Les Bretons/Les Pilleurs de côtes

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Les BretonsAlphonse Lemerre, éditeurvol. 2 (p. 80-85).

CHANT NEUVIÈME

LES PILLEURS DE CÔTES.


L’Île-de-Sein. — Tempête. — Le recteur et les gens de l’île accourent sur la grève. — Souvenirs druidiques. — On prie pour ceux qui sont en mer. — Coureurs de bris du Cap. — Vœu à saint Beûzec pour obtenir des naufrages. — Un navire dans la Passe. — Vaches et torches errantes des pilleurs de côtes — Baie-des-Trépassés. — Combat de nuit.


Les phares de Plô-Goff et de l’Île-de-Sein,
Sur le détroit que nul ne peut franchir en vain,
Ont allumé leurs feux tournants ; et, dans l’espace,
Ces géants de la nuit se regardent en face.
Entre eux rugit la mer. Habitants et douaniers,
Tous les hommes de l’île ont quitté leurs foyers ;
Ils perlent des harpons, des torches, des cordages,
Et, s’appelant l’un l’autre, errent le long des plages,
— Car l’esprit de douceur souffle ici sur les eaux :
Des loups de l’Océan il a fait des agneaux, —
Heureux de ranimer aux flammes de leur âtre
Celui qu’ils ont tiré mourant du flot saumâtre.
 
Avec eux le recteur. Vénérable vieillard.
Sa tête chauve et blanche est livrée au brouillard ;

 
Il rassure les cœurs et dissipe les rêves
Qui des âges païens s’étendent sur ces grèves,
Lorsque les pâles morts dans leurs pâles linceuls
Venaient du monde entier pleurer sur ces écueils.
 
« Entendez-vous leurs cris ? L’ouragan les apporte,
Murmuraient les pêcheurs. Ah ! fermez votre porte !
Voici les Trépassés qui roulent sans repos,
Car la mer s’est remise à ballotter leurs os ;
Fermez bien vos maisons, puis allumons des flammes :
Là-bas un bâtiment lutte contre les lames. »
 
Le prêtre répondait : « Ô chrétiens ! mes enfants.
Ces cris sont les sanglots de la lame et des vents.
Les pauvres voyageurs ! quelle dure agonie !
Pour eux tenons-nous prêts à donner notre vie.
Prions pour eux. Jadis, sur ces mêmes îlots,
Des prêtresses calmaient ou soulevaient les flots :
Or, ce qu’elles ont fait, ces vierges druidiques.
Par leurs enchantements et leurs runes magiques.
Nous, demandons-le à celle en qui tout est clarté,
L’Étoile de la mer, l’Astre de pureté.
 
Et ces fils dévoués d’impitoyables pères.
Dont les sanglants rochers n’étaient que des repaires,
Attendaient en priant que l’orage eût cessé.
Belle île hospitalière où les saints ont passé !
Hélas ! la barbarie est cette aride mousse
Que toujours on arrache et qui toujours repousse !
En vain, pays d’Arvor, sur ton ingrat terrain,
De pieux ouvriers vont semant le bon grain ;

Les ronces, les ajoncs, le chardon parasite,
Renaissent par endroits, et leur œuvre est détruite.
 
Oh ! oui, malheur encor, malheur au bâtiment
Devant cette île sainte échoué parle vent !
Malheur ! cette nuit même, en face de ces côtes,
Dans leurs huttes de grès veillaient des Kernéotes :
Aux premiers sifflements du vent d’ouest sur leurs bords
Semblables à des loups qui vont manger les morts,
Hommes, femmes, poussant des hurlements de joie,
Sont accourus tout prêts à fondre sur leur proie ;
Et, comme souteneurs de leurs affreux desseins,
Ô profanation ! ils invoquent les saints !
 
Barbares chevelus, hideuses Valkyries,
Aux fureurs de la vague unissant leurs furies !
Plus les immenses voix de la mer grandissaient,
Plus montait leur prière effroyable ; ils disaient :
 
« Vous êtes, ô Beûzec, le patron de ces côtes ;
C’est vous qui, chaque hiver, nous envoyez des hôtes,
Et les larges vaisseaux ouverts sur ces brisants
À vos fils dévoues, bon saint, sont vos présents.
Ah ! comme, cette nuit, votre digne servante
Au cœur des étrangers doit jeter l’épouvante !
Comme elle tend vers vous ses bras, prêts à saisir
Tout ce qui, condamné du ciel, n’a qu’à périr !
Vous aurez votre part, Beûzec, et la plus riche :
Deux chandeliers de cuivre au coin de votre niche.
Laissez donc le courroux de la mer éclater !
Avec Dieu, cette nuit, venez nous visiter ! »
Ainsi, dans ces rochers, cette race cruelle,

Que la mer a rendue aussi féroce qu’elle,
Vers le ciel élevait son exécrable vœu ;
Et, croyant l’honorer, leurs voix blasphémaient Dieu.
 
Un de ces forcenés reprit : « Paix, donc, Jean-Pierre !
Ne sifflez pas ainsi quand on est en prière ;
Laissez là vos filets avec leurs hameçons !
Êtes-vous donc venu pour prendre des poissons ?
Oh ! nous avons à faire une meilleure pêche,
Si quelque démon vert ou gris ne nous empêche :
Car depuis que les saints sont par nous reniés,
Sur la côte on ne voit que soldats et douaniers.
Autrefois, les chrétiens pouvaient vivre en Bretagne :
Alors, contre tout l’or et les joyaux d’Espagne,
Lui-même, notre duc n’aurait pas échangé
Les écueils noirs et nus qui bordaient son duché.
Les bris viennent de Dieu. Mille morts sur sa tête
À qui nous ravirait ces fruits de la tempête !
C’est notre seigle, à nous ! c’est le blé destiné
Par les saints de la mer aux enfants de Kerné ! »
 
Comme le cormoran perché sur le rivage
Attend l’heure où sa proie apparaît, le sauvage
Longtemps, l’œil sur les flots, resta silencieux ;
Puis ce fut comme un cri d’animal furieux :
 
« Une voile ! une voile ! Jann, amenez la vache !
Vous, Pennée, amenez les bœufs, et qu’on attache
Les fanaux à leur corne, et tenez haut les feux !
Puis, lâchons sur la dune et la vache et les bœufs.
Vous verrez, quand les feux brilleront sur les lames,
Si les moucherons seuls viennent se prendre aux flammes.

C’est une vieille ruse en notre vieux pays.
Nos pères en vivaient : qu’elle profite aux fils !
Sur le vaisseau maudit encor quelques rafales,
Demain tout est à nous, les tonneaux et les balles,
Du drap pour nous vêtir, du vin plein nos maisons.
Ô justice du ciel, si c’étaient des Saxons ! »
 
Ils se turent alors, s’apprêtant au pillage.
Mais si je dis un jour le nom de leur village,
Contre eux le bourg entier, le pays viendra tout,
Il ne restera pas une pierre debout !…
Leurs regards avaient vu clair dans le sombre espace :
Voici qu’un bâtiment là-bas cherche la Passe,
Et ne peut la trouver ; et ces derniers signaux,
Connus des gens de mer, ont traversé les eaux.
Lutte affreuse ! Le ciel est plus noir que de l’encre ;
Tous les vents déchaînés sifflent ; autour de l’ancre,
Autour du mât, partout, marins et passagers
S’agitent sur le pont, tous ont mêmes dangers.
Un prêtre, un paysan, se mêlent aux manœuvres.
Ah ! quels bruits ! on dirait des milliers de couleuvres,
Et tous les grands récifs mugissant, bondissant,
Comme des insensés vers le ciel s’clançant !
 
Un vent si furieux sur l’angle d’une roche
Poussa le bâtiment, que sa perte était proche.
Tous, se couvrant la face, invoquèrent leur saint.
 
Des feux brillaient toujours sur la côte de Sein.

Comme après une nuit de fièvre et ce délire
Jusqu’au nouvel accès un malade respire,

Après tous ces grands chocs, ce fut, pour un moment,
Sur les flots fatigués un brusque apaisement ;
Mais, craignant de nouveau l’assaut de la tourmente,
Lee marins se tenaient dans une sombre attente.
 
Le vent tourna. Soudain, plus vif qu’un goëland,
Le côtier franchissait le ras, lorsqu’en houlant
Une montagne d’eau l’entraîna dans la baie,
La Baie-des-Trépassés, blanche comme la craie.
Ce coup fut d’un instant. Surpris par le roulis.
Un marin disparut, criant : « Mon fils Louis ! »
Le navire, aussitôt qu’il eut touché les sables,
Sombra. « Seigneur Jésus, secourez-nous ! » — Des câbles
Furent lancés du bord ; passagers, matelots,
Comme fous un linceul roulèrent sous les flots.
 
Mais quand, les bras tendus, un malheureux aborde,
Sur la grève on entend rugir l’affreuse horde.
Les harpons des brigands, des sabres de soldats
Se choquent. Ces bords seuls ont vu de tels combats.
« Ô païens, je suis prêtre ! À grands coups de faucille
Lâches ! vous me tuez ! Vous tuez cette fille
Que je viens de sauver ! Infâmes, à genoux !
Ou moi, prêtre du Christ, je vous damnerai tous ! »
La Mort ! la Mort partout ! Ouvrant sa double serre
Elle était sur la mer, elle était sur la terre.