Les Aventures de Nono/IX. La promenade

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche

LES AVENTURES DE NONO
IX. LA PROMENADE


IX


LA PROMENADE


Nono se trouvait à Autonomie, depuis un certain temps, et ce temps semblait avoir passé comme un rêve.

Le temps s’était écoulé calme ; chaque jour amenant des travaux et des plaisirs variés, qui empêchaient les enfants de s’ennuyer un seul instant.

Nono connaissait maintenant tous ses camarades par leur nom, savait qui étaient leurs parents, ce qu`ils étaient, de quel pays ils venaient.

La plupart du temps, les heures d’école se dépensaient dans les jardins, sur les pelouses ; mais, pour varier, on avait projeté, depuis longtemps déjà, une longue promenade à travers les bois qui avoisinaient le pays d’Autonomie. Et ce jour était venu.

La veille, on avait préparé tout l’attirail nécessaire à cette excursion qui devait être, en même temps, une leçon d’histoire naturelle.

On devait emporter de petites cannes, munies de marteaux, pour détacher les morceaux de rochers, de petits fers de bêche, pour sortir de terre, avec leurs racines, les plantes que l'on désirerait étudier, ou ramener à Autonomie... Des filets pour attraper au vol les insectes complétaient cet attirail de naturalistes.

Les vivres étaient entassés dans de petits sacs ajustés aux épaules des petits garçons qui, étant plus forts, avaient charge de porter l’approvisionnement de la troupe. Chacun avait, de plus, une musette, son bidon, et un gobelet pendu à son côté.

Lorsque tout le monde fut prêt, on se mit en route, dès le matin, avant que le soleil, trop chaud, ne rendît la marche trop fatigante.

Initiativa, autre bon génie de Autonomie, sœur de Liberta et de Solidaria, conduisait la colonne.

Les enfants marchaient en babillant entre eux, ou en chantant des ballades que Harmomia, fille de Solidaria, avait composées à leur intention.

Ce ne fut que lorsqu’on eut atteint les sentiers moins connus, que l’on commença à s’occuper de découvrir quelques espèces moins communes devant servir de base à la leçon de la halte. Chacun partit à la découverte, le long du sentier, sous les taillis, ayant soin seulement de marcher dans la direction de la halte.

Pour sa part Nono découvrit de superbes fleurs en forme de vase au col allongé. Il courut, tout essoufflé, montrer sa trouvaille à Botanicus, un de leurs professeurs, en lui disant :

— Regardez donc, monsieur Botanicus, la belle cage à mouches que je viens de trouver ! et il entr’ouvrit tout doucement une des fleurs qui était déchirée, mais, malgré ses précautions, il s’en envola deux ou trois petites mouches aux reflets vert-dorés.

Botanicus prit les fleurs, puis assujetissant ses lunettes d’or sur son nez, déclama :

— Ceci est l'Aristolochia clematitis ; une plante de la famille des aristolochiées, et non une vulgaire cage à mouches. Ce qui a pu vous faire croire cela, c’est que, en effet, lorsque cette plante est en fleur, celle-ci est conformée de façon à laisser pénétrer les petits insectes semblables à ceux que vous voyez prisonniers. Mais, vous voyez ces poils qui sont plantés en biais le long du col à l’intérieur de la fleur et dont la pointe se dirige vers le fond ?

Et il leur montrait l’intérieur de la fleur ouverte.

— Eh bien, tant que la fleur n`est pas fécondée, ces poils qui laissent bien entrer les mouches, les empêchent de sortir. Les mouches en se débattant, laissent tomber sur les stigmates de la fleur, le pollen qu’elles ont apporté du dehors. Aussitôt que la fleur est fécondée, les poils tombent et laissent échapper les prisonnières ; mais, auparavant, les anthères se sont ouvertes, ont laissé échapper le pollen qu’elles contiennent, et les mouches vont le porter sur d'autres plantes.

Et il leur montra une autre fleur plus avancée, où en effet, les poils de l’intérieur étaient tombés.

Ce Botanicus était un être original qui, depuis peu, habitait Autonomie. Il connaissait toute l’histoire naturelle par cœur ; à première vue, il pouvait dire le nom, la famille, le genre, l’espèce, l’habitat, l’époque de la floraison, si c’était une plante ; de la ponte, si c’était un insecte. C’était un vrai dictionnaire ambulant.

Mais, en dehors de son histoire naturelle, il était d'une naïveté phénoménale. Maladroit de ses doigts, il était incapable de tout travail manuel. Lorsqu’il voulait aider les autres habitants de la colonie, c’était rare qu'il ne lui arrivât pas quelque accident. S’il voulait, par exemple, aider à mettre le couvert, on était sûr de le voir mettre en pièces une pile d’assiettes, ou renverser sur la nappe un ou deux pots de lait.

Dans les débuts, les enfants avaient essayé de lui faire comprendre qu’ils auraient plus vite fait sans lui ; mais Botanicus, qui voulait absolument se rendre utile, persistait à vouloir venir en aide chaque fois qu’un travail se présentait ; de sorte que les Autonomiens en avaient pris leur parti, s’ingéniant seulement à prévenir les accidents lorsqu’ils les voyaient près de se produire.

Avant de venir à Autonomie, il occupait une place de professeur de physiologie végétale dans un laboratoire de Paris. S'il avait eu la moindre parcelle d’ambition, un peu de souplesse d’échine, su flatter les hommes au pouvoir, et possédé un peu plus d‘aptitude pour donner des entorses aux vérités et aux

Les Aventures de Nono07.jpg

rapprochements qui se dégageaient de ses leçons, nul doute qu’il n’eût obtenu une haute place, de grands honneurs et de gros appointements.

Mais, absorbé par sa passion favorite, l’étude, il s’occupait fort peu de ces mesquineries. Il était ravi lorsqu'il avait pu classer quelque espèce nouvelle, ou lorsqu’il venait de découvrir de quelque insecte un trait de mœurs ignoré.

Plus d’une fois, au cours de ses leçons, il lui arrivait d’émettre des aperçus nouveaux qu’il tirait de ses études pour les appliquer à la vie sociale, ce qui, le plus souvent, allait à l’encontre des théories que faisaient enseigner les hommes au pouvoir.

Botanicus était loin de faire cela par esprit d‘opposition. À vrai dire, le plus souvent, il émettait ses idées, les plus subversives, sans se douter qu’il formulât une critique contre la société dans laquelle il vivait ; mais elles n’en étaient que plus terribles par leur vérité scientifique. Aussi, places, honneurs et gros émoluments allaient à des collègues moins savants, dont la science était plutôt faite de leçons apprises que d’études personnelles, mais qui savaient ingénieusement habiller et déguiser les vérités, lorsqu’il s’en trouvait par hasard dans leurs leçons.

Et un beau jour, sous prétexte d’économies à réaliser, on supprima la chaire de Botanicus, pour se débarrasser du professeur gênant.

Botanicus entra dans un lycée où l’on apprenait la science officielle aux petits rejetons de ceux qui s’intitulent les « classes dirigeantes » ; mais, là encore, il ne sut pas retenir sa langue, et comme il était d’un caractère très indulgent, ne savait prononcer aucune parole de sévérité, encore moins punir, les horribles petits morveux qui tremblaient sous leur précédent professeur qui les accablait de pensums, de mauvaises notes, et les privait de sortie, ne tardèrent pas à se moquer du nouveau, à lui jouer les tours les plus terribles ce qui servit de prétexte à la direction pour le remercier et le mettre sur le pavé.

Solidaria, qui le connaissait, l’avait fait venir à Autonomie, mettant à sa disposition plantes, insectes, instruments et tout ce dont il aurait besoin pour ses études, à la seule condition d’enseigner aux autres ce qu’il savait. Botanicus avait accepté avec joie ; car il n’y avait pas pour lui de plus grand plaisir, lorsqu’il avait fait une découverte, que d’en faire part à tous.

Après avoir vécu un peu de temps à Autonomie, il n’avait pas tardé à se rendre compte combien ses facultés avaient été faussées en s’enfermant exclusivement en une seule étude ; c’est pourquoi il essayait de se refaire aux choses ordinaires de la vie ; mais, à chaque maladresse, il comprenait que c’était trop tard. Aussi, avec un bon sourire résigné il disait aux enfants :

— Je suis trop vieux pour changer maintenant. Il faut, mes enfants, me prendre comme je suis. Mais que mon exemple vous serve de leçon. Que vos préférences ne vous empêchent pas de vous rendre compte, même de ce qui vous semble le moins important.

Tel était l’homme. Mais revenons à notre promenade. Justement, je vois Pat qui s’avance avec une plante qu’il vient de déraciner et qu’il semble considérer avec grand intérêt.

— Monsieur Botanicus, voyez donc la drôle de plante. Je crois que c’est un piège à mouches !

— Çà, fit Botanicus, assurant ses lunettes, et en élevant la plante à hauteur de ses yeux c’est la Dionée attrape-mouches, genre de plante de la famille des Droséracées aux feuilles radicales, coupées sur les bords de profondes dentelures dont les deux moitiés — comme vous pouvez le voir — et il leur fit admirer la plante — sont teintes d’un beau rose de chair et se reploient brusquement, à la façon d’un piège à loup, sur l’insecte qui, attiré par l’éclat de cette couleur, est assez imprudent pour venir s’y poser.

Non seulement, cette plante les fait prisonniers, mais elle les mange ! »

Et comme les enfants ouvraient des yeux interrogateurs.

— Mais oui, elles les mange ! non pas comme vous mangez une pomme avec une bouche et des dents. Mais laissez-la quelque temps avec cette mouche qu’elle vient de prendre, la feuille qui s’est fermée se rouvrira, mais il n'y aura plus de mouche. Elle l’aura digérée !

— Monsieur Botanicus ! monsieur Botanicus, fit Mab en accourant. Venez donc voir un insecte noir, qui roule une boule dix fois grosse comme lui.

— Ça, fit Botanicus, lorsqu'il fut arrivé, toujours armé de ses lunettes, près des insectes, c’est le Scerabeus sacer, coléoptère qui se distingue par un front râpeux, dont le prothorax est sur les côtés, garni de petits points élevés, aux élytres marqués de six sillons longitudinaux peu prononcés. Les cuisses postérieures sont sans dent à leur bord postérieur ; il a des franges noires à la tête, au corselet et aux pattes. Les femelles les ont rouge brun aux jambes postérieures. Une coloration noire faiblement luisante achève de caractériser le scarabée sacré. Les Égyptiens l’avaient en grande vénération. Ils en avaient fait le symbole de la vie.

Cette boule que vous le voyez rouler, il va l’enterrer ; à l’intérieur, un œuf y est déposé. Lorsque le petit sera éclos, il n’aura qu’à manger son berceau, fait des parties les plus délicates de cette boule que vous voyez triturer par cette bande de scarabées de toutes sortes qui méritent ainsi le nom de bousiers qu'on leur donne. »

Botanicus s’arrêta pour respirer, pendant que les enfants examinaient les insectes fort affairés.

On les voyait, en effet, se remuer au milieu de la pâte gluante. On pouvait assister à la confection de la boule qui avait tant intrigué les enfants.

Un Scarabée sacré ramenait sous son ventre, les parties qu’il avait choisies, et leur donnait une première façon puis faisant rouler la bonde avec ses pattes, il finissait de l’arrondir en y ajoutant graduellement de la matière.

— Si nous avions le temps, fit Botanicus qui avait repris haleine, nous pourrions suivre cet insecte dans sa besogne. On en a vu qui faisaient des boules grosses comme une pomme. Il y en a qui en font de la grosseur du poing. Puis vous pourriez admirer leur ingéniosité à les rouler jusqu’au lieu où ils ont résolu de l’enfouir, puis aussi, comment, parfois, il se trouve de leurs congénères qui, sous prétexte de les aider s’emparent du fruit de leur travail, tout comme cela se passe chez les hommes. — Mais cela nous prendrait trop de temps. Il nous faut nous remettre en route. »

Et, peu à peu, la bande se répandait par les chemins, à travers les taillis, à la recherche de quelque curiosité. On faisait halte de temps en temps pour rallier les retardataires.

En marche depuis quelques heures déjà, les enfants commençaient à sentir l‘appétit s’éveiller, lorsqu‘ils arrivèrent à une large clairière, tapissée d’un beau gazon court et serré. Au centre s’élevait un cèdre magnifique sous lequel on installa le couvert.

Non loin de là, ombragée d‘un énorme saule, sourdait une source fraîche, où l'on alla s'approvisionner, pour la mélanger aux excellentes liqueurs fabriquées avec les fruits que l’on récoltait à Autonomie.

Les provisions déballées, on leur fit honneur, car les promeneurs avaient amassé de l’appétit. Puis, lorsqu’il fut un peu calmé, les enfants heureux et exubérants accablèrent Solidaria, Botanicus, Initiativa, de questions et de demandes sur toutes sortes de choses.

Botanicus, pour sa part, avait fort à faire de répondre à tous, sur le nom d‘une plante, sa classification, l’utilité de tel ou tel organe, ses propriétés, ses particularités.

Pour les insectes, lorsqu’on les avait bien examinés, on leur rendait la liberté, dont les papillons, surtout, n’étaient guère à même de profiter après tant de manipulations, leurs ailes légères ayant subi trop d’avaries pour pouvoir leur être de quelque utilité.

C’était la grande recommandation de Solidaria de ne prendre que ceux dont on avait absolument besoin, et de déployer pour les attraper, la plus grande adresse, afin de ne pas leur froisser les ailes.

Enfin quand tout le monde fut reposé, on se remit en route. Mais on avait assez d’herborisation, Botanicus conduisit la petite troupe à une carrière où il devait leur donner quelques notions de géologie.

C’était une carrière de sable à ciel ouvert, au fond de laquelle on pouvait descendre. Botanicus leur fit remarquer que la masse de terre était formée de plusieurs couches de teintes et de matériaux différents, leur expliquant que cette différenciation des couches était due à ce que des causes variées y avaient coopéré ; que c'étaient des dépôts amenés par les eaux et qui étaient lentement accumulés, chaque couche exigeant des milliers et des dizaines de milliers d'années.

Puis, ayant fouillé dans le sable, ils eurent la chance de découvrir quelques-uns de ces silex taillés par les hommes primitifs pour leur servir d‘instruments, d'outils et d‘armes, et dont Botanicus leur avait déjà parlé lors d’autres excursions.

Cette fois-ci, il leur montra comment on reconnaissait un silex taillé intentionnellement, leur dessinant les différentes formes de ceux que l'on connaissait.

Ayant déterré un rognon de silex, et s’armant d’une autre grosse pierre ronde, il essaya de leur donner quelques notions de la façon dont on supposait que s’y prenaient nos ancêtres pour obtenir ces lames longues, minces et coupantes sur les bords, que l’on suppose avoir été des couteaux ; ces autres larges, presque quadrangulaires, que l’on désigne sous le nom de haches. Mais, malgré toutes ses tentatives, il ne réussit qu’à obtenir des spécimens bien imparfaits et bien informes comparés à ceux qu’ils avaient découverts.

Pourtant tels quels, cela suffit à donner aux enfants une idée du mécanisme de l’opération. L’imperfection des essais, leur expliqua Botanicus, provenait du manque d‘habitude. Les facilités de la vie actuelle nous ont tellement gâtés, que s‘il nous fallait revenir aux conditions d'existence de l’homme préhistorique, il nous faudrait déployer, pour faire ce qu’il faisait avec un cerveau rudimentaire, une somme énorme d’efforts et d’intelligence.

Plus loin, se dressait un dolmen. Botanicus y conduisit ses auditeurs. Il leur fit remarquer le poids énorme des larges pierres dont il était formé. En France ajouta-t-il, on a longtemps attribué leur construction aux Gaulois, prétendant y reconnaître les autels où ils accomplissaient leurs sacrifices ; mais si les Gaulois ont pu s'en servir pour cet objet, on sait maintenant qu‘ils existaient bien avant eux.

C’étaient les monuments funéraires d'une population inconnue qui a laissé ainsi sa trace à travers l'Europe et l'Afrique. Des fouilles opérées à l’intérieur ont permis d‘y découvrir des poteries et des instruments contemporains des hommes qui taillaient la pierre.

Mais comme il se faisait l‘heure de rentrer, on refit à la hâte une légère collation des restes du déjeuner, et on reprit gaiement la route de Autonomie en se tenant par groupes.