Les Aventures de Télémaque/Quatorzième livre

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Didot (p. 315-348).
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LIVRE XIV.


Télémaque, persuadé par divers songes que son père Ulysse n’est plus sur la terre, exécute le dessein, qu’il avait conçu depuis longtemps, de l’aller chercher dans les enfers. Il se dérobe du camp pendant la nuit, et se rend à la fameuse caverne d’Achérontia. Il s’y enfonce courageusement et arrive bientôt au bord du Styx, où Charon le reçoit dans sa barque. Il va se présenter devant Pluton, qui lui permet de chercher son père dans les enfers. Il traverse d’abord le Tartare, où il voit les tourments que souffrent les ingrats, les parjures, les impies, les hypocrites, et surtout les mauvais rois. Il entre ensuite dans les Champs Elysées, où il contemple avec délices la félicité dont jouissent les hommes justes, et surtout les bons rois, qui, pendant leur vie, ont sagement gouverné les hommes. Il est reconnu par Arcésius, son bisaïeul, qui l’assure qu’Ulysse est vivant et qu’il reprendra bientôt l’autorité dans Ithaque, où son fils doit régner après lui. Arcésius donne à Télémaque les plus sages instructions sur l’art de régner. Il lui fait remarquer combien la récompense des bons rois, qui ont principalement excellé par la justice et par la vertu, surpasse la gloire de ceux qui ont excellé par la valeur. Après cet entretien, Télémaque sort du ténébreux empire de Pluton et retourne promptement au camp des alliés.


Cependant Adraste, dont les troupes avaient été considérablement affaiblies dans le combat, s’était retiré derrière la montagne d’Aulon, pour attendre divers secours et pour tâcher de surprendre encore une fois ses ennemis, semblable à un lion affamé, qui, ayant été repoussé d’une bergerie, s’en retourne dans les sombres forêts et rentre dans sa caverne, où il aiguise ses dents et ses griffes, attendant le moment favorable pour égorger tous les troupeaux.

Télémaque, ayant pris soin de mettre une exacte discipline dans tout le camp, ne songea plus qu’à exécuter un dessein qu’il avait conçu, et qu’il cacha à tous les chefs de l’armée. Il y avait déjà longtemps qu’il était agité, pendant toutes les nuits, par des songes qui lui représentaient son père Ulysse. Cette chère image revenait toujours sur la fin de la nuit, avant que l’aurore vînt chasser du ciel, par ses feux naissants, les inconstantes étoiles, et de dessus la terre le doux sommeil, suivi des songes voltigeants. Tantôt il croyait voir Ulysse nu, dans une île fortunée, sur la rive d’un fleuve, dans une prairie ornée de fleurs, et environné de nymphes qui lui jetaient des habits pour se couvrir ; tantôt il croyait l’entendre parler dans un palais tout éclatant d’or et d’ivoire, où des hommes couronnés de fleurs l’écoutaient avec plaisir et admiration. Souvent Ulysse lui apparaissait tout à coup dans des festins, où la joie éclatait parmi les délices et où l’on entendait les tendres accords d’une voix avec une lyre, plus douces que la lyre d’Apollon et que les voix de toutes les Muses.

Télémaque, en s’éveillant, s’attristait de ces songes si agréables.

— O mon père, ô mon cher père Ulysse - s’écriait-il - les songes les plus affreux me seraient plus doux ! Ces images de félicité me font comprendre que vous êtes déjà descendu dans le séjour des âmes bienheureuses, que les dieux récompensent de leur vertu par une éternelle tranquillité : je crois voir les Champs Elysées. O qu’il est cruel de n’espérer plus ! Quoi donc ! ô mon cher père, je ne vous verrai jamais ! Jamais je n’embrasserai celui qui m’aimait tant et que je cherche avec tant de peine ! Jamais je n’entendrai parler cette bouche, d’où sortait la sagesse ! Jamais je ne baiserai ces mains, ces chères mains, ces mains victorieuses, qui ont abattu tant d’ennemis ! Elles ne puniront point les insensés amants de Pénélope, et Ithaque ne se relèvera jamais de sa ruine ! O dieux ennemis de mon père, vous m’envoyez ces songes funestes pour arracher toute espérance de mon cœur : c’est m’arracher la vie. Non, je ne puis plus vivre dans cette incertitude. Que dis-je ? Hélas ! je ne suis que trop certain que mon père n’est plus. Je vais chercher son ombre jusque dans les enfers : Thésée y est bien descendu, Thésée, cet impie qui voulait outrager les divinités infernales, et moi, j’y vais conduit par la piété. Hercule y descendit : je ne suis pas Hercule ; mais il est beau d’oser l’imiter. Orphée a bien touché, par le récit de ses malheurs, le cœur de ce dieu qu’on dépeint comme inexorable : il obtint de lui qu’Eurycide retournât parmi les vivants. Je suis plus digne de compassion qu’Orphée ; car ma perte est plus grande : qui pourrait comparer une jeune fille, semblable à cent autres, avec le sage Ulysse, admiré de toute la Grèce ? Allons ! mourons, s’il le faut. Pourquoi craindre la mort, quand on souffre tant dans la vie ? O Pluton, ô Proserpine, j’éprouverai bientôt si vous êtes aussi impitoyables qu’on le dit. O mon père, après avoir parcouru en vain les terres et les mers pour vous trouver, je vais enfin voir si vous n’êtes point dans la sombre demeure des morts. Si les dieux me refusent de vous posséder sur la terre et à la lumière du soleil, peut-être ne me refuseront-ils pas de voir au moins votre ombre dans le royaume de la nuit.

En disant ces paroles, Télémaque arrosait son lit de ses larmes : aussitôt il se levait et cherchait, par la lumière, à soulager la douleur cuisante que ces songes lui avaient causée ; mais c’était une flèche qui avait percé son cœur et qu’il portait partout avec lui. Dans cette peine, il entreprit de descendre aux enfers par un lieu célèbre, qui n’était pas éloigné du camp. On l’appelait Achérontia, à cause qu’il y avait en ce lieu une caverne affreuse, de laquelle on descendait sur les rives de l’Achéron, par lequel les dieux mêmes craignent de jurer. La ville était sur un rocher, posée comme un nid sur le haut d’un arbre : au pied de ce rocher on trouvait la caverne, de laquelle les timides mortels n’osaient approcher ; les bergers avaient soin d’en détourner leurs troupeaux. La vapeur soufrée du marais stygien, qui s’exhalait sans cesse par cette ouverture, empestait l’air. Tout autour il ne croissait ni herbe, ni fleurs ; on n’y sentait jamais les doux zéphyrs, ni les grâces naissantes du printemps, ni les riches dons de l’automne : la terre aride y languissait ; on y voyait seulement quelques arbustes dépouillés et quelques cyprès funestes. Au loin même, tout à l’entour, Cérès refusait aux laboureurs ses moissons dorées ; Bacchus semblait en vain y promettre ses doux fruits ; les grappes de raisin se desséchaient au lieu de mûrir. Les Naïades tristes ne faisaient point couler une onde pure : leurs flots étaient toujours amers et troublés. Les oiseaux ne chantaient jamais dans cette terre hérissée de ronces et d’épines et n’y trouvaient aucun bocage pour se retirer ; ils allaient chanter leurs amours sous un ciel plus doux. On n’entendait que le croassement des corbeaux et la voix lugubre des hiboux ; l’herbe même y était amère et les troupeaux qui la paissaient ne sentaient point la douce joie qui les fait bondir. Le taureau fuyait la génisse, et le berger, tout abattu, oubliait sa musette et sa flûte.

De cette caverne sortait, de temps en temps, une fumée noire et épaisse, qui faisait une espèce de nuit au milieu du jour. Les peuples voisins redoublaient alors leurs sacrifices pour apaiser les divinités infernales ; mais souvent les hommes, à la fleur de leur âge et dès leur plus tendre jeunesse, étaient les seules victimes que ces divinités cruelles prenaient plaisir à immoler par une funeste contagion.

C’est là que Télémaque résolut de chercher le chemin de la sombre demeure de Pluton. Minerve, qui veillait sans cesse sur lui et qui le couvrait de son égide, lui avait rendu Pluton favorable. Jupiter même, à la prière de Minerve, avait ordonné à Mercure, qui descend chaque jour aux enfers pour livrer à Charon un certain nombre de morts, de dire au roi des ombres qu’il laissât entrer le fils d’Ulysse dans son empire.

Télémaque se dérobe du camp pendant la nuit ; il marche à la clarté de la lune et il invoque cette puissante divinité, qui, étant dans le ciel le brillant astre de la nuit, et sur la terre la chaste Diane, est aux enfers la redoutable Hécate. Cette divinité écouta favorablement ses vœux parce que son cœur était pur et qu’il était conduit par l’amour pieux qu’un fils doit à son père.

A peine fut-il auprès de l’entrée de la caverne, qu’il entendit l’empire souterrain mugir. La terre tremblait sous ses pas ; le ciel s’arma d’éclairs et de feux, qui semblaient tomber sur la terre. Le jeune fils d’Ulysse sentit son cœur ému et tout son corps était couvert d’une sueur glacée ; mais son courage se soutint : il leva les yeux et les mains au ciel.

— Grands dieux - s’écria-t-il - j’accepte ces présages, que je crois heureux ; achevez votre ouvrage.

Il dit, et, redoublant ses pas, il se présente hardiment.

Aussitôt la fumée épaisse qui rendait l’entrée de la caverne funeste à tous les animaux, dès qu’ils en approchaient, se dissipa ; l’odeur empoisonnée cessa pour un peu de temps. Télémaque entre seul ; car quel autre mortel eût osé le suivre ? Deux Crétois, qui l’avaient accompagné jusqu’à une certaine distance de la caverne et auxquels il avait confié son dessein, demeurèrent tremblants et à demi morts assez loin de là, dans un temple, faisant des vœux et n’espérant plus de revoir Télémaque.

Cependant le fils d’Ulysse, l’épée à la main, s’enfonce dans les ténèbres horribles. Bientôt il aperçoit une faible et sombre lueur, telle qu’on la voit pendant la nuit sur la terre : il remarque les ombres légères qui voltigent autour de lui, et il les écarte avec son épée. Ensuite il voit les tristes bords du fleuve marécageux dont les eaux bourbeuses et dormantes ne font que tournoyer. Il découvre sur ce rivage une foule innombrable de morts privés de la sépulture, qui se présentent en vain à l’impitoyable Charon. Ce dieu, dont la vieillesse éternelle est toujours triste et chagrine, mais pleine de vigueur, les menace, les repousse et admet d’abord dans sa barque le jeune Grec. En entrant, Télémaque entend les gémissements d’une ombre qui ne pouvait se consoler.

— Quel est donc - lui dit-il - votre malheur ? Qui étiez-vous sur la terre ?

— J’étais - lui répondit cette ombre - Nabopharsan, roi de la superbe Babylone. Tous les peuples de l’Orient tremblaient au seul bruit de mon nom ; je me faisais adorer par les Babyloniens dans un temple de marbre, où j’étais représenté par une statue d’or, devant laquelle on brûlait nuit et jour les plus précieux parfums de l’Ethiopie. Jamais personne n’osa me contredire sans être aussitôt puni. On inventait chaque jour de nouveaux plaisirs pour me rendre la vie plus délicieuse. J’étais encore jeune et robuste. Hélas ! que de prospérités ne me restait-il pas encore à goûter sur le trône ! Mais une femme que j’aimais et qui ne m’aimait pas m a bien fait sentir que je n’étais pas dieu : elle m’a empoisonné ; je ne suis plus rien. On mit hier, avec pompe, mes cendres dans une urne d’or ; on pleura ; on s’arracha les cheveux ; on fit semblant de vouloir se jeter dans les flammes de mon bûcher, pour mourir avec moi ; on va encore gémir au pied du superbe tombeau où l’on a mis mes cendres : mais personne ne me regrette, ma mémoire est en horreur même dans ma famille ; et, ici-bas, je souffre déjà d’horribles traitements.

Télémaque, touché de ce spectacle, lui dit :

— Etiez-vous véritablement heureux pendant votre règne ? Sentiez-vous cette douce paix sans laquelle le cœur demeure toujours serré et flétri au milieu des délices ?

— Non - répondit le Babylonien - je ne sais même ce que vous voulez dire. Les sages vantent cette paix comme l’unique bien : pour moi, je ne l’ai jamais sentie, mon cœur était sans cesse agité de désirs nouveaux, de crainte et d’espérance. Je tâchais de m’étourdir moi-même par l’ébranlement de mes passions ; j’avais soin d’entretenir cette ivresse pour la rendre continuelle : le moindre intervalle de raison tranquille m’eût été trop amer. Voilà la paix dont j’ai joui : toute autre me paraît une fable et un songe ; voilà les biens que je regrette.

En parlant ainsi, le Babylonien pleurait comme un homme lâche qui a été amolli par les prospérités et qui n’est point accoutumé à supporter constamment un malheur. Il avait auprès de lui quelques esclaves, qu’on avait fait mourir pour honorer ses funérailles : Mercure les avait livrés à Charon avec leur roi et leur avait donné une puissance absolue sur ce roi qu’ils avaient servi sur la terre. Ces ombres d’esclaves ne craignaient plus l’ombre de Nabopharsan : elles la tenaient enchaînée, et lui faisaient les plus cruelles indignités. L’un lui disait : "N’étions-nous pas hommes aussi bien que toi ? Comment étais-tu assez insensé pour te croire un dieu ? Et ne fallait-il pas te souvenir que tu étais de la race des autres hommes ? "

Un autre, pour lui insulter, disait :

— Tu avais raison de ne vouloir pas qu’on te prît pour un homme ; car tu étais un monstre sans humanité.

Un autre lui disait :

— Hé bien ! où sont maintenant tes flatteurs ? Tu n’as plus rien à donner, malheureux ; tu ne peux plus faire aucun mal ; te voilà devenu esclave de tes esclaves mêmes : les dieux ont été lents à faire justice ; mais enfin ils la font.

A ces dures paroles, Nabopharsan se jetait le visage contre terre, arrachant ses cheveux dans un excès de rage et de désespoir. Mais Charon disait aux esclaves :

— Tirez-le par sa chaîne : relevez-le malgré lui : il n’aura pas même la consolation de cacher sa honte ; il faut que toutes les ombres du Styx en soient témoins, pour justifier les dieux, qui ont souffert si longtemps que cet impie régnât sur la terre. Ce n’est encore là, ô Babylonien, que le commencement de tes douleurs ; prépare-toi à être jugé par l’inflexible Minos, juge des enfers.

Pendant ce discours du terrible Charon, la barque touchait déjà le rivage de l’empire de Pluton : toutes les ombres accouraient pour considérer cet homme vivant, qui paraissait au milieu de ces morts dans la barque. Mais, dans le moment où Télémaque mit pied à terre, elles s’enfuirent, semblables aux ombres de la nuit que la moindre clarté du jour dissipe. Charon, montrant au jeune Grec un front moins ridé et des yeux moins farouches qu’à l’ordinaire, lui dit :

— Mortel chéri des dieux, puisqu’il t’est donné d’entrer dans ce royaume de la nuit, inaccessible aux autres vivants, hâte-toi d’aller où les destins t’appellent : va, par ce chemin sombre, au palais de Pluton, que tu trouveras sur son trône ; il te permettra d’entrer dans les lieux dont il m’est défendu de te découvrir le secret.

Aussitôt Télémaque s’avance à grands pas : il voit de tous côtés voltiger des ombres, plus nombreuses que les grains de sable qui couvrent les rivages de la mer ; et, dans l’agitation de cette multitude infinie, il est saisi d’une horreur divine, observant le profond silence de ces vastes lieux. Ses cheveux se dressent sur sa tête quand il aborde le noir séjour de l’impitoyable Pluton ; il sent ses genoux chancelants ; la voix lui manque, et c’est avec peine qu’il peut prononcer au dieu ces paroles :

— Vous voyez, ô terrible divinité, le fils du malheureux Ulysse : je viens vous demander si mon père est descendu dans votre empire ou s’il est encore errant sur la terre.

Pluton était sur un trône d’ébène ; son visage était pâle et sévère ; ses yeux, creux et étincelants ; son visage, ridé et menaçant : la vue d’un homme vivant lui était odieuse, comme la lumière offense les yeux des animaux qui ont accoutumé de ne sortir de leurs retraites que pendant la nuit. A son côté paraissait Proserpine, qui attirait seule ses regards et qui semblait un peu adoucir son cœur : elle jouissait d’une beauté toujours nouvelle ; mais elle paraissait avoir joint à ces grâces divines je ne sais quoi de dur et de cruel de son époux.

Aux pieds du trône était la Mort, pâle et dévorante, avec sa faux tranchante, qu’elle aiguisait sans cesse. Autour d’elle volaient les noirs Soucis, les cruelles Défiances, les Vengeances, toutes dégouttantes de sang et couvertes de plaies, les Haines injustes, l’Avarice, qui se ronge elle-même, le Désespoir, qui se déchire de ses propres mains, l’Ambition forcenée, qui renverse tout, la Trahison, qui veut se repaître de sang, et qui ne peut jouir des maux qu’elle a faits, l’Envie, qui verse son venin mortel autour d’elle et qui se tourne en rage, dans l’impuissance où elle est de nuire, l’Impiété, qui se creuse elle-même un abîme sans fond, où elle se précipite sans espérance, les spectres hideux, les fantômes, qui représentent les morts pour épouvanter les vivants, les songes affreux, les insomnies, aussi cruelles que les tristes songes. Toutes ces images funestes environnaient le fier Pluton et remplissaient le palais où il habite. Il répondit à Télémaque d’une voix basse, qui fit gémir le fond de l’Erèbe :

— Jeune mortel, les destinées t’ont fait violer cet asile sacré des ombres ; suis ta haute destinée : je ne te dirai point où est ton père ; il suffit que tu sois libre de le chercher. Puisqu’il a été roi sur la terre, tu n’as qu’à parcourir, d’un côté, l’endroit du noir Tartare où les mauvais rois sont punis ; de l’autre, les Champs Elysées, où les bons rois sont récompensés. Mais tu ne peux aller d’ici dans les Champs Elysées, qu’après avoir passé par le Tartare : hâte-toi d’y aller et de sortir de mon empire.

A l’instant Télémaque semble voler dans ces espaces vides et immenses, tant il lui tarde de savoir s’il verra son père et de s’éloigner de la présence horrible du tyran qui tient en crainte les vivants et les morts. Il aperçoit bientôt assez près de lui le noir Tartare : il en sortait une fumée noire et épaisse, dont l’odeur empestée donnerait la mort, si elle se répandait dans la demeure des vivants. Cette fumée couvrait un fleuve et des tourbillons de flamme, dont le bruit, semblable à celui des torrents les plus impétueux quand ils s’élancent des plus hauts rochers dans le fond des abîmes, faisait qu’on ne pouvait rien entendre distinctement dans ces tristes lieux.

Télémaque, secrètement animé par Minerve, entre sans crainte dans ce gouffre. D’abord il aperçut un grand nombre d’hommes qui avaient vécu dans les plus basses conditions, et qui étaient punis pour avoir cherché les richesses par des fraudes, des trahisons et des cruautés.

Il remarqua beaucoup d’impies hypocrites, qui, faisant semblant d’aimer la religion, s’en étaient servis comme d’un beau prétexte pour contenter leur ambition et pour se jouer des hommes crédules : ces hommes, qui avaient abusé de la vertu même, quoiqu’elle soit le plus grand don des dieux, étaient punis comme les plus scélérats de tous les hommes. Les enfants qui avaient égorgé leurs pères et leurs mères, les épouses qui avaient trempé leurs mains dans le sang de leurs maris, les traîtres qui avaient livré leurs patries après avoir violé tous les serments souffraient des peines moins cruelles que ces hypocrites. Les trois juges des enfers l’avaient ainsi voulu, et voici leur raison : c’est que les hypocrites ne se contentent pas d’être méchants comme le reste des impies ; ils veulent encore passer pour bons et font, par leur fausse vertu, que les hommes n’osent plus se fier à la véritable. Les dieux, dont ils se sont joués et qu’ils ont rendus méprisables aux hommes, prennent plaisir à employer toute leur puissance pour se venger de leurs insultes.

Auprès de ceux-ci paraissaient d’autres hommes, que le vulgaire ne croit guère coupables, et que la vengeance divine poursuit impitoyablement : ce sont les ingrats, les menteurs, les flatteurs qui ont loué le vice ; les critiques malins qui ont tâché de flétrir la plus pure vertu, enfin ceux qui ont jugé témérairement des choses sans les connaître à fond et qui par là ont nui à la réputation des innocents. Mais, parmi toutes les ingratitudes, celle qui était punie comme la plus noire, c’est celle où l’on tombe contre les dieux.

— Quoi donc ! disait Minos, on passe pour un monstre quand on manque de reconnaissance pour son père ou pour son ami, de qui on a reçu quelque secours, et on fait gloire d’être ingrat envers les dieux, de qui on tient la vie et tous les biens qu’elle renferme ! Ne leur doit-on pas sa naissance plus qu’au père et à la mère de qui on est né ? Plus tous ces crimes sont impunis et excusés sur la terre, plus ils sont dans les enfers l’objet d’une vengeance implacable, à qui rien n’échappe.

Télémaque, voyant les trois juges qui étaient assis et qui condamnaient un homme, osa leur demander quels étaient ses crimes. Aussitôt le condamné, prenant la parole, s’écria :

— Je n’ai jamais fait aucun mal ; j’ai mis tout mon plaisir à faire du bien ; j’ai été magnifique, libéral, juste, compatissant : que peut-on donc me reprocher ?

Alors Minos lui dit :

— On ne te reproche rien à l’égard des hommes ; mais ne devais-tu pas moins aux hommes qu’aux dieux ? Quelle est donc cette justice dont tu te vantes ? Tu n’as manqué à aucun devoir vers les hommes, qui ne sont rien ; tu as été vertueux : mais tu as rapporté toute ta vertu à toi-même, et non aux dieux, qui te l’avaient donnée ; car tu voulais jouir du fruit de ta propre vertu et te renfermer en toi-même : tu as été ta divinité. Mais les dieux, qui ont tout fait, et qui n’ont rien fait que pour eux-mêmes, ne peuvent renoncer à leurs droits : tu les as oubliés, ils t’oublieront ; ils te livreront à toi-même, puisque tu as voulu être à toi, et non pas à eux. Cherche donc maintenant, si tu le peux, ta consolation dans ton propre cœur. Te voilà à jamais séparé des hommes, auxquels tu as voulu plaire ; te voilà seul avec toi-même, qui étais ton idole : apprends qu’il n’y a point de véritable vertu sans le respect et l’amour des dieux, à qui tout est dû. Ta fausse vertu, qui a longtemps ébloui les hommes faciles à tromper, va être confondue. Les hommes, ne jugeant des vices et des vertus que par ce qui les choque ou les accommode, sont aveugles et sur le bien et sur le mal : ici, une lumière divine renverse tous leurs jugements superficiels ; elle condamne souvent ce qu’ils admirent, et justifie ce qu’ils condamnent.

A ces mots, ce philosophe, comme frappé d’un coup de foudre, ne pouvait se supporter soi-même. La complaisance qu’il avait eue autrefois à contempler sa modération, son courage et ses inclinations généreuses, se change en désespoir. La vue de son propre cœur, ennemi des dieux, devient son supplice : il se voit, et ne peut cesser de se voir ; il voit la vanité des jugements des hommes, auxquels il a voulu plaire dans toutes ses actions. Il se fait une révolution universelle de tout ce qui est au-dedans de lui, comme si on bouleversait toutes ses entrailles : il ne se trouve plus le même ; tout appui lui manque dans son cœur ; sa conscience, dont le témoignage lui avait été si doux, s’élève contre lui et lui reproche amèrement l’égarement et l’illusion de toutes ses vertus, qui n’ont point eu le culte de la divinité pour principe et pour fin ; il est troublé, consterné, plein de honte, de remords, et de désespoir. Les Furies ne le tourmentent point, parce qu’il leur suffit de l’avoir livré à lui-même et que son propre cœur venge assez les dieux méprisés. Il cherche les lieux les plus sombres pour se cacher aux autres morts, ne pouvant se cacher à lui-même ; il cherche les ténèbres, et ne peut les trouver : une lumière importune le poursuit partout ; partout les rayons perçants de la vérité vont venger la vérité, qu’il a négligé de suivre. Tout ce qu’il a aimé lui devient odieux, comme étant la source de ses maux, qui ne peuvent jamais finir. Il dit en lui-même : "O insensé ! je n’ai donc connu ni les dieux, ni les hommes, ni moi-même ! Non, je n’ai rien connu, puisque je n’ai jamais aimé l’unique et véritable bien ; tous mes pas ont été des égarements ; ma sagesse n’était que folie ; ma vertu n’était qu’un orgueil impie et aveugle : j’étais moi-même mon idole."

Enfin Télémaque aperçut les rois qui étaient condamnés pour avoir abusé de leur puissance. D’un côté, une Furie vengeresse leur présentait un miroir, qui leur montrait toute la difformité de leurs vices : là, ils voyaient et ne pouvaient s’empêcher de voir leur vanité grossière et avide des plus ridicules louanges leur dureté pour les hommes dont ils auraient du faire la félicité, leur insensibilité pour la vertu, leur crainte d’entendre la vérité, leur inclination pour les hommes lâches et flatteurs, leur inapplication, leur mollesse, leur indolence, leur défiance déplacée, leur faste et leur excessive magnificence fondée sur la ruine des peuples, leur ambition pour acheter un peu de vaine gloire par le sang de leurs citoyens, enfin leur cruauté, qui cherche chaque jour de nouvelles délices parmi les larmes et le désespoir de tant de malheureux. Ils se voyaient sans cesse dans ce miroir ; ils se trouvaient plus horribles et plus monstrueux que ni la Chimère vaincue par Bellérophon, ni l’hydre de Lerne abattue par Hercule, ni Cerbère même quoiqu’il vomisse, de ses trois gueules béantes, un sang noir et venimeux, qui est capable d’empester toute la race des mortels vivants sur la terre.

En même temps, d’un autre côté, une autre Furie leur répétait avec insulte toutes les louanges que leurs flatteurs leur avaient données pendant leur vie et leur présentait un autre miroir, où ils se voyaient tels que la flatterie les avait dépeints : l’opposition de ces deux peintures si contraires était le supplice de leur vanité. On remarquait que les plus méchants d’entre ces rois étaient ceux à qui on avait donné les plus magnifiques louanges pendant leur vie, parce que les méchants sont plus craints que les bons et qu’ils exigent sans pudeur les lâches flatteries des poètes et des orateurs de leur temps.

On les entend gémir dans ces profondes ténèbres, où ils ne peuvent voir que les insultes et les dérisions qu’ils ont à souffrir : ils n’ont rien autour d’eux qui ne les repousse, qui ne les contredise, qui ne les confonde. Au lieu que, sur la terre, ils se jouaient de la vie des hommes et prétendaient que tout était fait pour les servir, dans le Tartare, ils sont livrés à tous les caprices de certains esclaves, qui leur font sentir à leur tour une cruelle servitude : ils servent avec douleur, et il ne leur reste aucune espérance de pouvoir jamais adoucir leur captivité. Ils sont, sous les coups de ces esclaves, devenus leurs tyrans impitoyables, comme une enclume est sous les coups des marteaux des Cyclopes, quand Vulcain les presse de travailler dans les fournaises ardentes du mont Etna.

Là, Télémaque aperçut des visages pâles, hideux et consternés. C’est une tristesse noire qui ronge ces criminels ; ils ont horreur d’eux-mêmes, et ils ne peuvent non plus se délivrer de cette horreur que de leur propre nature. Ils n’ont point besoin d’autre châtiment de leurs fautes que leurs fautes mêmes ; ils les voient sans cesse dans toute leur énormité, elles se présentent à eux comme des spectres horribles ; elles les poursuivent. Pour s’en garantir, ils cherchent une mort plus puissante que celle qui les a séparés de leurs corps. Dans le désespoir où ils sont, ils appellent à leur secours une mort qui puisse éteindre tout sentiment et toute connaissance en eux ; ils demandent aux abîmes de les engloutir, pour se dérober aux rayons vengeurs de la vérité, qui les persécute ; mais ils sont réservés à la vengeance qui distille sur eux goutte à goutte et qui ne tarira jamais. La vérité, qu’ils ont craint de voir, fait leur supplice ; ils la voient, et n’ont des yeux que pour la voir s’élever contre eux. Sa vue les perce, les déchire, les arrache à eux-mêmes ; elle est comme la foudre : sans rien détruire au dehors, elle pénètre jusqu’au fond des entrailles. Semblable à un métal dans une fournaise ardente, l’âme est comme fondue par ce feu vengeur : il ne laisse aucune consistance, et il ne consume rien ; il dissout jusqu’aux premiers principes de la vie, et on ne peut mourir. On est arraché à soi ; on n’y peut plus trouver ni appui, ni repos pour un seul instant : on ne vit plus que par la rage qu’on a contre soi-même et par une perte de toute espérance, qui rend forcené.

Parmi ces objets qui faisaient dresser les cheveux de Télémaque sur sa tête, il vit plusieurs des anciens rois de Lydie, qui étaient punis pour avoir préféré les délices d’une vie molle au travail, qui doit être inséparable de la royauté pour le soulagement des peuples.

Ces rois se reprochaient les uns aux autres leur aveuglement. L’un disait à l’autre, qui avait été son fils : "Ne vous avais-je pas recommandé souvent, pendant ma vieillesse et avant ma mort, de réparer les maux que j’avais faits par ma négligence ? "

— Le fils répondait : "O malheureux père, c’est vous qui m’avez perdu. C’est votre exemple qui m’a accoutumé au faste, à l’orgueil, à la volupté, à la dureté pour les hommes. En vous voyant régner avec tant de mollesse, avec tant de lâches flatteurs autour de vous, je me suis accoutumé à aimer la flatterie et les plaisirs. J’ai cru que le reste des hommes était, à l’égard des rois, ce que les chevaux et les autres bêtes de charge sont à l’égard des hommes, c’est-à-dire des animaux, dont on ne fait cas qu’autant qu’ils rendent de services et qu’ils donnent de commodités. Je l’ai cru ; c’est vous qui me l’avez fait croire ; et maintenant je souffre tant de maux pour vous avoir imité."

A ces reproches ils ajoutaient les plus affreuses malédictions et paraissaient animés de rage pour s’entre-déchirer.

Autour de ces rois voltigeaient encore, comme des hiboux dans la nuit, les cruels Soupçons, les vaines Alarmes, les Défiances, qui vengent les peuples de la dureté de leurs rois, la Faim insatiable des richesses, la Fausse Gloire, toujours tyrannique, et la Mollesse lâche, qui redouble tous les maux qu’on souffre, sans pouvoir jamais donner de solides plaisirs.

On voyait plusieurs de ces rois sévèrement punis, non pour les maux qu’ils avaient faits, mais pour les biens qu’ils auraient dû faire. Tous les crimes des peuples qui viennent de la négligence avec laquelle on fait observer les lois étaient imputés aux rois, qui ne doivent régner qu’afin que les lois règnent par leur ministère. On leur imputait aussi tous les désordres qui viennent du faste, du luxe, et de tous les autres excès qui jettent les hommes dans un état violent et dans la tentation de mépriser les lois pour acquérir du bien. Surtout on traitait rigoureusement les rois qui, au lieu d’être de bons et vigilants pasteurs des peuples, n’avaient songé qu’à ravager le troupeau comme des loups dévorants.

Mais ce qui consterna davantage Télémaque, ce fut de voir dans cet abîme de ténèbres et de maux un grand nombre de rois qui avaient passé sur la terre pour des rois assez bons. Ils avaient été condamnés aux peines du Tartare pour s’être laissé gouverner par des hommes méchants et artificieux. Ils étaient punis pour les maux qu’ils avaient laissé faire par leur autorité. De plus, la plupart de ces rois n’avaient été ni bons ni méchants, tant leur faiblesse avait été grande ; ils n’avaient jamais craint de ne connaître point la vérité ; ils n’avaient point eu le goût de la vertu, et n’avaient pas mis leur plaisir à faire du bien.

Lorsque Télémaque sortit de ces lieux, il se sentit soulagé, comme si on avait ôté une montagne de dessus sa poitrine : il comprit, par ce soulagement, le malheur de ceux qui y étaient renfermés sans espérance d’en sortir jamais. Il était effrayé de voir combien les rois étaient plus rigoureusement tourmentés que les autres coupables. "Quoi ! — disait-il - tant de devoirs, tant de périls, tant de pièges, tant de diflicultés de connaître la vérité pour se défendre contre les autres et contre soi-même, enfin tant de tourments horribles dans les enfers, après avoir été si agité, si envié, si traversé dans une vie courte ! O insensé celui qui cherche à régner ! Heureux celui qui se borne à une condition privée et paisible, où la vertu lui est moins difficile ! "

En faisant ces réflexions, il se troublait au-dedans de lui-même : il frémit, et tomba dans une consternation qui lui fit sentir quelque chose du désespoir de ces malheureux qu’il venait de considérer. Mais, à mesure qu’il s’éloigna de ce triste séjour des ténèbres, de l’horreur et du désespoir, son courage commença peu à peu à renaître : il respirait et entrevoyait déjà de loin la douce et pure lumière du séjour des héros.

Là habitaient tous les bons rois qui avaient jusqu’alors gouverné sagement les hommes. Ils étaient séparés du reste des justes : comme les méchants princes souffraient, dans le Tartare, des supplices infiniment plus rigoureux que les autres coupables d’une condition privée, aussi les bons rois jouissaient, dans les Champs Elysées, d’un bonheur infiniment plus grand que celui du reste des hommes qui avaient aimé la vertu sur la terre.

Télémaque s’avança vers ces rois, qui étaient dans des bocages odoriférants, sur des gazons toujours renaissants et fleuris. Mille, petits ruisseaux d’une onde pure arrosaient ces beaux lieux et y faisaient sentir une délicieuse fraîcheur ; un nombre infini d’oiseaux faisaient résonner ces bocages de leur doux chant. On voyait tout ensemble les fleurs du printemps, qui naissaient sous les pas, avec les plus riches fruits de l’automne, qui pendaient des arbres. Là, jamais on ne ressentit les ardeurs de la furieuse Canicule ; là, jamais les noirs aquilons n’osèrent souffler, ni faire sentir les rigueurs de l’hiver. Ni la Guerre altérée de sang, ni la cruelle Envie, qui mord d’une dent venimeuse et qui porte des vipères entortillées dans son sein et autour de ses bras, ni les Jalousies, ni les Défiances, ni la Crainte, ni les vains Désirs n’approchent jamais de cet heureux séjour de la paix. Le jour n’y finit point, et la nuit, avec ses sombres voiles, y est inconnue : une lumière pure et douce se répand autour des corps de ces hommes justes et les environne de ses rayons comme d’un vêtement. Cette lumière n’est point semblable à la lumière sombre qui éclaire les yeux des misérables mortels, et qui n’est que ténèbres ; c’est plutôt une gloire céleste qu’une lumière : elle pénètre plus subtilement les corps les plus épais que les rayons du soleil ne pénètrent le plus pur cristal ; elle n’éblouit jamais ; au contraire, elle fortifie les yeux, et porte dans le fond de l’âme je ne sais quelle sérénité. C’est d’elle seule que ces hommes bienheureux sont nourris ; elle sort d’eux et elle y entre ; elle les pénètre et s’incorpore à eux comme les aliments s’incorporent à nous. Ils la voient, ils la sentent, ils la respirent ; elle fait naître en eux une source intarissable de paix et de joie : ils sont plongés dans cet abîme de joie, comme les poissons dans la mer. Ils ne veulent plus rien ; ils ont tout sans rien avoir, car ce goût de lumière pure apaise la faim de leur cœur ; tous leurs désirs sont rassasiés, et leur plénitude les élève au-dessus de tout ce que les hommes vides et affamés cherchent sur la terre : toutes les délices qui les environnent ne leur sont rien, parce que le comble de leur félicité, qui vient du dedans ne leur laisse aucun sentiment pour tout ce qu’ils voient de délicieux au dehors. Ils sont tels que les dieux qui, rassasiés de nectar et d’ambroisie, ne daigneraient pas se nourrir des viandes grossières qu’on leur présenterait à la table la plus exquise des hommes mortels. Tous les maux s’enfuient loin de ces lieux tranquilles : la mort, la maladie, la pauvreté, la douleur, les regrets, les remords, les craintes, les espérances mêmes, qui coûtent souvent autant de peines que les craintes, les divisions, les dégoûts, les dépits ne peuvent y avoir aucune entrée. Les hautes montagnes de Thrace, qui, de leur front couvert de neige et de glace depuis l’origine du monde, fendent les nues, seraient renversées de leurs fondements posés au centre de la terre, que les cœurs de ces hommes justes ne pourraient pas même être émus. Seulement ils ont pitié des misères qui accablent les hommes vivants dans le monde ; mais c’est une pitié douce et paisible, qui n’altère en rien leur immuable félicité. Une jeunesse éternelle, une félicité sans fin, une gloire toute divine est peinte sur leurs visages ; mais leur joie n’a rien de folâtre ni d’indécent : c’est une joie douce, noble, pleine de majesté ; c’est un goût sublime de la vérité et de la vertu qui les transporte. Ils sont sans interruption, à chaque moment, dans le même saisissement de cœur où est une mère qui revoit son cher fils, qu’elle avait cru mort, et cette joie, qui échappe bientôt à la mère, ne s’enfuit jamais du cœur de ces hommes ; jamais elle ne languit un instant ; elle est toujours nouvelle pour eux ; ils ont le transport de l’ivresse, sans en avoir le trouble et l’aveuglement.

Ils s’entretiennent ensemble de ce qu’ils voient et de ce qu’ils goûtent ; ils foulent à leurs pieds les molles délices et les vaines grandeurs de leur ancienne condition, qu’ils déplorent ; ils repassent avec plaisir ces tristes, mais courtes années où ils ont eu besoin de combattre contre eux-mêmes et contre le torrent des hommes corrompus pour devenir bons ; ils admirent le secours des dieux, qui les ont conduits, comme par la main, à la vertu, au travers de tant de périls. Je ne sais quoi de divin coule sans cesse au travers de leurs cœurs, comme un torrent de la divinité même qui s’unit à eux, ils voient, ils goûtent, ils sont heureux, et sentent qu’ils le seront toujours. Ils chantent tous ensemble les louanges des dieux, et ils ne font tous ensemble qu’une seule voix, une seule pensée, un seul cœur : une même félicité fait comme un flux et reflux dans ces âmes unies.

Dans ce ravissement divin, les siècles coulent plus rapidement que les heures parmi les mortels, et cependant mille et mille siècles écoulés n’ôtent rien à leur félicité toujours nouvelle et toujours entière. Ils règnent tous ensemble, non sur des trônes, que la main des hommes peut renverser, mais en eux-mêmes, avec une puissance immuable ; car ils n’ont plus besoin d’être redoutables par une puissance empruntée d’un peuple vil et misérable. Ils ne portent plus ces vains diadèmes, dont l’éclat cache tant de craintes et de noirs soucis : les dieux mêmes les ont couronnés de leurs propres mains avec des couronnes que rien ne peut flétrir.

Télémaque, qui cherchait son père et qui avait craint de le trouver dans ces beaux lieux, fut si saisi de ce goût de paix et de félicité qu’il eût voulu y trouver Ulysse, et qu’il s’affligeait d’être contraint lui-même de retourner ensuite dans la société des mortels. "C’est ici - disait-il - que la véritable vie se trouve, et la nôtre n’est qu’une mort."

Mais ce qui l’étonnait était d’avoir vu tant de rois punis dans le Tartare et d’en voir si peu dans les Champs Elysées. Il comprit qu’il y a peu de rois assez fermes et assez courageux pour résister à leur propre puissance et pour rejeter la flatterie de tant de gens qui excitent toutes leurs passions. Ainsi les bons rois sont très rares, et la plupart sont si méchants, que les dieux ne seraient pas justes, si, après avoir souffert qu’ils aient abusé de leur puissance pendant la vie, ils ne les punissaient après leur mort.

Télémaque ne voyant pas son père Ulysse parmi tous ces rois, chercha du moins des yeux le divin Laërte, son grand-père. Pendant qu’il le cherchait inutilement, un vieillard vénérable et plein de majesté s’avança vers lui. Sa vieillesse ne ressemblait point à celle des hommes que le poids des années accable sur la terre ; on voyait seulement qu’il avait été vieux avant sa mort : c’était un mélange de tout ce que la vieillesse a de grave avec toutes les grâces de la jeunesse ; car ces grâces renaissent même dans les vieillards les plus caducs, au moment où ils sont introduits dans les Champs Elysées. Cet homme s’avançait avec empressement et regardait Télémaque avec complaisance, comme une personne qui lui était fort chère. Télémaque, qui ne le reconnaissait point, était en peine et en suspens.

"Je te pardonne, ô mon cher fils, lui dit le vieillard, de ne me point reconnaître : je suis Arcésius, père de Laërte. J’avais fini mes jours un peu avant qu’Ulysse, mon petit-fils, partît pour aller au siège de Troie ; alors tu étais encore un petit enfant entre les bras de ta nourrice : dès lors j’avais conçu de toi de grandes espérances ; elles n’ont point été trompeuses, puisque je te vois descendu dans le royaume de Pluton pour chercher ton père et que les dieux te soutiennent dans cette entreprise. O heureux enfant, les dieux t’aiment et te préparent une gloire égale à celle de ton père !

O heureux moi-même de te revoir ! Cesse de chercher Ulysse en ces lieux : il vit encore, et il est réservé pour relever notre maison dans l’île d’Ithaque. Laërte même, quoique le poids des années l’ait abattu, jouit encore de la lumière et attend que son fils revienne lui fermer les yeux. Ainsi les hommes passent comme les fleurs, qui s’épanouissent le matin et qui, le soir, sont flétries et foulées aux pieds. Les générations des hommes s’écoulent comme les ondes d’un fleuve rapide ; rien ne peut arrêter le temps, qui entraîne après lui tout- ce qui paraît le plus immobile. Toi-même, ô mon fils, mon cher fils, toi-même, qui jouis maintenant d’une jeunesse si vive et si féconde en plaisirs, souviens-toi que ce bel âge n’est qu’une fleur, qui sera presque aussitôt séchée qu’éclose. Tu te verras changer insensiblement : les grâces riantes et les doux plaisirs qui t’accompagnent, la force, la santé, la joie, s’évanouissent comme un beau songe ; il ne t’en restera qu’un triste souvenir ; la vieillesse languissante et ennemie des plaisirs viendra rider ton visage, courber ton corps, affaiblir tes membres, faire tarir dans ton cœur la source de la joie, te dégoûter du présent, te faire craindre l’avenir, te rendre insensible à tout, excepté la douleur. Ce temps te paraît éloigné : hélas ! tu te trompes, mon fils ; il se hâte, le voilà qui arrive : ce qui vient avec tant de rapidité n’est pas loin de toi ; et le présent qui s’enfuit est déjà bien loin, puisqu’il s’anéantit dans le moment que nous parlons et ne peut plus se rapprocher. Ne compte donc jamais, mon fils, sur le présent ; mais soutiens-toi dans le sentier rude et âpre de la vertu par la vue de l’avenir. Prépare-toi, par des mœurs pures et par l’amour de la justice, une place dans cet heureux séjour de la paix.

Tu verras enfin bientôt ton père reprendre l’autorité dans Ithaque. Tu es né pour régner après lui ; mais, hélas ! ô mon fils, que la royauté est trompeuse ! Quand on la regarde de loin, on ne voit que grandeur, éclat et délices ; mais, de près, tout est épineux. Un particulier peut, sans déshonneur, mener une vie douce et obscure ; un roi ne peut, sans se déshonorer, préférer une vie douce et oisive aux fonctions pénibles du gouvernement : il se doit à tous les hommes qu’il gouverne ; il ne lui est jamais permis d’être à lui-même ; ses moindres fautes sont d’une conséquence infinie, parce qu’elles causent le malheur des peuples, et quelquefois pendant plusieurs siècles. Il doit réprimer l’audace des méchants, soutenir l’innocence, dissiper la calomnie. Ce n’est pas assez pour lui de ne faire aucun mal ; il faut qu’il fasse tous les biens possibles dont l’État a besoin. Ce n’est pas assez de faire le bien par soi-même ; il faut encore empêcher tous les maux que d’autres feraient, s’ils n’étaient retenus. Crains donc, mon fils, crains une condition si périlleuse : arme-toi de courage contre toi-même, contre tes passions, et contre les flatteurs."

En disant ces paroles, Arcésius paraissait animé d’un feu divin et montrait à Télémaque un visage plein de compassion pour les maux qui accompagnent la royauté.

— Quand elle est prise - disait-il - pour se contenter soi-même, c’est une monstrueuse tyrannie ; quand elle est prise pour remplir ses devoirs et pour conduire un peuple innombrable comme un père conduit ses enfants, c’est une servitude accablante, qui demande un courage et une patience héroïque. Aussi est-il certain que ceux qui ont régné avec une sincère vertu possèdent ici tout ce que la puissance des dieux peut donner pour rendre une félicité complète.

Pendant qu’Arcésius parlait de la sorte, ces paroles entraient jusqu’au fond du cœur de Télémaque : elles s’y gravaient comme un habile ouvrier, avec son burin, grave sur l’airain les figures ineffaçables qu’il veut montrer aux yeux de la plus reculée postérité. Ces sages paroles étaient comme une flamme subtile, qui pénétrait dans les entrailles du jeune Télémaque : il se sentait ému et embrasé ; je ne sais quoi de divin semblait fondre son cœur au-dedans de lui. Ce qu’il portait dans la partie la plus intime de lui-même le consumait secrètement ; il ne pouvait ni le contenir, ni le supporter, ni résister à une si violente impression : c’était un sentiment vif et délicieux, qui était mêlé d’un tourment capable d’arracher la vie.

Ensuite Télémaque commença à respirer plus librement. Il reconnut dans le visage d’Arcésius une grande ressemblance avec Laërte ; il croyait même se ressouvenir confusément d’avoir vu en Ulysse, son père, des traits de cette même ressemblance, lorsque Ulysse partit pour le siège de Troie. Ce ressouvenir attendrit son cœur : des larmes douces et mêlées de joie coulèrent de ses yeux. Il voulut embrasser une personne si chère ; plusieurs fois il l’essaya inutilement : cette ombre vaine échappa à ses embrassements, comme un songe trompeur se dérobe à l’homme qui croit en jouir. Tantôt la bouche altérée de cet homme dormant poursuit une eau fugitive ; tantôt ses lèvres s’agitent pour former des paroles, que sa langue engourdie ne peut proférer ; ses mains s’étendent avec effort, et ne prennent rien : ainsi Télémaque ne peut contenter sa tendresse ; il voit Arcésius, il l’entend, il lui parle, il ne peut le toucher. Enfin il lui demande qui sont ces hommes, qu’il voit autour de lui.

"Tu vois, mon fils - lui répondit le sage vieillard - les hommes qui ont été l’ornement de leur siècle, la gloire et le bonheur du genre humain. Tu vois le petit nombre des rois qui ont été dignes de l’être et qui ont fait avec fidélité la fonction des dieux sur la terre. Ces autres, que tu vois assez près d’eux, mais séparés par ce petit nuage, ont une gloire beaucoup moindre : ce sont des héros à la vérité ; mais la récompense de leur valeur et de leurs expéditions militaires ne peut être comparée avec celle des rois sages, justes et bienfaisants.

Parmi ces héros, tu vois Thésée, qui a le visage un peu triste : il a ressenti le malheur d’être trop crédule pour une femme artificieuse, et il est encore affligé d’avoir si injustement demandé à Neptune la mort cruelle de son fils Hippolyte ; heureux s’il n’eût point été si prompt et si facile à irriter ! Tu vois aussi Achille appuyé sur sa lance, à cause de cette blessure qu’il reçut au talon de la main du lâche Pâris, et qui finit sa vie. S’il eût été aussi sage, juste et modéré qu’il était intrépide, les dieux lui auraient accordé un long règne ; mais ils ont eu pitié des Phthiotes et des Dolopes, sur lesquels il devait naturellement régner après Pélée ; ils n’ont pas voulu livrer tant de peuples à la merci d’un homme fougueux et plus facile à irriter que la mer la plus orageuse. Les Parques ont accourci le fil de ses jours ; il a été comme une fleur à peine éclose que le tranchant de la charrue coupe et qui tombe avant la fin du jour où on l’avait vue naître. Les dieux n’ont voulu s’en servir que comme des torrents et des tempêtes, pour punir les hommes de leurs crimes : ils ont fait servir Achille à abattre les murs de Troie, pour venger le parjure de Laomédon et les injustes amours de Pâris. Après avoir employé ainsi cet instrument de leurs vengeances, ils se sont apaisés et ils ont refusé aux larmes de Thétis de laisser plus longtemps sur la terre ce jeune héros, qui n’y était propre qu’à troubler les hommes, qu’à renverser les villes et les royaumes.

Mais vois-tu cet autre avec ce visage farouche ? C’est Ajax, fils de Télamon et cousin d’Achille : tu n’ignores pas sans doute quelle fut sa gloire dans les combats. Après la mort d’Achille, il prétendit qu’on ne pouvait donner ses armes à nul autre qu’à lui ; ton père ne crut pas les lui devoir céder ; les Grecs jugèrent en faveur d’Ulysse ; Ajax se tua de désespoir. L’indignation et la fureur sont encore peintes sur son visage. N’approche pas de lui, mon fils ; car il croirait que tu voudrais lui insulter dans son malheur, et il est juste de le plaindre : ne remarques-tu pas qu’il nous regarde avec peine et qu’il entre brusquement dans ce sombre bocage, parce que nous lui sommes odieux ?

Tu vois de cet autre côté, Hector, qui eût été invincible, si le fils de Thétis n’eût point été au monde dans le même temps.

Mais voilà Agamemnon qui passe, et qui porte encore sur lui les marques de la perfidie de Clytemnestre. O mon fils, je frémis en pensant aux malheurs de cette famille de l’impie Tantale : la division des deux frères Atrée et Thyeste a rempli cette maison d’horreur et de sang. Hélas ! combien un crime en attire-t-il d’autres !

Agamemnon, revenant, à la tête des Grecs, du siège de Troie, n’a pas eu le temps de jouir en paix de la gloire qu’il avait acquise.

Telle est la destinée de presque tous les conquérants. Tous ces hommes que tu vois ont été redoutables dans la guerre ; mais ils n’ont point été aimables et vertueux : aussi ne sont-ils que dans la seconde demeure des Champs Elysées.

Pour ceux-ci, ils ont régné avec justice et ont aimé leurs peuples : ils sont les amis des dieux. Pendant qu’Achille et Agamemnon, pleins de leurs querelles et de leurs combats, conservent encore ici leurs peines et leurs défauts naturels, pendant qu’ils regrettent en vain la vie qu’ils ont perdue, qu’ils s’affligent de n’être plus que des ombres impuissantes et vaines, ces rois justes, étant purifiés par la lumière divine dont ils sont nourris, n’ont plus rien à désirer pour leur bonheur. Ils regardent avec compassion les inquiétudes des mortels, et les plus grandes affaires qui agitent les hommes ambitieux leur paraissent comme des jeux d’enfants : leurs cœurs sont rassasiés de la vérité et de la vertu, qu’ils puisent dans la source. Ils n’ont plus rien à souffrir d’eux-mêmes ; plus de désirs, plus de besoins, plus de craintes : tout est fini pour eux, excepté leur joie, qui ne peut finir.

Considère, mon fils, cet ancien roi Inachus, qui fonda le royaume d’Argos. Tu le vois avec cette vieillesse si douce et si majestueuse : les fleurs naissent sous ses pas ; sa démarche légère ressemble au vol d’un oiseau ; il tient dans sa main une lyre d’ivoire et, dans un transport éternel, il chante les merveilles des dieux. Il sort de son cœur et de sa bouche un parfum exquis ; l’harmonie de sa lyre et de sa voix ravirait les hommes et les dieux. Il est ainsi récompensé pour avoir aimé le peuple qu’il assembla dans l’enceinte de ses nouveaux murs et auquel il donna des lois.

De l’autre côté, tu peux voir, entre ces myrtes, Cécrops, l’Egyptien, qui le premier régna dans Athènes, ville consacrée à la déesse dont elle porte le nom.

Cécrops, apportant des lois utiles, de l’Égypte, qui a été pour la Grèce la source des lettres et des bonnes mœurs, adoucit les naturels farouches des bourgs de l’Attique, et les unit par les liens de la société. Il fut juste, humain, compatissant ; il laissa les peuples dans l’abondance, et sa famille dans la médiocrité, ne voulant point que ses enfants eussent l’autorité après lui, parce qu’il jugeait que d’autres en étaient plus dignes.

Il faut que je te montre aussi, dans cette petite vallée, Erichthon, qui inventa l’usage de l’argent pour la monnaie. Il le fit en vue de faciliter le commerce entre les îles de la Grèce ; mais il prévit l’inconvénient attaché à cette invention. "Appliquez-vous, disait-il à tous les peuples, à multiplier chez vous les richesses naturelles, qui sont les véritables : cultivez la terre pour avoir une grande abondance de blé, de vin, d’huile et de fruits ; ayez des troupeaux innombrables, qui vous nourrissent de leur lait et qui vous couvrent de leur laine : par là vous vous mettrez en état de ne craindre jamais la pauvreté. Plus vous aurez d’enfants, plus vous serez riches, pourvu que vous les rendiez laborieux ; car la terre est inépuisable, et elle augmente sa fécondité à proportion du nombre de ses habitants qui ont soin de la cultiver : elle les paye tous libéralement de leurs peines ; au lieu qu’elle se rend avare et ingrate pour ceux qui la cultivent négligemment. Attachezvous donc principalement aux véritables richesses, qui satisfont aux vrais besoins de l’homme. Pour l’argent monnayé, il ne faut en faire aucun cas qu’autant qu’il est nécessaire ou pour les guerres inévitables qu’on a à soutenir au-dehors, ou pour le commerce des marchandises nécessaires qui manquent dans votre pays : encore serait-il à souhaiter qu’on laissât tomber le commerce à l’égard de toutes les choses qui ne servent qu’à entretenir le luxe, la vanité et la mollesse."

Ce sage Erichthon disait souvent : "Je crains bien, mes enfants, de vous avoir fait un présent funeste en vous donnant l’invention de la monnaie.

Je prévois qu’elle excitera l’avarice, l’ambition, le faste, qu’elle entretiendra une infinité d’arts pernicieux, qui ne vont qu’à amollir et à corrompre les mœurs, qu’elle vous dégoûtera de l’heureuse simplicité, qui fait tout le repos et toute la sûreté de la vie, qu’enfin elle vous fera mépriser l’agriculture, qui est le fondement de la vie humaine et la source de tous les vrais biens ; mais les dieux sont témoins que j’ai eu le cœur pur en vous donnant cette invention, utile en elle-même."

Enfin, quand Erichthon aperçut que l’argent corrompait les peuples, comme il l’avait prévu, il se retira de douleur sur une montagne sauvage, où il vécut pauvre et éloigné des hommes, jusqu’à une extrême vieillesse, sans vouloir se mêler du gouvernement des villes.

Peu de temps après lui, on vit paraître dans la Grèce le fameux Triptolème, à qui Cérès avait enseigné l’art de cultiver les terres et de les couvrir tous les ans d’une moisson dorée. Ce n’est pas que les hommes ne connussent déjà le blé et la manière de le multiplier en le semant : mais ils ignoraient la perfection du labourage, et Triptolème, envoyé par Cérès, vint, la charrue en main, offrir les dons de la déesse à tous les peuples qui auraient assez de courage pour vaincre leur paresse naturelle et pour s’adonner à un travail assidu. Bientôt Triptolème apprit aux Grecs à fendre la terre et à la fertiliser en déchirant son sein ; bientôt les moissonneurs ardents et infatigables firent tomber, sous leurs faucilles tranchantes, les jaunes épis qui couvraient les campagnes. Les peuples mêmes, sauvages et farouches, qui couraient épars çà et là dans les forêts d’Epire et d’Etolie pour se nourrir de glands, adoucirent leurs mœurs et se soumirent à des lois, quand ils eurent appris à faire croître des moissons et à se nourrir de pain. Triptolème fit sentir aux Grecs le plaisir qu’il y a à ne devoir ses richesses qu’à son travail et à trouver dans son champ tout ce qu’il faut pour rendre la vie commode et heureuse. Cette abondance si simple et si innocente, qui est attachée à l’agriculture, les fit souvenir des sages conseils d’Erichthon : ils méprisèrent l’argent et toutes les richesses artificielles, qui ne sont richesses qu’en imagination, qui tentent les hommes de chercher des plaisirs dangereux et qui les détournent du travail, où ils trouveraient tous les biens réels, avec des mœurs pures, dans une pleine liberté. On comprit donc qu’un champ fertile et bien cultivé est le vrai trésor d’une famille assez sage pour vouloir vivre frugalement comme ses pères ont vécu. Heureux les Grecs, s’ils étaient demeurés fermes dans ces maximes, si propres à les rendre puissants, libres, heureux et dignes de l’être par une solide vertu ! Mais, hélas ! ils commencent à admirer les fausses richesses, ils négligent peu à peu les vraies, et ils dégénèrent de cette merveilleuse simplicité.

O mon fils, tu régneras un jour ; alors souviens-toi de ramener les hommes à l’agriculture, d’honorer cet art, de soulager ceux qui s’y appliquent et de ne souffrir point que les hommes vivent ni oisifs, ni occupés à des arts qui entretiennent le luxe et la mollesse. Ces deux hommes, qui ont été si sages sur la terre, sont ici chéris des dieux. Remarque, mon fils, que leur gloire surpasse autant celle d’Achille et des autres héros qui n’ont excellé que dans le combat, qu’un doux printemps est au-dessus de l’hiver glacé et que la lumière du soleil est plus éclatante que celle de la lune."

Pendant qu’Arcésius parlait de la sorte, il aperçut que Télémaque avait toujours les yeux arrêtés du côté d’un petit bois de lauriers et d’un ruisseau bordé de violettes, de roses, de lis, et de plusieurs autres fleurs odoriférantes, dont les vives couleurs ressemblaient à celles d’Iris, quand elle descend du ciel sur la terre pour annoncer à quelque mortel les ordres des dieux. C’était le grand roi Sésostris, que Télémaque reconnut dans ce beau lieu : il était mille fois plus majestueux qu’il ne l’avait jamais été sur son trône d’Égypte. Des rayons d’une lumière douce sortaient de ses yeux, et ceux de Télémaque en étaient éblouis. A le voir, on eût cru qu’il était enivré de nectar, tant l’esprit divin l’avait mis dans un transport au-dessus de la raison humaine, pour récompenser ses vertus.

Télémaque dit à Arcésius :

— Je reconnais, ô mon père, Sésostris, ce sage roi d’Égypte, que j’y ai vu, il n’y a pas longtemps.

"Le voilà - répondit Arcésius - et tu vois, par son exemple, combien les dieux sont magnifiques à récompenser les bons rois. Mais il faut que tu saches que toute cette félicité n’est rien en comparaison de celle qui lui était destinée, si une trop grande prospérité ne lui eût fait oublier les règles de la modération et de la justice. La passion de rabaisser l’orgueil et l’insolence des Tyriens l’engagea à prendre leur ville. Cette conquête lui donna le désir d’en faire d’autres : il se laissa séduire par la vaine gloire des conquérants ; il subjugua, ou, pour mieux dire, il ravagea toute l’Asie. A son retour en Égypte, il trouva que son frère s’était emparé de la royauté, et avait altéré, par un gouvernement injuste, les meilleures lois du pays. Ainsi ses grandes conquêtes ne servirent qu’à troubler son royaume. Mais ce qui le rendit plus inexcusable, c’est qu’il fut enivré de sa propre gloire : il fit atteler à un char les plus superbes d’entre les rois qu’il avait vaincus. Dans la suite, il reconnut sa faute et eut honte d’avoir été si inhumain. Tel fut le fruit de ses victoires. Voilà ce que les conquérants font contre leurs États et contre eux-mêmes, en voulant usurper ceux de leurs voisins. Voilà ce qui fit déchoir un roi d’ailleurs si juste et si bienfaisant, et c’est ce qui diminue la gloire que les dieux lui avaient préparée.

Ne vois-tu pas cet autre, mon fils, dont la blessure paraît si éclatante ? C’est un roi de Carie, nommé Dioclide, qui se dévoua pour son peuple dans une bataille, parce que l’oracle avait dit que, dans la guerre des Cariens et des Lyciens, la nation dont le roi périrait serait victorieuse.

Considère cet autre : c’est un sage législateur, qui, ayant donné à sa nation des lois propres à les rendre bons et heureux, leur fit jurer qu’ils ne violeraient aucune de ces lois pendant son absence ; après quoi, il partit, s’exila lui-même de sa patrie, et mourut pauvre dans une terre étrangère, pour obliger son peuple, par ce serment, à garder à jamais des lois si utiles.

Cet autre, que tu vois, est Eunésime, roi des Pyliens, et un des ancêtres du sage Nestor. Dans une peste qui ravageait la terre, et qui couvrait de nouvelles ombres les bords de l’Achéron, il demanda aux dieux d’apaiser leur colère, en payant, par sa mort, pourtant de milliers d’hommes innocents. Les dieux l’exaucèrent et lui firent trouver ici la vraie royauté, dont toutes celles de la terre ne sont que de vaines ombres.

Ce vieillard, que tu vois couronné de fleurs, est le fameux Bélus : il régna en Égypte, et il épousa Anchinoé, fille du dieu Nilus, qui cache la source de ses eaux et qui enrichit les terres qu’il arrose par ses inondations. Il eut deux fils : Danaüs, dont tu sais l’histoire, et Egyptus, qui donna son nom à ce beau royaume. Bélus se croyait plus riche par l’abondance où il mettait son peuple et par l’amour de ses sujets pour lui que par tous les tributs qu’il aurait pu leur imposer. Ces hommes, que tu crois morts, vivent, mon fils ; et c’est la vie qu’on traîne misérablement sur la terre qui n’est qu’une mort ; les noms seulement sont changés. Plaise aux dieux de te rendre assez bon pour mériter cette vie heureuse, que rien ne peut plus finir ni troubler ! Hâte-toi, il est temps, d’aller chercher ton père. Avant que de le trouver, hélas ! que tu verras répandre de sang ! Mais quelle gloire t’attend dans les campagnes de l’Hespérie ! Souviens-toi des conseils du sage Mentor : pourvu que tu les suives, ton nom sera grand parmi tous les peuples et dans tous les siècles."

Il dit ; et aussitôt il conduisit Télémaque vers la porte d’ivoire, par où l’on peut sortir du ténébreux empire de Pluton. Télémaque, les larmes aux yeux, le quitta sans pouvoir l’embrasser, et, sortant de ces sombres lieux, il retourna en diligence vers le camp des alliés, après avoir rejoint, sur le chemin, les deux jeunes Crétois qui l’avaient accompagné jusques auprès de la caverne et qui n’espéraient plus de le revoir.