Les Boucaniers/Tome IV/II

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
L. de Potter, libraire-éditeur (Tome IVp. 29-47).


II

La petite maison du Grand-Cours.


De Morvan passait pour être d’une force supérieure aux armes ; et certes, il méritait cette réputation. Il joignait à une vivacité de main inouïe, ce calme et cet à-propos d’esprit qui ne livrent rien au hasard et savent tirer un immense parti des moindres circonstances.

Grisier, la plus haute expression de l’art de l’escrime de nos jours, donnerait dix ans de sa vie pour créer un pareil élève.

Toutefois, comme le jeune gentilhomme accordait bien malgré lui, et sans qu’il se l’avouât, une sorte de supériorité en toutes choses aux courtisans français sur les nobles de province, il se tint, en engageant l’action, sur une réserve et une défensive prudentes : il lui semblait qu’il représentait en ce moment sa bien-aimée Bretagne, et il eût préféré être tué, par accident, une heure plus tard, à recevoir alors une simple égratignure.

Le vicomte de Châtillon était un habitué des académies d’escrime ; aussi une demi-minute lui suffit-elle et au-delà pour s’apercevoir de l’adresse réellement supérieure et redoutable de son adversaire.

— Ma foi ! chevalier, dit-il en se jetant vivement en arrière pour éviter une riposte qu’une feinte, suivie d’un dégagement paré par une simple opposition, devait lui amener ; ma foi ! chevalier, je ne vous cacherai pas que la longueur de votre épée me dérange un peu. C’est une lance que cette épée !

— Votre observation est fort juste, répondit de Morvan, qui, abaissant la pointe de son arme vers la terre, se retourna vers de Canillac et lui demanda son épée, que le gentilhomme s’empressa de lui donner.

Le combat recommença.

Bientôt il fut évident pour les témoins de ce duel que de Châtillon devait finir par avoir le désavantage.

Pourtant de Morvan, froid et impassible, se tenait toujours sur la défensive, et n’attaquait pas ; seulement, jamais la pointe de son fer ne s’éloignait, dans une parade inutile, d’une distance d’un pouce du corps de son adversaire, dont elle neutralisait les efforts.

— Vraiment, reprit bientôt de Châtillon, je ne sais ce que j’éprouve aujourd’hui, je ne me sens pas aussi vigoureux que de coutume : vous plairait-il, chevalier, de me laisser reprendre haleine.

— Comment donc, vicomte, mais rien ne nous presse, répondit de Morvan.

— Je vous remercie. Veuillez remarquer, toutefois, que la trêve que vous m’accordez est dans la limite de mes droits. J’ai demandé pour vous laisser le mérite d’accorder mais j’aurais pu exiger…

— Ah ! vicomte, s’écria de Morvan, d’un ton de reproche, me croyez-vous donc tellement contemporain de monsieur votre arrière grand-père, que je ne comprenne pas le langage de nos jours ? Vos commentaires sur la politesse que vous avez bien voulu me montrer étaient inutiles : j’avais parfaitement senti votre galanterie…

— Tudieu ! bien riposté, dit le vicomte tout en essuyant avec son mouchoir richement brodé la sueur que la fatigue faisait perler sur son front. Chevalier vous gagnez à être connu.

— Vicomte, vous me comblez ! répondit de Morvan, enchanté en lui-même de cet éloge.

— Non, là, vrai, je dis ce que je pense… Quand je vous ai rencontré avec la dame aux falbalas, vous m’avez paru être une chose qui n’existait pas. Plus tard, lorsque vous avez mis flamberge au vent, vous m’avez fait l’effet d’un lancier à pied, et je vous ai trouvé d’un grotesque divertissant au possible… À présent…

— Eh bien ! à présent, répéta de Morvan en voyant de Châtillon s’arrêter au beau milieu de sa phrase.

— À présent, dit le vicomte, je me sens parfaitement reposé. Remettons-nous en garde, je vous prie.

Cette reprise différa de la première passe en ce que de Morvan commença, sans se livrer encore cependant à une attaque franche, à presser son adversaire.

Ce dernier, exaspéré par la résistance inouïe qu’il rencontrait et désireux d’en finir, se livra plusieurs fois en risquant des coups d’une grande témérité et dont plusieurs faillirent réussir.

Les témoins commençaient à ne plus rien comprendre à la conduite de de Morvan.

— Mille tonnerres, s’écria enfin le vicomte avec une véritable fureur, il me semble, chevalier, que vous affectez de me ménager.

— Nullement, vicomte, je vous jure ! J’attends le bon moment.

— Et il ne vient pas à ce qu’il paraît, ce bon moment ?

— Je vous demande pardon ! le voici !

De Morvan trompant alors avec une rare habileté le fer de son adversaire, se fendit sur lui avec une prodigieuse vivacité en tirant dans une feinte.

De Châtillon laissa tomber son épée ; puis essayant de sourire :

— Je ne me rends pas trop compte de cette botte, dit-il, mais je ne puis me dissimuler qu’elle ne soit réussie ; il faudra, chevalier, que vous me l’expliquiez un de ces jours à l’Académie. Votre jeu est un peu sauvage ; au total il ne manque pas de mérite. Je vous reconnais non seulement pour un lancier remarquable, mais encore pour un tireur de première force ! Excellente idée que j’ai eue de vous faire quitter votre Durandal ; vous m’eussiez pourfendu en deux !

Le jeune homme pâlit : la tache de sang, qui trahissait sur sa chemise l’endroit touché par l’épée de de Morvan, s’agrandissait à vue d’œil.

MM. de La Fare et de Broglie, gnant que le vicomte ne tombât, se précipitèrent vers lui pour le recevoir dans leurs bras.

De Châtillon les repoussa doucement.

— Grâce à Dieu, dit-il, je n’en suis pas encore à la pâmoison !

Puis se tournant vers de Morvan, il ajouta :

— Me permettez-vous, monsieur le chevalier, de vous donner une embrassade et de vous adresser une question ?

— De grand cœur, s’écria de Morvan, qui baisa le vicomte. Quelle est cette question ?

— Pourquoi, je vous prie, ne m’avez-vous pas tué, ce qui vous eût été facile ?

— Tenez-vous absolument à avoir une réponse, vicomte ? dit le gentilhomme breton, embarrassé et hésitant.

— Mais, certes ! beaucoup même !

— Eh bien ! reprit de Morvan, c’est que je vous avais promis de vous blesser à l’épaule, et que je devais remplir mon engagement !…

— Ah ! chevalier, je ne puis vous exprimer jusqu’à quel point ce dernier trait de délicatesse me touche ! garder le silence lorsque vous aviez un tel aveu à nous faire ! C’est du dernier beau !… Tant de modestie unie à un tel poignet ! C’est à crier au sublime !… Et puis, ne plus m’avoir parlé de mon arrière grand-père… lorsque la plaisanterie se présentait si bien d’elle-même !… Tenez, entre nous deux, ce sera, si vous le voulez bien, à la vie à la mort !…

Le vicomte de Châtillon, sentant sans doute que sa force l’abandonnait et ne voulant pas laisser deviner sa faiblesse, quitta alors le jardin et rentra dans la maisonnette.

— Que je ne vous retienne pas, messieurs, dit-il à ses amis, je ne me consolerais jamais de vous avoir pris une soirée. Allez à vos plaisirs ! Ah ! La Fare ! rends-moi encore le service de m’envoyer une garde-malade… La petite Olympe de l’Opéra, par exemple… Cette fille est d’une bêtise incommensurable… elle m’aidera à dormir.

Une fois que de Châtillon fut couché, ses amis s’éloignèrent.

— J’espère, chevalier, dit de La Fare en s’adressant à de Morvan, que vous ne nous quitterez pas et que nous achèverons la journée ensemble. Nous allons retourner au cabaret de Renard où des créatures, à qui nous avons donné rendez-vous, doivent nous attendre : nous terminerons la soirée par un lansquenet !

La première pensée de de Morvan fut pour un refus, mais le désir de voir dans l’intimité ces jeunes seigneurs parisiens, dont il avait si souvent et si diversement entendu parler à Nantes, le fit changer de résolution : il accepta l’offre du marquis de La Fare.