Les Bandes agricoles en Angleterre, étude d'économie rurale

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Les Bandes agricoles en Angleterre, étude d'économie rurale
Revue des Deux Mondes, 2e périodetome 83 (p. 113-130).
LES
BANDES AGRICOLES
EN ANGLETERRE

Report on organized agricultural gangs, commonly called « Public Gangs » in some of the eastern counties.

Au moment où l’on s’occupait en France d’une enquête générale sur les besoins, les souffrances et les griefs de l’agriculture, on se livrait en Angleterre, d’une manière plus restreinte et plus modeste, à de curieuses et instructives recherches sur une organisation nouvelle du travail rural, connue sous le nom d’agricultural gangs, bandes agricoles. Cette organisation du travail agricole tout à fait ignorée avant le commencement de ce siècle, avait pris, depuis vingt ans surtout, des développemens considérables dans les comtés de l’est de l’Angleterre. Tout en lui reconnaissant le mérite d’avoir puissamment contribué aux progrès de la culture dans ces régions, beaucoup d’Anglais, particulièrement les membres du clergé, lui adressaient le reproche d’être dangereuse pour la moralité et pour la santé des classes rurales. Le parlement ne tarda point à saisir le gouvernement d’une question qui commençait à être vivement débattue dans le public. A la suite d’une adresse de la chambre des lords, en date du 12 mai 1865, le secrétaire d’état pour l’intérieur, sir George Grey, chargea une commission d’étudier les agricultural gangs, et notamment la condition qui y était faite aux femmes et aux enfans. L’enquête ainsi ordonnée se poursuivit avec cette conscience et cette loyauté dont toutes les enquêtes anglaises portent l’empreinte. Les rapports des commissaires et les dépositions des personnes consultées furent réunis et publiés. Ce recueil présente de l’intérêt pour l’économiste, pour le moraliste, pour le politique même. Le système de travail agricole qu’il met en lumière semble appelé à prendre de l’extension et répond à des besoins évidens. D’un autre côté, au point de vue de la moralité publique, il offre des inconvéniens qui pourront n’être que passagers, mais dont il ne faut pas se dissimuler la gravité présente ; enfin il doit sans doute entraîner des effets politiques, et en Angleterre on commence à cet égard à en ressentir l’influence. Il mérite donc d’être examiné de près.


I

On nomme organized agricultural gang une réunion d’ouvriers agricoles, femmes et enfans pour la plupart, recrutés par un entrepreneur, lequel, les ayant à sa disposition pendant toute l’année, loue leurs services aux fermiers voisins, et se transporte avec sa bande sur les différentes exploitations. Une bande agricole organisée se compose ainsi de deux élémens, le chef de bande, gangmaster, et les ouvriers, gangworkers. Dans ce système, au lieu de rester isolés et de traiter séparément avec les agriculteurs, les ouvriers agricoles sont pour ainsi dire enrégimentés dans des cadres permanens. Le chef de bande est souvent lui-même un simple ouvrier qui participe aux travaux de ses subordonnés, d’autres fois il se borne à surveiller sa troupe. Le métier de chef de bande est une véritable profession, fort lucrative parfois, et qui a mené à la fortune quelques-uns de ceux qui l’exercent.

L’effectif de ces bandes varie suivant les districts et les saisons. En hiver, il est naturellement moins considérable qu’au printemps et en été. Il va d’un minimum de 12 ou 15 ouvriers à un maximum de 80 ou 100. Quand un gangmaster dispose de 80 ou 100 personnes, il les divise d’ordinaire et les envoie travailler sur différentes fermes. C’est ainsi qu’il détache de petites troupes d’une demi-douzaine d’enfans sous la conduite d’une femme. Il arrive aussi, quoique rarement, que sur de vastes exploitations et à des momens de presse l’on voit des compagnies nombreuses travailler de concert. On a rencontré dans un même champ deux bandes entières dont l’une se composait de 55 ouvriers et l’autre de 99, cette dernière divisée en deux compagnies sous la conduite du chef de bande et de son fils. Le système des agricultural gangs est en vigueur dans les comtés de Lincoln, Huntingdon, Cambridge, Norfolk, Suffolk, Nottingham ; on en trouve encore quelques applications dans ceux de Northampton, de Bedford et de Rutland. Ce n’est pas qu’il exclue jamais complètement toute autre forme de travail. Même dans les comtés où ces ; bandes agricoles sont le plus répandues, il est des localités où elles ne jouent qu’un rôle accessoire et subordonné. Les noms qu’on leur donne subissent aussi certaines variations.

Les avantages de ce régime sont nombreux. Il permet de substituer dans une certaine mesure la main-d’œuvre des femmes et des enfans à celle des hommes ; il offre le moyen de remplacer en diverses occasions le travail à la journée par le travail à la tâche ; il donne à l’agriculteur la faculté de restreindre le personnel permanent qu’il était forcé d’employer autrefois, et la facilité de trouver, au moment précis où il en a besoin, le nombre de bras qui lui est nécessaire.

Le renchérissement de la main-d’œuvre agricole est encore plus grand en Angleterre qu’en France. Les ouvriers ruraux non-seulement sont devenus chers, mais il arrive même, dans des momens de grande presse, que l’on n’en peut trouver à aucun prix, et qu’on est obligé de différer de quelques jours des travaux urgens. Cette situation si défavorable à l’agriculture a fixé des deux côtés du détroit l’attention des gouvernemens. On s’est unanimement élevé contre l’émigration des campagnes, bien des écrivains et des orateurs ont exalté le bonheur de la vie des champs ; mais ces touchantes idylles n’ont pas eu la vertu de ramener dans les chaumières ceux qui les avaient abandonnées, Bien loin de diminuer, l’émigration vers les villes s’accélère. Hâtons-nous de dire que ce phénomène résulte de la nature des choses, et que s’en étonner ou s’en plaindre, c’est ignorer les conditions économiques de notre temps. La dépopulation des campagnes n’est pas principalement produite par : des causes artificielles que l’on pourrait combattre ou détruire. Si dans quelques pays des faits accidentels, — les travaux de démolition ou de reconstruction des grandes villes, l’exagération du contingent militaire annuel, — contribuent à diminuer le nombre des ouvriers des champs, ce ne sont là néanmoins que des causes accessoires. La raison principale, c’est que le travail agricole ne suffit pas dans la plupart des contrées à la subsistance de populations rurales nombreuses. Autrefois le travail agricole et le travail industriel étaient presque partout unis sur les mêmes lieux et entre les mêmes mains. Dans la cabane du laboureur, on rencontrait le métier du tisserand ; la jeune paysanne filait sa quenouille en gardant ses bestiaux ; l’aïeule, que son grand âge éloignait du rude labeur des champs, augmentait encore, grâce à son rouet, le revenu de la famille. Ainsi chaque jour et chaque membre de la communauté domestique avaient leur tâche marquée ; que le temps fût pluvieux ou qu’il fût beau, les occupations étaient permanentes, parce qu’elles étaient variées. Quand les unes manquaient, on recourait aux autres. Les progrès de la mécanique et le développement de la grande industrie ont porté un coup sensible à cette vieille organisation du travail. Après une lutte acharnée, presque tous les métiers ont dû quitter les chaumières ; le travail industriel aggloméré a miné le travail industriel dispersé. Réduit à ses occupations purement agricoles, le paysan, malgré une notable augmentation des salaires, s’est trouvé dans une position plus défavorable qu’auparavant. Alors la population rurale s’est amoindrie ; dans les momens de presse, l’agriculture a manqué de bras. En France, cette émigration des campagnes vers les villes ne s’est pas présentée jusqu’à présent avec le même caractère d’intensité qu’en Angleterre. Cela tient à plusieurs causes. D’abord la petite propriété fixe le paysan au sol et lui rend la vie des champs, malgré ses privations, plus douce que la vie des villes ; en outre l’industrie manufacturière est encore bien loin dans plusieurs de nos provinces d’avoir réalisé les progrès qu’on lui a vu faire en Angleterre depuis quarante ans.

Ce sont là les principales causes qui maintiennent la population de nos campagnes dans un état de densité relative, si on la compare avec celle des distincts ruraux de l’Angleterre. En Picardie, en Normandie, en Lorraine, on tisse encore la laine, parfois le lin, dans les chaumières ; on fabrique la bonneterie dans les hameaux. Les paysans du Lyonnais et du Dauphiné tissent la soie dans l’intervalle de leurs occupations agricoles. Mille autres travaux industriels, ici la fabrication des gants, là celle des broderies ou des dentelles, entretiennent la vie dans nos villages. En Angleterre, il n’est pas une industrie où la vapeur ne joue son rôle : non-seulement le coton, le lin, la laine, mais encore la soie, ne se tissent que dans des usines ; dans la bonneterie, le métier circulaire mécanique a enlevé le travail aux chaumières ; le tulle, la broderie même, sont aujourd’hui à Nottingham l’objet de vastes exploitations. Les ouvriers agricoles sont devenus très rares. Dans beaucoup de comtés, leur absence s’est moins fait sentir par suite de l’extension des prairies ; mais dans les districts où le sol se prêtait mieux à la production du blé qu’à l’élevage des bestiaux l’organisation des agricultural gangs a rendu des services inattendus.

La grande industrie est parvenue à remplacer une partie de la main-d’œuvre des hommes par celle des femmes et des enfans. L’agriculture en grand tâche, chez les Anglais, d’atteindre le même résultat. Sur un sol léger, il est un bon nombre d’opérations de culture auxquelles les femmes et les enfans ne sont pas impropres ; d’un autre côté, l’introduction des machines dans l’exploitation rurale a facilité l’emploi de bras plus débiles et moins exercés. Les chefs des bandes agricoles ont mis en réquisition les femmes et les enfans de la campagne que l’absence de travail industriel laissait sans occupation. Ils ont ainsi composé des compagnies nombreuses de travailleurs à bon marché. Plusieurs commissaires nous donnent la composition des bandes agricoles dans les territoires qu’ils ont visités. Dans un district, elles formaient un total de 898 ouvriers du sexe masculin et de 1,887 du sexe féminin. Parmi les premiers, on comptait 8 enfans au-dessous de sept ans, 562 enfans de sept à treize ans, 398 garçons de treize à dix-huit ans, et seulement 15 hommes au-dessus de dix-huit ans. Les 1,887 ouvrières se répartissaient en 4 enfans au-dessous de sept ans, 471 enfans de sept ans à treize, 469 filles de treize à dix-huit ans, et 443 femmes au-dessus de dix-huit ans. Ces proportions varient peu. Les hommes faits sont donc presque éliminés des cadres de ces bandes agricoles ; elles ne comprennent guère que des garçons et des filles au-dessous de dix-huit ans et un certain nombre de femmes de tout âge.

Un pareil personnel peut paraître bien faible pour d’aussi rudes ouvrages que les travaux des champs ; l’on a peine à s’imaginer que ces nombreuses compagnies d’enfans et de femmes puissent fournir une tâche véritablement productive. Il est en effet difficile d’obtenir une bonne besogne d’aussi débiles ouvriers. La plupart des agriculteurs qui engageraient directement pour une journée ou pour quelques semaines des enfans et des femmes n’arriveraient pas à les faire travailler d’une façon rémunératrice ; mais c’est l’un des talens principaux du chef de bande de stimuler ses subordonnés par les châtimens, les menaces ou les promesses, et de tirer de ces forces réduites un effort persistant et un résultat considérable. Ces chefs ont sur les ouvriers qu’ils emploient d’une manière permanente une autorité bien plus grande que ne peut l’être celle d’un maître temporaire. Grâce à leur habileté, qui entretient par tous les moyens l’ardeur des gangworkers) grâce aux salaires fort minimes que l’on paie à ces femmes et à ces enfans, les agriculteurs anglais, dans les comtés où le système que nous décrivons est en vigueur, s’aperçoivent à peine de la disette des bras.

Un autre avantage notable de l’organisation de ces bandes agricoles, c’est la substitution du travail à la tâche au travail à la journée, ou plutôt la substitution de l’entreprise à la régie. De toutes les causes qui ont concouru depuis quarante ans au développement de l’industrie, sans en excepter même les progrès mécaniques, on peut dire qu’il n’y en a aucune qui ait eu autant de part à l’accroissement de la puissance productive de l’homme que la simple substitution du travail à la tâche au travail à la journée. Autrefois les ouvriers travaillaient partout moyennant un prix fixé pour chaque jour ou pour chaque heure ; aujourd’hui, dans presque toutes les branches de l’industrie, l’ouvrier travaille aux pièces : ce dernier mode s’est tellement perfectionné et généralisé qu’il n’est guère de cas où il ne puisse s’appliquer. Partout il a sensiblement accru l’énergie de l’ouvrier et augmenté le produit que son labeur rapporte au patron. Les Anglais l’ont fait maintenant pénétrer dans l’agriculture. Le chef de bande en effet ne reçoit presque jamais un salaire calculé d’après l’effectif de sa troupe ; il prend l’ouvrage à forfait, et il l’exécute à ses risques et périls. C’est le système de l’entreprise. Il se charge, par exemple, de sarcler un champ, de faire une récolte de blé moyennant un prix débattu. L’agriculteur n’a point à intervenir dans le travail ; il n’a qu’à en constater le résultat, qui est presque toujours satisfaisant. La responsabilité unique et effective du gangmaster remplaçant la responsabilité multiple et illusoire des différens ouvriers, il en résulte presque toujours que l’ouvrage est plus tôt achevé et à moins de frais. C’est déjà beaucoup pour les grands fermiers et les grands propriétaires de pouvoir se reposer en toute sécurité sur l’intelligence et l’intérêt du chef de bande dans l’accomplissement de la tâche dont il s’est chargé. Ils ont ainsi l’esprit plus libre pour la direction supérieure de leur industrie, ils ont plus de loisirs pour combiner leurs spéculations, pour se livrer à la vente de leurs produits et aux achats qui leur sont nécessaires. Cette heureuse division de la surveillance équivaut à une économie de temps et à un surcroît d’activité chez le chef de l’exploitation. Un autre avantage, plus considérable encore, c’est que l’agriculteur est dispensé d’entretenir un nombreux personnel à gages, cause ordinaire de frais et de troubles considérables.

Dans un district entier du Lincolnshire, le South-Fen district, on ne rencontre que des fermes à blé de deux ou trois cents acres, habitées par les fermiers et par un très petit nombre d’ouvriers agricoles occupés d’une manière permanente. En dehors de ces fermes, on ne trouve pas une seule chaumière de paysan ; les ouvriers à la journée, attachés à un fermier ou à un agriculteur et logés par lui dans de petites maisons construites exprès, sont complètement inconnus. Pour toute espèce de travail, l’on a recours à de gros bourgs d’où sortent des bandes agricoles qui font tous les ouvrages dans un rayon de ; six ou sept milles. Enfin l’organisation des bandes agricoles assure la régularité du travail. Le chef de bande, soit qu’il prenne l’ouvrage à forfait, soit qu’il fournisse à l’agriculteur un nombre convenu de femmes et d’enfans, est présent avec son monde au jour fixé. Il n’y a guère de gangmaster qui n’ait ainsi un mois de travail assuré devant lui. Le mauvais temps même n’arrête pas les ouvriers, à moins qu’il ne se déclare dès le matin et qu’il soit réellement impossible de l’affronter. Une fois arrivée sur les lieux, la bande, qui a fait plusieurs milles pour s’y rendre, qui doit en faire autant pour retourner dans ses foyers et qui a des engagemens avec un autre fermier pour le lendemain, supporte courageusement les intempéries.

Tel est le système des bandes agricoles. Les faits en ont prouvé l’efficacité. Grâce à lui, on a pu cultiver et convertir en riches terres à blé des régions qu’occupaient des marais stériles et pestilentiels. Le South-Fen district, il y a trente ans encore, était couvert d’eaux stagnantes ; l’application de la vapeur au drainage parvint seule à soumettre ces eaux à la puissance de l’homme. On obtint ainsi des terrains arables ; mais les bras manquaient pour les exploiter. Des bandes agricoles ont exécuté les ouvrages nécessaires. Ce mode d’organisation du travail des champs offre aussi aux ouvriers qu’il emploie des avantages matériels. Les femmes et les enfans compris dans les cadres d’une bande agricole sont assurés d’une occupation presque continuelle, — un certain nombre étant employé toute l’année et la plupart la moitié de l’année. Les parens n’ont besoin ni de se mettre en quête de fermiers demandant des bras, ni de se charger de conduire leurs enfans au travail ou d’aller les y chercher. Le chef de bande leur épargne tous ces soins. En outre des enfans d’un âge très tendre, sept ans, six ans quelquefois, cinq ans même, lesquels ne pourraient obtenir de salaire, s’ils étaient isolés, trouvent dans les agricultural gangs une précoce rémunération. Ce sont là les avantages ordinaires de l’association, qui double les forces des faibles, évite des pertes de temps, et augmente l’intensité et la valeur du travail individuel. Or les bandes agricoles forment un mode spécial d’association, et un magistrat, pour effacer cette expression de public gang, tombée en discrédit, avait proposé de nommer cette organisation nouvelle the agricultural juvenile industrial self supporting association, nom aussi bizarre que long et qui signifie : association industrielle de jeunes ouvriers agricoles se recrutant d’eux-mêmes. Les mérites économiques de cette nouvelle organisation du travail sont donc incontestables ; mais ne présente-t-elle pas des côtés fâcheux qui méritent aussi d’arrêter nos regards ? Oui, sans doute, et si le système des agricultural gangs peut être un sujet d’étude pour l’économiste, ce doit être pour le moraliste l’objet de sérieuses réflexions.

II

C’est une croyance assez générale que la démoralisation et la dégénérescence physique frappent les ouvriers des villes de préférence aux ouvriers des champs. Les publicistes d’une certaine école empruntent à la poésie toutes ses ressources et toutes ses images pour célébrer l’innocence des populations des campagnes et la salubrité du travail rural. L’enquête anglaise sur les agricultural gangs a révélé que les désordres attribués exclusivement aux ateliers de la grande industrie peuvent se retrouver parmi les ouvriers agricoles, surtout quand, au lieu d’être disséminés sur des exploitations différentes, ils sont enrégimentés en troupes nombreuses. Sous le rapport de la moralité, les campagnes n’ont aucun privilège, aucune immunité ; voilà du moins quelle est l’opinion des commissaires de l’enquête sur les agricultural gangs, et les preuves abondent à l’appui de cette opinion ; les dépositions concordantes de magistrats, d’ecclésiastiques, de propriétaires, viennent affirmer la réalité du sombre tableau qu’ils offrent à nos yeux.

Une question préjudicielle se présente : la corruption que l’enquête constate dans les districts où prévaut ce régime de travail rural lui doit-elle être uniquement attribuée ? Est-on bien certain qu’on ne retrouverait pas des désordres analogues dans les comtés où cette organisation est inconnue ? C’est un penchant naturel à l’esprit humain de regarder comme nouveaux des vices dont la manifestation seule est récente ; c’est également un penchant auquel le spécialiste peut difficilement résister que de s’exagérer l’importance des faits particuliers qu’il soumet à ses investigations minutieuses et d’attribuer exclusivement à des causes locales et passagères des effets qui tiennent à des causes beaucoup plus générales et plus permanentes. Cette réserve faite, nous n’hésitons pas à reconnaître que l’organisation des agricultural gangs, telle qu’elle existe en Angleterre, n’est pas favorable à la moralité, à la santé même des jeunes ouvriers agricoles.

L’un des inconvéniens de ce nouveau système, c’est l’autorité considérable qui appartient au chef de bande. De lui dépend en grande partie le sort de chacun des ouvriers qu’il occupe. Or les dépositions de l’enquête s’accordent pour nous montrer les gangrnasters comme des hommes grossiers, sans principes, de mauvaises mœurs, dissolus, ivrognes, avides, à peu d’exceptions près. Voilà dans quelles mains est remise la direction exclusive de ces enfans et de ces femmes enlevés pendant la plus grande partie de l’année aux occupations et à la surveillance de la famille. Bien loin de moraliser ces jeunes ouvriers qu’ils ont été raccoler dans leurs chaumières, les chefs des bandes agricoles sont souvent les premiers à leur enseigner le vice. L’enquête cite des exemples décisifs empruntés aux greffes des tribunaux. Les plus honnêtes se contentent de n’exercer sur leur personnel aucune influence mauvaise sans se douter qu’ils auraient des devoirs moraux à remplir.

D’un autre côté, la composition même des agricultural gangs porte avec elle des élémens de démoralisation. S’il ne s’y trouve que très peu d’hommes faits, ce n’est pas une garantie suffisante contre les dangers du rapprochement de garçons de treize à dix-huit ans et de filles et femmes de tout âge. On élève de toutes parts les objections les plus fortes contre les écoles mixtes, et cependant les enfans ne se rencontrent à l’école que pendant des heures limitées, et ils y sont soumis à l’autorité d’un homme dont l’éducation, le caractère, la position, doivent inspirer de la confiance. Il n’est guère de moraliste qui n’ait signalé les périls du mélange des sexes dans les ateliers de la grande industrie ; pourtant la discipline la plus sévère règne dans nos usines, l’activité des occupations n’y laisse que bien peu de place aux entreprises malséantes. Combien n’y a-t-il pas plus de laisser-aller dans le travail des champs ! Quand des bandes de 80 ou 100 jeunes ouvriers agricoles font ensemble un trajet de plusieurs milles avant le jour pour se rendre à l’ouvrage, refont le même trajet au crépuscule pour retourner dans leurs chaumières, et passent dans l’intervalle dix heures côte à côte, que doivent devenir la délicatesse des sentimens, l’honnêteté de l’âme, la chasteté des pensées et des actes ?

Les misères physiques pour les jeunes gangworkers égalent au moins les misères morales. Le système des agricultural gangs repose sur deux points principaux, la substitution dans la limite du possible du travail des femmes et des enfans à celui des hommes, la concentration de tous ces jeunes ouvriers dans un gros bourg d’où ils rayonnent aux alentours, se transportant chaque matin sur des exploitations quelquefois éloignées pour revenir chaque soir à leur point de départ. Ce principe, porté à l’extrême, a donné lieu à deux inconvéniens : d’abord on a raccolé des enfans si jeunes que le travail compromet évidemment leur santé ; ensuite la distance du point de départ aux champs d’exploitation est quelquefois telle que le trajet seul entraîne une fatigue considérable. Il est très ordinaire que la bande ait à faire de cinq à six milles pour se rendre à son travail et autant pour revenir.

Ces longues marches, de débiles ouvriers les font chargés de leurs instrumens et de leurs provisions. Cependant la plupart d’entre eux sont de tout jeunes enfans qu’on devrait croire incapables d’un effort soutenu et d’une fatigue persistante. Un moraliste éloquent a écrit un livre sur l’Ouvrier de huit ans, ce n’est pas à huit ans seulement, c’est beaucoup plus tôt, que l’enfant est livré à ces recruteurs qui entreprennent pour les fermiers et les propriétaires l’exécution de travaux agricoles. Ce n’est pas que les chefs de bande soient bien aises d’avoir de tels ouvriers ; mais les parens, pour faire argent de tout, en livrant au gangmaster les plus âgés de leurs enfans, exigent souvent qu’il prenne en même temps les plus jeunes. Les dépositions de l’enquête sont accablantes sur ce point. On a vu des enfans de cinq ans engagés pour travailler ainsi à plusieurs lieues de leur demeure ; une petite fille de six ans a dû faire trois lieues à pied pour se rendre à l’ouvrage ; une fois arrivée, elle travailla depuis huit heures du matin jusqu’à cinq heures et demie du soir, et se trouva tellement épuisée que ses compagnons durent la porter au retour ; elle n’arriva chez elle que malade, et sa vie fut trois semaines en danger. Tant de fatigues et de risques pour un salaire de quatre pence ! Une petite fille de onze ans fut engagée par un chef de bande pour travailler à huit milles de sa demeure, et pendant six semaines elle eut à faire trois lieues chaque matin, trois lieues chaque soir. La journée de travail, accrue par ces distances, devient d’une extrême longueur ; c’est à cinq heures du matin que partent ces bandes d’enfans et de femmes pour ne revenir que vers neuf ou dix heures du soir. Il n’est pas étonnant qu’un tel genre de vie ait une influence funeste sur le développement physique des jeunes générations. Les commissaires de l’enquête ont cru découvrir des symptômes de dégénérescence dans les populations des districts où prévaut cette organisation du travail. Il ne serait pas rare de voir la caducité commencer à trente-cinq ans pour les ouvriers agricoles qui dans leur enfance ont fait partie des agricultural gangs.

Avec un mode de travail qui prend les enfans d’aussi bonne heure et les occupe pendant la moitié de l’année, quelquefois davantage, il est naturel que les écoles soient désertes et l’instruction presque absente. Aussi, dans les districts où l’on rencontre des bandes agricoles, l’ignorance se perpétue, et, comme au défaut de notions scolaires se joint le manque d’éducation domestique, les populations restent rudes, grossières, à demi barbares.

Telles sont les accusations élevées contre le système des agricultural gangs. Nous n’en avons pas atténué la gravité ; mais ne saurait-on éviter tant de maux sans renoncer à un régime qui a de nombreux avantages économiques ? C’est la question qu’il nous reste à examiner. Sans doute il est des esprits absolus qui voudraient simplement supprimer le régime des bandes agricoles. Une telle suppression est-elle possible, en admettant qu’elle soit utile ? Que deviendraient les districts où manque toute autre main-d’œuvre que celle des enfans et des femmes, où les campagnes, dépourvues d’habitans, ne peuvent recruter que dans les gros bourgs les bras dont elles ont besoin ? Si l’on prohibait les agricultural gangs, ne renaîtraient-elles pas sous un autre nom, sans bénéfice réel pour la morale ou pour la santé des jeunes ouvriers ? Pénétrée de ces sentimens, l’enquête anglaise a reculé devant ce parti radical ; elle s’est arrêtée au projet de réglementer ces bandes agricoles, dont l’existence parait nécessaire. L’immense majorité des déposans et les commissaires eux-mêmes sont tombés d’accord sur les points suivans.

Tout gangmaster devrait être pourvu d’une licence qui serait accordée par les magistrats du comté. Aucune licence ne pourrait être délivrée que sur un certificat de bonne vie et mœurs, attesté par trois pères de famille dont deux devraient être maîtres des pauvres, guardians, dans leurs paroisses, et après examen préalable par le magistrat lui-même de la moralité et de la capacité du postulant. La licence ne serait valable que pour un an et ne coûterait que deux shillings six pence ; elle serait refusée aux personnes tenant auberge ou cabaret. Le chef de bande s’engagerait à n’employer ni enfant ni jeune personne à un travail au-dessus de ses forces ; il serait en outre obligé de veiller à la bonne et décente tenue de ses ouvriers. Les magistrats pourraient toujours lui enlever sa licence en cas de négligence ou de mauvaise conduite. Tout fermier contractant avec un gangmaster devrait exiger de lui la production de sa licence ; celle-ci devrait également être exhibée à toute réquisition d’un magistrat ou d’un maître des pauvres de la paroisse. Toute personne remplissant les fonctions de chef de bande sans avoir obtenu de licence, tout agriculteur traitant avec un chef de bande sans avoir vérifié qu’il avait rempli les formalités légales, seraient condamnés à une amende de 5 à 10 livres sterling. Sur tous ces points, ayant pour objet de relever le caractère moral du gangmaster, d’exiger de lui des garanties réelles et d’augmenter sa responsabilité effective, il n’y eut qu’une voix parmi les déposans et les commissaires de l’enquête.

L’accord fut moins complet pour la fixation des élémens qui seraient admis dans les bandes agricoles. On ne s’entendait que sur la nécessité de déterminer une limite d’âge au-dessous de laquelle les enfans ne pourraient faire partie des bandes. Ce principe une fois posé, les dissidences étaient nombreuses sur la question d’application. Trente ecclésiastiques, dans une pétition à la chambre des communes, avaient demandé qu’aucun enfant au-dessous de dix ans ne pût être employé dans une bande agricole. La plupart des déposans de l’enquête allèrent plus loin : les uns prétendaient fixer la limite d’âge à douze ans ; d’autres l’abaissaient à dix ans pour les garçons, mais relevaient à douze, treize, même quatorze ans pour les filles. Quelques-uns enfin désiraient que filles et femmes fussent complètement exclues des bandes agricoles. Adoptant une opinion plus mesurée, les commissaires de l’enquête fixèrent l’âge de huit ans pour les garçons et de douze ans pour les filles comme les termes les plus convenables ; ils faisaient remarquer d’ailleurs qu’une disposition législative générale qui ne tiendrait aucun compte de la variété des circonstances locales pourrait présenter de graves inconvéniens. Ils formulèrent donc le souhait que faculté fût laissée aux magistrats locaux de déterminer l’âge où les garçons et les filles pourraient entrer dans les bandes, sans toutefois que cet âge pût s’abaisser au-dessous de huit ans pour les garçons, au-dessous de douze pour les filles. Les commissaires de l’enquête crurent aussi devoir déterminer le maximum de distance que l’on pourrait faire parcourir aux bandes agricoles composées d’enfans. Ils émirent l’opinion qu’aucun garçon au-dessous de dix ans et aucune fille au-dessous de treize ne pourraient être conduits à pied par le gangmaster à une distance de plus d’un mille ; le maximum de distance pourrait s’élever à deux milles pour les garçons au-dessus de dix ans, à trois milles pour les jeunes gens au-dessus de treize ans, à quatre milles pour les jeunes gens au-dessus de quinze ans. Il faut naturellement doubler ces nombres pour avoir le trajet total, aller et retour, qui pourrait être imposé à ces jeunes ouvriers. La distance ne serait limitée dans aucun cas pour les adultes, elle ne le serait pas non plus pour les enfans dans le cas spécial et rare où ils ne feraient pas la route à pied.

Les commissaires ont songé aussi à réglementer la durée du travail. Cette durée ne pourrait dépasser huit heures pour les enfans au-dessous de treize ans, douze heures pour les jeunes gens de treize à dix-huit ans. On comprend dans la journée le temps nécessaire pour se rendre à l’ouvrage et en revenir. En ce qui concerne la séparation des sexes, la commission d’enquête est moins absolue dans ses conclusions : elle n’ose demander que les garçons et les filles soient constamment séparés. Elle se borne à souhaiter qu’on ne puisse employer dans une même bande agricole des garçons au-dessus de quinze ans et des filles au-dessus de treize, à moins que le chef de bande ne soit accompagné d’une femme d’un caractère respectable ayant obtenu des magistrats une licence, comme le gangmaster lui-même. Les commissaires de l’enquête hasardent, avec réserve il est vrai, l’opinion que l’on pourrait rendre l’instruction obligatoire pour les enfans admis dans les agricultural gangs, et exiger d’eux et de leurs parens qu’ils remplissent les condition ! du halftime, demi-temps d’école, système fort prôné en Angleterre depuis quelques années.

Telles sont les mesures que recommande la commission anglaise pour obvier aux maux dont l’organisation défectueuse des bandes agricoles est à présent l’origine. Ce projet de réglementation a des mérites et des défauts. L’organisation des agricultural gangs, telle qu’elle s’est constituée en Angleterre depuis trente ans, a eu pour principal effet, avons-nous dit, d’assimiler le travail agricole au travail industriel. On comprend qu’il devienne nécessaire de surveiller un ordre de choses complètement nouveau. Du moment que les ouvriers des campagnes se sont trouvés enrégimentés comme les ouvriers des villes, que les enfans et les femmes ont été raccolés pour les ouvrages des champs comme pour les travaux des fabriques, il devenait nécessaire qu’une partie des règles auxquelles est soumis le manufacturier fût imposée également à l’entrepreneur de travaux agricoles. Ainsi conçue, l’action de la loi, l’intervention des magistrats, ne peuvent donner prise à aucune critique légitime.

Le point où l’enquête anglaise nous paraît pécher, si ce n’est précisément dans ses conclusions, du moins dans ses tendances, c’est lorsque, confondant les maux inhérens au travail des champs en général avec les calamités spéciales découlant de l’organisation des agricultural gangs, elle émet l’opinion qu’on devrait, dans certains districts du moins, selon l’appréciation des magistrats locaux, interdire d’une manière absolue l’entrée des femmes et des filles dans les bandes d’ouvriers agricoles. Sous prétexte que l’humidité est nuisible à la femme, qu’un travail prolongé en plein air peut avoir de funestes conséquences pour sa santé, prétendre lui interdire de faire partie des public gangs, c’est singulièrement méconnaître à la fois les droits de la femme et les exigences de notre état social. Comment vouloir défendre aux femmes, par exemple, de sarcler dans les blés humides ? Cependant les commissaires de l’enquête anglaise recommandent une pareille mesure en réclamant l’extension au travail des champs de certaines clauses de l’act régissant les manufactures. Dans une pareille voie, où s’arrêterait-on ? La femme majeure est une personne complète et libre, ne relevant que d’elle-même ou de son mari : sous quel prétexte la soumettre à une réglementation spéciale ? C’est un fait incontestable que les femmes ont une peine infinie à trouver l’emploi de leur travail et à gagner leur pain. Néanmoins il existe une école philanthropique qui exclurait volontiers les femmes, sous prétexte de leur venir en aide, de tous les ouvrages lucratifs. Sur le continent du moins, on ne voudrait leur fermer que les mines ou les fabriques ; mais voici qu’en Angleterre on parle de leur interdire l’entrée de ces associations d’ouvriers agricoles qui leur procurent une occupation permanente et un salaire assuré. Singulière protection en vérité que celle qui, pour sauvegarder la morale et défendre la santé de la femme, condamnerait les filles et les veuves à mourir de faim ! Il y a quelques mois, pendant la discussion qui se poursuit en Belgique au sujet du travail des femmes dans les houillères, un médecin qui voulait que l’on fermât aux ouvrières non-seulement les mines, mais encore les usines de toute sorte, s’exprimait dans les termes qui suivent : « On me demandera peut-être qui nourrira les cent mille femmes et filles qui seront sans travail le 1er janvier 1872 et même les douze mille femmes et filles employées aux travaux des mines, si par malheur la mesure était restreinte à cette catégorie de travailleuses ? Je dirai sans hésiter que ce n’est pas mon affaire. » Une philanthropie qui tient un pareil langage est une philanthropie meurtrière. L’enquête anglaise ne s’est pas non plus inquiétée de savoir qui nourrirait toutes ces femmes et toutes ces filles qui pourraient être chassées des bandes d’ouvriers agricoles : ce n’était pas son affaire. Félicitons du moins les commissaires de l’enquête de s’être arrêtés à temps dans cette voie périlleuse où ils semblent avoir été sur le point de s’engager, de s’être contentés de souhaiter que les circonstances locales pussent permettre aux magistrats d’exclure les femmes et les filles des bandes agricoles sans aller jusqu’à solliciter une mesure législative consacrant cette exclusion dans tout le royaume.

Avec les réformes que nous venons d’examiner, les agricultural gangs ne seront guère modifiées dans leurs traits essentiels. Moins dangereuses pour la moralité et la santé du personnel qu’elles emploient, plus vigoureuses et plus-mobiles par l’élimination des élémens trop faibles, elles ne seront que plus en état de rendre les services que nous avons signalés, et resteront le type d’une organisation nouvelle du travail rural, née des nécessités de notre temps, et destinée sans doute à prendre de l’extension dans l’avenir.


III

Il n’est pas de phénomène économique qui n’ait son contre-coup nécessaire dans l’ordre politique. Tout ce qui se rattache au régime du travail et à la condition des ouvriers a une influence sur la répartition du pouvoir entre les différentes classes de la nation. L’une des causes principales de la direction démocratique qui est imprimée de nos jours à tous les peuples d’Europe, c’est l’avènement de la grande industrie et l’agglomération dans de vastes centres de masses énormes d’ouvriers qui ont appris à se connaître, à se compter, à comparer leur sort avec celui des classes plus élevées, à ressentir à la fois le stimulant légitime de l’ambition et l’aiguillon moins avouable de l’envie. A cette impulsion démocratique des villes manufacturières, on a pu jusqu’ici opposer comme modérateur l’action résistante des populations des campagnes, où se maintiennent encore les vieilles influences de fortune, de famille et de position. Oc ce contre-poids, utile dans une certaine mesure, a cependant une tendance constante à s’affaiblir, et l’équilibre entre les deux élémens est, dans certaines contrées du moins, bien près d’être troublé. D’abord, la grande industrie continuant sa marche ascendante, les populations manufacturières se multiplient et affluent dans les villes, pendant que, par un mouvement contraire, mais corrélatif, les populations des campagnes se raréfient. Ainsi chaque année semble amener une diminution de la supériorité numérique des populations rurales sur les populations urbaines. A défaut de cette supériorité numérique, qui semble devoir échapper aux campagnes dans un avenir peu éloigné, voit-on se fortifier ou du moins se maintenir la vieille cohésion des élémens ruraux ?

Ce qui constitue en effet l’intensité des forces conservatrices dans la nation, ce n’est pas seulement le nombre, c’est la cohésion des habitans des campagnes. A ce titre, l’organisation du travail rural et le mode d’exploitation des terres ont une importance politique aussi bien qu’économique. Or les modifications qui s’accomplissent de nos jours dans le mode d’exploitation des terres et dans l’organisation du travail agricole sont-elles de nature à fortifier ou à affaiblir l’élément conservateur qui jusqu’ici a prévalu dans nos campagnes ? A l’origine, le grand propriétaire réside sur ses domaines, s’occupe activement par lui-même ou par un intendant de la culture, se mêle quotidiennement aux populations qui l’entourent ; la terre est exploitée en régie ou bien est louée par petites portions et pour de courtes durées ; la population rurale est disséminée sur tout le territoire, les gros bourgs sont rares. Le morcellement des locations et la brièveté des baux sont une cause de dépendance pour les campagnards, une cause d’ascendant pour les grands propriétaires. C’est ce régime qui existe en Irlande, avec cette aggravation que non-seulement les baux sont courts, mais que la durée en est arbitraire, et peut à chaque instant être interrompue par la volonté du bailleur. C’est ce régime encore qui se retrouve en Bretagne, où les locations sont excessivement morcelées et où les fermes souvent ne renferment pas plus de 3 ou 4 hectares. La population se compose ainsi de petits tenanciers placés sous la dépendance directe des possesseurs du sol. Le métayage, qui a été longtemps le mode d’exploitation de la plus grande partie de l’Europe, et qui se défend encore avec opiniâtreté dans certaines provinces de France, est favorable également à l’influence des propriétaires ruraux, avec lesquels les métayers ont des rapports constans de subordination. Tels sont les deux systèmes d’exploitation de la terre qui portent à leur maximum l’autorité sociale et le pouvoir politique des classes que l’on a appelées les classes dirigeantes. Cette vieille organisation rurale est en déclin. On s’aperçoit que l’on pourrait obtenir un revenu plus considérable en renonçant à cet excessif morcellement des cultures, et que d’un autre côté les terres seraient beaucoup plus facilement améliorées, si on les affermait pour des périodes plus longues à des cultivateurs aisés et capables. Le morcellement primitif des locations disparaît, les baux deviennent plus réguliers et plus longs ; la foule des petits tenanciers et métayers se convertit en simples ouvriers agricoles. Le propriétaire du sol ne se trouve plus en rapports immédiats qu’avec son fermier, et n’a sur les populations des campagnes qu’une influence indirecte. Le fermier lui-même devient un personnage, homme aisé, indépendant grâce à son long bail, ayant des idées et des règles de conduite qui lui sont propres. C’est là un coup porté à l’autorité des propriétaires ruraux. Plus les baux s’allongeront, plus ce coup deviendra sensible. S’il arrive qu’ils se concluent pour une période de vingt, trente ou quarante années, s’ils deviennent emphythéotiques comme dans certains pays, alors c’en est fait de l’ascendant de la grande propriété, elle l’aura en quelque sorte abdiqué au profit d’une autre classe.

Combien l’organisation des agricultural gangs n’est-elle pas encore plus décisive pour le développement de la démocratie dans les campagnes ! Les ouvriers agricoles réunis en troupes nombreuses et permanentes, l’absence de tout lien qui les rattache au propriétaire du sol ou au fermier, la diminution du nombre des serviteurs de ferme gagés à l’année ou au mois, ce ne sont pas là des modifications sans importance. Le système des bandes agricoles isole les ouvriers du cultivateur ; celui-ci ne les connaît plus, n’a plus d’action sur eux ; ce n’est pas lui qui est regardé comme fournissant le travail et qui a droit au nom d’employer ou patron, ce titre revient au chef de bande. Ce personnel qui travaille accidentellement sur les terres du fermier lui est aussi étranger que les ouvriers maçons sont étrangers au propriétaire qui s’est entendu avec un entrepreneur pour la construction d’une maison ou d’un château. Quoique le but de l’enquête anglaise n’ait pas été de signaler les conséquences politiques de la création des bandes, elles ne semblent pas cependant lui avoir complètement échappé. L’indépendance, la turbulence des ouvriers agricoles dans les districts où domine le système des agricultural gangs ont frappé les commissaires. Une autre conséquence de ce système, c’est que la population agglomérée dans les gros bourgs s’accroît sans cesse. Le travail agricole se rapprochant ainsi de plus en plus dans-son organisation du travail industriel, l’agriculture elle-même se modelant de plus en plus sur les autres industries, il en résulte que l’ensemble de situations, de rapports sociaux, d’habitudes et de mœurs qui prévalent chez les populations industrielles tendent peu à peu à s’introduire chez les populations rurales.

On peut se demander comment il se fait que les propriétaires acceptent l’introduction d’un mode de travail qui diminue ainsi le prestige et la puissance de leur classe. On doit d’abord répondre qu’il y a pour les faits économiques, comme pour les faits politiques, une sorte de nécessité contre laquelle les efforts individuels sont impuissans. En outre l’intérêt pécuniaire de chaque agriculteur, considéré isolément, est quelquefois, à un certain point de vue, en contradiction avec l’intérêt politique de la classe des propriétaires prise dans son ensemble. Qu’un grand propriétaire d’Irlande chasse quelques centaines ou même quelques milliers de tenanciers pour mettre ses terres sous le régime de la grande culture et les affermer par grands lots et pour de longues périodes de temps à quelques capitalistes, il aura fait une bonne affaire, augmenté son revenu, et au bout d’un certain temps pourra doubler sa fortune. Que tous les propriétaires d’Irlande agissent ainsi : chacun d’eux sera devenu plus riche, il est vrai ; mais la puissance politique des propriétaires en Irlande, leur action sur le peuple, seront affaiblies. Ils auront moins de tenanciers, ils auront diminué le nombre des populations des campagnes, ils n’auront presque plus d’influence sur les ouvriers agricoles. L’importance d’une classe dépend moins de sa richesse que de la nature des rapports qu’elle entretient avec les ouvriers. Que les propriétaires d’Ecosse expulsent tous les bergers qui peuplaient leurs domaines et convertissent en prairies bien soignées et couvertes de gros bétail les misérables pâturages que paissaient des milliers de moutons, le même fait économique entraînera les mêmes conséquences politiques et sociales. Il en est de même avec les agricultural gangs. L’introduction des machines dans le travail agricole donne lieu à des conséquences analogues. Les machines, en agriculture comme en industrie, modifient profondément les relations entre patrons et ouvriers. Elles font apparaître toujours un personnel de travailleurs nomades sans lien étroit avec les propriétaires des instrumens de travail. Ainsi se trouve expliqué ce fait caractéristique de notre temps : non-seulement la population des campagnes tend à décroître, mais les liens de dépendance qui rattachaient les ouvriers agricoles aux fermiers et les fermiers aux propriétaires tendent à s’affaiblir.

Ce mouvement est beaucoup plus rapide en Angleterre qu’en France. Diverses causes y contribuent, entre autres l’essor plus grand de l’industrie, qui attire de plus en plus les campagnards vers les villes, le régime de la grande propriété, les substitutions et les majorats, les lois des pauvres et spécialement la loi de domicile. Ces deux lois font en effet que chaque paroisse rurale est bien aise de réduire le contingent résident des ouvriers sans fortune, et les grands propriétaires qui défrichent de nouveaux districts évitent de bâtir des cottages et d’attirer un personnel permanent de laboureurs, dans la crainte d’augmenter les charges locales de la taxe des pauvres. En France au contraire, la division de la propriété territoriale, les traditions, les mœurs, forment autant d’obstacles à ce mouvement de dépopulation des campagnes et de désagrégation des élémens ruraux. La propriété étant accessible à tous et déjà entre les mains d’un grand nombre, c’est un lien des plus solides qui retient le paysan au sol, c’est une communauté d’intérêts qui s’établit entre une notable partie des habitans de la campagne, c’est une garantie contre le manque absolu de main-d’œuvre. C’est en même temps, il est vrai, un obstacle à l’introduction des machines et à la propagation d’une organisation nouvelle du travail agricole comme celle des agricultural gangs. Il y a quelques années, on discutait vivement sur la question de la grande et de la petite propriété, et l’on voyait tous ceux qui s’imaginaient représenter les intérêts conservateurs se prononcer sans exception pour la grande propriété. — C’était de leur part une singulière erreur. Il n’y a pas d’élément conservateur plus énergique que la moyenne et la petite propriété ; il n’est aucune institution qui donne à la société autant de stabilité, qui groupe mieux les forces conservatrices. La grande propriété au contraire, quand elle absorbe presque tout le territoire, fait le vide autour des classes dirigeantes, et en compromet à la longue la prépondérance politique. Si l’on en doutait encore, il faudrait jeter les yeux sur les districts où prévalent les agricultural gangs.

Cette nouvelle manière d’exploiter la terre est encore localisée dans certains comtés ; mais elle tend à se propager, et de jour en jour se fortifie dans la Grande-Bretagne. Nous en avons apprécié les avantages économiques et les inconvéniens moraux ; nous nous sommes efforcé aussi d’en signaler les conséquences sociales. Ce que nous avions à cœur, c’était non-seulement de faire connaître un système ingénieux et efficace, mais encore de mettre en lumière la connexité des faits économiques, politiques et moraux, et d’attirer l’attention sur quelques-unes des causes les moins étudiées des transformations qui s’effectuent sous nos yeux. Quoi que puissent dire des esprits prévenus, il n’y a qu’une clé à l’intelligence des phénomènes sociaux : c’est l’étude attentive des faits économiques et en particulier des systèmes d’organisation du travail.


PAUL LEROY-BEAULIEU.