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Les Bandits tragiques/6

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Simon Kra (p. 54-58).


VI

PREMIÈRES ARRESTATIONS


Dans la voiture abandonnée à Asnières, on recueillit divers objets, des papiers et des clés appartenant à la Société Générale de Chantilly, quinze cartouches de browning. Puis, plus loin, sur les quais de Courbevoie, on ramassa le pardessus de Cerisols dans lequel était enveloppée une carabine Winchester.

Tout cela ne constituait qu’une pâture bien insignifiante pour la curiosité publique. On voulut savoir autre chose. Mais, surtout, on avait peur, terriblement peur. Aux terrasses des cafés, dans les rues, au sein des familles, dans les ateliers, partout, on ne s’entretenait que des bandits tragiques. Chose curieuse et qui vaut d’être notée, l’impression générale était, certes, d’épouvante mais non point d’horreur. Instinctivement, la population sentait que ces effroyables corsaires, dressés contre toute la Société, jetant un défi à la police et à la Magistrature, sortaient de la catégorie classique des bandits crapuleux et quotidiens.

L’émotion immense qui régnait, non seulement dans la capitale mais dans tout le pays, eut sa répercussion inévitable à la Chambre des députés. Un député, qui représentait alors l’arrondissement de Montgeron, M. Franklin-Bouillon, menaça le gouvernement d’une interpellation et lui demanda quelles mesures il comptait prendre pour assurer la sécurité de Paris et de la banlieue. Il risqua une allusion à la rivalité qui mettait aux prises le directeur de la Sûreté Générale, M. Guichard et le sous-directeur, Jouin, rivalité qui, disait-il, paralysait étrangement les recherches. Voici, d’ailleurs, comment il s’exprima à ce propos :

« Des dissensions intestines règnent à la préfecture de police. Le chef et le sous-chef de la Sûreté sont en désaccord. Cet état d’anarchie ne peut pas durer. Je demande l’assurance que l’ordre sera rétabli dès demain à la préfecture de police. »

Le ministre de l’Intérieur était alors M. Steeg. Il s’engagea à soumettre des « propositions utiles » au conseil des ministres pour assurer une prompte répression et pour rendre « plus souple, plus efficace l’organisation actuelle ». Là-dessus, il réclamait le vote de crédits.

Mais, pendant que l’on discutait ainsi, et que la presse se répandait en tuyaux alarmants, les bandits disparaissaient. Sans doute, s’étaient-ils dispersés. Le public, lui, toujours apeuré, croyait les voir en tous lieux.

Le même jour, on signala Garnier à Rouen et à Dunkerque, et Bonnot à Corbeil. Puis, il y eut une nouvelle fournée d’arrestations. Quelques malheureux furent lynchés par la foule qui croyait chaque fois tenir un coupable, alors que la police, par une malchance inexplicable, ne courait que sur de fausses pistes. Ce qu’il y eut, à cette époque, de dénonciations, d’offres de services, de témoignages abracadabrants, est inimaginable. On voyait, sur toutes les routes, des autos suspectes. M. Guichard, débordé, recevait jusqu’à sept cents lettres par jour. Une dame lui conseillait de faire dire des prières. Une somnambule s’engageait à tout divulguer, moyennant, comme de juste, une honnête rétribution. Puis, un esprit inventif proposa de distribuer des bombes à tous les employés de banque pour leur permettre de se défendre. Un autre préférait utiliser les aéroplanes dans la chasse aux bandits. Un autre encore, très sérieusement, proposa qu’on leur donnât la forte somme pour leur permettre d’aller vivre à l’étranger. Comme on voit, l’humour pouvait y trouver son compte. Mais la publicité aussi profita de l’aventure exceptionnelle. Des commerçants en profitèrent pour recommander leurs marques d’autos, leurs armes perfectionnées, leurs coffres-forts inexpugnables, etc…

Mais les recherches ?… Elles allaient paisiblement, à la façon des tortues.

Elles étaient, du reste, menées séparément par les divers parquets. À la suite d’une conférence qui se tint dans le cabinet de M. Lescouvé, procureur de la République, entre les chefs du Parquet et de la police, on établit les liens qui existaient entre les différents crimes commis tant à Paris qu’en province ou à l’étranger, et l’on conclut à une vaste association de malfaiteurs. M. Gilbert, juge d’instruction, fut chargé d’une nouvelle information concernant ladite association. Au terme du réquisitoire, seize inculpés se virent aussitôt prévenus : 1° d’être auteurs ou complices de crimes et attentats commis sur le territoire français ; 2° de s’être affiliés à une bande organisée en vue de commettre ces crimes et attentats ; 3° d’avoir fourni des moyens pour les accomplir ou d’avoir organisé des réunions en vue de leur exécution.

Les inculpés étaient les suivants :

Mme Rirette Maîtrejean, Kibaltchiche, Bonnot, Garnier, Carouy, Valet, Dieudonné, de Boué, Detwiller, Rodriguez, Bélonie, R… et Metge.

On était loin du compte.

La thèse adoptée par l’accusation consistait en ceci : le journal L’Anarchie, soit dans ses bureaux de la rue Fessart, à Paris, soit dans le pavillon et les jardins qu’il occupait rue de Bagnolet, à Romainville, avait servi véritablement de siège à une association de malfaiteurs. C’était là qu’on se réunissait pour préparer les coups à faire, qu’on rapportait le butin conquis, qu’on le distribuait entre les affiliés.

Cette affirmation apparut quelque peu saugrenue. L’accusation savait parfaitement qu’au moment de son accusation, Mme Rirette Maîtrejean ne possédait pour toute fortune que quelques francs et que Kibaltchiche, son ami, n’avait pas le sou. D’autre part, la caisse du journal L’Anarchie était vide. Le fameux butin se réduisait à peu de chose : un livret de Caisse d’Épargne et deux revolvers.

Malgré tout, l’accusation fut maintenue. Il fallait frapper l’imagination, laisser croire au public qu’on était sur le chemin de la vérité. Cette singulière méthode devait coûter bien des souffrances à la plupart des inculpés dont le plus grand nombre demeurait, cependant, étranger aux agissements des vrais « bandits tragiques ».