Les Captifs (trad. Sommer)

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Traduction par Édouard Sommer.
Comédies de PlauteHachette (p. 209-250).
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LES CAPTIFS











NOTICE SUR LES CAPTIFS.


La comédie des Captifs est assurément, au point de vue moral, celle qui fait le plus d’honneur à Plaute. Est-ce celle qui plaisait le plus aux Romains ? Il est permis d’en douter, parce qu’il n’y en a aucune qui soit citée moins souvent par les anciens. On ne voit dans les Captifs ni courtisanes, ni entremetteuses, ni marchands d’esclaves, rien en un mot qui rappelle ce que nos grands-pères nommaient, par une contrariété bizarre, un lieu d’honneur. Il n’y a même pas de femme du tout dans la pièce, et par conséquent, comme dit le prologue même, aucun de ces vers dont on a honte de se souvenir : c’était un mérite assez rare pour que Plaute fût tenté de s’en vanter. Le dévouement d’un esclave pour son maître est le fond de l’intrigue, dont les développements ne sont pas toujours vraisemblables ; une figure bouffonne de parasite vient de temps en temps dérider les spectateurs, dont les yeux, à certains vers pathétiques, devaient se mouiller de larmes. Il est impossible en effet d’imaginer un personnage plus noble, plus généreux que cet esclave qui, menacé de tous les supplices lorsque l’évasion est découverte, et déjà tout chargé de chaînes, compte pour rien les souffrances qui l’attendent, et sans bravade, sans forfanterie, avec une calme dignité, accepte la mort même du moment où elle est le prix du devoir accompli.

On ne sait pas si le sujet des Captifs a été emprunté par Plaute à un poëte grec ; ce qu’il y a de certain, c’est qu’aucune de ses comédies n’a un air plus original, une physionomie plus romaine : aussi sommes-nous fortement sollicité à croire que ce n’est pas une imitation. Mais si Plaute ici n’a imité personne, il n’a pas lui-même manqué d’imitateurs. Presque tous les théâtres modernes ont eu leur comédie des Captifs ; la scène française à elle seule en a vu représenter trois : l’une de du Ryer, l’autre de Rotrou, et la dernière de Roy (1714). La pièce de Rotrou, est loin de valoir celle de Plaute ; mais il serait injuste de lui contester certains mérites, notamment l’élégance, qui est un des caractères distinctifs de ce poëte.


ARGUMENT[1]


Un fils d’Hégion a été fait prisonnier dans une bataille. Un esclave fugitif a vendu l’autre fils du vieillard à l’âge de quatre ans. Le père achète des captifs éléens, dans l’unique espoir de retrouver son fils, et, en effet, parmi ces captifs est l’enfant perdu depuis longues années. Celui-ci a changé d’habit et de nom avec son maître pour lui faciliter la fuite ; il en est puni. Le maître ramène le captif et l’esclave fugitif, dont les aveux font reconnaître aussi l’autre fils.

PERSONNAGES.

ERGASILE, parasite de Philopolème.

HÉGION, vieillard, père de Tyndare et de Philopolème.

LE CORRECTEUR d’Hégion.

PHILOCRATE, jeune Éléen, captif.

TYNDARE, esclave de Philocrate et fils d’Hégion.

ARISTOPHONTE, jeune Eléen, captif, et ami de Philocrate.

UN ESCLAVE d’Hégion.

PHILOPOLÈME, fils d’Hégion.

STALAGME, esclave d’Hégion.


La scène est en Étolie.



LES CAPTIFS.




PROLOGUE[2].

Ces deux captifs que vous voyez plantés debout[3], là, devant vous, sont bien debout et non pas assis. Vous-mêmes êtes témoins que je vous dis la vérité. Le vieillard qui demeure ici près, Hégion, est le père de celui-ci (il montre Tyndare). Comment il est devenu, lui, l’esclave de son père, c’est ce que je vais vous apprendre, si vous me prêtez attention. Le vieillard avait deux fils : l’un fut enlevé, à l’âge de quatre ans, par un esclave fugitif qui alla le vendre en Élide au père de celui-là (il montre Philocrate). Vous comprenez ? à merveille. Non ? dit cet autre qui se trouve là-bas tout au bout ; eh bien ! qu’il approche. Si tu n’as pas de place pour t’asseoir, tu en trouveras pour te promener. Voilà bien de mes gens qui réduiraient un comédien à la besace ! Je n’irai pas m’époumoner pour toi, tu peux le croire. Quant à vous, qui pouvez faire déclaration de vos biens aux censeurs, voici le reste de l’histoire, car je ne veux faire de tort à personne. Notre esclave donc, comme je vous le disais, a vendu au père de celui-là (il montre Philocrate) l’enfant qu’il avait enlevé à son maître. Ce père, l’emplette une fois faite, a donné le bambin à son fils, parce qu’ils étaient à peu près du même âge. Maintenant (montrant Tyndare) il est esclave dans sa patrie, esclave de son père, et son père n’en sait rien. En vérité, les pauvres humains sont des balles de paume avec lesquelles les dieux jouent. Mais enfin, vous voyez comment le bonhomme a perdu un de ses enfants. Les hostilités ayant éclaté entre les Étoliens et les Éléens, l’autre fils, par un accident commun à la guerre, est fait prisonnier et acheté en Élide par le médecin Ménarque. Notre vieillard se rend acquéreur de tout ce qu’il peut trouver de prisonniers d’Élide, pour voir s’il n’y en aura pas un qu’il puisse échanger contre son fils prisonnier ; quant à l’autre, qui est chez lui, il ne le connaît pas. Hier, on lui a fait savoir qu’il y avait un prisonnier éléen, un chevalier de grande et puissante famille ; il n’a pas regardé au prix, toujours dans l’intérêt de son fils, et, afin de lui aplanir le retour dans ses foyers, il a acheté au questeur les deux captifs que voilà. Mais ceux-ci ont imaginé une ruse ; l’esclave veut faciliter l’évasion de son maître : ils ont donc changé entre eux de nom et d’habits. Celui-ci (montrant Tyndare) se fait appeler Philocrate, et celui-là (montrant Philocrate), Tyndare. Ils ont pris aujourd’hui la place l’un de l’autre. L’esclave mènera habilement à bien le stratagème, et rendra la liberté à son maitre. En même temps il sauvera son frère, et, sans s’en douter, rendra un citoyen à sa patrie, un fils à son père ; car il arrive souvent que l’on fait plus de bien sans le savoir que de propos délibéré. Voici le plan qu’ils ont imaginé, la ruse qu’ils ont préparée et dont ils ne prévoient pas les suites : d’après leurs arrangements, celui-ci va rester comme esclave chez son père, ne se doutant guère qu’il est en servitude dans la maison paternelle. Pauvres chétives créatures que nous sommes, quand j’y pense !

Telle est donc l’action que nous allons représenter : sérieuse pour nous, elle ne sera pour vous qu’une fable. Mais encore un mot d’avertissement. Vous ferez bien de donner toute votre attention à la pièce : elle ne roule pas sur l’amour comme toutes les autres ; on n’y entend point de ces vers trop libres qui ne peuvent se répéter ; il n’y a ni entremetteur parjure, ni courtisane perfide, ni soldat fanfaron. Et ne vous épouvantez pas parce que j’ai dit que les Étoliens sont en guerre avec les Éléens. Toutes les batailles se livreront hors du théâtre : il ne nous conviendrait pas, avec une mise en scène comique, d’improviser une représentation de tragédie. Si donc quelqu’un parmi vous aime les combats, qu’il aille se faire une querelle ailleurs ; et s’il tombe sur un adversaire plus fort que lui, il aura assisté, grâce à moi, à une bataille qui le dégoûtera d’en voir d’autres. Je me retire. Adieu, juges si équitables dans la paix, soldats si valeureux dans les combats.


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ACTE I.


SCÈNE I. - ERGASILE.


Nos jeunes gens m’ont surnommé la Fille de joie, parce que je viens aux festins sans y être invité. Sans doute les railleurs trouvent que ce nom est absurde, mais moi je soutiens qu’il est bien choisi : car enfin, dans un repas, quand l’amoureux jette les dés, il invoque sa belle. Est-ce là une invitation[4], ou n’en est-ce pas une ? rien de plus clair. Mais, en vérité, nous méritons bien mieux le nom de parasites, car jamais on ne nous invite, jamais on ne nous invoque, et nous venons, comme les rats, ronger le bien d’autrui. Quand arrivent les vacances, chacun s’en va à la campagne, et nos mâchoires ont leurs vacances aussi. Au fort de l’été, les limaçons s’enfoncent dans leur coquille et vivent de leur propre substance, tant qu’il ne tombe pas de rosée ; ainsi des parasites : en temps de vacances ils se cachent dans leur coin, les pauvres hères, et se nourrissent de leur propre substance, tandis que ceux qu’ils sucent d’habitude font les campagnards. Pendant ce temps maudit, les parasites sont comme des chiens de chasse ; mais à la rentrée, ils deviennent de vrais dogues, luisants de graisse, insupportables, incommodes. Ici, par Hercule, si le parasite ne sait pas endurer les soufflets, s’il ne permet pas qu’on lui brise les pots sur le crâne, il n’a qu’à prendre la besace et à aller stationner hors de la porte Trigémine[5]. Pour ma part, je crains bien d’en être réduit là, depuis que mon roi a été pris par les ennemis, dans cette guerre que les Étoliens font aux Eléens. Nous sommes ici en Étolie, et c’est en Élide qu’a été pris Philopolème, le fils du vieil Hégion dont voici la demeure : ah ! c’est pour moi une lamentable maison, ot je ne puis la voir sans pleurer. Le bonhomme, par amour pour son fils, a entrepris un trafic peu honorable et qui ne va pas à son caractère. Il achète des prisonniers de guerre, dans l’espoir d’en trouver un qu’il puisse échanger contre son enfant. Allons le voir… Mais la porte s’ouvre, cette porte par où je suis sorti tant de fois soûl de bonnes choses.

SCÈNE II. — HÉGION, LE CORRECTEUR, ERGASILE.


HÉGION, au correcteur. Attention, toi ! Ces deux captifs que j’ai achetés hier aux questeurs, mets-leur des chaînes simples ; ôte-leur ces entraves trop pesantes dont ils sont chargés. Tu les laisseras aller et venir, dehors, dans la maison, à leur fantaisie, sans cesser de les surveiller de près. L’homme libre captif est un oiseau sauvage : qu’il trouve une fois l’occasion de s’envoler, serviteur ! on ne le reprend plus.

LE CORRECTEUR. Eh ! qui de nous tous ne préfère la liberté à l’esclavage ?

HÉGION. On dirait pourtant que ce n’est pas là ta manière de voir, à toi.

LE CORRECTEUR. Puisque je n’ai pas de quoi payer, voulez-vous que je vous paye avec mes jambes ?

HÉGION. Essaye, je saurai te récompenser.

LE CORRECTEUR. Je me changerai, comme vous dites, en oiseau sauvage.

HÉGION. A merveille, et moi je te mettrai en cage. Mais assez de bavardage. Fais ce que je t’ai dit, et va t’en.

ERGASILE, à part. Ah ! puissent ses vœux se réaliser ! car s’il ne retrouve son fils,-je ne sais plus à quelle porte frapper. Rien à attendre de nos jeunes gens : ce sont de francs égoïstes. Celui-là du moins était de la vieille roche ; je ne l’ai jamais fait rire sans qu’il m’en revint quelque chose. Et le caractère du père vaut celui du fils.

HÉGION. Je vais chez mon frère, voir mes autres captifs et m’assurer qu’ils n’ont fait cette nuit aucun désordre. De là, je reviens tout droit à la maison.

ERGASILE. Cela me fend le cœur de lui voir faire le métier de geôlier à cause du malheur de son enfant. Pauvre vieillard ! Mais pourvu que le jeune homme nous soit rendu, il peut, si cela lui plaît, faire le métier de bourreau.

HÉGION. Qui parle là ?

ERGASILE. Moi, que vos chagrins font sécher, pâlir, languir, dépérir misérablement. Il ne me reste que la peau et les os, tant je suis étique. J’ai beau manger chez moi, rien ne me profite ; si peu que je prenne dehors, me voilà refait.

HÉGION. Salut, Ergasile.

ERGASILE. Les dieux vous protégent, Hégion !

HÉGION. Ne pleurez pas.

ERGASILE. Que je ne le pleure pas ! que je ne déplore pas le sort d’un si bon jeune homme !

HÉGION. Je me suis toujours aperçu que vous aimiez mon fils, et il vous le rendait bien.

ERGASILE. Ah ! nous autres mortels, nous ne sentons le prix de notre bonheur que quand nous l’avons perdu. Depuis que votre fils est tombé entre les mains de nos ennemis, j’ai compris tout ce qu’il valait : aussi je le regrette.

HÉGION. Si vous êtes si sensible à son malheur, vous qui lui étiez étranger, que sera-ce de moi, pauvre père, dont il était l’unique enfant ?

ERGASILE. Moi étranger à lui ! lui étranger à moi ! Ah ! Hégion, ne dites pas cela, ne vous faites pas une pareille idée. C’est votre fils unique, soit, mais il était encore bien plus unique pour moi.

HÉGION. C’est d’un brave cœur de ressentir le mal d’un ami comme le sien propre. Mais prenez courage.

ERGASILE. Hélas ! quel crève-cœur ! un exercice interrompu ! des mâchoires qui fonctionnaient si bien !

HÉGION. Vous n’avez donc trouvé personne qui voulût reprendre et commander la manœuvre ?

ERGASILE. Belle question ! Tout le monde refuse cette charge, depuis que votre Philopolème, à qui elle était échue, s’est laissé faire prisonnier.

HÉGION. Par ma foi, si l’on décline cet honneur, cela ne m’étonne guère. Il vous faut des soldats de toutes les couleurs, de tous les pays[6]. D’abord un contingent de boulangers, qui se subdivise en plusieurs bandes : les fabricants de petits pains, de gâteaux, de pâtés de grives ; les marchands de becfigues ; puis une armée maritime dont vous ne pouvez vous passer.

ERGASILE. Comme souvent les plus beaux génies languissent dans l’obscurité ! Un général tel que moi, être réduit à la condition privée !

HÉGION. Allons, bon espoir ! Sous peu de jours, je l’espère, mon fils me sera rendu. Voici un jeune captif éléen de la plus haute naissance et puissamment riche : ie pourrai, je pense, les échanger l’un contre l’autre.

ERGASILE. Que les dieux et les déesses vous entendent !

HÉGION. Mais, dites-moi, êtes-vous invité à dîner ?

ERGASILE. Non pas, que je sache. Pourquoi cette demande ?

HÉGION. C’est aujourd’hui mon jour de naissance, et je désire que vous veniez diner à la maison.

ERGASILE. Trop aimable.

HÉGION. Mais il faudra vous contenter de peu.

ERGASILE. Ah ! cependant, que ce ne soit pas trop peu : car C’est ainsi que je me régale chez moi tous les jours.

HÉGION. Eh bien, est-ce dit ?

ERGASILE. Tôpe, à moins qu’on ne me fasse une proposition qui convienne mieux à moi et à mes amis. C’est comme si je vendais un fonds de terre ; je me donne, mais je fais mes conditions.

HÉGION. C’est moins un fonds qu’un gouffre sans fond, ce que vous me vendez à moi. Mais si vous venez, que ce soit de bonne heure.

ERGASILE. Dès à présent je suis libre.

HÉGION. C’est bon, allez chasser le lièvre, vous êtes toujours sûr du hérisson. Ma vie, à moi, suit une route rocailleuse.

ERGASILE. Vous ne m’effrayerez pas, Hégion, ne vous en flattez point ; je viendrai, mais avec des dents bien chaussées.

HÉGION. Ma nourriture est rude.

ERGASILE. Mangez-vous par hasard des épines ?

HÉGION. La terre fournit à mes repas.

ERGASILE. Eh ! sur la terre se trouve le sanglier.

HÉGION. Des herbes à foison.

ERGASILE. Gardez-les pour vos malades… Est-ce tout ?

HÉGION. Venez de bonne heure.

ERGASILE. Je n’ai garde de l’oublier. (Il sort.)

HÉGION. Je veux rentrer, et compter ce qui peut me rester d’argent chez mon banquier. Tout à l’heure, j’irai voir mon frère, comme j’ai dit. (Il sort.)


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ACTE II.


SCÈNE I. — LE CORRECTEUR, PHILOCRATE, TYNDARE, AUTRES ESCLAVES D’HÉGION.


LE CORRECTEUR. Puisque les dieux immortels ont voulu vous soumettre à cette épreuve, il faut la supporter avec patience : de la sorte, vos maux deviendront plus légers. Dans votre pays, vous étiez, je crois, des hommes libres ; mais puisque vous voilà en servitude, il est bon de vous soumettre, et de rendre plus douce, par votre obéissance, l’autorité du maître. Même lorsqu’il est injuste, le maître fait toujours bien.

PHILOCRATE. Ha ! ha ! ha !

LE CORRECTEUR. Il ne s’agit pas de pleurer ; vous avez déjà assez à souffrir, sans vous en prendre à vos yeux. Ce qui fait du bien dans le malheur, c’est un cœur plein de courage.

PHILOCRATE. Nous sommes si honteux de nous voir chargés de chaines !

LE CORRECTEUR. Mais notre maître aurait peut-être tant de regret s’il vous était vos fers et vous laissait la liberté de vos mouvements ! car il vous a achetés à beaux deniers comptants.

PHILOCRATE. Que craint-il donc de nous ? Il pourrait dire de nous détacher, nous savons ce que nous avons à faire.

LE CORRECTEUR. Vous méditez de vous enfuir ; je devine vos projets.

PHILOCRATE. Nous enfuir ? et où irions-nous ?

LE CORRECTEUR. Dans votre pays.

PHILOCRATE. Fi donc ! il nous conviendrait bien d’imiter des esclaves fugitifs !

LE CORRECTEUR. Par ma foi, si l’occasion se présente, je vous conseille d’en profiter.

PHILOCRATE. Consentez seulement à nous accorder une faveur.

LE CORRECTEUR. Et laquelle ?

PHILOCRATE. Que nous puissions nous entretenir sans être entendus de ces hommes ni de vous.

LE CORRECTEUR. Soit. (Aux autres captifs.) Tirez de ce côté. (Aux esclaves.) Et nous, par ici. Mais soyez brefs dans voire entretien.

PHILOCRATE. C’est bien mon intention. (A Tyndare.) Avance ici.

LE CORRECTEUR, aux esclaves. Éloignez-vous d’eux.

TYNDARE, aux esclaves. Nous vous sommes obligés de vous prêter ainsi à notre désir.

PHILOCRATE, à Tyndare. Allons, approche-toi par ici, à bonne distance, pour que nos surveillants n’entendent pas ce que nous avons à nous dire, et que rien ne transpire de notre stratagème. La ruse n’est plus ruse, si l’on n’agit avec finesse ; est-elle découverte, c’est le pire des maux. Si tu fais semblant d’être mon maître et moi d’être ton esclave, il nous faut de la vigilance, de la prudence, du sang-froid, de l’attention, de l’habileté, de l’activité, pour tromper nos espions. L’entreprise est difficile, ce n’est pas le moment de s’endormir.

TYNDARE. Je serai tel que vous désirerez.

PHILOCRATE. Je l’espère.

TYNDARE. Vous voyez que pour sauver votre chère personne j’expose la mienne, qui m’est bien chère aussi.

PHILOCRATE. Je le sais.

TYNDARE. Souvenez-vous-en quand vous aurez obtenu ce que vous voulez. Car la plupart des hommes sont ainsi faits : tant qu’ils poursuivent le but, ce sont les meilleures gens du monde ; l'ont-ils atteint, ils deviennent tout à coup les plus méchants et les plus fourbes des mortels. Mais vous êtes pour moi, je pense, dans les dispositions où je vous souhaite. Je vous conseillerai comme je conseillerais mon propre père.

PHILOCRATE. Ah ! c’est bien toi, si je l’osais, que j’appellerais mon père : car, en vérité, tu es un second père pour moi.

TYNDARE. J’entends.

PHILOCRATE. Et je te le répète pour que tu t’en souviennes ; je ne suis plus ton maître, mais ton esclave. Puisqu’il a plu aux dieux immortels que celui qui était ton maître soit devenu ton compagnon de servitude, je ne te commande plus, comme j’en avais le droit, mais je te prie, je te supplie, par les caprices de la fortune, par la bonté de mon père envers toi, par ce commun esclavage où nous ont réduits nos ennemis, d’avoir pour moi autant d’égards que j’en ai eu pour toi quand tu étais mon esclave, et de te rappeler ce que tu as été et ce que tu es aujourd’hui.

TYNDARE. Je sais que je suis vous et que vous êtes moi.

PHILOCRATE. Si tu peux ne jamais l’oublier, j’ai bon espoir en notre ruse.


SCÈNE II. — HÉGION, PHILOCRATE, TYNDARE, ESCLAVES.


HÉGION, parlant à quelqu’un dans la maison. Je reviens dès que j’aurai appris d’eux ce que je veux savoir. (Aux esclaves.) Où sont ces captifs que j’avais ordonné d’amener devant la maison ?

PHILOCRATE. Certes, vous avez pris vos mesures pour n’avoir pas à nous chercher, car nous sommes emmaillottés de liens et de chaînes autant qu’on peut l’être.

HÉGION. Qui se garde des piéges a beau se mettre sur ses gardes, il n’est jamais assez en garde. On croit avoir tout prévu, et malgré sa prévoyance on se trouve pris. N’ai-je pas raison de veiller sur vous, quand j’ai donné pour vous avoir tant d’espèces sonnantes ?

PHILOCRATE. Eh ! nous ne trouvons pas mauvais que vous veilliez sur nous ; ne vous plaignez pas non plus si, à l’occasion, nous prenons la clef des champs.

HÉGION. Vous êtes gardés ici comme mon fils l’est chez vous.

PHILOCRATE. Il est prisonnier ?

HÉGION. Oui.

PHILOCRATE. Nous ne sommes donc pas les seuls à qui le cœur ait manqué.

HÉGION, à Philocrate. Viens çà ; je veux t’interroger en secret, et ne me dis pas de mensonge.

PHILOCRATE. Non, pour ce que je saurai ; et si j’ignore quelque chose, je vous avouerai mon ignorance.

TYNDARE, à part. Voilà le bonhomme entre les mains du perruquier ; celui-ci tient déjà le rasoir, et ne jette même pas un peignoir sur les habits de la pratique, pour éviter les taches. Va-t-il le raser jusqu’à la peau, ou le tondre à travers le peigne, je ne sais ; mais s’il a de l’esprit, il ne lui laissera pas un poil.

HÉGION. Lequel préfères-tu, être esclave ou libre ? réponds.

PHILOCRATE. Ce qui s’approche le plus du bien et s’éloigne le plus du mal, voilà ce que je désire, quoique après tout je n’aie pas eu trop à me plaindre de la servitude ; on me traitait comme un enfant de la maison.

TYNDARE, à part. Bravo ! je ne donnerais pas un talent de Thalès de Milet. Parlez-moi de la sagesse de Philocrate ! l’autre n’était qu’un diseur de sornettes. Comme il a bien su prendre le langage d’un esclave !

HÉGION. De quelle famille est Philocrate ?

PHILOCRATE. De celle des Polyplusiens[7], la plus puissante et la plus honorée de tout le pays.

HÉGION. Et lui-même, est-il estimé là-bas ?

PHILOCRATE. Très-estimé, et par les hommes du plus haut mérite.

HÉGION. S’il est considéré comme tu le dis, en Élide, sa fortune est-elle bien grasse ?

PHILOCRATE. Si grasse, que le vieillard en peut tirer du suif.

HÉGION. Eh quoi ! son père vit encore ?

PHILOCRATE. A notre départ, nous l’avons laissé plein de vie. Mais vit-il à présent ou ne vit-il plus, c’est ce que Pluton peut savoir.

TYNDARE, à part. A merveille ! il fait le philosophe, ce n’est pas un menteur vulgaire.

HÉGION. Comment s’appelait-il ?

PHILOCRATE. Thésaurochrysonicochrysidès.

HÉGION. C’est sans doute un surnom qu’on lui a donné à cause de sa richesse ?

PHILOCRATE. C’est bien plutôt à cause de sa vilenie et de son avarice. Son véritable nom est Théodoromède.

HÉGION. Que dis-tu ? ce père est donc un ladre ?

PHILOCRATE. Un vrai fesse-matthieu. Un trait vous le fera connaître : quand il fait une offrande à son Génie, il ne se sert que de faïence pour le sacrifice, de peur que son Génie ne le vole ; après cela, jugez de sa confiance dans les autres.

HÉGION. Suis-moi par ici ; je veux faire aussi quelques questions à celui-là. (A Tyndare.) Philocrate s’est comporté en honnête homme. Je sais par lui quelle est ta famille, il vient de me l’avouer. Si tu veux me faire les mêmes aveux, tu ne t’en repentiras pas. Sache seulement qu’il m’a tout appris.

TYNDARE. Il a fait son devoir en vous déclarant la vérité ; je tenais cependant, Hégion, à cacher ma noblesse, ma naissance, ma fortune ; mais puisque j’ai perdu à la fois ma patrie et ma liberté, je trouve naturel qu’il vous craigne plutôt que moi. Le sort des armes a rendu ma condition égale à la sienne. Il me souvient qu’il n’eût pas osé me désobliger en paroles ; aujourd’hui il peut agir contre moi. Mais, voyez-vous, la fortune dispose de nous et nous abaisse à son gré : moi qui étais libre, elle m’a fait esclave, du premier rang elle m’a précipité au dernier. Habitué à commander, j’obéis maintenant. Eh bien, si j’ai un maître tel que j’ai été moi-même pour les miens, je ne crains pas que son autorité me soit injuste ou pesante. C’est un avis que j’ai voulu vous donner, Hégion, si cela ne vous offense pas.

HÉGION. Parle hardiment.

TYNDARE. J’ai été libre comme l’était votre fils. A moi comme à lui, l’ennemi a ravi la liberté. Il est assurément un dieu qui entend et voit tout ce que nous faisons : selon que vous m’aurez traité ici, il traitera là-bas votre fils. Si vous me faites du bien, vous en serez récompensé ; si vous agissez mal, attendez-vous à la pareille. Mon père me regrette autant que vous pouvez regretter votre enfant.

HÉGION. Je le sais ; mais enfin conviens-tu de tout ce que celui-ci (montrant Philocrate) vient de m’avouer ?

TYNDARE. J’avoue que mon père est puissamment riche et que j’appartiens à une illustre famille ; mais, de grâce, Hégion, que mon opulence n’excite pas votre cupidité ; car mon père, quoique je sois son fils unique, aimerait mieux me laisser en servitude chez vous, bien nourri et bien vêtu, que de me voir chez lui honteusement réduit à la mendicité.

HÉGION. Grâce aux dieux et à mes ancêtres, j’ai du bien à ma suffisance. Je ne pense pas que toute espèce de gain soit toujours profitable à l’homme. Le trafic, je le sais, a enrichi bien des gens ; mais quelquefois il vaut mieux perdre que gagner. Je méprise l’or, c’est trop souvent un mauvais conseiller. Mais écoute-moi, afin que tu saches bien aussi ce que je pense. Mon fils est captif et esclave chez vous, en Élide ; si tu me le rends, je ne te demande pas une obole, et je vous laisserai partir, celui-ci (montrant Philocrate) et toi ; sinon, tu ne t’en iras pas.

PHILOCRATE. Votre proposition est très-bonne, très-juste, et vous êtes le meilleur des hommes. Mais votre fils est-il en servitude chez un particulier, ou appartient-il à l’État ?

HÉGION. Il est esclave du médecin Ménarque.

PHILOCRATE. Bon ! c’est notre client. Cela coulera comme l’eau d’un toit.

HÉGION. Fais racheter mon fils.

TYNDARE. Volontiers, mais aune condition, Hégion.

HÉGION. Tout ce que tu voudras, pourvu que cela ne me lèse point.

TYNDARE. Écoutez donc. Je ne demande pas que vous me laissiez partir, tant que votre fils ne sera pas de retour ici ; mais, je vous en prie, donnez-moi Tyndare après estimation faite ; je l’enverrai h mon père, pour lui dire de racheter votre fils.

HÉGION. Non, j’en enverrai plutôt un autre, quand il y aura une trêve, pour faire la commission auprès.de ton père, comme tu l’entendras.

TYNDARE. Cela ne signifie rien de lui envoyer un inconnu ; ce sera peine perdue. Envoyez celui-ci (il montre Philocrate), et aussitôt arrivé, il mènera l’affaire à bien. Vous ne pouvez adresser à mon père un messager plus fidèle ni en qui il ait plus de confiance ; c’est un serviteur selon son goût, et il lui remettra votre fils plus volontiers qu’à tout autre. Ne craignez rien, je réponds de sa parole à mes risques et périls ; je connais son caractère, et il sait mon affection pour lui.

HÉGION. Eh bien, nous ferons l’estimation, et je l’enverrai sur ta parole.

TYNDARE. C’est entendu ; et venons au fait le plus tôt que cela se pourra.

HÉGION. Voyons, s’il ne revient pas, tu me donneras vingt mines. Cela te va-t-il ?

TYNDARE. A merveille.

HÉGION, à ses esclaves. Détachez-le, ou plutôt détachez-les tous les deux.

TYNDARE. Que les dieux comblent tous vos vœux pour vous récompenser de me traiter si honorablement et de m’ôter mes fers… Par ma foi, je ne me plaindrai pas que mon cou soit débarrassé de son collier.

HÉGION. Quand on rend service aux honnêtes gens, on s’en trouve toujours bien. Maintenant, si tu veux l’envoyer là-bas, dis-lui, explique-lui, recommande-lui ce qu’il doit dire à ton père. Veux-tu que je l’appelle près de toi ?

TYNDARE. Volontiers.

HÉGION. Que la chose tourne bien pour moi, pour mon fils et pour vous ! (A Philocrate.) Ton maître nouveau t’ordonne d’exécuter fidèlement les ordres de ton ancien maître. Je t’ai cédé à lui, nous t’avons estimé vingt mines. Il dit qu’il veut t’envoyer à son père, pour faire racheter mon fils, et pour qu’ensuite nous puissions échanger nos enfants.

PHILOCRATE. Je suis également disposé à tout ce que vous exigerez de moi, vous ou lui ; servez-vous de moi comme d’une roue, je roulerai ici, là, comme vous l’ordonnerez.

HÉGION. Ton heureux caractère te sert merveilleusement ; tu sais supporter la servitude comme il convient. Suis-moi. (A Tyndare.) Voici ton homme.

TYNDARE. Je vous suis bien reconnaissant de le mettre à ma disposition, et de consentir à ce que je l’envoie chez mes parents pour leur dire comment je me trouve ici, ce que je désire, et raconter à mon père de point en point toute cette aventure. Nous sommes convenus, Tyndare, que tu vas partir pour l’Élide ; nous t’avons estimé vingt mines ; c’est donc vingt mines que je donnerai si tu ne reviens pas.

PHILOCRATE. Vous avez bien fait d’entrer en arrangement ; car votre père attend ou moi ou quelque autre messager de ce pays.

TYNDARE. Écoute bien ce que tu devras dire à mon père.

PHILOCRATE. Je serai ce que j’ai toujours été jusqu’à ce jour, Philocrate ; je m’attacherai de préférence à ce qui est dans votre intérêt, et j’y emploierai tout mon zèle, toute mon intelligence, toutes mes forces.

TYNDARE. Tu feras loyalement ton devoir. Mais prête-moi bien attention. Tu salueras d’abord de ma part ma mère, mon père, mes parents et ceux de mes amis que tu verras. Tu leur diras que je me porte bien, que je suis en servitude chez le meilleur des hommes, qui m’a toujours témoigné et me témoigne chaque jour les plus grands égards.

PHILOCRATE. Vous pouvez vous dispenser de cette recommandation ; c’est un point que je ne risque pas d’oublier.

TYNDARE. C’est qu’en vérité, si je n’avais un surveillant, je me croirais libre. Dis à mon père l’arrangement que j’ai pris avec Hégion au sujet de son fils.

PHILOCRATE. C’est perdre temps que de me répéter ce dont je me souviens fort bien.

TYNDARE. Qu’il rachète ce fils et qu’il le renvoie ici en échange de nous deux.

PHILOCRATE. Je m’en soutiendrai.

HÉGION. Et le plus tôt possible ; c’est notre commun intérêt.

PHILOCRATE. Il est aussi impatient que vous de revoir son enfant.

HÉGION. Mon fils m’est cher ; chacun aime les siens.

PHILOCRATE, à Tyndare. N’avez-vous rien de plus à mander à votre père ?

TYNDARE. Assure-le que je suis en bonne santé. Dis-lui hardiment que nous avons toujours vécu dans la meilleure intelligence, que je n’ai rien à te reprocher et que je ne t’ai contrarié en rien ; que tu as été plein de soumission envers ton maître malgré son malheur ; que ton activité et ton affection ne m’ont jamais fait défaut dans mes périls et ma détresse. Quand mon père saura de quelle façon tu t’es conduit envers son fils et envers lui-même, il ne sera jamais assez avare pour ne pas t’affranchir avec plaisir. Au reste, si je m’en vais d’ici, je saurai aplanir les obstacles. C’est à ton zèle, ’à ton honnêteté, à ta vertu, à ta sagesse, que je dois de pouvoir retourner vers mes parents, puisque c’est toi qui as fait connaître à Hégion ma naissance et ma fortune. Ta prudence a brisé les fers de ton maître.

PHILOCRATE. Vous dites vrai, et je suis heureux que vous vous en souveniez ; mais vous méritez ce que j’ai fait pour vous : car si je me mettais à rappeler tous les bienfaits dont vous m’avez comblé, le jour n’y suffirait pas ; vous m’avez toujours témoigné autant de déférence que si vous eussiez été mon serviteur.

HÉGION. Grands dieux ! les nobles caractères ! ils me tirent des larmes. Voyez de quel cœur ils s’aiment, et quel éloge l’esclave fait du maître !

PHILOCRATE. Eh ! les louanges qu’il me donne ne sont pas la centième partie de celles qui lui reviennent.

HÉGION, à Philocrate. Puisque tu as toujours été si bon serviteur, voici l’occasion de couronner tous tes services en t’acquittant fidèlement de cette mission.

PHILOCRATE. Mes efforts répondront à ma bonne volonté, soyez-en sûr, Hégion ; j’atteste le souverain Jupiter que je ne serai pas infidèle à Philocrate.

HÉGION. Tu es un brave homme.

PHILOCRATE. Et que je ferai toujours pour lui ce que je ferais pour moi-même.

TYNDARE. Puissent tes actions et ta conduite ne pas démentir ces paroles ! Et comme je n’ai pas dit de toi tout ce que je voulais, écoute-moi bien et ne te fâche pas de mes discours. Songe, je te prie, que tu vas au pays sur ma parole, que nous t’avons estimé et que ma vie est en gage pour toi. Ne va pas me méconnaître quand tu te seras éloigné de mes yeux. Tu me laisses ici à ta place en esclavage ; ne t’imagine pas que tu es libre, n’abandonne pas ta caution, n’oublie pas de faire revenir le fils d’Hégion pour accomplir l’échange. Sache bien que nous avons fixé ton prix à vingt mines. Sois fidèle à qui t’est fidèle. Ne manque pas à ta parole. Mon père, je le sais, fera tout ce qu’il faudra. Assure-toi à jamais mon amitié, et (montrant Hégion) mérite la bienveillance qui s’offre à toi. Par ta droite que je retiens et que je presse, je t’en conjure, ne me sois pas plus infidèle que je ne te le suis. Pense que tu es maintenant mon maître, mon protecteur, mon père ; je te confie mes espérances et mes intérêts.

PHILOCRATE. C’est assez de recommandations. Serez-vous content si je mène à bien la mission dont vous me chargez ?

TYNDARE. Assurément.

PHILOCRATE. Je reviendrai après avoir rempli vos intentions (se tournant vers Hégion) et les vôtres. Est-ce tout ?

TYNDARE. Reviens au plus vite.

PHILOCRATE. Cela va de soi.

HÉGION. Suis-moi chez mon banquier, que je te donne de l’argent pour ta route. En même temps je prendrai un billet chez le préteur.

TYNDARE. Quel billet ?

HÉGION. Un billet qu’il montrera à nos troupes pour qu’on le laisse retourner chez lui. Quant à toi, rentre.

TYNDARE. Bon voyage !

PHILOCRATE. Bonne santé !

HÉGION, à part. Ma foi, j’ai fait une excellente affaire en achetant aux questeurs ces deux captifs. Voilà mon fils tiré de servitude, s’il plait aux dieux. Quand je pense que j’ai hésité si longtemps avant de les prendre ! (A ses esclaves.) Gardez-le bien à la maison, esclaves ; qu’il ne fasse pas un pas sans être surveillé. Je reviens à l’instant. Je m’en vais chez mon frère voir mes autres captifs. Par la même occasion, je m’informerai s’il en est parmi eux qui connaissent ce jeune homme. (A Philocrate.) Suis-moi, que je te fasse partir ; c’est là le plus pressé.


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ACTE III.


SCÈNE I. — ERGASILE.


Malheureux l’homme qui cherche de quoi manger et ne trouve qu’à grand’peine ! plus malheureux celui qui s’extermine à chercher et ne trouve rien ! Mais le plus misérable de tous est celui qui a faim et n’a rien à mettre sous la dent. Oh ! la triste journée, et que volontiers je lui arracherais les yeux, si je pouvais, pour avoir rendu si cancres tous ceux à qui je m’adresse ! Eu a-t-on vu jamais une plus affamée, plus creuse, moins chanceuse dans toute entreprise ! Mon ventre et mon gosier chôment la fête de l’abstinence. La peste soit du métier de parasite ! La jeunesse de nos jours rejette bien loin les plaisants et les laisse dans la misère. Elle n’a plus souci des Spartiates du bas bout, qui empochent les bourrades et ne possèdent que des bons mots, sans rien dans le garde-manger ni dans la bourse. On recherche les gens qui s’empressent de rendre chez eux les repas qu’ils ont pris chez les autres. On va soi-même au marché, soin confié jadis aux parasites. On va soi-même de la place chez l’entremetteur, la tête découverte, comme si l’on allait juger les criminels de sa tribu. On ne donnerait pas une obole d’un diseur de bons mots. Ce sont tous de francs égoïstes. Voyez plutôt ; en sortant d’ici je me rends sur la place, et j’aborde des jeunes gens. « Bonjour, leur dis-je. Où allons-nous dîner ensemble ? » Ils se taisent. « Eh bien, ajouté-je, qui est-ce qui parle ? qui est-ce qui se propose ? » Ils restent muets comme des carpes, et pas un ne me sourit. Je recommence : « Où dinons-nous ? » Ils secouent la tète. Je lâche alors un de mes meilleurs mots, un de ceux qui dans le temps me valaient toujours le couvert pour un mois ; personne ne rit ; je ne doute plus que ce ne soit un complot. Pas un ne veut seulement irriter une chienne en colère ; s’ils ne riaient pas, du moins pouvaient-ils montrer les dents. Quand je vois qu’ils se moquent ainsi de moi, je les plante, là. Je vais à d’autres, puis à d’autres, et encore à d’autres : c’est tout un ; ils se sont donné le mot, comme les marchands d’huile au Vélabre[8]. Je m’en reviens donc avec mes affronts. Il y avait aussi sur la place d’autres parasites qui se promenaient sans plus de succès. Mais, j’y suis résolu, je ferai valoir mon droit selon la loi romaine. Ces gens qui ont comploté pour nous empêcher de manger et de vivre, je veux les assigner et les faire condamner à me donner dix repas à ma discrétion, car les denrées sont chères. Voilà ce que je ferai. Maintenant je vais au port ; c’est mon dernier espoir de souper. S’il tombe dans l’eau, je reviens chez le vieillard partager sa triste pitance.


SCÈNE II. — HÉGION, ARISTOPHONTE.


HÉGION. Est-il rien de plus doux que de bien mener sa barque tout en contribuant au bonheur public, comme j’ai fait hier quand j’ai acheté ces captifs ? Tous ceux qui m’aperçoivent viennent à ma rencontre et me félicitent. On m’arrête, on me retient à chaque pas ; en vérité je n’en puis plus. J’ai eu assez de peine à me dérober à leurs compliments. Enfin j’arrive chez le préteur, et là j’ai un moment de repos ; je demande le billet, on me le donne, je le remets à Tyndare, il part. L’affaire faite, je m’en reviens chez moi, et je passe chez mon frère, où sont mes autres prisonniers. Je demande si quelqu’un d’eux connaît Philocrate d’Élide ; celui-ci (montrant Aristophonte) s’écrie qu’il est son ami. Je lui dis que ce Philocrate est chez moi. Aussitôt il me prie, il me conjure de lui permettre de le voir, et je le fais délier. (A Aristophonte.) Suis-moi donc, je vais contenter ton envie et te mettre en présence de ton homme. (Ils sortent.)


SCÈNE III. — TYNDARE.


Pour le moment, j’aimerais mieux être mort qu’en vie. Espoir, ressource, secours, tout me fuit et m’abandonne. En ce jour, pour moi plus de salut à attendre : je ne saurais échapper à ma perte ; nulle espérance pour calmer ma crainte. Pas de manteau qui puisse cacher mes mensonges, mes ruses, mes fourberies ; point de pardon pour mes impostures, point de fuite pour mes méfaits. Point d’abri pour mon audace, point de refuge pour mes stratagèmes. Le secret est dévoilé, l’artifice est découvert ; toute l’aventure est au grand jour ; rien ne peut m’empêcher de périr misérablement et de payer pour mon maître et pour moi. Il m’a perdu, cet Aristophonte qui vient d’entrer ici. Il me connaît, il est parent et ami de Philocrate. La déesse Salus elle-même, quand elle le voudrait, serait impuissante à me sauver, à moins que je ne fasse sortir de mon cerveau quelque ruse nouvelle. Mais, hélas ! quelle finesse imaginer ? quel stratagème inventer ? Il ne me vient qu’idées sottes et misérables : me voilà pris.


SCÈNE III. — HÉGION, TYNDARE, ARISTOPHONTE.


HÉGION. Il n’est plus au logis ; où est-il allé ?

TYNDARE, à part. C’est fait de moi ; voici l’ennemi, Tyndare. Que dire ? que raconter ? que nier ? qu’avouer ? de tous côtés je ne vois qu’embarras et incertitude. La peste aurait bien dû t’étouffer avant que tu perdisses ta patrie, Aristophonte, toi qui viens déranger un plan si bien concerté. Tout est renversé, si je ne trouve quelque expédient effronté.

HÉGION, à Aristophonte. Suis-moi. Tiens, le voici. Avance, et parle-lui.

TYNDARE, tournant le dos à Aristophonte. Est-il un homme plus misérable que moi ?

ARISTOPHONTE. Qu’est-ce, Tyndare ? et pourquoi éviter mes regards ? Pourquoi te détourner de moi comme d’un inconnu que tu n’aurais jamais vu ? Je suis esclave comme toi ; mais dans ma patrie j’étais un homme libre, tandis que tu as été en servitude depuis le jour de ta naissance.

HÉGION. Par ma foi, je ne m’étonne pas qu’il se dérobe à ta vue et qu’il t’accueille avec froideur, quand tu l’appelles Tyndare au lieu de Philocrate.

TYNDARE. Hégion, cet homme passe en Élide pour un fou furieux. Gardez-vous de prêter l’oreille à ses discours. Il a poursuivi son père et sa mère une pique à la main. Il est sujet à des accès d’un mal dont on se préserve en crachant[9]. Éloignez-vous de lui.

HÉGION. Qu’on le fasse retirer.

ARISTOPHONTE. Comment, fripon ! je suis un fou furieux ! j’ai poursuivi mon père une pique à la main ! je suis sujet à un mal qui fait cracher ceux qui me rencontrent !

HÉGION. Ne sois pas honteux pour cela ; beaucoup de gens sont en proie à ce mal, et, en crachant sur eux, on les soulage, on les guérit de leurs souffrances.

ARISTOPHONTE. Eh quoi ! vous croyez ce qu’il dit ?

HÉGION. Qu’est-ce que je crois ?

ARISTOPHONTE. Que je suis fou.

TYNDARE, à Hégion. Voyez de quel œil méchant il vous regarde. Éloignez-vous, c’est le plus sûr. Voici ce que je vous ai dit, Hégion ; la rage s’empare de lui : prenez garde.

HÉGION. J’ai reconnu tout de suite qu’il était fou, quand je l’ai entendu t’appeler Tyndare.

TYNDARE. Bien mieux, il lui arrive de ne pas savoir son propre nom et de ne plus se rappeler qui il est.

HÉGION. Il se disait ton ami.

TYNDARE. Bel ami, vraiment ! Alcméon, Oreste et Lycurgue[10] sont autant mes amis que lui.

ARISTOPHONTE. Pendard, tu oses encore me calomnier ! Est-ce que je ne te connais pas ?

HÉGION. Eh non, tu ne le connais point, c’est bien clair, puisque tu l’appelles Tyndare au lieu de Philocrate. Tu ne reconnais pas celui que tu vois ; tu nommes celui que tu ne vois pas.

ARISTOPHONTE. C’est lui, au contraire, qui se fait passer pour ce qu’il n’est pas, et qui nie ce qu’il est en effet.

TYNDARE. C’est bien toi qui l’emporteras sur Philocrate en sincérité !

ARISTOPHONTE. C’est bien toi, à ce que je puis voir, qui triompheras de la vérité par tes mensonges ! Çà, voyons, regarde-moi.

TYNDARE. Eh bien ?

ARISTOPHONTE. Tu n’es pas Tyndare, n’est-ce pas ?

TYNDARE. Non certes.

ARISTOPHONTE. Tu soutiens que tu es Philocrate ?

TYNDARE. Vraiment oui.

ARISTOPHONTE, à Hégion. Vous le croyez ?

HÉGION. Plus que toi, plus que moi-même. Car celui avec qui tu le confonds est parti aujourd’hui pour aller trouver son père en Élide.

ARISTOPHONTE. Son père ! le père d’un esclave !

TYNDARE. Toi aussi, tu es esclave, bien que tu aies été libre, comme j’espère le redevenir quand j’aurai rendu la liberté au fils d’Hégion.

ARISTOPHONTE. Comment, maraud, tu te vantes d’être né libre !

TYNDARE. Je ne dis pas que je suis libre, mais Philocrate.

ARISTOPHONTE. Qu’est-ce à dire ?

HÉGION, comme ce coquin se moque de vous ! Il est esclave de naissance, et n’a jamais eu d’autre esclave que lui-même.

TYNDARE. Parce que tu n’es qu’un gueux dans ton pays et que tu n’as pas chez toi de quoi vivre, tu veux que tout le monde te ressemble ; rien d’étonnant à cela. Le malheur rend l’homme malveillant et jaloux du bien d’autrui.

ARISTOPHONTE. Hégion, ne vous mettez pas à le croire trop légèrement. Je commence à soupçonner qu’il vient de faire quelque bel exploit. Il promet de racheter votre fils, cela ne me plaît pas.

TYNDARE. Tu voudrais bien qu’il n’en fût rien ; mais j’y parviendrai, avec l’aide des dieux. Je lui rendrai son fils et il me rendra à mon père. C’est pour cela que j’ai fait partir Tyndare.

ARISTOPHONTE. Tyndare, c’est toi, et.il n’y a pas dans toute l’Élide un autre esclave de ce nom.

TYNDARE. Tu continues de me reprocher la servitude où le sort des armes m’a jeté ?

ARISTOPHONTE. Je ne me possède plus.

TYNDARE, à Hégion. Entendez-vous ? Fuyez au plus vite ! Il va vous poursuivre à coups de pierres, si vous ne le faites saisir.

ARISTOPHONTE. J’enrage.

TYNDARE. Ses yeux jettent la flamme ; il vous faut une bonne corde, Hégion. Voyez-vous sur sa peau toutes ces taches livides ? C’est la bile noire qui le tourmente.

ARISTOPHONTE. Ah ! par Pollux, si le vieillard a un grain de bon sens, la poix noire te tourmentera chez le bourreau et luira sur ta tête.

TYNDARE. Le délire le prend ; les fantômes le poursuivent.

HÉGION. Bons dieux ! si je le faisais arrêter ?

TYNDARE. Ce serait sage.

ARISTOPHONTE. J’enrage de n’avoir pas une pierre pour briser la tête de ce maraud, dont les propos me rendent fou.

TYNDARE. Entendez-vous ? il demande une pierre.

ARISTOPHONTE. Je veux vous parler en particulier, Hégion.

HÉGION. Parle d’où tu es ; je t’entendrai à distance.

TYNDARE. Oui ; car si vous approchez, il vous arrachera le nez à belles dents.

ARISTOPHONTE. Hégion, ne croyez pas que je sois fou, que je l’aie jamais été, nique je sois possédé de la maladie dont il parle. Si vous me craignez, faites-moi lier, j’y consens, pourvu qu’on le lie en même temps que moi.

TYNDARE. Pas du tout ; qu’on le lie, puisque c’est sa fantaisie.

ARISTOPHONTE. Tais-toi maintenant ; et je ferai en sorte, faux Philocrate, qu’on trouve en toi aujourd’hui un vrai Tyndare. Pourquoi ces signes ?

TYNDARE. Moi je te fais des signes ? (A Hégion.) Que ne ferait-il pas si vous étiez un peu plus loin ?

HÉGION. Ah çà, si cependant je m’approchais de ce fou ?

TYNDARE. Belle idée ! il se moquera de vous. Il vous racontera des histoires qui n’ont ni pieds ni tête. S’il avait le costume, ce serait Ajax en chair et en os que vous auriez sous les yeux.

HÉGION. Peu m’importe, je veux aller près de lui Tyndare, à part. Allons, me voilà perdu sans remède. Je suis entre l’autel et le couteau, et ne sais vraiment que devenir.

HÉGION. Je t’écoute, Aristophonte, si tu as quelque chose à me dire.

ARISTOPHONTE. Vous entendrez de moi, Hégion, la vérité que vous prenez en ce moment pour un mensonge. Mais je veux d’abord me justifier à vos yeux de cette accusation de folie, et vous dire que je n’ai pas d’autre mal que la servitude. Puisse le roi des dieux et des hommes me rendre à ma patrie, aussi vrai que ce drôle n’est pas plus Philocrate que vous ou moi !

HÉGION. Eh ! dis-moi, qui donc est-il ?

ARISTOPHONTE. Ce que je vous ai dit tout d’abord. Si vous me prenez à mentir, je consens à demeurer éternellement chez vous, privé de mes parents et de ma liberté.

HÉGION, à Tyndare. Qu’en dis-tu ?

TYNDARE. Je dis que je suis votre esclave et que vous êtes mon maître.

HÉGION. Ce n’est pas cela que je te demande. Étais-tu un homme libre ?

TYNDARE. Oui.

ARISTOPHONTE. Jamais, c’est un conte qu’il vous fait.

TYNDARE. Qu’en sais-tu ? est-ce toi qui as accouché ma mère, pour affirmer avec tant de hardiesse ?

ARISTOPHONTE. Je t’ai vu tout petit quand j’étais moi-même un enfant.

TYNDARE. Et je te vois grand garçon à présent que je suis grand. Mais fais bien attention, ne te mêle pas de mes affaires, si tu as un peu de bon sens. Est-ce que je me mêle des tiennes ?

HÉGION. Son père se nomme-t-il Thésaurochrysonicochrysidès ?

ARISTOPHONTE. Nullement, et c’est la première fois que j’entends ce nom. Le père de Philocrate s’appelle Théodoromède.

TYNDARE, à part. Plus de ressources ! Allons, mon cœur, paix, paix là ! Que la peste te serre, tu ne fais que bondir tandis que l’effroi me fait fléchir sur mes jambes.

HÉGION. Faut-il donc me tenir pour assuré que ce maraud est un esclave d’Élide, et qu’il n’est pas Philocrate ?

ARISTOPHONTE. Certes, on ne vous donnera jamais la preuve du contraire. Mais Philocrate, où est-il maintenant ?

HÉGION. Il est où je voudrais qu’il ne fût pas et où il désire être par-dessus tout… Ainsi j’ai été misérablement bafoué, vilipendé par les perfidies du coquin, qui m’a berné tout à son aise ? Mais enfin, fais bien attention.

ARISTOPHONTE. Ne vous mettez point en peine, je suis parfaitement sûr de ce que j’avance.

HÉGION. Bien vrai ?

ARISTOPHONTE. C’est tout ce qu’il y a de plus certain. Philocrate est mon ami d’enfance.

HÉGION. Et comment est-il fait, ton ami Philocrate ?

ARISTOPHONTE. Je vais vous le dire : figure maigre, nez pointu, teint clair, yeux noirs, cheveux tirant sur le roux, un peu crépus et naturellement bouclés.

HÉGION. C’est bien cela.

TYNDARE, à part. Oui, et me voilà dans de beaux draps. Malheur à vous, pauvres verges, qu’on va mettre en pièces sur mon dos !

HÉGION. Je vois qu’on m’a trompé.

TYNDARE, à part. Que tardez-vous, entraves ? accourez, embrassez-moi les jambes, je veux vous prendre sous ma garde.

HÉGION. Ces pendards de prisonniers m’ont-ils assez attrapé ! L’autre se donnait pour l’esclave, et celui-ci pour l’homme libre. J’ai lâché la noix, et on m’a laissé en gage la coquille. Sot que je suis ! ils m’en ont fait voir de toutes les couleurs. Mais celui-ci du moins ne se jouera plus de moi. Hé ! Colaphe, Cordalion, Corax, avancez et apportez des cordes.

LE CORRECTEUR. Est-ce pour aller au bois ?


SCÈNE V. — HÉGION, TYNDARE, ARISTOPHONTE, ESCLAVES.


HÉGION. Mettez les menottes à ce gibier de potence.

TYNDARE. Pourquoi cela ? qu’ai-je fait ?

HÉGION. Tu le demandes ? Tu as semé et sarclé ton champ de mensonges, fais la moisson à présent.

TYNDARE. Ne pouviez-vous dire d’abord que je l’avais hersé ? car nos paysans hersent avant de sarcler.

HÉGION. Voyez un peu l’impudence du drôle !

TYNDARE. L’assurance sied bien à l’esclave innocent et qui n’a rien à se reprocher, surtout en face de son maître.

HÉGION. Serrez-lui les mains comme il faut.

TYNDARE. Je vous appartiens, vous pouvez même ordonner qu’on les coupe. Mais quelle est la cause de cette colère ?

HÉGION. Autant qu’il a été en toi, scélérat, avec tes ruses et tes mensonges, tu as ruiné ma fortune, dilapidé mon bien, bouleversé et déconcerté tous mes plans. Par tes fourberies, tu m’as enlevé Philocrate. J’ai cru qu’il était l’esclave et toi l’homme libre. Vous l’affirmiez et vous aviez changé de nom l’un avec l’autre.

TYNDARE. Je l’avoue, tout s’est passé comme vous le dites ; c’est par mes soins, grâce à ma finesse et à mes stratagèmes, qu’il a pu s’éloigner de chez vous. Mais, je vous prie, est-ce donc pour cela que vous êtes en si grand courroux contre moi ?

HÉGION. Tu expieras ton forfait dans les tortures.

TYNDARE. Pourvu que je ne meure point coupable, que m’importe ? Si je laisse ici mes os et que Philocrate ne revienne pas comme il l’a promis, eh bien, j’aurai fait en mourant une action digne de mémoire, j’aurai arraché mon maître à la servitude et à ses ennemis, je l’aurai fait rentrer libre dans sa patrie, chez son père, et j’aurai mieux aimé exposer mes jours que de le voir périr.

HÉGION. Va donc recueillir ta gloire sur les bords de l’Achéron.

TYNDARE. Qui meurt pour la vertu ne périt point.

HÉGION. Quand je t’aurai fait subir les plus affreux tourments et que, pour prix de tes perfidies, je te livrerai à la mort, qu’on dise que tu es mort ou que tu as péri, que m’importe ? pourvu que tu sois mort, on peut dire que tu es encore vivant.

TYNDARE. Si vous faites cela, il vous en coûtera cher, quand Philocrate sera de retour, car je suis certain qu’il reviendra.

ARISTOPHONTE. Dieux immortels ! je comprends, je vois ce qui en est. Mon ami Philocrate est en liberté, il est chez son père, dans sa patrie. Tant mieux ! car il n’est personne dont je souhaite plus ardemment le bonheur. Mais je ne me console pas d’avoir rendu un si mauvais service à ce pauvre homme qui est maintenant dans les fers à cause de moi et de ma langue indiscrète.

HÉGION, à Tyndare. T’avais-je défendu de me faire des mensonges ?

TYNDARE. Oui.

HÉGION. Pourquoi donc as-tu osé mentir ?

TYNDARE. Parce que la vérité était nuisible à celui que je voulais servir, tandis que mes mensonges lui sont utiles à présent.

HÉGION. Ils te coûteront cher, à toi.

TYNDARE. C’est à merveille. Mais j’ai sauvé mon maître, et j’en suis heureux, puisque son père l’avait confié à ma garde. Pensez-vous que j’aie mal agi ?

HÉGION. Très-mal.

TYNDARE. Eh bien, moi, je crois avoir bien fait, et ne suis point de votre avis. Réfléchissez seulement : si un de vos esclaves en avait fait autant pour votre fils, ne lui en sauriez-vous pas bon gré ? l’affranchiriez-vous, oui ou non ? ne serait-il pas toujours le bienvenu auprès de vous ? Répondez.

HÉGION. Je le crois.

TYNDARE. Pourquoi alors vous courroucer contre moi ?

HÉGION. Parce que tu lui as été plus fidèle qu’à moi.

TYNDARE. Quoi ! vous êtes-vous imaginé qu’au bout d’un jour et d’une nuit vous obtiendriez d’un prisonnier tout nouveau, à peine tombé dans vos mains, de préférer vos intérêts à ceux du maître avec qui, tout enfant, il à commencé de vivre ?

HÉGION. Va donc lui demander le prix de tes services. (Aux esclaves.) Qu’on l’emmène, qu’on le charge de grosses chaînes… (A Tyndare.) Après cela, tu iras aux carrières, et tandis que les autres tirent huit pierres par jour, si tu ne fais pas dans ta journée la moitié plus de besogne, tu pourras prendre le nom de Sexcentoplagus[11].

ARISTOPHONTE. Au nom des dieux et des hommes, je vous en conjure, Hégion, ne perdez pas cet infortuné.

HÉGION. On y veillera. La nuit on le gardera, attaché avec une bonne corde ; le jour, il tirera des pierres dans les entrailles de la terre. Je le tourmenterai longtemps, et ne le tiendrai pas quitte pour une seule journée.

ARISTOPHONTE. Est-ce bien arrêté ?

HÉGION. C’est aussi certain qu’on doit mourir un jour. Conduisez-le à l’instant chez le serrurier Hippolyte, et faites-lui mettre de solides entraves ; vous le ferez mener ensuite hors de la ville, à la carrière, chez mon affranchi Cordale ; et recommandez-lui de ma part de le traiter avec la dernière rigueur.

TYNDARE. Pourquoi voudrais-je être sauvé malgré vous ? Si ma vie est en danger, c’est à vos risques. Une fois mort, je n’ai plus de souffrances à craindre, et quand je vivrais jusqu’à une extrême vieillesse, je n’aurais encore que bien peu de temps à subir les maux dont vous me menacez. Adieu, et portez-vous bien, quoique vous méritiez de moi d’autres souhaits. Quant à vous, Aristophonte, puisse votre sort être, digne de votre conduite envers moi ! car vous êtes la cause de ce qui m’arrive.

HÉGION. Qu’on l’emmène.

TYNDARE. Tout ce que je vous demande, c’est de me laisser voir Philocrate, s’il revient en ces lieux.

HÉGION, aux esclaves. Malheur à vous, si vous ne l’ôtez au plus tôt de mes yeux.

TYNDARE. Ah ! me pousser et me tirer à la fois, c’est trop de violence.


SCÈNE VI. — HÉGION, ARISTOPHONTE.


HÉGION. On le mène en lieu de sûreté, comme il le mérite. Cela servira de leçon aux autres captifs, s’ils étaient tentés d’imiter son audace. Sans celui-ci (désignant Aristophonte), qui m’a tout découvert, ils auraient joliment continué à s’amuser de moi. C’en est fait, je ne veux plus désormais croire personne ; c’est assez d’avoir été trompé une fois. Malheureux ! j’espérais avoir tiré mon fils de servitude ; voilà mon espoir envolé. J’ai perdu un de mes fils à l’âge de quatre ans ; un esclave me l’a volé, et je n’ai jamais pu retrouver ni l’enfant ni l’esclave ; mon aîné est entre les mains de l’ennemi. Quelle fatale destinée ! il semble que je sois devenu père pour vivre dans l’isolement ! (A Aristophonte.) Suis-moi, je te reconduirai où je t’ai pris. Non, je n’aurai pitié de personne, puisque personne n’a pitié de moi.

ARISTOPHONTE. Je me croyais sorti des fers sous d’heureux auspices ; mais, je le vois, ma mauvaise étoile me remet dans les chaînes.


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ACTE IV.


SCÈNE I. — ERGASILE.


Grand Jupiter, tu me sauves et tu me combles de biens. Tu me prodigues d’une main libérale les plus douces jouissances, gloire, profit, jeux, divertissements, plaisirs, fêtes, magnificence, provisions, bon vin, large chère et gaieté ! Non, mon parti est pris, je ne veux plus supplier personne : désormais je puis servir un ami et perdre un ennemi. Ce jour heureux m’inonde de la félicité la plus parfaite. Sans qu’il m’en coûte rien en sacrifices[12], je recueille un opulent héritage. Courons chez le bonhomme Hégion ; je lui apporte tout le bonheur qu’il peut demander aux dieux, et même davantage. C’est décidé, je vais faire comme les valets de comédie, je jette mon manteau par-dessus mon épaule, pour être le premier à lui apprendre la nouvelle ; grâce à ce message, je l’espère, ma nourriture est assurée pour le restant de mes jours.


SCÈNE II. — HÉGION, ERGASILE.


HÉGION, sans voir Ergasile. Plus je rumine cette aventure et plus il s’amasse de chagrin dans mon cœur. Avec quelle indignité s’est-on moqué de moi aujourd’hui ! et sans que je m’en sois aperçu ! Quand cela se saura, je deviendrai la fable de la ville. Dès que je mettrai le pied sur la place, on se dira : « Le voilà, ce barbon ridicule qu’on a berné de si belle sorte ! » Mais n’est-ce pas Ergasile que je vois ici près ? Il a retroussé son manteau[13] : quel est son dessein ?

ERGASILE, sans voir Hégion. Allons, Ergasile, à l’œuvre, et sans retard. Qu’on tremble, qu’on frémisse de me barrer le passage, à moins que l’on ne croie avoir assez vécu. Celui qui me retarde aura bien vite le museau par terre.

HÉGION. Notre homme se prépare au pugilat.

ERGASILE. C’est un parti pris. : ainsi, que chacun passe son chemin, et que l’on ne vienne pas sur cette place bavarder de ses affaires. Mon poing est une baliste, mon coude une catapulte, mon épaule un bélier ; si je frappe du genou, on est à bas. Tous ceux que je heurterai n’auront qu’à ramasser leurs dents.

HÉGION. Que signifient ces menaces ? je n’en reviens pas.

ERGASILE. Ah ! je ferai en sorte qu’on se souvienne à jamais de ce jour, de cette place et de moi ; celui qui m’arrête dans ma course arrête sa vie du même coup.

HÉGION. Que peut-il prétendre avec ces grandes menaces ?

ERGASILE. Je préviens d’avance, pour que personne ne s’expose à être pris. Restez au logis, évitez mes taloches.

HÉGION. Ou je me trompe fort, ou c’est en se garnissant la panse qu’il a pris tant de courage. Je plains l’hôte dont la table l’a rendu si fier.

ERGASILE. Quant aux meuniers éleveurs de truies qu’ils engraissent avec du son, et dont la puanteur empêche de passer devant leur moulin, si j’aperçois dans la rue un seul de leurs élèves, je jouerai si bien du poing, que le maître lui-même rendra gorge de tout le son qu’il a pris.

HÉGION. Il parle en souverain, et quels décrets absolus ! Il est ivre ; toute l’audace de notre homme est dans son estomac.

ERGASILE. Pour les pêcheurs qui vendent au public des poissons pourris, apportés sur de mauvaises rosses anguleuses, et dont l’odeur fait réfugier sur la place tous les flâneurs de la basilique[14], je leur caresserai le mufle avec leurs propres hottes pour leur apprendre à empester le nez des gens. Les bouchers qui arrachent leurs petits aux pauvres brebis, qui promettent de l’agneau à leurs pratiques et leur donnent de la viande de bêtes coriaces, qui font passer du bélier pour du mouton… si je rencontre sur la voie publique un de ces béliers, je l’arrangerai de la bonne manière, lui et son maître.

HÉGION. A merveille ! le digne édile que nous avons là ! Il faut pour le moins que les Étoliens l’aient nommé agoranome[15].

ERGASILE. Je ne suis plus un parasite ; je suis un roi, le roi des rois, tant est riche le convoi de vivres qui entre dans le port par ma bouche. Mais pourquoi différer de combler de joie le bonhomme Hégion ? le voilà devenu le plus fortuné des mortels !

HÉGION. Quelle est cette joie qu’il m’apporte de si bon cœur ?

ERGASILE, frappant à la porte. Holà ! quelqu’un ! Va-t-on ouvrir ?

HÉGION. Le drôle bat en retraite chez moi pour souper.

ERGASILE. Ouvrez à deux battants, si vous ne voulez que je fasse voler la porte en éclats.

HÉGION. J’ai fort envie de lui parler. Ergasile !

ERGASILE. Qui m’appelle ?

HÉGION. Tournez-vous de mon côté.

ERGASILE, sans se retourner. Tu me demandes ce que la Fortune se garde bien de faire et ne fera jamais pour toi. Mais qui es-tu ?

HÉGION. Tournez-vous, je suis Hégion.

ERGASILE. O le meilleur de tous les hommes, que vous arrivez à propos !

HÉGION. Vous avez sans doute trouvé au port quelque amphitryon, et c’est pour cela que vous me dédaignez.

ERGASILE. Votre main.

HÉGION. Ma main ?

ERGASILE. Oui, votre main, et sur-le-champ.

HÉGION. La voilà.

ERGASILE. Réjouissez-vous.

HÉGION. Pourquoi me réjouir ?

ERGASILE. Parce que je le veux ; allons, réjouissez-vous donc.

HÉGION. Ah ! j’ai plutôt sujet de m’affliger que de me réjouir. ERGASILE. Ne vous fâchez pas ; j’aurai bientôt effacé jusqu’à la moindre trace de vos chagrins. Réjouissez-vous hardiment.

HÉGION. Eh bien donc, je me réjouis, sans savoir pourquoi.

ERGASILE. Vous faites bien. Donnez ordre…

HÉGION. Quel ordre ?

ERGASILE. Qu’on allume un grand feu.

HÉGION. Un grand feu ?

ERGASILE. Oui, vous dis-je, un grand feu.

HÉGION. Comment, vautour ! crois-tu que j’irai mettre pour toi le feu à ma maison ?

ERGASILE. Ne vous fâchez pas. Voulez-vous, ou non, commander qu’on mette la marmite ? qu’on nettoie les plats ? qu’on fasse cuire le lard et les viandes sur un ardent brasier ? que l’un s’en aille acheter du poisson ?

HÉGION. Il rêve tout éveillé.

ERGASILE. L’autre du porc, de l’agneau, des poulets ?

HÉGION. Vous vous y entendez, mais il faut de quoi.

ERGASILE. Jambon, lamproie, thon mariné, maquereau, raie, thon frais, fromage à la crème.

HÉGION. Il vous sera plus facile de nommer toutes ces choses-là que de les manger à ma table, Ergasile.

ERGASILE. Croyez-vous donc que je parle pour moi ?

HÉGION. Vous trouverez ici quelque chose à mettre sous la dent, mais pas beaucoup, ne vous y trompez pas ; ainsi n’apportez chez moi que votre appétit de tous les jours.

ERGASILE. Bon ! je ferai si bien que vous voudrez vous mettre en dépense, quand même je vous en empêcherais.

HÉGION. Moi ?

ERGASILE. Oui, vous.

HÉGION. Alors, vous êtes mon maître ?

ERGASILE. Non, mais votre ami. Voulez-vous que je vous rende bien heureux ?

HÉGION. Oui sans doute, plutôt que malheureux.

ERGASILE. Votre main.

HÉGION. La voilà.

ERGASILE. Tous les dieux vous protégent.

HÉGION. Je ne sens pourtant rien.

ERGASILE. C’est que vous n’êtes pas dans un sentier épineux, car alors vous sentiriez[16]. Mais dites qu’on prépare à l’instant les vases pour le sacrifice, et qu’on apporte un de vos agneaux, bien gras.

HÉGION. Pour quoi faire ?

ERGASILE. Pour l’immoler.

HÉGION. A quel dieu ?

ERGASILE. A moi, par Hercule ! car je suis en ce moment pour vous le souverain Jupiter. Je suis aussi le Salut, la Fortune, la Lumière, la Joie, l’Allégresse. Ainsi, rendez-vous propice, en la rassasiant, la divinité que voici.

HÉGION. Vous m’avez l’air d’avoir faim.

ERGASILE. J’ai cet air-là pour moi, et non pour vous.

HÉGION. Avec vous je suis endurant.

ERGASILE. Je le crois ; vous avez été complaisant dès votre enfance.

HÉGION. Que Jupiter et tous les dieux vous confondent !

ERGASILE. Par Hercule, vous me devez des remerciments pour la nouvelle ; je vous apporte du port tant et tant de bonheur !

HÉGION. Je vous trouve joli garçon, à présent. Allez-vous-en, imbécile, vous venez trop tard.

ERGASILE. Si j’étais venu tantôt, vous auriez eu plus de droit de me le dire. Mais écoutez la joyeuse nouvelle : votre fils Philopolème, je viens de le voir au port, vivant, sain et sauf, bien portant, sur un petit vaisseau de l’État ; j’ai vu aussi avec lui ce jeune homme[17], et votre esclave Stalagme, qui s’est enfui en vous enlevant un fils âgé de quatre ans.

HÉGION. Allez vous faire pendre ! vous vous moquez de moi.

ERGASILE. Que la sainte déesse Bombance me prenne en grâce, Hégion, et veuille bien m’honorer toujours de son surnom, aussi vrai que je l’ai vu.

HÉGION. Mon fils ?

ERGASILE. Votre fils et mon bon génie.

HÉGION. Et le prisonnier d’Élide ?

ERGASILE. Oui, par Apollon.

HÉGION. Et mon esclave Stalagme, celui qui m’a enlevé mon enfant ?

ERGASILE. Oui, par Cora.

HÉGION. Tout à l’heure ?

ERGASILE. Oui, par Préneste.

HÉGION. Il est arrivé ?

ERGASILE. Oui, par Signie.

HÉGION. Bien vrai ?

ERGASILE. Oui, par Frosinone.

HÉGION. Vous en êtes certain ?

ERGASILE. Oui, par Alatrie.

HÉGION. Pourquoi jurer par des noms de villes barbares ?

ERGASILE. Parce qu’ils sont aussi rudes au gosier que les mets dont vous me parliez tantôt.

HÉGION. Que la peste vous étouffe !

ERGASILE. Fort bien, puisque vous ne voulez pas me croire, quand je vous parle sérieusement. Mais, dites-moi, de quelle nation était ce Stalagme, quand il a pris la clef des champs ?

HÉGION. Il était Sicilien.

ERGASILE. Eh bien, il ne l’est plus, il est devenu Boïen[18], et caresse sa Boïenne ; on la lui a fait épouser, je pense, pour qu’il ait des enfants à lui.

HÉGION. Répondez, m’avez-vous parlé en toute sincérité ?

ERGASILE. Absolument.

HÉGION. Dieux immortels, si la nouvelle est vraie, je renais à la vie !

ERGASILE. Pouvez-vous conserver des doutes, quand je vous fais des serments si solennels ? Enfin, Hégion, puisque vous croyez si peu à ma parole, allez voir au port.

HÉGION. C’est bien ce que je vais faire ; vous cependant, entrez et faites les préparatifs. Prenez, demandez, disposez de tout, je vous nomme mon maître d’hôtel.

ERGASILE. Et, si je n’ai pas été bon prophète, vous pourrez me peigner à coups de trique.

HÉGION. Si vous m avez dit la vérité, vous trouverez table mise pour le restant de vos jours.

ERGASILE. Où cela ?

HÉGION. Chez mon fils et chez moi.

ERGASILE. Vous le promettez ?

HÉGION. Je le promets.

ERGASILE. Et moi, je réponds que votre fils est arrivé.

HÉGION. Faites les choses pour le mieux.

ERGASILE. Bon aller et bon retour.


SCÈNE III. — ERGASILE.


Le voilà parti, et il me confie le soin de sa subsistance. Dieux immortels ! que de têtes vont sauter ! Quelle ruine pour les jambons ! quel désastre pour le lard ! quelle débâcle pour les tétines ! quel fléau pour les échines de sanglier ! quelle fatigue pour les bouchers et les charcutiers ! car si je voulais énumérer tous les harnais de gueule, je n’en finirais pas. Allons, je me rends dans ma province, je vais faire le procès au lard et porter secours à ces pauvres jambons que l’on a pendus sans jugement.


SCÈNE IV. — UN ESCLAVE D’HÉGION.


Que Jupiter et les dieux te confondent, Ergasile, toi et ton ventre, et tous les parasites, et quiconque désormais s’avisera de leur donner à manger ! Quel désordre, quelle confusion, quel ravage dans toute la maison ! C’est un loup affamé ; je craignais de le voir se jeter sur moi. Et, par Hercule ! j’avais bien lieu de trembler, tant il grinçait des dents. Il entre et bouleverse tout dans le garde-manger ; il saisit un grand couteau, et coupe les riz de trois porcs. Il brise les marmites, les vases, n’épargne que ceux qui tiennent un boisseau. Il demande au cuisinier si les jarres pourront aller au feu. Il enfonce les celliers, ouvre le buffet à l’argenterie. Ayez l’œil sur lui, camarades, moi je vais chercher le bonhomme. Je lui dirai de faire de nouvelles promesses, s'il veut avoir de quoi manger ; car, du train dont on y va, il ne reste ou ne restera bientôt plus rien.


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ACTE V.


SCÈNE I. — HÉGION, PHILOPOLÈME, PHILOCRATE.


HÉGION. Que de grâces ne dois-je pas à Jupiter et aux dieux qui te ramènent dans ta patrie et te rendent à ton père ! Ils me délivrent de toutes les angoisses que j’ai supportées pendant ton absence ; ils mettent ce coquin (montrant Stalagme) en notre pouvoir, et font éclater la noble fidélité de Philocrate envers nous. Ah ! mon cœur a bien assez souffert, je me suis assez consumé dans le chagrin et les larmes.

PHILOPOLÈME. Je sais ce que vous avez enduré, vous me l’avez raconté sur le port. Occupons-nous du présent.

PHILOCRATE. Et moi, qui vous ai tenu parole, qui ai rendu la liberté à ce fils que je vous ramène ?

HÉGION. Ah ! Philocrate, jamais je ne pourrai vous témoigner assez de reconnaissance pour le service que vous avez rendu à mon fils et à moi.

PHILOPOLÈME. Si fait, mon père, vous le pouvez et nous le pourrons tous deux ; les dieux nous mettront en état de répondre au bienfait par le bienfait ; et déjà il ne tient qu’à vous, mon père, de le récompenser dignement.

HÉGION, à Philocrate. Pas tant de discours ! quoi que vous demandiez, je n’ai pas de langue pour vous le refuser.

PHILOCRATE. Je vous prie donc de me rendre cet esclave que je vous ai laissé ici en otage, et qui a toujours plus songé à moi qu’à lui-même ; je veux que sa belle conduite reçoive le prix qu’elle mérite.

HÉGION. Vos services vous donnent droit à ma reconnaissance ; je vous accorde ce que vous demandez, et vous obtiendrez de moi tout ce que vous pourrez désirer encore. Seulement ne vous fâchez pas si je l’ai maltraité dans ma colère.

PHILOCRATE. Que lui avez-vous fait ?

HÉGION. Je l’ai fait jeter dans les-carrières, les fers aux pieds, quand j’ai vu qu’on m’avait trompé.

PHILOCRATE. Ah ! que je suis malheureux ! dire que cet excellent homme aura pâti à cause de moi !

HÉGION. Aussi vous n’aurez pas une obole à me compter pour sa rançon ; je vous le donne pour rien, emmenez-le, il est libre.

PHILOCRATE. Sur mon âme, vous en agissez généreusement, Hégion ; mais, je vous en prie, dites qu’on aille le chercher.

HÉGION. De tout mon cœur. Holà, quelqu’un ! Allez vite, et qu’on amène ici Tyndare. (A Philopolème et à Philocrate.) Entrez à la maison ; je veux (montrant Stalagme) questionner ce pendard, qui se tient là comme une statue, et savoir ce qu’il a fait de mon second fils. En attendant, prenez votre bain.

PHILOPOLÈME. Par ici, Philocrate ; entrons.

PHILOCRATE. Je vous suis. (Ils sortent.)


SCÈNE II. — HÉGION, STALAGME.


HÉGION. Avance ici, homme de bien, aimable serviteur.

STALAGME. Que ferai-je donc, si un homme tel que vous dit des mensonges ? Homme de bien, aimable, joli, honnête garçon ! Je n’ai jamais été ni ne serai rien de tout cela ; n’espérez pas que je devienne un honnête homme.

HÉGION. Tu dois voir à peu près où en sont tes affaires. Si tu dis la vérité, tu adouciras quelque peu la rigueur de ton sort. Réponds-moi donc avec droiture et sincérité ; mais jamais jusqu’ici, dans ta conduite, il n’y eut ni sincérité ni droiture.

STALAGME. Croyez-vous me faire rougir en me disant ce dont je conviendrais bien moi-même ?

HÉGION. Je m’en charge, moi, de te faire rougir, et de la tête aux pieds.

STALAGME. Eh ! vous me menacez des verges, je pense, comme un pauvre novice. Mais c’est peine perdue ; dites seulement ce que vous voulez, vous obtiendrez de moi ce que vous désirez.

HÉGION. Il a la langue bien pendue ; mais je veux qu’on soit bref.

STALAGME. Soit, à votre idée.

HÉGION. Le mignon était toute complaisance dans son jeune âge ; mais cela ne lui va plus… Çà, attention, et réponds à ce que je vais dire. Si tu dis la vérité, tes affaires pourront s’arranger.

STALAGME. Chansons ! croyez-vous que je ne sache pas bien ce que j’ai mérité ?

HÉGION. Tu peux toujours en éviter un peu, sinon le tout.

STALAGME. Oh ! je n’éviterai pas grand’chose, je le sais, les coups pleuvront, et ce sera bien fait, car je me suis enfui, et ] ai enlevé votre fils, et je l’ai vendu.

HÉGION. A qui ?

STALAGME. En Élide, à Théodoromède Polyplusius, six mines.

HÉGION. Dieux immortels ! mais c’est le père de Philocrate !

STALAGME. Je le connais mieux que je ne vous connais vous-même, je l’ai vu assez souvent.

HÉGION. Ah ! puissant Jupiter, sauve-moi, sauve mon enfant… Philocrate, de grâce, par votre bon génie, je vous en prie, sortez, j’ai à vous parler.


SCÈNE III. — PHILOCRATE, HÉGION, STALAGME.


PHILOCRATE. Me voici, Hégion, et tout à vos ordres.

HÉGION. Ce coquin dit qu’il a vendu mon fils à votre père, en Élide, six mines.

PHILOCRATE. Combien y a-t-il de cela ?

STALAGME. Nous entrons dans la vingtième année.

PHILOCRATE. Il ment.

STALAGME. C’est l’un de nous deux. Vous étiez tout enfant, et votre père vous fit cadeau du petit esclave, qui avait quatre ans alors.

PHILOCRATE. Comment s’appelait-il ? dis-le-moi, si tu ne mens point.

STALAGME. On le nommait Pégnie ; vous l’avez ensuite appelé Tyndare.

PHILOCRATE. Comment se fait-il que je ne te reconnaisse pas ?

STALAGME. On oublie, on méconnaît volontiers ceux de qui l’on n’a rien à attendre.

PHILOCRATE. Dis-moi : cet enfant que l’on m’a donné en propre, c’était celui que tu vendis à mon père ?

STALAGME. Oui, et le fils d’Hégion.

HÉGION. Est-il encore vivant ?

STALAGME. J’ai reçu l’argent, et ne me suis pas inquiété du reste.

HÉGION, à Philocrate. Vous ne dites rien ?

PHILOCRATE. Je dis que Tyndare est votre fils, d’après les renseignements qu’il nous donne ; nous étions enfants tous deux, et il a été élevé avec moi, sagement et chastement, jusqu’à l’adolescence.

HÉGION. Je suis heureux et malheureux à la fois, si vous dites vrai ; malheureux de l’avoir maltraité, si c’est mon fils. Hélas ! pourquoi lui ai-je fait plus de mal et moins de bien que je ne devais ? Je me repens amèrement de l’avoir tant rudoyé. Que ne puis-je anéantir le passé ! Mais le voici dans un accoutrement qui ne sied guère à ses vertus.


SCÈNE IV. — TYNDARE, HÉGION, PHILOGRATE, STALAGME.


TYNDARE. J’ai vu bien des tableaux qui représentaient les supplices de l’Achéron ; mais sur mon âme, il n’y a pas d’enfer comparable aux carrières d’où je sors. C’est un endroit où pour se délasser on n’a que l’excès même du travail. Dès que j’arrive, on me traite comme les petits patriciens, auxquels on donne pour jouer des choucas, des canetons ou des cailles ; on me met en main ce pic[19] pour me divertir… Mais voici le maître devant sa porte, et aussi mon autre maître revenu d’Élide.

HÉGION. Salut, mon cher fils, que j’ai tant souhaité !

TYNDARE. Eh ! que veut dire ce cher fils ? Ah ! ah ! je sais pourquoi vous feignez d’être le père et moi l’enfant ; c’est que, comme les parents, vous me faites voir le jour.

PHILOCRATE. Bonjour, Tyndare.

TYNDARE. Bonjour, vous pour qui je mène cette vie de misère.

PHILOCRATE. Oh ! je vais te faire libre et riche. Voici ton père, et voilà l’esclave qui t’enleva à lui quand tu avais quatre ans, et te vendit six mines à mon père. Mon père te donna à moi pour serviteur ; nous étions bien petits tous les deux. Stalagme a tout déclaré ; nous le ramenons d’Élide.

TYNDARE. Et son fils ?

PHILOCRATE. Ton frère ? il est à la maison.

TYNDARE. Que dites-vous ? vous lui avez ramené son fils prisonnier ?

PHILOCRATE. Oui, te dis-je, (montrant la maison) puisqu’il est là.

TYNDARE. Par Pollux, vous avez bien et noblement agi.

PHILOCRATE. Maintenant, voici ton père, et voici le larron qui t’emporta dans ton enfance.

TYNDARE. Eh bien, maintenant que je suis aussi grand que lui, je le mettrai entre les mains du bourreau.

PHILOCRATE. Il ne l’a pas volé.

TYNDARE. Il sera donc récompensé selon ses mérites. (A Hégion.) Mais répondez, je vous en prie ; vous êtes mon père ?

HÉGION. Oui, mon enfant.

TYNDARE. En effet, à présent que j’y pense, que je rassemble mes souvenirs.... Oui, je me rappelle, mais comme à travers un nuage, que j’ai entendu appeler mon père Hégion.

HÉGION. C’est moi.

PHILOCRATE. Çà, délivrez votre fils de ses fers, et chargez-en ce coquin.

HÉGION. C’est la première chose que nous ferons. Entrons, et faisons venir le serrurier ; il te retirera ces entraves pour les donner à ce drôle.

STALAGME. Le don est bien venu, car je n’ai pas une obole d’économie.


LE CHEF DE LA TROUPE.


Spectateurs, dans cette pièce on a pris pour modèle les bonnes mœurs. On n’y voit ni caresses lascives, ni amourettes, ni supposition d’enfant, ni escroquerie, ni courtisane affranchie par un jeune galant en cachette de son père. Les poètes ne trouvent pas souvent de ces comédies, où les bons peuvent devenir meilleurs encore. Si la pièce vous plait, si nous avons trouvé grâce à vos yeux et ne vous avons point causé d’ennui, prouvez-le ainsi (il fait le geste d’applaudir). Et vous qui voulez que la vertu soit récompensée applaudissez.



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  1. Cet argument, qui est acrostiche, est attribué au grammairien Priscien.
  2. Ce prologue était récité parle chef de la troupe.
  3. Il montre Tyndare et Philocrate.
  4. Plaute joue sur le double sens de invocatus, non invité et invoqué. On sent assez que ce jeu de mots est intraduisible.
  5. Ou porte d’Ostie. C’était le rendez-vous des mendiants.
  6. Les jeux de mots qui suivent ne peuvent se rendre en français : Pistor signifie un boulanger, et en même temps Pistorienses désigne les habitants de Pistorium ; Paniceis, dérivé de panis, pain, les Paniciens, habitants de Pana, ville du Samnium ; Placentinis, de placenta, gâteau, ceux de Plaisance, etc. » (Note d’Andrieux.)
  7. De deux mots grecs, qui signifient très-riches.
  8. Le Vélabre, nom d’un marché près du mont Aventin.
  9. Chez les anciens, quand on rencontrait un épileptique, on avait soin de cracher pour se préserver de la contagion, et si on crachait sur lui, on croyait le guérir.
  10. Alcméon et Oreste, devenus fous après le meurtre de leurs mères ; Lycurgue, roi de Thrace, rendu fou par Bacchus dont il voulait empêcher le culte.
  11. Qui reçoit six cents coups.
  12. Les héritiers étaient obligés à continuer les sacrifices et les offrandes de celui dont ils recueillaient les biens.
  13. Pour courir plus vite.
  14. Lieu où se rendait la justice.
  15. Magistrat qui avait la police des marchés.
  16. Il y a ici un jeu de mots sur sentis, du verbe sentire, sentir et sentis, buisson.
  17. Philocrate.
  18. Jeu de mots intraduisible sur Boius, Boïen (les Boïens étaient un peuple de la Gaule), ou Boia, ville du Péloponèse, et boia, carcan.
  19. Jeu de mots sur le double sens de pic, oiseau et outil de carrier.