Les Bijoux indiscrets/17

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Œuvres complètes de Diderot , Texte établi par J. Assézat et M. Tourneux, GarnierIV (p. 190-192).
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CHAPITRE XVII.


les muselières


Tandis que les bramines faisaient parler Brama, promenaient les Pagodes, et exhortaient les peuples à la pénitence, d’autres songeaient à tirer parti du caquet des bijoux. Les grandes villes fourmillent de gens que la misère rend industrieux. Ils ne volent ni ne filoutent ; mais ils sont aux filous, ce que les filous sont aux fripons. Ils savent tout, ils font tout, ils ont des secrets pour tout ; ils vont et viennent, ils s’insinuent. On les trouve à la cour, à la ville, au palais, à l’église, à la comédie, chez les courtisanes, au café, au bal, à l’opéra, dans les académies ; ils sont tout ce qu’il vous plaira qu’ils soient. Sollicitez-vous une pension, ils ont l’oreille du ministre. Avez-vous un procès, ils solliciteront pour vous. Aimez-vous le jeu, ils sont croupiers ; la table, ils sont chef de loge ; les femmes, ils vous introduiront chez Amine ou chez Acaris. De laquelle des deux vous plaît-il d’acheter la mauvaise santé ? choisissez ; lorsque vous l’aurez prise, ils se chargeront de votre guérison. Leur occupation principale est d’épier les ridicules des particuliers et de profiter de la sottise du public. C’est de leur part qu’on distribue au coin des rues, à la porte des temples, à l’entrée des spectacles, à la sortie des promenades, des papiers par lesquels on vous avertit gratis qu’un tel, demeurant au Louvre, dans Saint-Jean, au Temple ou dans l’Abbaye, à telle enseigne, à tel étage, dupe chez lui depuis neuf heures du matin jusqu’à midi, et le reste du jour en ville.

Les bijoux commençaient à peine à parler, qu’un de ces intrigants remplit les maisons de Banza d’un petit imprimé, dont voici la forme et le contenu. On lisait, au titre, en gros caractères :


AVIS AUX DAMES.


Au-dessous, en petit italique :

Par permission de monseigneur le grand sénéchal, et avec l’approbation de messieurs de l’Académie royale des sciences.


Et plus bas :

« Le sieur Éolipile, de l’Académie royale de Banza, membre de la société royale de Monoémugi, de l’Académie impériale de Biafara, de l’Académie des curieux de Loango, de la société de Camur au Monomotapa, de l’Institut d’Érecco, et des Académies royales de Béléguanze et d’Angola, qui fait depuis plusieurs années des cours de babioles avec les applaudissements de la cour, de la ville et de la province, a inventé, en faveur du beau sexe, des muselières ou bâillons portatifs, qui ôtent aux bijoux l’usage de la parole, sans gêner leurs fonctions naturelles. Ils sont propres et commodes ; il en a de toute grandeur, pour tout âge et à tout prix ; et il a eu l’honneur d’en fournir aux personnes de la première distinction. »


Il n’est rien tel que d’être d’un corps. Quelque ridicule que soit un ouvrage, on le prône, et il réussit. C’est ainsi que l’invention d’Éolipile fit fortune. On courut en foule chez lui : les femmes galantes y allèrent dans leur équipage ; les femmes raisonnables s’y rendirent en fiacre ; les dévotes y envoyèrent leur confesseur ou leur laquais : on y vit même arriver des tourières. Toutes voulaient avoir une muselière : et depuis la duchesse jusqu’à la bourgeoise, il n’y eut femme qui n’eût la sienne, ou par air ou pour cause.

Les bramines, qui avaient annoncé le caquet des bijoux comme une punition divine, et qui s’en étaient promis de la réforme dans les mœurs et d’autres avantages, ne virent point sans frémir une machine qui trompait la vengeance du ciel et leurs espérances. Ils étaient à peine descendus de leurs chaires, qu’ils y remontent, tonnent, éclatent, font parler les oracles, et prononcent que la muselière est une machine infernale, et qu’il n’y a point de salut pour quiconque s’en servira. « Femmes mondaines, quittez vos muselières ; soumettez-vous, s’écrièrent-ils, à la volonté de Brama. Laissez à la voix de vos bijoux réveiller celle de vos consciences ; et ne rougissez point d’avouer des crimes que vous n’avez point eu honte de commettre. »

Mais ils eurent beau crier, il en fut des muselières comme il en avait été des robes sans manches, et des pelisses piquées. Pour cette fois on les laissa s’enrhumer dans leurs temples. On prit des bâillons, et on ne les quitta que quand on en eut reconnu l’inutilité, ou qu’on en fut las.