Les Bijoux indiscrets/26

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Œuvres complètes de Diderot, Texte établi par J. Assézat et M. Tourneux, GarnierIV (p. 227-232).
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CHAPITRE XXVI.


dixième essai de l’anneau.


les gredins.


Mangogul se transporta sur-le-champ chez Haria ; et comme il parlait très volontiers seul, il disait en soi-même : « Cette femme ne se couche point sans ses quatre mâtins ; et les bijoux ne savent rien de ces animaux, ou le sien m’en dira quelque chose ; car, Dieu merci, on n’ignore point qu’elle aime ses chiens à l’adoration. »

Il se trouva dans l’antichambre d’Haria, sur la fin de ce monologue, et pressentit de loin que madame reposait avec sa compagnie ordinaire. C’était un petit gredin, une danoise et deux doguins. Le sultan tira sa tabatière, se précautionna de deux prises de son tabac d’Espagne, et s’approcha d’Haria. Elle dormait ; mais la meute, qui avait l’oreille au guet, entendant quelque bruit, se mit à aboyer, et la réveilla. « Taisez-vous, mes enfants, leur dit-elle d’un ton si doux, qu’on ne pouvait la soupçonner de parler à ses filles ; dormez, dormez, et ne troublez point mon repos ni le vôtre. »

Jadis Haria fut jeune et jolie ; elle eut des amants de son rang ; mais ils s’éclipsèrent plus vite encore que ses grâces. Pour se consoler de cet abandon, elle donna dans une espèce de faste bizarre, et ses laquais étaient les mieux tournés de Banza. Elle vieillit de plus en plus ; les années la jetèrent dans la réforme ; elle se restreignit à quatre chiens et à deux bramines et devint un modèle d’édification. En effet, la satire la plus envenimée n’avait pas là de quoi mordre, et Haria jouissait en paix, depuis plus de dix ans, d’une haute réputation de vertu, et de ces animaux. On savait même sa tendresse si décidée pour les gredins, qu’on ne soupçonnait plus les bramines de la partager.

Haria réitéra sa prière à ses bêtes, et elles eurent la complaisance d’obéir. Alors Mangogul porta la main sur son anneau, et le bijou suranné se mit à raconter la dernière de ses aventures. Il y avait si longtemps que les premières s’étaient passées, qu’il en avait presque perdu la mémoire. « Retire-toi, Médor, dit-il d’une voix enrouée ; tu me fatigues. J’aime mieux Lisette ; je la trouve plus douce. » Médor, à qui la voix du bijou était inconnue, allait toujours son train ; mais Haria se réveillant, continua. « Ôte-toi donc, petit fripon, tu m’empêches de reposer. Cela est bon quelquefois ; mais trop est trop. » Médor se retira, Lisette prit sa place, et Haria se rendormit.

Mangogul, qui avait suspendu l’effet de son anneau, le retourna, et le très antique bijou, poussant un soupir profond, se mit à radoter et dit : « Ah ! que je suis fâché de la mort de la grande levrette ! c’était bien la meilleure petite femme, la créature la plus caressante ; elle ne cessait de m’amuser : c’était tout esprit et toute gentillesse ; vous n’êtes que des bêtes en comparaison. Ce vilain monsieur l’a tuée… la pauvre Zinzoline ; je n’y pense jamais sans avoir la larme à l’œil… Je crus que ma maîtresse en mourrait. Elle passa deux jours sans boire et sans manger ; la cervelle lui en tournait : jugez de sa douleur. Son directeur, ses amis, ses gredins même ne m’approchèrent pas. Ordre à ses femmes de refuser l’entrée de son appartement à monsieur, sous peine d’être chassées… Ce monstre m’a ravi ma chère Zinzoline, s’écriait-elle ; qu’il ne paraisse pas ; je ne veux le voir de ma vie. »

Mangogul, curieux des circonstances de la mort de Zinzoline, ranima la force électrique de son anneau, en le frottant contre la basque de son habit, le dirigea sur Haria, et le bijou reprit : « Haria, veuve de Ramadec, se coiffa de Sindor. Ce jeune homme avait de la naissance, peu de bien ; mais un mérite qui plaît aux femmes, et qui faisait, après les gredins, le goût dominant d’Haria. L’indigence vainquit la répugnance de Sindor pour les années et pour les chiens d’Haria. Vingt mille écus de rente dérobèrent à ses yeux les rides de ma maîtresse et l’incommodité des gredins, et il l’épousa.

« Il s’était flatté de l’emporter sur nos bêtes par ses talents et ses complaisances, et de les disgracier dès le commencement de son règne ; mais il se trompa. Au bout de quelques mois qu’il crut avoir bien mérité de nous, il s’avisa de remontrer à madame que ses chiens n’étaient pas au lit aussi bonne compagnie pour lui que pour elle ; qu’il était ridicule d’en avoir plus de trois, et que c’était faire de la couche nuptiale un chenil, que d’y en admettre plus d’un à tour de rôle.

« — Je vous conseille, répondit Haria d’un ton courroucé, de m’adresser de pareils discours ! Vraiment, il sied bien à un misérable cadet de Gascogne, que j’ai tiré d’un galetas qui n’était pas assez bon pour mes chiens, de faire ici le délicat ! On parfumait apparemment vos draps, mon petit seigneur, quand vous logiez en chambre garnie. Sachez, une bonne fois pour toujours, que mes chiens étaient longtemps avant vous en possession de mon lit, et que vous pouvez en sortir, ou vous résoudre à le partager avec eux. »

« La déclaration était précise, et nos chiens restèrent maîtres de leur poste ; mais une nuit que nous reposions tous, Sindor en se retournant, frappa malheureusement du pied Zinzoline. La levrette, qui n’était point faite à ces traitements, lui mordit le gras de la jambe, et madame fut aussitôt réveillée par les cris de Sindor.

« — Qu’avez vous donc, monsieur ? lui dit-elle ; il semble qu’on vous égorge. Rêvez-vous ?

« — Ce sont vos chiens, madame, lui répondit Sindor, qui me dévorent, et votre levrette vient de m’emporter un morceau de la jambe.

« — N’est-ce que cela ? dit Haria en se retournant, vous faites bien du bruit pour rien. »

« Sindor, piqué de ce discours, sortit du lit, jurant de ne point y remettre le pied que la meute n’en fût bannie. Il employa des amis communs pour obtenir l’exil des chiens ; mais tous échouèrent dans cette négociation importante. Haria leur répondit : « Que Sindor était un freluquet qu’elle avait tiré d’un grenier qu’il partageait avec des souris et des rats ; qu’il ne lui convenait point de faire tant le difficile ; qu’il dormait toute la nuit ; qu’elle aimait ses chiens ; qu’ils l’amusaient ; qu’elle avait pris goût à leurs caresses dès la plus tendre enfance, et qu’elle était résolue de ne s’en séparer qu’à la mort. Encore dites-lui, continua-t-elle en s’adressant aux médiateurs, que s’il ne se soumet humblement à mes volontés, il s’en repentira toute sa vie ; que je rétracterai la donation que je lui ai faite, et que je l’ajouterai aux sommes que je laisse par mon testament pour la subsistance et l’entretien de mes chers enfants. »

« Entre nous, ajoutait le bijou, il fallait que Sindor fût un grand sot d’espérer qu’on ferait pour lui ce que n’avaient pu obtenir vingt amants, un directeur, un confesseur, avec une kyrielle de bramines, qui tous y avaient perdu leur latin. Cependant, toutes les fois que Sindor rencontrait nos animaux, il lui prenait des impatiences qu’il avait peine à contenir. Un jour l’infortunée Zinzoline lui tomba sous la main ; il la saisit par le col, et la jeta par la fenêtre : la pauvre bête mourut de sa chute. Ce fut alors qu’il se fit un beau bruit. Haria, le visage enflammé, les yeux baignés de pleurs… »

« Le bijou allait reprendre ce qu’il avait déjà dit, car les bijoux tombent volontiers dans des répétitions. Mais Mangogul lui coupa la parole : son silence ne fut pas de longue durée. Lorsque le prince crut avoir dérouté ce bijou radoteur, il lui rendit la liberté de parler ; et le babillard, éclatant de rire, reprit comme par réminiscence : « Mais, à propos, j’oubliais de vous raconter ce qui se passa la première nuit des noces d’Haria. J’ai bien vu des choses ridicules en ma vie ; mais jamais aucune qui le fût tant. Après un grand souper, les époux sont conduits à leur appartement ; tout le monde se retire, à l’exception des femmes de madame, qui la déshabillent. La voilà déshabillée ; on la met au lit, et Sindor reste seul avec elle. S’apercevant que, plus alertes que lui, les gredins, les doguins, les levrettes, s’emparaient de son épouse : « Permettez, madame, lui dit-il, que j’écarte un peu ces rivaux.

« — Mon cher, faites ce que vous pourrez, lui dit Haria ; pour moi, je n’ai pas le courage de les chasser. Ces petits animaux me sont attachés ; et il y a si longtemps que je n’ai d’autre compagnie…

— Ils auront peut-être, reprit Sindor, la politesse de me céder aujourd’hui une place que je dois occuper.

« — Voyez, monsieur, » lui répondit Haria.

« Sindor employa d’abord les voies de douceur, et supplia Zinzoline de se retirer dans un coin ; mais l’animal indocile se mit à gronder. L’alarme se répandit parmi le reste de la troupe ; et le doguin et les gredins aboyèrent comme si l’on eût égorgé leur maîtresse. Impatienté de ce bruit, Sindor culbute le doguin, écarte un des gredins, et saisit Médor par la patte. Médor, le fidèle Médor, abandonné de ses alliés, avait tenté de réparer cette perte par les avantages du poste. Collé sur les cuisses de sa maîtresse, les yeux enflammés, le poil hérissé, et la gueule béante, il fronçait le mufle, et présentait à l’ennemi deux rangs de dents des plus aiguës. Sindor lui livra plus d’un assaut ; plus d’une fois Médor le repoussa, les doigts pincés et les manchettes déchirées. L’action avait duré plus d’un quart d’heure avec une opiniâtreté qui n’amusait qu’Haria, lorsque Sindor recourut au stratagème contre un ennemi qu’il désespérait de vaincre par la force. Il agaça Médor de la main droite. Médor, attentif à ce mouvement, n’aperçut point celui de la gauche, et fut pris par le col. Il fit pour se dégager des efforts inouïs, mais inutiles ; il fallut abandonner le champ de bataille, et céder Haria. Sindor s’en empara, mais non sans effusion de sang ; Haria avait apparemment résolu que la première nuit de ses noces fût sanglante. Ses animaux firent une belle défense, et ne trompèrent point son attente. »

« Voilà, dit Mangogul, un bijou qui écrirait la gazette mieux que mon secrétaire. » Sachant alors à quoi s’en tenir sur les gredins, il revint chez la favorite. « Apprêtez-vous, lui dit-il, du plus loin qu’il l’aperçut, à entendre les choses du monde les plus extravagantes. C’est bien pis que les magots de Palabria. Pourrez-vous croire que les quatre chiens d’Haria ont été les rivaux, et les rivaux préférés de son mari ; et que la mort d’une levrette a brouillé ces gens-là, à n’en jamais revenir ?

— Que dites-vous, reprit la favorite, de rivaux et de chiens ? Je n’entends rien à cela. Je sais qu’Haria aime éperdument les gredins ; mais aussi je connais Sindor pour un homme vif, qui peut-être n’aura pas eu toutes les complaisances qu’exigent d’ordinaire les femmes à qui l’on doit sa fortune. Du reste, quelle qu’ait été sa conduite, je ne conçois pas qu’elle ait pu lui attirer des rivaux. Haria est si vénérable, que je voudrais bien que Votre Hautesse daignât s’expliquer plus intelligiblement.

— Écoutez, lui répondit Mangogul, et convenez que les femmes ont des goûts bizarres à l’excès, pour ne rien dire de pis. »

Il lui fit tout de suite l’histoire d’Haria, mot pour mot, comme le bijou l’avait racontée. Mirzoza ne put s’empêcher de rire du combat de la première nuit. Cependant reprenant un air sérieux :

« Je ne sais, dit-elle à Mangogul, quelle indignation s’empare de moi. Je vais prendre en aversion ces animaux et toutes celles qui en auront, et déclarer à mes femmes que je chasserai la première qui sera soupçonnée de nourrir un gredin.

— Eh pourquoi, lui répondit le sultan, étendre ainsi les haines ? Vous voilà bien, vous autres femmes, toujours dans les extrêmes ! Ces animaux sont bons pour la chasse, sont nécessaires dans les campagnes, et ont je ne sais combien d’autres usages, sans compter celui qu’en fait Haria.

— En vérité, dit Mirzoza, je commence à croire que Votre Hautesse aura peine à trouver une femme sage.

— Je vous l’avais bien dit, répondit Mangogul ; mais ne précipitons rien : vous pourriez un jour me reprocher de tenir de votre impatience un aveu que je prétends devoir uniquement aux essais de ma bague. J’en médite qui vous étonneront. Tous les secrets ne sont pas dévoilés, et je compte arracher des choses plus importantes aux bijoux qui me restent à consulter. »

Mirzoza craignait toujours pour le sien. Le discours de Mangogul la jeta dans un trouble qu’elle ne fut pas la maîtresse de lui dérober : mais le sultan qui s’était lié par un serment, et qui avait de la religion dans le fond de l’âme, la rassura de son mieux, lui donna quelques baisers fort tendres, et se rendit à son conseil, où des affaires de conséquence l’appelaient.