Les Beaux-Arts réduits à un même principe/Partie 3/section 1/chapitre 3

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vues. Mais comme il y en a aussi qui leur sont communes, soit pour le fonds des choses, soit pour la forme du style poëtique ; nous commencerons par les générales, & nous prouverons qu’elles sont toutes renfermées dans l’exemple de la belle nature. PARTIE 3 SECTION 1 CHAPITRE 3 les régles générales de la poësie des choses sont renfermées dans l’imitation. si la nature eût voulu se montrer aux hommes dans toute sa gloire, je veux dire, avec toute sa perfection possible dans chaque objet ; ces régles qu’on a découvertes avec tant de peine, & qu’on suit avec tant de timidité, & souvent même de danger, auroient été inutiles pour la formation et le progrès des arts. Les artistes auroient peint scrupuleusement les faces qu’ils auroient eues devant les yeux, sans être obligés de choisir. L’imitation seule auroit fait tout l’ouvrage, & la comparaison seule en auroit jugé. Mais comme elle s’est fait un jeu de mêler ses plus beaux traits avec une infinité d’autres ; il a fallu faire un choix. & c’est pour le faire, ce choix, avec plus de sureté, que les régles ont été inventées & proposées par le goût. Nous en avons établi les principes dans la seconde partie. Il ne s’agit ici que d’en tirer les conséquences, & de les appliquer à la poësie. 1 régle générale de la poësie. joindre l’utile avec l’agréable. en effet, si dans la nature & dans les arts les choses nous touchent à proportion du rapport qu’elles ont avec nous ; il s’ensuit que les ouvrages qui auront avec nous le double rapport de l’agrément & de l’utilité, seront plus touchans que ceux qui n’auront que l’un des deux. C’est le précepte d’Horace : omne tulit punctum qui miscuit utile dulci, lectorem delectando, pariterque monendo. Le but de la poësie est de plaire : et de plaire en remuant les passions. Mais pour nous donner un plaisir parfait & solide ; elle n’a jamais dû remuer que celles qu’il nous est important d’avoir vives, & non celles qui sont ennemies de la sagesse. L’horreur du crime, à la suite duquel marchent la honte, la crainte, le repentir, sans compter les autres supplices : la compassion pour les malheureux, qui a presque une utilité aussi étendue que l’humanité même : l’admiration des grands exemples, qui laissent dans le cœur l’aiguillon de la vertu : un amour héroïque, & par conséquent légitime : voilà, de l’aveu de tout le monde, les passions que doit traiter la poësie, qui n’est point faite pour fomenter la corruption dans les cœurs gâtés ; mais pour être les délices des ames vertueuses. La vertu placée dans de certaines situations, sera toujours un spectacle touchant. Il y a au fond des cœurs les plus corrompus une voix qui parle toujours pour elle, & que les honnêtes-gens entendent avec d’autant plus de plaisir, qu’ils y trouvent une preuve de leur perfection. Aussi les grands poëtes n’ont-ils jamais prétendu que leurs ouvrages, le fruit de tant de veilles & de travaux, fussent uniquement destinés à amuser la légéreté d’un esprit vain, ou à réveiller l’assoupissement d’un Midas desoeuvré. Si c’eût été leur but, seroient-ils de grands hommes ? On doit avoir une bien autre idée de leurs vues. Les poësies tragiques et comiques des anciens, étoient des exemples de la vengeance terrible des dieux, ou de la juste censure des hommes. Elles faisoient comprendre aux spectateurs que, pour éviter l’une & l’autre, il falloit non seulement paroître bon, mais l’être en effet. Les poësies d’Homere & de Virgile ne sont point de vains romans, où l’esprit s’égare au gré d’une folle imagination. Au contraire, on doit les regarder comme de grands corps de doctrine, comme de ces livres de nation, qui contiennent l’histoire de l’état, l’esprit du gouvernement, les principes fondamentaux de la morale, les dogmes de la religion, tous les devoirs de la société : & tout cela, revêtu de ce que l’expression et l’art ont pu fournir de plus grand, de plus riche, & de plus touchant à des génies presque divins. L’iliade & l’éneïde sont autant les tableaux des nations grecque et romaine, que l’avare de Moliere est celui de l’avarice. & de même que la fable de cette comédie n’est qu’un canevas préparé pour recevoir, avec un certain ordre, quantité de traits véritables pris dans la société : de même aussi la colere d’Achille, & l’établissement d’énée en Italie, ne doivent être considérés que comme la toile d’un grand et magnifique tableau, où on a eu l’art de peindre des mœurs, des usages, des loix, des conseils, etc. Déguisés tantôt en allégories, tantôt en prédictions, quelquefois exposés ouvertement : mais en changeant quelqu’une des circonstances, comme le lieu, le tems, l’acteur, pour rendre la chose plus piquante, et donner au lecteur le plaisir de chercher un moment, & de croire que ce n’est qu’à lui-même qu’il est redevable de son instruction. Anacréon, qui étoit savant dans l’art de plaire, & qui paroît n’avoir jamais eu d’autre but, n’ignoroit pas combien il est important de mêler l’utile à l’agréable. Les autres poëtes jettent des roses sur leurs préceptes, pour en cacher la dureté. Lui, par un rafinement de délicatesse, mettoit des leçons au milieu de ses roses. Il savoit que les plus belles images, quand elles ne nous apprennent rien, ont une certaine fadeur, qui laisse après elle le dégoût : qu’il faut quelque chose de solide pour leur donner cette force, cette pointe qui pénétre : & enfin, que si la sagesse a besoin d’être égayée par un peu de folie ; la folie, à son tour, doit être assaisonnée d’un peu de sagesse. Qu’on lise l’amour piqué par une abeille, Mars percé d’une flêche de l’amour, Cupidon enchaîné par les muses, on sent bien que le poëte n’a point fait ces images pour instruire : il y a mis de l’instruction pour plaire. Virgile est assurément plus grand poëte qu’Horace. Ses tableaux sont plus beaux et plus riches. Sa versification est admirable. Cependant nous lisons beaucoup plus Horace. La principale raison est, qu’il a le mérite d’être aujourd’hui plus instructif pour nous, que Virgile, qui, peut-être l’étoit plus que lui autrefois pour les romains. Ce n’est pas cependant que la poësie ne puisse se prêter à un aimable badinage. Les muses sont riantes, et furent toujours amies des graces. Mais les petits poëmes sont plutôt pour elles des délassemens, que des ouvrages. Elles doivent d’autres services aux hommes, dont la vie ne doit pas être un amusement perpétuel. & l’exemple de la nature, qu’elles se proposent pour modéle, leur apprend à ne rien faire de considérable, sans un dessein sage, et qui tende à la perfection de ceux pour qui elles travaillent. Ainsi de même qu’elles imitent la nature dans ses principes, dans ses goûts, dans ses mouvemens : elles doivent aussi l’imiter dans les vues, & dans la fin qu’elle se propose. 2 régle. qu’il y ait une action dans un poëme. les choses sans vie peuvent entrer dans la poësie. Il n’y a point de doute. Elles y sont même aussi essentielles, que dans la nature. Mais elles ne doivent y être que comme accessoires, et dépendantes d’autres choses plus propres à toucher. Telles sont les actions, qui étant tout à la fois l’ouvrage de l’esprit de l’homme, de sa volonté, de sa liberté, de ses passions, sont comme un tableau abregé de la nature humaine. C’est pour cela que les grands peintres ne manquent jamais de jetter dans les paysages les plus nuds, quelques traces d’humanité : ne fut-ce qu’un tombeau antique, quelques ruines d’un vieil édifice. La grande raison, c’est qu’ils peignent pour les hommes. Toute action est un mouvement : par conséquent suppose un point d’où l’on part, un autre où l’on veut arriver, & une route pour y arriver : deux extrêmes & un milieu : trois parties, qui peuvent donner à un poëme une juste étendue, selon son genre, pour exercer assez l’esprit, et ne pas l’exercer trop. La premiere partie ne suppose rien avant elle ; mais elle exige quelque chose après : c’est ce qu’Aristote appelle le commencement. La seconde suppose quelque chose avant elle, et exige quelque chose après : c’est le milieu. La troisiéme suppose quelque chose auparavant, & ne demande rien après : c’est la fin. Une entreprise, des obstacles, le succès malgré les obstacles. Voilà les trois parties d’une action intéressante par elle-même. Voilà la raison d’un prologue, ou exposition du sujet, d’un noeud, & d’un dénouement. C’est la mesure ordinaire des forces de notre esprit, & la source des sentimens agréables. 3 régle. l’action doit être singuliere, une, simple, variée. pour ne nous offrir que des actions ordinaires, il n’étoit point nécessaire que le génie appellât la poësie au secours de la nature. Toute notre vie n’est qu’action : toute la société n’est qu’un mouvement continuel de personnes, qui se remuent pour quelque fin. Ainsi, si la poësie veut nous attirer, nous toucher, nous fixer ; il faut qu’elle nous présente une action extraordinaire, entre mille qui ne le sont point. La singularité consiste, ou dans la chose même qui se fait ; comme quand Auguste dans Corneille délibère avec Cinna & Maxime, tous deux conjurés contre lui, s’il quittera l’empire : ou dans les ressorts qu’on employe pour arriver à son but ; comme quand le même Auguste pardonne à ses ennemis pour les désarmer. Ces ressorts sont de grandes vertus, ou de grands vices, une finesse d’esprit, une étendue de génie extraordinaire, qui fait prendre aux évènemens un tour tout-à-fait différent de celui qu’on devoit attendre. Cette singularité nous pique, et nous attache, parce qu’elle nous donne des impressions nouvelles, et qu’elle étend la sphère de nos idées. Ce n’est pas assez qu’une action soit singuliere, le goût demande encore d’autres qualités. Si les ressorts sont trop compliqués, comme dans Heraclius, l’intrigue nous fatigue. D’un autre côté, s’ils sont trop simples, l’esprit languit, faute de mouvement : comme dans la Berenice de Racine. Il faut donc que l’action soit simple, & en même-tems qu’elle ne le soit pas trop. Si les situations, les caracteres, les intérêts avoient trop de conformité, ils causeroient le dégoût : d’un autre côté, si l’action étoit traversée par un incident absolument étranger, ou mal cousu avec le reste, fut-il un lambeau de pourpre ; le plaisir seroit moins vif. L’ame une fois mise en mouvement, n’aime point à être arrêtée mal-à-propos, ni éloignée de son but. Il faut donc que l’action soit en même-tems variée, & une, c’est-à-dire, que toutes ses parties, quoique différentes entre elles, s’embrassent mutuellement, pour composer un tout qui paroisse naturel. Ces qualités se trouveroient dans une action historique, si on la supposoit avec toute sa perfection possible ; mais comme ces actions ne se trouvent presque jamais dans la nature, il étoit réservé à la poësie de nous en donner le spectacle & le plaisir. 4 régle. touchant les caracteres, la conduite et le nombre des acteurs. il y a dans la nature, ou dans la société commune, ce qui est ici la même chose, des actions où les acteurs sont multipliés sans besoin. Ils s’embarrassent plus qu’ils ne s’entraident : ils agissent sans concert : leurs caracteres sont mal décidés, ou plutôt ils n’en ont point : leurs opérations sont lentes & ennuyeuses : leurs pensées communes & fausses : leurs discours impropres, ou foibles, ou remplis d’inutilités. De sorte que si c’est un tout, c’est un tout bizarre, irrégulier, informe, où la nature est plutôt défigurée, qu’embellie. Que diroit-on d’un peintre qui représenteroit les hommes, petits, maigres, bossus, boiteux, etc. Comme ils sont souvent dans la nature. Les premiers artistes eurent besoin de la raison des contraires pour tirer de tant de défauts, les principes du beau, de l’ordre, du grand, du touchant : & peut-être qu’il leur fut plus aisé de procéder par cette méthode, que par le choix du meilleur : nous sentons plus distinctement le mauvais que le bon. En conséquence de ces observations, il a été décidé, 1 que le nombre des acteurs seroit réglé sur le besoin, je ne dis pas de la piéce, mais de l’action. Le besoin de la piéce est souvent celui du poëte, qui, pour remplir un vuide, ou écarter un obstacle, fait paroître ou disparoître un acteur, sans que la vraisemblance de l’action l’éxige. C’est Virgile qui fait emporter Creüse par un prodige, pour donner lieu à un second hymen, sans lequel tomboit tout l’édifice de son poëme. C’est quelque poëte moderne, qui, pour éviter de trop longs ou de trop fréquens monologues, introduit tantôt un confident inutile au mouvement de l’action, tantôt une autre petite action épisodique, pour ramener ou attendre les acteurs de l’action principale, dont l’intérêt se trouve ainsi partagé, & par conséquent affoibli. 2 les acteurs auront des caracteres marqués, qui seront le principe de tous leurs mouvemens : vertus ou vices, il n’importe à la poësie. Agamemnon sera orgueilleux, Achille fier, Ulysse prudent ; & s’ils péchent, ce sera plutôt par excès, que par défaut. Agamemnon ira jusqu’à l’outrage ; Achille, jusqu’à la fureur ; & Ulysse touchera presque à la fourberie. 3 ils feront ce qu’ils doivent faire, & ne feront que ce qu’ils doivent. Il s’agissoit d’aller à la découverte dans le camp troyen. Il falloit y envoyer des hommes munis de prudence et de courage pour prévoir les dangers, & se tirer de ceux qu’ils n’auroient pas prévus. Ulysse & Diomede sont choisis : l’un voit tout ce que peut voir la prudence humaine : l’autre exécute tout ce qu’on peut attendre d’un courage héroïque. Chacun fait son rôle. On reconnoît les acteurs à leurs actions, c’est la belle maniere de les peindre. 4 enfin, les caracteres seront contrastés : c’est-à-dire, que chacun aura le sien, avec une différence sensible ; & qu’on les montrera, de sorte que la comparaison les fasse sortir mutuellement. Il y a mille exemples du contraste dans tous les poëtes, et dans tous les peintres. Ce sont deux freres, dont l’un est trop indulgent, l’autre trop dur : c’est le pere avare vis-à-vis un fils prodigue : c’est le misantrope vis-à-vis l’homme du monde, qui pardonne au genre humain :