Les Bretons/La Nuit des Morts

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Les BretonsAlphonse Lemerre, éditeurvol. 2 (p. 149-157).

CHANT DIX-HUITIÈME

LA NUIT DES MORTS.


Temps des veillées. — Solitude «t tristesse chez la veuve d’Hoël. — Grande veillée de la première nuit de novembre. — Quels hôtes sont attendus. — Préparatifs d’Anna, et terreurs de sa mère. — Le balayage des Âmes. — Feu et repas funèbres. — Le cantique des morts. — Un voyageur. — Vision dans la lande de la Trève-des-Druides. — Rencontre du voyageur par le clerc Daûlaz et les chanteurs de nuit.


Les soirs d’automne, après une humide journée,
Il est doux de causer devant la cheminée,
Tous en rond, les enfants assis sur vos genoux.
Et le chien gravement installé devant vous.
Tandis que les fuseaux tournent aux doigts des femmes,
Il est doux d’écouter, les deux mains sur les flammes,
Des contes merveilleux de pays enchantés,
Et depuis des mille ans les vieux airs répétés,
Où revit la Bretagne avec toute sa gloire,
Et dont le noble peuple a gardé la mémoire.
Ainsi dans les manoirs, où chaque souterrain
A son dragon de feu, chaque préau son nain ;

Puis, après les géants, les grandes passes d’armes,
Un simple chant d’amour qui fait venir les larmes.

Chez la veuve d’Hoël tous les soirs tristement
S’écoulaient en silence et dans l’isolement ;
Si le fidèle clerc arrivait le dimanche,
Les trois femmes pleuraient sous leur coiffure blanche ;
Et le conscrit Lilèz, sur un banc à l’écart,
Jeune homme désolé, songeait à son départ…
 
Quand novembre amena sa première soirée,
Cette nuit cependant fut une nuit sacrée ;
Car du pays de Vanne au pays de Léon,
De Cornouaille en Tréguier il n’est pas un Breton,
Bûcheron dans les bois, ou pêcheur sur les côtes,
Qui chez lui, ce soir-là, n’attende bien des hôtes.
Dès que le dernier chant de la Fête des Saints
Est fini, les voilà, pareils à des essaims,
Ou comme des graviers roulés dans la tempête.
Qui sortent par millions, et volent à leur fête ;
Ils vont rasant le sol, pêle-mêle, hagards ;
Et le seuil des maisons, les courtils, les hangars,
Les granges, tout s’emplit ; ils remplissent l’étable,
Tous les bancs du foyer, tous les bancs de la table ;
Et même dans vos lits, sous vos draps chauds et doux,
Eux, toujours frissonnants, se couchent près de vous :
Vous ne les voyez pas ; mais, la nuit, sur la face
On sent comme un vent froid, un petit vent qui passe.
 
C’était pour eu qu’Anna, laissant là son rouet,
Le front tout en sueur, près du feu travaillait.
Elle avait délayé sa meilleure farine,

Pris son bois le plus sec, sa graisse la plus fine,
Et tandis que son monde à vêpres priait Dieu,
Elle, seule au logis, étendait sur le feu
Ses crêpes de blé noir pour cette race étrange
Qui, dans toute l’année, un seul jour boit et mange.
Quand la flamme brillait trop vive, par instant
De la porte de chêne elle ouvrait un battant.
Et, devant sa maison, elle voyait dans l’aire
La brume s’étendant plus blanche qu’un suaire.
Or la pâte cuisait encor lorsqu’à la nuit,
Par-dessus la forêt, au loin elle entendit
Les deux cloches du bourg, qui de leurs voix funèbres
Éveillaient en sursaut les morts dans les ténèbres ;
Car la fête s’ouvrait, et le long des fossés
Les gens s’en revenaient causant des trépassés.
 
« Jésus-Dieu ! cria Guenn, comme avec sa famille
Elle entrait au logis, que fait là cette fille ?
Par une telle nuit balayer la maison !
Vous ne savez donc pas, ô fille sans raison.
Que le monde est couvert ce soir d’âmes en peine,
Et qu’ici votre père en pleurant se promène !
Avec votre balai voulez-vous le blesser ?
Les âmes des aïeux, voulez-vous les chasser ?
— Oh ! dit Anna, pardon ! mon âge est jeune encore,
Ma mère ; et vous savez des choses que j’ignore.
— Eh bien ! à cette table, enfants, asseyons-nous.
Mais, Lilèz, mon neveu, mes deux filles, et vous,
Alan, ne mangez pas jusqu’aux dernières miettes,
Et laissez quelque chose au bord de vos assiettes :
D’autres vont prendre place autour de ce bahut ;
N’égouttez pas le verre où vos lèvres ont bu. »

 
À ces mots, sur la table Anna posa ses crêpes.
« Oh ! tous vont là-dessus tomber comme des guêpes !
Dit sa sœur. Mais, Lilèz, apportez, s’il vous plaît,
La grande jatte au beurre : ils sont friands de lait.
— Surtout, reprit Guenn-Du, n’éteignez pas la braise.
Ici, dans le foyer, Alan, plaçons ma chaise…
Mes filles, à présent venez me décoiffer :
Les morts ont à manger, à boire, à se chauffer. »
 
Déjà tous sont au lit, les enfants et la mère ;
Mais pour fermer leurs yeux le sommeil ne vient guère.
Hé ! qui pourrait trouver du sommeil ici-bas
Lorsque dans leur linceul les morts ne dorment pas ?
À chaque bruit des bancs ou de la cheminée,
Tous les gens du hameau tremblaient ; la sœur aînée
Prenait sa jeune sœur Annaïc dans ses bras,
Et celle-ci cachait sa tête sous les draps.
Les hommes, plus hardis, poursuivaient leur prière.
Ou, la tête en avant, autour de la chaumière
Ils regardaient dans l’ombre ; eux-mêmes, tout à coup,
Ils ont senti le souffle arrêté dans leur cou :
À l’heure où le brasier était près de s’éteindre,
S’éveillant à demi, le chien s’est mis à geindre ;
Dans la cour on entend un bruit lourd de sabots ;
Des hommes qui de loin murmuraient quelques mots
S’approchent, et, frappant trois grands coups sur la porte,
Chantent à l’unisson d’une voix lente et forte :

« Si dans cette maison vous êtes endormis,
Voici la Nuit des Morts : réveillez-vous, amis !
Pour tant de morts et tant de mortes,
C’est Dieu qui nous a dit de frapper à vos portes.

 

« Priez pour eux, ô vous qui dormez dans vos draps !
Les vivants sont légers, les enfants sont ingrats :
Sur un lit de braise et de soufre
Votre père, là-bas, peut-être crie et souffre.
 
« L’argent vient et s’en va ; pourtant, je vous le dis,
Pour un denier beaucoup perdent leur paradis.
Hélas ! ouvrez votre paupière,
Et pour les pauvres morts priez Dieu sur la pierre !
 
« Soyez honnêtes gens, ayez peur du péché ;
Donnez bonne mesure et bon poids au marché ;
Donnez, donnez bonne mesure :
Jésus-Christ vous rendra le tout avec usure.

« Sur ses ailes de feu, comme un oiseau du ciel,
Et sa balance en main, descendra saint Michel ;
Debout sur ses ailes de flamme,
Dans sa balance d’or il pèsera votre âme.

« Alors d’un autre lit vous aurez tous besoin !
Pour chevet vous aurez un bourrelet de foin,
Autour de vous des toiles blanches,
Et sous la terre humide et pesante cinq planches.
 
« Ce chant, mes bons amis, est un chant de douleurs ;
À l’homme le plus dur il doit tirer des pleurs.
Priez pour les morts et les mortes :
Nous allons avec Dieu frapper à d’autres portes… »
 
Les chanteurs s’éloignaient ; et tous les habitants.
Attendris sur leurs morts, y pensèrent longtemps ;

Et le conscrit disait : « Ma pauvre âme peut-être
Ainsi viendra pleurer devant cette fenêtre. »

Ah ! le sombre hibou qui vole d’if en if.
Aux oiseaux réveillés jetant son cri plaintif,
Est moins triste, moins triste est la voix des chiens vagues
Par un soir d’ouragan hurlant contre les vagues,
Qu’en ce premier novembre, où nul astre ne luit,
Le cantique des Morts errant toute la nuit !…
Des clercs, des mendiants, de village en village,
Se plaisent à semer partout ce chant sauvage,
Pour rappeler à ceux qui dorment dans leurs lits
Ceux qu’en la terre froide ils ont ensevelis.
Mais qui viennent ce soir, dégagés de leurs langes,
Aux vivants se mêler : innombrables phalanges,
Tourbillons plus serrés que ne sont à la fois
Les sables de la mer et les feuilles des bois.
Tous ces bruissements qui passent dans les ronces,
À vos chants désolés, chanteurs, sont leurs réponses.

Par cette nuit de deuil, un barde, un voyageur,
Errait sur les confins de Scaer. Pieux songeur.
Il venait recueillir ces cantiques funèbres
Qu’enfant il écoutait, pâle, dans les ténèbres,
Et visiter ses morts ; et ce peuple léger
Dans la brume semblait près de lui voltiger :
Parents, premiers amis, jeunes filles aimées,
Enfants qui l’an passé jouaient sous les ramées.
Et ceux des anciens temps que leur pesant men-hîr.
Leur cercueil de granit, ne saurait retenir ;
Prêtres, bardes, guerriers, toute une foule étrange
Qui vient voir en pleurant comme chez nous tout change.

Près du tertre où longtemps dans son rêve absorbé
Ce pieux voyageur sur la lande est tombé,
Comme la troupe morne et frêle tourbillonne.
Telle que le brouillard qu’un vent pousse et sillonne !
Puis, éprise, on dirait, d’amour pour ce vivant,
Doucement elle vient sur son front se penchant.


druides

« Au Village-d’Heusus, où vont s’ouvrir les fêtes.
Nous allons, et le lierre a couronné nos têtes.
Devant nous brillera le gui dans l’arche d’or,
Ce symbole vivant de l’immortel Ior ;
Car des premiers, ouvrant au jour le sanctuaire,
Nous avons entrevu l’invisible Ternaire.
Ne laisse pas flétrir nos saints noms dans les cœurs.
Les bienfaits des vaincus, redis-les aux vainqueurs. »


chefs des clans


« Le Brenn a convoqué cette nuit dans sa chambre
Tous les chefs aux sayons rayés, aux colliers d’ambre ;
Et les lances de frêne, aux dards envenimés.
Se croiseront dans l’air, comme aux jours renommés
Où sur le Frank barbare elles volaient, pareilles.
Dans leurs frémissements, aux rumeurs des abeilles.
Ne laisse pas mourir ces hauts faits dans les cœurs,
Et dis que les vaincus souvent furent vainqueurs. »


bardes


« Ce soir résonneront au Village-du-Barde
Les chants que des morts seuls le long souvenir garde :

S’ils éclataient au jour, ces fils des harpes d’or,
Ils bouleverseraient les communes d’Arvor,
Elles qui, du passé toujours émerveillées,
À la voix des vieillards pleurent dans les veillées !
Ces échos de nos chants, maintiens-les dans les cœurs,
Toi qui ne chantes pas seulement les vainqueurs. »

Scaer, où le voyageur ouvre des yeux avides
À cet antique nom la Trêve-des-Druides,
Et revoit, comme au temps des premières tribus,
Les villages du Barde, et du Brenn, et d’Heusus ;
Ô Scaer ! en traversant ta bruyère sacrée,
Quel ami du passé n’irait, l’âme inspirée.
Et ne verrait surgir, sol des traditions.
Par une telle nuit de telles visions ?
 
Pour répondre à l’appel de ces âmes antiques,
Le voyageur, chargé de vapeurs léthargiques.
S’agitait, quand vers lui sembla venir encor
Un cortège royal au front couronné d’or.
Le premier, c’est Conan, prince vêtu d’hermine,
Conquérant fondateur que sa gloire illumine ;
Et, la dernière, Anna, qui montre tout en pleurs
D’une main sa couronne et de l’autre trois fleurs.
Chacun d’eux fièrement élevait un trophée ;
Érec, son bleu manteau brodé par une fée ;
Un autre feuilletait le livre de ses lois,
Comme Numa le sage et d’autres savants rois.
Celui[1] de qui le front sur tous les fronts s’élève
Avait un pallium à l’entour de son glaive :

Un prêtre, un saint vieillard, de sa main le vêtit,
Et sur d’autres vieillards librement l’étendit.
Mais rois, ducs ou barons, tous présentaient au barde
Des armes en tronçons rouges jusqu’à la garde.
Puis, trente chevaliers. Un des Trente en passant
Cria : « J’ai soif ! — Eh bien, Beaumanoir, bois ton sang !… »
Ô salles de Coat-Lorh, sortez de vos décombres !
Pierres, rassemblez-vous ! Montez, murailles sombres !
Sur ces fiers visiteurs suspendez vos arceaux ;
Mais ne vous fermez pas à leurs humbles vassaux.
La houe et le fléau, comme d’anciens esclaves,
Ils les portaient encore ; et, tout pâles et hâves :
« N’auras-tu point pitié, barde, de notre sort.
Nous qui n’avons trouvé de repos qu’à la mort ?
— O laboureurs ! ma voix vous fit souvent entendre,
Pauvres gens, si pour vous mon cœur est un cœur tendre !
C’est vous seuls que mes vers se plaisent à chanter,
Et c’est vous, cette nuit, que je viens visiter. »

Mais un premier rayon, entrevu par les Âmes,
Soudain les mit en fuite ; et des hommes, des femmes,
Tous, chanteurs attardés, heurtèrent l’étranger,
Qui d’un sommeil profond sembla se dégager.
Il murmura : « Quel rêve ! » Et le chef de la bande :
« Grand Dieu ! par cette nuit seul ici sur la lande !
Mais, c’est vous ! vous voilà dans notre vieux pays ?
— Eh bien ! quoi de nouveau chez nos anciens amis ?
— Tous sont dans la tristesse : Anna pleure son père.
Et Lilèz son départ. — Et toi, Loïc, mon frère ?
— Oh ! moi, vous savez trop comme s’en vont mes jours !
Votre sort est le mien : aimer, souffrir toujours ! »



  1. Noménoé