Les Bijoux indiscrets/47

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Œuvres complètes de Diderot, Texte établi par J. Assézat et M. Tourneux, GarnierIV (p. 336-341).
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CHAPITRE XLVII.


vingt-sixième essai de l’anneau.


le bijou voyageur.


Tandis que la favorite et Sélim se reposaient des fatigues de la veille, Mangogul parcourait avec étonnement les magnifiques appartements de Cypria. Cette femme avait fait, avec son bijou, une fortune à comparer à celle d’un fermier général. Après avoir traversé une longue enfilade de pièces plus richement décorées les unes que les autres, il arriva dans la salle de compagnie, où, au centre d’un cercle nombreux, il reconnut la maîtresse du logis à une énorme quantité de pierreries qui la défiguraient ; et son époux, à la bonhomie peinte sur son visage. Deux abbés, un bel esprit, trois académiciens de Banza occupaient les côtés du fauteuil de Cypria ; et sur le fond de la salle voltigeaient deux petits-maîtres avec un jeune magistrat rempli d’airs, soufflant sur ses manchettes, sans cesse rajustant sa perruque, visitant sa bouche et se félicitant dans les glaces de ce que son rouge allait bien : excepté ces trois papillons, le reste de la compagnie était dans une vénération profonde pour la respectable momie qui, indécemment étalée, bâillait, parlait en bâillant, jugeait tout, jugeait mal de tout, et n’était jamais contredite.

« Comment, disait en soi-même Mangogul qui n’avait parlé seul depuis longtemps, et qui s’en mourait, comment est-elle parvenue à déshonorer un homme de bonne maison avec un esprit si gauche et une figure comme celle-là ? »

Cypria voulait qu’on la prît pour blonde ; sa peau petit jaune, bigarrée de rouge, imitait assez bien une tulipe panachée ; elle avait les yeux gros, la vue basse, la taille courte, le nez effilé, la bouche plate, le tour du visage coupé, les joues creuses, le front étroit, point de gorge, la main sèche et le bras décharné : c’était avec ces attraits qu’elle avait ensorcelé son mari. Le sultan tourna sa bague sur elle, et l’on entendit glapir aussitôt. L’assemblée s’y trompa, et crut que Cypria parlait par la bouche, et qu’elle allait juger. Mais son bijou débuta par ces mots :

« Histoire de mes voyages.

« Je naquis à Maroc en 17,000,000,012, et je dansais sur le théâtre de l’Opéra, lorsque Méhémet Tripathoud, qui m’entretenait, fut nommé chef de l’ambassade que notre puissant empereur envoya au monarque de la France ; je le suivis dans ce voyage : les charmes des femmes françaises m’enlevèrent bientôt mon amant ; et sans délai j’usai de représailles. Les courtisans, avides de nouveautés, voulurent essayer de la Maroquine ; car c’est ainsi qu’on nommait ma maîtresse ; elle les traita fort humainement ; et son affabilité lui valut, en six mois de temps, vingt mille écus en bijoux, autant en argent, avec un petit hôtel tout meublé. Mais le Français est volage, et je cessai bientôt d’être à la mode ; je ne m’amusai point à courir les provinces ; il faut aux grands talents de vastes théâtres ; je laissai partir Tripathoud, et je me destinai pour la capitale d’un autre royaume.

« A wealthy lord, travelling through France, dragg’d me to London. Ay, that was a man indeed ! He water’d me six times a day, and as often o’nights. His prick like a comet’s tail shot flaming darts : I never felt such quick and thrilling thrusts. It was not possible for mortal prowess to hold out long, at this rate ; so he drooped by degrees, and I received his soul distilled through his Tarse. He gave me fifty thousand guineas. This noble lord was succeeded by a couple of privateer-commanders lately return’d from cruising : being intimate friends, they fuck’d me, as they had sail’d, in company, endeavouring who should show most vigour and serve the readiest fire. Whilst the one was riding at anchor, I towed the other by his Tarse and prepared him for a fresh tire. Upon a modest computation, I reckon’d in about eight days time I received a hundred and eighty shot. But I soon grew tired with keeping so strict an account, for there was no end of their broad-sides. I got twelve thousand pounds from them for my share of the prizes they had taken. The winter quarter being over, they were forced to put to sea again, and would fain have engaged me as a tender, but I had made a prior contract with a German count.

« Duxit me Viennam in Austriâ patriam suam, ubi venereâ voluptate, quantâ maximâ poteram, ingurgitatus sum, per menses tres integros ejus splendidè nimis epulatus hospes. Illi, rugosi et contracti Lotharingo more colei, et oe usquè longa, crassaque mentula, ut dimidiam nondùm acciperem, quamvis iterato coïtu fractus rictus mihi miserè pateret. Immanem ast usu frequenti vagina tandem admisit laxè gladium, novasque excogitavimus artes, quibus fututionum quotidianarum vinceremus fastidium. Modò me resupinum agitabat ; modò ipsum, eques adhærescens inguinibus, motu quasi tolutario versabam. Sæpè turgentem spumantemque admovit ori priapum, simulque appressis ad labia labiis, fellatrice me linguâ perfricuit. Etsi Veneri nunquam indulgebat posticæ, à tergo me tamen adorsus, cruribus altero sublato, altero depresso, inter femora subitat, voluptaria quærens per impedimenta transire. Amatoria Sanchesii præaecepta calluit ad unguem, et festivas Aretini tabulas sic expressit, ut nemo meliùs. His à me laudibus acceptis, multis florenorum millibus mea solvit obsequia, et Romam secessi.

« Quella città è il tempio di Venere, ed il soggiorno delle delizie. Tutta via me dispiaceva, che le natiche leggiadre fessero là ancora più festeggiaste delle più belle potte ; quello che provai il terzo giorno del mio arrivo in quel paese. Una cortigiana illustre se offerisce à farmi guadagnare mila scudi, s’io voleva passar la sera con esso lei in una vigna. Accettai l’invito ; salimmo in una carozza, e giungemmo in un luogo da lei ben conosciuto nel quale due cavalieri colle braghesse rosse si fecero incontro à noi, e ci condussero in un boschetto spesso e folto, dove cavatosi subito le vesti, vedemmo i più furiosi cazzi che risaltaro mai. Ognuno chiavo la sua. Il trastullo poi si prese a quadrille, dopo per farsi guattare in bocca, poscia nelle tette ; alla pertine, uno de chiavatori impadronissi del mio rivale, mentre l’altro mi lavorava. L’istesso fu fatto alla conduttrice mia ; e cio lutto dolcemente condito di bacci alla fiorentina. E quando i campioni nostri ebbero posto fine alla battaglia, facemmo la fricarella per risvegliar il gusto à quei benedetti signori i quali ci paganoro con generosità. In più volte simili guadagnai con loro sessanta mila scudi ; e due altre volte tanto, con coloro che mi procurava la cortigiana. Mi ricordo di uno che visitava mi spesso e che sborrava sempre due volte senza cavarlo ; e d’un altro il quale usciva da me pian piano, per entrare soltimente nel mio vicino ; e per questo bastava fare sù è giù le natiche. Ecco una uzanza curiosa che ci pratica in Italia. »

Le bijou de Cypria continua son histoire sur un ton moitié congeois et moitié espagnol. Il ne savait pas apparemment assez cette dernière langue pour l’employer seule : on n’apprend une langue, dit l’auteur africain, qui se pendrait plutôt que de manquer une réflexion commune, qu’en la parlant beaucoup ; et le bijou de Cypria n’eut presque pas le temps de parler à Madrid.

« Je me sauvai d’Italie, dit-il, malgré quelques désirs secrets qui me rappelaient en arrière, influxo malo del clima ! y tuve luego la resolucion de ir me a una tierra, donde pudiesse gozar mis fueros, sin partir los con un usurpador. Je fis le voyage de Castille la Vieille, où l’on sut le réduire à ses simples fonctions : mais cela ne suffit pas à ma vengeance. Le impuse la tarea de batter el compas en los bayles che celebrava de dia y de noche ; et il s’en acquitta si bien, que nous nous réconciliâmes. Nous parûmes à la cour de Madrid en bonne intelligence. Al entrar de la ciudad, je liai con un papo venerabile por sus canas : heureusement pour moi ; car il eut compassion de ma jeunesse, et me communiqua un secret, le fruit de soixante années d’expérience, para guardar me del mal de que merecieron los Franceses ser padrinos, por haver sido sus primeros pregodes. Avec cette recette, et le goût de la propreté que je tentai vainement d’introduire en Espagne, je me préservai de tout accident Madrid, où ma vanité seule fut mortifiée. Ma maîtresse a, comme vous voyez, le pied fort petit. Esta prenda es el incentivo mas poderoso de una imaginacion castellana. Un petit pied sert de passeport à Madrid à la fille que tienne la mas dilatada sima entre las piernas. Je me déterminai à quitter une contrée où je devais la plupart de mes triomphes à un mérite étranger ; y me arrime a un definidor muy virtuoso que passava a las Indias. Je vis, sous les ailes de sa révérence, la terre de promission, ce pays où l’heureux Frayle porte, sans scandale, de l’or dans sa bourse, un poignard à sa ceinture, et sa maîtresse en croupe. Que la vie que j’y passai fut délicieuse ! quelles nuits ! dieux, quelles nuits ! Hay de mi ! al recordarme de tantos gustos me meo… Algo mas… Ya, ya… Pierdo el sentido… Me muero…

« Après un an de séjour à Madrid et aux Indes, je m’embarquai pour Constantinople. Je ne goûtais point les usages d’un peuple chez qui les bijoux sont barricadés ; et je sortis promptement d’une contrée où je risquais ma liberté. Je pratiquai pourtant assez les musulmans, pour m’apercevoir qu’ils se sont bien policés par le commerce des Européens ; et je leur trouvai la légèreté du Français, l’ardeur de l’Anglais, la force de l’Allemand, la longanimité de l’Espagnol, et d’assez fortes teintures des raffinements italiens : en un mot, un aga vaut, à lui seul, un cardinal, quatre ducs, un lord, trois grand d’Espagne, et deux princes allemands.

« De Constantinople, j’ai passé, messieurs, comme vous savez, à la cour du grand Erguebzed, où j’ai formé nos seigneurs les plus aimables ; et quand je n’ai plus été bon à rien, je me suis jeté sur cette figure-là, dit le bijou, en indiquant, par un geste qui lui était familier, l’époux de Cypria. La belle chute ! »

« L’auteur africain finit ce chapitre par un avertissement aux dames qui pourraient être tentées de se faire traduire les endroits où le bijou de Cypria s’est exprimé dans des langues étrangères.

« J’aurais manqué, dit-il, au devoir de l’historien, en les supprimant ; et au respect que j’ai pour le sexe, en les conservant dans mon ouvrage, sans prévenir les dames vertueuses, que le bijou de Cypria s’était excessivement gâté le ton dans ses voyages ; et que ses récits sont infiniment plus libres qu’aucune des lectures clandestines qu’elles aient jamais faites. »