Les Bandits tragiques/2

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Simon Kra (p. 25-29).


II

LE CRIME DE THIAIS


Brusquement, un nouveau crime vint passionner l’opinion publique qui commençait à se lasser des lenteurs de l’enquête et de ses contradictions.

Un rentier de quatre-vingt-onze ans, habitant Thiais, près de Choisy-le-Roi, 2, rue de l’Église, était assassiné en compagnie de sa bonne, Mme veuve Arfeux, âgée de soixante-douze années. Cela, le 3 janvier 1912, c’est-à-dire trois semaines après l’attentat de la rue Ordener.

Naturellement, ce nouveau crime fut attribué, sans la moindre hésitation, aux mystérieux malfaiteurs que déjà l’on appelait : « Les bandits en auto ». Pourtant, il ne portait pas la même marque de fabrique. Le crime apparaissait banal.

La propriété de la victime se composait d’un grand pavillon, d’une cour et d’un jardin. Le pavillon donnait, d’un côté, sur la rue, de l’autre sur la cour et un mur de trois mètres de haut environ entourait le jardin.

Telles étaient les dispositions des lieux. Quant à M. Moreau, le propriétaire, c’était un vieillard alerte, sortant fréquemment de chez lui avec une voiture et un cheval qu’il conduisait. Il était connu de tous dans le pays et l’on savait qu’il gardait chez lui une somme importante faite d’argent sonnant et de titres.

Les deux vieillards, le patron et la bonne, se levaient généralement de bonne heure.

Aussi, le 3 janvier, une voisine, Mme Brun, mercière, surprise de voir que la maison demeurait close et silencieuse, envoyait-elle sa fille prévenir M. Arfeux fils, qui habitait non loin du pavillon Moreau.

On appela, on cogna à la porte.

Pas de réponse.

Alors, avec l’aide d’un serrurier, on se décida à pénétrer à l’intérieur. En même temps on prévenait le commissaire de police de Choisy-le-Roy.

Pour commencer, les autorités firent enfoncer la porte cochère, et l’on entra dans la cour. La porte de derrière du pavillon était grande ouverte. Au rez-de-chaussée régnait un désordre extraordinaire : tiroirs ouverts et vidés, chaises renversées, meubles déplacés. Mais le drame attendait au premier étage. Là M. Moreau était étendu sur son lit, les bras allongés comme pour se défendre ou repousser l’adversaire, le visage atrocement crispé par la peur. Son corps portait la trace de treize coups d’un instrument tranchant.

Blêmes, terrifiés, les policiers et le fils Arfeux passèrent dans la seconde pièce. Ils eurent un recul soudain d’épouvante. La servante gisait, comme son maître sur son lit ; mais elle avait été assommée, ligotée, et, enfin étranglée.

Crime effroyable, qui, en temps ordinaire, eût suffi à surexciter la curiosité publique. Mais, après le meurtre du garçon de recettes, la chasse aux anarchistes, les révélations sur l’étrange Carouy, les indiscrétions concernant les exploits d’une bande de criminels cyniques et féroces, on imagine l’effet produit.

Paris ne parlait plus que de ça, ne vivait plus que pour ça.

Les amateurs de fortes sensations en avaient pour leur argent.

L’enquête, menée rapidement, apporta quelques détails. D’abord, on releva les empreintes digitales des assassins ; puis, dans le jardin, des traces de pas conduisant au pavillon et des traces d’escalade. On put établir que les malfaiteurs portaient des espadrilles, qu’ils avaient franchi le mur, traversé le jardin, et qu’ils étaient entrés, sans peine dans le pavillon par la porte donnant sur la cour.

Après avoir tué les deux vieillards, ils avaient fouillé les meubles, et enlevé, dans un secrétaire à peu près vingt mille francs de titres et une certaine somme de pièces d’or de quarante, cinquante et cent francs.

Le crime avait été commis vers les quatre heures du matin. Le médecin constata que le vieillard avait reçu des coups de marteau et des coups de couteau. La servante portait des traces de coups à la figure, elle avait, de plus, le nez cassé.

Mais, en dehors de ces constatations faciles, rien.

Cependant, les soupçons se portèrent sur un certain Grau, voisin de la victime, cordonnier de son état, qui, dans les cabarets du pays, avait paraît-il, tenu des propos menaçants. Le pauvre diable l’échappa belle. Mais, comme le disait l’acte d’accusation : « les propos de Grau n’ont pas paru assez précis pour être retenus ». On abandonna la piste du cordonnier.

Et, tout à coup, sans qu’on sut pourquoi ni comment, alors que l’enquête se débattait dans le vide et que toute information sérieuse faisait défaut, voici que le nom de Carouy, de l’anarchiste Carouy, fut jeté en pâture à l’opinion. Cette fois on y joignait le nom d’un complice : Metge. Pourquoi Carouy et Metge ? Pourquoi la presse sortait-elle ces noms fournis par la Sûreté, alors que rien ne permettait de les désigner plus particulièrement que d’autres. Après les années écoulées, cela s’explique aisément. Il y eut alors une véritable crise de délation. Les mouchards affluèrent dans les bureaux de la Sûreté. La prime portée à cent vingt-cinq mille francs, ne fut pas étrangère à maints bavardages et à mille lâchetés. Plus tard, un chef de la Sûreté pouvait affirmer sans risquer le moindre démenti, que pas un policier professionnel n’avait touché un centime de la généreuse prime. Tout l’honneur, comme tout le bénéfice, des arrestations importantes, revenait à des mouchards amateurs.