Les Auxiliaires/VII

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Charles Delagrave (p. 36-43).

VII

LE HÉRISSON

Dans son jardin, enclos de murs, l’oncle Paul laissait errer une paire de hérissons apportés depuis quelques années des collines voisines. Un soir, les enfants les aperçurent trottinant dans un carré de laitues. « Pourquoi l’oncle, demanda Émile, a-t-il mis ces animaux dans le jardin, et nous a-t-il recommandé de les laisser tranquilles si nous venions à les rencontrer ? — Sans doute pour faire la guerre aux insectes nuisibles, répondit Jules. Tiens, regarde : en voilà un qui fouille le sol de son petit museau noir. Chut ! taisons-nous et voyons ce qu’il cherche. » Les enfants s’accroupirent derrière une ramée de pois pour ne pas être vus. Le hérisson, tantôt grattant avec les pattes, tantôt fouillant du bout du museau, semblable au groin du porc, finit par déterrer une grosse larve blanche qui probablement était attachée à la racine d’une laitue. Les enfants accoururent pour examiner le gibier capturé. Le hérisson surpris se hâta de se rouler en bouleDents du hérisson.
Dents du hérisson.
partout garnie de piquants. Dans le vers déterré Jules reconnut sans peine une larve de hanneton, dévorante engeance dont l’oncle avait déjà raconté la calamiteuse manière de vivre. À la veillée, quand Louis fut venu, le hérisson devint naturellement le sujet de la conversation.

Paul. — Il y a quelques années, rentrant assez tard, je rencontrai deux hérissons qui sortaient d’un tas de pierres. Je les nouai dans mon mouchoir pour les lâcher dans le jardin. Depuis lors ils n’ont cessé de me rendre certains services que vous pourrez apprécier en examinant les mâchoires que voici figurées.

Jules. — Des dents aussi pointues ne sont pas faites pour brouter l’herbage. Le hérisson doit se nourrir de proie. C’était pour la croquer que je l’ai vu tantôt déterrer une larve de hanneton.

Paul. — Remarquez que les dents sont armées de pointes aiguës, tant à la mâchoire supérieure qu’à la mâchoire inférieure ; ces dents engrènent les unes dans les autres quand l’animal mord, et plongent, comme autant de fins poignards, dans les chairs de la proie capturée. Avec ce système compliqué d’engrenage dentaire, le hérisson évidemment ne peut triturer des aliments coriaces ; il lui faut une nourriture molle, juteuse, réduite en marmelade en quelques coups de dents. L’animal est donc avant tout carnivore. Quelques autres espèces, en particulier la taupe et la musaraigne de nos pays, ont, comme le hérisson, les dents armées de pointes coniques engrenantes. Leur régime alimentaire est à peu près pareil. Tous les trois, hérisson, taupe et musaraigne, se nourrissent de menu gibier : insectes, larves, limaces, chenilles, vers ; ils font partie du groupe de mammifères que les naturalistes nomment l’ordre des insectivores, c’est-à-dire l’ordre des mangeurs d’insectes ; ils se livrent, à la surface du sol et sous terre, aux mêmes chasses que les chauves-souris font dans l’étendue de l’air. Par leur manière de vivre, les chauves-souris sont bien des insectivores, en ce qu’elles se nourrissent d’insectes ; mais leur organisation spéciale les faits classer à part, dans l’ordre des cheiroptères. Les mammifères nous fournissent ainsi deux ordres auxiliaires : les cheiroptères, qui chassent an vol, et les insectivores proprement dits, qui chassent à terre et sous terre. À ces derniers appartiennent le hérisson, la taupe et la musaraigne.

Au hérisson, le plus gros des trois, il faut une proie plus abondante et plus forte. L’infime vermine est dédaignée ; mais une larve de hanneton, une courtilière ventrue, sont d’excellentes captures. Quand elles ne sont pas trop profondément situées, il fouille avec les pattes et le museau pour les déterrer. Vous venez de voir mes hérissons au travail dans le carré de laitues. Toute la nuit, ils vont rôder par le jardin, furetant partout et croquant pas mal d’ennemis sans me porter de préjudice appréciable. J’ai là deux gardiens vigilants, qui chaque nuit font la ronde dans l’intérêt de mes légumes. Cependant, malgré tout l’intérêt qu’ils m’inspirent, je dois à la vérité d’avouer leurs méfaits.

La nourriture habituelle du hérisson se compose incontestablement d’insectes ; mais lorsqu’une belle occasion se présente, la bête goulue se laisse facilement tenter par une proie plus volumineuse et de haut goût. En liberté, le hérisson ne se fait pas scrupule de saigner les lapereaux surpris au gîte en l’absence de la mère ; les œufs de la caille et de la perdrix sont pour lui régal hors ligue ; il est même au comble du bonheur s’il peut tordre le cou à la couvée. L’an dernier, j’entendis pendant la nuit un grand vacarme dans le poulailler. Les coqs jetaient des cris d’alarme, les poules gloussaient en désespérées : j’accourus. Un de mes hérissons s’était glissé sous la porte. Je trouvai le drôle saignant les petits poulets presque sous l’aile de leur mère, impuissante à les défendre au milieu d’une profonde obscurité. D’un coup de pied, l’assassin fut envoyé rouler dehors. Le lendemain, on répara soigneusement les clôtures ; on boucha les trous à fleur de terre, et depuis lors je n’ai plus eu à me plaindre de mes chasseurs d’insectes. En prenant des précautions contre leurs sanguinaires appétits, j’ai là deux mangeurs de larves précieux pour le jardin.

Louis. — Mais n’a-t-on pas à craindre d’autres rapines ? J’ai entendu dire que le hérisson grimpe sur les arbres pour en faire tomber les fruits ; il se roule ensuite sur les fruits tombés, les embroche avec ses piquants et les emporte dans sa cachette pour les manger à l’aise.

Paul. — Laissez dire et n’en croyez rien. Il est de toute impossibilité que le hérisson grimpe sur un arbre. Lourd et trapu comme il est, avec des jambes si courtes et des ongles sans puissance pour se cramponner, comment viendrait-il à bout d’une ascension qui exige de l’agilité, des griffes en crocs, des membres souples ? Non, mon ami, le hérisson n’escalade pas les arbres ; il n’emporte pas davantage les fruits embrochés à ses piquants. En cela, tout ce qu’il y a de vrai, c’est que le hérisson ne se nourrit pas exclusivement de proie ; s’il trouve à terre des fruits à sa convenance, une poire bien mûre, une pèche, il les gruge avec autant de satisfaction qu’il le ferait d’une courtilière ou d’un ver blanc.

Louis. — On dit encore que, tenus dans une habitation, ils en éloignent les rats.

Paul. — Volontiers je le croirais. Le jour, le hérisson se tapit et sommeille ; mais la nuit il est très remuant, sans cesse en quête de limaces, de gros scarabées et autres insectes. Il peut donc très bien se faire que la chasse turbulente du hérisson, qui inspecte de son museau pointu les coins et les recoins, effraye les souris et les force à déloger, d’autant plus que le nocturne rôdeur répand une odeur désagréable, très propre à déceler sa présence. N’ayant du chat ni le coup de patte si leste, ni l’incomparable patience à l’affût, le hérisson ne se livre pas à l’égard des rats à des chasses suivies ; mais si de fortune quelqu’un lui tombe sous la dent, avec plaisir il en fait curée, car son grand régal est le sang, la chair fraîche. Quand je veux leur faire fête, il m’arrive de jeter à mes hérissons du foie de bœuf tout saignant, des intestins crus de volaille. Tout cela est dévoré avec une avidité extrême. Des goûts aussi franchement carnassiers vous disent assez ce que doit devenir une souris par eux capturée. J’attribue à leur présence dans le jardin la disparition de quelques nichées de rats qui dans le temps m’incommodaient.

Pour satisfaire ses appétits gloutons, le hérisson paraît s’attaquer à toute espèce de proie indifféremment ; il croque même la vipère, sans nul souci de son venin. Écoutez ceci, que je puise dans le livre d’un savant observateur : « J’avais dans une caisse une femelle de hérisson qui nourrissait ses petits ; j’y mis une vigoureuse vipère, qui s’enroula dans le coin opposé. Le hérisson s’approcha lentement et flaira le reptile, qui, dressant aussitôt la tête, se mit en garde en montrant ses crochets venimeux. Un instant l’agresseur recula, mais pour revenir bientôt sans précautions. La vipère le mordit au bout du museau. Le hérisson lécha sa blessure saignante, reçut une seconde morsure à la langue sans se laisser intimider, et saisit enfin le serpent par le milieu du corps. Les deux adversaires roulèrent pêle-mêle furieux, le hérisson grognant, la vipère soufflant et lançant piqûre sur piqûre. Tout à coup, le hérisson la happa à la tête, la broya entre les dents et, sans le moindre signe d’émotion, se mit aussitôt à dévorer la moitié antérieure du reptile. Cela fait, il regagna le coin opposé de la caisse et, se couchant sur le côté, se mit tranquillement à faire teter ses petits. Le lendemain il mangea le reste de la vipère. »

Jules. — Et le hérisson ne mourut pas de toutes ces blessures envenimées ?

Paul. — Nullement ; il n’en parut pas même incommodé. « À quelques jours d’intervalle, la même expérience fut plusieurs fois renouvelée avec d’autres vipères ; le résultat fut le même. En dépit des morsures qui lui mettaient le museau en sang, le hérisson finissait toujours par dévorer le reptile, et jamais ni la mère ni les petits ne s’en trouvèrent mal. » Que le hérisson soit tout à fait insensible au venin de la vipère, c’est ce que je n’oserai certifier ; toutefois il résulte des diverses expériences faites à ce sujet qu’il supporte, avec une surprenante insouciance, la morsure venimeuse du reptile, quand il attaque celui-ci pour en faire friande curée. Un malaise momentané est tout au plus pour lui le résultat de blessures qui certainement mettraient l’homme en péril de mort.

D’autres immunités non moins étranges sont encore son partage. Vous vous rappelez la cantharide, ce magnifique insecte à odeur forte, qui vit sur les frênes et dont les élytresLe hérisson.
Le hérisson.
sont d’un superbe vert doré. Je vous en ai parlé en vous racontant l’histoire des ravageurs.

Jules. — Je sais. L’insecte, séché et réduit en poudre, sert à faire des vésicatoires qui, appliqués sur la peau, déterminent rapidement une plaie.

Paul. — Si la poussière de cantharide ronge si facilement la peau, que ne doit-elle pas faire introduite dans l’estomac ? Quel animal l’avalerait sans corrosion des entrailles, sans d’atroces douleurs suivies d’une prompte mort ? Eh bien, par une exception que je ne me charge pas d’expliquer, le hérisson peut se repaître de cet horrible poison. Un célèbre naturaliste de Russie, Pallas, l’a vu faire un repas avec des poignées de cantharides sans en éprouver d’accident. Pour un mets de cette sorte, il lui faut certainement un estomac fait exprès.

Il y avait autrefois un roi, très renommé dans l’histoire, Mithridate, qui, se sentant entouré d’ennemis capables de l’empoisonner un jour ou l’autre, s’était, pour conjurer le péril, graduellement habitué aux drogues les plus malfaisantes. En ménageant la dose, peu à peu plus forte, il avait fini, dit-on, par devenir insensible au poison. Le hérisson est le Mithridate des bêtes ; mais de combien il excelle sur le roi soupçonneux ! Sans apprentissage aucun, d’emblée, il brave impunément le poison corrosif de la cantharide et l’atroce venin de la vipère.

J’aime à croire que le hérisson n’a pas reçu ces dons exceptionnels pour les laisser sans emploi. Il doit se complaire dans les lieux hantés par la vipère ; en ses rondes nocturnes dans les halliers, il doit surprendre le reptile au gîte et lui broyer la tête de ses dents pointues. Que de services ne peut-il pas rendre dans les localités infestées de cette dangereuse engeance ! Et cependant l’homme s’acharne sur le hérisson ; il le voue à l’exécration ; il le traite d’animal immonde, bon tout au plus à exercer la furie des chiens, qui ne peuvent mordre sur son dos épineux ; il invente exprès pour lui le supplice de l’immersion dans l’eau froide, pour le faire dérouler ; et si la bête persiste dans son attitude de défense passive, dans son enroulement en boule, il l’excite d’un bâton pointu, l’aiguillonne, l’éventre.

Jules. — Ce n’est pas nous, oncle Paul, qui tracasserons jamais les hérissons ? Nous avons trop peur des vipères pour nous priver de ce vaillant défenseur.

Émile. — Les piquants du hérisson, que sont-ils ?

Paul. — Des poils, pas autre chose, mais très gros, raides et pointus comme des aiguilles. Mélangés avec d’autres poils fins, souples et soyeux, faisant office de fourrure, ils recouvrent toute la partie supérieure du corps. Quant à la partie inférieure, elle n’a que des poils soyeux, sinon l’animal se blesserait lui-même en s’enroulant. Lorsque le hérisson, très circonspect du reste, se sent en danger, il recourbe la tête sous le ventre, rapproche les pattes et se roule en une boule qui de toutes parts présente à l’ennemi une armure d’épines. Le renard sait beaucoup de ruses, disaient les anciens ; le hérisson n’en sait qu’une, mais toujours efficace. Quel est l’audacieux, en effet, qui oserait happer l’animal dans sa posture de défense ? Le chien s’y refuse ; après quelques malencontreux essais, qui lui mettent la gueule en sang, il s’y refuse obstinément et se contente d’aboyer. À l’abri sous son enveloppe d’aiguilles, le hérisson fait la sourde oreille à ces vaines menaces et reste coi. Si le chien, surexcité par son maître, revient à la charge, le hérisson a recours à un dernier expédient de guerre qui rarement manque son effet : il lâche son urine infecte, qui suinte de l’intérieur de la boule et vient humecter l’extérieur. Rebuté par l’odeur de la bête apuantie, piqué au nez par les dards, le chien le plus ardent renonce à l’attaque. L’ennemi parti, le hérisson se déroule avec prudence et se hâte de trottiner vers quelque sûre retraite.