Les Bretons/Les Lutteurs

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Les BretonsAlphonse Lemerre, éditeurvol. 2 (p. 61-70).

CHANT SEPTIÈME

LES LUTTEURS.


Ça se rend à la fête : joyeuses bravades de Lilèz et de sa bande. — Le plaisir après la moisson. — Luttes de Scaer. — Affluence et rivalité des paroisses. — Le fermier Hoël ouvre la lice. — Lutte des enfants. — Lutte générale. — Grand prix du bélier. — Tal-Houarn et Lan-Cador. — Chant des lutteurs. — La danse s’ouvre. — Loïc et Anna. — Hélène et Lilèz. — Le meunier Ban-Gor et le petit tailleur. — Tout le bourg danse. — Ce qui se disait sous la feuillée.


« Sitôt que mon cheval s’élance pour la course,
Le prix, disait Ronan, déjà sonne en ma bourse.
— Voyez mes souliers neufs, reprit Léna, voyez !
Danseuse a-t-elle mis jamais plus fins souliers ?
— Et ce tissu de chanvre ! ajoutait un troisième :
Là-dessous un lutteur vaincrait le diable même.
— Eh bien ! cria Liiez, pour renchérir sur tous,
Coureurs, danseurs, lutteurs, seul j’irai contre vous. »
 
Oh ! qu’ils s’en vont joyeux à cette triple fête !
Après les foins rentrés, après la moisson faite,
Lorsque, trois mois durant, et suant jusqu’aux os.
On a fauché, coupé, battu sans nul repos.

Une heure de plaisir sied bien au cœur des hommes :
Au chant de la bombarde, au jus doré des pommes,
Se ranime l’esprit, se redresse le corps ;
Pour les prochains travaux tous se sentent plus forts.
Pourtant, que les chevaux courent bride abattue,
Que Ronan soit vainqueur ou qu’un autre se tue,
Les luttes et la danse auront seules ma voix :
Où vous allez, Lilèz, une dernière fois,
Songeant, pauvre conscrit, pour quel dur exercice
Le roi, l’hiver prochain, vous appelle au service !
 
À Scaer, le lendemain de la fête du bourg.
Au bruit de la bombarde, au rappel du tambour.
On vit, comme la mer quand elle monte et houle,
Dans un immense pré courir toute une foule,
Et là, jeunes et vieux, hommes et femmes, tous
En cercle sur le pré rangés à deux genoux,
D’autres pendus aux troncs des ormes et des frênes,
Attendre les lutteurs sur ces vertes arènes.
Les plus forts de Corré, du Faouët, de Kérien,
Et ceux de Banalec, et ceux de Saint-Urien,
Devaient se signaler à ces fameuses joutes.
Les paroisses luttaient et se défiaient toutes.
Le vieux Moris Conan, malgré ses cheveux gris,
Reparut fièrement pour disputer les prix,
À savoir : deux chapeaux avec leurs lacets jaunes,
Une ceinture en laine et longue de quatre aunes,
Des bagues, des couteaux, enfin un bélier noir
Que tous les concurrents venaient peser et voir.
 
Bientôt, faisant siffler sa gaule blanche et lisse,
Un Ancien écarta la foule, et cria : « Lice ! » —

Hoël, le métayer, eut ce poste d’honneur,
Qu’eût jadis, comme un droit, réclamé tout seigneur.
Mais où sont les manoirs, et dans quelle autre ferme
Trouver un roi des jeux plus expert et plus ferme ?
« Çà ! dit-il, je connais des fils de Belzébuth
Qui, pour moins d’un bélier, donneraient leur salut :
Des meuniers, des tailleurs, fournissent à ces traîtres
Des charmes de l’Enfer qu’ils cousent dans leurs guêtres ;
Pour gagner à coup sûr, d’autres, nouveaux Judas,
En vous serrant la main vous démontent le bras :
Nous chasserons d’ici ces hommes de malice.
Gens de cœur, à présent venez tous. — Lice ! Lice ! »
 
Entrèrent les lutteurs. D’abord un jeune enfant.
Ses cheveux longs et noirs ramenés en avant ;
Puis un second enfant, blond et de même taille,
Qui lia ses cheveux avec un brin de paille.
La fête commençait : durant quelques moments
On admira leurs bonds, leurs vifs enlacements.
Le plus jeune bientôt, le blond, plia ; sur l’herbe
Son rival l’étendit, et, tout rouge et superbe,
Il regarda la foule, agitant le mouchoir
Que lui, Noël Furic, venait de recevoir.

Soudain, de tous les rangs, des hommes de tout âge
S’avancent l’un sur l’autre ; et de nouveau s’engage
Une lice où, parmi les cris de mille voix,
Vingt couples de lutteurs combattaient à la fois.
On entendait : « Courage, Even ! Lilèz, courage !
Garçons de Banalec et de Scaer, à l’ouvrage ! »
On entendait aussi bien des rires moqueurs.
Les amis dans leurs bras soulevaient les vainqueurs.

 
Scaer l’emportait partout ! Scaer, le pays des luttes
Et des joyeux chanteurs aux savantes disputes ;
Scaer, où les anciens jeux sont toujours honorés,
Et qui, chaque dimanche, au milieu de ses prés,
Dans les beaux soirs d’été, voit sa mâle jeunesse
Exercer sous le ciel sa force et son adresse :
Tous nobles laboureurs brunis dans les travaux,
Pâtres au cou nerveux, plus durs que leurs taureaux,
Bûcherons que la mort au coin des bois éprouve
Et qui dans leurs deux bras otreindraient une louve !
 
Cette lutte dura trois heures. Sur son banc
Nul n’osa défier le vieux Moris Conan :
Redoutable vieillard, à sa place immobile
Et les deux bras croisés, il attendit tranquille.
 
Le soleil déclinait ; au pied d’un peuplier,
Dans la lice broutait toujours le noir bélier.
« Cette part au plus fort est encor destinée,
Cria le juge ; à lui l’honneur de la journée ! »
Tal-Houarn et Lan-Cador étaient là dans les rangs.
Des luttes jusqu’alors témoins indifferents.
On les vit d’un air grave entrer dans la prairie.
C’étaient des hommes francs tels qu’en fait leur patrie :
Ils se prirent la main en ennemis courtois,
Et firent tous les deux un grand signe de croix.
 
Debout, pied contre pied et tête contre têtc,
Comme s’ils attendaient que leur âme fût prête,
Ils restèrent ainsi tellement engagés,
Qu’en deux blocs de granit on les eût dits changés.
Leur front tendu suait et montrait chaque veine ;

Leur poitrine avec bruit rejetait leur haleine ;
Tout leur corps travaillait, pareil à ces ressorts
Qui semblent pour s’user faire de longs efforts ;
Puis, afin d’en finir, sur la terre qui tremble,
L’un par l’autre emportés, ils bondissaient ensemble ;
Mais par un nœud de fer l’un à l’autre liés.
Toujours ils retombaient ensemble sur leurs pieds.
Le peuple hors de lui criait ; un large espace
S’ouvrait et tour à tour se fermait sur leur trace.
Et moi, poète errant, conduit à ces grands jeux,
Un frisson de plaisir courut dans mes cheveux !
Dans nos vergers bretons, sous nos chênes antiques,
C’était un souvenir des coutumes celtiques :
Déjà si j’aimais bien mon pays, dès ce jour
Je sentis dans mon cœur croître cncor cet amour !

Cependant par degrés la nuit venait plus sombre,
Et l’on disait : « Assez ! » Alors, perdus dans l’ombre,
Epuisés, haletants, ne pouvant se dompter,
Les deux nobles lutteurs se mirent à chanter.


cador

« Quel homme êtes-vous donc ? Sur son roc solitaire
Un chêne plus que vous ne tient pas à la terre :
Il plie au vent qui passe, ou tombe avec fracas ;
Vous ne pliez jamais, et vous ne tombez pas.
Comme il étouffe un arbre entre ses dures branches,
Vos bras à m’étouffer ainsi pressaient mes hanches.
]’ai pâli. Vos cheveux immenses et confus
Tout entier m’ont couvert de leurs rameaux touffus.
Répondez ! de quel nom faut-il que je vous nomme ?
Et quel homme êtes-vous, si vous êtes un homme ? »


tal-houarn.

« Vous êtes un serpent ! J’en ai vu bien des fois
Autour de mon bâton se rouler dans les bois ;
Mais, si je secouais le bâton, la vipère
Sous la ronce, en sifflant, regagnait son repaire.
Vous, malgré mes efforts, à mes jambes serré,
De vos nombreux anneaux vous m’avez entouré.
À vous seul sur le pré vous en valez un couple.
Samson n’est qu’un enfant. Votre corps vert et souple
A lié mes deux bras, noué mes deux genoux.
Si vous êtes un homme, ah ! quel homme ctes-vous ? »


cador

« Hier, lorsqu’au logis vos gens dormaient encore,
Vous vous serez levé tout seul avant l’aurore ;
Suivi de votre chien, et la nuit, en secret.
Vous serez allé seul, hier, dans la forêt ;
Là, vous avez cueilli des herbes, une écorce,
Une magique fleur qui donne de la force.
Enfant d’Eve et d’Adam, pétri de leur limon,
Chrétien, je ne veux pas lutter contre un démon.
Si j’ai risqué mes jours, parlez, je vous réclame :
Avec mon pauvre corps ai-je risque mon âme ? »


tal-houarn.
.

« Ce inatin, en passant près de notre maison.
Vos yeux sous leurs sourcils brillaient comme un tison ;
Vous les avez sur nous fixés de telle sorte
Que mon père, tout pâle, est tombé sur sa porte ;
Ses bœufs qu’il attelait, défaillant tout à coup,

Sous leur joug trop pesant ont abaissé leur cou ;
Aujourd’hui les voilà, spectacle lamentable !
Pareils à des agneaux, couchés dans leur étable.
Quel étrange secret, si, par l’art de vos yeux,
Vous prenez en passant la force de mes bœufs ! »


le maître de la lice.

« Je connais son secret, et je connais le vôtre :
Gens de cœur, bons chrétiens, vrais Bretons l’un et l’autre,
Capables en un jour de bêcher trois arpents.
Oui, vous êtes tous deux des bœufs et des serpents.
À vous deux le bélier ! Restez amis fidèles,
Comme des francs lutteurs vous êtes les modèles.
Allons ! j’entends là-bas des airs bruyants et gais ;
Et si vos pieds encor ne sont pas fatigués,
Je vois près des danseurs plus d’une jeune femme
Qui pour vous, braves gens, languit au fond de l’âme. »

« Hélas ! dans ces grands jeux chers à tout cœur ardent
Ne parut point Daûlaz ! « Bienheureux cependant.
Bienheureux un lutteur ! songeait-il en lui-même.
Pour témoin de sa force il a celle qu’il aime ;
S’il remporte un anneau, cette bague d’amour
En anneau nuptial peut se changer un jour. »
Alors de ses deux mains il entr’ouvrait sa veste,
S’apprêtant sur la lice à bondir fort et leste ;
Mais des sages disaient : m Ce jeune homme se perd !
Jeune homme, y pensez-vous ? Vous, Loïc ! vous, un clerc ! »
 
Sonne donc la bombarde ! et, saisi par la ronde,
Que parmi les heureux une heure il se confonde !

 
La bombarde résonne ; et, la main dans la main,
Les danseurs vont courant le long du grand chemin ;
Les filles de Gour-Rîn, aux jupes sur les hanches,
Celles de Pont-Aven, si roses et si blanches,
Et bien d’autres encor, bondissent sans repos,
Comme des grains de blé sous les coups des fléaux.
Regardez, regardez la bande qui défile !
Danseuses et danseurs, ils sont là plus de mille
Qui sautent face à face en se parlant des yeux,
Et reparlent ensemble avec des cris joyeux.
Haut le pied, jeunes gens ! Pour quelques tours de ronde,
Lorsque Pâques viendra, si le vicaire gronde,
Cependant, mes amis, bras dessus, brns dessous,
Parlez au vieux recteur, et vous serez absous.
 
Lui-même le voici, le clerc du presbytère !
Prcj de sa bicn-aimée il passe avec mystère.
Hélène et vous, Lilèz, en riant vous passez ;
Car vous aimez sans peur, et sans peur vous dansez.
 
Très glorieux saint Luc ! Ce sonneur, comme il gonfle
Sa joue, et sous son bras comme le biniou ronfle !
Un jour musicien, le lendemain tailleur,
Qui peindrait son cou tors, son petit œil railleur ?
Et Ban-Gor, le meunier, ce roi de la bombarde.
Debout sur son baril, n’a-t-il point l’air d’un barde ?
Aujourd’hui tout se mêle et s’acccrde à sa voix,
Vêtements campagnards et vêtements bourgeois ;
Le maire est dans les rangs ; voici venir derrière
Monsieur le percepteur, madame la mercière ;
Tous les métiers du bourg, tisserand, tonnelier,
Le maréchal ferrant avec son tablier ;

Riche et vieux, jeune et pauvre. Ô Dieu ! la bonne joie !
De poussière entouré, comme cela tournoie !
Que de fronts en sueur ! Arrêtez ! Les plus forts,
Tant leurs jarrets sont las, ne vont plus que du corps.
Assez, braves sonneurs ! Encore une cadence,
Et vous étendez mort le meneur de la danse.
Vous, du cidre, aubergiste ! et versez largement !
Chacun de ces gosiers est un brasier fumant.
 
Enfin tous sont à boire, et boivent à plein verre.
Vrais Bretons, hors ceux-là qu’une autre soif altère.
Couples qui vont chercher en devisant entre eux,
Au tomber de la nuit, l’ombre des chemins creux.


lilèz.

« Que dit de moi la fille aussi souple qu’un saule,
Et que j’appellerais la perle de l’Izôle ? »


hélène.

« Votre nom ne ment pas, ô Lilèz ! il me plaît ;
Car votre âme innocente a la blancheur du lait. »


daûlaz.

« Moi, c’est avec raison que Daûlaz on me nomme ;
Ame et corps, tout se meurt en moi, pauvre jeune homme ! »


anna.

« Daûlaz, avec vos pleurs, oh ! ne me tentez pas.
Ou je vais racheter vos jours par mon trépas. »

L’ombre les a couverts ; telle que la rosée,
Leur voix tombe sans bruit par la route boisée.

Mais au loin vibre encor le son clair du biniou ;
« Iou ! » criaient des danseurs ; d’autres répondaient : « Iou !
Ô danses ! cris de joie ! ivresse du bel âge !
La joie est dans le bourg, elle est sous le feullage.