Les Aventures de Télémaque/Neuvième livre

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Didot (p. 170-198).
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LIVRE IX.


Idoménée fait connaître à Mentor le sujet de la guerre contre les Manduriens et les mesures qu’il a prises contre leurs incursions. Mentor lui montre l’insuffisance de ces moyens et lui en propose de plus efficaces. Pendant cet entretien les Manduriens se présentent aux portes de Salente avec une nombreuse armée composée de plusieurs voisins, qu’ils avaient mis dans leurs intérêts. A cette vue, Mentor sort précipitamment de Salente et va seul proposer aux ennemis les moyens de terminer la guerre sans effusion de sang. Bientôt Télémaque le suit, impatient de connaître l’issue de cette négociation. Tous deux offrent de rester comme otages auprès des Manduriens, pour répondre de la fidélité d’Idoménée aux conditions de paix qu’il propose. Après quelque résistance, les Manduriens se rendent aux sages remontrances de Mentor, qui fait aussitôt venir Idoménée pour conclure la paix en personne. Ce prince accepte sans balancer toutes les conditions proposées par Mentor. On se donne réciproquement des otages, et l’on offre en commun des sacrifices pour la confirmation de l’alliance : après quoi Idoménée rentre dans la ville avec les rois et les principaux chefs alliés des Manduriens.


Mentor, regardant d’un œil doux et tranquille Télémaque, qui était déjà plein d’une noble ardeur pour les combats, prit ainsi la parole :

— Je suis bien aise, fils d’Ulysse, de voir en vous une si belle passion pour la gloire ; mais souvenez-vous que votre père n’en a acquis une si grande parmi les Grecs, au siège de Troie, qu’en se montrant le plus sage et le plus modéré d’entre eux. Achille, quoique invincible et invulnérable, quoiqu’il portât la terreur et la mort partout où il combattait, n’a pu prendre la ville de Troie : il est tombé lui-même au pied des murs de cette ville, et elle a triomphé du meurtrier d’Hector. Mais Ulysse, en qui la prudence conduisait la valeur, a porté la flamme et le fer au milieu des Troyens, et c’est à ses mains qu’on doit la chute de ses hautes et superbes tours qui menacèrent pendant dix ans toute la Grèce conjurée. Autant que Minerve est au-dessus de Mars, autant une valeur discrète et prévoyante surpasse-t-elle un courage bouillant et farouche. Commençons donc par nous instruire des circonstances de cette guerre qu’il faut soutenir. Je ne refuse aucun péril : mais je crois, ô Idoménée, que vous devez nous expliquer premièrement si votre guerre est juste ; ensuite, contre qui vous la faites ; et enfin, quelles sont vos forces pour en espérer un heureux succès.

Idoménée lui répondit :

— Quand nous arrivâmes sur cette côte, nous y trouvâmes un peuple sauvage qui errait dans les forêts, vivant de sa chasse et des fruits que les arbres portent d’eux-mêmes. Ces peuples, qu’on nomme les Manduriens, furent épouvantés, voyant nos vaisseaux et nos armes ; ils se retirèrent dans les montagnes. Mais, comme nos soldats furent curieux de voir le pays et voulurent poursuivre des cerfs, ils rencontrèrent ces sauvages fugitifs. Alors les chefs de ces sauvages leur dirent : "Nous avons abandonné les doux rivages de la mer pour vous les céder ; il ne nous reste que des montagnes presque inaccessibles ; du moins est-il juste que vous nous y laissiez en paix et en liberté. Nous vous trouvons errants, dispersés et plus faibles que nous ; il ne tiendrait qu’à nous de vous égorger et d’ôter même à vos compagnons la connaissance de votre malheur : mais nous ne voulons point tremper nos mains dans le sang de ceux qui sont hommes aussi bien que nous. Allez ; souvenez-vous que vous devez la vie à nos sentiments d’humanité. N’oubliez jamais que c’est d’un peuple que vous nommez grossier et sauvage que vous recevez cette leçon de modération et de générosité."

Ceux d’entre les nôtres qui furent ainsi renvoyés par ces Barbares revinrent dans le camp et racontèrent ce qui leur était arrivé. Nos soldats en furent émus ; ils eurent honte de voir que des Crétois dussent la vie à cette troupe d’hommes fugitifs, qui leur paraissaient ressembler plutôt à des ours qu’à des hommes : ils s’en allèrent à la chasse en plus grand nombre que les premiers, et avec toutes sortes d’armes. Bientôt ils rencontrèrent les sauvages et les attaquèrent. Le combat fut cruel. Les traits volaient de part et d’autre, comme la grêle tombe dans une campagne pendant un orage. Les sauvages furent contraints de se retirer dans leurs montagnes escarpées, où les nôtres n’osèrent s’engager.

Peu de temps après, ces peuples envoyèrent vers moi deux de leurs plus sages vieillards, qui venaient me demander la paix. Ils m’apportèrent des présents : c’était des peaux des bêtes farouches qu’ils avaient tuées et des fruits du pays. Après m’avoir donné leurs présents, ils parlèrent ainsi : "O roi, nous tenons, comme tu vois, dans une main l’épée, et dans l’autre une branche d’olivier." En effet, ils tenaient l’une et l’autre dans leurs mains. "Voilà la paix et la guerre : choisis. Nous aimerions mieux la paix : c’est pour l’amour d’elle que nous n’avons point eu de honte de te céder le doux rivage de la mer, où le soleil rend la terre fertile et produit tant de fruits délicieux. La paix est plus douce que tous ces fruits : c’est pour elle que nous nous sommes retirés dans ces hautes montagnes toujours couvertes de glace et de neige, où l’on ne voit jamais ni les fleurs du printemps, ni les riches fruits de l’automne. Nous avons horreur de cette brutalité, qui, sous de beaux noms d’ambition et de gloire, va follement ravager les provinces et répand le sang des hommes, qui sont tous frères. Si cette fausse gloire te touche, nous n’avons garde de te l’envier : nous te plaignons et nous prions les dieux de nous préserver d’une fureur semblable. Si les sciences que les Grecs apprennent avec tant de soin et si la politesse dont ils se piquent ne leur inspirent que cette détestable injustice, nous nous croyons trop heureux de n’avoir point ces avantages. Nous ferons gloire d’être toujours ignorants et barbares, mais justes, humains, fidèles, désintéressés, accoutumés à nous contenter de peu et à mépriser la vaine délicatesse qui fait qu’on a besoin d’avoir beaucoup. Ce que nous estimons, c’est la santé, la frugalité, la liberté, la vigueur de corps et d’esprit ; c’est l’amour de la vertu, la crainte des dieux, le bon naturel pour nos proches, l’attachement à nos amis, la fidélité pour tout le monde, la modération dans la prospérité, la fermeté dans les malheurs, le courage pour dire toujours hardiment la vérité, l’horreur de la flatterie. Voilà quels sont les peuples que nous t’offrons pour voisins et pour alliés. Si les dieux irrités t’aveuglent jusqu’à te faire refuser la paix, tu apprendras, mais trop tard, que les gens qui aiment par modération la paix sont les plus redoutables dans la guerre."

Pendant que ces vieillards me parlaient ainsi, je ne pouvais me lasser de les regarder. Ils avaient la barbe longue et négligée, les cheveux plus courts, mais blancs, les sourcils épais, les yeux vifs, un regard et une contenance ferme, une parole grave et pleine d’autorité, des manières simples et ingénues. Les fourrures qui leur servaient d’habits, étant nouées sur l’épaule, laissaient voir des bras plus nerveux et des muscles mieux nourris que ceux de nos athlètes. Je répondis à ces deux envoyés que je désirais la paix. Nous réglâmes ensemble de bonne foi plusieurs conditions ; nous prîmes tous les dieux à témoin, et je renvoyai ces hommes chez eux avec des présents.

Mais les dieux, qui m’avaient chassé du royaume de mes ancêtres, n’étaient pas encore lassés de me persécuter. Nos chasseurs, qui ne pouvaient pas être sitôt avertis de la paix que nous venions de faire, rencontrèrent le même jour une grande troupe de ces Barbares qui accompagnaient leurs envoyés, lorsqu’ils revenaient de notre camp ; ils les attaquèrent avec fureur, en tuèrent une partie et poursuivirent le reste dans les bois.

Voilà la guerre rallumée. Ces Barbares croient qu’ils ne peuvent plus se fier ni à nos promesses ni à nos serments.

Pour être plus puissants contre nous, ils appellent à leur secours les Locriens, les Apuliens, les Lucaniens, les Bruttiens, les peuples de Crotone, de Nérite et de Brindes. Les Lucaniens viennent avec des chariots armés de faux tranchantes. Parmi les Apuliens, chacun est couvert de quelque peau de bête farouche qu’il a tuée ; ils portent des massues pleines de gros nœuds et garnies de pointes de fer ; ils sont presque de la taille des géants, et leurs corps se rendent si robustes par les exercices pénibles auxquels ils s’adonnent que leur seule vue épouvante. Les Locriens, venus de la Grèce, sentent encore leur origine et sont plus humains que les autres ; mais ils ont joint à l’exacte discipline des troupes grecques la vigueur des Barbares et l’habitude de mener une vie dure, ce qui les rend invincibles. Ils portent des boucliers légers, qui sont faits d’un tissu d’osier et couverts de peaux ; leurs épées sont longues. Les Bruttiens sont légers à la course comme les cerfs et comme les daims. On croirait que l’herbe même la plus tendre n’est point foulée sous leurs pieds : à peine laissent-ils dans le sable quelque trace de leurs pas. On les voit tout à coup fondre sur leurs ennemis, et puis disparaître avec une égale rapidité. Les peuples de Crotone sont adroits à tirer des flèches. Un homme ordinaire parmi les Grecs ne pourrait bander un arc tel qu’on en voit communément chez les Crotoniates, et, si jamais ils s’appliquent à nos jeux, ils y remporteront les prix. Leurs flèches sont trempées dans le suc de certaines herbes venimeuses, qui viennent, dit-on, des bords de l’Averne et dont le poison est mortel. Pour ceux de Nérite, de Brindes et de Messapie, ils n’ont en partage que la force du corps et une valeur sans art. Les cris qu’ils poussent jusqu’au ciel, à la vue de leurs ennemis, sont affreux. Ils se servent assez bien de la fronde et ils obscurcissent l’air par une grêle de pierres lancées : mais ils combattent sans ordre. Voilà, Mentor, ce que vous désiriez de savoir vous connaissez maintenant l’origine de cette guerre et quels sont nos ennemis.

Après cet éclaircissement, Télémaque, impatient de combattre, croyait n’avoir plus qu’à prendre les armes. Mentor le retint encore et parla ainsi à Idoménée :

— D’où vient donc que les Locriens mêmes, peuples sortis de la Grèce, s’unissent aux Barbares contre les Grecs ? D’où vient que tant de colonies fleurissent sur cette côte de la mer, sans avoir les mêmes guerres à soutenir que vous ? O Idoménée, vous dites que les dieux ne sont pas encore las de vous persécuter ; et moi, je dis qu’ils n’ont pas encore achevé de vous instruire. Tant de malheurs que vous avez soufferts ne vous ont pas encore appris ce qu’il faut faire pour prévenir la guerre. Ce que vous racontez vous-même de la bonne foi de ces Barbares suffit pour montrer que vous auriez pu vivre en paix avec eux ; mais la hauteur et la fierté attirent les guerres les plus dangereuses. Vous auriez pu leur donner des otages et en prendre d’eux. Il eût été facile d’envoyer avec leurs ambassadeurs quelques-uns de vos chefs pour les reconduire avec sûreté. Depuis cette guerre renouvelée, vous auriez dû encore les apaiser en leur représentant qu’on les avait attaqués faute de savoir l’alliance qui venait d’être jurée. Il fallait leur offrir toutes les sûretés qu’ils auraient demandées et établir des peines rigoureuses contre tous ceux de vos sujets qui auraient manqué à l’alliance. Mais qu’est-il arrivé depuis ce commencement de guerre ?

— Je crus - répondit Idoménée - que nous n’aurions pu sans bassesse rechercher ces Barbares, qui assemblèrent à la hâte tous leurs hommes en âge de combattre et qui implorèrent le secours de tous les peuples voisins, auxquels ils nous rendirent suspects et odieux. Il me parut que le parti le plus assuré était de s’emparer promptement de certains passages dans les montagnes, qui étaient mal gardés. Nous les prîmes sans peine, et par là nous nous sommes mis en état de désoler ces Barbares. J’y ai fait élever des tours, d’où nos troupes peuvent accabler de traits tous les ennemis qui viendraient des montagnes dans notre pays. Nous pouvons entrer dans le leur et ravager, quand il nous plaira, leurs principales habitations. Par ce moyen, nous sommes en état de résister, avec des forces inégales, à cette multitude innombrable d’ennemis qui nous environnent. Au reste, la paix entre eux et nous est devenue très difficile. Nous ne saurions leur abandonner ces tours sans nous exposer à leurs incursions, et ils les regardent comme des citadelles dont nous voulons nous servir pour les réduire en servitude.

Mentor répondit ainsi à Idoménée :

"Vous êtes un sage roi, et vous voulez qu’on vous découvre la vérité sans aucun adoucissement. Vous n’êtes point comme ces hommes faibles qui craignent de la voir, et qui, manquant de courage pour se corriger, n’emploient leur autorité qu’à soutenir les fautes qu’ils ont faites. Sachez donc que ce peuple barbare vous a donné une merveilleuse leçon quand il est venu vous demander la paix. Etait-ce par faiblesse qu’il la demandait ? Manquait-il de courage ou de ressources contre vous ? Vous voyez bien que non, puisqu’il est si aguerri et soutenu par tant de voisins redoutables. Que n’imitiez-vous sa modération ? Mais une mauvaise honte et une fausse gloire vous ont jeté dans ce malheur. Vous avez craint de rendre l’ennemi trop fier, et vous n’avez pas craint de le rendre trop puissant en réunissant tant de peuples contre vous par une conduite hautaine et injuste. A quoi servent ces tours que vous vantez tant, sinon à mettre tous vos voisins dans la nécessité de périr ou de vous faire périr vous-même, pour se préserver d’une servitude prochaine ? Vous n’avez élevé ces tours que pour votre sûreté, et c’est par ces tours que vous êtes dans un si grand péril. Le rempart le plus sûr d’un État est la justice, la modération, la bonne foi et l’assurance où sont vos voisins que vous êtes incapable d’usurper leurs terres. Les plus fortes murailles peuvent tomber par divers accidents imprévus ; la fortune est capricieuse et inconstante dans la guerre ; mais l’amour et la confiance de vos voisins, quand ils ont senti votre modération, font que votre État ne peut être vaincu et n’est presque jamais attaqué. Quand même un voisin injuste l’attaquerait, tous les autres, intéressés à sa conservation, prennent aussitôt les armes pour le défendre. Cet appui de tant de peuples, qui trouvent leurs véritables intérêts à soutenir les vôtres, vous aurait rendu bien plus puissant que ces tours, qui rendent vos maux irrémédiables. Si vous aviez songé d’abord à éviter la jalousie de tous vos voisins, votre ville naissante fleurirait dans une heureuse paix, et vous seriez l’arbitre de toutes les nations de l’Hespérie.

Retranchons-nous maintenant à examiner comment on peut réparer le passé par l’avenir. Vous avez commencé à me dire qu’il y a sur cette côte diverses colonies grecques. Ces peuples doivent être disposés à vous secourir. Ils n’ont oublié ni le grand nom de Minos, fils de Jupiter, ni vos travaux au siège de Troie, où vous vous êtes signalé tant de fois entre les princes grecs pour la querelle commune de toute la Grèce. Pourquoi ne songez-vous pas à mettre ces colonies dans votre parti ? "

— Elles sont toutes - répondit Idoménée - résolues à demeurer neutres. Ce n’est pas qu’elles n’eussent quelque inclination à me secourir ; mais le trop grand éclat que cette ville a eu dès sa naissance les a épouvantées. Ces Grecs, aussi bien que les autres peuples, ont craint que nous n’eussions des desseins sur leur liberté. Ils ont pensé qu’après avoir subjugué les Barbares des montagnes nous pousserions plus loin notre ambition. En un mot, tout est contre nous. Ceux mêmes qui ne nous font pas une guerre ouverte désirent notre abaissement, et la jalousie ne nous laisse aucun allié.

— Etrange extrémité ! — reprit Mentor - : pour vouloir paraître trop puissant, vous ruinez votre puissance, et pendant que vous êtes au-dehors l’objet de la crainte et de la haine de vos voisins, vous vous épuisez au-dedans par les efforts nécessaires pour soutenir une telle guerre. O malheureux, et doublement malheureux Idoménée, que le malheur même n’a pu instruire qu’à demi ! Aurez-vous encore besoin d’une seconde chute pour apprendre à prévoir les maux qui menacent les plus grands rois ? Laissez-moi faire et racontez-moi seulement en détail quelles sont donc ces villes grecques qui refusent votre alliance.

— La principale - lui répondit Idoménée - est la ville de Tarente. Phalantus l’a fondée depuis trois ans. Il ramassa dans la Laconie un grand nombre de jeunes hommes nés des femmes qui avaient oublié leurs maris absents pendant la guerre de Troie. Quand les maris revinrent, ces femmes ne songèrent plus qu’à les apaiser et qu’à désavouer leurs fautes. Cette nombreuse jeunesse, qui était née hors du mariage, ne connaissant plus ni père ni mère, vécut avec une licence sans bornes. La sévérité des lois réprima leurs désordres. Ils se réunirent sous Phalantus, chef hardi, intrépide, ambitieux, et qui sait gagner les cœurs par ses artifices. Il est venu sur ce rivage avec ces jeunes Laconiens ; ils ont fait de Tarente une seconde Lacédémone. D’un autre côté, Philoctète, qui a eu une si grande gloire au siège de Troie en y portant les flèches d’Hercule, a élevé dans ce voisinage les murs de Pétilie, moins puissante à la vérité, mais plus sagement gouvernée que Tarente. Enfin nous avons ici près la ville de Métaponte, que le sage Nestor a fondée avec ses Pyliens.

— Quoi - reprit Mentor - vous avez Nestor dans l’Hespérie, et vous n’avez pas su l’engager dans vos intérêts, Nestor, qui vous a vu tant de fois combattre contre les Troyens et dont vous aviez l’amitié !

— Je l’aie perdue - répliqua Idoménée - par l’artifice de ces peuples, qui n’ont rien de barbare que le nom : ils ont eu l’adresse de lui persuader que je voulais me rendre le tyran de l’Hespérie.

— Nous le détromperons - dit Mentor. Télémaque le vit à Pylos, avant qu’il fût venu fonder sa colonie et avant que nous eussions entrepris nos grands voyages pour chercher Ulysse : il n’aura pas encore oublié ce héros, ni les marques de tendresse qu’il donna à son fils Télémaque. Mais le principal est de guérir sa défiance : c’est par les ombrages donnés à tous vos voisins que cette guerre s’est allumée, et c’est en dissipant ces vains ombrages que cette guerre peut s’éteindre. Encore un coup, laissez-moi faire.

A ces mots, Idoménée, embrassant Mentor, s’attendrissait et ne pouvait parler. Enfin il prononça à peine ces paroles :

— O sage vieillard envoyé par les dieux pour réparer toutes mes fautes, j’avoue que je me serais irrité contre tout autre qui m’aurait parlé aussi librement que vous ; j’avoue qu’il n’y a que vous seul qui puissiez m’obliger à rechercher la paix. J’avais résolu de périr ou de vaincre tous mes ennemis ; mais il est juste de croire vos sages conseils plutôt que ma passion. O heureux Télémaque, qui ne pourrez jamais vous égarer comme moi, puisque vous avez un tel guide ! Mentor, vous êtes le maître : toute la sagesse des dieux est en vous ; Minerve même ne pourrait donner de plus salutaires conseils. Allez, promettez, concluez, donnez tout ce qui est à moi : Idoménée approuvera tout ce que vous jugerez à propos de faire.

Pendant qu’ils raisonnaient ainsi, on entendit tout à coup un bruit confus de chariots, de chevaux hennissants, d’hommes qui poussaient des hurlements épouvantables, et des trompettes qui remplissaient l’air d’un son belliqueux. On s’écrie : "Voilà les ennemis, qui ont fait un grand détour pour éviter les passages gardés ! Les voilà qui viennent assiéger Salente ! "

Les vieillards et les femmes paraissaient consternés.

"Hélas ! — disaient-ils - fallait-il quitter notre chère patrie, la fertile Crète, et suivre un roi malheureux au travers de tant de mers, pour fonder une ville qui sera mise en cendres comme Troie ! "

On voyait de dessus les murailles nouvellement bâties, dans la vaste campagne, briller au soleil les casques, les cuirasses et les boucliers des ennemis ; les yeux en étaient éblouis. On voyait aussi les piques hérissées qui couvraient la terre comme elle est couverte par une abondante moisson, que Cérès prépare dans les campagnes d’Enna en Sicile, pendant les chaleurs de l’été, pour récompenser le laboureur de toutes ses peines. Déjà on remarquait les chariots armés de faux tranchantes ; on distinguait facilement chaque peuple venu à cette guerre.

Mentor monta sur une haute tour pour les mieux découvrir. Idoménée et Télémaque le suivirent de près. A peine y fut-il arrivé, qu’il aperçut d’un côté Philoctète, et de l’autre Nestor avec Pisistrate son fils. Nestor était facile à reconnaître à sa vieillesse vénérable.

— Quoi donc ! — s’écria Mentor - vous avez cru, ô Idoménée, que Philoctète et Nestor se contentaient de ne vous point secourir : les voilà qui ont pris les armes contre vous, et, si je ne me trompe, ces autres troupes, qui marchent en si bon ordre avec tant de lenteur, sont les troupes lacédémoniennes, commandées par Phalantus. Tout est contre vous n’y a aucun voisin de cette côte dont vous n’ayez fait un ennemi, sans vouloir le faire.

En disant ces paroles, Mentor descend à la hâte de cette tour ; il s’avance vers une porte de la ville du côté par où les ennemis s’avançaient : il la fait ouvrir, et Idoménée, surpris de la majesté avec laquelle il fait ces choses, n’ose pas même lui demander quel est son dessein. Mentor fait signe de la main, afin que personne ne songe à le suivre. Il va au-devant des ennemis, étonnés de voir un seul homme qui se présente à eux. Il leur montra de loin une branche d’olivier en signe de paix, et, quand il fut à portée de se faire entendre, il leur demanda d’assembler tous les chefs.

Aussitôt les chefs s’assemblèrent, et il parla ainsi :

— O hommes généreux, assemblés de tant de nations qui fleurissent dans la riche Hespérie, je sais que vous n’êtes venus ici que pour l’intérêt commun de la liberté. Je loue votre zèle ; mais souffrez que je vous représente un moyen facile de conserver la liberté et la gloire de tous vos peuples sans répandre le sang humain. O Nestor, sage Nestor, que j’aperçois dans cette assemblée, vous n’ignorez pas combien la guerre est funeste à ceux mêmes qui l’entreprennent avec justice et sous la protection des dieux. La guerre est le plus grand des maux dont les dieux affligent les hommes. Vous n’oublierez jamais ce que les Grecs ont souffert pendant dix ans devant la malheureuse Troie. Quelles divisions entre les chefs ! Quels caprices de la fortune ! Quels carnages des Grecs par la main d’Hector ! Quels malheurs, dans toutes les villes les plus puissantes, causés par la guerre, pendant la longue absence de leurs rois ! Au retour, les uns ont fait naufrage au promontoire de Capharée ; les autres ont trouvé une mort funeste dans le sein même de leurs épouses. O dieux, c’est dans votre colère que vous armâtes les Grecs pour cette glorieuse expédition ! O peuples hespériens, je prie les dieux de ne vous donner jamais une victoire si funeste. Troie est en cendres, il est vrai ; mais il vaudrait mieux pour les Grecs qu’elle fût encore dans toute sa gloire et que le lâche Pâris jouît encore en paix de ses infâmes amours avec Hélène. Philoctète, si longtemps malheureux et abandonné dans l’île de Lemnos, ne craignez-vous point de trouver de semblables malheurs dans une semblable guerre ? Je sais que les peuples de la Laconie ont senti aussi les troubles causés par la longue absence des princes, des capitaines et des soldats qui allèrent contre les Troyens. O Grecs, qui avez passé dans l’Hespérie, vous n’y avez tous passé que par une suite des malheurs qui ont été les suites de la guerre de Troie !

Après avoir parlé ainsi, Mentor s’avança vers les Pyliens, et Nestor, qui l’avait reconnu, s’avança aussi pour le saluer.

— O Mentor - lui dit-il - c’est avec plaisir que je vous revois. Il y a bien des années que je vous vis, pour la première fois, dans la Phocide : vous n’aviez que quinze ans, et je prévis dès lors que vous seriez aussi sage que vous l’avez été dans la suite. Mais par quelle aventure avez-vous été conduit en ces lieux ? Quels sont donc les moyens que vous avez de finir cette guerre ? Idoménée nous a contraints de l’attaquer. Nous ne demandions que la paix ; chacun de nous avait un intérêt pressant de la désirer ; mais nous ne pouvions plus trouver aucune sûreté avec lui. Il a violé toutes ses promesses à l’égard de ses plus proches voisins. La paix avec lui ne serait point une paix ; elle lui servirait seulement à dissiper notre ligue, qui est notre unique ressource. Il a montré à tous les peuples son dessein ambitieux de les mettre dans l’esclavage et il ne nous a laissé aucun moyen de défendre notre liberté qu’en tâchant de renverser son nouveau royaume. Par sa mauvaise foi nous sommes réduits à le faire périr ou à recevoir de lui le joug de la servitude. Si vous trouvez quelque expédient pour faire en sorte qu’on puisse se confier à lui et s’assurer d’une bonne paix, tous les peuples que vous voyez ici quitteront volontiers les armes, et nous avouerons avec joie que vous nous surpassez en sagesse.

Mentor lui répondit :

— Sage Nestor, vous savez qu’Ulysse m’avait confié son fils Télémaque. Ce jeune homme, impatient de découvrir la destinée de son père, passa chez vous à Pylos, et vous le reçûtes avec tous les soins qu’il pouvait attendre d’un fidèle ami de son père ; vous lui donnâtes même votre fils pour le conduire. Il entreprit ensuite de longs voyages sur la mer ; il a vu la Sicile, l’Égypte, l’île de Chypre, celle de Crète. Les vents, ou plutôt les dieux, l’ont jeté sur cette côte comme il voulait retourner à Ithaque. Nous sommes arrivés ici tout à propos pour vous épargner les horreurs d’une cruelle guerre. Ce n’est plus Idoménée, c’est le fils du sage Ulysse, c’est moi qui vous réponds de toutes les choses qui vous seront promises.

Pendant que Mentor parlait ainsi avec Nestor, au milieu des troupes confédérées, Idoménée et Télémaque avec tous les Crétois armés les regardaient du haut des murs de Salente ; ils étaient attentifs pour remarquer comment les discours de Mentor seraient reçus, et ils auraient voulu pouvoir entendre les sages entretiens de ces deux vieillards. Nestor avait toujours passé pour le plus expérimenté et le plus éloquent de tous les rois de la Grèce. C’était lui qui modérait, pendant le siège de Troie, le bouillant courroux d’Achille, l’orgueil d’Agamemnon, la fierté d’Ajax et le courage impétueux de Diomède. La douce persuasion coulait de ses lèvres comme un ruisseau de miel : sa voix seule se faisait entendre à tous ces héros ; tous se taisaient dès qu’il ouvrait la bouche, et il n’y avait que lui qui pût apaiser dans le camp la farouche discorde. Il commençait à sentir les injures de la froide vieillesse ; mais ses paroles étaient encore pleines de force et de douceur : il racontait les choses passées, pour instruire la jeunesse par ses expériences ; mais il les racontait avec grâce, quoique avec un peu de lenteur. Ce vieillard, admiré de toute la Grèce, sembla avoir perdu toute son éloquence et toute sa majesté dès que Mentor parut avec lui. Sa vieillesse paraissait flétrie et abattue auprès de celle de Mentor, en qui les ans semblaient avoir respecté la force et la vigueur du tempérament. Les paroles de Mentor, quoique graves et simples, avaient une vivacité et une autorité qui commençait à manquer à l’autre. Tout ce qu’il disait était court, précis et nerveux. Jamais il ne faisait aucune redite ; jamais il ne racontait que le fait nécessaire pour l’affaire qu’il fallait décider. S’il était obligé de parler plusieurs fois d’une même chose, pour l’inculquer ou pour parvenir à la persuasion, c’était toujours par des tours nouveaux et par des comparaisons sensibles. Il avait même je ne sais quoi de complaisant et d’enjoué, quand il voulait se proportionner aux besoins des autres et leur insinuer quelque vérité. Ces deux hommes si vénérables furent un spectacle touchant à tant de peuples assemblés.

Pendant que tous les alliés ennemis de Salente se jetaient en foule les uns sur les autres pour les voir de plus près et pour tâcher d’entendre leurs sages discours, Idoménée et tous les siens s’efforçaient de découvrir, par leurs regards avides et empressés, ce que signifiaient leurs gestes et l’air de leurs visages.

Cependant Télémaque impatient se dérobe à la multitude qui l’environne : il court à la porte par où Mentor était sorti ; il se la fait ouvrir avec autorité. Bientôt Idoménée, qui le croit à ses côtés, s’étonne de le voir qui court au milieu de la campagne et qui est déjà auprès de Nestor. Nestor le reconnaît, et se hâte, mais d’un pas pesant et tardif, de l’aller recevoir. Télémaque saute à son cou et le tient serré entre ses bras sans parler. Enfin il s’écrie :

— O mon père ! je ne crains pas de vous nommer ainsi ; le malheur de ne retrouver point mon véritable père et les bontés que vous m’avez fait sentir me donnent le droit de me servir d’un nom si tendre : mon père, mon cher père, je vous revois ! Ainsi puissé-je voir Ulysse ! Si quelque chose pouvait me consoler d’en être privé, ce serait de trouver en vous un autre lui-même.

Nestor ne put, à ces paroles, retenir ses larmes, et il fut touché d’une secrète joie, voyant celles qui coulaient avec une merveilleuse grâce sur les joues de Télémaque. La beauté, la douceur et la noble assurance de ce jeune inconnu, qui traversait sans précaution tant de troupes ennemies, étonna tous les alliés.

"N’est-ce pas - disaient-ils - le fils de ce vieillard qui est venu parler à Nestor ? Sans doute, c’est la même sagesse dans les deux âges les plus opposés de la vie. Dans l’un, elle ne fait encore que fleurir ; dans l’autre, elle porte avec abondance les fruits les plus mûrs."

Mentor, qui avait pris plaisir à voir la tendresse avec laquelle Nestor venait de recevoir Télémaque, profita de cette heureuse disposition.

— Voilà - lui dit-il - le fils d’Ulysse, si cher à toute la Grèce et si cher à vous-même, ô sage Nestor ! Le voilà ; je vous le livre comme un otage et comme le gage le plus précieux qu’on puisse vous donner de la fidélité des promesses d’Idoménée. Vous jugez bien que je ne voudrais pas que la perte du fils suivît celle du père et que la malheureuse Pénélope pût reprocher à Mentor qu’il a sacrifié son fils à l’ambition du nouveau roi de Salente. Avec ce gage, qui est venu de lui-même s’offrir, et que les dieux, amateurs de la paix, vous envoient, je commence, ô peuples assemblés de tant de nations, à vous faire des propositions pour établir à jamais une paix solide.

A ce nom de paix, on entend un bruit confus de rang en rang. Toutes ces différentes nations frémissaient de courroux et croyaient perdre tout le temps où l’on retardait le combat ; ils s’imaginaient qu’on ne faisait tous ces discours que pour ralentir leur fureur et pour aire échapper leur proie. Surtout les Manduriens souffraient impatiemment qu’Idoménée espérât de les tromper encore une fois. Souvent ils entreprirent d’interrompre Mentor ; car ils craignaient que ses discours pleins de sagesse ne détachassent leurs alliés. Ils commençaient à se défier de tous les Grecs qui étaient dans l’assemblée. Mentor, qui l’aperçut, se hâta d’augmenter cette défiance, pour jeter la division dans les esprits de tous ces peuples.

— J’avoue - disait-il - que les Manduriens ont sujet de se plaindre et de demander quelque réparation des torts qu’ils ont soufferts ; mais il n’est pas juste aussi que les Grecs, qui font sur cette côte des colonies, soient suspects et odieux aux anciens peuples du pays. Au contraire, les Grecs doivent être unis entre eux et se faire bien traiter par les autres ; il faut seulement qu’ils soient modérés et qu’ils n’entreprennent jamais d’usurper les terres de leurs voisins. Je sais qu’Idoménée a eu le malheur de vous donner des ombrages ; mais il est aisé de guérir toutes vos défiances. Télémaque et moi, nous nous offrons à être des otages qui vous répondent de la bonne foi d’Idoménée. Nous demeurerons entre vos mains jusqu’à ce que les choses qu’on vous promettra soient fidèlement accomplies. Ce qui vous irrite, ô Manduriens - s’écria-t-il - c’est que les troupes des Crétois ont saisi les passages de vos montagnes par surprise et que par là ils sont en état d’entrer malgré vous, aussi souvent qu’il leur plaira, dans le pays où vous vous êtes retirés pour leur laisser le pays uni qui est sur le rivage de la mer. Ces passages, que les Crétois ont fortifiés par de hautes tours pleines de gens armés, sont donc le véritable sujet de la guerre. Répondez-moi : y en a-t-il encore quelque autre ?

Alors le chef des Manduriens s’avança et parla ainsi :

— Que n’avons-nous pas fait pour éviter cette guerre ! Les dieux nous sont témoins que nous n’avons renoncé à la paix que quand la paix nous a échappé sans ressource par l’ambition inquiète des Crétois et par l’impossibilité où ils nous ont mis de nous fier à leurs serments. Nation insensée, qui nous a réduits malgré nous à l’affreuse nécessité de prendre un parti de désespoir contre elle et de ne pouvoir plus chercher notre salut que dans sa perte ! Tandis qu’ils conserveront ces passages, nous croirons toujours qu’ils veulent usurper nos terres et nous mettre en servitude. S’il était vrai qu’ils ne songeassent plus qu’à vivre en paix avec leurs voisins, ils se contenteraient de ce que nous leur avons cédé sans peine et ils ne s’attacheraient pas à conserver des entrées dans un pays contre la liberté duquel ils ne formeraient aucun dessein ambitieux. Mais vous ne les connaissez pas, ô sage vieillard. C’est par un grand malheur que nous avons appris à les connaître. Cessez, ô homme aimé des dieux, de retarder une guerre juste et nécessaire, sans laquelle l’Hespérie ne pourrait jamais espérer une paix constante. O nation ingrate, trompeuse et cruelle, que les dieux irrités ont envoyée auprès de nous pour troubler notre paix et pour nous punir de nos fautes ! Mais après nous avoir punis, ô dieux ! vous nous vengerez ; vous ne serez pas moins justes contre nos ennemis que contre nous.

A ces paroles, toute l’assemblée parut émue ; il semblait que Mars et Bellone allaient de rang en rang, rallumant dans les cœurs la fureur des combats, que Mentor tâchait d’éteindre. Il reprit ainsi la parole :

"Si je n’avais que des promesses à vous faire, vous pourriez refuser de vous y fier ; mais je vous offre des choses certaines et présentes. Si vous n’êtes pas contents d’avoir pour otages Télémaque et moi, je vous ferai donner douze des plus nobles et des plus vaillants Crétois. Il est juste aussi que vous donniez de votre côté des otages ; car Idoménée, qui désire sincèrement la paix, la désire sans crainte et sans bassesse. Il désire la paix, comme vous dites vous-mêmes que vous l’avez désirée, par sagesse et par modération, mais non par l’amour d’une vie molle, ou par faiblesse à la vue des dangers dont la guerre menace les hommes. Il est prêt à périr ou à vaincre ; mais il aime mieux la paix que la victoire la plus éclatante. Il aurait honte de craindre d’être vaincu ; mais il craint d’être injuste, et il n’a point de honte de vouloir réparer ses fautes. Les armes à la main, il vous offre la paix ; il ne veut point en imposer les conditions avec hauteur ; car il ne fait aucun cas d’une paix forcée. Il veut une paix dont tous les partis soient contents, qui finisse toutes les jalousies, qui apaise tous les ressentiments et qui guérisse toutes les défiances. En un mot, Idoménée est dans les sentiments où je suis sûr que vous voudriez qu’il fût. Il n’est question que de vous en persuader. La persuasion ne sera pas difficile, si vous voulez m’écouter avec un esprit dégagé et tranquille.

Ecoutez donc, ô peuples remplis de valeur, et vous, ô chefs si sages et si unis, écoutez ce que je vous offre de la part d’Idoménée. Il n’est pas juste qu’il puisse entrer dans les terres de ses voisins ; il n’est pas juste aussi que ses voisins puissent entrer dans les siennes. Il consent que les passages qu’on a fortifiés par de hautes tours soient gardés par des troupes neutres. Vous, Nestor, et vous, Philoctète, vous êtes Grecs d’origine ; mais en cette occasion vous vous êtes déclarés contre Idoménée : ainsi vous ne pouvez être suspects d’être trop favorables à ses intérêts. Ce qui vous touche, c’est l’intérêt commun de la paix et de la liberté de l’Hespérie. Soyez vous-mêmes les dépositaires et les gardiens de ces passages qui causent la guerre. Vous n’avez pas moins d’intérêt à empêcher que les anciens peuples d’Hespérie ne détruisent Salente, nouvelle colonie des Grecs, semblable à celles que vous avez fondées, qu’à empêcher qu’Idoménée n’usurpe les terres de ses voisins. Tenez l’équilibre entre les uns et les autres. Au lieu de porter le fer et le feu chez un peuple que vous devez aimer, réservez-vous la gloire d’être les juges et les médiateurs. Vous me direz que ces conditions vous paraîtraient merveilleuses, si vous pouviez vous assurer qu’Idoménée les accomplirait de bonne foi ; mais je vais vous satisfaire.

Il y aura, pour sûreté réciproque, les otages dont je vous ai parlé, jusqu’à ce que tous les passages soient mis en dépôt dans vos mains. Quand le salut de l’Hespérie entière, quand celui de Salente même et d’Idoménée sera à votre discrétion, serez-vous contents ? De qui pourrez-vous désormais vous défier ? Sera-ce de vous-mêmes ? Vous n’osez vous fier à Idoménée, et Idoménée est si incapable de vous tromper qu’il veut se fier à vous. Oui, il veut vous confier le repos, la liberté, la vie de tout son peuple et de luimême. S’il est vrai que vous ne désiriez qu’une bonne paix, la voilà qui se présente à vous, et qui vous ôte tout prétexte de reculer. Encore une fois, ne vous imaginez pas que la crainte réduise Idoménée à vous faire ces offres ; c’est la sagesse et la justice qui l’engagent à prendre ce parti, sans se mettre en peine si vous imputerez à faiblesse ce qu’il fait par vertu. Dans les commencements il a fait des fautes, et il met sa gloire à les reconnaître par les offres dont il vous prévient. C’est faiblesse, c’est vanité, c’est ignorance grossière de son propre intérêt, que d’espérer de pouvoir cacher ses fautes en affectant de les soutenir avec fierté et avec hauteur. Celui qui avoue ses fautes à son ennemi, et qui offre de les réparer, montre par là qu’il est devenu incapable d’en commettre et que l’ennemi a tout à craindre d’une conduite si sage et si ferme, à moins qu’il ne fasse la paix. Gardez-vous bien de souffrir qu’il vous mette à son tour dans le tort. Si vous refusez la paix et la justice qui viennent à vous, la paix et la justice seront vengées. Idoménée, qui devait craindre de trouver les dieux irrités contre lui, les tournera pour lui contre vous. Télémaque et moi nous combattrons pour la bonne cause. Je prends tous les dieux du ciel et des enfers à témoin des justes propositions que je viens de vous faire."

En achevant ces mots, Mentor leva son bras pour montrer à tant de peuples le rameau d’olivier qui était dans sa main le signe pacifique. Les chefs, qui le regardaient de près, furent étonnés et éblouis du feu divin qui éclatait dans ses yeux. Il parut avec une majesté et une autorité qui est au-dessus de tout ce qu’on voit dans les plus grands d’entre les mortels. Le charme de ses paroles douces et fortes enlevait les cœurs ; elles étaient semblables à ces paroles enchantées qui tout à coup, dans le profond silence de la nuit, arrêtent au milieu de l’Olympe la lune et les étoiles, calment la mer irritée, font taire les vents et les flots et suspendent le cours des fleuves rapides. Mentor était, au milieu de ces peuples furieux, comme Bacchus lorsqu’il était environné des tigres, qui, oubliant leur cruauté, venaient, par la puissance de sa douce voix, lécher ses pieds et se soumettre par leurs caresses. D’abord il se fit un profond silence dans toute l’armée. Les chefs se regardaient les uns les autres, ne pouvant résister à cet homme ni comprendre qui il était. Toutes les troupes, immobiles, avaient les yeux attachés sur lui. On n’osait parler, de peur qu’il n’eût encore quelque chose à dire et qu’on ne l’empêchât d’être entendu. Quoiqu’on ne trouvât rien à ajouter aux choses qu’il avait dites, on aurait souhaité qu’il eût parlé plus longtemps. Tout ce qu’il avait dit demeurait comme gravé dans tous les cœurs. En parlant, il se faisait aimer, il se faisait croire ; chacun était avide et comme suspendu, pour recueillir jusques aux moindres paroles qui sortaient de sa bouche.

Enfin, après un assez long silence, on entendit un bruit sourd qui se répandait peu à peu. Ce n’était plus ce bruit confus des peuples qui frémissaient dans leur indignation ; c’était, au contraire, un murmure doux et favorable. On découvrait déjà sur les visages je ne sais quoi de serein et de radouci. Les Manduriens, si irrités, sentaient que les armes leur tombaient des mains. Le farouche Phalantus, avec ses Lacédémoniens, fut surpris de trouver ses entrailles de fer attendries. Les autres commencèrent à soupirer après cette heureuse paix qu’on venait leur montrer. Philoctète, plus sensible qu’un autre par l’expérience de ses malheurs, ne put retenir ses larmes. Nestor, ne pouvant parler, dans le transport où le discours de Mentor venait de le mettre, embrassa tendrement Mentor sans pouvoir parler ; et tous ces peuples à la fois, comme si c’eût été un signal, s’écrièrent aussitôt : "O sage vieillard, vous nous désarmez ! La paix ! La paix ! "

Nestor, un moment après, voulut commencer un discours ; mais toutes les troupes, impatientes, craignirent qu’il ne voulût représenter quelque difficulté.

" La paix ! La paix ! " s’écrièrent-elles encore une fois. On ne put leur imposer silence qu’en faisant crier avec eux tous les chefs de l’armée : " La paix ! La paix ! "

Nestor, voyant bien qu’il n’était pas libre de faire un discours suivi, se contenta de dire :

— Vous voyez, ô Mentor, ce que peut la parole d’un homme de bien. Quand la sagesse et la vertu parlent, elles calment toutes les passions. Nos justes ressentiments se changent en amitié et en désir d’une paix durable. Nous l’acceptons telle que vous l’offrez.

En même temps, tous les chefs tendirent les mains en signe de consentement.

Mentor courut vers la porte de la ville pour la faire ouvrir et pour mander à Idoménée de sortir de Salente sans précaution.

Cependant Nestor embrassait Télémaque, disant :

— O aimable fils du plus sage de tous les Grecs, puissiez-vous être aussi sage et plus heureux que lui ! N’avez-vous rien découvert sur sa destinée ? Le souvenir de votre père, à qui vous ressemblez, a servi à étouffer notre indignation.

Phalante, quoique dur et farouche, quoiqu’il n’eût jamais vu Ulysse, ne laissa pas d’être touché de ses malheurs et de ceux de son fils.

Déjà on pressait Télémaque de raconter ses aventures, lorsque Mentor revint avec Idoménée et toute la jeunesse crétoise qui le suivait.

A la vue d’Idoménée, les alliés sentirent que leur courroux se rallumait ; mais les paroles de Mentor éteignirent ce feu prêt à éclater.

— Que tardons-nous - dit-il - à conclure cette sainte alliance, dont les dieux seront les témoins et les défenseurs ? Qu’ils la vengent, si jamais quelque impie ose la violer, et que tous les maux horribles de la guerre, loin d’accabler les peuples fidèles et innocents, retombent sur la tête parjure et exécrable de l’ambitieux qui foulera aux pieds les droits sacrés de cette alliance. Qu’il soit détesté des dieux et des hommes ; qu’il ne jouisse jamais du fruit de sa perfidie ; que les Furies infernales, sous les figures les plus hideuses, viennent exciter sa rage et son désespoir ; qu’il tombe mort sans aucune espérance de sépulture ; que son corps soit la proie des chiens et des vautours, et qu’il soit aux enfers, dans le profond abîme du Tartare, tourmenté à jamais plus rigoureusement que Tantale, Ixion, et les Danaïdes ! Mais plutôt que cette paix soit inébranlable comme les rochers d’Atlas, qui soutiennent le ciel ; que tous les peuples la révèrent et goûtent ses fruits, de génération en génération ; que les noms de ceux qui l’auront jurée soient avec amour et vénération dans la bouche de nos derniers neveux ; que cette paix, fondée sur la justice et sur la bonne foi, soit le modèle de toutes les paix qui se feront à l’avenir chez toutes les nations de la terre, et que tous les peuples qui voudront se rendre heureux en se réunissant songent à imiter les peuples de l’Hespérie !

A ces paroles, Idoménée et les autres rois jurent la paix aux conditions marquées. On donne de part et d’autres douze otages. Télémaque veut être du nombre des otages donnés par Idoménée ; mais on ne peut consentir que Mentor en soit, parce que les alliés veulent qu’il demeure auprès d’Idoménée, pour répondre de sa conduite et de celle de ses conseillers, jusqu’à l’entière exécution des choses promises. On immola, entre la ville et l’armée ennemie, cent génisses blanches comme la neige et autant de taureaux de même couleur, dont les cornes étaient dorées et ornées de festons. On entendait retentir jusque dans les montagnes voisines le mugissement affreux des victimes qui tombaient sous le couteau sacré. Le sang fumant ruisselait de toutes parts. On faisait couler avec abondance un vin exquis pour les libations. Les aruspices consultaient les entrailles qui palpitaient encore. Les sacrificateurs brûlaient sur les autels un encens qui formait un épais nuage et dont la bonne odeur parfumait toute la campagne.

Cependant les soldats des deux partis, cessant de se regarder d’un œil ennemi, commençaient à s’entretenir sur leurs aventures. Ils se délassaient déjà de leurs travaux et goûtaient par avance les douceurs de la paix. Plusieurs de ceux qui avaient suivi Idoménée au siège de Troie reconnurent ceux de Nestor qui avaient combattu dans la même guerre. Ils s’embrassaient avec tendresse et se racontaient mutuellement tout ce qui leur était arrivé depuis qu’ils avaient ruiné la superbe ville qui était l’ornement de toute l’Asie. Déjà ils se couchaient sur l’herbe, se couronnaient de fleurs et buvaient ensemble le vin qu’on apportait de la ville dans de grands vases, pour célébrer une si heureuse journée.

Tout à coup Mentor dit aux rois et aux capitaines assemblés :

— Désormais, sous divers noms et sous divers chefs, vous ne ferez plus qu’un seul peuple. C’est ainsi que les justes dieux, amateurs des hommes, qu’ils ont formés, veulent être le lien éternel de leur parfaite concorde. Tout le genre humain n’est qu’une famille dispersée sur la face de toute la terre. Tous les peuples sont frères et doivent s’aimer comme tels. Malheur à ces impies qui cherchent une gloire cruelle dans le sang de leurs frères, qui est leur propre sang ! La guerre est quelquefois nécessaire, il est vrai ; mais c’est la honte du genre humain, qu’elle soit inévitable en certaines occasions. O rois, ne dites point qu’on doit la désirer pour acquérir de la gloire : la vraie gloire ne se trouve point hors de l’humanité. Quiconque préfère sa propre gloire aux sentiments de l’humanité est un monstre d’orgueil, et non pas un homme : il ne parviendra même qu’à une fausse gloire ; car la vraie ne se trouve que dans la modération et dans la bonté. On pourra le flatter pour contenter sa vanité folle ; mais on dira toujours de lui en secret, quand on voudra parler sincèrement : "Il a d’autant moins mérité la gloire, qu’il l’a désirée avec une passion injuste. Les hommes ne doivent point l’estimer, puisqu’il a si peu estimé les hommes et qu’il a prodigué leur sang par une brutale vanité." Heureux le roi qui aime son peuple, qui en est aimé, qui se confie en ses voisins et qui a leur confiance ; qui, loin de leur faire la guerre, les empêche de l’avoir entre eux et qui fait envier à toutes les nations étrangères le bonheur qu’ont ses sujets de l’avoir pour roi ! Songez donc à vous rassembler de temps en temps, ô vous qui gouvernez les puissantes villes de l’Hespérie. Faites de trois ans en trois ans une assemblée générale, où tous les rois qui sont ici présents se trouvent pour renouveler l’alliance par un nouveau serment, pour raffermir l’amitié promise et pour délibérer sur tous les intérêts communs. Tandis que vous serez unis, vous aurez au-dedans de ce beau pays la paix, la gloire et l’abondance ; au-dehors vous serez toujours invincibles. Il n’y a que la Discorde, sortie de l’enfer pour tourmenter les hommes, qui puisse troubler la félicité que les dieux vous préparent.

Nestor lui répondit :

— Vous voyez, par la facilité avec laquelle nous faisons la paix, combien nous sommes éloignés de vouloir faire la guerre par une vaine gloire ou par l’injuste avidité de nous agrandir au préjudice de nos voisins. Mais que peut-on faire quand on se trouve auprès d’un prince violent, qui ne connaît point d’autre loi que son intérêt et qui ne perd aucune occasion d’envahir les terres des autres États ? Ne croyez pas que je parle d’Idoménée ; non, je n’ai plus de lui cette pensée : c’est Adraste, roi des Dauniens, de qui nous avons tout à craindre. Il méprise les dieux, et croit que tous les hommes qui sont sur la terre ne sont nés que pour servir à sa gloire par leur servitude. Il ne veut point de sujets dont il soit le roi et le père : il veut des esclaves et des adorateurs ; il se fait rendre les honneurs divins. Jusqu’ici l’aveugle fortune a favorisé ses plus injustes entreprises. Nous nous étions hâtés de venir attaquer Salente, pour nous défaire du plus faible de nos ennemis, qui ne commençait qu’à s’établir dans cette côte, afin de tourner ensuite nos armes contre cet autre ennemi plus puissant. Il a déjà pris plusieurs villes de nos alliés. Ceux de Crotone ont perdu contre lui deux batailles. Il se sert de toutes sortes de moyens pour contenter son ambition : la force et l’artifice, tout lui est égal, pourvu qu’il accable ses ennemis. Il a amassé de grands trésors ; ses troupes sont disciplinées et aguerries ; ses capitaines sont expérimentés. Il est bien servi ; il veille lui-même sans cesse sur tous ceux qui agissent par ses ordres il punit sévèrement les moindres fautes, et récompense avec libéralité les services qu’on lui rend. Sa valeur soutient et anime celle de toutes ses troupes. Ce serait un roi accompli, si la justice et la bonne foi réglaient sa conduite ; mais il ne craint ni les dieux, ni le reproche de sa conscience. Il compte même pour rien la réputation ; il la regarde comme un vain fantôme qui ne doit arrêter que les esprits faibles. Il ne compte pour un bien solide et réel que l’avantage de posséder de grandes richesses, d’être craint et de fouler à ses pieds tout le genre humain. Bientôt son armée paraîtra sur nos terres, et, si l’union de tant de peuples ne nous met en état de lui résister, toute espérance de liberté nous sera ôtée. C’est l’intérêt d’Idoménée, aussi bien que le nôtre, de s’opposer à ce voisin, qui ne peut souffrir rien de libre dans son voisinage. Si nous étions vaincus, Salente serait menacée du même malheur. Hâtons-nous donc tous ensemble de le prévenir.

Pendant que Nestor parlait ainsi, on s’avançait vers la ville ; car Idoménée avait prié tous les rois et tous les principaux chefs d’y entrer pour y passer la nuit.