Les Bijoux indiscrets/28

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
Œuvres complètes de Diderot, Texte établi par J. Assézat et M. Tourneux, GarnierIV (p. 237-243).
◄  XXVII
XXIX  ►



CHAPITRE XXVIII.


douzième essai de l’anneau.


questions de droits.


Le viol était sévèrement puni dans le Congo : or, il en arriva un très-célèbre sous le règne de Mangogul. Ce prince, à son avènement à la couronne, avait juré, comme tous ses prédécesseurs, de ne point accorder de pardon pour ce crime ; mais quelque sévères que soient les lois, elles n’arrêtent guère ceux qu’un grand intérêt pousse à les enfreindre. Le coupable était condamné à perdre la partie de lui-même par laquelle il avait péché, opération cruelle dont il périssait ordinairement ; celui qui la faisait y prenant moins de précaution que Petit [1].

Kersael, jeune homme de naissance, languissait depuis six mois au fond d’un cachot, dans l’attente de ce supplice. Fatmé, femme jeune et jolie, était sa Lucrèce et son accusatrice. Ils avaient été fort bien ensemble ; personne ne l’ignorait : l’indulgent époux de Fatmé n’y trouvait point à redire. Ainsi le public aurait eu mauvaise grâce de se mêler de leurs affaires.

Après deux ans d’un commerce tranquille, soit inconstance, soit dégoût, Kersael s’attacha à une danseuse de l’opéra de Banza, et négligea Fatmé, sans toutefois rompre ouvertement avec elle. Il voulait que sa retraite fût décente, ce qui l’obligeait à fréquenter encore dans la maison. Fatmé, furieuse de cet abandon, médita sa vengeance, et profita de ce reste d’assiduités pour perdre son infidèle.

Un jour que le commode époux les avait laissés seuls, et que Kersael, ayant déceint son cimeterre, tâchait d’assoupir les soupçons de Fatmé par ces protestations qui ne coûtent rien aux amants, mais qui ne surprennent jamais la crédulité d’une femme alarmée, celle-ci, les yeux égarés, et mettant en cinq ou six coups de main le désordre dans sa parure, poussa des cris effrayants et appela à son secours son époux et ses domestiques qui accoururent, et devinrent les témoins de l’offense que Fatmé disait avoir reçue de Kersael, en montrant le cimeterre, « que l’infâme a levé dix fois sur ma tête, ajouta-t-elle, pour me soumettre à ses désirs. »

Le jeune homme, interdit de la noirceur de l’accusation, n’eut ni la force de répondre, ni celle de s’enfuir. On le saisit, et il fut conduit en prison, et abandonné aux poursuites de la justice du Cadilesker [2].

Les lois ordonnaient que Fatmé serait visitée ; elle le fut donc, et le rapport des matrones se trouva très défavorable à l’accusé. Elles avaient un protocole [3] pour constater l’état d’une femme violée, et toutes les conditions requises concoururent contre Kersael. Les juges l’interrogèrent : Fatmé lui fut confrontée ; on entendit les témoins. Il avait beau protester de son innocence, nier le fait, et démontrer par le commerce qu’il avait entretenu plus de deux ans avec son accusatrice que ce n’était pas une femme qu’on violât ; la circonstance du cimeterre, la solitude du tête-à-tête, les cris de Fatmé, l’embarras de Kersael à la vue de l’époux et des domestiques, toutes ces choses formaient, selon les juges, des présomptions violentes. De son côté, Fatmé, loin d’avouer des faveurs accordées, ne convenait même pas d’avoir donné des lueurs d’espérance, et soutenait que l’attachement opiniâtre à son devoir, dont elle ne s’était jamais relâchée, avait sans doute poussé Kersael à lui arracher de force ce qu’il avait désespéré d’obtenir par séduction. Le procès-verbal des duègnes était encore une pièce terrible ; il ne fallait que le parcourir et le comparer avec les dispositions du code criminel, pour y lire la condamnation du malheureux Kersael. Il n’attendait son salut ni de ses défenses, ni du crédit de sa famille ; et les magistrats avaient fixé le jugement définitif de son procès au treize de la lune de Régeb. On l’avait même annoncé au peuple, à son de trompe, selon la coutume.

Cet événement fut le sujet des conversations, et partagea longtemps les esprits. Quelques vieilles bégueules, qui n’avaient jamais eu à redouter le viol, allaient criant : « Que l’attentat de Kersael était énorme ; que si l’on n’en faisait un exemple sévère, l’innocence ne serait plus en sûreté, et qu’une honnête femme risquerait d’être insultée jusqu’au pied des autels. » Puis elles citaient des occasions où de petits audacieux avaient osé attaquer la vertu de plusieurs dames respectables ; les détails ne laissaient aucun doute que les dames respectables dont elles parlaient, c’étaient elles-mêmes ; et tous ces propos se tenaient avec des bramines moins innocents que Kersael, et par des dévotes aussi sages que Fatmé, par forme d’entretiens édifiants.

Les petits-maîtres, au contraire, et même quelques petites-maîtresses, avançaient que le viol était une chimère : qu’on ne se rendait jamais que par capitulation, et que, pour peu qu’une place fût défendue, il était de toute impossibilité de l’emporter de vive force. Les exemples venaient à l’appui des raisonnements ; les femmes en connaissaient, lés petits-maîtres en créaient ; et l’on ne finissait point de citer des femmes qui n’avaient point été violées. « Le pauvre Kersael ! disait-on, de quoi diable s’est-il avisé, d’en vouloir à la petite Bimbreloque (c’était le nom de la danseuse) ; que ne s’en tenait-il à Fatmé ? Ils étaient au mieux ; et l’époux les laissait aller leur chemin, que c’était une bénédiction… Les sorcières de matrones ont mal mis leurs lunettes, ajoutait-on, et n’y ont vu goutte ; car qui est-ce qui voit clair là ? Et puis messieurs les sénateurs vont le priver de sa joie, pour avoir enfoncé une porte ouverte. Le pauvre garçon en mourra ; cela n’est pas douteux. Et voyez, après cela, à quoi les femmes mécontentes ne seront point autorisées…

— Si cette exécution a lieu, interrompit un autre, je me fais Fri-Maçon [4]. »

Mirzoza, naturellement compatissante, représenta à Mangogul qui plaisantait, lui, de l’état futur de Kersael, que si les lois parlaient contre Kersael, le bon sens déposait contre Fatmé.

« Il est inouï, d’ailleurs, ajoutait-elle, que, dans un gouvernement sage, on s’arrête tellement à la lettre des lois, que la simple allégation d’une accusatrice suffise pour mettre en péril la vie d’un citoyen. La réalité d’un viol ne saurait être trop bien constatée ; et vous conviendrez, seigneur, que ce fait est du moins autant de la compétence de votre anneau que de vos sénateurs. Il serait assez singulier que les matrones en sussent sur cet article plus que les bijoux mêmes. Jusqu’à présent, seigneur, la bague de Votre Hautesse n’a presque servi qu’à satisfaire votre curiosité. Le génie de qui vous la tenez ne se serait-il point proposé de fin plus importante ? Si vous l’employiez à la découverte de la vérité et au bonheur de vos sujets, croyez-vous que Cucufa s’en offensât ? Essayez. Vous avez en main un moyen infaillible de tirer de Fatmé l’aveu de son crime, ou la preuve de son innocence.

— Vous avez raison, reprit Mangogul, et vous allez être satisfaite. »

Le sultan partit sur-le-champ : il n’y avait pas de temps à perdre ; car c’était le 12 au soir de la lune de Régeb, et le sénat devait prononcer le 13. Fatmé venait de se mettre au lit ; ses rideaux étaient entrouverts. Une bougie de nuit jetait sur son visage une lueur sombre. Elle parut belle au sultan, malgré l’agitation violente qui la défigurait. La compassion et la haine, la douleur et la vengeance, l’audace et la honte se peignaient dans ses yeux, à mesure qu’elles se succédaient dans son cœur. Elle poussait de profonds soupirs, versait des larmes, les essuyait, en répandait de nouvelles, restait quelques moments la tête abattue et les yeux baissés, les relevait brusquement, et lançait vers le ciel des regards furieux. Cependant, que faisait Mangogul ? il se parlait à lui-même, et se disait tout bas : « Voilà tous les symptômes du désespoir. Son ancienne tendresse pour Kersael s’est réveillée dans toute sa violence. Elle a perdu de vue l’offense qu’on lui a faite, et elle n’envisage plus que le supplice réservé à son amant. » En achevant ces mots, il tourna sur Fatmé le fatal anneau ; et son bijou s’écria vivement :

« Encore douze heures ! et nous serons vengés. Il périra, le traître, l’ingrat ; et son sang versé… » Fatmé effrayée du mouvement extraordinaire qui se passait en elle, et frappée de la voix sourde de son bijou, y porta les deux mains, et se mit en devoir de lui couper la parole. Mais l’anneau puissant continuait d’agir, et l’indocile bijou repoussant tout obstacle, ajouta : « Oui, nous serons vengés. Ô toi qui m’as trahi, malheureux Kersael, meurs ; et toi qu’il m’a préférée, Bimbreloque, désespère-toi… Encore douze heures ! Ah ! que ce temps va me paraître long. Hâtez-vous, doux moments, où je verrai le traître, l’ingrat Kersael sous le fer des bourreaux, son sang couler… Ah ! malheureux, qu’ai-je dit ?… Je verrais, sans frémir, périr l’objet que j’ai le plus aimé. Je verrais le couteau funeste levé… Ah ! loin de moi cette cruelle idée… Il me hait, il est vrai ; il m’a quitté pour Bimbreloque ; mais peut-être qu’un jour… Que dis-je, peut-être ? l’amour le ramènera sans doute sous ma loi. Cette petite Bimbreloque est une fantaisie qui lui passera ; il faut qu’il reconnaisse tôt ou tard l’injustice de sa préférence, et le ridicule de son nouveau choix. Console-toi, Fatmé, tu reverras ton Kersael. Oui, tu le reverras. Lève-toi promptement ; cours, vole détourner l’affreux péril qui le menace. Ne trembles-tu point d’arriver trop tard ?… Mais où courrai-je, lâche que je suis ? Les mépris de Kersael ne m’annoncent-ils pas qu’il m’a quitté sans retour ! Bimbreloque le possède ; et c’est pour elle que je le conserverais ! Ah ! qu’il périsse plutôt de mille morts ! S’il ne vit plus pour moi, que m’importe qu’il meure ?… Oui, je le sens, mon courroux est juste. L’ingrat Kersael a mérité toute ma haine. Je ne me repens plus de rien. J’avais tout fait pour le conserver, je ferai tout pour le perdre. Cependant un jour plus tard, et ma vengeance était trompée. Mais son mauvais génie me l’a livré, au moment même qu’il m’échappait. Il est tombé dans le piège que je lui préparais. Je le tiens. Le rendez-vous où je sus t’attirer, était le dernier que tu me destinais : mais tu n’en perdras pas si tôt la mémoire… Avec quelle adresse tu sus l’amener où tu le voulais ? Fatmé, que ton désordre fut bien préparé ! Tes cris, ta douleur, tes larmes, ton embarras, tout, jusqu’à ton silence, a proscrit Kersael. Rien ne peut le soustraire au destin qui l’attend. Kersael est mort… Tu pleures, malheureuse. Il en aimait une autre, que t’importe qu’il vive ? »

Mangogul fut pénétré d’horreur à ce discours ; il retourna sa bague ; et tandis que Fatmé reprenait ses esprits, il revola chez la sultane.

« Eh bien ! seigneur, lui dit-elle, qu’avez-vous entendu ? Kersael est-il toujours coupable, et la chaste Fatmé…

— Dispensez-moi, je vous prie, répondit le sultan, de vous répéter les forfaits que je viens d’entendre ! Qu’une femme irritée est à craindre ! Qui croirait qu’un corps formé par les grâces renfermât quelquefois un cœur pétri par les furies ? Mais le soleil ne se couchera pas demain sur mes États, qu’ils ne soient purgés d’un monstre plus dangereux que ceux qui naissent dans mes déserts. »

Le sultan fit appeler aussitôt le grand sénéchal, et lui ordonna de saisir Fatmé, de transférer Kersael dans un des appartements du sérail, et d’annoncer au sénat que Sa Hautesse se réservait la connaissance de son affaire. Ses ordres furent exécutés dans la nuit même.

Le lendemain, au point du jour, le sultan, accompagné du sénéchal et d’un effendi, se rendit à l’appartement de Mirzoza, et y fit amener Fatmé. Cette infortunée se précipita aux pieds de Mangogul, avoua son crime avec toutes ses circonstances, et conjura Mirzoza de s’intéresser pour elle. Dans ces entrefaites on introduisit Kersael. Il n’attendait que la mort ; il parut néanmoins avec cette assurance que l’innocence seule peut donner. Quelques mauvais plaisants dirent qu’il eût été plus consterné, si ce qu’il était menacé de perdre en eût valu la peine. Les femmes furent curieuses de savoir ce qui en était. Il se prosterna respectueusement devant Sa Hautesse. Mangogul lui fit signe de se relever ; et lui tendant la main :

« Vous êtes innocent, lui dit-il ; soyez libre. Rendez grâces à Brama de votre salut. Pour vous dédommager des maux que vous avez soufferts, je vous accorde deux mille sequins de pension sur mon trésor, et la première commanderie vacante dans l’ordre du Crocodile. »

Plus on répandait de grâces sur Kersael, plus Fatmé craignait le supplice. Le grand sénéchal opinait à la mort par la loi si fæmina ff. de vi C. calumniatrix. Le sultan inclinait pour la prison perpétuelle. Mirzoza, trouvant trop de rigueur dans l’un de ces jugements, et trop d’indulgence dans l’autre, condamna le bijou de Fatmé au cadenas. L’instrument florentin lui fut appliqué publiquement, et sur l’échafaud même dressé pour l’exécution de Kersael. Elle passa de là dans une maison de force, avec les matrones qui avaient décidé dans cette affaire avec tant d’intelligence.



  1. Petit (Jean-Louis), chirurgien célèbre, né à Paris en 1674, mort le 20 avril 1750. (Br.) — Il avait inventé un procédé de ligature au moyen duquel il combattait victorieusement les hémorragies consécutives aux opérations.
  2. Juge militaire. (Br.)
  3. Diderot avait probablement trouvé ce protocole dans le livre de Venette, De la Génération de l’Homme, Cologne, 1696. Venette, en reproduisant un procès-verbal authentique d’une visite de matrones pour constater un viol, se plaignait déjà très-vivement de leur ignorance, et disait (p. 89) : « Si les matrones de France avaient soin d’assister aux anatomies des femmes que l’on fait publiquement aux Écoles de médecine, comme font celles d’Espagne, je suis assuré qu’elles ne donneraient pas des attestations fabriquées de la sorte, qui prouvent qu’il ne faut jamais s’en fier à elles, quand il est question de l’honneur et de la virginité d’une fille. »
  4. Freemason. On a ainsi prononcé assez longtemps avant de traduire le mot.