Les Beaux-Arts réduits à un même principe/Partie 1/chapitre 1

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Il n’est pas nécessaire de commencer ici par l’éloge des Arts en général. Leurs bienfaits s’annoncent assez d’eux-mêmes : tout l’Univers en est rempli. Ce sont eux qui ont bâti les villes, qui ont rallié les hommes dispersés, qui les ont polis, adoucis, rendus capables de société. Destinés les uns à nous servir, les autres à nous charmer, quelques-uns à faire l’un & l’autre ensemble, ils sont devenus en quelque sorte pour nous un second ordre d’élémens, dont la Nature avoit réservé la création à notre industrie.
On peut les diviser en trois espéces par rapport aux fins qu’ils se proposent. Les uns ont pour objet les besoins de l’homme, que la nature semble abandonner à lui-même dès qu’une fois il est né : exposé au froid, à la faim, à mille maux, elle a voulu que les remedes & les préservatifs qui lui sont nécessaires, fussent le prix de son industrie & de son travail. C’est de-là que sont sortis les Arts mécaniques.
Les autres ont pour objet le plaisir. Ceux-ci n’ont pu naître que dans le sein de la joie & des sentimens que produisent l’abondance & la tranquillité : on les appelle les beaux Arts par excellence. Tels sont la Musique, la Poësie, la Peinture, la Sculpture, et l’Art du geste ou la Danse.
La troisiéme espéce contient les Arts qui ont pour objet l’utilité et l’agrément tout à la fois : tels sont l’Eloquence & l’Architecture : c’est le besoin qui les a fait éclore, & le goût qui les a perfectionnés : ils tiennent une sorte de milieu entre les deux autres espéces : ils en partagent l’agrément & l’utilité.
Les arts de la premiere espéce employent la nature telle qu’elle est, uniquement pour l’usage. Ceux de la troisiéme, l’employent en la polissant, pour l’usage & pour l’agrément. Les beaux arts ne l’employent point, ils ne font que l’imiter chacun à leur maniere ; ce qui a besoin d’être expliqué, & qui le sera dans le chapitre suivant. Ainsi la nature seule est l’objet de tous les arts. Elle contient tous nos besoins & tous nos plaisirs ; & les arts mécaniques et libéraux ne sont faits que pour les en tirer.
Nous ne parlerons ici que des beaux arts, c’est-à-dire, de ceux dont le premier objet est de plaire ; et pour les mieux connoître remontons à la cause qui les a produits.
Ce sont les hommes qui ont fait les arts ; & c’est pour eux-mêmes qu’ils les ont faits. Ennuyés d’une jouissance trop uniforme des objets que leur offroit la nature toute simple, et se trouvant d’ailleurs dans une situation propre à recevoir le plaisir ; ils eurent recours à leur génie pour se procurer un nouvel ordre d’idées & de sentimens qui réveillât leur esprit & ranimât leur goût. Mais que pouvoit faire ce génie borné dans sa fécondité & dans ses vues, qu’il ne pouvoit porter plus loin que la nature ? & ayant d’un autre côté à travailler pour des hommes dont les facultés étoient resserrées dans les mêmes bornes ? Tous ses efforts dûrent nécessairement se réduire à faire un choix des plus belles parties de la nature pour en former un tout exquis, qui fût plus parfait que la nature elle-même, sans cependant cesser d’être naturel. Voilà le principe sur lequel a dû nécessairement se dresser le plan fondamental des arts, & que les grands artistes ont suivi dans tous les siécles. D’où je conclus.

Premierement, que le génie, qui est le pere des arts, doit imiter la nature. Secondement, qu’il ne doit point l’imiter telle qu’elle est. Troisiémement, que le goût pour qui les arts sont faits & qui en est le juge, doit être satisfait quand la nature est bien choisie & bien imitée par les arts. Ainsi, toutes nos preuves doivent tendre à établir l’imitation de la belle nature. 1 par la nature et la conduite du génie qui les produit. 2 par celle du goût qui en est l’arbitre. C’est la matière des deux premieres parties. Nous en ajouterons une troisiéme, où se fera l’application du principe aux différentes espéces d’arts, à la poësie, à la peinture, à la musique & à la danse.