Mozilla.svg

Les Bavards/Acte I

La bibliothèque libre.
Aller à la navigation Aller à la recherche
Tresse (p. 5-30).
Acte II  ►


ACTE PREMIER

Le théâtre représente une rue ; à droite, la maison de Sarmiento.



Scène PREMIÈRE.

ROLAND, Créanciers.

INTRODUCTION.

Roland traverse le théâtre en courant. Les créanciers arrivent derrière lui au moment où il vient de se sauver par la droite.
Chœur.

Cherchons bien !
Cherchons bien !
Courons, courons vite !
Tous à sa poursuite,
Ne négligeons rien.
Comme un chasseur qui suit la trace,
En tous lieux, suivons ses pas ;
Pour un tel drôle, point de grâce,
Et qu’il ne s’échappe pas.

(Ils sortent, en courant, par le fond.)
Roland, revenant par le premier plan.

Vit-on jamais, par tous les diables,
Des créanciers plus intraitables,
Des gaillards plus infatigables
Poursuivre un pauvre débiteur.

(On entend du bruit.)

Ils reviennent ! jour de malheur.

(Il se cache derrière un pilier.)
Les créanciers, revenant.

Cherchons bien !
Courons, courons vite !
Tous à sa poursuite,
Ne négligeons rien…
De quel côté s’est-il enfui ?
C’est par là ! Non ! c’est par ici !

REPRISE.

Cherchons bien ! etc.

(Ils sortent vivement.)



Scène II.

ROLAND.

Ils s’en vont ! ce n’est pas malheureux. (Allant à droite.) Voici le balcon de la beauté que j’adore ! Inès !… Inès !… Elle ne paraît pas… Sans doute son oncle est là ! Au moins, si pour prendre patience, je pouvais me régaler de quelque repas dans cette hôtellerie, comme au temps où l’on m’y faisait crédit. Par la cape de mes ancêtres, il serait plaisant, pendant que l’aubergiste est à ma poursuite, d’attendrir sa servante, la vieille Séraphine. (Allant à gauche.) Séraphine ! charmante et jeune Séraphine ! Elle ne répond pas, elle m’aura reconnu ! (Allant à droite.) Inès ! Inésille. (Allant à gauche.) Séraphine ! Séraphinette !… Rien d’un côté ni de l’autre, ça ne peut pas durer comme ça !

I

Sans aimer, ah ! peut-on vivre ?…
Peut-on vivre sans manger ?…
Un cruel destin me livre
À ce terrible danger !
Ah ! vraiment, c’est grand dommage,
Je ne sais dans mon malheur,
Si je souffre davantage

De l’estomac ou du cœur !
Hélas ! hélas !
Nul ne vient, hélas !
On ne répond pas.
Faut-il donc que je renonce,
À la cuisine, aux amours ;
Adieu pour toujours
Mes amours !

II

Il n’est plus de promenade
Qui, pour moi, soit sans frayeurs,
Et je crains quelque embuscade,
De mes nombreux fournisseurs
Si leur troupe ne m’arrête,
Si j’échappe à ces truands,
De ma verve de poëte
Ils arrêtent les élans.
Hélas ! hélas ! etc.


Rien ! Ah ! si l’amour ne me retenait pas… Il y a longtemps que j’aurais quitté le pays… Eh bien, non ! il ne sera pas dit que Roland ait abandonné la partie. En dépit de tous les obstacles je pénétrerai dans cette maison, et je saurai conquérir ma charmante Inès.



Scène III.

ROLAND, INÈS.
Inès, paraissant à la porte.

Psst !…

Roland.

C’est elle ! ô radieux soleil de mes rêves ! qui viens illuminer la nuit de mon impatience.

Inès.

Chut !… J’ai pu m’échapper un moment, ma tante est sortie, mon oncle s’est enfermé dans sa chambre pour y compter de l’argent.

Roland.

Agréable occupation !

Inès.

Pas tant, car il s’agit pour lui de payer une amende à laquelle il a été condamné à la suite d’une querelle… il a si mauvais caractère !…

Roland.

Et, c’est ce dont j’enrage… Depuis quinze jours, qu’un regard de ces beaux yeux a incendié mon cœur, à peine ai-je pu vous entrevoir quelquefois… et vous m’avez dit que si je me déclarais à vos parents, ils me mettraient à la porte.

Inès.

Ah ! sûrement.

Roland.

N’y a-t-il donc aucun moyen de les fléchir ?

Inès.

Ah ! si vous étiez riche !…

Roland.

Je ne peux pas manquer de l’être prochainement ; j’ai un oncle opulent dont je suis le seul héritier, et…

Inès.

Il est donc bien vieux ?

Roland.

Il a trente ans.

Inès.

Eh bien… alors…

Roland.

Justement, c’est un garçon qui ne se ménage pas, qui se bat en duel, qui court les aventures ; autant de chances de plus… tandis qu’un octogénaire se soignerait, se dorloterait… ce serait bien plus long…

Inès.

Vous croyez ?

Roland.

C’est bien connu, tous les vieillards meurent très-vieux. Il n’y a que les jeunes gens qui aient la chance de mourir jeunes.

Inès.

C’est égal, je ne crois pas que ces raisons là touchent beaucoup mon oncle et sa femme.

Roland.

Ce sont donc des gens bien terribles !

Inès.

Je crois bien.

COUPLETS.

Ce sont d’étranges personnages ;
Ce serait un grand malheur,
Si tous les ménages
Ressemblaient au leur.

I

Le mari gronde, gronde,
Se fâchant pour un rien ;
Il n’est pas d’oncle au monde
Plus grognon que le mien.
Bien que monsieur prétende
Avoir toujours raison,
Sa femme lui commande
Et règne à la maison.

Roland.

Elle règne !…

Inès.

Elle règne !… À la maison.
Vous voulez connaître
Ce mari charmant ;
Et, sans rien omettre,
Ce portrait frappant,
Vous donne à la lettre
Son signalement.

II

La femme cause, cause,
Et sans jamais céder,
Ne fait nulle autre chose
Que toujours bavarder.
C’est sa voix qui résonne
Chez nous à tout moment ;

Je crois, Dieu me pardonne !
Qu’elle parle en dormant.

Roland.

Elle parle…

Inès.

Elle parle… En dormant.
Vous voulez connaître
Ce couple charmant,
Et, sans rien omettre, etc.

DUETTO.

Inès.

Et maintenant, il faut que je vous quitte !

Roland.

Ô doux instants passés, hélas, trop vite !

Inès.

Séparons-nous, on peut venir soudain.

Roland, la retenant.

Écoutez ce bruit argentin !

Inès.

Je connais ce bruit argentin
Là-haut, c’est mon oncle qui compte
La somme à laquelle se monte
L’amende que, dans un instant,
Il lui faudra payer comptant.

ENSEMBLE.

Inès.

C’est lui qui compte son argent !

Roland.

Pas de crainte qu’il survienne !

Inès.

Causons sans gêne… en attendant.

Roland.

Tous deux causons tendrement ;
Ah ! quel bonheur !

Inès.

Ah ! quel bonheur !Soyez prudent !

Roland.

Ici nul ne peut nous entendre.

Inès.

Mais si l’on allait nous surprendre.

REPRISE.

Inès.

C’est lui qui, etc.

Roland.

Ô chère Inès, que je t’embrasse encore

Inès.

Non, vos baisers font trop de bruit.

Roland.

Partages-tu l’ardeur qui me dévore ?

Inès.

Même tendresse nous unit.

Roland, écoutant.

Il compte encor, rien ne nous presse !

Inès.

Ah ! s’il pouvait compter sans cesse !

Roland.

Heureux transports !

Inès.

Heureux transports !Ah ! quelle ivresse !
Ô doux moments !

Roland.

Pour deux amants…

Inès.

L’heure pourtant se passe.

Roland.

Ah ! reste encore, de grâce !
Nous avons bien le temps. (bis).

REPRISE.

C’est lui qui compte son argent ! etc.

Voix de Sarmiento, au dehors.

Inès ! Inès !

Inès.

Mon oncle !… ah ! qu’il ne nous voie pas ensemble !

Roland.

Je disparais. (Il se cache derrière le mur.)



Scène IV.

SARMIENTO, INÈS.
Sarmiento.

Eh bien, mademoiselle, qu’est-ce que vous faites dans la rue ?

Inès.

Je prenais le frais, mon oncle.

Sarmiento.

Une jeune fille ne doit jamais rien prendre sans l’autorisation de ses parents. Allons, rentrez. (À lui-même.) Qu’est-ce que ma femme dirait ?… C’est pour le coup qu’elle parlerait pendant une heure !… Allons !… j’ai à sortir, rentrez, que je vous enferme.

Inès.

Oui, mon oncle. (Roland passe la tête sans être vu de Sarmiento ; Inès, en rentrant, lui envoie des baisers.)

Sarmiento, les prenant pour lui.

Elle est gentille ! (Il ferme la porte.)



Scène V.

SARMIENTO, puis BÉATRIX, et PEDRO, portant deux paniers.
Sarmiento, fermant un sac qu’il tient.

J’ai bien mon compte… oui, deux cents ducats. Voilà pourtant ce que peut coûter un moment de vivacité. Le premier !… pour une malheureuse estafilade donnée à mon voisin Pérès, la justice m’a condamné à lui payer deux cents ducats !… Au fond, je ne les regrette pas, je voudrais même que l’estafilade fût plus large, dût-il m’en coûter le double… car je lui en voulais bien à ce bonhomme Pérès !… Enfin, il faut se contenter. (On entend parler vivement.) Eh ! je crois reconnaître la voix de ma femme.

Béatrix, entre en continuant de parler vivement à la cantonade.

Cela n’empêche pas que vous ne comprenez rien et que j’ai raison, car… (Apercevant Sarmiento.) Ah ! tiens, vous voilà ?…

Sarmiento.

Comment, à l’heure qu’il est, mon souper est encore dans ce panier ?

Béatrix.

Je rentre à l’instant à la maison ; je m’étais arrêté un moment…

Sarmiento.

À bavarder une heure, comme à l’ordinaire.

Béatrix.

Ah ! mon Dieu ! bavarder !… Je n’ai pas l’habitude de parler inutilement… Mais il est de ces choses qu’on ne peut entendre dire de sang-froid… C’est dona Scholastique, la gouvernante du chanoine Antonio, qui osait prétendre… oh !… j’en suis encore abasourdie !

Sarmiento.

Finissons. Que prétendait-elle ?

Béatrix.

Que, pour faire une salade, il faut mettre le vinaigre avant l’huile.

Sarmiento.

C’est cela ?… Bon ! qu’importe !…

Béatrix.

Comment, qu’importe !… mais jamais cela ne s’est vu !… mais depuis qu’il se fait des salades…

Sarmiento, l’interrompant.

Femme, l’heure se passe et le souper ne se fait pas !

Béatrix.

Mon Dieu ! il se fera, ce souper… Pedro, portez tout cela à la cuisine. (Il sort.) Mais c’est vrai, quand j’entends dire des choses pareilles, je ne peux pas me retenir. Le vinaigre avant l’huile !…

RONDEAU.

C’est bien reconnu,
J’eus toujours un bon caractère,
L’esprit peu têtu,
Quand je veux, je sais me taire ;
Cherchez,

Demandez,
Courez partout le voisinage !
Et, si vous pouvez
Trouvez une femme plus sage.
Mais, dès qu’on s’entête,
Et que j’ai raison,
Il serait trop bête
De baisser le ton.
J’ai bon caractère, etc.
Certes, au fond, peu m’importe,
En de semblables débats,
Qui triomphe et qui l’emporte,
Et je ne m’en mêle pas.
Mais il faudrait être sotte,
Et d’un sang plus engourdi
Que celui d’une marmotte,
Pour ne pas répondre aussi.
Comme vous, du reste,
Je crains les bavards,
Et ce que je déteste
Ce sont ces traînards,
Qui font sur toute chose
D’éternels discours,
Et qui, lorsqu’on cause,
Seuls parlent toujours.
Gens qui, d’un ton toujours égal,
Parlent de tout, du bien, du mal,
Toujours de suite et sans jamais
Aller plus vite en leurs caquets
Et, quand on croit qu’ils sont au bout
Vous vous trompez, ce n’est pas tout.
Une heure entière,
Et sans repos,
Il faut se plaire
À leurs propos ;
Plus que tout le reste
Je l’ai dit déjà,
Ah ! que je déteste
Ces gens-là.

REPRISE.

C’est bien convenu, etc.

Sarmiento.

Vous avez fini ?… Il serait vraiment bien désirable que je pusse dîner aujourd’hui.

Béatrix.

Oh ! mon Dieu ! vous dînerez !… Tenez, vous n’êtes pas digne de la peine qu’on se donne pour vous.

Sarmiento.

C’est entendu.

Béatrix.

Vous mériteriez d’être servi comme le chanoine Antonio.

Sarmiento, la poussant.

Bien !

Béatrix.

Et qu’on vous mît le vinaigre avant l’huile.

Sarmiento, la poussant toujours.

Bon ! je vais faire une course et je rentre à la maison ; faisons en sorte que tout soit prêt.

Béatrix.

Tout sera prêt !… C’est vrai, ne dirait-on pas… (Elle rentre.)

Sarmiento.

Je pourrai donc souper.

Béatrix, revenant.

Ah ! mon Dieu !

Sarmiento.

Qu’est-ce encore ?

Béatrix.

J’ai oublié les aubergines, votre plat favori !

Sarmiento.

Ô femme !

Béatrix.

Je cours les chercher, c’est l’affaire d’un moment. (Elle s’en va tout en parlant ; on entend sa voix qui se perd dans le lointain.)



Scène VI.

SARMIENTO, puis CRISTOBAL et TORRIBIO.
Sarmiento.

Eh bien, c’est toute la journée comme cela ! Si j’avais cru la rencontrer, j’aurais pris le plus long, c’eût été le plus court… (Apercevant l’alcade.) Et mais, c’est le seigneur Cristobal, notre digne alcade, et son intelligent greffier Torribio.

Cristobal.

Lui-même.

Torribio.

Eux-mêmes.

Sarmiento.

Salut !

Cristobal.

Salut !

Torribio.

Salut !

Cristobal, à Torribio.

Assez !

Sarmiento.

La santé de Votre Seigneurie est bonne ?

Cristobal.

Bonne… bonne… Malgré la température, il fait une chaleur !!..

Sarmiento.

Je suis désolé que vous vous soyez dérangé, j’allais justement chez vous.

Cristobal, l’interrompant.

Attendez… je parie que je sais pourquoi. Vous veniez me porter la somme fixée pour réparation du dommage causé par vous à votre voisin Pérès.

Sarmiento.

En effet, c’est ce qui était convenu !…

Cristobal.

J’ai deviné tout de suite, hein, quel tact !

Torribio.

Quel flair !…

Cristobal.

Assez !…

Sarmiento.

Je serais même déjà depuis longtemps chez votre Seigneurie. — Mais, par malheur, j’ai rencontré ma femme en route. J’ai une femme bien bavarde, seigneur alcade ! c’est ce qui fait…

Cristobal.

Attendez !… je parie que je devine !… Elle vous a retenu à causer… à parler d’une chose, d’une autre, etc. etc.

Sarmiento.

Juste !

Cristobal.

J’en étais sûr, hein, quel flair !

Torribio.

Quel tact !…

Cristobal.

Assez !… Moi aussi, seigneur, j’ai une femme qui passe tout son temps à bavarder.

Torribio.

Ah ! oui, nous avons une femme bien bavarde.

Sarmiento.

Je vous plains, car…

Cristobal.

Il n’y a pas moyen de placer un mot.

Sarmiento.

Comme moi, et figurez-vous…

Cristobal.

Si vous ouvrez la bouche, elle vous interrompt.

Sarmiento.

Je connais ça d’autant plus que…

Cristobal.

Et quand on croit qu’elle a fini, elle recommence.

Sarmiento.

Ah ça ! Mais lui aussi ne parle pas mal !

Cristobal.

Vous dites ?…

Sarmiento.

Rien. Voici votre argent, deux cents ducats. Voilà ce que coûte un moment de vivacité, mais vous comprendrez cela ; ma femme venait de m’échauffer les oreilles… Enfin, c’est un peu cher…

Cristobal.

Bah ! vous devez vous estimer heureux d’avoir eu affaire à moi !… un autre n’eût pas tranché la question avec la même sagesse, la même adresse, la même délicatesse, la même…

Torribio.

Finesse !

Tous.

Quel alcade !

Cristobal.

Quel tact !

Torribio.

Quel flair !

Cristobal.

Assez !

I

Partout on chercherait en vain
Un autre alcade plus malin,
Plus fin.
Nul ne m’attrape,
Et je réponds
Que rien n’échappe
À mes soupçons !
Et chacun va disant
Ah ! quel magistrat surprenant !
Quel alcade étonnant !
Persévérant !
Intelligent !

II

J’ai l’art de prendre un délinquant,
Sur le fait et même souvent
Avant.
Il n’est point d’homme plus exact ;

On me renomme
Pour mon tact ;
Quel flair, quel tact !
Et chacun va disant : etc.

Cristobal.

Allons, adieu !… il faut que j’achève ma tournée… je suis sur la piste d’un certain drôle… qui ne m’échappera pas… Votre charmante nièce se porte bien ? la senora est toujours alerte et pimpante ? Que le ciel vous préserve des fâcheux et des bavards… À votre prochaine affaire, nous nous arrangerons encore pour le mieux ! Mon Dieu ! une estafilade de temps en temps rompt la monotonie de l’existence, et la sagesse des magistrats fait le reste. (Il s’en va tout en parlant.)

Reprise ensemble.

Ah ! quel magistrat ! etc.



Scène VII.

SARMIENTO, ROLAND.
Sarmiento.

Eh bien ! c’est aussi un fort bavard dans son genre ! Enfin voilà une affaire faite !.. Rentrons à la maison. Pourvu que ma femme ne se soit pas encore arrêtée à causer en route ! voilà une chose qui est bien à craindre.

Roland, après s’être assuré que l’alcade s’est éloigné, aborde Sarmiento au moment où il va rentrer.

Pardon, seigneur chevalier.

Sarmiento.

Que désirez-vous ?

Roland.

Couvrez-vous ou je ne dirai pas une parole.

Sarmiento.

Je suis couvert.

Roland.

Seigneur ! je suis un pauvre hidalgo ; quoique j’aie vu des temps meilleurs, je suis nécessiteux ; je viens d’entendre que votre grâce a donné deux cents ducats à un homme qu’elle a blessé ; si c’est pour vous un divertissement, je viens me mettre à votre disposition et je vous demanderai pour cela cinquante ducats de moins que l’autre.

Sarmiento.

Parlez-vous sérieusement ? Croyez-vous qu’on fasse une telle blessure à quelqu’un, sans qu’il le mérite ?

Roland.

Et qui le mérite plus que la pauvreté ? quel sujet est plus digne d’exciter la haine et la colère ? N’est-ce pas la pauvreté qui est cause des délits et des crimes, larcins, filouteries, abus de confiance, escroqueries, vols, meurtres, assassinats ? — N’est-ce pas la pauvreté qui est cause du travail, cette plaie de la vie humaine… n’est-ce pas elle qui force les hommes à être douaniers, menuisiers, voituriers, charpentiers, chaudronniers, meuniers…

Sarmiento.

Holà ! holà !… comment, ce n’est pas assez de ma femme !… Par le diable ! qui m’a envoyé cet homme, après avoir payé deux cents ducats à ce bavard d’alcade, pour cette balafre ?…

Roland.

Balafre, avez-vous dit ; c’est ce que donna Caïn à son frère Abel, quoiqu’à cette époque on ne connût pas les épées. Remarquez, en passant, que les blessures se font de deux manières, par trahison et par jalousie. La trahison est un crime contre le roi ; la jalousie, contre les égaux. On fait des blessures avec des dagues, des hallebardes, flèches, pistolets, arquebuses…

Sarmiento.

Que voulez-vous, enfin ?

Roland.

Seigneur, je vous l’ai dit, je suis pauvre, et si vous voulez prendre la peine de compter tous les pauvres célèbres, depuis Job… qui…

Sarmiento.

Non, ne les comptons pas !…

DUO.
ENSEMBLE.

Sarmiento.

Quel bavard insupportable !
Quel discours interminable !
En vérité,
Cet entêté,
Est un parleur bien effronté !

Roland.

Non, rien n’est moins supportable !
Non, rien n’est plus condamnable !
En vérité,
La pauvreté,
Est bien contraire à la gaîté !

Sarmiento.

Je…

Roland, l’interrompant.

Je… Sans argent, que peut-on sur la terre ?

Sarmiento.

Quand…

Roland, de même.

Quand… Comptez bien, il en faut pour tout faire.

Sarmiento.

Ne…

Roland, de même.

Ne…Ce métal est toujours nécessaire.

Sarmiento.

Où…

Roland, de même.

Où… Il en faut pour payer le traiteur.

Sarmiento.

C’est…

Roland, de même.

C’est… Il en faut quand on est locataire.

Sarmiento.

Ah !…

Roland, de même.

Ah !… Pour offrir à son propriétaire.

Sarmiento.

Mais…

Roland, de même.

Mais… Il en faut pour payer un notaire.

Sarmiento.

Vous…

Roland, de même.

Vous… Il en faut pour payer le traiteur.

Sarmiento.

Les…

Roland.

Les… Il en faut pour donner un salaire.

Sarmiento.

Ciel !…

Roland.

Ciel !… Au barbier comme à l’apothicaire.

Sarmiento.

Vos…

Roland.

Vos… Il en faut pour le vétérinaire.

Sarmiento.

Comme…

Roland.

Comme… Il en faut pour payer le tailleur.
C’est vraiment bien évident,
Et ce proverbe éloquent
Pas de suisse sans argent,
À tout peuple également,
Soit Français, soit Allemand,
Espagnol ou Turcoman,
Catholique ou musulman,
S’applique indifféremment.

Sarmiento.

Cessez, de grâce,
Ou bien, ma foi !
Je vous cède la place ;
Un seul instant écoutez-moi.

Roland.

Je vous écoute.

Sarmiento.

Je vous écoute. Vous pouvez m’obliger, je crois.

Roland.

Pour vous, que faut-il que je fasse ?

Sarmiento.

Écoutez-moi :

I

Le sort m’a fait
Choisir une femme,
Au babil indiscret,
Qui jamais ne se tait.
Par son caquet,
Sachez que la dame,
À toujours m’étourdir
Paraît se divertir.

Roland.

Certes, je blâme
Pareille femme.

Sarmiento.

À m’étourdir
Elle met son plaisir.

II

Vous avez l’art
Qu’il faut pour bien faire
On n’a vu nulle part
Un mortel plus bavard.
Si, par hasard,
Vous la faisiez taire,
Aucun don ne pourrait
Acquitter ce bienfait.

Roland.

La faire taire !
C’est une affaire.

Sarmiento.

Rien ne pourrait
Payer un tel bienfait !
C’est ce bienfait que de vous je réclame.

Roland.

Vous obliger est mon unique loi.

Sarmiento.

Venez faire taire ma femme.

Roland.

Chez vous ! Ah ! quel honneur pour moi !

Sarmiento.

Allons, venez dans ma demeure.

Roland.

Je vous suis, je n’hésite pas !

Sarmiento.

Je veux vous y voir à toute heure !

Roland.

Quoi ! même à l’heure des repas ?

Sarmiento.

À l’heure des repas, sans doute !

Roland.

De grâce, montrez-moi la route ?

Sarmiento.

Allons, venez, suivez mes pas !

ENSEMBLE.

Roland.

Je la ferai taire,
C’est bien certain ;
Ce sera l’affaire
D’un tour de main.

Sarmiento.

Il la fera taire,
C’est bien certain
Ce sera l’affaire
D’un tour de main.

Roland.

Dieu d’amour, tu combles mes vœux !
Auprès de celle que j’aime
Il va me conduire lui-même…
Est-il un sort plus heureux !

REPRISE.

Roland.

Allons !…

Sarmiento.

Ah !… mais, permettez… j’ai un scrupule… au moment de vous présenter à ma femme et à ma nièce… car j’ai aussi une nièce charmante !… franchement, je crois peu convenable de vous amener sous ce costume.

Roland.

Vous trouvez qu’il n’est pas assez…

Sarmiento.

Au contraire, je trouve qu’il est trop…

Roland.

Vous avez peut-être raison… Vous me prêterez un habit…

Sarmiento.

Un habit, à moi, peut-être ne serait-il pas assez…

Roland.

Ou plutôt serait-il trop !…

Sarmiento.

C’est bien possible. Venez chez le fripier voisin… je vais vous équiper de pied en cap… (On entend du bruit.)

Roland, regardant au fond.

Diable ! mes créanciers… (À Sarmiento.). Je vous suis… (Il passe par le premier plan.)

Sarmiento.

Ne me suivez pas si vite… je ne vous rattraperai jamais…

Roland.

Donnez-moi le bras… (Il l’entraîne.)



Scène VIII.

Les Créanciers, CRISTOBAL, TORRIBIO.

FINAL.

Les créanciers.

Seigneur alcade,
Sous cette arcade,
En embuscade
Mettez-vous donc
Oui, la justice
Veut qu’on saisisse,

Veut qu’on punisse
Un tel larron !

Cristobal.

La paix ! Quelle horde bruyante !
Jamais je n’eus si chaud, je crois.
Ouf ! la chaleur est accablante !

Les créanciers.

Il vous faut défendre nos droits !

Cristobal, parlé.

Ne parlez pas tous à la fois… Plaignants, exposez vos griefs… de qui vous plaignez-vous ?…

Premier créancier.

D’un intrigant, d’un nommé Roland…

Tous.

Roland !…

Cristobal.

Il m’est signalé… Que lui demandez-vous ?

Deuxième créancier.

De l’argent qu’il nous doit.

Cristobal.

Parfait !… Jus persequendi quod sibi debetur, comme il est dit aux Institutes, livre…

Torribio.

Quatre.

Cristobal.

Titre…

Torribio.

Six.

Cristobal.

Assez !… donnez un siége à votre magistrat et développez votre plainte. Appelez !…

Torribio, appelant.

Torbisco contre Roland !…

Le barbier.

C’est moi qui le rase, rase,
Et je le dis sans emphase,
Nul n’est mieux rasé vraiment :
Je lui frise la moustache,

Je le soigne sans relâche ;
Mais après point de paiement.
Notre fait
Est clair et net ;
Quand on doit, il faut qu’on paie.
Il n’est pas de loi plus vraie,
En deux mots, voilà le fait !

Torribio, parlé.

Catalinon contre Roland !…

Le marchand de cigares.

C’est mon bien qu’il fume, fume,
Et le tabac qu’il allume
Est de bon tabac vraiment ;
Mais, comme des cigarettes,
En fumée, hélas ! ses dettes
S’envolent sans nul paiement.
Notre fait, etc.

Torribio, parlé.

Berrocal contre Roland !…

Le bottier.

C’est moi qui le botte, botte,
On le voit rien qu’à ma note.
Nul n’est mieux botté vraiment !
Mais j’ai beau dire et beau faire,
Je ne puis, pour mon salaire,
Obtenir un sou vaillant !

Torribio, parlé.

Bernadillo contre Roland !…

Le muletier.

Sur ma mule il trotte, trotte,
Et, plus fier que don Quichotte,
Partout il s’en va trottant.
Il prodigue les paroles ;
Mais le son de ses pistoles,
Jamais, hélas ! ne s’entend.
Quand on trotte, en vérité,
Il faut bien après qu’on paie,
Et qu’on montre sa monnaie
Après avoir bien trotté !

Tous.

Notre fait
Est clair et net :
Quand on doit, il faut qu’on paie ;
Il n’est pas de loi plus vraie,
En deux mots, voilà le fait.

(Ils s’aperçoivent que l’alcade s’est endormi sur son tabouret.)
Premier créancier.

Tiens ! il s’est endormi !…

Tous, lui criant aux oreilles.

Vous nous avez bien entendu !

Cristobal, s’éveillant.

De vos discours, rien n’est perdu.

Les créanciers.

Eh bien, seigneur, que faut-il faire ?

Cristobal.

Il faut l’arrêter promptement.

Tous.

Mais comment ?

Torribio.

Attendez un moment…

Cristobal.

L’homme à qui vous avez affaire,

Torribio.

Affaire.

Cristobal.

Est d’un esprit fin et subtil.

Torribio.

Subtil.

Cristobal.

Dispersez-vous, et puis ensuite…

Torribio.

Ensuite.

Cristobal.

Au mot d’ordre accourez bien vite.

Torribio.

Bien vite.

Les créanciers.

Ce mot d’ordre quel sera-t-il ?

Cristobal, parlé.

Voyons… voyons… il faudrait quelque chose de mystérieux… de…

Torribio.

Ouf ! la chaleur est accablante !

Cristobal.

Tiens, cet imbécile a raison ;
Ce mot d’ordre sera le nôtre.
Je crois qu’il en vaut bien un autre,
Et je le choisis sans façon.
Qu’à ce mot d’ordre, et sur-le-champ,
Chacun arrive au même instant ;
Pour échapper à votre alcade,
Il n’est vraiment aucun moyen.

Les créanciers.

Plus de détours, plus de bravade
Nous le prendrons, cherchons-le bien.
Embusquons-nous, et, sans démordre,
Guettons-le bien, ne disons rien.
N’oublions pas notre mot d’ordre.
Guettons-le bien !

(Ils sortent.)
Cristobal.

Et, maintenant, toutes les issues sont gardées, excepté celle-ci… nous allons nous y mettre, c’est le poste d’honneur… je me le suis réservé… guettons !…

Torribio.

Guettons !…

Cristobal, s’endormant.

Heureuse la cité qui possède un magistrat tel que moi… Veillons !…

Torribio, s’endormant.

Veillons !…



Scène IX.

Les Mêmes, SARMIENTO, ROLAND.
Sarmiento, à Roland.

À présent vous avez tout à fait bonne mine. (On entend au loin le chœur.) Tiens, une sérénade…

Roland, à part.

Je la connais !… la chanson des créanciers.

Sarmiento, apercevant Cristobal.

Eh bien ! qu’est-ce qu’ils font donc là, devant ma porte ?…

Roland.

Dieu !… l’alcade !…

Sarmiento.

Il s’est endormi avec son greffier… Je vais…

Roland.

Oh ! non… ne les réveillons pas…

Sarmiento.

Vous avez peut-être raison, il se mettrait encore à bavarder… (Il va ouvrir.)

Roland.

Mes créanciers qui me guettent là-bas… l’alcade qui sommeille… et l’amour qui m’attend là-haut… vivat !… (Il entre avec Sarmiento.)

Cristobal et Torribio, toujours endormis.

Veillons !… (On entend le chœur au loin.)

REPRISE DU CHŒUR.


FIN DU PREMIER ACTE.