º. Enfin, on a plus récemment imprimé à Delhi cinquante nuits traduites de l’arabe en urdu, et un choix de contes tirés de cet ouvrage. On a aussi publié à part le conte de « Ganim, le fils du marchand[207]. »

La société pour la propagation des connaissances utiles chez les indigènes, au moyen de traductions en langue indienne usuelle (Vernacular translation Society), a publié une traduction de la Géographie d’Abulféda ; elle avait annoncé une traduction de l’Histoire des Mongols de Raschid uddin, de l’Histoire ancienne et de l’Histoire des Bérébères d’Ibn Khaldoun et d’autres célèbres ouvrages, mais je crois que ces traductions n’ont jamais vu le jour.

Les traductions du persan sont les plus nombreuses. Je puis mentionner en ce genre plusieurs versions du plus connu des ouvrages persans, c’est-à-dire du Gulistan, versions dont quelques-unes sont imprimées et ont plusieurs éditions. La traduction du Bostan de Saadi, par Mugal, laquelle peut éclaircir bien des passages obscurs du texte ; la traduction abrégée du célèbre poëme légendaire du Schah nama en vers, par Munschis[208], en prose, une par Muhammad Ali Tirmizi, et une autre par Surur sous le titre de Surur-i-sultani « la Joie royale », par allusion au nom de l’auteur ; la traduction particulière de l’épisode de Sohrab par Kazim ; des versions du fameux poëme de Jalal uddin Rumi, nommé « l’Excellent masnawi » Masnawi Scharif[209] ; du Pand nama d’Attar et de Saadi ; du Mantic uttaïr ; du Husn o’ischc ; de l’Izhar-Danisch, traduit par Dost ; du Bahar-Danisch ; de l’Histoire du Kachmyr de Muhammad Azam, traduite par Scharafat, et qui a eu plusieurs éditions, de l’Histoire de Tabari par Ja’far Schah et de beaucoup d’autres ouvrages.

À leur tour, quelques compositions indiennes ont été honorées d’une traduction orientale. Ainsi, le Satsaï de Bihari a été traduit en sanscrit ; le Bag o Bahar, en arménien ; le Rag darsan « le Miroir des rags[210] » en persan, et plusieurs ouvrages urdus contemporains ont été traduits dans cette même langue, qui est le latin de l’Inde moderne. Tels sont entre autres le Dharam Singh ka Quissa[211] et le Surajpur ki Kahani, contes moraux traduits en persan, le premier sous le titre de Quissa Sadic Khan, et le second sous celui de Quissa Schams-abad.

Aux traductions hindoustanies des langues de l’Orient viennent s’ajouter des traductions sans nombre de l’anglais, tribut littéraire payé aux nouveaux maîtres de l’Inde, et même du français, comme, par exemple, la traduction du Catéchisme historique de Fleury, due à des missionnaires catholiques ; celle de la Grammaire arabe de notre éminent orientaliste de Sacy, qu’on préparait pour la presse à Delhi, il y a quelques années ; l’Histoire Ancienne abrégée de Roilin, etc. Mais c’est surtout à travers l’anglais que des ouvrages français ont été traduits en hindoustani, et plusieurs de nos savants, tels que Élie de Beaumont[212], par exemple, ignorent qu’on lit à Delhi et à Agra leurs ouvrages sous ce costume exotique. Chose assez extraordinaire, Sâïyid Ahmad a entrepris une traduction de la Bible d’après l’hébreu, dans son curieux « Commentaire musulman de la Bible. »

On ne saurait contester l’utilité de ces traductions, destinées à enseigner aux populations de l’Inde nos sciences et nos arts, notre histoire ancienne et moderne, celle de la Grèce et de Rome, et même quelques compositions célèbres, telles que Rasselas, le Cazilbasch, le Vicaire de Wakefield, Robinson Crusoé, les Voyages de Bunyan, l’Economy of human life, etc. Ce qu’elles ont de plus important, c’est de faire connaître la religion chrétienne, arbre vivifiant qui, de la Judée, a répandu son ombre sur le monde entier. Des traductions qui concernent la religion chrétienne, les unes exposent simplement nos doctrines et reproduisent sous toutes les formes nos livres saints ; les autres abordent la polémique spécialement à l’égard des musulmans, dont les préjugés contre le christianisme sont surtout très-prononcés.

Une des publications les plus intéressantes en ce genre, c’est une édition du Coran faite à Ilahabad, en 1844, par des missionnaires américains presbytériens. Elle est précédée d’une préface dans laquelle sont réfutées les erreurs des mahométans et sont résolues toutes leurs objections contre la religion chrétienne ; et elle est accompagnée d’un commentaire opposé au Coran, à peu près comme l’a fait Maracci. Au reste, cette voie avait déjà été ouverte dans l’Inde par le missionnaire protestant Benj. Schultz, et sa Compendiosa Alcorani refutatio, indicé, a été publiée à Halle dès 1744.

Parmi les traductions religieuses, figure celle de la liturgie anglicane, qui n’a pas été traduite en hindoustani dans le seul but de la faire connaître aux Indiens ; mais c’est qu’à Calcutta, et sans doute dans d’autres villes indiennes, on a établi des chapelles pour les Indiens convertis ou à convertir dans lesquelles on fait le service divin en hindoustani selon la liturgie anglicane, comme on le fait à Londres et à Jérusalem en hébreu, en faveur des Juifs qui sont dans la même position. On a même rédigé des cantiques hindoustanis sur des mètres anglais, et on les chante sur les mêmes airs qui sont usités à Saint-Paul et à Westminster-Abbey, à peu près comme les luthériens de Paris ont adapté des paroles françaises à leurs airs allemands.

Jusqu’en ces derniers temps, les publications indiennes étaient généralement manuscrites, car l’imprimerie n’avait eu que très-peu de succès dans l’Inde. On en trouvait les caractères lourds et sans élégance ; ils ne pouvaient surtout que représenter que très-imparfaitement le caractère persan (nastalic), usité pour les manuscrits soignés, et nullement le caractère cursif (schiskasta), pas plus que celui des titres et les embellissements de la calligraphie orientale. Heureusement, la lithographie a aplani les difficultés, et elle a été adoptée avec empressement par les natifs. La première presse lithographique de Delhi n’a été établie qu’en 1837, et déjà il en existait trente-quatre en 1852 dans les villes des provinces nord-ouest. Il s’en est aussi établi dans presque toutes les villes du nord et dans les principales villes de l’Inde entière. On en comptait, par exemple, vingt-trois dans les seules villes de Lakhnau et de Cawnpour, et les ouvrages lithographiés pendant ces dernières années, dans ces deux villes, s’élèvent à plusieurs centaines[213], dont quelques-uns ont eu jusqu’à dix éditions. Une seule liste, donnée dans le numéro du 1er juin 1855, de l’Agra Governement Gazette, accusait près de deux cents articles hindoustanis, sans compter les cartes et les dessins lithographiés, et quoique la plupart de ces ouvrages ne soient que des livres élémentaires sur la littérature, les sciences et les arts destinés aux natifs, et qu’ils n’aient ainsi que peu d’intérêt pour nous, on en distingue cependant un bon nombre dont l’Europe savante pourrait tirer parti, tels que l’abrégé de l’Anwar-i Suhaïli et du Gulistan, par Karim uddin, le Safar nama, relation des voyages dans le Panjab, le Kachmyr, le Sindh, une partie du Décan, le Khandeisch, le Malwaet le Rajpoutana, par Amin Chand ; le Chando dipika, « Traité de la prosodie hindie », inconnue jusqu’ici en Europe, etc.

Une association digne d’éloges a fortement contribué à répandre parmi les natifs l’instruction littéraire et aussi l’emploi de la lithographie. C’est le Vernacular translation Society, qui a eu, dans l’origine, pour secrétaire notre compatriote M. Boutros, alors principal du collége des natifs de Delhi. Elle a rendu, en effet, de grands services aux Indiens en leur donnant accès, par de bonnes traductions dans leurs langues usuelles, aux chefs-d’œuvre de la littérature sanscrite, persane et arabe, en même temps qu’aux ouvrages anglais d’une utilité reconnue.

L’imprimerie m’amène naturellement à parler d’une sorte de littérature longtemps inconnue à l’Orient, et qui a, néanmoins, acquis dans l’Inde un développement remarquable. Je veux parler de la presse, dont l’empire s’étend de plus en plus et commence à dominer même l’insouciant Indien. Je connais plus de cent cinquante différents journaux hindoustanis. À Calcutta, il y avait, il y a quelques années, seize journaux publiés par les natifs, c’est à savoir cinq en persan ou en hindoustani, neuf en bengali et deux en anglais[214]. Pendant quelque temps, le maulawi Nacir uddin avait publié le Martanda à cinq colonnes et en cinq langues : hindie, hindoustanie, bengalie, persane et anglaise[215], et on a annoncé dernièrement un journal spécialement adressé aux femmes, rédigé en langue usuelle (vernacular). À Bombay, il y a trois ou quatre journaux hindoustanis[216] destinés à la population indienne en générale, et deux uniquement aux musulmans, sans compter quatre autres journaux rédigés en guzurati pour les Parsis, et deux en mahratte pour les Hindous qui se servent de cet idiome. À Madras, il y a aussi plusieurs journaux hindoustanis[217], et le nombre en est plus grand encore à Delhi, à Mirat, à Agra, à Lahore, à Bénarès, à Lakhnau[218]. Il y en a aussi à Sérampore, à Kidderpore, à Mirzapore, à Bhartpore, à Multan, à Bareilly, à Indore [219], etc. Si ces journaux parvenaient facilement en Europe, on trouverait sans doute à y puiser des renseignements intéressants, dignes d’être reproduits dans nos journaux, et on pourrait leur appliquer ces mots d’Horace : <poem>

…………alterius sic Altéra poscit opem res et conjurat amicè.


  1. C’est-à dire les cinq rivières du Punjab, l’Indus et la Saraswati.
  2. Antérieurement aux drames, les livres des budhlstes et les inscriptions d’Asoka sont écrits dans une sorte de pracrit, dialecte populaire du temps.
  3. Préface originale du Bag o Bahar et l’Açar ussanadid, cité plus loin.
  4. Si ce n’est par les auteurs arabes, qui ont confondu le langage parlé avec le langage écrit. J’ai déjà remarqué ailleurs qu’il en est de même pour la langue latine, à laquelle on n’a jamais donné le nom de langue romaine, tandis que cette appellation a été réservée au vieux français, qui se forma au moyen-âge par la simplification du latin enrichi des débris de ranclenne langue des Gaules.
  5. C’est à cause de cette circonstance que les Indiens ont appelé Empire Mogol le grand empire musulman de Delhi, et que nous en nommions le souverain le Grand Mogol. Au surplus, on donne dans l’Inde le nom de Mogols à tous les musulmans venus du Nord, qu’ils soient Persans ou Tartares d’origine.
  6. Ce que je dis ici se rapporte à l’arabe, car les mots proprement persans rentrent dans la famille indienne.
  7. Pour zaban-i urdu, « langue de camp », ainsi qu’on le verra plus loin.
  8. M. J. Beames, auteur des Outlines of indian phdlology, m’apprend que, d’après un recensement officiel récent, il y a plus de soixante-dix millions d’Indiens dont la langue maternelle est l’hindoustani, qui est d’ailleurs entendu dans toute l’Inde et même dans les pays voisins. L’honorable sir Erskine Perry, président de la Société asiatique de Bombay, a donné, dans le numéro de janvier 1853 du journal de cette Société, un article intéressant sur la distribution géographique des principales langues de l’Inde, lequel est accompagné d’une carte qui la montra aux yeux.
  9. The Seasons, Autumn. Un vers hindoustani cité dans le Bag o bahar exprime la même idée plus agréablement encore :

    « Celle à qui Dieu a départi l’ornement de la beauté n’a besoin d’aucune autre parure. Vois combien la lune est belle lorsqu’elle se montre sans nuage. »
  10. J’ai pris ces mots pour épigraphe de mon Histoire de la littérature hindoustani.
  11. P. 104, chap. III.
  12. On nomme ainsi en hindoustani les kayastha des livres sanscrits, c’est-à-dire les membres de la sous-caste des écrivains, dont l’écriture nagari cursive est appelée, d’après leur nom, kalthi-nagari.
  13. Ces mots sont expliqués plus loin.
  14. Urdu mu’alla signifie « le grand camp » ; mais dans l’espèce on donne à ces mots le sens de « grand marché ». Les écrivains originaux disent en effet que ce fut dans ce marché que, par suite des rapports des soldats musulmans avec les Indiens, le mélange linguistique dont il s’agit commença surtout d’avoir lieu.
  15. C’est à cela que Mir fait allusion dans la préface de son Nikat usschu’ara, lorsqu’il dit : Rekhta az Dakhan ast « le rekhta tire son origine du Décan ».
  16. Ce mot est employé ici comme synonyme de hindi, signifiant la langue indienne en général. Proprement l’hindouï est l’ancien bhakha indien sans mélange d’arabe ni de persan, et écrit en caractères dévanagaris ; le hindi est le dialecte hindou plus moderne.
  17. Préface du Bag o Bahar.
  18. Il est dit dans les biographies originales que Saadi vécut cent trois ans (étant né en 1193 et mort en 1296, et qu’il passa trente ans à étudier, trente ans à voyager et trente ans dans la retraite. Or, en ajoutant les treize années de son enface au trente années d’études, nous avons quarante-trois ans. C’est donc de 1150 à 1180 qu’il a voyagé et qu’il a dû écrire les vers rekhtas qu’on lui attribue.
  19. Gifford.
  20. Rapport des six premiers mois de 1845, du secrétaire de la Société « for the promotion of vernacular éducation, » par le docteur Sprenger.
  21. Ibham, « obscurité ». On entend par là le style ancien, lequel était très-recherché et plein de mois arabes et persans. Il en a été parlé dans la citation de Saiyid Ahmad.
  22. Expression métaphorique qui signifie jusqu’aux extrémités du monde, en haut et en bas.
  23. C’est-à-dire « conquérant du monde », surnom du sultan mogol plus connu sous celui d’Aurangzeb.
  24. C’est-à-dire les rois de ces dynasties.
  25. C’est-à-dire « jour et nuit », le pahar étant la division par quart du jour et de la nuit.
  26. Les Indiens font passer à travers de l’eau fraîche la fumée pour la rafraîchir. Il parait que Tana ne se contentait pas de cette superfluité épicurienne.
  27. Sur cette eau, voyez ma note dans les Oiseaux et les Fleurs, p. 144.
  28. Les musulmans sévères s’abstiennent de tout luxe dans les vêtements et de toute délicatesse dans la nourriture. Ils se privent de café et de tabac, et surtout des raffinements que de permettait Tana Schah.
  29. C’est ainsi qu’on nomme le premier vers d’un poème.
  30. Le biographe auteur du Gulzar-i Ibrahim.
  31. Niche vers laquelle on se tourne pour prier dans les mosquées.
  32. Voyez ce qui a été dit plus haut à ce sujet.
  33. À la lettre : « Bien ficelés, » marbut, (2) II Ép. II.
  34. Ce mot signifie proprement « mémorial ». On le donne aux biographies anthologiques des poëtes de l’Orient musulman.
  35. Les biographies ou tazkiras des poëtes persans, tant de la Perse que de l’Inde, sont aussi fort nombreux. Feu Nath. Bland en a signalé quarante-six dans le Journal de la Société royale asiatique de Londreà (t. IX, p. 111 et suiv.), depuis celui de ’Aufi, qui est le plus ancien et l’objet principal de son mémoire, jusqu’au tazkira contemporain de Ahmad ’Ali, sans compter ceux qui ne sont pas parvenus à sa connaissance, ce qui les porte à plus de soixante, non compris les ouvrages où se trouvent des renseignements blbliograplilques.
  36. Voy. le t. 1erde mon « Histoire de la littér. hind. », p. 378.
  37. H. H. Wilson, As. Res. XVI, 56. — M. Martin, Eastern-Ind., I, 200.
  38. Voir le t. Ier de mon Hist. de la littér. hind., p. 405.
  39. Sur le Takhallus, voyez, mon « Mémoire sur les noms et titres musulmans ». Lorsque je publiai ce mémoire, en 1854, j’ignorais que le patriarche de la littérature orientale, le vénérable de Hammer-Purgstall, en avait publié un dès 1852 sur les noms des Arabes, Ueber die Namen des Araber, mémoire qui ne laisse rien à désirer sur ce point.
  40. A Catalogue, t. I, p. 176.
  41. Cette expression a été expliquée plus haut. Le Dr Sprenger l’a traduite à tort, je crois, par « la cour élevée de Delhi » ; car on n’y a jamais parlé l’urdu.
  42. À l’article Akbar (Akbar Ali Khân) de son Tazkira.
  43. On lit, en effet, à son article, que dès l’âge de dix-neuf ans il avait réuni ces matériaux.
  44. Hist. de la littér. hind., t.I, p. 67.
  45. Les mots Makhzan nikât donnent le chronogramme de la date de cet ouvrage. Le poëte Akram a fait sur ce tarikh une pièce de vers. J’ai dans ma collection particulière un abrégé du Tazkira de Câïm, qui renferme aussi, d’après le titre, celui du Tazkira de Mîr, lequel a servi de base au travail de Câïm, quoique ce dernier, ainsi que je l’ai dit, ait prétendu n’avoir pas connu les Tazklras antérieurs au sien.
  46. Voyez un travail spécial sur ce sujet dans le Journal As., 1843.
  47. Journal asiatique, 1853, à la suite de l’article sur Maçoud, poète persan et hindoustani.
  48. P. XII. Quant au Tazkira-i Schuarâ-é Jahânguir Schâhî, dont un manuscrit se trouvait dans la même bibliothèque et que je regrettais de ne pas connaître, il n’y est question que des poëtes qui ont écrit en persan, sous le règne de Jahânguir.
  49. A Cat., t. I, 195 et suiv.
  50. Par le A Catalogue, etc., de Sprenger, qui a eu entre les mains la copie de M. J.-B. Elliot, lequel habitait précisément Patna, possesseur d’une belle collection de manuscrits hind. Celui-ci est un in-fo. de 400 pag. environ, et de 17 lignes à la page.
  51. T. I, p. 248.
  52. C’est le nom qu’il se donne lui-même.
  53. Câcim nous fait savoir qu’il prit le surnom d’Abûlcâcim par dévotion envers Mahomet qui le portait. Voy. mon « Mém. sur les noms et titres musulmans. »
  54. Je m’exprime ainsi parce que la date de l’ouvrage n’est pas péremptoirement indiquée. On trouve dans ce Tazkira les chronogrammes de 1215 et 1216, temps de la rédaction du Tazkira, et un de 1242 qui peut indiquer l’année dans laquelle il fut terminé ou bien celle de la copie. Mais le docteur Sprenger ayant observé qu’il n’y a pas dans le corps de l’ouvrage de date postérieure à 1219 (1804-05), on peut supposer que l’ouvrage a été terminé ou cette année même ou l’année suivante.
  55. C’est encore par le A Catal. du docteur Sprenger que je le connais.
  56. En suivant la lecture du docteur Sprcnger ; mais on pourrait lire aussi Nagmî « mélodieux ».
  57. Proprement « affligé ».
  58. Selon le catalogue des livres hindoustanis de la Société asiatique de Calcutta.
  59. Hist. de la littér. hind., t.I, p. 115.
  60. Sprenger, A Catal., etc., p. 188.
  61. Zuka est ici un mot arabe qui signifie « soleil. »
  62. Dawâwîn est le pluriel arabe de la forme fâwâ’il du mot diwân.
  63. Puisque, selon Karîm, il avait environ quarante ans, en 1847. Toutefois le docteur Sprenger, qui l’a connu, dit qu’il était âgé de soixante ans (en 1854).
  64. Ma « Rhétorique des nations musulmanes » est basée sur cet ouvrage.
  65. C’est plutôt une explication de l’ouvrage de Tek-Chand, lequel porte ce titre. L’ouvrage de Subhàyî a été imprimée en 1847.
  66. Thomas Duer Brouglilon, aimable gentleman, que j’ai eu l’avantage de connaître personnellement, et qui est mort à Londres, le 16 novembre 1835.
  67. Entre autres du Purusch Parichâ « l’Épreuve de l’homme » dont j’ai parlé t.1er de mon « Histoire ». Tarini vivait encore en 1834, et il était attaché à la Société des livres d’école de Calcutta (Calcutta School book Society) en qualité de secrétaire.
  68. Il sera parlé plus loin de ce genre de poëme.
  69. Voy. ce que je dis à ce sujet dans mon Hist., t. 1er, p. 518.
  70. On dit dix mille. Voy. le t. 1er de mon Hist., p. 161.
  71. Voir ibid., p. 200.
  72. À la suite du texte des Aventures de Kamrup.
  73. Dans une note de la traduction des Œuvres de Walî.
  74. Voy. Hist. de la littér. hind., t. 1er, p. 359.
  75. Car Schefta dit qu’il avait près de 50 ans en 1847. Toutefois Sprenger dit qu’il avait plus de 70 ans en 1853.
  76. Attribué par erreur dans le t. 1er à Mâhlicâ.
  77. Journal Roy. As. Soc. t. IV, p. 170.
  78. Voy. l’art, de M. N. Bland sur cet ouvrage, t. IX, p. 150 du Journal Roy. As. Soc.
  79. Voir le t. 1er, p. 89 de mon « Hist. de la littér. hind. »
  80. Voy. Sprenger, A Catal., I, p. 257.
  81. Voy. son article dans mon « Histoire », t. 1er, p. 258 et suiv.
  82. Qu’il ne faut pas confondre avec Imâm bakhsch Shabhâ-î, auteur de l’Intikhâb-i dawawîn.
  83. « Hist. de la littér. hind., t. 1er, p. 259.
  84. En trois parties. Voy. Agra Gouvernement Gazette, n° du 1er juin 1855.
  85. V. mon discours d’ouverture de 1867, p. 26.
  86. A Catalogue, t. 1er, p. 265.
  87. Ce titre donne le chronogramme de la date de l’ouvrage, c’est-à-dire 1265 (1848-49).
  88. Sprenger, A Catalogue, t. p. 292-293.
  89. Hist. de la littér. hind., t. 1er, p. 586.
  90. Gutschan-i bé-khâr. (cité par Sprenger), etc.
  91. Un exemplaire de ce catalogue m’avait été obligeamment prêté par le professeur D. Forbes, à qui il appartenait, et qui en a fait don ensuite à la Société royale asiatique. Un autre exemplaire faisait partie des manuscrits de sir Gor. Ouseley ; il a été copié, ainsi que me l’a fait savoir mon ami M. N. Bland, par un habitant de Bârhara en 1211 (1796-97) comme l’autre copie.
  92. Telle est du moins l’opinion de M. D. Forbes.
  93. Cette expression qui est peu usitée, est synonyme de Ahmaîdi.
  94. II Ep., ii, 106.
  95. Dans les langues de l’Orient musulman, on nomme la prose nasr, à la lettre, « épanchement, dispersion », en contraste avec la poésie, qu’on nomme naxm, « resserrement, arrangement ».
  96. Voyez là-dessus des détails dans ma Rhét. des nat. musul. section i
  97. Mémoire sur les noms et titres musulmans.
  98. Les trois derniers noms sont des noms de Krischna.
  99. Ce nom, qui est celui d’un personnage de l’Inde, signifie proprement « les gens d’Ali », car mardan est le pluriel du mot mard, « homme » ; mais le pluriel se prend souvent dans l’Inde pour le singulier, ainsi que je l’ai déjà dit dans mon Mémoire sur les noms et litres musulmans.
  100. Les musulmans nomment leurs médecins hakim, « docteurs ».
  101. Il y a parmi les poètes hindoustanis un Bhaï Gurdas et un Bhaï Nand Lal.
  102. En Perse, le titre de Mirza, qui signifie « fils d’émir », désigne un prince après le nom ; mais avant le nom, c’est un titre banal qu’on donne entre autres aux lettrés.
  103. Les musulmans emploient, dans ce cas, l’expression de Hazrat. Ils disent ainsi : Hazrat Dilli, Hazrat Agra.
  104. Toutefois le Bhakta mâl (Hist. de la littér. hind., t. ii, p. 58) mentionne la conversion d’un musulman à l’hindouisme.
  105. Karim.
  106. Ce titre, qui est la prononciation africaine de Saïyidi, n’est donné dans l’Inde qu’aux musulmans d’origine nègre.
  107. Sprenger d’après Ischqui (Cat., t. I, p. 215).
  108. Je suis un de ceux qui ont fait cette comparaison dans mon Mémoire sur un chapitre inconnu du Coran. Journal Asiat. 1842.
  109. Il est mort en 1168 (1754-55). Quant à son titre pompeux de Khan, on le donne dans l’Inde, à tous les Pathans ou Afgans, et, en effet, notre poëte était Afgan.
  110. On a vu plus faut qu’il faut entendre par cette expression le grand marché de Delhi.
  111. Discours d’ouverture du cours d’hindoustani de 1851.
  112. « Les Femmes poëtes de l’Inde, » numéro de mai 1854 de la Revue de l’Orient.
  113. Ce mot est arabe et signifie « la sœur de la mère ». Il est le féminin de khal « frère de la mère, oncle maternel ».
  114. Ischqui, cité par Sprenger.
  115. Le temps précis dans lequel vivaient les poëtes hindis les plus anciens ne peut guère se fixer. Je puis citer, néanmoins, Sankara Acharya, le poëte sanscrit connu par l’Amarra sataka, qui vivait dans le neuvième siècle et qui paraît avoir écrit des vers hindis. Voyez mon Histoire de la littér. hind., t. II, p. 43 et suiv.
  116. Vers 1080.
  117. Vers 1250.
  118. Sur cet ouvrage, voyez l’article Kabir, dans mon Histoire de la litter. hind., t. Ier.
  119. Voyez la Préface de mes Rudiments de la langue hindouî, p. 5.
  120. Dans mon Histoire et dans la Préface des Rudiments de langue hindouî,
  121. Sur ces différents personnages, voyez les mêmes ouvrages.
  122. Voyez le texte de cette citation, p. 8 de mes Rud. hindouts.
  123. Ces deux noms, en effet, paraissent se rapporter au même écrivain.
  124. T. II de mon Histoire.
  125. Histoire de la littèr. hind. et Préface des Rud. hindouis.
  126. Voyez le t. 1er, p. 475, de mon Histoire de la littér. hind. et mes Rudiments de la langue, hindoui, p. 5.
  127. On a même appelé spécialement Sauda, « le roi des poëtes hindoustanis », Malik schu’ara-é rekhta.
  128. Tuhfa lissabiyan, « Cadeaux aux enfants. »
  129. Hist. de la littér. hind., t. I, p. 161.
  130. Il en est ainsi chez nous du sonnet et du quatrain.
  131. Les vers masnawis représentent les vers léonins.
  132. Ce diwan, publié à Lakbnau en 1259 (1843-44), a encore ceci de particulier qu’on y trouve indiqué, en tête de chaque gazai, le nom du mètre qu’on y a suivi, ce qui le rend précieux, pour l’étude de la métrique arabe.
  133. Je ne parle pas ici des poésies ordurières et reconnues comme telles : celles par exemple de Chirkin, dont le nom même, qui signifie ordurier, indique assez ce qu’on doit y trouver.
  134. Revue contemporaine, t. XV, p. 562.
  135. Hudibras, chant iv.
  136. Journal Asiat. 1832.
  137. Préface du t. II.
  138. On en trouve un exemple hindi dans Report of indigenous education de H. S. Reid, Agra, 1852, p. 37.
  139. Ce dernier mot est ainsi traduit par le baron de Hammer Purgstall.
  140. Comme on dit vulgairement en français : Il n’y a pas mèche.
  141. Hist. de la littér. hind., loc. cit.
  142. Dans le Uscha charitra.
  143. Dans le Ramayan de Tulcidas.
  144. Açar ussanadid.
  145. Voyez-en le texte dans mes Rudiments de la langue hindoustani, p. 23.
  146. Il est dû à Malik uddin, l’auteur du Baschaschat ulkalam. Voyez Ouseley, Notices of Persian poets, p. 244.
  147. Du nom de l’auteur du premier ouvrage de ce genre.
  148. Un de ces poëmes, le Makhxan ulasrar, a été publié par feu N. Bland, sous les auspices de l’Oriental text fund.
  149. Deux de ces poèmes, le Tuhfat ulahrar et le Salaman o Absal, ont été publiés par feu le savant et modeste F. Falconer, sous les mêmes auspices.
  150. Le héros du Schah nama et entre autres aussi d’un roman en vers turcs Intitulé Haft Khun « les Sept Combats », par Nau’i-Zada’-Ataï.
  151. Tel est le vrai nom de cet écrivain, ainsi que je l’ai dit dans mon article sur le Cat., des Mss. hist. de la Soc. roy. As., par M. Morley, Journal As., 1854.
  152. Dont j’ai publié un chapitre à la suite de mes Rudiments de la langue hind., et dont j’ai traduit plusieurs fragments dans le tome Ier de mon Histoire.
  153. Cette indication est donnée par Cacim. Voyez au surplus sur ce poète le tome 1er, p. 502 de mon Histoire.
  154. Mir Fath Ali, qui écrivit pour le critiquer son poëme intitulé : Histoire du Hibou et du Fruitier (Quissa-i bum o baccal), par allusion à la profession du père de Fidwi. Voyez tome 1er de mon Histoire, p. 175.
  155. Voir son article, t. 1er de mon Histoire.
  156. Dans son Catal., à l’article sur le Diwan-i Hawas, t. 1er, p. 612.
  157. Voyez t. Ier Hist. de la littér. hind., p. 209.
  158. T. Ier, p. 75 et suiv. de mon Histoire.
  159. Sur ce personnage, voyez l’ibn Kallican, traduct. de Mme G. de Slane, t. II, p. 574.
  160. Ib., p. 87.
  161. Ib., p. 471.
  162. Ib., p. 511.
  163. Revue orientale, 1852.
  164. Voyez t. Ier, p. 209, de mon Histoire.
  165. Par M. le chanoine Bertrand, en 1850.
  166. Bomanji Doçabji, dont il a été parlé plus haut.
  167. Krischna et sa doctrine, par Th. Pavie.
  168. J’en ai publié le texte et la traduction.
  169. Journal As., 1836, et sous le titre de la Doctrine de l’amour, 1858.
  170. Catalogue, etc., t. Ier, p. 633.
  171. Ce nom rappelle celui de Héro, la maîtresse de Léandre.
  172. Révue de l’Orient et de l’Algérie, sept. 1857.
  173. Anderjit Kunschi, Jont-Prakasch, etc.
  174. J’ai donné en 1860, la traduction de la version de Nem Chand, dans la Revue orientale et américaine.
  175. Voyez le tome Ier de mon Histoire de la littér. hind., p. 43.
  176. Cette dernière pourrait bien être la même que celle de Nem Chand.
  177. Voyez le tome Ier de mon Histoire de la littér. hind., p. 85.
  178. Outre celui de Aschic dont j’ai donné l’analyse t. II, p. 550 de mon Histoire, il y a celui de Rasmi, dont la bibliothèque de l’East-India House possède un magnifique exemplaire en caractère naskhis, orné de nombreux et curieux dessins coloriés.
  179. T. II, p. 573 et suiv. de mon Histoire.
  180. Outre la rédaction de Akhi, qui a été publiée dans ma Chrestomathie hindoustanie (urdu et dakhni), il y a celle de Salih qui est plus ancienne, ayant été écrite en 1133 (1720-21).
  181. Dans la même Chrest.
  182. Celui de Muquim, dont il y avait un exemplaire au Top-khana, de Laknau, et celui dont j’ai parlé t. Ier, p. 205, de mon Histoire.
  183. La traduction de Kamrup, celle de la Rose de Bakawali, etc.
  184. Voyez-en la traduction t. II, p. 532 et suiv., de mon Histoire.
  185. Voyez « Analyse d’un monologue dramatique indien. » (Journal As., 1850).
  186. Entre autres le Barah maça de Jawan. Voyez t. II, p. 473 et suiv. de mon Histoire.
  187. Par Mucaddéci, publié sous le titre de les Oiseaux et les Fleurs.
  188. Le langage des oiseaux, par Farid uddin Attar, dont j’ai publié le texte et la traduction.
  189. Je ne parle ici que de la partie allégorique de cet ouvrage, sur lequel on peut consulter le tome IX des Notices et Extraits des manuscrits, p. 397 ; le Journal des Savants, 1817, p. 685, et le Journal de la Société asiatique de Calcutta, nos de juin et d’août 1848.
  190. The Shepherd and the Philosopher ; je l’ai traduite sous le titre de les Animaux.
  191. Lettre particulière de M. A. Grote, président de la société asiatique du Bengale.
  192. Inscha-é Faïz, imprimé à Cawnpour en 1850.
  193. Sous le titre de Inscha-é urdu.
  194. Mis à contribution par Tod, dans les « Annals of Rajasthan. »
  195. Mentionné dans Tod, « Annals of Rajasthan. »
  196. Ibid.
  197. Ibid.
  198. Ibid.
  199. Ibid.
  200. Voyez t. 1er, p. 218 de mon Hist. de la littér. hind.
  201. C’est l’Açar ussanadid cite plusieurs fois.
  202. History of Agra.
  203. Tod, Travels, p. 321.
  204. Riçala-i Moti, lithographie à Haïderabad en 1251 (1835-30).
  205. Cet ouvrage a été imprimé à Bénarès, en 1852, par les soins d’un savant indianiste Ballantyne, neveu de mon ami le capitaine J. Michael. Ce volume contient à la fois le texte sanscrit, la version hindie et une traduction anglaise.
  206. On doit au même écrivain un poème sur la légende de Bakawali.
  207. Voyez la traduction dans Lane, Alf laïla, t. I, p. 487 et suiv.
  208. Sous le titre de : Khusrawan-i Ajam, « les rois de Perse. »
  209. Il y en a une traduction complète signalée par Karim et qui est due à Nischat, et une autre, abrégée par Schah Musta’an, et qui a été imprimée à Calcutta en 1845. Elles sont toutes les deux en vers.
  210. Cet ouvrage, qui fut compilé par ordre de Man Singh, roi de Gualior, et qui est sans doute une description poétique des rags, plutôt qu’un traité ex professo sur la musique indienne, a été traduit en persan par Faquir ullah. W. Ouseley, Oriental collect., t. III, p. 75.
  211. Il est dû à Sri Lal, écrivain vivant, auteur de plusieurs autres ouvrages.
  212. Treatise on Geology, etc.
  213. La raison pour laquelle je mets ensemble les lithographies de ces deux villes et leurs publications, c’est qu’en 1849 il fut défendu de rien imprimer à Lakhnau par suite de l’impression d’un ouvrage qui avait déplu au roi d’Aoude. Les imprimeurs transportèrent alors leurs presses à Cawnpour, et il y a ainsi une sorte de communauté typographique entre ces deux villes. Sprenger, A Cat. p. vi.
  214. Wilson, Athen. du 23 déc. 1848.
  215. En 1846.
  216. Le Mambaï ka harkara, « Courrier de Bombay » le Akhbar daftar jazira-i Bombay, « Cahier des nouvelles de l’île de Bombay », le Taza bahar, « le Frais Printemps », etc.
  217. Le Mirât ulakhbar, « le Miroir des nouvelles », le Cacid-i Madras, « le Courrier de Madras », etc.
  218. Report of the Society for the promotion of vernacular education, 1845, by Dr A. Sprenger.
  219. Voyez le Tableau statistique de ces journaux dans le « Friend of India », n° de mars 1853.