Les Caractères, édition 1696

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
LES
CARACTÈRES
OU
LES MOEURS
DE CE SIÈCLE.


Admonere voluimus, non mordere ; prodeſſe, non lædere ; conſulere moribus hominum, non officere. Éraſm.

Je rends au public ce qu’il m’a preſté ; j’ai emprunté de luy la matière de cet ouvrage : il eſt juſte que l’ayant achevé avec toute l’attention pour la vérité dont je ſuis capable, & qu’il mérite de moi, je luy en faſſe la reſtitution. Il peut regarder avec loiſir ce portroit que j’ai foit de luy d’après nature, & s’il ſe connaît quelques-uns des défauts que je touche, s’en corriger. C’eſt l’unique fin que l’on doit ſe propoſer en écrivant, & le ſuccès auſſi que l’on doit moins ſe promettre ; mais comme les hommes ne ſe dégoûtent point du vice, il ne faut pas auſſi ſe laſſer de leur reprocher : ils ſeraient peut-eſtre pires, s’ils venaient à manquer de cenſeurs ou de critiques ; c’eſt ce qui foit que l’on preſche & que l’on écrit. L’orateur & l’écrivain ne ſauraient vaincre la joie qu’ils ont d’eſtre applaudis ; mais ils devraient rougir d’eux-meſmes s’ils n’avaient cherché par leurs diſcours ou par leurs écrits que des éloges ; outre que l’approbation la plus sûre & la moins équivoque eſt le changement de mœurs & la réformation de ceux qui les liſent ou qui les écoutent. On ne doit parler, on ne doit écrire que pour l’inſtruction ; & s’il arrive que l’on plaiſe, il ne faut pas néanmoins s’en repentir, ſi cela ſert à inſinuer & à faire recevoir les véritez qui doivent inſtruire. Quand donc il s’eſt gliſſé dans un livre quelques penſées ou quelques réflexions qui n’ont ni le feu, ni le tour, ni la vivacité des autres, bien qu’elles ſemblent y eſtre admiſes pour la variété pour délaſſer l’eſprit, pour le rendre plus préſent & plus attentif à ce qui va ſuivre, à moins que d’ailleurs elles ne ſoyent ſenſibles, familières, inſtructives, accommodées au ſimple peuple qu’il n’eſt pas permis de négliger, le lecteur peut les condamner, & l’auteur les doit proſcrire : voilà la règle. Il y en a une autre, & que j’ai intéreſt que l’on veuille ſuivre, qui eſt de ne pas perdre mon titre de vue, & de penſer toujours, & dans toute la lecture de cet ouvrage, que ce ſont les caractères ou les mœurs de ce ſiècle que je décris ; car bien que je les tire ſouvent de la cour de France & des hommes de ma nation on ne peut pas néanmoins les reſtreindre à une ſeule cour, ni les renfermer en un ſeul pays, ſans que mon livre ne perde beaucoup de ſon étendue & de ſon utilité, ne s’écarte du plan que je me ſuis foit d’y peindre les hommes en général, comme des raiſons qui entrent dans l’ordre des chapitres & dans une certaine ſuite inſenſible des réflexions qui les compoſent. Après cette précaution ſi néceſſaire, & dont on pénètre aſſez les conſéquences, je crois pouvoir proteſter contre tout chagrin, toute plainte, toute maligne interprétation, toute fauſſe application & toute cenſure, contre les froids plaiſants & les lecteurs mal intentionnez : il faut ſavoir lire, & enſuite ſe taire ou pouvoir rapporter ce qu’on a lu, & ni plus ni moins que ce qu’on a lu ; & ſi on le peut quelquefois, ce n’eſt pas aſſez, il faut encore le vouloir faire : ſans ces conditions, qu’un auteur exact & ſcrupuleux eſt en droit d’exiger de certains eſprits pour l’unique récompenſe de ſon travail, je doute qu’il doive continuer d’écrire, s’il préfère du moins ſa propre ſatiſfaction à l’utilité de pluſieurs & au zèle de la vérité. J’avoue d’ailleurs que j’ai balancé dès l’année M.DC.LXXXX, & avant la cinquième édition, entre l’impatience de donner à mon livre plus de rondeur & une meilleure forme par de nouveaux caractères, & la crainte de faire dire à quelques-uns : « Ne finiront-ils point, ces Caractères, et ne verrons nous jamais autre choſe de cet écrivain ? » Des gens ſages me diſaient d’une part : « La matière eſt ſolide, utile, agréable, inépuiſable ; vivez longtemps, & traitez-la ſans interruption pendant que vous vivrez : que pourriez-vous faire de mieux ? il n’y a point d’année que les folies des hommes ne puiſſent vous fournir un volume. » D’autres, avec beaucoup de raiſon, me faiſaient redouter les caprices de la multitude & la légèreté du public, de qui j’ai néanmoins de ſi grands ſujets d’eſtre content, & ne manquaient pas de me ſuggérer que perſonne preſque depuis trente années ne liſant plus que pour lire, il falloit aux hommes, pour les amuſer, de nouveaux chapitres & un nouveau titre ; que cette indolence avoit rempli les boutiques & peuplé le monde, depuis tout ce temps, de livres froids & ennuyeux, d’un mauvais ſtyle & de nulle reſſource, ſans règles & ſans la moindre juſteſſe, contraires aux mœurs & aux bienſéances, écrits avec précipitation, & lus de meſme, ſeulement par leur nouveauté ; & que ſi je ne ſavais qu’augmenter un livre raiſonnable, le mieux que je pouvais faire étoit de me repoſer. Je pris alors quelque choſe de ces deux avis ſi oppoſez, & je gardai un tempérament qui les rapprochoit : je ne feignis point d’ajouter quelques nouvelles remarques à celles qui avaient déjà groſſi du double la première édition de mon ouvrage ; mais afin que le public ne fût point obligé de parcourir ce qui étoit ancien pour paſſer à ce qu’il y avoit de nouveau, & qu’il trouvat ſous ſes yeux ce qu’il avoit ſeulement envie de lire, je pris ſoyn de luy déſigner cette ſeconde augmentation par une marque particulière ; je crus auſſi qu’il ne ſeroit pas inutile de luy diſtinguer la première augmentation par une autre plus ſimple, qui ſervît à luy montrer le progrès de mes Caractères, et à aider ſon choix dans la lecture qu’il en voudroit faire ; & comme il pouvoit craindre que ce progrès n’allat à l’infini, j’ajoutais à toutes ces exactitudes une promeſſe ſincère de ne plus rien haſarder en ce genre. Que ſi quelqu’un m’accuſe d’avoir manqué à ma parole, en inſérant dans les trois éditions qui ont ſuivi un aſſez grand nombre de nouvelles remarques, il verra du moins qu’en les confondant avec les anciennes par la ſuppreſſion entière de ces différences qui ſe voient par apoſtille, j’ai moins penſé à luy faire lire rien de nouveau qu’à laiſſer peut-eſtre un ouvrage de mœurs plus complet, plus fini, & plus régulier, à la poſtérité. Ce ne ſont point au reſte des maximes que j’aie voulu écrire : elles ſont comme des lois dans la morale, & j’avoue que je n’ai ni aſſez d’autorité ni aſſez de génie pour faire le légiſlateur ; je ſais meſme que j’aurais péché contre l’uſage des maximes, qui veut qu’à la manière des oracles elles ſoyent courtes & conciſes. Quelques-unes de ces remarques le ſont, quelques autres ſont plus étendues : on penſe les choſes d’une manière différente, & on les explique par un tour auſſi tout différent, par une ſentence, par un raiſonnement, par une métaphore ou quelque autre figure, par un parallèle, par une ſimple comparaiſon, par un foit tout entier, par un ſeul trait, par une deſcription, par une peinture : de là procède la longueur ou la brièveté de mes réflexions. Ceux enfin qui font des maximes veulent eſtre crus : je conſens, au contraire, que l’on diſe de moy que je n’ai pas quelquefois bien remarqué, pourvu que l’on remarque mieux.



des ouvrages de l’eſprit

1. — Tout eſt dit, & l’on vient trop tard depuis plus de ſept mille ans qu’il y a des hommes & qui penſent. Sur ce qui concerne les mœurs, le plus beau & meilleur eſt enlevé ; l’on ne foit que glaner après les anciens & les habiles d’entre les modernes.

2. — Il faut chercher ſeulement à penſer & à parler juſte, ſans vouloir amener les autres à noſtre goût & à nos ſentiments ; c’eſt une trop grande entrepriſe.

3. — C’eſt un métier que de faire un livre, comme de faire une pendule : il faut plus que de l’eſprit pour eſtre auteur. Un magiſtrat alloit par ſon mérite à la première dignité, il étoit homme délié & pratique dans les affaires : il a foit imprimer un ouvrage moral, qui eſt rare par le ridicule.

4. — Il n’eſt pas ſi aiſé de ſe faire un nom par un ouvrage parfait, que d’en faire valoir un médiocre par le nom qu’on s’eſt déjà acquis.

5. — Un ouvrage ſatirique ou qui contient des faits, qui eſt donné en feuilles ſous le manteau aux conditions d’eſtre rendu de meſme, s’il eſt médiocre, paſſe pour merveilleux ; l’impreſſion eſt l’écueil.

6. — Si l’on oſte de beaucoup d’ouvrages de morale l’avertiſſement au lecteur, l’épître dédicatoire, la préface, la table, les approbations, il reſte à peine aſſez de pages pour mériter le nom de livre.

7. — Il y a de certaines choſes dont la médiocrité eſt inſupportable : la poéſie, la muſique, la peinture, le diſcours public. Quel ſupplice que celuy d’entendre déclamer pompeuſement un froid diſcours, ou prononcer de médiocres vers avec toute l’emphaſe d’un mauvais poète !

8. — Certains poètes ſont ſujets, dans le dramatique, à de longues ſuites de vers pompeux, qui ſemblent forts, élevez, & remplis de grands ſentiments. Le peuple écoute avidement, les yeux élevez & la bouche ouverte, croit que cela luy plaît, & à meſure qu’il y comprend moins, l’admire davantage ; il n’a pas le temps de reſpirer, il a à peine celuy de ſe récrier & d’applaudir. J’ai cru autrefois, & dans ma première jeuneſſe, que ces endroits étaient clairs & intelligibles pour les acteurs, pour le parterre & l’amphithéatre, que leurs auteurs s’entendaient eux-meſmes, & qu’avec toute l’attention que je donnais à leur récit, j’avais tort de n’y rien entendre : je ſuis détrompé.

9. — L’on n’a guère vu juſques à préſent un chef-d’œuvre d’eſprit qui ſoyt l’ouvrage de pluſieurs : Homère a foit l’Iliade, Virgile l’Énéide, Tite-Live ſes Décades, et l’Orateur romain ſes Oraiſons.

10. — Il y a dans l’art un point de perfection, comme de bonté ou de maturité dans la nature. Celuy qui le ſent & qui l’aime a le goût parfait ; celuy qui ne le ſent pas, & qui aime en deçà ou au-delà, a le goût défectueux. Il y a donc un bon & un mauvais goût, & l’on diſpute des goûts avec fondement.

11. — Il y a beaucoup plus de vivacité que de goût parmi les hommes ; ou pour mieux dire, il y a peu d’hommes dont l’eſprit ſoit accompagné d’un goût sûr & d’une critique judicieuſe.

12. — La vie des héros a enrichi l’hiſtoire, & l’hiſtoire a embelli les actions des héros : ainſi je ne ſais qui ſont plus redevables, ou ceux qui ont écrit l’hiſtoire à ceux qui leur en ont fourni une ſi noble matière, ou ces grands hommes à leurs hiſtoriens.

13. — Amas d’épithètes, mauvaiſes louanges : ce ſont les faits qui louent, & la manière de les raconter.

14. — Tout l’eſprit d’un auteur conſiſte à bien définir & à bien peindre. MOÎSE, HOMÈRE, PLATON, VIRGILE, HORACE ne ſont au-deſſus des autres écrivains que par leurs expreſſions & par leurs images : il faut exprimer le vrai pour écrire naturellement, fortement, délicatement.

15. — On a dû faire du ſtyle ce qu’on a foit de l’architecture. On a entièrement abandonné l’ordre gothique, que la barbarie avoit introduit pour les palais & pour les temples ; on a rappelé le dorique, l’ionique & le corinthien : ce qu’on ne voyoit plus que dans les ruines de l’ancienne Rome & de la vieille Grèce, devenu moderne, éclate dans nos portiques & dans nos périſtyles. De meſme, on ne ſauroit en écrivant rencontrer le parfait, & s’il ſe peut, ſurpaſſer les anciens que par leur imitation. Combien de ſiècles ſe ſont écoulez avant que les hommes, dans les ſciences & dans les arts, aient pu revenir au goût des anciens & reprendre enfin le ſimple & le naturel ! On ſe nourrit des anciens & des habiles modernes, on les preſſe, on en tire le plus que l’on peut, on en renfle ſes ouvrages ; & quand enfin l’on eſt auteur, & que l’on croit marcher tout ſeul, on s’élève contre eux, on les maltraite, ſemblable à ces enfants drus & forts d’un bon lait qu’ils ont ſucé, qui battent leur nourrice. Un auteur moderne prouve ordinairement que les anciens nous ſont inférieurs en deux manières, par raiſon & par exemple : il tire la raiſon de ſon goût particulier, & l’exemple de ſes ouvrages. Il avoue que les anciens, quelque inégaux & peu corrects qu’ils ſoyent, ont de beaux traits ; il les cite, & ils ſont ſi beaux qu’ils font lire ſa critique. Quelques habiles prononcent en faveur des anciens contre les modernes ; mais ils ſont ſuſpects & ſemblent juger en leur propre cauſe, tant leurs ouvrages ſont faits ſur le goût de l’antiquité : on les récuſe.

16. — L’on devroit aimer à lire ſes ouvrages à ceux qui en ſavent aſſez pour les corriger & les eſtimer. Ne vouloir eſtre ni conſeillé ni corrigé ſur ſon ouvrage eſt un pédantiſme. Il faut qu’un auteur reçoive avec une égale modeſtie les éloges & la critique que l’on foit de ſes ouvrages.

17. — Entre toutes les différentes expreſſions qui peuvent rendre une ſeule de nos penſées, il n’y en a qu’une qui ſoit la bonne. On ne la rencontre pas toujours en parlant ou en écrivant il eſt vrai néanmoins qu’elle exiſte, que tout ce qui ne l’eſt point eſt faible, & ne ſatisfait point un homme d’eſprit qui veut ſe faire entendre. Un bon auteur, & qui écrit avec ſoin, éprouve ſouvent que l’expreſſion qu’il cherchoit depuis longtemps ſans la connaître, & qu’il a enfin trouvée, eſt celle qui étoit la plus ſimple, la plus naturelle, qui ſembloit devoir ſe préſenter d’abord & ſans effort. Ceux qui écrivent par humeur ſont ſujets à retoucher à leurs ouvrages : comme elle n’eſt pas toujours fixe, & qu’elle varie en eux ſelon les occaſions, ils ſe refroidiſſent bientoſt pour les expreſſions & les termes qu’ils ont le plus aimez.

18. — La meſme juſteſſe d’eſprit qui nous foit écrire de bonnes choſes nous foit appréhender qu’elles ne le ſoyent pas aſſez pour mériter d’eſtre lues. Un eſprit médiocre croit écrire divinement ; un bon eſprit croit écrire raiſonnablement.

19. — « L’on m’a engagé, dit Ariſte, à lire mes ouvrages à Zoïle : je l’ai fait. Ils l’ont ſaiſi d’abord & avant qu’il ait eu le loiſir de les trouver mauvais ; il les a louez modeſtement en ma préſence, & il ne les a pas louez depuis devant perſonne. Je l’excuſe, & je n’en demande pas davantage à un auteur, je le plains meſme d’avoir écouté de belles choſes qu’il n’a point faites. » Ceux qui par leur condition ſe trouvent exempts de la jalouſie d’auteur, ont ou des paſſions ou des beſoins qui les diſtraient & les rendent froids ſur les conceptions d’autrui : perſonne preſque, par la diſpoſition de ſon eſprit, de ſon cœur & de ſa fortune, n’eſt en état de ſe livrer au plaiſir que donne la perfection d’un ouvrage.

20. — Le plaiſir de la critique nous oſte celuy d’eſtre vivement touchez de tres-belles choſes.

21. — Bien des gens vont juſques à ſentir le mérite d’un manuſcrit qu’on leur lit, qui ne peuvent ſe déclarer en ſa faveur, juſques à ce qu’ils aient vu le cours qu’il aura dans le monde par l’impreſſion, ou quel ſera ſon ſort parmi les habiles : ils ne haſardent point leurs ſuffrages, & ils veulent eſtre portez par la foule & entraînez par la multitude. Ils diſent alors qu’ils ont les premiers approuvé cet ouvrage, & que le public eſt de leur avis. Ces gens laiſſent échapper les plus belles occaſions de nous convaincre qu’ils ont de la capacité & des lumières, qu’ils ſavent juger, trouver bon ce qui eſt bon, & meilleur ce qui eſt meilleur. Un bel ouvrage tombe entre leurs mains, c’eſt un premier ouvrage l’auteur ne s’eſt pas encore foit un grand nom, il n’a rien qui prévienne en ſa faveur, il ne s’agit point de faire ſa cour ou de flatter les grands en applaudiſſant à ſes écrits ; on ne vous demande pas, Zélotes, de vous récrier : C’eſt un chef-d’œuvre de l’eſprit, l’humanité ne va pas plus loin ; c’eſt juſqu’où la parole humaine peut s’élever ; on ne jugera à l’avenir du goût de quelqu’un qu’à proportion qu’il en aura pour cette pièce ; phraſes outrées, dégoûtantes, qui ſentent la penſion ou l’abbaye, nuiſibles à cela meſme qui eſt louable & qu’on veut louer. Que ne diſiez-vous ſeulement : « Voilà un bon livre » ? Vous le dites, il eſt vrai, avec toute la France, avec les étrangers comme avec vos compatriotes, quand il eſt imprimé par toute l’Europe & qu’il eſt traduit en pluſieurs langues : il n’eſt plus temps.

22. — Quelques-uns de ceux qui ont lu un ouvrage en rapportent certains traits dont ils n’ont pas compris le ſens, & qu’ils altèrent encore par tout ce qu’ils y mettent du leur ; & ces traits ainſi corrompus & défigurez, qui ne ſont autre choſe que leurs propres penſées & leurs expreſſions, ils les expoſent à la cenſure ſoutiennent qu’ils ſont mauvais, & tout le monde convient qu’ils ſont mauvais ; mais l’endroit de l’ouvrage que ces critiques croient citer, & qu’en effect ils ne citent point, n’en eſt pas pire.

23. — « Que dites-vous du livre d’Hermodore ? — Qu’il eſt mauvais, répond Anthime. — Qu’il eſt mauvais ? — Qu’il eſt tel, continue-t-il, que ce n’eſt pas un livre, ou qui mérite du moins que le monde en parle. — Mais l’avez-vous lu ? — Non », dit Anthime. Que n’ajoute-t-il que Fulvie et Mélanie l’ont condamné ſans l’avoir lu, & qu’il eſt ami de Fulvie & de Mélanie ?

24. — Arsène, du plus haut de ſon eſprit, contemple les hommes, & dans l’éloignement d’où il les voit, il eſt comme effrayé de leur petiteſſe ; loué, exalté, & porté juſqu’aux cieux par de certaines gens qui ſe ſont promis de s’admirer réciproquement, il croit, avec quelque mérite qu’il a, poſſéder tout celuy qu’on peut avoir, & qu’il n’aura jamais ; occupé & rempli de ſes ſublimes idées, il ſe donne à peine le loiſir de prononcer quelques oracles ; élevé par ſon caractère au-deſſus des jugements humains, il abandonne aux ames communes le mérite d’une vie ſuivie & uniforme, & il n’eſt reſponſable de ſes inconſtances qu’à ce cercle d’amis qui les idolatrent : eux ſeuls ſavent juger ſavent penſer, ſavent écrire, doivent écrire ; il n’y a point d’autre ouvrage d’eſprit ſi bien reçu dans le monde, & ſi univerſellement goûté des honneſtes gens je ne dis pas qu’il veuille approuver, mais qu’il daigné lire : incapable d’eſtre corrigé par cette peinture, qu’il ne lira point.

25. — Théocrine ſçait des choſes aſſez inutiles, il a des ſentiments toujours ſinguliers, il eſt moins profond que méthodique ; il n’exerce que ſa mémoire, il eſt abſtrait, dédaigneux, & il ſemble toujours rire en luy-meſme de ceux qu’il croit ne le valoir pas. Le haſard foit que je luy lis mon ouvrage, il l’écouter. Eſt-il lu il me parle du ſien. « Et du voſtre, me direz-vous qu’en penſe-t-il ? » — Je vous l’ai déjà dit, il me parle du ſien.

26. — Il n’y a point d’ouvrage ſi accompli qui ne fondît tout entier au milieu de la critique, ſi ſon auteur vouloit en croire tous les cenſeurs qui oſtent chacun l’endroit qui leur plaît le moins.

27. — C’eſt une expérience faite que, s’il ſe trouve dix perſonnes qui effacent d’un livre une expreſſion ou un ſentiment, l’on en fournit aiſément un pareil nombre qui les réclame. Ceux-ci s’écrient : « Pourquoy ſupprimer cette penſée ? elle eſt neuve, elle eſt belle, & le tour en eſt admirable » ; & ceux-là affirment, au contraire, ou qu’ils auraient négligé cette penſée, ou qu’ils luy auraient donné un autre tour. « Il y a un terme, diſent les uns, dans votre ouvrage, qui eſt rencontré & qui peint la choſe au naturel ; il y a un mot, diſent les autres, qui eſt haſardé, & qui d’ailleurs ne ſignifie pas aſſez ce que vous voulez peut-eſtre faire entendre » ; & c’eſt du meſme troit & du meſme mot que tous ces gens s’expliquent ainſi, & tous ſont connaiſſeurs & paſſent pour tels. Quel autre parti pour un auteur, que d’oſer pour lors eſtre de l’avis de ceux qui l’approuvent ?

28. — Un auteur ſérieux n’eſt pas obligé de remplir ſon eſprit de toutes les extravagances, de toutes les ſaletez, de tous les mauvais mots que l’on peut dire, & de toutes les ineptes applications que l’on peut faire au ſujet de quelques endroits de ſon ouvrage, & encore moins de les ſupprimer. Il eſt convaincu que quelque ſcrupuleuſe exactitude que l’on ait dans ſa manière d’écrire, la raillerie froide des mauvais plaiſants eſt un mal inévitable, & que les meilleures choſes ne leur ſervent ſouvent qu’à leur faire rencontrer une ſottiſe.

29. — Si certains eſprits vifs & déciſifs étaient crus, ce ſeroit encore trop que les termes pour exprimer les ſentiments : il faudroit leur parler par ſignes, ou ſans parler ſe faire entendre. Quelque ſoyn qu’on apporte à eſtre ſerré & concis, & quelque réputation qu’on ait d’eſtre tel, ils vous trouvent diffus. Il faut leur laiſſer tout à ſuppléer, & n’écrire que pour eux ſeuls. Ils conçoivent une période par le mot qui la commence, & par une période tout un chapitre : leur avez-vous lu un ſeul endroit de l’ouvrage, c’eſt aſſez, ils ſont dans le foit & entendent l’ouvrage. Un tiſſu d’énigmes leur ſeroit une lecture divertiſſante ; & c’eſt une perte pour eux que ce ſtyle eſtropié qui les enlève ſoyt rare, & que peu d’écrivains s’en accommodent. Les comparaiſons tirées d’un fleuve dont le cours, quoyque rapide, eſt égal & uniforme ou d’un embraſement qui, pouſſé par les vents, s’épand au loin dans une foreſt où il conſume les cheſnes & les pins, ne leur fourniſſent aucune idée de l’éloquence. Montrez-leur un feu grégeois qui les ſurprenne, ou un éclair qui les éblouiſſe, ils vous quittent du bon & du beau.

30. — Quelle prodigieuſe diſtance entre un bel ouvrage & un ouvrage parfoit ou régulier ! Je ne ſais s’il s’en eſt encore trouvé de ce dernier genre. Il eſt peut-eſtre moins difficyle aux rares génies de rencontrer le grand & le ſublime, que d’éviter toute ſorte de fautes. Le Cid n’a eu qu’une voix pour luy à ſa naiſſance, qui a été celle de l’admiration, il s’eſt vu plus fort que l’autorité & la politique, qui ont tenté vainement de le détruire ; il a réuni en ſa faveur des eſprits toujours partagez d’opinions & de ſentiments les grands & le peuple : ils s’accordent tous à le ſavoir de mémoire, & à prévenir au théatre les acteurs qui le récitent. Le Cid enfin eſt l’un des plus beaux poèmes que l’on puiſſe faire ; & l’une des meilleures critiques qui aient été faites ſur aucun ſujet eſt celle du Cid.

31. — Quand une lecture vous élève l’eſprit, & qu’elle vous inſpire des ſentiments nobles & courageux, ne cherchez pas une autre règle pour juger l’ouvrage ; il eſt bon, & foit de main d’ouvrier.

32. — Capys, qui s’érige en juge du beau ſtyle & qui croit écrire comme BOUHOURS & RABUTIN, réſiſte à la voix du peuple, & dit tout ſeul que Damis n’eſt pas un bon auteur. Damis cède à la multitude & dit ingénument avec le public que Capys eſt froid écrivain.

33. — Le devoir du nouvelliſte eſt de dire : « Il y a un tel livre qui court, & qui eſt imprimé chez Cramoiſy en tel caractère, il eſt bien relié en beau papier, il ſe vend tant » ; il doit ſavoir juſques à l’enſeigne du libraire qui le débite : ſa folie eſt d’en vouloir faire la critique. Le ſublime du nouvelliſte eſt le raiſonnement creux ſur la politique. Le nouvelliſte ſe couche le ſoyr tranquillement ſur une nouvelle qui ſe corrompt la nuit, & qu’il eſt obligé d’abandonner le matin à ſon réveil.

34. — Le philoſophe conſume ſa vie à obſerver les hommes, & il uſe ſes eſprits à en démeſler les vices & le ridicule ; s’il donne quelque tour à ſes penſées, c’eſt moins par une vanité d’auteur, que pour mettre une vérité qu’il a trouvée dans tout le jour né ceſſaire pour faire l’impreſſion qui doit ſervir à ſon deſſein. Quelques lecteurs croient néanmoins le payer avec uſure, s’ils diſent magiſtralement qu’ils ont lu ſon livre, & qu’il y a de l’eſprit, mais il leur renvoie tous leurs éloges, qu’il n’a pas cherchez par ſon travail & par ſes veilles. Il porte plus haut ſes projets & agit pour une fin plus relevée : il demande des hommes un plus grand & un plus rare ſuccès que les louanges, & meſme que les récompenſes, qui eſt de les rendre meilleurs.

35. — Les ſots liſent un livre, & ne l’entendent point, les eſprits médiocres croient l’entendre parfaitement ; les grands eſprits ne l’entendent quelquefois pas tout entier : ils trouvent obſcur ce qui eſt obſcur, comme ils trouvent clair ce qui eſt clair les beaux eſprits veulent trouver obſcur ce qui ne l’eſt point, & ne pas entendre ce qui eſt fort intelligible.

36. — Un auteur cherche vainement à ſe faire admirer par ſon ouvrage. Les ſots admirent quelquefois, mais ce ſont des ſots. Les perſonnes d’eſprit ont en eux les ſemences de toutes les véritez & de tous les ſentiments, rien ne leur eſt nouveau ; ils admirent peu, ils approuvent.

37. — Je ne ſais ſi l’on pourra jamais mettre dans des lettres plus d’eſprit plus de tour, plus d’agrément & plus de ſtyle que l’on en voit dans celles de BALZAC & de VOITURE ; elles ſont vides de ſentiments qui n’ont régné que depuis leur temps, & qui doivent aux femmes leur naiſſance. Ce ſexe va plus loin que le noſtre dans ce genre d’écrire. Elles trouvent ſous leur plume des tours & des expreſſions qui ſouvent en nous ne ſont l’effet que d’un long travail & d’une pénible recherche elles ſont heureuſ es dans le choix des termes, qu’elles placent ſi juſte, que tout connus qu’ils ſont, ils ont le charme de la nouveauté, ſemblent eſtre faits ſeulement pour l’uſage où elles les mettent ; il n’appartient qu’à elles de faire lire dans un ſeul mot tout un ſentiment, & de rendre délicatement une penſée qui eſt délicate ; elles ont un enchaînement de diſcours inimitable, qui ſe ſuit naturellement, & qui n’eſt lié que par le ſens. Si les femmes étaient toujours correctes, j’oſerais dire que les lettres de quelques unes d’entre elles ſeraient peut-eſtre ce que nous avons dans noſtre langue de mieux écrit.

38. — Il n’a manqué à TÉRENCE que d’eſtre moins froid : quelle pureté, quelle exactitude, quelle politeſſe, quelle élégance, quels caractères ! Il n’a manqué à MOLIÈRE que d’éviter le jargon & le barbariſme, & d’écrire purement : quel feu, quelle naïveté, quelle ſource de la bonne plaiſanterie, quelle imitation des mœurs, quelles images, & quel fléau du ridicule ! Mais quel homme on auroit pu faire de ces deux comiques !

39. — J’ai lu MALHERBE & THÉOPHILE. Ils ont tous deux connu la nature, avec cette différence que le premier, d’un ſtyle plein & uniforme, montre tout à la fois ce qu’elle a de plus beau & de plus noble, de plus naïf & de plus ſimple ; il en foit la peinture ou l’hiſtoire. L’autre, ſans choix, ſans exactitude, d’une plume libre & inégale, tantoſt charge ſes deſcriptions, s’appeſantit ſur les détails : il foit une anatomie, tantoſt il feint, il exagère, il paſſe le vrai dans la nature : il en foit le roman.

40. — RONSARD & BALZAC ont eu, chacun dans leur genre, aſſez de bon & de mauvais pour former après eux de tres-grands hommes en vers & en proſe.

41. — MAROT, par ſon tour & par ſon ſtyle, ſemble avoir écrit depuis RONSARD : il n’y a guère, entre ce premier & nous, que la différence de quelques mots.

42. — RONSARD & les auteurs ſes contemporains ont plus nui au ſtyle qu’ils ne luy ont ſervi : ils l’ont retardé dans le chemin de la perfection ; ils l’ont expoſé à la manquer pour toujours & à n’y plus revenir. Il eſt étonnant que les ouvrages de Marot, ſi naturels & ſi faciles, n’aient ſu faire de Ronſard d’ailleurs plein de verve & d’enthouſiaſme, un plus grand poète que Ronſard & que Marot, et, au contraire, que Belleau, Jodelle, & du Bartas, aient été ſitoſt ſuivis d’un RACAN & d’un Malherbe, & que noſtre langue, à peine corrompue, ſe ſoyt vue réparée.

43. — MAROT & RABELAIS ſont inexcuſables d’avoir ſemé l’ordure dans leurs écrits : tous deux avaient aſſez de génie & de naturel pour pouvoir s’en paſſer, meſme à l’égard de ceux qui cherchent moins à admirer qu’à rire dans un auteur. Rabelais ſurtout eſt incompréhenſible : ſon livre eſt une énigme, quoy qu’on veuille dire, inexplicable ; c’eſt une chimère, c’eſt le viſage d’une belle femme avec des pieds & une queue de ſerpent, ou de quelque autre beſte plus difforme ; c’eſt un monſtrueux aſſemblage d’une morale fine & ingénieuſe, & d’une ſale corruption. Où il eſt mauvais, il paſſe bien loin au delà du pire, c’eſt le charme de la canaille ; où il eſt bon, il va juſques à l’exquis & à l’excellent, il peut eſtre le mets des plus délicats.

44. — Deux écrivains dans leurs ouvrages ont blamé MONTAIGNE, que je ne crois pas, auſſi bien qu’eux, exempt de toute ſorte de blame : il paraît que tous deux ne l’ont eſtimé en nulle manière. L’un ne penſçait pas aſſez pour goûter un auteur qui penſe beaucoup ; l’autre penſe trop ſubtilement pour s’accommoder de penſées qui ſont naturelles.

45. — Un ſtyle grave, ſérieux, ſcrupuleux, va fort loin : on lit AMYOT & CŒFFETEAU ; lequel lit-on de leurs contemporains ? BALZAC, pour les termes & pour l’expreſſion, eſt moins vieux que VOITURE, mais ſi ce dernier, pour le tour, pour l’eſprit & pour le naturel, n’eſt pas moderne, & ne reſſemble en rien à nos écrivains, c’eſt qu’il leur a été plus facile de le négliger que de l’imiter, & que le petit nombre de ceux qui courent après luy ne peut l’atteindre.

46. — Le H** G** eſt immédiatement au-deſſous de rien. Il y a bien d’autres ouvrages qui luy reſſemblent. Il y a autant d’invention à s’enrichir par un ſot livre qu’il y a de ſottiſe à l’acheter : c’eſt ignorer le goût du peuple que de ne pas haſarder quelquefois de grandes fadaiſes.

47. — L’on voit bien que l’Opéra eſt l’ébauche d’un grand ſpectacle ; il en donne l’idée. Je ne ſais pas comment l’Opéra, avec une muſique ſi parfaite & une dépenſe toute royale, a pu réuſſir à m’ennuyer. Il y a des endroits de l’Opéra qui laiſſent en déſirer d’autres, il échappe quelquefois de ſouhaiter la fin de tout le ſpectacle : c’eſt faute de théatre, d’action, & de choſes qui intéreſſent. L’Opéra juſques à ce jour n’eſt pas un poème, ce ſont des vers ; ni un ſpectacle, depuis que les machines ont diſparu par le bon ménage d’Amphion et de ſa race : c’eſt un concert, ou ce ſont des voix ſoutenues par des inſtruments. C’eſt prendre le change & cultiver un mauvais goût, que de dire, comme l’on fait, que la machine n’eſt qu’un amuſement d’enfants, & qui ne convient qu’aux Marionnettes ; elle augmente & embellit la fiction, ſoutient dans les ſpectateurs cette douce illuſion qui eſt tout le plaiſir du théatre, où elle jette encore le merveilleux. Il ne faut point de vols, ni de chars, ni de changements, aux Bérénices et à Pénélope : il en faut aux Opéras, et le propre de ce ſpectacle eſt de tenir les eſprits, les yeux & les oreilles dans un égal enchantement.

48. — Ils ont foit le théatre, ces empreſſez les machines, les ballets, les vers, la muſique, tout le ſpectacle, juſqu’à la ſalle où s’eſt donné le ſpectacle j’entends le toit & les quatre murs dès leurs fondements. Qui doute que la chaſſe ſur l’eau, l’enchantement de la Table, la merveille du Labyrinthe ne ſoyent encore de leur invention ? J’en juge par le mouvement qu’ils ſe donnent, & par l’air content dont ils s’applaudiſſent ſur tout le ſuccès. Si je me trompe, & qu’ils n’aient contribué en rien à cette feſte ſi ſuperbe ſi galante, ſi longtemps ſoutenue, & où un ſeul a ſuffi pour le projet & pour la dépenſe, j’admire deux choſes : la tranquillité & le flegme de celuy qui a tout remué, comme l’embarras & l’action de ceux qui n’ont rien fait.

49. — Les connaiſſeurs, ou ceux qui ſe croient tels ſe donnent voix délibérative & déciſive ſur les ſpectacles, ſe cantonnent auſſi, & ſe diviſent en des partis contraires, dont chacun, pouſſé par un tout autre intéreſt que par celuy du public ou de l’équité, admire un certain poème ou une certaine muſique, & ſiffle tout autre. Ils nuiſent également, par cette chaleur à défendre leurs préventions, & à la faction oppoſée & à leur propre cabale ; ils découragent par mille contradictions les poètes & les muſicyens, retardent les progrès des ſciences & des arts, en leur oſtant le fruit qu’ils pourraient tirer de l’émulation & de la liberté qu’auraient pluſieurs excellents maîtres de faire, chacun dans leur genre & ſelon leur génie, de tres-bons ouvrages.

50. — D’où vient que l’on rit ſi librement au théatre, & que l’on a honte d’y pleurer ? Eſt-il moins dans la nature de s’attendrir ſur le pitoyable que d’éclater ſur le ridicule ? Eſt-ce l’altération des traits qui nous retient ? Elle eſt plus grande dans un ris immodéré que dans la plus amère douleur, & l’on détourne ſon viſage pour rire comme pour pleurer en la préſence des grands & de tous ceux que l’on reſpecte. Eſt-ce une peine que l’on ſent à laiſſer voir que l’on eſt tendre, & à marquer quelque faibleſſe, ſurtout en un ſujet faux, & dont il ſemble que l’on ſoyt la dupe ? Mais ſans citer les perſonnes graves ou les eſprits forts qui trouvent du faible dans un ris exceſſif comme dans les pleurs, & qui ſe les défendent également, qu’attend-on d’une ſcène tragique ? qu’elle faſſe rire ? Et d’ailleurs la vérité n’y règne-t-elle pas auſſi vivement par ſes images que dans le comique ? l’ame ne va-t-elle pas juſqu’au vrai dans l’un & l’autre genre avant que de s’émouvoir ? eſt-elle meſme ſi aiſée à contenter ? ne luy faut-il pas encore le vraiſemblable ? Comme donc ce n’eſt point une choſe bizarre d’entendre s’élever de tout un amphithéatre un ris univerſel ſur quelque endroit d’une comédie, & que cela ſuppoſe au contraire qu’il eſt plaiſant & tres-naïvement exécuté, auſſi l’extreſme violence que chacun ſe foit à contraindre ſes larmes, & le mauvais ris dont on veut les couvrir prouvent clairement que l’effet naturel du grand tragique ſeroit de pleurer tous franchement & de concert à la vue l’un de l’autre, & ſans autre embarras que d’eſſuyer ſes larmes, outre qu’après eſtre convenu de s’y abandonner, on éprouveroit encore qu’il y a ſouvent moins lieu de craindre de pleurer au théatre que de s’y morfondre.

51. — Le poème tragique vous ſerre le cœur dès ſon commencement, vous laiſſe à peine dans tout ſon progrès la liberté de reſpirer & le temps de vous remettre, ou s’il vous donne quelque relache, c’eſt pour vous replonger dans de nouveaux abîmes & dans de nouvelles alarmes. Il vous conduit à la terreur par la pitié, ou réciproquement à la pitié par le terrible vous mène par les larmes, par les ſanglots, par l’incertitude, par l’eſpérance, par la crainte, par les ſurpriſes & par l’horreur juſqu’à la cataſtrophe. Ce n’eſt donc pas un tiſſu de jolis ſentiments, de déclarations tendres, d’entretiens galants, de portraits agréables de mots doucereux, ou quelquefois aſſez plaiſants pour faire rire, ſuivi à la vérité d’une dernière ſcène où les mutins n’entendent aucune raiſon, & où, pour la bienſéance, il y a enfin du ſang répandu, & quelque malheureux à qui il en coûte la vie.

52. — Ce n’eſt point aſſez que les mœurs du théatre ne ſoyent point mauvaiſes, il faut encore qu’elles ſoyent décentes & inſtructives. Il peut y avoir un ridicule ſi bas & ſi groſſier, ou meſme ſi fade & ſi indifférent qu’il n’eſt ni permis au poète d’y faire attention, ni poſſible aux ſpectateurs de s’en divertir. Le payſan ou l’ivrogne fournit quelques ſcènes à un farceur, il n’entre qu’à peine dans le vrai comique : comment pourrait-il faire le fond ou l’action principale de la comédie ? « Ces caractères, dit-on, ſont naturels. » Ainſi, par cette règle, on occupera bientoſt tout l’amphithéatre d’un laquais qui ſiffle, d’un malade dans ſa garde-robe, d’un homme ivre qui dort ou qui vomit : y a-t-il rien de plus naturel ? C’eſt le propre d’un efféminé de ſe lever tard, de paſſer une partie du jour à ſa toilette, de ſe voir au miroir, de ſe parfumer de ſe mettre des mouches, de recevoir des billets & d’y faire réponſe. Mettez ce roſle ſur la ſcène. Plus longtemps vous le ferez durer, un acte, deux actes, plus il ſera naturel & conforme à ſon original, mais plus auſſi il ſera froid & inſipide.

53. — Il ſemble que le roman & la comédie pourraient eſtre auſſi utiles qu’ils ſont nuiſibles. L’on y voit de ſi grands exemples de conſtance, de vertu, de tendreſſe & de déſintéreſſement, de ſi beaux & de ſi parfaits caractères, que quand une jeune perſonne jette de là ſa vue ſur tout ce qui l’entoure, ne trouvant que des ſujets indignes & fort au-deſſous de ce qu’elle vient d’admirer, je m’étonne qu’elle ſoyt capable pour eux de la moindre faibleſſe.

54. — CORNEILLE ne peut eſtre égalé dans les endroits où il excelle : il a pour lors un caractère original & inimitable ; mais il eſt inégal. Ses premières comédies ſont sèches, languiſſantes, & ne laiſſaient pas eſpérer qu’il dût enſuite aller ſi loin ; comme ſes dernières font qu’on s’étonne qu’il ait pu tomber de ſi haut. Dans quelques-unes de ſes meilleures pièces, il y a des fautes inexcuſables contre les mœurs un ſtyle de déclamateur qui arreſ te l’action & la foit languir, des négligences dans les vers & dans l’expreſſion qu’on ne peut comprendre en un ſi grand homme. Ce qu’il y a eu en luy de plus éminent, c’eſt l’eſprit, qu’il avoit ſublime, auquel il a été redevable de certains vers, les plus heureux qu’on ait jamais lus ailleurs, de la conduite de ſon théatre, qu’il a quelquefois haſardée contre les règles des anciens, & enfin de ſes dénouements, car il ne s’eſt pas toujours aſſujetti au goût des Grecs & à leur grande ſimplicyté : il a aimé au contraire à charger la ſcène d’événements dont il eſt preſque toujours ſorti avec ſuccès ; admirable ſurtout par l’extreſme variété & le peu de rapport qui ſe trouve pour le deſſein entre un ſi grand nombre de poèmes qu’il a compoſez. Il ſemble qu’il y ait plus de reſſemblance dans ceux de RACINE, & qui tendent un peu plus à une meſme choſe ; mais il eſt égal, ſoutenu, toujours le meſme partout, ſoyt pour le deſſein & la conduite de ſes pièces, qui ſont juſtes, régulières, priſes dans le bon ſens & dans la nature, ſoyt pour la verſification, qui eſt correcte, riche dans ſes rimes, élégante, nombreuſe, harmonieuſe : exact imitateur des anciens, dont il a ſuivi ſcrupuleuſement la netteté & la ſimplicyté de l’action ; à qui le grand & le merveilleux n’ont pas meſme manqué, ainſi qu’à Corneille, ni le touchant ni le pathétique. Quelle plus grande tendreſſe que celle qui eſt répandue dans tout le Cid, dans Polyeucte et dans les Horaces ? Quelle grandeur ne ſe remarque point en Mithridate, en Porus & en Burrhus ? Ces paſſions encore favorites des anciens, que les tragiques aimaient à exciter ſur les théatres, & qu’on nomme la terreur & la pitié, ont été connues de ces deux poètes. Oreſte, dans l’Andromaque de Racine, & Phèdre du meſme auteur, comme l’Œdipe et les Horaces de Corneille, en ſont la preuve. Si cependant il eſt permis de faire entre eux quelque comparaiſon, & les marquer l’un & l’autre par ce qu’ils ont eu de plus propre & par ce qui éclate le plus ordinairement dans leurs ouvrages, peut-eſtre qu’on pourroit parler ainſi : « Corneille nous aſſujettit à ſes caractères & à ſes idées, Racine ſe conforme aux noſtres ; celuy-là peint les hommes comme ils devraient eſtre, celuy-ci les peint tels qu’ils ſont. Il y a plus dans le premier de ce que l’on admire, & de ce que l’on doit meſme imiter ; il y a plus dans le ſecond de ce que l’on reconnaît dans les autres, ou de ce que l’on éprouve dans ſoy-meſme. L’un élève, étonne, maîtriſe, inſtruit ; l’autre plaît, remue touche, pénètre. Ce qu’il a de plus beau, de plus noble & de plus impérieux dans la raiſon, eſt manié par le premier ; & par l’autre, ce qu’il y a de plus flatteur & de plus délicat dans la paſſion. Ce ſont dans celuy-là des maximes, des règles, des préceptes ; & dans celuy-ci, du goût & des ſentiments. L’on eſt plus occupé aux pièces de Corneille ; l’on eſt plus ébranlé & plus attendri à celles de Racine. Corneille eſt plus moral, Racine plus naturel. Il ſemble que l’un imite SOPHOCLE, & que I autre doit plus à EURIPIDE. »

55. — Le peuple appelle éloquence la facilité que quelques-uns ont de parler ſeuls & longtemps, jointe à l’emportement du geſte, à l’éclat de la voix, & à la force des poumons. Les pédants ne l’admettent auſſi que dans le diſcours oratoire, & ne la diſtinguent pas de l’entaſſement des figures, de l’uſage des grands mots, & de la rondeur des périodes. Il ſemble que la logique eſt l’art de convaincre de quelque vérité ; & l’éloquence un don de l’ame, lequel nous rend maîtres du cœur & de l’eſprit des autres ; qui foit que nous leur inſpirons ou que nous leur perſuadons tout ce qui nous plaît. L’éloquence peut ſe trouver dans les entretiens & dans tout genre d’écrire. Elle eſt rarement où on la cherche, & elle eſt quelquefois où on ne la cherche point. L’éloquence eſt au ſublime ce que le tout eſt à ſa partie. Qu’eſt-ce que le ſublime ? Il ne paraît pas qu’on l’ait défini. Eſt-ce une figure ? Naît-il des figures, ou du moins de quelques figures ? Tout genre d’écrire reçoit-il le ſublime, ou s’il n’y a que les grands ſujets qui en ſoyent capables ? Peut-il briller autre choſe dans l’églogue qu’un beau naturel, & dans les lettres familières comme dans les converſations qu’une grande délicateſſe ? ou plutoſt le naturel & le délicat ne ſont-ils pas le ſublime des ouvrages dont ils font la perfection ? Qu’eſt-ce que le ſublime ? Où entre le ſublime ? Les ſynonymes ſont pluſieurs dictions ou pluſieurs phraſes différentes qui ſignifient une meſme choſe. L’antithèſe eſt une oppoſition de deux véritez qui ſe donnent du jour l’une à l’autre. La métaphore ou la comparaiſon emprunte d’une choſe étrangère une image ſenſible & naturelle d’une vérité. L’hyperbole exprime au delà de la vérité pour ramener l’eſprit à la mieux connaître. Le ſublime ne peint que la vérité, mais en un ſujet noble ; il la peint tout entière, dans ſa cauſe & dans ſon effect ; il eſt l’expreſſion ou l’image la plus digne de cette vérité. Les eſprits médiocres ne trouvent point l’unique expreſſion, & uſent de ſynonymes. Les jeunes gens ſont éblouis de l’éclat de l’antithèſe, & s’en ſervent. Les eſprits juſtes, & qui aiment à faire des images qui ſoyent préciſes, donnent naturellement dans la comparaiſon & la métaphore. Les eſprits vifs, pleins de feu, & qu’une vaſte imagination emporte hors des règles & de la juſteſſe, ne peuvent s’aſſouvir de l’hyperbole. Pour le ſublime, il n’y a, meſme entre les grands génies, que les plus élevez qui en ſoyent capables.

56. — Tout écrivain, pour écrire nettement, doit ſe mettre à la place de ſes lecteurs, examiner ſon propre ouvrage comme quelque choſe qui luy eſt nouveau, qu’il lit pour la première fois, où il n’a nulle part, & que l’auteur auroit ſoumis à ſa critique ; & ſe perſuader enſuite qu’on n’eſt pas entendu ſeulement à cauſe que l’on s’entend ſoy-meſme, mais parce qu’on eſt en effect intelligible.

57. — L’on n’écrit que pour eſtre entendu ; mais il faut du moins en écrivant faire entendre de belles choſes. L’on doit avoir une diction pure, & uſer de termes qui ſoyent propres, il eſt vrai ; mais il faut que ces termes ſi propres expriment des penſées nobles, vives, ſolides, & qui renferment un tres-beau ſens. C’eſt faire de la pureté & de la clarté du diſcours un mauvais uſage que de les faire ſervir à une matière aride, infructueuſe, qui eſt ſans ſel, ſans utilité, ſans nouveauté. Que ſert aux lecteurs de comprendre aiſément & ſans peine des choſes frivoles & puériles quelquefois fades & communes, & d’eſtre moins incertains de la penſée d’un auteur qu’ennuyez de ſon ouvrage ? Si l’on jette quelque profondeur dans certains é crits ſi l’on affecte une fineſſe de tour, & quelquefois une trop grande délicateſſe, ce n’eſt que par la bonne opinion qu’on a de ſes lecteurs.

58. — L’on a cette incommodité à eſſuyer dans la lecture des livres faits par des gens de parti & de cabale, que l’on n’y voit pas toujours la vérité. Les faits y ſont déguiſez, les raiſons réciproques n’y ſont point rapportées dans toute leur force, ni avec une entière exactitude ; et, ce qui uſe la plus longue patience, il faut lire un grand nombre de termes durs & injurieux que ſe diſent des hommes graves, qui d’un point de doctrine ou d’un foit conteſté ſe font une querelle perſonnelle. Ces ouvrages ont cela de particulier qu’ils ne méritent ni le cours prodigieux qu’ils ont pendant un certain temps, ni le profond oubli où ils tombent lors que, le feu & la diviſion venant à s’éteindre, ils deviennent des almanachs de l’autre année.

59. — La gloire ou le mérite de certains hommes eſt de bien écrire ; & de quelques autres, c’eſt de n’écrire point.

60. — L’on écrit régulièrement depuis vingt années ; l’on eſt eſclave de la conſtruction l’on a enrichi la langue de nouveaux mots, ſecoué le joug du latiniſme, & réduit le ſtyle à la phraſe purement françaiſe ; l’on a preſque retrouvé le nombre que MALHERBE & BALZAC avaient les premiers rencontré, & que tant d’auteurs depuis eux ont laiſſé perdre ; l’on a mis enfin dans le diſcours tout l’ordre & toute la netteté dont il eſt capable : cela conduit inſenſiblement à y mettre de l’eſprit.

61. — Il y a des artiſans ou des habiles dont l’eſprit eſt auſſi vaſte que l’art & la ſcience qu’ils profeſſent ; ils luy rendent avec avantage, par le génie & par l’invention, ce qu’ils tiennent d’elle & de ſes principes ; ils ſortent de l’art pour l’ennoblir, s’écartent des règles ſi elles ne les conduiſent pas au grand & au ſublime ; ils marchent ſeuls & ſans compagnie, mais ils vont fort haut & pénètrent fort loin, toujours sûrs & confirmez par le ſuccès des avantages que l’on tire quelquefois de l’irrégularité. Les eſprits juſtes, doux, modérez, non ſeulement ne les atteignent pas, ne les admirent pas, mais ils ne les comprennent point, & voudraient encore moins les imiter ; ils demeurent tranquilles dans l’étendue de leur ſphère, vont juſques à un certain point qui foit les bornes de leur capacité & de leurs lumières ; ils ne vont pas plus loin, parce qu’ils ne voient rien au delà ; ils ne peuvent au plus qu’eſtre les premiers d’une ſeconde claſſe, & exceller dans le médiocre.

62. — Il y a des eſprits, ſi je l’oſe dire, inférieurs & ſubalternes, qui ne ſemblent faits que pour eſtre le recueil, le regiſtre, ou le magaſin de toutes les productions des autres génies : ils ſont plagiaires, traducteurs, compilateurs ; ils ne penſent point, ils diſent ce que les auteurs ont penſé ; & comme le choix des penſées eſt invention ils l’ont mauvais, peu juſte, & qui les détermine plutoſt à rapporter beaucoup de choſes, que d’excellentes choſes ; ils n’ont rien d’original & qui ſoyt à eux ; ils ne ſavent que ce qu’ils ont appris, & ils n’apprennent que ce que tout le monde veut bien ignorer, une ſcience aride, dénuée d’agrément & d’utilité, qui ne tombe point dans la converſation, qui eſt hors de commerce, ſemblable à une monnaie qui n’a point de cours : on eſt tout à la fois étonné de leur lecture & ennuyé de leur entretien ou de leurs ouvrages. Ce ſont ceux que les grands & le vulgaire confondent avec les ſavants, & que les ſages renvoient au pédantiſme.

63. — La critique ſouvent n’eſt pas une ſcience ; c’eſt un métier, où il faut plus de ſanté que d’eſprit, plus de travail que de capacité, plus d’habitude que de génie. Si elle vient d’un homme qui ait moins de diſcernement que de lecture, & qu’elle s’exerce ſur de certains chapitres, elle corrompt & les lecteurs & l’écrivain.

64. — Je conſeille à un auteur né copiſte, & qui a l’extreſme modeſtie de travailler d’après quelqu’un, de ne ſe choiſir pour exemplaires que ces ſortes d’ouvrages où il entre de l’eſprit, de l’imagination, ou meſme de l’érudition : s’il n’atteint pas ſes originaux, du moins il en approche, & il ſe foit lire. Il doit au contraire éviter comme un écueil de vouloir imiter ceux qui écrivent par humeur, que le cœur foit parler, à qui il inſpire les termes & les figures, & qui tirent, pour ainſi dire, de leurs entrailles tout ce qu’ils expriment ſur le papier : dangereux modèles & tout propres à faire tomber dans le froid, dans le bas & dans le ridicule ceux qui s’ingèrent de les ſuivre. En effet, je rirais d’un homme qui voudroit ſérieuſement parler mon ton de voix, ou me reſſembler de viſage.

65. — Un homme né chrétien & Français ſe trouve contraint dans la ſatire ; les grands ſujets luy ſont défendus : il les entame quelquefois, & ſe détourne enſuite ſur de petites choſes, qu’il relève par la beauté de ſon génie & de ſon ſtyle.

66. — Il faut éviter le ſtyle vain & puéril, de peur de reſſembler à Dorilas et Handburg : l’on peut au contraire en une ſorte d’écrits haſarder de certaines expreſſions, uſer de termes tranſpoſez & qui peignent vivement, & plaindre ceux qui ne ſentent pas le plaiſir qu’il y a à s’en ſervir ou à les entendre.

67. — Celuy qui n’a égard en écrivant qu’au goût de ſon ſiècle ſonge plus à ſa perſonne qu’à ſes écrits : il faut toujours tendre à la perfection & alors cette juſtice qui nous eſt quelquefois refuſée par nos contemporains, la poſtérité ſçait nous la rendre.

68. — Il ne faut point mettre un ridicule où il n’y en a point : c’eſt ſe gater le goût, c’eſt corrompre ſon jugement & celuy des autres ; mais le ridicule qui eſt quelque part, il faut l’y voir, l’en tirer avec grace, & d’une manière qui plaiſe & qui inſtruiſe.

69. — HORACE OU DESPRÉAUX l’a dit avant vous. — Je le crois ſur votre parole, mais je l’ai dit comme mien. Ne puis-je pas penſer après eux une choſe vraie & que d’autres encore penſeront après moy ?



name= « 3 »

Du mérite perſonnel

1. — Qui
DU MERITE PERSONNEL

Qui peut, avec les plus rares talents & le plus excellent mérite, n’eſtre pas convaincu de ſon inutilité, quand il conſidère qu’il laiſſe en mourant un monde qui ne ſe ſent pas de ſa perte, & où tant de gens ſe trouvent pour le remplacer ?

2. — De bien des gens il n’y a que le nom qui vale quelque choſe. Quand vous les voyez de fort près, c’eſt moins que rien ; de loin ils impoſent.

3. — Tout perſuadé que je ſuis que ceux que l’on choiſit pour de différents emplois, chacun ſelon ſon génie & ſa profeſſion, font bien, je me haſarde de dire qu’il ſe peut faire qu’il y ait au monde pluſieurs perſonnes, connues ou inconnues, que l’on n’emploie pas, qui feraient tres-bien ; & je ſuis induit à ce ſentiment par le merveilleux ſuccès de certaines gens que le haſard ſeul a placez, & de qui juſques alors on n’avoit pas attendu de fort grandes choſes. Combien d’hommes admirables, & qui avaient de tres-beaux génies, ſont morts ſans qu’on en ait parlé ! Combien vivent encore dont on ne parle point, & dont on ne parlera jamais !

4. — Quelle horrible peine a un homme qui eſt ſans proſneurs & ſans cabale, qui n’eſt engagé dans aucun corps, mais qui eſt ſeul, & qui n’a que beaucoup de mérite pour toute recommandation, de ſe faire jour à travers l’obſcurité où il ſe trouve, & de venir au niveau d’un fat qui eſt en crédit !

5. — Perſonne preſque ne s’aviſe de luy-meſme du mérite d’un autre. Les hommes ſont trop occupez d’eux-meſmes pour avoir le loiſir de pénétrer ou de diſcerner les autres de là vient qu’avec un grand mérite & une plus grande modeſtie l’on peut eſtre longtemps ignoré.

6. — Le génie & les grands talents manquent ſouvent, quelquefois auſſi les ſeules occaſions : tels peuvent eſtre louez de ce qu’ils ont fait, & tels de ce qu’ils auraient fait.

7. — Il eſt moins rare de trouver de l’eſprit que des gens qui ſe ſervent du leur, ou qui faſſent valoir celuy des autres & le mettent à quelque uſage.

8. — Il y a plus d’outils que d’ouvriers, & de ces derniers plus de mauvais que d’excellents ; que penſez-vous de celuy qui veut ſcier avec un rabot, & qui prend ſa ſcie pour raboter ?

9. — Il n’y a point au monde un ſi pénible métier que celuy de ſe faire un grand nom : la vie s’achève que l’on a à peine ébauché ſon ouvrage.

10. — Que faire dÉgéſippe, qui demande un emploi ? Le mettra-t-on dans les finances, ou dans les troupes ? Cela eſt indifférent, & il faut que ce ſoyt l’intéreſt ſeul qui en décide ; car il eſt auſſi capable de manier de l’argent, ou de dreſſer des comptes, que de porter les armes. « Il eſt propre à tout », diſent ſes amis, ce qui ſignifie toujours qu’il n’a pas plus de talent pour une choſe que pour une autre, ou en d’autres termes, qu’il n’eſt propre à rien. Ainſi la plupart des hommes occupez d’eux ſeuls dans leur jeuneſſe, corrompus par la pareſſe ou par le plaiſir, croient fauſſement dans un age plus avancé qu’il leur ſuffit d’eſtre inutiles ou dans l’indigence, afin que la république ſoyt engagée à les placer ou à les ſecourir & ils profitent rarement de cette leçon ſi importante que les hommes devraient employer les premières années de leur vie à devenir tels par leurs études & par leur travail que la république elle-meſme eût beſoin de leur induſtrie & de leurs lumières, qu’ils fuſſent comme une pièce néceſſaire à tout ſon édifice, & qu’elle ſe trouvat portée par ſes propres avantages à faire leur fortune ou à l’embellir. Nous devons travailler à nous rendre tres-dignes de quelque emploi : le reſte ne nous regarde point, c’eſt l’affaire des autres.

11. — Se faire valoir par des choſes qui ne dépendent point des autres, mais de ſoy ſeul, ou renoncer à ſe faire valoir : maxime ineſtimable & d’une reſſource infinie dans la pratique utile aux faibles aux vertueux à ceux qui ont de l’eſprit, qu’elle rend maîtres de leur fortune ou de leur repos : pernicyeuſe pour les grands, qui diminueroit leur cour, ou plutoſt le nombre de leurs eſclaves, qui feroit tomber leur morgue avec une partie de leur autorité, & les réduiroit preſque à leurs entremets & à leurs équipages ; qui les priveroit du plaiſir qu’ils ſentent à ſe faire prier, preſſer, ſollicyter, à faire attendre ou à refuſer, à promettre & à ne pas donner ; qui les traverſeroit dans le goût qu’ils ont quelquefois à mettre les ſots en vue & à anéantir le mérite quand il leur arrive de le diſcerner ; qui banniroit des cours les brigues, les cabales, les mauvais offices, la baſſeſſe, la flatterie, la fourberie ; qui feroit d’une cour orageuſe, pleine de mouvemens & d’intrigues, comme une pièce comique ou meſme tragique, dont les ſages ne ſeraient que les ſpectateurs ; qui remettroit de la dignité dans les différentes conditions des hommes, de la ſérénité ſur leurs viſages ; qui étendroit leur liberté ; qui réveilleroit en eux, avec les talents naturels, l’habitude du travail & de l’exercice ; qui les exciteroit à l’émulation, au déſir de la gloire, à l’amour de la vertu ; qui, au lieu de courtiſans vils, inquiets, inutiles, ſouvent onéreux à la république, en feroit ou de ſages économes, ou d’excellents pères de famille, ou des juges intègres, ou de bons officyers, ou de grands capitaines, ou des orateurs, ou des philoſophes ; & qui ne leur attireroit à tous nul autre inconvénient, que celuy peut-eſtre de laiſſer à leurs héritiers moins de tréſors que de bons exemples.

12. — Il faut en France beaucoup de fermeté & une grande étendue d’eſprit pour ſe paſſer des charges & des emplois, & conſentir ainſi à demeurer chez ſoy, & à ne rien faire. Perſonne preſque n’a aſſez de mérite pour jouer ce roſle avec dignité, ni aſſez de fonds pour remplir le vide du temps, ſans ce que le vulgaire appelle des affaires. Il ne manque cependant à l’oiſiveté du ſage qu’un meilleur nom, & que méditer, parler, lire, & eſtre tranquille s’appelat travailler.

13. — Un homme de mérite, & qui eſt en place, n’eſt jamais incommode par ſa vanité, il s’étourdit moins du poſte qu’il occupe qu’il n’eſt humilié par un plus grand qu’il ne remplit pas & dont il ſe croit digne : plus capable d’inquiétude que de fierté ou de mépris pour les autres, il ne pèſe qu’à ſoy-meſme.

14. — Il coûte à un homme de mérite de faire aſſidûment ſa cour, mais par une raiſon bien oppoſée à celle que l’on pourroit croire : il n’eſt point tel ſans une grande modeſtie, qui l’éloigne de penſer qu’il faſſe le moindre plaiſir aux princes s’il ſe trouve ſur leur paſſage, ſe poſte devant leurs yeux, & leur montre ſon viſage : il eſt plus proche de ſe perſuader qu’il les importune, & il a beſoin de toutes les raiſons tirées de l’uſage & de ſon devoir pour ſe réſoudre à ſe montrer. Celuy au contraire qui a bonne opinion de ſoy, & que le vulgaire appelle un glorieux, a du goût à ſe faire voir & il foit ſa cour avec d’autant plus de confiance qu’il eſt incapable de s’imaginer que les grands dont il eſt vu penſent autrement de ſa perſonne qu’il foit luy-meſme.

15. — Un honneſte homme ſe paye par ſes mains de l’application qu’il a à ſon devoir par le plaiſir qu’il ſent à le faire, & ſe déſintéreſſe ſur les éloges, l’eſtime & la reconnaiſſance qui luy manquent quelquefois.

16. — Si j’oſais faire une comparaiſon entre deux conditions tout à foit inégales, je dirais qu’un homme de cœur penſe à remplir ſes devoirs à peu près comme le couvreur ſonge à couvrir : ni l’un ni l’autre ne cherchent à expoſer leur vie, ni ne ſont détournez par le péril ; la mort pour eux eſt un inconvénient dans le métier, & jamais un obſtacle. Le premier auſſi n’eſt guère plus vain d’avoir paru à la tranchée, emporté un ouvrage ou forcé un retranchement, que celuy-ci d’avoir monté ſur de hauts combles ou ſur la pointe d’un clocher. Ils ne ſont tous deux appliquez qu’à bien faire, pendant que le fanfaron travaille à ce que l’on diſe de luy qu’il a bien fait.

17. — La modeſtie eſt au mérite ce que les ombres ſont aux figures dans un tableau : elle luy donne de la force & du relief. Un extérieur ſimple eſt l’habit des hommes vulgaires, il eſt taillé pour eux & ſur leur meſure ; mais c’eſt une parure pour ceux qui ont rempli leur vie de grandes actions : je les compare à une beauté négligée, mais plus piquante. Certains hommes, contents d’eux-meſmes, de quelque action ou de quelque ouvrage qui ne leur a pas mal réuſſi, & ayant ouï dire que la modeſtie ſied bien aux grands hommes, oſent eſtre modeſtes, contrefont les ſimples & les naturels : ſemblables à ces gens d’une taille médiocre qui ſe baiſſent aux portes, de peur de ſe heurter.

18. — Votre fils eſt bègue : ne le faites pas monter ſur la tribune. Votre fille eſt née pour le monde : ne l’enfermez pas parmi les veſtales. Xanthus, votre affranchi, eſt faible & timide : ne différez pas, retirez-le des légions & de la milice. « Je veux l’avancer », dites-vous. Comblez-le de biens, ſurchargez-le de terres, de titres & de poſſeſſions ; ſervez-vous du temps ; nous vivons dans un ſiècle où elles luy feront plus d’honneur que la vertu. « Il m’en coûteroit trop », ajoutez-vous. Parlez-vous ſérieuſement, Craſſus ? Songez-vous que c’eſt une goutte d’eau que vous puiſez du Tibre pour enrichir Xanthus que vous aimez, & pour prévenir les honteuſes ſuites d’un engagement où il n’eſt pas propre ?

19. — Il ne faut regarder dans ſes amis que la ſeule vertu qui nous attache à eux, ſans aucun examen de leur bonne ou de leur mauvaiſe fortune ; & quand on ſe ſent capable de les ſuivre dans leur diſgrace, il faut les cultiver hardiment & avec confiance juſques dans leur plus grande proſpérité.

20. — S’il eſt ordinaire d’eſtre vivement touché des choſes rares, pourquoy le ſommes-nous ſi peu de la vertu ?

21. — S’il eſt heureux d’avoir de la naiſſance il ne l’eſt pas moins d’eſtre tel qu’on ne s’informe plus ſi vous en avez.

22. — Il apparaît de temps en temps ſur la ſurface de la terre des hommes rares, exquis, qui brillent par leur vertu, & dont les qualitez éminentes jettent un éclat prodigieux. Semblables à ces étoiles extraordinaires dont on ignore les cauſes, & dont on ſçait encore moins ce qu’elles deviennent après avoir diſparu ils n’ont ni aïeuls, ni deſcendants : ils compoſent ſeuls toute leur race.

23. — Le bon eſprit nous découvre noſtre devoir, noſtre engagement à le faire, & s’il y a du péril, avec péril : il inſpire le courage, ou il y ſupplée.

24. — Quand on excelle dans ſon art, & qu’on luy donne toute la perfection dont il eſt capable l’on en ſort en quelque manière, & l’on s’égale à ce qu’il y a de plus noble & de plus relevé. V** eſt un peintre C** un muſicyen, & l’auteur de Pyrame eſt un poète ; mais MIGNARD eſt MIGNARD, LULLI eſt LULLI, & CORNEILLE eſt Corneille.

25. — Un homme libre, & qui n’a point de femme s’il a quelque eſprit, peut s’élever au-deſſus de ſa fortune, ſe meſler dans le monde, & aller de pair avec les plus honneſtes gens. Cela eſt moins facile à celuy qui eſt engagé : il ſemble que le mariage met tout le monde dans ſon ordre.

26. — Après le mérite perſonnel, il faut l’avouer, ce ſont les éminentes dignitez & les grands titres dont les hommes tirent plus de diſtinction & plus d’éclat ; & qui ne ſçait eſtre un ÉRASME doit penſer à eſtre éveſque. Quelques-uns, pour étendre leur renommée, entaſſent ſur leurs perſonnes des pairies, des colliers d’ordre des primaties, la pourpre, & ils auraient beſoin d’une tiare ; mais quel beſoin a Trophime d’eſtre cardinal ?

27. — L’or é clate, dites-vous ſur les habits de Philémon. Il éclate de meſme chez les marchands. — Il eſt habillé des plus belles étoffes. — Le ſont-elles moins toutes déployées dans les boutiques & à la pièce ? — Mais la broderie & les ornements y ajoutent encore la magnificence. — Je loue donc le travail de l’ouvrier. — Si on luy demande quelle heure il eſt, il tire une montre qui eſt un chef-d’œuvre ; la garde de ſon épée eſt un onyx ; il a au doigt un gros diamant qu’il foit briller aux yeux, & qui eſt parfoit ; il ne luy manque aucune de ces curieuſes bagatelles que l’on porte ſur ſoy autant pour la vanité que pour l’uſage, & il ne ſe plaint non plus toute ſorte de parure qu’un jeune homme qui a épouſé une riche vieille. — Vous m’inſpirez enfin de la curioſité il faut voir du moins des choſes ſi précieuſes : envoyez-moi cet habit & ces bijoux de Philémon ; je vous quitte de la perſonne. Tu te trompes, Philémon, ſi avec ce carroſſe brillant, ce grand nombre de coquins qui te ſuivent, & ces ſix beſtes qui te traînent, tu penſes que l’on t’en eſtime davantage : l’on écarte tout cet attirail qui t’eſt étranger, pour pénétrer juſques à toy, qui n’es qu’un fat. Ce n’eſt pas qu’il faut quelquefois pardonner à celuy qui, avec un grand cortège, un habit riche & un magnifique équipage, s’en croit plus de naiſſance & plus d’eſprit : il lit cela dans la contenance & dans les yeux de ceux qui luy parlent.

28. — Un homme à la cour, & ſouvent à la ville, qui a un long manteau de ſoye ou de drap de Hollande, une ceinture large & placée haut ſur l’eſtomac, le ſoulier de maroquin, la calotte de meſme, d’un beau grain, un collet bien foit & bien empeſé, les cheveux arrangez & le teint vermeil, qui avec cela ſe ſouvient de quelques diſtinctions métaphyſiques, explique ce que c’eſt que la lumière de gloire, & ſçait préciſément comment l’on voit Dieu, cela s’appelle un docteur. Une perſonne humble, qui eſt enſevelie dans le cabinet, qui a médité, cherché, conſulté, confronté, lu ou écrit pendant toute ſa vie, eſt un homme docte.

29. — Chez nous le ſoldat eſt brave, & l’homme de robe eſt ſavant, nous n’allons pas plus loin. Chez les Romains l’homme de robe étoit brave, & le ſoldat étoit ſavant : un Romain étoit tout enſemble & le ſoldat & l’homme de robe.

30. — Il ſemble que le héros eſt d’un ſeul métier, qui eſt celuy de la guerre, & que le grand homme eſt de tous les métiers, ou de la robe, ou de l’épée, ou du cabinet, ou de la cour : l’un & l’autre mis enſemble ne pèſent pas un homme de bien.

31. — Dans la guerre, la diſtinction entre le héros & le grand homme eſt délicate : toutes les vertus militaires font l’un & l’autre. Il ſemble néanmoins que le premier ſoyt jeune, entreprenant, d’une haute valeur, ferme dans les périls, intrépide ; que l’autre excelle par un grand ſens, par une vaſte prévoyance, par une haute capacité, & par une longue expérience. Peut-eſtre qu’ALEXANDRE Il étoit qu’un héros, & que CÉSAR étoit un grand homme.

32. — Æmile étoit né ce que les plus grands hommes ne deviennent qu’à force de règles, de méditation & d’exercice. Il n’a eu dans ſes premières années qu’à remplir des talents qui étaient naturels, & qu’à ſe livrer à ſon génie. Il a fait, il a agi, avant que de ſavoir, ou plutoſt il a ſu ce qu’il n’avoit jamais appris. Dirai-je que les jeux de ſon enfance ont été pluſieurs victoires ? Une vie accompagnée d’un extreſme bonheur joint à une longue expérience ſeroit illuſtre par les ſeules actions qu’il avoit achevées dès ſa jeuneſſe. Toutes les occaſions de vaincre qui ſe ſont depuis offertes, il les a embraſſées ; & celles qui n’étaient pas, ſa vertu & ſon étoile les ont foit naître : admirable meſme & par les choſes qu’il a faites, & par celles qu’il auroit pu faire. On l’a regardé comme un homme incapable de céder à l’ennemi, de plier ſous le nombre ou ſous les obſtacles ; comme une ame du premier ordre, pleine de reſſources & de lumières, & qui voyoit encore où perſonne ne voyoit plus ; comme celuy qui, à la teſte des légions, étoit pour elles un préſage de la victoire, & qui valoit ſeul pluſieurs légions ; qui étoit grand dans la proſpérité, plus grand quand la fortune luy a été contraire (la levée d’un ſiège, une retraite, l’ont plus ennobli que ſes triomphes ; l’on ne met qu’après les batailles gagnées & les villes priſes) ; qui étoit rempli de gloire & de modeſtie ; on luy a entendu dire : Je fuyais, avec la meſme grace qu’il diſçait : Nous les battîmes ; un homme dévoué à l’État, à ſa famille, au chef de ſa famille, ſincère pour Dieu & pour les hommes, autant admirateur du mérite que s’il luy eût été moins propre & moins familier ; un homme vrai, ſimple, magnanime, à qui il n’a manqué que les moindres vertus.

33. — Les enfants des Dieux, pour ainſi dire, ſe tirent des règles de la nature, & en ſont comme l’exception. Ils n’attendent preſque rien du temps & des années. Le mérite chez eux devance l’age. Ils naiſſent inſtruits, & ils ſont plus toſt des hommes parfaits que le commun des hommes ne ſort de l’enfance.

34. — Les vues courtes, je veux dire les eſprits bornez & reſſerrez dans leur petite ſphère, ne peuvent comprendre cette univerſalité de talents que l’on remarque quelquefois dans un meſme ſujet : où ils voient l’agréable, ils en excluent le ſolide, où ils croient découvrir les graces du corps, l’agilité, la ſoupleſſe, la dextérité, ils ne veulent plus y admettre les dons de l’ame, la profondeur, la réflexion, la ſageſſe : ils oſtent de l’hiſtoire de SOCRATE qu’il ait danſé.

35. — Il n’y a guère d’homme ſi accompli & ſi néceſſaire aux ſiens, qu’il n’ait de quoy ſe faire moins regretter.

36. — Un homme d’eſprit & d’un caractère ſimple & droit peut tomber dans quelque piège ; il ne penſe pas que perſonne veuille luy en dreſſer, & le choiſir pour eſtre ſa dupe : cette confiance le rend moins précautionné, & les mauvais plaiſants l’entament par cet endroit. Il n’y a qu’à perdre pour ceux qui en viendraient à une ſeconde charge : il n’eſt trompé qu’une fois. J’éviterai avec ſoyn d’offenſer perſonne, ſi je ſuis équitable ; mais ſur toutes choſes un homme d’eſprit, ſi j’aime le moins du monde mes intéreſts.

37. — Il n’y a rien de ſi délié, de ſi ſimple & de ſi imperceptible, où il n’entre des manières qui nous décèlent. Un ſot ni n’entre, ni ne ſort, ni ne s’aſſied, ni ne ſe lève, ni ne ſe tait, ni n’eſt ſur ſes jambes, comme un homme d’eſprit.

38. — Je connais Mopſe d’une viſite qu’il m’a rendue ſans me connaître, il prie des gens qu’il ne connaît point de le mener chez d’autres dont il n’eſt pas connu, il écrit à des femmes qu’il connaît de vue. Il s’inſinue dans un cercle de perſonnes reſpectables, & qui ne ſavent quel il eſt, & là, ſans attendre qu’on l’interroge, ni ſans ſentir qu’il interrompt, il parle, & ſouvent, & ridiculement. Il entre une autre fois dans une aſſemblée, ſe place où il ſe trouve, ſans nulle attention aux autres, ni à ſoy-meſme, on l’oſte d’une place deſtinée à un miniſtre, il s’aſſied à celle du duc & pair ; il eſt là préciſément celuy dont la multitude rit, & qui ſeul eſt grave & ne rit point. Chaſſez un chien du fauteuil du Roi, il grimpe à la chaire du prédicateur ; il regarde le monde indifféremment, ſans embarras, ſans pudeur ; il n’a pas, non plus que le ſot, de quoy rougir.

39. — Celſe eſt d’un rang médiocre, mais des grands le ſouffrent ; il n’eſt pas ſavant, il a relation avec des ſavants ; il a peu de mérite, mais il connaît des gens qui en ont beaucoup ; il n’eſt pas habile mais il a une langue qui peut ſervir de truchement & des pieds qui peuvent le porter d’un lieu à un autre. C’eſt un homme né pour les allées & venues, pour écouter des propoſitions & les rapporter, pour en faire d’office, pour aller plus loin que ſa commiſſion & en eſtre déſavoué, pour réconcilier des gens qui ſe querellent à leur première entrevue, pour réuſſir dans une affaire & en manquer mille, pour ſe donner toute la gloire de la réuſſite, & pour détourner ſur les autres la haine d’un mauvais ſuccès. Il ſçait les bruits communs, les hiſtoriettes de la ville il ne foit rien, il dit ou il écoute ce que les autres font, il eſt nouvelliſte, il ſçait meſme le ſecret des familles : il entre dans de plus hauts myſtères : il vous dit pourquoy celuy-ci eſt exilé, & pourquoy on rappelle cet autre ; il connaît le fond & les cauſes de la brouillerie des deux frères, & de la rupture des deux miniſtres. N’a-t-il pas prédit aux premiers les triſtes ſuites de leur méſintelligence ? N’a-t-il pas dit de ceux-ci que leur union ne ſeroit pas longue ? N’était-il pas préſent à de certaines paroles qui furent dites ? N’entra-t-il pas dans une eſpèce de négociation ? Le voulut-on croire ? fut-il écouté ? À qui parlez-vous de ces choſes ? Qui a eu plus de part que Celſe à toutes ces intrigues de cour ? Et ſi cela n’étoit ainſi, s’il ne l’avoit du moins ou reſvé ou imaginé, ſongerait-il à vous le faire croire ? aurait-il l’air important & myſtérieux d’un homme revenu d’une ambaſſade ?

40. — Ménippe eſt l’oiſeau paré de divers plumages qui ne ſont pas à luy. Il ne parle pas, il ne ſent pas ; il répète des ſentiments & des diſcours, ſe ſert meſme ſi naturellement de l’eſprit des autres qu’il y eſt le premier trompé & qu’il croit ſouvent dire ſon goût ou expliquer ſa penſée, lorſqu’il n’eſt que l’écho de quelqu’un qu’il vient de quitter. C’eſt un homme qui eſt de miſe un quart d’heure de ſuite, qui le moment d’après baiſſe, dégénère, perd le peu de luſtre qu’un peu de mémoire luy donnait, & montre la corde. Lui ſeul ignore combien il eſt au-deſſous du ſublime & de l’héroïque ; et, incapable de ſavoir juſqu’où l’on peut avoir de l’eſprit, il croit naïvement que ce qu’il en a eſt tout ce que les hommes en ſauraient avoir : auſſi a-t-il l’air & le maintien de celuy qui n’a rien à déſirer ſur ce chapitre, & qui ne porte envie à perſonne. Il ſe parle ſouvent à ſoy-meſme, & il ne s’en cache pas, ceux qui paſſent le voient, & qu’il ſemble toujours prendre un parti, ou décider qu’une telle choſe eſt ſans réplique. Si vous le ſaluez quelquefois, c’eſt le jeter dans l’embarras de ſavoir s’il doit rendre le ſalut ou non ; & pendant qu’il délibère, vous eſtes déjà hors de portée. Sa vanité l’a foit honneſte homme, l’a mis au-deſſus de luy-meſme, l’a foit devenir ce qu’il n’étoit pas. L’on juge, en le voyant, qu’il n’eſt occupé que de ſa perſonne ; qu’il ſçait que tout luy ſied bien, & que ſa parure eſt aſſortie ; qu’il croit que tous les yeux ſont ouverts ſur luy, & que les hommes ſe relayent pour le contempler.

41. — Celuy qui, logé chez ſoy dans un palais, avec deux appartements pour les deux ſaiſons, vient coucher au Louvre dans un entreſol n’en uſe pas ainſi par modeſtie, cet autre qui, pour conſerver une taille fine, s’abſtient du vin & ne foit qu’un ſeul repas n’eſt ni ſobre ni tempérant & d’un troiſième qui, importuné d’un ami pauvre, luy donne enfin quelque ſecours, l’on dit qu’il achète ſon repos, & nullement qu’il eſt libéral. Le motif ſeul foit le mérite des actions des hommes, & le déſintéreſſement y met la perfection.

42. — La fauſſe grandeur eſt farouche & inacceſſible : comme elle ſent ſon faible, elle ſe cache, ou du moins ne ſe montre pas de front & ne ſe foit voir qu’autant qu’il faut pour impoſer & ne paraître point ce qu’elle eſt, je veux dire une vraie petiteſſe. La véritable grandeur eſt libre, douce, familière, populaire ; elle ſe laiſſe toucher & manier, elle ne perd rien à eſtre vue de près ; plus on la connaît, plus on l’admire. Elle ſe courbe par bonté vers ſes inférieurs, & revient ſans effort dans ſon naturel ; elle s’abandonne quelquefois, ſe néglige, ſe relache de ſes avantages, toujours en pouvoir de les reprendre & de les faire valoir ; elle rit, joue & badine, mais avec dignité ; on l’approche tout enſemble avec liberté & avec retenue. Son caractère eſt noble & facile, inſpire le reſpect & la confiance, & foit que les princes nous paraiſſent grands & tres-grands, ſans nous faire ſentir que nous ſommes petits.

43. — Le ſage guérit de l’ambition par l’ambition meſme ; il tend à de ſi grandes choſes, qu’il ne peut ſe borner à ce qu’on appelle des tréſors, des poſtes, la fortune & la faveur : il ne voit rien dans de ſi faibles avantages qui ſoyt aſſ ez bon & aſſez ſolide pour remplir ſon cœur, & pour mériter ſes ſoyns & ſes déſirs ; il a meſme beſoin d’efforts pour ne les pas trop dédaigner. Le ſeul bien capable de le tenter eſt cette ſorte de gloire qui devroit naître de la vertu toute pure & toute ſimple ; mais les hommes ne l’accordent guère, & il s’en paſſe.

44. — Celuy-là eſt bon qui foit du bien aux autres s’il ſouffre pour le bien qu’il fait, il eſt tres-bon ; s’il ſouffre de ceux à qui il a foit ce bien il a une ſi grande bonté qu’elle ne peut eſtre augmentée que dans le cas où ſes ſouffrances viendraient à croître ; & s’il en meurt, ſa vertu ne ſauroit aller plus loin : elle eſt héroïque, elle eſt parfaite.
Des femmes


1. — Les hommes & les femmes conviennent rarement ſur le mérite d’une femme : leurs intéreſts ſont trop différents. Les femmes ne ſe plaiſent point les unes aux autres par les meſmes agréments qu’elles plaiſent aux hommes : mille manières qui allument dans ceux-ci les grandes paſſions, forment entre elles l’averſion & l’antipathie.

2. — Il y a dans quelques femmes une grandeur artificyelle, attachée au mouvement des yeux, à un air de teſte, aux façons de marcher, & qui ne va pas plus loin ; un eſprit éblouiſſant qui impoſe, & que l’on n’eſtime que parce qu’il n’eſt pas approfondi. Il y a dans quelques autres une grandeur ſimple, naturelle, indépendante du geſte & de la démarche, qui a ſa ſource dans le cœur, & qui eſt comme une ſuite de leur haute naiſſance ; un mérite paiſible, mais ſolide, accompagné de mille vertus qu’elles ne peuvent couvrir de toute leur modeſtie, qui échappent, & qui ſe montrent à ceux qui ont des yeux.

3. — J’ai vu ſouhaiter d’eſtre fille, & une belle fille, depuis treize ans juſques à vingt-deux, & après cet age, de devenir un homme.

4. — Quelques jeunes perſonnes ne connaiſſent point aſſez les avantages d’une heureuſe nature, & combien il leur ſeroit utile de s’y abandonner ; elles affaibliſſent ces dons du ciel, ſi rares & ſi fragiles, par des manières affectées & par une mauvaiſe imitation : leur ſon de voix & leur démarche ſont empruntez ; elles ſe compoſent, elles ſe recherchent, regardent dans un miroir ſi elles s’éloignent aſſez de leur naturel. Ce n’eſt pas ſans peine qu’elles plaiſent moins

5. — Chez les femmes, ſe parer & ſe farder n’eſt pas, je l’avoue, parler contre ſa penſée ; c’eſt plus auſſi que le traveſtiſſement & la maſcarade, où l’on ne ſe donne point pour ce que l’on paroit eſtre, mais où l’on penſe ſeulement à ſe cacher & à ſe faire ignorer : c’eſt chercher à impoſer aux yeux, & vouloir paraître ſelon l’extérieur contre la vérité ; c’eſt une eſpèce de menterie. Il faut juger des femmes depuis la chauſſure juſqu’à la coiffure excluſivement, à peu près comme on meſure le poiſſon entre queue & teſte.

6. — Si les femmes veulent ſeulement eſtre belles à leurs propres yeux & ſe plaire à elles-meſmes, elles peuvent ſans doute, dans la manière de s’embellir, dans le choix des ajuſtements & de la parure, ſuivre leur goût & leur caprice ; mais ſi c’eſt aux hommes qu’elles déſirent de plaire, ſi c’eſt pour eux qu’elles ſe fardent ou qu’elles s’enluminent, j’ai recueilli les voix, & je leur prononce, de la part de tous les hommes ou de la plus grande partie, que le blanc & le rouge les rend affreuſes & dégoûtantes ; que le rouge ſeul les vieillit & les déguiſe ; qu’ils haïſſent autant à les voir avec de la céruſe ſur le viſage, qu’avec de fauſſes dents en la bouche, & des boules de cire dans les machoires ; qu’ils proteſtent ſérieuſement contre tout l’artifice dont elles uſent pour ſe rendre laides, & que, bien loin d’en répondre devant Dieu, il ſemble au contraire qu’il leur ait réſervé ce dernier & infaillible moyen de guérir des femmes. Si les femmes étaient telles naturellement qu’elles le deviennent par un artifice, qu’elles perdiſſent en un moment toute la fraîcheur de leur teint, qu’elles euſſent le viſage auſſi allumé & auſſi plombé qu’elles ſe le font par le rouge & par la peinture dont elles ſe fardent, elles ſeraient inconſolables.

7. — Une femme coquette ne ſe rend point ſur la paſſion de plaire, & ſur l’opinion qu’elle a de ſa beauté : elle regarde le temps & les années comme quelque choſe ſeulement qui ride & qui enlaidit les autres femmes ; elle oublie du moins que l’age eſt écrit ſur le viſage. La meſme parure qui a autrefois embelli ſa jeuneſſe, défigure enfin ſa perſonne éclaire les défauts de ſa vieilleſſe. La mignardiſe & l’affectation l’accompagnent dans la douleur & dans la fièvre : elle meurt parée & en rubans de couleur.

8. — Liſe entend dire d’une autre coquette qu’elle ſe moque de ſe piquer de jeuneſſe, & de vouloir uſer d’ajuſtements qui ne conviennent plus à une femme de quarante ans. Liſe les a accomplis ; mais les années pour elle ont moins de douze mois, & ne la vieilliſſent point : elle le croit ainſi, & pendant qu’elle ſe regarde au miroir, qu’elle met du rouge ſur ſon viſage & qu’elle place des mouches, elle convient qu’il n’eſt pas permis à un certain age de faire la jeune, & que Clarice en effet, avec ſes mouches & ſon rouge, eſt ridicule.

9. — Les femmes ſe préparent pour leurs amants, ſi elles les attendent, mais ſi elles en ſont ſurpriſes, elles oublient à leur arrivée l’état où elles ſe trouvent ; elles ne ſe voient plus. Elles ont plus de loiſir avec les indifférents, elles ſentent le déſordre où elles ſont, s’ajuſtent en leur préſence, ou diſparaiſſent un moment, & reviennent parées.

10. — Un beau viſage eſt le plus beau de tous les ſpectacles ; & l’harmonie la plus douce eſt le ſon de voix de celle que l’on aime.

11. — L’agrément eſt arbitraire : la beauté eſt quelque choſe de plus réel & de plus indépendant du goût & de l’opinion.

12. — L’on peut eſtre touché de certaines beautez ſi parfaites & d’un mérite ſi éclatant, que l’on ſe borne à les voir & à leur parler.

13. — Une belle femme qui a les qualitez d’un honneſte homme eſt ce qu’il y a au monde d’un commerce plus délicyeux : l’on trouve en elle tout le mérite des deux ſexes.

14. — Il échappe à une jeune perſonne de petites choſes qui perſuadent beaucoup, & qui flattent ſenſiblement celuy pour qui elles ſont faites. Il n’échappe preſque rien aux hommes ; leurs careſſes ſont volontaires ; ils parlent, ils agiſſent, ils ſont empreſſez, & perſuadent moins.

15. — Le caprice eſt dans les femmes tout proche de la beauté, pour eſtre ſon contre-poiſon & afin qu’elle nuiſe moins aux hommes, qui n’en guériraient pas ſans remède.

16. — Les femmes s’attachent aux hommes par les faveurs qu’elles leur accordent : les hommes guériſſent par ces meſmes faveurs.

17. — Une femme oublie d’un homme qu’elle n’aime plus juſques aux faveurs qu’il a reçues d’elle.

18. — Une femme qui n’a qu’un galant croit n’eſtre point coquette ; celle qui a pluſieurs galants croit n’eſtre que coquette. Telle femme évite d’eſtre coquette par un ferme attachement à un ſeul, qui paſſe pour folle par ſon mauvais choix.

19. — Un ancien galant tient à ſi peu de choſe, qu’il cède à un nouveau mari, & celuy-ci dure ſi peu, qu’un nouveau galant qui ſurvient luy rend le change. Un ancien galant craint ou mépriſe un nouveau rival, ſelon le caractère de la perſonne qu’il ſert. Il ne manque ſouvent à un ancien galant, auprès d’une femme qui l’attache, que le nom de mari : c’eſt beaucoup, & il ſeroit mille fois perdu ſans cette circonſtance.

20. — Il ſemble que la galanterie dans une femme ajoute à la coquetterie. Un homme coquet au contraire eſt quelque choſe de pire qu’un homme galant. L’homme coquet & la femme galante vont aſſez de pair.

21. — Il y a peu de galanteries ſecrètes. Bien des femmes ne ſont pas mieux déſignées par le nom de leurs maris que par celuy de leurs amants.

22. — Une femme galante veut qu’on l’aime ; il ſuffit à une coquette d’eſtre trouvée aimable & de paſſer pour belle. Celle-là cherche à engager ; celle-ci ſe contente de plaire. La première paſſe ſucceſſivement d’un engagement à un autre ; la ſeconde a pluſieurs amuſements tout à la fois. Ce qui domine dans l’une, c’eſt la paſſion & le plaiſir, & dans l’autre, c’eſt la vanité & la légèreté. La galanterie eſt un faible du cœur ou peut-eſtre un vice de la complexion, la coquetterie eſt un dérèglement de l’eſprit. La femme galante ſe foit craindre & la coquette ſe foit haïr. L’on peut tirer de ces deux caractères de quoy en faire un troiſième, le pire de tous.

23. — Une femme faible eſt celle à qui l’on reproche une faute, qui ſe la reproche à elle-meſme ; dont le cœur combat la raiſon ; qui veut guérir, qui ne guérira point, ou bien tard.

24. — Une femme inconſtante eſt celle qui n’aime plus ; une légère, celle qui déjà en aime un autre ; une volage, celle qui ne ſçait ſi elle aime & ce qu’elle aime ; une indifférente, celle qui n’aime rien.

25. — La perfidie, ſi je l’oſe dire, eſt un menſonge de toute la perſonne : c’eſt dans une femme l’art de placer un mot ou une action qui donne le change, & quelquefois de mettre en œuvre des ſerments & des promeſſes qui ne luy coûtent pas plus à faire qu’à violer. Une femme infidèle, ſi elle eſt connue pour telle de la perſonne intéreſſée, n’eſt qu’infidèle : s’il la croit fidèle, elle eſt perfide. On tire ce bien de la perfidie des femmes, qu’elle guérit de la jalouſie.

26. — Quelques femmes ont dans le cours de leur vie un double engagement à ſoutenir, également difficyle à rompre & à diſſimuler ; il ne manque à l’un que le contrat, & à l’autre que le cœur.

27. — À juger de cette femme par ſa beauté, ſa jeuneſſe, ſa fierté & ſes dédains, il n’y a perſonne qui doute que ce ne ſoyt un héros qui doive un jour la charmer. Son choix eſt foit : c’eſt un petit monſtre qui manque d’eſprit.

28. — Il y a des femmes déjà flétries, qui par leur complexion ou par leur mauvais caractère ſont naturellement la reſſource des jeunes gens qui n’ont pas aſſez de bien. Je ne ſais qui eſt plus à plaindre, ou d’une femme avancée en age qui a beſoin d’un cavalier, ou d’un cavalier qui a beſoin d’une vieille.

29. — Le rebut de la cour eſt reçu à la ville dans une ruelle, où il défoit le magiſtrat, meſme en cravate & en habit gris, ainſi que le bourgeois en baudrier, les écarte & devient maître de la place : il eſt écouté, il eſt aimé, on ne tient guère plus d’un moment contre une écharpe d’or & une plume blanche, contre un homme qui parle au Roi & voit les miniſtres. Il foit des jaloux & des jalouſes : on l’admire, il foit envie : à quatre lieues de là, il foit pitié.

30. — Un homme de la ville eſt pour une femme de province ce qu’eſt pour une femme de ville un homme de la cour.

31. — À un homme vain, indiſcret, qui eſt grand parleur & mauvais plaiſant, qui parle de ſoy avec confiance & des autres avec mépris, impétueux, altier, entreprenant, ſans mœurs ni probité, de nul jugement & d’une imagination tres-libre, il ne luy manque plus pour eſtre adoré de bien des femmes, que de beaux traits & la taille belle.

32. — Eſt-ce en vue du ſecret, ou par un goût hypocondre, que cette femme aime un valet, cette autre un moine, & Dorinne ſon médecin ?

33. — Roſcius entre ſur la ſcène de bonne grace : oui, Lélie ; et j’ajoute encore qu’il a les jambes bien tournées, qu’il joue bien, & de longs roſles, & que pour déclamer parfaitement il ne luy manque, comme on le dit que de parler avec la bouche, mais eſt-il le ſeul qui ait de l’agrément dans ce qu’il foit ? & ce qu’il fait, eſt-ce la choſe la plus noble & la plus honneſte que l’on puiſſe faire ? Roſcius d’ailleurs ne peut eſtre à vous, il eſt à une autre, & quand cela ne ſeroit pas ainſi, il eſt retenu : Claudie attend, pour l’avoir, qu’il ſe ſoyt dégoûté de Meſſaline. Prenez Bathylle, Lélie : où trouverez-vous je ne dis pas dans l’ordre des chevaliers, que vous dédaignez, mais meſme parmi les farceurs un jeune homme qui s’élève ſi haut en danſant, & qui paſſe mieux la capriole ? Voudriez-vous le ſauteur Cobus, qui, jetant ſes pieds en avant, tourne une fois en l’air avant que de tomber à terre ? Ignorez-vous qu’il n’eſt plus jeune ? Pour Bathylle, dites-vous, la preſſe y eſt trop grande, & il refuſe plus de femmes qu’il n’en agrée ; mais vous avez Dracon, le joueur de flûte : nul autre de ſon métier n’enfle plus décemment ſes joues en ſoufflant dans le hautbois ou le flageolet, car c’eſt une choſe infinie que le nombre des inſtruments qu’il foit parler ; plaiſant d’ailleurs, il foit rire juſqu’aux enfants & aux femmelettes. Qui mange & qui boit mieux que Dracon en un ſeul repas ? Il enivre toute une compagnie, & il ſe rend le dernier. Vous ſoupirez, Lélie : eſt-ce que Dracon auroit foit un choix, ou que malheureuſement on vous auroit prévenue ? Se ſerait-il enfin engagé à Céſonie, qui l’a tant couru, qui luy a ſacrifié une ſi grande foule d’amants, je dirai meſme toute la fleur des Romains ? à Céſonie, qui eſt d’une famille patricyenne, qui eſt ſi jeune, ſi belle, & ſi ſérieuſe ? Je vous plains, Lélie, ſi vous avez pris par contagion ce nouveau goût qu’ont tant de femmes romaines pour ce qu’on appelle des hommes publics, & expoſez par leur condition à la vue des autres. Que ferez-vous, lors que le meilleur en ce genre vous eſt enlevé ? Il reſte encore Bronte, le queſtionnaire : le peuple ne parle que de ſa force & de ſon adreſſe ; c’eſt un jeune homme qui a les épaules larges & la taille ramaſſée, un nègre d’ailleurs, un homme noir.

34. — Pour les femmes du monde, un jardinier eſt un jardinier, & un maçon eſt un maçon ; pour quelques autres plus retirées, un maçon eſt un homme, un jardinier eſt un homme. Tout eſt tentation à qui la craint.

35. — Quelques femmes donnent aux couvents & à leurs amants : galantes & bienfactrices, elles ſont juſques dans l’enceinte de l’autel des tribunes & des oratoires où elles liſent des billets tendres, & où perſonne ne voit qu’elles ne prient point Dieu.

36. — Qu’eſt-ce qu’une femme que l’on dirige ? Eſt-ce une femme plus complaiſante pour ſon mari, plus douce pour ſes domeſtiques, plus appliquée à ſa famille & à ſes affaires, plus ardente & plus ſincère pour ſes amis ; qui ſoyt moins eſclave de ſon humeur, moins attachée à ſes intéreſts ; qui aime moins les commoditez de la vie ; je ne dis pas qui faſſe des largeſſes à ſes enfants qui ſont déjà riches, mais qui, opulente elle-meſme & accablée du ſuperflu, leur fourniſſe le néceſſaire, & leur rende au moins la juſtice qu’elle leur doit ; qui ſoyt plus exempte d’amour de ſoy-meſme & d’éloignement pour les autres ; qui ſoyt plus libre de tous attachements humains ? « Non, dites-vous, ce n’eſt rien de toutes ces choſes. » J’inſiſte, & je vous demande : « Qu’eſt-ce donc qu’une femme que l’on dirige ? » Je vous entends, c’eſt une femme qui a un directeur.

37. — Si le confeſſeur & le directeur ne conviennent point ſur une règle de conduite, qui ſera le tiers qu’une femme prendra pour ſur-arbitre ?

38. — Le capital pour une femme n’eſt pas d’avoir un directeur, mais de vivre ſi uniment qu’elle s’en puiſſe paſſer.

39. — Si une femme pouvoit dire à ſon confeſſeur, avec ſes autres faibleſſes, celles qu’elle a pour ſon directeur, & le temps qu’elle perd dans ſon entretien, peut-eſtre luy ſerait-il donné pour pénitence d’y renoncer.

40. — Je voudrais qu’il me fût permis de crier de toute ma force à ces hommes ſaints qui ont été autrefois bleſſez des femmes : « Fuyez les femmes, ne les dirigez point, laiſſez à d’autres le ſoyn de leur ſalut. »

41. — C’eſt trop contre un mari d’eſtre coquette & dévote ; une femme devroit opter.

42. — J’ai différé à le dire, & j’en ay ſouffert ; mais enfin il m’échappe, & j’eſpère meſme que ma franchiſe ſera utile à celles qui n’ayant pas aſſez d’un confeſſeur pour leur conduite, n’uſent d’aucun diſcernement dans le choix de leurs directeurs. Je ne ſors pas d’admiration & d’étonnement à la vue de certains perſonnages que je ne nomme point ; j’ouvre de fort grands yeux ſur eux ; je les contemple : ils parlent, je preſte l’oreille ; je m’informe, on me dit des faits, je les recueille ; & je ne comprends pas comment des gens en qui je crois voir toutes choſes diamétralement oppoſées au bon eſprit, au ſens droit, à l’expérience des affaires du monde, à la connaiſſance de l’homme, à la ſcience de la religion & des mœurs, préſument que Dieu doive renouveler en nos jours la merveille de l’apoſtolat, & faire un miracle en leurs perſonnes, en les rendant capables, tout ſimples & petits eſprits qu’ils ſont, du miniſtère des ames, celuy de tous le plus délicat & le plus ſublime ; & ſi au contraire ils ſe croient nez pour un emploi ſi relevé, ſi difficyle, & accordé à ſi peu de perſonnes, & qu’ils ſe perſuadent de ne faire en cela qu’exercer leurs talents naturels & ſuivre une vocation ordinaire, je le comprends encore moins. Je vois bien que le goût qu’il y a à devenir le dépoſitaire du ſecret des familles, à ſe rendre néceſſaire pour les réconciliations, à procurer des commiſſions ou à placer des domeſtiques, à trouver toutes les portes ouvertes dans les maiſons des grands, à manger ſouvent à de bonnes tables, à ſe promener en carroſſe dans une grande ville, & à faire de délicyeuſes retraites à la campagne, à voir pluſieurs perſonnes de nom & de diſtinction s’intéreſſer à ſa vie & à ſa ſanté, & à ménager pour les autres & pour ſoy-meſme tous les intéreſts humains, je vois bien, encore une fois, que cela ſeul a foit imaginer le ſpécieux & irrépréhenſible prétexte du ſoyn des ames, & ſemé dans le monde cette pépinière intariſſable de directeurs.

43. — La dévotion vient à quelques-uns, & ſurtout aux femmes, comme une paſſion, ou comme le faible d’un certain age, ou comme une mode qu’il faut ſuivre. Elles comptaient autrefois une ſemaine par les jours de jeu, de ſpectacle, de concert, de maſcarade, ou d’un joli ſermon : elles allaient le lundi perdre leur argent chez Iſmène, le mardi leur temps chez Climène, et le mercredi leur réputation chez Célimène ; elles ſavaient dès la veille toute la joie qu’elles devaient avoir le jour d’après & le lendemain ; elles jouiſſaient tout à la fois du plaiſir préſent & de celuy qui ne leur pouvoit manquer, elles auraient ſouhaité de les pouvoir raſſembler tous en un ſeul jour : c’étoit alors leur unique inquiétude & tout le ſujet de leurs diſtractions ; & ſi elles ſe trouvaient quelquefois à l’Opéra, elles y regrettaient la comédie. Autres temps, autres mœurs : elles outrent l’auſtérité & la retraite, elles n’ouvrent plus les yeux qui leur ſont donnez pour voir ; elles ne mettent plus leurs ſens à aucun uſage, & choſe incroyable ! elles parlent peu, elles penſent encore, & aſſez bien d’elles-meſmes comme aſſez mal des autres ; il y a chez elles une émulation de vertu & de réforme qui tient quelque choſe de la jalouſie ; elles ne haïſſent pas de primer dans ce nouveau genre de vie comme elles faiſaient dans celuy qu’elles viennent dé quitter par politique ou par dégoût. Elles ſe perdaient gaiement par la galanterie, par la bonne chère & par l’oiſiveté ; & elles ſe perdent triſtement par la préſomption & par l’envie.

44. — Si j’épouſe, Hermas, une femme avare, elle ne me ruinera point ; ſi une joueuſe, elle pourra s’enrichir ; ſi une ſavante, elle ſaura m’inſtruire ; ſi une prude, elle ne ſera point emportée ; ſi une emportée, elle exercera ma patience, ſi une coquette, elle voudra me plaire ; ſi une galante, elle le ſera peut-eſtre juſqu’à m’aimer ; ſi une dévote, répondez, Hermas, que dois-je attendre de celle qui veut tromper Dieu, & qui ſe trompe elle-meſme ?

45. — Une femme eſt aiſée à gouverner, pourvu que ce ſoyt un homme qui s’en donne la peine. Un ſeul meſme en gouverne pluſieurs, il cultive leur eſprit & leur mémoire, fixe & détermine leur religion, il entreprend meſme de régler leur cœur. Elles n’approuvent & ne déſapprouvent, ne louent & ne condamnent, qu’après avoir conſulté ſes yeux & ſon viſage. Il eſt le dépoſitaire de leurs joies & de leurs chagrins, de leurs déſirs, de leurs jalouſies, de leurs haines & de leurs amours, il les foit rompre avec leurs galants, il les brouille & les réconcilie avec leurs maris & il profite des interrègnes. Il prend ſoyn de leurs affaires, ſollicyte leurs procès, & voit leurs juges ; il leur donne ſon médecin, ſon marchand, ſes ouvriers ; il s’ingère de les loger, de les meubler, & il ordonne de leur équipage. On le voit avec elles dans leurs carroſſes, dans les rues d’une ville & aux promenades, ainſi que dans leur banc à un ſermon, & dans leur loge à la comédie ; il foit avec elles les meſmes viſites ; il les accompagne au bain, aux eaux, dans les voyages ; il a le plus commode appartement chez elles à la campagne. Il vieillit ſans déchoir de ſon autorité : un peu d’eſprit & beaucoup de temps à perdre luy ſuffit pour la conſerver ; les enfants, les héritiers, la bru, la nièce les domeſtiques, tout en dépend. Il a commencé par ſe faire eſtimer ; il finit par ſe faire craindre. Cet ami ſi ancien, ſi néceſſaire, meurt ſans qu’on le pleure, & dix femmes dont il étoit le tyran héritent par ſa mort de la liberté.

46. — Quelques femmes ont voulu cacher leur conduite ſous les dehors de la modeſtie, & tout ce que chacune a pu gagner par une continuelle affectation, & qui ne s’eſt jamais démentie, a été de faire dire de ſoy : On l’auroit priſe pour une veſtale.

47. — C’eſt dans les femmes une violente preuve d’une réputation bien nette & bien établie, qu’elle ne ſoyt pas meſme effleurée par la familiarité de quelques-unes qui ne leur reſſemblent point ; & qu’avec toute la pente qu’on a aux malignes explications, on ait recours à une tout autre raiſon de ce commerce qu’à celle de la convenance des mœurs.

48. — Un comique outre ſur la ſcène ſes perſonnages ; un poète charge ſes deſcriptions ; un peintre qui foit d’après nature force & exagère une paſſion, un contraſte, des attitudes ; & celuy qui copie, s’il ne meſure au compas les grandeurs & les proportions, groſſit ſes figures, donne à toutes les pièces qui entrent dans l’ordonnance de ſon tableau plus de volume que n’en ont celles de l’original : de meſme la pruderie eſt une imitation de la ſageſſe. Il y a une fauſſe modeſtie qui eſt vanité, une fauſſe gloire qui eſt légèreté, une fauſſe grandeur qui eſt petiteſſe, une fauſſe vertu qui eſt hypocriſie, une fauſſe ſageſſe qui eſt pruderie. Une femme prude paye de maintien & de parole ; une femme ſage paye de conduite. Celle-là ſuit ſon humeur & ſa complexion, celle-ci ſa raiſon & ſon cœur. L’une eſt ſérieuſe & auſtère ; l’autre eſt dans les diverſes rencontres préciſément ce qu’il faut qu’elle ſoyt. La première cache des faibles ſous de plauſibles dehors ; la ſeconde couvre un riche fonds ſous un air libre & naturel. La pruderie contraint l’eſprit, ne cache ni l’age ni la laideur ; ſouvent elle les ſuppoſe : la ſageſſe au contraire pallie les défauts du corps, ennoblit l’eſprit, ne rend la jeuneſſe que plus piquante & la beauté que plus périlleuſe.

49. — Pourquoy s’en prendre aux hommes de ce que les femmes ne ſont pas ſavantes ? Par quelles lois, par quels édits, par quels reſcrits leur a-t-on défendu d’ouvrir les yeux & de lire, de retenir ce qu’elles ont lu, & d’en rendre compte ou dans leur converſation ou par leurs ouvrages ? Ne ſe ſont-elles pas au contraire établies elles-meſmes dans cet uſage de ne rien ſavoir, ou par la faibleſſe de leur complexion, ou par la pareſſe de leur eſprit ou par le ſoyn de leur beauté, ou par une certaine légèreté qui les empeſche de ſuivre une longue étude, ou par le talent & le génie qu’elles ont ſeulement pour les ouvrages de la main, ou par les diſtractions que donnent les détails d’un domeſtique, ou par un éloignement naturel des choſes pénibles & ſérieuſes ou par une curioſité toute différente de celle qui contente l’eſprit, ou par un tout autre goût que celuy d’exercer leur mémoire ? Mais à quelque cauſe que les hommes puiſſent devoir cette ignorance des femmes, ils ſont heureux que les femmes, qui les dominent d’ailleurs par tant d’endroits, aient ſur eux cet avantage de moins. On regarde une femme ſavante comme on foit u une belle arme : elle eſt ciſelée artiſtement, d’une poliſſure admirable & d’un travail fort recherché ; c’eſt une pièce de cabinet, que l’on montre aux curieux, qui n’eſt pas d’uſage, qui ne ſert ni à la guerre ni à la chaſſe, non plus qu’un cheval de manège, quoyque le mieux inſtruit du monde. Si la ſcience & la ſageſſe ſe trouvent unies en un meſme ſujet, je ne m’informe plus du ſexe, j’admire ; & ſi vous me dites qu’une femme ſage ne ſonge guère à eſtre ſavante, ou qu’une femme ſavante n’eſt guère ſage, vous avez déjà oublié ce que vous venez de lire, que les femmes ne ſont détournées des ſciences que par de certains défauts : concluez donc vous-meſme que moins elles auraient de ces défauts, plus elles ſeraient ſages, & qu’ainſi une femme ſage n’en ſeroit que plus propre à devenir ſavante, ou qu’une femme ſavante, n’étant telle que parce qu’elle auroit pu vaincre beaucoup de défauts, n’en eſt que plus ſage.

50. — La neutralité entre de femmes qui nous ſont également amies, quoyqu’elles aient rompu pour des intéreſts où nous n’avons nulle part, eſt un point difficyle : il faut choiſir ſouvent entre elles, ou les perdre toutes deux.

51. — Il y a telle femme qui aime mieux ſon argent que ſes amis, & ſes amants que ſon argent.

52. — Il eſt étonnant de voir dans le cœur de certaines femmes quelque choſe de plus vif & de plus fort que l’amour pour les hommes, je veux dire l’ambition & le jeu : de telles femmes rendent les hommes chaſtes ; elles n’ont de leur ſexe que les habits.

53. — Les femmes ſont extreſmes : elles ſont meilleures ou pires que les hommes.

54. — La plupart des femmes n’ont guère de principes ; elles ſe conduiſent par le cœur, & dépendent pour leurs mœurs de ceux qu’elles aiment.

55. — Les femmes vont plus loin en amour que la plupart des hommes ; mais les hommes l’emportent ſur elles en amitié. Les hommes ſont cauſe que les femmes ne s’aiment point.

56. — Il y a du péril à contrefaire. Liſe, déjà vieille, veut rendre une jeune femme ridicule, & elle-meſme devient difforme ; elle me foit peur. Elle uſe pour l’imiter de grimaces & de contorſions : la voilà auſſi laide qu’il faut pour embellir celle dont elle ſe moque.

57. — On veut à la ville que bien des idiots & des idiotes aient de l’eſprit ; on veut à la cour que bien des gens manquent d’eſprit qui en ont beaucoup ; & entre les perſonnes de ce dernier genre une belle femme ne ſe ſauve qu’à peine avec d’autres femmes.

58. — Un homme eſt plus fidèle au ſecret d’autrui qu’au ſien propre ; une femme au contraire garde mieux ſon ſecret que celuy d’autrui.

59. — Il n’y a point dans le cœur d’une jeune perſonne un ſi violent amour auquel l’intéreſt ou l’ambition n’ajoute quelque choſe.

60. — Il y a un temps où les filles les plus riches doivent prendre parti ; elles n’en laiſſent guère échapper les premières occaſions ſans ſe préparer un long repentir : il ſemble que la réputation des biens diminue en elles avec celle de leur beauté. Tout favoriſe au contraire une jeune perſonne, juſques à l’opinion des hommes, qui aiment à luy accorder tous les avantages qui peuvent la rendre plus ſouhaitable.

61. — Combien de filles à qui une grande beauté n’a jamais ſervi qu’à leur faire eſpérer une grande fortune !

62. — Les belles filles ſont ſujettes à venger ceux de leurs amants qu’elles ont maltraitez, ou par de laids. ou par de vieux, ou par d’indignes maris.

63. — La plupart des femmes jugent du mérite & de la bonne mine d’un homme par l’impreſſion qu’ils font ſur elles, & n’accordent preſque ni l’un ni l’autre à celuy pour qui elles ne ſentent rien.

64. — Un homme qui ſeroit en peine de connaître s’il change, s’il commence à vieillir, peut conſulter les yeux d’une jeune femme qu’il aborde, & le ton dont elle luy parle : il apprendra ce qu’il craint de ſavoir. Rude école.

65. — Une femme qui n’a jamais les yeux que ſur une meſme perſonne, ou qui les en détourne toujours, foit penſer d’elle la meſme choſe.

66. — Il coûte peu aux femmes de dire ce qu’elles ne ſentent point : il coûte encore moins aux hommes de dire ce qu’ils ſentent.

67. — Il arrive quelquefois qu’une femme cache à un homme toute la paſſion qu’elle ſent pour luy, pendant que de ſon coſté il feint pour elle toute celle qu’il ne ſent pas.

68. — L’on ſuppoſe un homme indifférent, mais qui voudroit perſuader à une femme une paſſion qu’il ne ſent pas, & l’on demande s’il ne luy ſeroit pas plus aiſé d’impoſer à celle dont il eſt aimé qu’à celle qui ne l’aime point.

69. — Un homme peut tromper une femme par un feint attachement, pourvu qu’il n’en ait pas ailleurs un véritable.

70. — Un homme éclate contre une femme qui ne l’aime plus, & ſe conſole ; une femme foit moins de bruit quand elle eſt quittée, & demeure longtemps inconſolable.

71. — Les femmes guériſſent de leur pareſſe par la vanité ou par l’amour. La pareſſe au contraire dans les femmes vives eſt le préſage de l’amour.

72. — Il eſt fort sûr qu’une femme qui écrit avec emportement eſt emportée ; il eſt moins clair qu’elle ſoyt touchée. Il ſemble qu’une paſſion vive & tendre eſt morne & ſilencieuſe ; & que le plus preſſant intéreſt d’une femme qui n’eſt plus libre, celuy qui l’agite davantage, eſt moins de perſuader qu’elle aime, que de s’aſſurer ſi elle eſt aimée.

73. — Glycère n’aime pas les femmes ; elle hoit leur commerce & leurs viſites, ſe foit celer pour elles, & ſouvent pour ſes amis, dont le nombre eſt petit, à qui elle eſt ſévère, qu’elle reſſerre dans leur ordre, ſans leur permettre rien de ce qui paſſe l’amitié ; elle eſt diſtraite avec eux, leur répond par des monoſyllabes, & ſemble chercher à s’en défaire ; elle eſt ſolitaire & farouche dans ſa maiſon ; ſa porte eſt mieux gardée & ſa chambre plus inacceſſible que celles de Monthoron et d’Hémery. Une ſeule, Corinne, y eſt attendue, y eſt reçue, & à toutes les heures ; on l’embraſſe à pluſieurs repriſes ; on croit l’aimer ; on luy parle à l’oreille dans un cabinet où elles ſont ſeules ; on a ſoy-meſme plus de deux oreilles pour l’écouter ; on ſe plaint à elle de tout autre que d’elle ; on luy dit toutes choſes, & on ne luy apprend rien : elle a la confiance de tous les deux. L’on voit Glycère en partie carrée au bal, au théatre dans les jardins publics, ſur le chemin de Venouze, où l’on mange les premiers fruits ; quelquefois ſeule en litière ſur la route du grand faubourg, où elle a un verger délicyeux, ou à la porte de Canidie, qui a de ſi beaux ſecrets, qui promet aux jeunes femmes de ſecondes noces, qui en dit le temps & les circonſtances. Elle paraît ordinairement avec une coiffure plate & négligée, en ſimple déſhabillé, ſans corps & avec des mules : elle eſt belle en cet équipage, & il ne luy manque que de la fraîcheur. On remarque néanmoins ſur elle une riche attache, qu’elle dérobe avec ſoyn aux yeux de ſon mari. Elle le flatte, elle le careſſe ; elle invente tous les jours pour luy de nouveaux noms ; elle n’a pas d’autre lit que celuy de ce cher époux & elle ne veut pas découcher. Le matin, elle ſe partagé entre ſa toilette & quelques billets qu’il faut écrire. Un affranchi vient luy parler en ſecret c’eſt Parménon, qui eſt favori, qu’elle ſoutient contre l’antipathie du maître & la jalouſie des domeſtiques. Qui à la vérité foit mieux connaître des intentions, & rapporte mieux une réponſe que Parménon ? qui parle moins de ce qu’il faut taire ? qui ſçait ouvrir une porte ſecrète avec moins de bruit ? qui conduit plus adroitement par le petit eſcalier ? qui foit mieux ſortir par où l’on eſt entré ?

74. — Je ne comprends pas comment un mari qui s’abandonne à ſon humeur & à ſa complexion, qui ne cache aucun de ſes défauts, & ſe montre au contraire par ſes mauvais endroits, qui eſt avare, qui eſt trop négligé dans ſon ajuſtement, bruſque dans ſes réponſes, incivil, froid & taciturne, peut eſpérer de défendre le cœur d’une jeune femme contre les entrepriſes de ſon galant, qui emploie la parure & la magnificence, la complaiſance, les ſoyns, l’empreſſement, les dons, la flatterie.

75. — Un mari n’a guère un rival qui ne ſoyt de ſa main, & comme un préſent qu’il a autrefois foit à ſa femme. Il le loue devant elle de ſes belles dents & de ſa belle teſte ; il agrée ſes ſoyns ; il reçoit ſes viſites ; & après ce qui luy vient de ſon cru, rien ne luy paroit de meilleur goût que le gibier & les truffes que cet ami luy envoie. Il donne à ſouper, & il dit aux conviez : « Goûtez bien cela ; il eſt de Léandre, et il ne me coûte qu’un grand merci. »

76. — Il y a telle femme qui anéantit ou qui enterre ſon mari au point qu’il n’en eſt foit dans le monde aucune mention : vit-il encore ? ne vit-il plus ? on en doute. Il ne ſert dans ſa famille qu’à montrer l’exemple d’un ſilence timide & d’une parfaite ſoumiſſion. Il ne luy eſt dû ni douaire ni conventions, mais à cela près, & qu’il n’accouche pas il eſt la femme, & elle le mari. Ils paſſent les mois entiers dans une meſme maiſon ſans le moindre danger de ſe rencontrer, il eſt vrai ſeulement qu’ils ſont voiſins. Monſieur paye le roſtiſſeur & le cuiſinier, & c’eſt toujours chez Madame qu’on a ſoupé. Ils n’ont ſouvent rien de commun ni le lit, ni la table pas meſme le nom : ils vivent à ; a romaine ou à la grecque ; chacun a le ſien ; & ce n’eſt qu’avec le temps, & après qu’on eſt initié au jargon d’une ville, qu’on ſçait enfin que M. B… eſt publiquement depuis vingt années le mari de Mme L…

77. — Telle autre femme, à qui le déſordre manque pour mortifier ſon mari, y revient par ſa nobleſſe & ſes alliances, par la riche dot qu’elle a apportée, par les charmes de ſa beauté, par ſon mérite, par ce que quelques-uns appellent vertu.

78. — Il y a peu de femmes ſi parfaites, qu’elles empeſchent un mari de ſe repentir du moins une fois le jour d’avoir une femme, ou de trouver heureux celuy qui n’en a point.

79. — Les douleurs muettes & ſtupides ſont hors d’uſage : on pleure, on récite, on répète, on eſt ſi touchée de la mort de ſon mari, qu’on n’en oublie pas la moindre circonſtance.

80. — Ne pourrait-on point découvrir l’art de ſe faire aimer de ſa femme ?

81. — Une femme inſenſible eſt celle qui n’a pas encore vu celuy qu’elle doit aimer. Il y avoit à Smyrne une tres-belle fille qu’on appeloit Émire, et qui étoit moins connue dans toute la ville par ſa beauté que par la ſévérité de ſes meurs, & ſurtout par l’indifférence qu’elle conſervoit pour tous les hommes, qu’elle voyait, diſçait-elle, ſans aucun péril, & ſans d’autres diſpoſitions que celles où elle ſe trouvoit pour ſes amies ou pour ſes frères. Elle ne croyoit pas la moindre partie de toutes les folies qu’on diſçait que l’amour avoit foit faire dans tous les temps ; & celles qu’elle avoit vues elle-meſme, elle ne les pouvoit comprendre : elle ne connaiſſçait que l’amitié. Une jeune & charmante perſonne, à qui elle devoit cette expérience, la luy avoit rendue ſi douce qu’elle ne penſçait qu’à la faire durer, & n’imaginoit pas par quel autre ſentiment elle pourroit jamais ſe refroidir ſur celuy de l’eſtime & de la confiance, dont elle étoit ſi contente. Elle ne parloit que d’Euphroſyne : c’étoit le nom de cette fidèle amie, & tout Smyrne ne parloit que d’elle & d’Euphroſyne leur amitié paſſçait en proverbe. Émire avoit deux frères qui étaient jeunes, d’une excellente beauté, & dont toutes les femmes de la ville étaient épriſes ; & il eſt vrai qu’elle les aima toujours comme une sœur aime ſes frères. Il y eut un preſtre de Jupiter qui avoit accès dans la maiſon de ſon père, à qui elle plut, qui oſa le luy déclarer, & ne s’attira que du mépris. Un vieillard, qui, ſe confiant en ſa naiſſance & en ſes grands biens, avoit eu la meſme audace, eut auſſi la meſme aventure. Elle triomphoit cependant ; & c’étoit juſqu’alors au milieu de ſes frères, d’un preſtre & d’un vieillard, qu’elle ſe diſçait inſenſible. Il ſembla que le ciel voulut l’expoſer à de plus fortes épreuves, qui ne ſervirent néanmoins qu’à la rendre plus vaine, & qu’à l’affermir dans la réputation d’une fille que l’amour ne pouvoit toucher. De trois amants que ſes charmes luy acquirent ſucceſſivement, & dont elle ne craignit pas de voir toute la paſſion, le premier, dans un tranſport amoureux, ſe perça le ſein à ſes pieds ; le ſecond, plein de déſeſpoir de n’eſtre pas écouté, alla ſe faire tuer à la guerre de Crète ; et le troiſième mourut de langueur & d’inſomnie. Celuy qui les devoit venger n’avoit pas encore paru. Ce vieillard qui avoit été ſi malheureux dans ſes amours s’en étoit guéri par des réflexions ſur ſon age & ſur le caractère de la perſonne à qui il vouloit plaire : il déſira de continuer de la voir, & elle le ſouffrit. Il luy amena un jour ſon fils, qui étoit jeune, d’une phyſionomie agréable, & qui avoit une taille fort noble. Elle le vit avec intéreſt ; & comme il ſe tut beaucoup en la préſence de ſon père, elle trouva qu’il n’avoit pas aſſez d’eſprit, & déſira qu’il en eût eu davantage. Il la vit ſeul, parla aſſez, & avec eſprit ; mais comme il la regarda peu, & qu’il parla encore moins d’elle & de ſa beauté elle fut ſurpriſe & comme indignée qu’un homme ſi bien foit & ſi ſpirituel ne fût pas galant. Elle s’entretint de luy avec ſon amie, qui voulut le voir. Il n’eut des yeux que pour Euphroſyne, il luy dit qu’elle étoit belle & Émire ſi indifférente devenue jalouſe, comprit que Ctéſiphon étoit perſuadé de ce qu’il diſçait, & que non ſeulement il étoit galant, mais meſme qu’il étoit tendre. Elle ſe trouva depuis ce temps moins libre avec ſon amie. Elle déſira de les voir enſemble une ſeconde fois pour eſtre plus éclaircie & une ſeconde entrevue luy fit voir encore plus qu’elle ne craignoit de voir, & changea ſes ſoupçons en certitude. Elle s’éloigne d’Euphroſyne, ne luy connaît plus le mérite qui l’avoit charmée, perd le goût de ſa converſation ; elle ne l’aime plus ; & ce changement luy foit ſentir que l’amour dans ſon cœur a pris la place de l’amitié. Ctéſiphon & Euphroſyne ſe voient tous les jours, s’aiment, ſongent à s’épouſer, s’épouſent. La nouvelle s’en répand par toute la ville ; & l’on publie que deux perſonnes enfin ont eu cette joie ſi rare de ſe marier à ce qu’ils aimaient. Émire l’apprend, & s’en déſeſpère. Elle reſſent tout ſon amour : elle recherche Euphroſyne pour le ſeul plaiſir de revoir Ctéſiphon ; mais ce jeune mari eſt encore l’amant de ſa femme, & trouve une maîtreſſe dans une nouvelle épouſe ; il ne voit dans Émire que l’amie d’une perſonne qui luy eſt chère. Cette fille infortunée perd le ſommeil, & ne veut plus manger : elle s’affaiblit ; ſon eſprit s’égare ; elle prend ſon frère pour Ctéſiphon, & elle luy parle comme à un amant ; elle ſe détrompe, rougit de ſon égarement ; elle retombe bientoſt dans de plus grands, & n’en rougit plus ; elle ne les connaît plus. Alors elle craint les hommes, mais trop tard : c’eſt ſa folie. Elle a des intervalles où ſa raiſon luy revient, & où elle gémit de la retrouver. La jeuneſſe de Smyrne, qui l’a vue ſi fière & ſi inſenſible, trouve que les Dieux l’ont trop punie.