Les Baisers (Dorat)/L’Abeille justifiée

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Les BaisersMichel Lambert, Nicolas-Augustin Delalain Voir et modifier les données sur Wikidata (p. 69-74).


L’ABEILLE JUSTIFIÉE


 
Dans la chaleur d’un jour d’été,
Non loin d’un ruisseau qui murmure,
À l’abri d’un bois écarté,
Thaïs dormoit sur la verdure.

La voûte épaisse des rameaux
Brisant les traits de la lumière,
Entretenoit sous ces berceaux
Une ombre fraîche et solitaire.
Thaïs dormoit, tous les oiseaux
Immobiles dans les feuillages,
Interrompant leurs doux ramages,
Sembloient respecter son repos.
Vers ces lieux un instinct m’attire ;
Il n’est point de réduits secrets
Pour l’amant que sa flamme inspire :
Il devine ce qu’il desire ;
Son cœur ne le trompe jamais,
Et suffit seul pour le conduire.
J’arrive au bosquet enchanté :
Quel tableau ! Celle que j’encense
Sommeilloit avec volupté,
Sous un voile au hazard jeté,

Qui satisfait à la décence,
En dessinant la nudité.
Sur l’ivoire d’un bras flexible
Son cou reposoit incliné,
Et l’autre bras abandonné
Sembloit mollement entraîné
Vers cet asyle inaccessible,
Trésor de l’amant fortuné.
Thaïs a des fleurs pour parure :
Les tresses de ces cheveux blonds
Descendent, en plis vagabonds,
Jusques aux nœuds de sa ceinture.
Son sein captif qui se débat
Sous une gaze transparente,
Amoureusement se tourmente
Pour sortir vainqueur du combat,
Et moi, je languis dans l’attente.
Zéphyr alors, soufflant exprès,
Dérange la gaze, l’entr’ouvre ;

Au gré de mes soupirs discrets,
Déjà plus d’un lis se découvre.
Voici l’instant de me servir,
Disois-je à l’amour, je t’implore :
Encore un souffle du Zéphyr,
Et la rose est prête d’éclore.

L’officieux époux de Flore
Brise la chaîne des rubans.
Un seul lui résistoit encore,
Le nœud glisse… dieux ! Quels momens !…
La barrière enfin est rompue ;
Rien ne s’oppose à mon desir ;
Un frais bouton naît à ma vue,
Et je n’ai plus qu’à le cueillir.

Je brûle, j’avance, je n’ose ;
Je retiens mon souffle amoureux ;
Mais au péril mon cœur s’expose ;
J’ai fait un pas, j’en risque deux ;

J’approche ma bouche, et la rose
Se colore de nouveaux feux.

Je disparois, Thaïs s’éveille ;
Mon baiser agite son sein ;
Elle y porte en tremblant la main ;
Puis appercevant une abeille
Qui, séduite par ses couleurs,
Pour elle avoit quitté les fleurs,
Et les fruits ambrés de la treille :
C’est donc toi qui me fais souffrir
Par une piqûre cruelle ?
Tu paîras mon tourment, dit-elle…
Quoiqu’il soit mêlé de plaisir…
Calme, lui dis-je, ta colère ;
Le coupable à toi vient s’offrir.
Je suis l’abeille téméraire,
C’est moi seul que tu dois punir :

Mais non Thaïs n’est point sévère.
Si je parviens à te fléchir,
Un second baiser peut guérir
Le mal qu’un premier t’a pu faire.