Les Bonnes Femmes

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Les Bonnes Femmes
Traduit par J. Porchat


LES

BONNES FEMMES.

(1800.)

Henriette s’était déjà promenée quelque temps avec Armidore, dans le jardin où le club d’été avait coutume de se rassembler. Ils arrivaient souvent les premiers. Ils avaient l’un pour l’autre une affection que ne troublait aucun nuage, et ils nourrissaient, dans une honnête et pure intimité, l’agréable espérance d’une prochaine et indissoluble union.

La vive Henriette aperçut à peine Amélie, qui s’avançait de loin vers le pavillon, qu’elle courut saluer son amie. Amélie venait de s’asseoir dans le salon d’entrée, devant la table sur laquelle se trouvaient étalés des journaux, des gazettes et d’autres nouveautés.

C’est là qu’Amélie passait maintes soirées à lire, sans se laisser distraire par les allées et les venues des personnes de la société, par le claquement des fiches et la conversation toujours bruyante des joueurs. Elle parlait peu, si ce n’est pour opposer son opinion à une autre. Henriette, au contraire, était fort libérale de ses paroles, contente de tout, et toujours en humeur d’approuver.

Un ami de l’éditeur, que nous appellerons Sinclair, s’approcha de ces dames.

« Que dites-vous de nouveau ? lui demanda Henriette à son approche.

— Vous aurez de la peine à le deviner, répondit Sinclair en tirant son portefeuille. Et, quand même je vous dirais que j’apporte ici les gravures pour l’Almanach des Dames de cette année, vous ne devineriez pas encore les sujets ; oui, quand j’irais même plus loin, et vous dirais que les douze divisions présentent des portraits de femmes.

— Il semble, dit Henriette en l’interrompant, que vous ne vouliez rien laisser à faire à notre perspicacité. Sauf erreur, vous le faites pour vous amuser à mes dépens, sachant que j’aime à deviner les charades et les énigmes, et à démêler, par mes questions, les pensées d’autrui. Ainsi, douze caractères de femmes, ou des aventures, ou des allusions, ou quelque chose enfin à l’honneur de notre sexe. »

Sinclair sourit sans mot dire. Amélie arrêta sur lui son regard tranquille, et dit, avec l’expression fine et moqueuse qui lui va si bien :

« Si je sais lire sur votre visage, vous avez dans votre poche quelque chose contre nous. Les hommes se savent très-bon gré, s’ils peuvent trouver matière à nous rabaisser, du moins en apparence.


Sinclair.

Vous voilà d’abord sérieuse, Amélie, et vous menacez de devenir amère. À peine oserai-je vous produire mes petites feuilles.


Henriette.

Voyons ! voyons !


Sinclair.

Ce sont des caricatures.


Henriette.

Je les aime singulièrement.


Sinclair.

Des portraits de méchantes femmes.


Henriette.
Tant mieux ! cela ne nous regarde pas. Nous nous mettrons aussi peu en peine de nos méchantes sœurs en peinture que dans le monde.

Sinclair.

Faut-il ?


Henriette.

Allez toujours ! »

Henriette prit des mains de Sinclair le portefeuille, en tira les images, étala devant elle, sur la table, les six petites feuilles, les parcourut rapidement du regard, les remuant deçà et delà, comme on fait quand on bat les cartes.

« Excellent ! s’écria-t-elle : voilà ce que j’appelle d’après nature ! Celle-ci, avec la prise de tabac sous le nez, ressemble parfaitement à Mme S...., que nous verrons ce soir ; celle-ci, avec son chat, est assez le portrait de ma grand’tante ; cette autre, qui tient un peloton, a quelque chose de notre vieille marchande de modes. Il se trouve aisément, pour chacune de ces vilaines figures, quelque original, et, pour les hommes, tout de même. J’ai vu quelque part un maître ès arts bossu comme cela, et une sorte de teneur d’écheveau comme ceci. Elles sont fort gaies, ces petites figures, et surtout joliment gravées.

— Comment pouvez-vous, dit tranquillement Amélie, qui jeta sur les images un froid regard, qu’elle détourna aussitôt, comment pouvez-vous chercher là des ressemblances ? Le laid ressemble au laid, comme le beau à ce qui est beau : notre intelligence se détourne de l’un, et l’autre nous attire.


Sinclair.

Mais l’imagination et l’esprit trouvent mieux leur compte à s’occuper du laid que du beau. Du laid, on peut faire beaucoup de choses ; du beau, l’on ne fait rien.

— Mais celui-ci fait quelque chose de nous, et celui-là nous tue, » dit Armidore, qui était à la fenêtre et avait écouté de loin.

Et, sans approcher de la table, il passa dans le cabinet voisin.

Tous les clubs ont leurs phases : l’intérêt que les membres prennent les uns aux autres, les bons rapports des personnes entre elles, sont sujets à la hausse et à la baisse. Notre club est arrivé, dans cette saison d’été, à sa belle période. Les membres sont, pour la plupart, des personnes cultivées, ou du moins modérées et supportables ; elles apprécient mutuellement leurs bonnes qualités, et laissent dans l’ombre les mauvaises, chacun trouve son amusement, et la conversation générale est souvent de nature à captiver l’attention.

À ce moment, arrivèrent Seyton et sa femme. Cet homme avait beaucoup voyagé, d’abord pour affaires de commerce, puis pour affaires politiques ; il était d’une société agréable. Toutefois, dans les cercles nombreux, c’était le plus souvent une partie d’hombre qu’il préférait ; son aimable femme, bonne et fidèle compagne, avait toute la confiance de son mari. Elle se sentait heureuse de pouvoir occuper, sans trouble et sans obstacle, une vive sensibilité. Un ami de la maison lui était indispensable ; les plaisirs et les distractions étaient pour elle le ressort nécessaire des vertus domestiques.

Nous traitons nos lecteurs comme des étrangers, des hôtes du club, et nous voudrions les aider à faire promptement connaissance avec la société. Le poète doit nous présenter ses personnages en action ; celui qui écrit des dialogues peut être plus bref, et, par une peinture générale, aider ses lecteurs et lui-même à franchir bien vite l’exposition.

Seyton s’approcha de la table et regarda les images.

« Il s’élève ici, dit Henriette, un débat pour et contre la caricature. De quel côté vous rangez-vous ? Je me déclare pour, et je demande si toute charge n’a pas un attrait irrésistible ?


Amélie.

Toute médisance sur le compte d’un absent n’a-t-elle pas un charme incroyable ?


Henriette.

Une image de ce genre ne fait-elle pas une impression ineffaçable ?


Amélie.

C’est pourquoi je la déteste. N’est-ce pas l’impression ineffaçable de tout objet révoltant qui nous poursuit si souvent dans le monde, nous gâte des mets agréables et rend amer un doux breuvage ?


Henriette.

Eh bien, Seyton, votre avis ?


Seyton.

Je conseillerais un accommodement. Pourquoi les peintures seraient-elles meilleures que nous-mêmes ? Notre esprit semble avoir deux faces, qui ne peuvent subsister l’une sans l’autre. La lumière et les ténèbres, le bien et le mal, le haut et le bas, le noble et le vulgaire, et tant d’autres oppositions, semblent être, à doses inégales, il est vrai, les ingrédients de la nature humaine : comment puis-je trouver mauvais qu’un peintre, après avoir représenté un ange blanc, lumineux et beau, s’avise de produire un diable noir, sombre et laid ?


Amélie.

Il n’y aurait rien à répondre, si les amis de l’art d’enlaidir n’entraînaient pas dans leur domaine ce qui appartient à de meilleures sphères.


Seyton.

En cela, je trouve qu’ils font ce qu’ils sont en droit de faire : car, de leur côté, les amis de l’art d’embellir attirent chez eux ce qui ne leur appartient guère.


Amélie.

Cependant je ne pardonnerai jamais à la caricature de me défigurer si honteusement les figures d’hommes excellents. J’ai beau faire, il faut que je me représente le grand Pitt comme un manche à balai, au nez camard, et ce Fox, estimable à tant de titres, comme un pourceau ventru.


Henriette.

C’est ce que je disais. Toutes ces figures grotesques se gravent d’une manière ineffaçable, et je ne nierai pas que je m’en divertis quelquefois en secret, que j’évoque ces fantômes et les défigure encore mieux.


Sinclair.

Veuillez, mesdames, redescendre de cette discussion générale à l’examen de nos pauvres petites gravures.


Seyton.

Je vois qu’on ne présente pas ici la passion des chiens sous un jour très-avantageux.


Amélie.

Passe pour cela : ces animaux me sont particulièrement odieux.


Sinclair.
Après le procès des caricatures, voici celui des chiens.

Amélie.

Pourquoi pas ? Les animaux ne sont que la caricature de l’homme.


Seyton.

Vous savez ce qu’un voyageur nous raconte de la ville de Gratz, qu’il y trouva tant de chiens et tant d’hommes muets, presque idiots : ne se pourrait-il pas que la vue habituelle de tant de bêtes brutes, aboyantes, eût quelque influence sur les générations humaines ?


Sinclair.

Assurément la société des animaux est un dérivatif de nos passions et de nos penchants.


Amélie.

Et si la raison, comme on dit, a quelquefois des éclipses, assurément elle en doit avoir en présence des chiens.


Sinclair.

Heureusement, nous n’avons dans la société personne que Mme Seyton qui aime les chiens. Elle chérit son joli lévrier.


Seyton.

Et, en qualité de mari, je dois prendre à cet animal un intérêt tout particulier. »

Mme Seyton fit de loin à son mari une menace badine.


Seyton.

Ce lévrier prouve ce que Sinclair disait tout à l’heure, que ces créatures sont des dérivatifs pour les passions. Ma chère, dit-il à sa femme en élevant la voix, oserai-je raconter notre histoire ? Elle nous fait honneur à tous deux.

Mme Seyton donna son consentement par un signe amical, et monsieur commença en ces termes :

« Nous étions épris l’un de l’autre et nous avions résolu de nous marier, avant que la perspective d’un établissement se fût présentée. Enfin il s’offrit une espérance fondée ; mais j’avais à faire encore un voyage, qui menaçait de me retenir plus longtemps que je n’aurais voulu. À mon départ, je laissai à ma bien-aimée mon lévrier. Il m’avait souvent suivi chez elle ; il était revenu avec moi ; quelquefois aussi il était resté. Dès lors il lui appartint, il lui tenait joyeuse compagnie et présageait mon retour. À la maison, c’était un amusement ; à la promenade, où nous avions été si souvent ensemble, il semblait me chercher et m’annoncer, lorsqu’il s’élançait des buissons. C’est ainsi que ma chère Meta [1] rêva quelque temps ma présence ; mais, dans le temps même où j’espérais revenir, mon absence menaça de se prolonger du double, et le pauvre chien mourut.


madame Seyton.

Maintenant, mon petit mari, un récit sincère, gentil et raisonnable.


Seyton.

Ma chère, tu es libre de me contrôler. Mon amie trouvait la maison vide, la promenade sans intérêt ; le chien, qui était d’ordinaire couché auprès d’elle, quand elle m’écrivait, lui était devenu nécessaire, comme l’animal dans l’image d’un Évangéliste ; les lettres ne coulaient plus. Il se trouva, par hasard, un jeune homme qui offrit de remplacer, au logis et à la promenade, le compagnon quadrupède. Bref, si charitablement qu’on en juge, le cas était dangereux.


madame Seyton.

Il faut te laisser dire : sans exagération, une histoire véritable est rarement digne d’être contée.


Seyton.

J’avais laissé en partant un ami commun, chez qui nous savions apprécier la tranquille connaissance des hommes et du cœur humain. Il visitait quelquefois mon amie, et il avait remarqué ce changement. Il observait en silence la chère enfant, et, un jour, il entra chez elle avec un lévrier tout pareil à l’autre. Les charmantes et cordiales paroles dont mon ami accompagna son présent, la soudaine apparition d’un favori, qui semblait sortir du tombeau, le secret reproche que se fit, à cette vue, le sensible cœur de mon amie, rappelèrent tout à coup mon image avec une grande vivacité ; le jeune remplaçant à figure humaine fut écarté poliment, et le nouveau favori ne cessa pas d’être un compagnon fidèle. Lorsqu’à mon retour, je pressai de nouveau ma bien-aimée dans mes bras, je crus retrouver l’ancien lévrier, et je fus bien surpris de m’entendre aboyer rudement, comme un étranger. « Les chiens modernes, m’écriai-je, n’ont pas, je le vois, aussi bonne mémoire que les chiens antiques. Après tant d’années, Ulysse fut reconnu par le sien, et celui-ci m’aurait si vite oublié ! — Cependant il a gardé d’une singulière façon ta Pénélope, » répliqua-t-elle, en promettant de m’expliquer cette énigme. Cette explication ne se fit pas attendre, car une paisible confiance a fait, de tout temps, le bonheur de notre union.


madame Seyton.

L’histoire est assez longue comme cela. Si tu le veux bien, mon ami, j’irai me promener une heure, car sans doute tu vas faire ta partie d’hombre.

Seyton fit un signe approbatif, et madame prit le bras de l’ami de la maison, en s’acheminant vers la porte.

« Chère amie, prends donc le chien ! » lui cria-t-il.

Toute la société sourit, et il dut sourire lui-même, quand il s’aperçut combien cette parole naïve venait à propos, et chacun y trouva, pour sa gaieté maligne, une petite pâture.


Sinclair.

Vous avez conté l’histoire d’un chien qui affermit heureusement une alliance : je puis vous parler d’un autre, dont l’influence fut destructive. Moi aussi, j’ai aimé, j’ai voyagé, et laissé derrière moi une amie, avec cette différence, qu’elle ignorait encore mon désir de la posséder. Je revins enfin. Les mille choses que j’avais vues étaient toujours vivantes dans mon imagination ; suivant l’usage de ceux qui reviennent de loin, j’aimais à raconter ; j’espérais que mon amie prendrait à mes récits un intérêt particulier. Plus qu’à personne au monde, je désirais lui faire part de mes expériences et de mes plaisirs. Mais je la trouvai très-vivement occupée d’un chien. Était-ce chez elle cet esprit de contradiction, qui anime quelquefois le beau sexe, était-ce un hasard malheureux ? Quoi qu’il en soit, les aimables qualités de l’animal, les agréables ébats que l’on prenait avec lui, son attachement, ses gentillesses, et le reste, étaient l’unique entretien dont elle régalait un homme qui avait passé bien des mois à recueillir un monde entier dans sa mémoire. J’hésitais, je restais muet, je racontais tantôt ceci, tantôt cela, que j’avais toujours destiné à la belle, pendant mon absence ; je me sentis mal à mon aise, je m’éloignai, j’avais tort, et mon malaise augmenta. Bref, depuis ce temps, notre liaison se refroidit toujours davantage, et, si elle finit par se rompre, je dois en attribuer, du moins dans mon cœur, la première faute à ce chien.

Armidore, qui était venu rejoindre la société et avait écouté cette histoire, prit la parole à son tour :

« On ferait, dit-il, une curieuse collection, si l’on voulait exposer, dans une suite de récits, l’influence que les animaux domestiques exercent sur les hommes. En attendant que cette collection se fasse, je vous conterai comment un petit chien fut la cause d’une aventure tragique.

« Deux gentilshommes, Ferrand et Cardano, furent liés d’amitié dès leur jeunesse. Pages dans la même cour, officiers dans le même régiment, ils avaient eu ensemble maintes aventures, et avaient appris à se connaître parfaitement. Cardano était heureux auprès des femmes, Ferrand au jeu : le premier jouissait de son bonheur avec arrogance et légèreté, le second, avec réflexion et persévérance.

« Cardano laissa, par hasard, à une dame un joli petit chien-lion, au moment de la rupture d’une liaison intime ; il s’en procura un second, et le donna à une autre, dans le temps même où il songeait à la quitter, et, dès lors, ce fut sa coutume de laisser, pour adieu, à chacune de ses maîtresses un petit chien de cette race. Ferrand eut connaissance de cette folie, sans y avoir jamais fait une attention particulière.

« Les deux amis furent longtemps séparés, et, quand ils se retrouvèrent, Ferrand était marié et vivait dans ses terres. Cardano passa quelque temps chez son camarade ou dans le voisinage, et il séjourna de la sorte plus d’une année dans ce pays, où il avait beaucoup d’amis et de parents.

« Un jour, Ferrand voit chez sa femme un charmant petit chien-lion ; il le prend, le trouve fort à son gré, le vante, le caresse, et finit naturellement par demander de qui elle a reçu ce joli chien. « De Cardano, » répondit-elle. Tout à coup il se rappelle les aventures et les temps passés ; il se rappelle le signe insolent dont son ami avait coutume d’accompagner son inconstance, l’emblème du mari outragé : il entre en fureur, il jette par terre violemment la gentille bête qu’il caressait, laisse le chien hurlant et sa femme effrayée. Un duel et bien des conséquences fâcheuses, non pas le divorce, il est vrai, mais une convention secrète de vivre séparés, enfin un ménage gâté, furent la conclusion de cette histoire. »

Ce récit n’était pas achevé, lorsque Eulalie parut dans l’assemblée ; Eulalie était partout la bienvenue et l’un des plus beaux ornements de ce club ; c’était un esprit cultivé et un heureux écrivain.

On mit sous ses yeux les méchantes femmes, péché d’un habile artiste envers le beau sexe ; on la pressa de s’intéresser à ses sœurs plus dignes d’estime.

« Apparemment, dit Amélie, une explication de ces aimables figures doit embellir encore l’almanach ; apparemment, tel ou tel écrivain ne manquera pas d’esprit pour expliquer et démêler parfaitement ce que l’artiste a enchevêtré dans ces figures. »

Sinclair, ami de l’éditeur, ne pouvait ni abandonner tout à fait les images, ni contester qu’une explication ne fût çà et là nécessaire ; il reconnut qu’une caricature ne peut se passer d’un texte, et que c’est, en quelque sorte, ce qui lui donne la vie. Quelques efforts que l’artiste puisse faire pour montrer de l’esprit, il n’est jamais là sur son terrain. Une caricature sans légende, sans explication, est comme muette, et le langage lui donne seul quelque valeur.

AMÉLIE.

Eh bien, faites quelque chose, par la parole, de la petite figure que voici ! Une dame s’est endormie dans un fauteuil, tout en écrivant, à ce qu’il semble ; à ses côtés, une autre personne lui présente une tabatière ou quelque autre boîte, et elle pleure. Qu’est-ce que cela signifie ?

SINCLAIR.

Il faut donc que je joue le rôle de commentateur, quoique les dames ne paraissent bien disposées ni pour les caricatures ni pour leurs interprètes. On a voulu, m’a-t-on dit, représenter ici une femme auteur, qui avait coutume d’écrire pendant la nuit, qui se faisait tenir l’encrier par sa femme de chambre, et forçait la pauvre enfant de rester dans cette posture, même quand le sommeil avait gagné sa maîtresse et rendu ce service inutile. Elle voulait, à son réveil, retrouver sur-le-champ le fil de ses idées, comme sa plume et son encre.

Arbon, artiste sérieux, qui était arrivé avec Eulalie, fit la guerre à la composition de ce dessin. « Si l’on voulait, dit-il, exprimer cette situation (qu’on lui donne le nom qu’on voudra), il fallait s’y prendre autrement. »

HENRIETTE.

Eh bien, faites-en vite une nouvelle composition.

ARBON.

Commençons par étudier l’objet soigneusement. Que l’on se fasse tenir l’encrier, tandis que l’on écrit, la chose est toute naturelle, quand les circonstances sont telles qu’on ne puisse le poser nulle part. C’est ainsi que la grand’mère de Brantôme tenait l’encrier à la reine de Navarre, lorsque, assise dans sa litière, elle écrivait les contes que nous lisons encore avec tant de plaisir. Qu’une personne, écrivant dans son lit, se fasse tenir l’encrier, cela est convenable encore. Enfin, belle Henriette, vous qui aimez tant à questionner et à conseiller, que devait faire, avant toute chose, l’artiste qui se proposait de traiter ce sujet ?

HENRIETTE.

Il devait supprimer la table ; il devait placer de telle sorte la dame endormie, qu’il ne se trouvât rien près d’elle où poser l’encrier.

ARBON.

Fort bien ! J’aurais représenté cette dame dans un fauteuil rembourré, ce qu’on appelait, je crois, une bergère [2] ; je l’aurais placée auprès d’une cheminée, de sorte qu’on l’aurait vue par devant. On suppose qu’elle écrivait sur ses genoux, car d’ordinaire ceux qui imposent une gêne aux autres se gênent eux-mêmes. Le papier glisse de ses genoux, la plume de sa main ; une jolie fille est auprès d’elle et tient l’encrier avec un air d’ennui.

HENRIETTE.

Fort bien ! Ici nous avons déjà un encrier sur la table ; aussi ne devine-t-on pas ce que la jeune fille peut faire de la boîte qu’elle tient à la main. De savoir pourquoi elle paraît même essuyer des larmes, c’est ce qu’il est difficile d’expliquer dans une action si indifférente.

SINCLAIR.

J’excuse l’artiste : il a laissé le champ libre à l’interprète....

ARBON.

Qui devra, je pense, exercer aussi son esprit sur les deux hommes sans tête que je vois suspendus à la muraille. On reconnaît ici, ce me semble, dans quels écarts on tombe, quand on mêle des arts étrangers l’un à l’autre. S’il n’était jamais question de gravures expliquées, on n’en ferait point qui eussent besoin d’explication. Je ne m’oppose point à ce que l’artiste essaye de mettre de l’esprit dans ses compositions, quoique je trouve la chose d’une extrême difficulté ; mais, dans ce cas même, il doit s’efforcer de rendre son œuvre indépendante. Je veux bien qu’il mette des inscriptions et des légendes dans la bouche de ses personnages, mais qu’il tâche d’être son propre commentateur.

SINCLAIR.

Si vous permettez qu’un dessin vise à l’esprit, vous accorderez qu’il ne peut être amusant et agréable que pour les personnes au fait des circonstances et de la situation : pourquoi donc ne serons-nous pas obligés à l’interprète qui nous met en état de comprendre le spirituel badinage offert à nos yeux ?

ARBON.

Je ne m’oppose point à l’explication d’un dessin qui ne s’explique pas lui-même ; mais elle devrait être aussi courte et aussi claire que possible. Un trait spirituel n’intéresse que les gens qui sont au fait : un ouvrage d’esprit n’est donc pas entendu de tout le monde. Ce qui nous est parvenu dans ce genre, de temps et de pays éloignés, nous pouvons à peine le déchiffrer. On le commentera, je le veux bien, comme Rabelais et Hudibras ; mais que dirait-on d’un auteur qui voudrait faire un ouvrage d’esprit sur un ouvrage d’esprit ? À son origine même, l’esprit court le risque de subtiliser : à la deuxième et troisième puissance, il doit dégénérer bien plus encore.

SINCLAIR.

Combien il vaudrait mieux, au lieu de disputer comme nous faisons, venir au secours de notre ami, l’éditeur, qui désire pour ces gravures une explication telle que la demandent l’usage et le goût du public !

ARMIDORE, sortant du cabinet voisin.

À ce que j’entends, la société s’occupe encore de ces dessins, qu’elle condamne : s’ils étaient agréables, on les aurait, je gage, mis de côté depuis longtemps.

AMÉLIE.

Je suis d’avis qu’on le fasse sur-le-champ et pour toujours. Il faut inviter l’éditeur à n’en faire aucun usage. Une douzaine, et plus, de femmes haïssables et laides, dans un almanach de dames ! Cet homme ne comprend-il pas qu’il va ruiner toute son entreprise ? Quel amant oserait offrir à sa belle, quel mari à sa femme, et même quel père à sa fille, un pareil almanach, qu’elles ne pourront ouvrir sans voir, avec dégoût, ce qu’elles ne sont pas, ce qu’elles ne doivent pas être ?

ARMIDORE.

Pour tout concilier, je ferai une proposition : ces représentations d’objets repoussants ne sont pas les premières que nous trouvons dans d’élégants almanachs ; notre excellent Chodowiecki [3] a déjà représenté, avec talent, maintes scènes bizarres, licencieuses, barbares, absurdes, dans de petits almanachs : mais qu’a-t-il fait ? À l’objet odieux, il opposait d’abord l’objet aimable, les tableaux d’une nature saine, doucement épanouie, d’une sage culture, d’une fidèle persévérance, d’une intime aspiration vers le mérite et la beauté. Faisons plus que l’éditeur ne désire, faisons le contraire. Si, cette fois, l’artiste a choisi le côte sombre, que celui, ou plutôt, si j’ose exprimer mon souhait, que celle qui prendra la plume s’attache au côté lumineux, et, de la sorte, nous aurons un tout. Je ne veux pas tarder davantage, Eulalie, à déclarer ce que je désire et ce que je vous propose. Entreprenez la peinture des bonnes femmes ! Opposez à ces gravures des contrastes, et consacrez la magie de votre style, non pas à expliquer ces petites figures, mais à les anéantir.

SINCLAIR.

À l’ouvrage, Eulalie ! Faites-nous ce plaisir et promettez bien vite.

EULALIE.

Les auteurs promettent beaucoup trop aisément, parce qu’ils espèrent pouvoir exécuter ce qu’ils sont capables de faire : un peu d’expérience m’a rendue circonspecte. Mais, lors même que je verrais devant moi, dans ce court intervalle, tout le loisir nécessaire, j’hésiterais encore à me charger de cette tâche. Ce qu’on peut dire en notre faveur, c’est proprement à un homme de le dire, à un homme jeune, ardent, amoureux. Présenter le côté favorable est l’affaire de l’enthousiasme ; et qui donc a de l’enthousiasme pour son sexe ?

ARMIDORE.

La vérité de l’observation, la justice, la délicatesse, me charmeraient ici plus encore.

SINCLAIR.

Et entendrait-on plus volontiers faire l’éloge des bonnes femmes que l’auteur qui s’est montrée incomparable dans le conte dont nous fûmes charmés hier ?

EULALIE.

Le conte n’est pas de moi.

SINCLAIR.

Il n’est pas de vous ?

ARMIDORE.

Je puis l’attester.

SINCLAIR.

Il est pourtant d’une dame ?

EULALIE.

De mes amies.

SINCLAIR.

Il y a donc deux Eulalies ?

EULALIE.

Peut-être davantage et de meilleures.

ARMIDORE.

Vous plairait-il de raconter à la compagnie ce que vous m’avez confié ? Chacun apprendrait avec surprise comment est née cette agréable production.

EULALIE.

Une dame, dont je fis la connaissance en voyage, et qui gagna mon estime, se trouvait dans une situation singulière, qu’il serait trop long d’exposer. Un jeune homme, qui avait beaucoup fait pour elle, et qui finit par lui proposer sa main, gagna toute sa tendresse, surprit sa prudence, et, avant le mariage, elle lui accorda les droits d’un époux : de nouveaux événements forcèrent le fiancé de s’éloigner, et, dans une demeure solitaire et champêtre, elle n’attendait pas sans inquiétude et sans alarme le bonheur d’être mère. Elle m’écrivait tous les jours, elle m’informait des moindres événements. Or il n’y avait plus d’événements à craindre, il ne fallait que de la patience. Cependant je remarquai, par ses lettres, que ce qui était arrivé, et ce qui pouvait arriver encore, l’occupait et l’agitait sans cesse. Je résolus de lui écrire pour lui rappeler sérieusement ses devoirs envers elle-même et envers la petite créature à qui elle devait, par la sérénité d’esprit, préparer, pour le début de son existence, une salutaire nourriture. Je l’exhortai à prendre courage, et je m’avisai de lui envoyer quelques volumes de contes qu’elle avait souhaité de lire. Sa résolution de s’arracher à ses tristes pensées et ces productions fantastiques se combinèrent de la plus singulière façon. Comme elle ne pouvait s’empêcher tout à fait de méditer sur son sort, elle habilla de formes étranges tout ce qui l’avait affligée dans le passé, ce qu’elle appréhendait de l’avenir ; ce qui était arrivé à elle et aux siens, inclinations, passions, égarements, aimable et soucieux instinct maternel, dans une position si délicate, tout se personnifia dans des figures incorporelles, qui défilaient devant elle dans une suite bigarrée d’apparitions bizarres. C’est ainsi qu’elle passait le jour, et même une partie de la nuit, la plume à la main.

AMÉLIE.

Et, selon toute vraisemblance, elle ne se faisait pas tenir l’encrier.

EULALIE.

De là une suite de lettres, les plus singulières que je reçus jamais ; partout l’allégorie, le merveilleux et la fable. Je ne recevais plus d’elle aucune nouvelle positive, en sorte que parfois je craignais pour sa raison. Toute sa position, sa délivrance, les premiers mouvements de tendresse pour le nourrisson, la joie, l’espérance, la crainte de la mère, étaient des événements d’un autre monde, d’où elle ne fut tirée que par l’arrivée de son fiancé. Elle conduisit jusqu’au jour de la noce le conte qui, à peu de chose près, est tout entier de sa plume, tel que vous l’avez entendu, et qui doit son charme particulier à la situation unique et bizarre dans laquelle il fut produit. »

La société ne pouvait assez exprimer son étonnement de cette histoire, si bien que Seyton, qui avait cédé à une autre personne sa place à la table d’hombre, vint s’informer du sujet de la conversation.... On lui dit, en peu de mots, qu’il s’agissait d’un conte, auquel avaient donné naissance les confessions journalières, fantasques, mais, jusqu’à un certain point, méditées, d’un cœur souffrant.

« C’est vraiment dommage, dit Sinclair, que la mode soit passée, il me semble, d’écrire son journal. Il y a vingt ans, c’était fort l’usage, et les bonnes jeunes tilles croyaient posséder un vrai trésor, lorsqu’elles avaient couché jour par jour leurs sentiments sur le papier. Je me rappelle une aimable personne à qui cette habitude manqua d’être funeste. Une gouvernante l’avait accoutumée dès son enfance à ces aveux écrits de chaque jour, qui étaient devenus à la fin pour elle une affaire presque indispensable. Elle ne la négligea point, quand elle fut devenue une grande personne, et cette coutume la suivit dans le mariage. Elle ne tenait pas ces papiers fort secrets, et n’en avait pas sujet ; elle en lisait quelquefois des passages à ses amies, quelquefois à son mari. Nul ne demandait à tout voir.

« Le temps marchait, et le moment vint aussi pour elle d’avoir un ami de la maison. Avec la même ponctualité qu’elle avait mise auparavant à faire chaque jour ses confessions au papier, elle développa l’histoire de cette liaison nouvelle. Depuis le premier éveil, et en suivant tout le progrès de l’inclination, jusqu’au temps où l’habitude en avait fait un besoin, tout le développement de cette passion était fidèlement retracé, et ce fut pour le mari une étrange lecture, lorsqu’un jour il fureta par hasard dans le secrétaire, et, sans soupçon comme sans dessein, lut d’un bout à l’autre une page ouverte du journal. On conçoit qu’il prit le temps de lire la suite et ce qui précédait ; il se retira toutefois assez satisfait, ayant vu qu’il était justement temps encore d’éloigner poliment l’hôte dangereux.

HENRIETTE.

On devait, selon le vœu de mon ami, parler des bonnes femmes, et, sans y songer, on revient à discourir de celles qui, pour ne rien dire de plus, ne sont pas les meilleures.

SEYTON.

Pourquoi donc toujours bon ou mauvais ? Ne devons-nous pas nous prendre bonnement nous-mêmes et prendre les autres comme la nature nous a produits, et comme chacun se perfectionne par une culture praticable ?

ARMIDORE.

Je crois qu’il serait agréable et assez utile de rédiger et de recueillir des histoires pareilles à celles qu’on vient de raconter, et dont il se présente à nous un grand nombre dans la vie. Des traits légers, qui caractérisent l’homme, sans qu’il en résulte des événements bien remarquables, sont tout à fait dignes d’être conservés. Le romancier ne peut en faire usage, parce qu’ils n’ont pas assez d’importance ; le collecteur d’anecdotes ne le peut pas non plus, parce qu’ils n’ont rien de piquant, et n’excitent pas vivement l’esprit ; celui qui observe, d’un regard paisible , l’humanité accueillera seul ces esquisses avec intérêt.

SINCLAIR.

Assurément, si nous avions eu plus tôt l’idée d’un si louable travail, nous aurions pu rendre service à notre ami, l’éditeur de l’Almanach des Dames, et choisir une douzaine d’histoires de femmes excellentes, ou bonnes tout au moins, pour balancer ces mauvaises.

AMÉLIE.

Je voudrais surtout que l’on recueillît de ces exemples où une femme maintient la maison ou même la fonde ; d’autant plus qu’au détriment de notre sexe, l’artiste a placé dans sa galerie une femme chère, je veux dire coûteuse.

SEYTON.
Je puis, belle Amélie, vous servir ce que vous désirez.
AMÉLIE.

Ecoutons. Mais n’allez pas faire comme font d’ordinaire les hommes, quand ils entreprennent notre panégyrique : ils commencent par l’éloge et finissent par le blâme.

SEYTON.

Cette fois du moins je n’ai pas à craindre qu’un mauvais esprit renverse mon dessein.

« Un jeune campagnard loua une auberge considérable et fort bien située. Des qualités qui appartiennent à un hôte, il possédait surtout la bonne humeur ; il avait, dès sa jeunesse, pris du bon temps dans les chambres où l’on boit, et c’était peut-être la principale raison pour laquelle il avait choisi un métier qui l’obligeait d’y passer la plus grande partie du jour. Il était insouciant, sans mauvaise conduite, et sa bonne humeur se communiquait à tous les hôtes, qui bientôt se rassemblèrent chez lui en grand nombre.

« Il avait épousé une jeune personne d’humeur tranquille et sage ; elle vaquait à ses affaires avec soin et ponctualité ; elle était assidue à son ménage ; elle aimait son mari, mais elle le blâmait en secret de ne pas tenir l’argent avec assez de soin. Pour elle, l’argent comptant lui imposait une sorte de respect ; elle en sentait toute la valeur, tout comme, en général, la nécessité d’acquérir et de conserver. La sérénité naturelle de son caractère la préservait seule de tomber dans une étroite avarice. Mais un peu d’avarice ne nuit pas chez la femme, à qui la prodigalité sied si mal. La libéralité est une vertu qui convient à l’homme, et la parcimonie est la vertu d’une femme. Ainsi le voulut la nature, et, en général, nos jugements seront toujours d’accord avec elle.

« Marguerite (c’est ainsi que j’appellerai mon soucieux esprit familier) était fort mécontente de son mari, s’il laissait quelque temps étalées sur la table, une fois qu’elles étaient comptées, les grosses sommes qu’il recevait quelquefois des voituriers et des entrepreneurs, pour les fourrages qu’ils avaient achetés ; lorsqu’il ramassait ensuite l’argent dans une petite corbeille, et l’en retirait et payait, sans avoir fait des paquets, sans tenir de compte. Ses remontrances répétées furent vaines ; elle voyait que, sans être prodigue, il devait dissiper bien des deniers dans un tel désordre. Le désir de le mettre dans un meilleur chemin était si grand chez elle, et son chagrin si vif, de voir bien des épargnes amassées par elle et recueillies petit à petit, négligées en grand et dispersées, qu’elle se sentit portée à faire une dangereuse tentative, afin de lui ouvrir les yeux sur cette conduite. Elle se proposa de lui dérober autant d’argent que possible, et, dans ce dessein, elle usa d’un singulier artifice. Elle avait remarqué que, l’argent une fois compté sur la table, où il était resté quelque temps étalé, il ne le recomptait jamais avant de l’enlever. Elle frotta de suif le dessous d’un chandelier, et le posa, comme par négligence, sur la place où se trouvaient les ducats, espèces auxquelles elle avait voué une amitié particulière : elle attrapa une pièce, et, par surcroît, quelque petite monnaie, et fut très-satisfaite de sa première pêche. Elle répéta plusieurs fois cette opération, et, quoiqu’elle ne se fît aucun scrupule d’employer un pareil moyen dans un bon but, ce qui la tranquillisait principalement, c’est que cette espèce de soustraction ne pouvait être considérée comme un vol, parce qu’elle n’avait pas enlevé l’argent avec les mains. Peu à peu son trésor secret augmenta, d’autant plus qu’elle amassait, avec la plus rigoureuse économie, tout l’argent comptant que le ménage faisait passer dans ses mains.

« Il y avait près d’une année qu’elle demeurait fidèle à son plan, et, dans l’intervalle, elle avait observé soigneusement son mari, sans découvrir le moindre changement dans son humeur : enfin il devint tout à coup extrêmement morose. Elle chercha à savoir de lui, par ses caresses, la cause de ce changement, et bientôt elle apprit qu’il se trouvait dans un grand embarras. Après le dernier payement qu’il avait fait à des fournisseurs, il devait lui rester l’argent de ses fermages, et il en manquait complètement ; il n’avait pu même satisfaire entièrement les fournisseurs. Comme il faisait tous ses comptes de tête et qu’il écrivait peu, il ne pouvait découvrir d’où provenait une pareille erreur.

« Là-dessus, Marguerite lui fit des représentations sur sa conduite, sur la manière dont il encaissait et déboursait, sur son défaut d’attention ; elle n’oublia pas non plus sa facile libéralité, et, naturellement, les conséquences, qui le tourmentaient si fort, ne lui permirent d’alléguer aucune excuse.

« Marguerite ne put voir longtemps son mari dans cette perplexité, d’autant qu’elle allait se faire beaucoup d’honneur en le rendant joyeux. Il fut bien surpris, quand, le jour de sa fête, qui était justement arrivé, et dans lequel sa femme avait d’ailleurs coutume de lui offrir en cadeau quelque chose utile, elle parut avec une petite corbeille pleine de rouleaux d’argent. Les différentes espèces formaient des paquets séparés, et le contenu de chaque rouleau était marqué dessus, d’une mauvaise écriture, mais avec soin. Quel ne fut pas l’étonnement du mari, lorsqu’il vit devant ses yeux presque toute la somme qui lui manquait, et quand la femme lui assura que l’argent était à lui ! Elle lui dit ensuite, avec détail, quand et comment elle avait amassé cet argent ; ce qu’elle lui avait dérobé et ce qu’elle avait épargné par son travail. Le chagrin du mari se changea en ravissement ; et la conséquence toute naturelle fut qu’il chargea entièrement sa femme de la recette et de la dépense ; il continua ses affaires comme auparavant, et avec plus d’ardeur encore : mais, dès ce jour, il ne garda plus un denier dans ses mains. Sa femme remplit, avec beaucoup d’honneur, la charge de caissier ; pas un écu faux, pas une pièce de monnaie décriée n’était reçue. Elle devint, comme de juste, maîtresse au logis, par suite de ses soins et de son activité, qui, au bout de dix ans, la mirent en état d’acheter et de conserver l’auberge avec toutes ses dépendances.

SINCLAIR.

Ainsi donc le résultat de tous ces soins, de cet amour et de cette fidélité, fut la domination. Je voudrais bien savoir jusqu’à quel point on est fondé à soutenir que les femmes sont, en général, si jalouses de dominer.

AMÉLIE.

Voici déjà le reproche, qui arrive d’un pied boiteux derrière la louange !

ARMIDORE.

Dites-nous là-dessus votre pensée, bonne Eulalie : j’ai cru remarquer dans vos écrits que vous ne faites pas de grands efforts pour justifier votre sexe de ce reproche.

EULALIE.

En tant que ce serait un reproche, je voudrais que notre sexe l’écartât par sa conduite ; mais, en tant que nous avons aussi un droit à l’autorité, je n’aimerais pas à voir qu’il subît quelque atteinte. Si nous cherchons à dominer, c’est seulement comme créatures humaines : qu’est-ce en effet que dominer, dans le sens que nous donnons ici à ce mot, sinon déployer son activité à sa manière et sans obstacle, et jouir de son être autant qu’il est possible ? C’est là ce que l’homme grossier demande avec caprice, l’homme civilisé, avec une liberté loyale ; et peut-être cette tendance se montre-t-elle chez la femme avec plus de vivacité, uniquement parce que la nature, la tradition, les lois, semblent nous léser autant qu’elles favorisent les hommes. Ce qu’ils possèdent, il nous faut le conquérir, et les choses que l’on obtient par une lutte, on les garde avec plus d’opiniâtreté que celles dont on hérite.

SEYTON.

Cependant les femmes ne peuvent plus se plaindre : elles héritent, dans le monde actuel, autant et plus même que les hommes ; et je soutiens qu’il est aujourd’hui beaucoup plus difficile d’être un homme accompli qu’une femme accomplie. La maxime : « Il sera ton seigneur, » est la formule d’un temps barbare, bien éloigné de nous. Les hommes ne pouvaient se développer complètement sans accorder aux femmes les mêmes droits : tandis que les femmes se développaient, la balance restait en équilibre, et, comme elles sont plus susceptibles de développement, dans la pratique, la balance incline en leur faveur.

ARMIDORE.

Il n’est pas douteux que, chez toutes les nations civilisées, les femmes doivent, en somme, arriver à la prépondérance. Car, par une influence réciproque, l’homme doit s’efféminer, et il perd, attendu que son avantage ne consiste pas dans une force modérée, mais dans une force domptée ; si, au contraire, la femme emprunte quelque chose de l’homme, elle gagne ; car, si elle peut relever ses autres avantages par l’énergie, il en résulte une nature aussi parfaite qu’on puisse l’imaginer.

SEYTON.

Je ne me suis pas engagé dans des réflexions si profondes ; cependant j’admets, comme chose reconnue, qu’une femme commande et doit commander : aussi, quand je fais la connaissance de quelque dame, j’observe seulement où elle domine, car je suppose toujours qu’elle domine quelque part.

AMÉLIE.

Et vous trouvez ce que vous supposez ?

SEYTON.

Pourquoi pas ? Les physiciens et tous ceux qui s’occupent d’expériences ne sont pas d’ordinaire beaucoup plus heureux. Je trouve généralement que la femme active, née pour acquérir et conserver, est maîtresse au logis ; que la belle, d’une culture légère ou superficielle, domine dans les grandes assemblées ; que celle dont la culture est plus approfondie règne en petit comité.

AMÉLIE.

Ainsi nous serions divisées en trois classes.

SINCLAIR.

Toutes assez honorables, ce me semble, et qui d’ailleurs n’épuisent pas la matière. Il est, par exemple, une quatrième classe, dont il vaut mieux ne point parler, afin qu’on ne nous reproche pas encore que nos éloges finissent nécessairement par se tourner en blâme.

HENRIETTE.

Cette quatrième classe, il faudrait donc la deviner ? Voyons !

SINCLAIR.

Bon ! Nos trois premières classes étaient l’influence au logis, dans les grandes et les petites assemblées.

HENRIETTE.

Quel autre espace s’offrirait encore à notre activité ?

SINCLAIR.

Un grand nombre : mais j’ai dans l’esprit le contraire.

HENRIETTE.

L’inactivité ! Et comment cela ? Une femme inactive pourrait-elle dominer ?

SINCLAIR.

Pourquoi pas ?

HENRIETTE.

Et comment ?

SINCLAIR.
Par les refus. Quiconque, par caractère ou par principe, refuse obstinément, a plus d’autorité qu’on ne pense.
AMÉLIE.

Nous tombons, je le crains, dans le ton ordinaire sur lequel on entend parler les hommes, surtout quand ils ont la pipe à la bouche.

HENRIETTE.

Laisse, Amélie : il n’est rien de plus innocent que de pareilles opinions, et il est toujours bon d’apprendre ce que les autres pensent de nous. Eh bien, celles qui refusent, qu’avez-vous à en dire ?

SINCLAIR.

Je puis parler ici à cœur ouvert : il y en a peu, je crois, dans notre chère patrie ; il n’y en a point du tout en France, et cela, parce que, soit chez nous, soit chez nos galants voisins, les femmes jouissent d’une louable liberté ; mais, dans certains pays, où elles sont très-gênées, où la bienséance extérieure est sévère, où les plaisirs publics sont rares, elles doivent se trouver en plus grand nombre. On a même, dans un pays voisin, un nom particulier, par lequel le peuple, les philosophes et même les médecins les désignent.

HENRIETTE.

Et ce nom, ne le faites pas attendre. Je ne puis deviner les noms.

SINCLAIR.

On les nomme, puisqu’il faut le dire, les friponnes.

HENRIETTE.

C’est assez singulier.

SINCLAIR.

Il fut un temps où vous avez pu lire, avec un grand intérêt, les fragments du physionomiste suisse ; ne vous souvient-il pas d’y avoir trouvé quelque chose sur les friponnes ?

HENRIETTE.

C’est possible, mais cela ne m’a pas frappée. Peut-être ai-je pris ce mot dans le sens ordinaire, et ne m’y suis-je pas arrêtée.

SINCLAIR.

Il est vrai que, dans le sens ordinaire, le mot fripon désigne une personne qui joue avec malice et gaieté de méchants tours à quelqu’un ; mais là il désigne une dame qui, par une indifférence, une froideur, une retenue, qui a souvent l’apparence d’une sorte de maladie, rend la vie amère à une personne dont elle dépend. C’est une chose ordinaire en cette contrée. Il m’est arrivé quelquefois de me trouver avec des gens du pays qui, lorsque je faisais l’éloge de telle ou telle femme, me répondaient : « Mais c’est une friponne ! » J’ai même entendu un médecin répondre à une dame, qui avait beaucoup à souffrir de sa femme de chambre : « C’est une friponne : il y a peu de remède. » A ces mots, Amélie se leva de sa place et s’éloigna.

HENRIETTE.

Voilà qui me semble un peu extraordinaire.

SINCLAIR.

Je le trouvai comme vous ; c’est pourquoi je recueillis alors les symptômes de cette maladie, moitié morale, moitié physique, dans un écrit que j’intitulai : Le chapitre des friponnes, et que je comptais joindre à d’autres observations anthropologiques; mais, depuis ce moment, je l’ai toujours tenu soigneusement caché.

HENRIETTE.

Il faudra nous le communiquer un jour, et, si vous avez quelques jolies histoires qui puissent nous faire comprendre clairement ce que c’est qu’une friponne, nous les admettrons dans le recueil de nos nouvelles nouvelles.

SINCLAIR.

Tout cela peut être bel et bon, mais mon but est manqué : je venais ici dans l’espérance d’engager quelque membre de notre ingénieuse société à rédiger un texte pour cet almanach, ou à nous recommander une personne que l’on pût charger de ce travail : au lieu de cela, vous me critiquez, vous me détruisez même ces petits dessins, et je m’en vais presque sans gravures, comme sans explication. Si j’avais du moins sur le papier ce qu’on a dit et conté ce soir, je posséderais presque un équivalent à ce que je cherchais et que je n’ai pas trouvé.

ARMIDORE, sortant du cabinet où il était entré plusieurs fois.

Je préviens votre désir. Les intérêts de notre ami l’éditeur ne me sont pas non plus étrangers. J’ai noté à la hâte sur ces feuilles notre conversation ; je mettrai cela au net, et, si Eulalie voulait se charger de répandre sur l’ensemble le souffle de son gracieux esprit, nous pourrions, sinon par l’objet, du moins par le ton de cet écrit, réconcilier les femmes avec les choquantes images dans lesquelles notre artiste peut les avoir offensées.

HENRIETTE.

Je ne saurais, Armidore, blâmer votre active amitié, mais je voudrais que vous n’eussiez pas couché notre conversation par écrit. C’est un mauvais exemple. Il règne dans notre commerce beaucoup de gaieté et de confiance, et rien ne doit plus nous alarmer que de savoir dans la société une personne qui observe, qui prend des notes, et (comme aujourd’hui tout s’imprime d’abord) jette dans le public une conversation morcelée et défigurée.

On tranquillisa Henriette, on lui promit de ne publier tout au plus que les petites histoires qui viendraient à se produire.

On ne put décider Eulalie à revoir le procès-verbal du sténographe ; elle ne voulut pas se distraire du conte auquel elle travaillait. Le procès-verbal resta dans la main des hommes, qui le complétèrent de mémoire, aussi bien qu’ils purent, et le présentèrent ensuite, tel quel, aux méditations des bonnes femmes.


  1. Forme abrégée, pour Marguerite.
  2. C’est l’expression employée par Goethe. Elle pouvait être peu familière à l’artiste allemand.
  3. Peintre et graveur célèbre, né à Dantzig en 1726, mort en 1801. On l’a surnommé le Hogarth de l’Allemagne. Il a enrichi d’estampes les ouvrages de Klopstock, de Gessner, de Basedow, de Lessing, de Lavater. Les gravures spirituelles qu’il fit pour l’Almanach de l’académie de Berlin commencèrent sa réputation.