Les Beaux-Arts réduits à un même principe/Avant-propos

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AVANT-PROPOS

On se plaint tous les jours de la multitude des régles : elles embarassent également & l’auteur qui veut composer, & l’amateur qui veut juger. Je n’ai garde de vouloir ici en augmenter le nombre. J’ai un dessein tout différent : c’est de rendre le fardeau plus léger, & la route simple.
Les Régles se sont multipliées par les observations faites sur les ouvrages ; elles doivent se simplifier, en ramenant ces mêmes observations à des principes communs. Imitons les vrais physiciens, qui amassent des expériences, et fondent ensuite sur elles un systême, qui les réduit en principe.
Nous sommes très-riches en observations : c’est un fonds qui s’est grossi de jour en jour depuis la naissance des arts jusqu’à nous. Mais ce fonds si riche, nous gêne plus qu’il ne nous sert. On lit, on étudie, on veut sçavoir : tout s’échappe ; parce qu’il y a un nombre infini de parties, qui, n’étant nullement liées entr’elles, ne font qu’une masse informe, au lieu de faire un corps régulier.
Toutes les Régles sont des branches qui tiennent à une même tige. Si on remontoit jusqu’à leur source, on y trouveroit un principe assez simple, pour être saisi sur le champ, & assez étendu, pour absorber toutes ces petites régles de détail, qu’il suffit de connoître par le sentiment, & dont la théorie ne fait que gêner l’esprit, sans l’éclairer. Ce principe fixeroit tout d’un coup les vrais génies, et les affranchiroit de mille vains scrupules, pour ne les soumettre qu’à une seule loi souveraine, qui, une fois bien comprise, seroit la base, le précis & l’explication de toutes les autres.
Je serois fort heureux, si ce dessein se trouvoit seulement ébauché dans ce petit ouvrage, que je n’ai entrepris d’abord que pour éclaircir mes propres idées. C’est la poësie qui l’a fait naître. J’avois étudié les poëtes comme on les étudie ordinairement, dans les éditions où ils sont accompagnés de remarques. Je me croyois assez instruit dans cette partie des belles lettres, pour passer bientôt à d’autres matières. Cependant avant que de changer d’objet ; je crûs devoir mettre en ordre les connoissances que j’avois acquises, & me rendre compte à moi-même.
Et pour commencer par une idée claire & distincte, je me demandai, ce que c’est que la poësie, et en quoi elle différe de la prose ?
Je croyois la réponse aisée : il est si facile de sentir cette différence : mais ce n’étoit point assez de sentir, je voulois une définition exacte. Je reconnus bien alors que quand j’avois jugé des auteurs, c’étoit une sorte d’instinct qui m’avoit guidé, plutôt que la raison : je sentis les risques que j’avois courus, & les erreurs où je pouvois être tombé, faute d’avoir réuni la lumiere de l’esprit avec le sentiment.
Je me faisois d’autant plus de reproches, que je m’imaginois que cette lumiere & ces principes devoient être dans tous les ouvrages où il est parlé de poëtique ; et que c’étoit par distraction, que je ne les avois pas mille fois remarqués. Je retourne sur mes pas : j’ouvre le livre de M Rollin : je trouve, à l’article de la poësie, un discours fort sensé sur son origine & sur sa destination, qui doit être toute au profit de la Vertu. On y cite les beaux endroits d’Homere : on y donne la plus juste idée de la sublime Poësie des Livres saints : mais c’étoit une définition que je demandois.
Recourons aux Daciers, aux le Bossus, aux D’Aubignacs : consultons de nouveau les remarques, les réflexions, les dissertations des célébres écrivains : mais partout on ne trouve que des idées semblables aux réponses des Oracles : obscuris vera involvens. On parle de feu divin, d’enthousiasme, de transports, d’heureux délires, tous grands mots, qui étonnent l’oreille & ne disent rien à l’esprit. Après tant de recherches inutiles, et n’osant entrer seul dans une matière qui, vue de près, paroissoit si obscure ; je m’avisai d’ouvrir Aristote dont j’avois ouï vanter la poëtique. Je croyois qu’il avoit été consulté & copié par tous les maîtres de l’art : plusieurs ne l’avoient pas même lû, et presque personne n’en avoit rien tiré : à l’exception de quelques commentateurs, lesquels n’ayant fait de systême, qu’autant qu’il en falloit, pour éclaircir à peu près le texte, ne me donnerent que des commencemens d’idées ; & ces idées étoient si sombres, si enveloppées, si obscures, que je désespérai presque de trouver en aucun endroit, la réponse précise à la question que je m’étois proposée, et qui m’avoit d’abord paru si facile à résoudre.
Cependant le principe de l’imitation, que le philosophe grec établit pour les beaux arts, m’avoit frappé. J’en avois senti la justesse pour la peinture, qui est une poësie muette. J’en rapprochai les idées d’Horace, de Boileau, de quelques autres grands maîtres. J’y joignis plusieurs traits échappés à d’autres auteurs sur cette matière ; la maxime d’Horace se trouva vérifiée par l’examen : ut pictura poësis. Il se trouva que la poësie étoit en tout une imitation, de même que la peinture. J’allai plus loin : j’essayai d’appliquer le même principe à la musique & à l’art du geste, et je fus étonné de la justesse avec laquelle il leur convenoit. C’est ce qui a produit ce petit ouvrage, où on sent bien que la poësie doit tenir le principal rang ; tant à cause de sa dignité, que parce qu’elle en a été l’occasion.
Il est divisé en trois parties. Dans la premiere, on examine quelle peut être la nature des arts, quelles en sont les parties et les différences essentielles ; et on montre par la qualité même de l’esprit humain, que l’imitation de la nature doit être leur objet commun ; & qu’ils ne différent entr’eux que par le moyen qu’ils employent, pour exécuter cette imitation. Les moyens de la peinture, de la musique, de la danse sont les couleurs, les sons, les gestes ; celui de la poësie est le discours. De sorte qu’on voit d’un côté, la liaison intime & l’espèce de fraternité qui unit tous les arts, tous enfans de la nature, se proposant le même but, se réglant par les mêmes principes : de l’autre côté, leurs différences particulieres, ce qui les sépare & les distingue entr’eux.
Après avoir établi la nature des arts par celle du génie de l’homme qui les a produits ; il étoit naturel de penser aux preuves qu’on pouvoit tirer du sentiment, d’autant plus, que c’est le goût qui est le juge-né de tous les beaux arts, & que la raison même n’établit ses régles, que par rapport à lui & pour lui plaire ; et s’il se trouvoit que le goût fût d’accord avec le génie, et qu’il concourût à prescrire les mêmes régles pour tous les arts en général & pour chacun d’eux en particulier ; c’étoit un nouveau dégré de certitude & d’évidence ajouté aux premieres preuves. C’est ce qui a fait la matière d’une seconde partie, où on prouve, que le bon goût dans les arts est absolument conforme aux idées établies dans la premiere partie ; & que les régles du goût ne sont que des conséquences du principe de l’imitation : car si les arts sont essentiellement imitateurs de la belle nature ; il s’ensuit que le goût de la belle nature doit être essentiellement le bon goût dans les arts. Cette conséquence se développe dans plusieurs articles, où on tâche d’exposer ce que c’est que le goût, de quoi il dépend, comment il se perd, etc. & tous ces articles se tournent toujours en preuve du principe général de l’imitation, qui embrasse tout. Ces deux parties contiennent les preuves de raisonnement.
Nous en avons ajouté une troisiéme, qui renferme celles qui se tirent de l’exemple & de la conduite même des artistes : c’est la théorie vérifiée par la pratique. Le principe général est appliqué aux espèces particulieres, & la plûpart des régles connues sont rappellées à l’imitation, & forment une sorte de chaîne, par laquelle l’esprit saisit à la fois les conséquences & le principe, comme un tout parfaitement lié, et dont toutes les parties se soutiennent mutuellement.
C’est ainsi qu’en cherchant une seule définition de la poësie, cet ouvrage s’est formé presque sans dessein, & par une progression d’idées, dont la premiere a été le germe de toutes les autres.