Les Bijoux indiscrets/45

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CHAPITRE XLV.


vingt-quatrième et vingt-cinquième essais de l’anneau.


bal masqué, et suite du bal masqué.


Les bijoux les plus extravagants de Banza ne manquèrent pas d’accourir où le plaisir les appelait. Il en vint en carrosse bourgeois ; il en vint par les voitures publiques, et même quelques-uns à pied. Je ne finirais point, dit l’auteur africain dont j’ai l’honneur d’être le caudataire, si j’entrais dans le détail des niches que leur fit Mangogul. Il donna plus d’exercice à sa bague dans cette nuit seule, qu’elle n’en avait eu depuis qu’il la tenait du génie. Il la tournait, tantôt sur l’une, tantôt sur l’autre, souvent sur une vingtaine à la fois : c’était alors qu’il se faisait un beau bruit ; l’un s’écriait d’une voix aigre : Violons, le Carillon de Dunkerque, s’il vous plaît ; l’autre, d’une voix rauque : Et moi je veux les Sautriots ; et moi les Tricotets, disait un troisième ; et une multitude à la fois : Des contredanses usées, comme la Bourrée, les Quatre Faces, la Calotine, la Chaîne, le Pistolet, la Mariée, le Pistolet, le Pistolet. Tous ces cris étaient lardés d’un million d’extravagances. L’on entendait d’un côté : Peste soit du nigaud ! Il faut l’envoyer à l’école ; de l’autre : Je m’en retournerai donc sans étrenner ? Ici : Qui payera mon carrosse ? là : Il m’est échappé ; mais je chercherai tant, qu’il se retrouvera ; ailleurs : À demain ; mais vingt louis au moins ; sans cela, rien de fait ; et partout des propos qui décelaient des désirs ou des exploits.

Dans ce tumulte, une petite bourgeoise, jeune et jolie, démêla Mangogul, le poursuivit, l’agaça, et parvint à déterminer son anneau sur elle. On entendit à l’instant son bijou s’écrier : « Où courez-vous ? Arrêtez, beau masque ; ne soyez point insensible à l’ardeur d’un bijou qui brûle pour vous. » Le sultan, choqué de cette déclaration téméraire, résolut de punir celle qui l’avait hasardée. Il disparut, et chercha parmi ses gardes quelqu’un qui fût à peu près de sa taille, lui céda son masque et son domino, et l’abandonna aux poursuites de la petite bourgeoise, qui, toujours trompée par les apparences, continua à dire mille folies à celui qu’elle prenait pour Mangogul.

Le faux sultan ne fut pas bête ; c’était un homme qui savait parler par signes ; il en fit un qui attira la belle dans un endroit écarté, où elle se prit, pendant plus d’une heure, pour la sultane favorite, et Dieu sait les projets qui lui roulèrent dans la tête ; mais l’enchantement dura peu. Lorsqu’elle eut accablé le prétendu sultan de caresses, elle le pria de se démasquer ; il le fit, et montra une physionomie armée de deux grands crocs, qui n’appartenaient point du tout à Mangogul.

« Ah ! fi, s’écria la petite bourgeoise : Fi…

— Eh ! mon petit tame, lui répondit le Suisse, qu’avoir vous ? Moi l’y croire vous avoir rentu d’assez bons services pour que vous l’y être pas fâchée de me connaître. »

Mais sa déesse ne s’amusa point à lui répondre, s’échappa brusquement de ses mains, et se perdit dans la foule.

Ceux d’entre les bijoux qui n’aspirèrent pas à de si grands honneurs, ne laissèrent pas que de rencontrer le plaisir, et tous reprirent la route de Banza, fort satisfaits de leur voyage.

L’on sortait du bal lorsque Mangogul entendit deux de ses principaux officiers qui se parlaient avec vivacité. « C’est ma maîtresse, disait l’un : je suis en possession depuis un an, et vous êtes le premier qui vous soyez avisé de courir sur mes brisées. À propos de quoi me troubler ? Nassès, mon ami, adressez-vous ailleurs : vous trouverez cent femmes aimables qui se tiendront pour trop heureuses de vous avoir.

— J’aime Amine, répondait Nassès ; je ne vois qu’elle qui me plaise. Elle m’a donné des espérances, et vous trouverez bon que je les suive.

— Des espérances ! reprit Alibeg.

— Oui, des espérances…

— Morbleu ! cela n’est point…

— Je vous dis, monsieur, que cela. est, et que vous me ferez raison sur l’heure du démenti que vous me donnez. »

À l’instant ils descendirent le grand perron ; ils avaient déjà le cimeterre tiré, et ils allaient finir leur démêlé d’une façon tragique, lorsque le sultan les arrêta, et leur défendit de se battre avant que d’avoir consulté leur Hélène.

Ils obéirent et se rendirent chez Amine, où Mangogul les suivit de près. « Je suis excédée du bal, leur dit-elle ; les yeux me tombent. Vous êtes de cruelles gens, de venir au moment que j’allais me mettre au lit ; mais vous avez tous deux un air singulier. Pourrait-on savoir ce qui vous amène ?…

— C’est une bagatelle, lui répondit Alibeg : monsieur se vante, et même assez hautement, ajouta-t-il en montrant son ami, que vous lui donnez des espérances. Madame, qu’en est-il ?… »

Amine ouvrait la bouche ; mais le sultan tournant sa bague dans le même instant, elle se tut, et son bijou répondit pour elle… « Il me semble que Nassès se trompe : non, ce n’est pas à lui que madame en veut. N’a-t-il pas un grand laquais qui vaut mieux que lui ? Oh ! que ces hommes sont sots de croire que des dignités, des honneurs, des titres, des noms, des mots vides de sens, en imposent à des bijoux ! Chacun a sa philosophie, et la nôtre consiste principalement à distinguer le mérite de la personne, le vrai mérite, de celui qui n’est qu’imaginaire. N’en déplaise à M. de Claville[1], il en sait là-dessus moins que nous, et vous allez en avoir la preuve.

« Vous connaissez tous deux, continua le bijou, la marquise Bibicosa. Vous savez ses amours avec Cléandor, et sa disgrâce, et la haute dévotion qu’elle professe aujourd’hui. Amine est bonne amie ; elle a conservé les liaisons qu’elle avait avec Bibicosa, et n’a point cessé de fréquenter dans sa maison, où l’on rencontre des bramines de toute espèce. Un d’entre eux pressait un jour ma maîtresse de parler pour lui à Bibicosa.

« Eh ! que voulez-vous que je lui demande ? lui répondit Amine. C’est une femme noyée, qui ne peut rien pour elle-même. Vraiment elle vous saurait bon gré de la traiter encore comme une personne de conséquence. Allez, mon ami, le prince Cléandor et Mangogul ne feront jamais rien pour elle ; et vous vous morfondriez dans les antichambres…

« — Mais, répondit le bramine, madame, il ne s’agit que d’une bagatelle, qui dépend directement de la marquise. Voici ce que c’est. Elle a fait construire un petit minaret dans son hôtel ; c’est sans doute pour la Sala, ce qui suppose un iman ; et c’est cette place que je demande…

« — Que dites-vous ! reprit Amine. Un iman ! vous n’y pensez pas ; il ne faut à la marquise qu’un marabout qu’elle appellera de temps à autre lorsqu’il pleut, ou qu’on veut avoir fait la Sala, avant que de se mettre au lit : mais un iman logé, vêtu, nourri dans son hôtel, avec des appointements ! cela ne va point à Bibicosa. Je connais ses affaires. La pauvre femme n’a pas six mille sequins de revenu ; et vous prétendez qu’elle en donnera deux mille à un iman ? Voilà t-il pas qui est bien imaginé !…

« — De par Brama, j’en suis fâché, répliqua l’homme saint ; car voyez-vous, si j’avais été son iman, je n’aurais pas tardé à lui devenir plus nécessaire : et quand on est là, il vous pleut de l’argent et des pensions. Tel que vous me voyez, je suis du Monomotapa, et je fais très bien mon devoir…

« — Eh ! mais, lui répondit Amine d’une voix entrecoupée, votre affaire n’est pourtant pas impossible. C’est dommage que le mérite dont vous parlez ne se présume pas…

« — On ne risque rien à s’employer pour les gens de mon pays, reprit l’homme du Monomotapa ; voyez plutôt… »

« Il donna sur-le-champ à Amine la preuve complète d’un mérite si surprenant, que de ce moment vous perdîtes, à ses yeux, la moitié de ce qu’elle vous prisait. Ah ! vivent les gens du Monomotapa ! »

Alibeg et Nassès avaient la physionomie allongée, et se regardaient sans mot dire ; mais, revenus de leur étonnement, ils s’embrassèrent : et jetant sur Amine un regard méprisant, ils coururent se prosterner aux pieds du sultan, et le remercier de les avoir détrompés de cette femme et de leur avoir conservé la vie et l’amitié réciproque. Ils arrivèrent dans le moment que Mangogul, de retour chez la favorite, lui faisait l’histoire d’Amine. Mirzoza en rit, et n’en estima pas davantage les femmes de cour et les bramines.



  1. Auteur d’un Traité du vrai mérite de l’homme, considéré dans tous les âges et dans toutes les conditions. Plusieurs fois réimprimé.