Les Cathédrales de France/La Nature

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Armand Colin (p. 13-53).


II


LA NATURE FRANÇAISE


Les Cathédrales françaises sont nées de la nature française, dis-je.

On ne peut donc les comprendre, on n’a le droit de les aimer, que si l’on comprend et si l’on aime cette nature.

Comprendrez-vous, aimerez-vous Claude Lorrain, Corot, si vous ne sentez pas le paysage qu’ils ont compris, aimé, exprimé ?

Nous parlerons donc du Paysage avant de regarder le Tableau. Et, ce paysage, nous le chercherons en province, et dans les petites villes plutôt que dans les grandes, plutôt, surtout, qu’à Paris. La science et l’industrie ont vidé, déchiré Paris. Allons plus loin. La province garde encore un asile au goût, au style…


Entre le passé et le présent quel contraste !…

C’est une rue : d’un côté les maisons restées glorieuses de leurs années, nobles de lignes, modestes dans leurs proportions, très belles, et d’une puissance de séduction, sur moi, irrésistible ; et de l’autre côté, en face, on refait la rue « style Babel ». Pierres de carrière entassées les unes sur les autres, sans goût, sans mesure.

Comment ceci peut-il se produire auprès de cela ? On a le modèle sous les yeux et on ne le voit pas ? C’est qu’on refuse de le voir. L’homme qui construit les affreuses maisons nouvelles ne peut que détester les belles maisons anciennes ; il les a marquées, condamnées, il les démolira. — O belles maisons, attendez la pioche !


Pour moi, quand je parle des Cathédrales, au présent, je pense à tous nos villages de France ; au passé, je pense au génie de nos ancêtres ; au présent et au passé, je pense à la beauté des femmes de notre pays.


La nature, c’est le ciel et la terre, ce sont les hommes qui peinent et qui pensent entre ce ciel et cette terre, et ce sont aussi, déjà, les monuments que ces hommes ont dressés sur cette terre vers ce ciel.


… Sur tout cela, voici seulement des notes dénouées. On pourrait les multiplier ; il vaut mieux les réduire. — Elles vous invitent à regarder.


I


Dieu n’a pas fait le ciel pour que nous ne le regardions pas. La science est un voile : levez-le, voyez !

Cherchez la beauté.

Elle existe pour les bêtes, elle les attire. Elle détermine leur choix dans la saison de l’amour. Elles savent que la beauté est un signe, une garantie de bonté et de santé. — Mais les êtres qui pensent, qui croient penser, ignorent maintenant ce que les bêtes savent toujours. On nous forme pour le malheur. L’abominable éducation qu’on nous impose nous cache la lumière, dès l’enfance.


Cette fumée d’usines ne noircit pas le ciel.

Mais, au premier plan, ces haleines de l’industrie accablent l’étendue de voiles imperméables, pesants, qui détruisent la perspective et attristent nos regards.

Au loin, les nuages se résolvent en panaches blancs, joyeux, formés de mille courants invisibles…

Ainsi la pensée, parvenue à sa maturité, éclate en lumière, et ses origines restent inconnues.

Les nuages changent comme, entre des esprits agiles et libres, les conversations.

Ils promènent l’ombre, çà et là, comme le jardinier son arrosoir, versant de la fraîcheur à droite, à gauche, où il faut…

Et tout à coup ce sont de blanches épaules satinées. Au-dessus, un frottis fait luire le ciel vide ; au-dessous, sur les collines boisées, des glacis de lumière.


Il est intéressant d’observer comment les nuages s’étendent ou se resserrent, s’éparpillent, se rassemblent. — Telles des existences humaines, des amours.

— Je connais bien ce ciel, c’est celui de Meudon. Tous les jours de calme lumière, il remplit tout l’horizon d’une splendeur égale qui ne se répète pas.

La colline charmante prend des tons d’airain : un mur d’airain, couronné.


Tout à l’heure, les nuages dessinaient dans le ciel de blanches feuilles d’acanthe, nettes comme des sculptures. Maintenant, c’est une aquarelle ; dessins à l’encre de Chine.


Ces terres heureuses, par delà la terre, dans la paix au delà de toutes les nuées.


Honorerai-je ce paysage en disant qu’il évoque en moi une impression d’Italie ?

Mais le train, sur les rails, traverse brusquement ce pays d’amour. On voit courir le dos noir du serpent. Il laisse des flocons blancs, vite effacés. Emblèmes du temps affairé. Et les valeurs énergiques du jour réapparaissent, comme si ce tumultueux épisode n’avait pas eu lieu.

C’est un Claude Lorrain du matin, admirable de profondeur. Et c’est le printemps. Je respire en moi ce ravissement d’un matin de printemps. Le coq annonce le jour, un soupir immense s’exhale. O merveille ! Terre amoureuse ! Paysage de fraîcheur et de bonheur ! Les proportions n’ont rien d’excessif. Les choses ne concourent pas en grandeur avec l’homme. Mais lui, dans cette atmosphère qui libère son esprit des petites choses, il peut penser la grandeur et la réaliser.


Le ciel est plein de nuages qui s’avancent en rampant, plus ventrus les uns que les autres, ménageant, déplaçant avec leurs volumes la lumière et produisant toujours d’heureux effets.

Ce site est riche de lumière, grâce aux oppositions harmonieusement combinées. Le peintre qui voudra le rendre « fera plat » s’il ne prend garde à ces oppositions. Et c’est la faute dans laquelle est tombé plus d’un mauvais impressionniste.


Le regard est entraîné au loin, tout au loin ; le paysage est comme réfléchi dans l’eau, et la majesté du Mont Valérien s’étend sur cette nappe irréelle et véritable.

Ce Mont Valérien, je veux m’imaginer que c’est l’Acropole, dans un ton gris d’argent de Corot… Ah ! la Grèce ! Je pense tout de suite à elle quand je sens sur mes lèvres ce miel de l’admiration pour la beauté. La Grèce ! Autre ciel ivre de printemps ! — Et ces deux tons blancs, là-bas, sur la colline, ce serait le Parthénon…


La gloire de cet arbre fruitier plein de fleurs, au premier plan…


Mais le plus beau du paysage, c’est l’éloignement qui le donne ; c’est-à-dire que la beauté supérieure réside dans les effets de la profondeur.

… Pourtant, voici un effet charmant : toute la colline et ma maison se présentent comme une tapisserie, et elles ne s’éloignent pas. — Au premier plan, un arbre et les ramifications des branches clairsemées ; au fond, le ciel, plat, laiteux, sauf les taches rieuses du lilas ; le paysage court entre ces deux plans et tout cela ne fait qu’une grande tapisserie, sans lointain recul.

Cette belle vue entre les pilastres et les arcades de mon musée, cette profonde perspective estompée. Au lointain, le pont de Sèvres ; la Seine revient à moi. Le ciel et les objets, dans les fonds, sont gris. Près de moi, un acacia se dessine vigoureusement.

Ce vestibule aux hautes arcades est un repos, où la vibration du dehors accède par des effets émouvants. Ces architectures donnent l’élan au paysage, qui se partage entre les arceaux ; les gradations de la vie, de la beauté du paysage, trouvent des cadres dans ces hautes courbes.


En tournant autour du portique on rencontre un faune, haut juché sur sa gaine, qui offre au visiteur son petit enfant, dans ses bras. Près de lui, une haie, un arbre. L’arbre emplit tout le ciel de ses branches roses, fleuries…


Matin. — Sous cette arcade, parmi les buées, je vois s’éveiller le paysage. On ne distingue que vaguement, sur la Seine, le pont admirable. Tout Saint-Cloud est dans le lait de l’atmosphère. On ne se douterait pas de lui si l’on ne se souvenait de l’avoir vu, la veille au soir. — Il n’y a de réels que les plants de lilas, pas encore fleuris. Leur teinte d’un jaune clair se volatilise dans la lumière douce.


Les nuages deviennent menaçants. — Cet aspect des choses dans l’attente était pourtant si délicieux !… Mais les plantes se réjouissent. C’est notre misérable ignorance qui nous empêche de comprendre, de partager leur joie, d’être d’accord avec la nature !…

Les nuages bas moutonnent sur le coteau.


Comme une pensée qui se précise, le coteau s’éclaire. C’est le brouillard qui tombe. Le premier plan s’assombrit. Mais la vasque admirable du pays s’épanouit à mes yeux, et les nuages, sombres tout à l’heure, blanchissent.


Les arbres sveltes s’arrondissent sur eux-mêmes. On voit encore la nervure, l’armature noire de la branche parmi les jeunes feuilles. Arbres des fins d’hiver.

Maintenant, une poésie vivante, infinie, palpite dans tout le décor, jetant sur les choses un voile de joie. Ces tampons, en boules de verdure, ces maisons qui trouvent chacune la meilleure place, ce ciel humide et lumineux et ces grands nuages légers…

Pourtant, la colline reste sombre et un peu chargée, avec son village encaissé et son observatoire…


Versailles. — Cette partie du jardin a un caractère religieux, qu’il reçoit de ce vase, si beau, au milieu du parterre. Et ce caractère se communique aux arbres qui se touffent autour de l’allée circulaire. À ce vase lui-même son caractère religieux vient de son ancienneté.

Une jeune femme était assise sur un banc. Il me semblait qu’elle faisait une prière bouddhique.


Quatre jeunes filles viennent sur la route, au bord de cette prairie couleur de printemps. Quatre vivantes images du bonheur. Elles marchent, légères dans l’air léger, sans plus de pensées que l’herbe et les fleurs.


Meudon. — La ville est comme un bouquet ; les arbres, qui semblent la porter sur leurs cimes, la soutiennent réellement, la limitent, la contiennent. — Que ces maisons sont heureuses ! — Pas modernes. — J’en vois une, derrière le chemin de fer, une des plus humbles : on dirait un temple. — Ces maisons environnées de verdure sont comme des moutons dans un parc. — Ces maisons passives dans le bonheur…


Le paysage dort, accablé de bonne ivresse. Un peu de vent ; cet arbre fruitier bouge la tête. Au loin, la fumée d’une petite maison encense.

La respiration de la nature agrandit, approfondit le décor.

Par intervalles, le roulement d’un train rappelle le passage du temps à travers cette éternité.


Cette éternité n’est pas l’immobilité. Le jour se développe, les aspects changent. Ma contemplation n’a été qu’à peine interrompue, je la reprends ; ce n’est plus le spectacle que j’avais sous les yeux tout à l’heure, je ne le reconnais plus. L’atmosphère est toujours grise, mais d’un gris plus lumineux, plus chaud, d’un gris ardent. Le paysage se réveille, toujours ivre, mais d’une ivresse nouvelle, purement sensuelle. Des oiseaux traversent l’air, comme des flèches, et l’impérieux et méfiant moineau qui fréquente ma fenêtre pépie insolemment.

Cependant, l’homme aussi s’est réveillé, pour se remettre au travail. Le grincement des râteaux arrive jusqu’à moi.


Les nuages se troublent, le ciel brille d’un éclat plus vif, trop vif. C’est l’orage. Il faut cette détresse là-haut pour que l’eau bienfaisante tombe sur les champs. Il faut aussi la douleur pour que l’esprit répande la pensée.

Et l’atmosphère s’est détendue. Des buées pures luisent ; les maisons miroitent, comme vernissées. La fumée des toits flotte, incertaine, dans l’air, sans direction préférée. Puis, le plan de la colline qui me fait face s’obscurcit. Tout l’intérêt est au delà, dans ces espaces enchantés où les esprits altérés de merveilleux envoient l’imagination en avant-courrière…

Ces changements perpétuels du paysage français offrent à l’artiste d’inépuisables ressources. Il faut les avoir étudiés pour bien comprendre l’art du plein air : au moyen âge, l’architecture et la sculpture ; au XIXe siècle et au XXe, la sculpture et la peinture.


Ainsi, le soleil a fait sa grande fonction. Il a réchauffé les plantes, il a prodigué sa grâce. Mais l’embrun était nécessaire : dans le gris délicieux qu’il procure les jeunes pousses s’affermissent, se préparent aux efforts. Et le soleil a commandé l’embrun.

C’est l’apprentissage indispensable. Le printemps est la saison de la jeunesse, de la timidité, de l’initiation. Il est impossible de parvenir d’emblée à la force décidée, créatrice, et ce n’est pas désirable.


Ce paysage, fin de journée maintenant, s’étale, voluptueux, sous un ciel d’une incomparable richesse : un ciel de Constantinople, bleu pur, avec des nuages éparpillés en étendards roses.


LE CHÂTELET EN BRIE
(Notes sur la route.)


Quelle joie profonde pour l’homme d’âge de résumer sa vie en vivant l’admirable !

Et ils sont tous admirables, les aspects de la nature. Il suffit d’aimer pour pénétrer leur secret. Une seule pensée amoureuse, l’amour de la Nature, a défrayé ma vie.


Trois puissances sont en lutte sur la route : le vent, le nuage, le soleil. Vent et nuage sont des accumulations de jalousie et de violence contre le seul soleil, et je sens autour de lui la mauvaise disposition de ces deux ennemis.


Sur un fond pâle de soie grise et bleue, les arbres d’hiver étendent leur broderie. C’est un état d’affliction !… C’est le printemps pourtant.


Ces arbres tantôt se noircissent comme un bois, tantôt s’espacent, s’éclairent. Spectacle pour qui ? Pour personne… Pour un seul qui passe sur la route. La route elle-même est embellie de voiles.


Au loin, les arbres qui la bordent se ramassent en noir : c’est un bois. Les nuages ardoisés, grisaillés et mouillés, nous obligent à rentrer, à fouler la majesté de cette route : voie triomphale des piétons et des bouviers.


Un instant, le soleil s’est éloigné de la route. Mais il revient et je le sens respirer derrière moi. La route brille et s’éteint selon le caprice des nuages sombres ou clairs. C’est un jour tacheté, brillant comme de l’argent, style Louis XIV.


Ce village dans le soleil à ras de terre…


Maintenant le ciel est noir et la terre pâle et blonde. Le soleil jette un sourire blanc, et les arbres, les lierres frémissent.


AUX PAYS DE LA LOIRE


La Loire, cette veine aorte de notre France !

Fleuve de lumière, de vie doucement heureuse !

Cette matinée est calme jusqu’aux derniers horizons. Tout repose. Partout de pleins effets de lenteur, d’ordre. Le bonheur est visible partout. Brume colorée et embaumée du beau temps.

Trouve-t-on, hors de ces contrées, cette égalité rassurante, réconfortante, de l’air et de la lumière ?

Ce gris fin, ce gris doux de la Loire sous les nuages, ces toits gris de la ville, ce pont gris de vieille pierre…

Un soleil irrésolu éclaire capricieusement le paysage.


Cette fois, je n’aurai pas vu de Cathédrales ; mais j’ai vu le ciel même, qui verse un bonheur bleu. Comme des feuilles d’acanthe, des nuages occupaient toute la droite, s’élançant par bonds légers, comme des vols d’anges gothiques.

Journée glorieuse. Loire d’acier, moirée dans toute sa largeur.

O surtout la jeunesse de ce ciel ! Sa fleur, son bleu, et la gaîté douce de ses blancs habitants, les nuages !

Tout le bonheur de mon jadis me revient.


Ce chemin bordé d’ombrages, qui venait à nous, s’en retourne avec ses arbres.


La Loire en écharpe, en ruban d’argent s’éteint dans le sous-bois des saules et des peupliers ; verdures au premier plan. Dans la prairie, ces forteresses de peupliers ! — La mousse jaune tache harmonieusement la pierre et l’arbre grisâtres.


Les maisons, dans la vaste plaine, ne rappellent-elles pas les vaches paissant ? Et celles-là, sur une longue ligne, comme des bœufs, à la queue leu leu…

Plaine si belle, d’ordre si simple, si grand ! Les verdures y prennent un caractère, çà et là, grave. — Je retrouve ce mélange et cette harmonie chez les gens du pays, les femmes surtout : dans leurs traits, et dans l’accent de leur langage.


Trois allées de vieux tilleuls. C’est absolument la triple nef de la Cathédrale.


J’étais assis, je me lève : je n’avais vu que la moitié du paysage : il y avait encore une immense prairie couleur d’émeraude, d’admirables arbres, et ce pont, sur le fleuve lent, le pont qui a je ne sais quoi d’un temple égyptien dédié à la lune…


La simplification du paysage par le brouillard, où se fondent les prairies, les verdures, produit des effets grandioses. Ces bas-reliefs de la nature ne plaisent pas à ceux que charment les matières précieuses, — or, argent, pierres, — c’est à l’esprit qu’ils s’adressent, au sens supérieur qui perçoit la géométrie des formes. — La géométrie est divine. Elle nous parle au cœur, parce qu’elle est le principe général des choses.


Comme on regarde longuement sa maîtresse, avant de se séparer d’elle, comme on se retourne à plusieurs reprises, pour la revoir encore, et encore, je quitte ces beaux paysages comme on se détache d’un cœur aimé, aimant. Je les laisse en pleine gloire !


II


ENVIRONS DE MAGNY


Église de Montjavoult.

Le portail de cette église est un peu l’arc de triomphe romain, plus simple, carrément en relief adossé à l’église.

Quelle élégance ! La Vierge est dans le tympan, au milieu. L’homme a adoré le germe dans le chêne ; l’incarnation et la maternité, la jeunesse et la fécondité se réunissent en Marie, et nous adorons en elle la Mère et la Vierge en même temps.

Devant cette voussure de l’arc de Montjavoult, je comprends l’éloquence profonde de l’arc.

Dans ces cercles retombés sur ces consoles enroulées, il m’apparaît le satellite d’un astre. Les colonnes sur lesquelles il repose se présentent toujours si noblement ! Tout cela est contourné par une moulure fine comme des tracés grecs. Une frise plus à effet, une danse de plantes, de guirlandes échangées, est au-dessus.

Des corbeaux noirs sont fichés dans la moulure.

Ce n’est pas le Parthénon, c’est la gloire de la beauté française.

On distingue, en approchant, des détails délicieux. La divine Renaissance, qui n’avait pas l’idolâtrie de la métropole, faisait aussi beau pour les paysans que pour les Rois.

Je suis l’heureux témoin de ces merveilles. Elles me sont familières ; elles accompagnent mes pensées, mes admirations, mes journées.


Et quel effet aussi produisent ces chants qui viennent de l’intérieur pendant que je travaille au dehors ! Doux comme la belle nature de ce matin, comme une expression de paisible lenteur !


Harmonies toujours pareilles, concertées par les siècles et grandes comme un style qui ne change pas, qui organisa la vie d’un peuple et la prolonge. Grand peuple français, admirable encore par ses hommes de pensée, par ses artistes véritables qui brillent des mêmes lueurs que celles de ce soleil couchant !

0 mon pays, je t’aime, parce que j’aime ta flore, ta faune, tes siècles glorieux. Périras-tu ?… Non.

Le monde périra-t-il comme ont péri ces grands artistes qui ne nous parlent maintenant que par le langage des pierres ?

Au moins, tant que leur vie dure, ne nous rendons pas étrangers aux merveilles qui ont fleuri l’Occident ; elles ont toutes les délicates nuances du mystère et l’énergie du réel.

Le tempérament français a réalisé la perfection et il l’a recouverte d’un voile de modestie. L’historien n’a rien vu : il faut que l’artiste témoigne.


La modestie du tempérament français, c’est la modestie de la nature française elle-même. L’ami de l’art peut se réfugier partout en France.


Matinée de première communion : gelée froide, brouillard lumineux.

Pas de bruit, pas de son : on n’entend que soi-même.

La route, le ciel, ces grandes bandes de terrain semblables à des tapis usés, à des chemins. L’air impalpable réunit tout dans cette absence de soleil. Dans cette plaine le vent cingle et gémit. Sa fonction est de purifier tout passant. Vent terrible pour les malheureux.

Cet arbre a reçu tant de coups de vent qu’il porte des profils de misère. La douceur du jour s’entrevoit dans ces trous.

Les remous, les répétitions, les ondulations douces rappellent la mer Atlantique. La terre est comme le vent, résignée.

Au delà, on dirait la mer : de petits arbres font penser à des voiliers.

La Nature travaille dans ce silence infini.


Dans l’après-midi nous montons le sentier.

La cloche se balance : ce sont les vêpres.

Quelle douceur dans ce rappel d’enfance et d’autrefois !

La route monte, et c’est le ciel partout. En haut, une voiture est en apothéose. Brouillard de lumière, immense éblouissement ! Petite agitation des feuilles. Le soleil froid vient aussi : nous sommes aujourd’hui avec ce grand médecin, la Nature.


Splendeur du Mont qui surgit devant nous. C’est une Acropole entre les milliers d’Acropoles de France. Art de cœur et d’esprit, qui retourne à Minerve.


Au seuil d’une maison, c’est toujours l’arc de triomphe qui accueille. Qu’importe que cette belle demeure soit si mal habitée !

Les églises sont les bornes kilométriques des routes romaines de la chrétienté : les stations romaines.

Elles sont belles partout. On ne voyait pas de différence entre Paris et la province ; et Dieu, pour les grands artistes, était le même dans la capitale et dans le village. Ces grands artistes ouvraient à tous un asile. Aujourd’hui nous visitons ces asiles et nous ne sentons plus qu’ils sont à nous. Personne pourtant ne nous ferme les portes. Personne ne nous dit : « Sortez donc ! » Mais le hasard ou le caprice nous décident, nous sortons, et nous ne connaissons pas le bonheur des corbeaux, qui nichent dans le clocher. L’homme ne comprend plus l’Angélus : c’est le repos. Le cheval et le bœuf comprennent.


Église de Cérans.

L’église de Cérans a l’air d’une poule énorme qui couve ses poussins.

Ces clochetons bouclés : mélange de ronde-bosse et de bas-relief.

Celui-ci paraît se détacher de l’ensemble. Il surplombe la porte, et il fait saillie sur le vitrail en arrière et plus loin. Il modèle tout cet ensemble, qui apparaît comme une belle matinée. Tout le fond de l’édifice se recule pour le laisser en valeur, accompagné, à droite et à gauche, par deux contreforts simples. Il est ainsi comme le Christ au Thabor, entre Moïse et Élie. Il n’a pas de forme définie, mais il a le volume, ce qui est tout. On voit ici combien les masses sont expressives de loin, par leur plan et leur emplacement. Les belles dispositions n’expriment rien de précis, mais suggèrent mille choses. Il en est ainsi d’une belle sculpture : on ne la voit point encore distinctement, qu’elle émeut déjà.

Les nervures au plafond sont comme les ramures des arbres.

Ces feuilles se rattrapent comme des oiseaux qui se raccrochent au nid.

Cette feuille qui surgit… C’est la même pensée, qui fit des héros et des martyrs, qui fit aussi cette feuille.


Comme ces profils sont portés ! Comme de ma place, en dessous d’eux, ils me semblent orgueilleux ! Ils plafonnent sur le ciel. Comme les noirs sont riches dans ce plein air du jour ! Ils sont alternés ainsi que des surfaces. On sent ici le parentage romain.

La mesure de l’ornement gothique reste sensible jusqu’au Louis XVI, inclusivement.


Dans la campagne, rouge sur fond uni, le soleil couchant d’hiver brille sur le moisi des arbres dénudés.

O don divin ! S’intéresser en quelque mesure à ce grand drame, le comprendre, et intervenir !…


III


Beaugency.

… Accoudé à la fenêtre de ma chambre d’hôtel, je regarde, de haut et de loin, le monde, comme Dieu le Père, et je le juge.

Je vois passer une carriole traînée par un âne. Dans la carriole, toute une petite famille, la mère, jeune encore, les filles et les garçons, et le père, vieillissant, — saint Joseph… Tous ont leurs plus beaux habits, et j’admire leur élégance. Car tous ces beaux habits, de la petite famille et des gens qui vont et viennent autour de la carriole, me paraissent élégants. Ce sont, pour la plupart, des blouses, dont les plis racontent le corps et le métier de ceux qui les portent.

Quelle douce grisaille répandue sur tout ce petit pays, sur les arbres et les maisons, sur les vêtements, sur les mouvements harmonieux des hommes, des animaux ! — Des jeunes filles passent, triomphantes, orgueil de la terre et de la race…

J’exerce avec bienveillance mes fonctions terribles de juge ; je fais passer tout le monde à droite : autant de sauvés. Voilà des gens qui ne se doutent pas de leur bonheur… Mais, sans que je m’en mêle, ne sont-ils pas heureux, en effet ? Ils sont paisibles, et leur vie s’écoule dans un demi-silence. Ils sont comme ce printemps, si pâle, encore tout voisin de l’hiver, avec du soleil et de la chaleur en dedans.

Ce peuple est très doux, tout à fait étranger à la sévère époque où naquit sa Cathédrale romane. Pourtant, cette foule, anathématisée par les pharmaciens et les savants, a gardé assez généralement le goût de la prière. C’est à l’église que va la petite famille, dans la carriole : en entrant, elle considérera avec respect la perspective formidable et devinera le ciel au bout.

Cela n’empêche pas la femme de voir en son mari un maître, un Dieu. Pour les enfants, parmi lesquels il y aura de petits artisans, ils regardent de tous leurs yeux, de toute leur intelligence : ils comprennent ! Ils s’assimilent sans peine, parce qu’ils sont simples, ce qui dans ce mystère leur est destiné. Car l’église est une œuvre d’art dérivée de la nature, accessible par là aux esprits simples et vrais… Toutefois, le vieux saint Joseph, le père, est parti pour le cabaret. Il pérore — je n’entends que lui — il dit des bêtises, il trône, fier de ses grandes filles… Bientôt, ses enfants et sa femme le rejoignent. On sent que la famille rassemblée est toute vibrante de naïf orgueil et de joie.

C’est Pâques.


Une petite Française vue à l’église…

Un petit muguet fleuri, dans une robe neuve… La volupté est encore étrangère à ces lignes adolescentes. Quelle grâce modeste ! Si cette jeune fille savait regarder et voir, elle reconnaîtrait son portrait dans tous les portails de nos églises gothiques, car elle est l’incarnation de notre style, de notre art, de notre France.

Placé derrière elle, je ne voyais que le chiffre général de sa personne et le rose velouté de sa joue d’enfant-femme. Mais elle lève la tête, se détourne un instant de son petit livre, et un profil de jeune ange apparaît. C’est, dans tout son charme, la jeune fille de la province française : simplicité, honnêteté, tendresse, intelligence, et ce calme souriant de l’innocence vraie, qui se propage comme une douce contagion et verse la paix dans les cœurs les plus troublés.

La Modestie et la Mesure sont les grandes qualités des Françaises. Nos jeunes filles (loin de Paris) portent ces deux mots clairement inscrits sur leur front, et l’esprit moderne, par miracle, n’est pas encore parvenu à les y effacer. Sur les bords de la Loire, notamment, on reconnaît souvent la fraîcheur originelle de la race en d’admirables exemplaires féminins. — Ne changeons donc rien à l’éducation de nos femmes ; elles sont bien ainsi, et la plus belle des Vénus antiques était moins belle. Ne déplaçons rien. Le chef-d’œuvre est encore dans son vrai jour… Mais, hélas ! le changement s’accomplira malgré nous, et il est déjà commencé.

L’architecture de nos Cathédrales était nécessaire à la beauté de ces femmes, comme un cadre grandiose et proportionné. On ne s’en doute plus, et c’est pourtant certain. À l’ombre de l’église une atmosphère recueillie, où l’on sent palpiter la pensée sérieuse des hommes d’étude, où la musique rhythme les belles heures du jour et les grands jours de l’année, où la poésie ne manque ni de héros ni de fidèles, où la femme se sent respectée de tous dans son âme et dans sa chair : voilà où peut naître et se former celle qui doit être notre Victoire vivante.

Que restera-t-il, demain, de tout cela ? Déjà, qu’en reste-t-il ? C’est un miracle qu’il puisse exister encore des jeunes filles comme celle que j’admirais dans l’église de Beaugency. Elles nous viennent du passé ; on en rencontrera quelques-unes encore, quelque temps encore, dans les régions les moins « civilisées » de la province…

Mais il me semble qu’elles ont dès aujourd’hui le sort de ces Cathédrales, auxquelles leurs aïeules ont servi de modèles : elles ne sont plus à la mode.

Quel dommage que la plupart de nos jeunes filles de province aillent à Paris ! Quel effroyable gaspillage de beauté fait ce monstre ! C’est la gloire de la France, c’est le fleuve de notre vie, de notre énergie qui s’épuise !

Il y a encore la province, me suis-je dit bien souvent pour me consoler…

Les jeunes filles apportent du même geste toute la grâce et la toute-puissance. Leur passage illumine la vie. Et leur modestie est proportionnée à leur force. Ce sont les bénédictions de la ville et du monde, les jeunes filles. Porteuses de vie, formes sensibles de l’espérance et de la joie, matière de tous les chefs-d’œuvre ! Elles sont si près de la Nature ! Jamais leurs mouvements ne pèchent contre la géométrie divine. Elles refont une âme à ceux qui les comprennent. Vierge : quel mot prestigieux ! Mère : douceur qui équivaut à la beauté ! — Pour moi, potier heureux de tourner, à l’image de leurs gracieuses formes, d’illusionnants beaux vases, je leur envoie maintes fois par jour ma pensée. — Elles n’ont pas le charme seulement, elles ont aussi la bonté ; et elles sont parfois calomniées ; — comme le génie.

Quelle école, la rue ! Les gestes sont naturels, les draperies tombent bien… La démarche de ces jeunes femmes qui vont à l’église, sans modestie affectée, le buste droit, le pas ferme, dans la rue paisible de la petite ville… Ce ne sont pas des femmes du monde, de ces chairs diaphanes, traitées aux plus précieux parfums, où la vie craindrait de se laisser voir, où l’âme se cache. Je parle d’êtres simples, vrais et sains, bien vivants, de ces femmes prédestinées à la joie et au sacrifice, que nous aimons et que nous faisons souffrir.

Dans l’heure de la colère, quand nous avons abusé de leur patience, des éclairs jaillissent d’elles, et des voix prophétiques dont l’accent nous étonne et se grave dans notre mémoire et en ressurgira soudain, quand ce sera nécessaire, pour nous rappeler au devoir.

… Cette enfant de la race, assise sur les marches de la porte, figure paysanne et fine, donnera, à la deuxième génération, des fruits d’une très grande beauté. — Quelle page blanche encore ! Quelle paix !

La femme, c’est le Graal véritable. Elle n’est jamais plus belle que dans l’agenouillement ; les Gothiques y ont pensé. L’église extérieure est une femme agenouillée.

La province est pleine encore d’admirables réserves de richesses morales. On y rencontre sans cesse cette profondeur du sentiment qui est dans notre sang, tel que nous l’avaient transmis nos ancêtres. C’est là que se recrute inépuisablement l’admirable abnégation du marin, du soldat, de l’aviateur. Ce merveilleux courage qui fait douter du mal ! Il y a là des éléments encore pour une humanité vraie.


IV


Le temps des raisonneurs est revenu. Comme toujours, ils bavardent, ils pérorent savamment ; ils ne veulent admettre que ce qu’ils peuvent comprendre. Ils dissertent sur l’art du Moyen Âge et posent mille questions, qu’ils laissent presque toutes sans les résoudre ; pour chacune des autres, ils proposent plusieurs systèmes…

Mais, raisonneurs, un simple compagnon de jadis n’y mettait pas tant de façons et trouvait tout de suite, en lui-même et dans la nature, la vérité que vous cherchez dans les bibliothèques ! Et cette vérité, c’était Reims, c’était Soissons, c’était Chartres, c’étaient ces Rocs sublimes de toutes nos grandes villes : c’était, cette vérité, le génie même de la France.

C’est qu’ils avaient une âme, les compagnons de jadis, cette âme que l’architecture a besoin de sentir derrière elle pour amener ses principes à l’expression suprême des nuances.

Auprès de vous, docteurs, je veux bien qu’ils soient des enfants, ces artisans, ces ouvriers : seulement, c’étaient des enfants à l’École de Vérité, — et vous ?…

O ces ouvriers ! Ne pouvoir connaître leurs noms pour les prononcer, ces humbles noms sublimes d’hommes qui savaient quelque chose !…

Je rêve souvent que je les vois, que je les suis de ville en ville, ces pèlerins de l’Œuvre, en mal ardent de création. Je m’arrête avec eux chez la Mère, qui réunit les Compagnons du Tour de France. On s’attable pour déjeuner ; on est jeune et vigoureux ; on raconte ce qu’on sait… Les appréciations de ces voyants, leurs disputes entre eux sur les belles choses, leur science et leur pensée où se reflète le colosse en train de s’accomplir… Ils travaillent à Reims… Ils ont vu Saint-Denis, Chartres, Noyon, Amiens… et plusieurs d’entre eux ont travaillé aussi là et là, ils ont dans le regard et dans l’âme toute cette gloire. Titans !

Pourtant, ce sont des hommes très simples, les frères et les semblables de ces provinciaux que nous regardions vivre tout à l’heure, et de ces jeunes filles. Mais la grande pensée du temps est en eux et, pour la réaliser, ils sont en relation constante avec la nature ; et ils sont forts et sains. Ils ont la sobriété, la vertu, l’énergie des grands animaux nobles qui se maintiennent aptes à leurs fonctions naturelles. Sur ces organismes puissants, l’âme voltigeait, s’y retrempant sans cesse pour ne pas se perdre dans les régions de l’orgueil et des chimères. — Ainsi pouvaient-ils concevoir, ces petits enfants, et réaliser, ces robustes compagnons.

J’aimerais m’asseoir à la table de ces tailleurs de pierre.


V


Pourquoi ont-ils élevé ces colossales armatures, les Cathédrales ?

Pour y déposer — en sûreté, croyaient-ils — l’œuf imperceptible, ce germe qui demande tant de patience, tant de soins : le Goût, cet atome de sang pur que les siècles nous ont transmis, que nous devions transmettre à notre tour.

Tous ces orgueilleux équilibres, toutes ces accumulations de pierres glorifiées par le génie et qui s’élèvent à l’extrême limite où l’orgueil humain perdrait contact avec la vie, avec l’espèce, et trébucherait dans le vide, — tout cela, ce n’est que le reliquaire, — ou plutôt, car ce reliquaire est vivant ! — c’est le Sphinx gardien du Secret…

Le secret est perdu, autant dire, puisque quelques-uns seulement aujourd’hui peuvent répondre au Sphinx de toutes parts accroupi dans nos villes de France.

Nous saurions répondre au sphinx gothique, si la nature elle-même n’était devenue pour nous un sphinx incompréhensible.


Il y a dans la Cathédrale toute la simple beauté du menhir, qui l’annonce.

Incontestablement, les blocs romans et gothiques rappellent beaucoup, en grand, les pierres druidiques.

Mais le grand arbre a sa part dans la création du monument. Autant que les vieilles pierres dont l’amoncellement constitue les Cathédrales, j’aime les arbres puissants ; entre celles-ci et ceux-là je perçois une parenté. — Les bûches énormes qui soutenaient les huttes gauloises ne sont-elles pas les types des contreforts ? Les contreforts eux-mêmes ?

À coup sûr, il y a là, d’autre part, un souvenir, barbare et charmant, de la maison romaine.

L’art romain et le contrefort barbare sont dans la Cathédrale.

Et ces mains qui supportent les voûtes, ces tendons extenseurs !

Murs cyclopéens égayés par les végétations, toujours décoratives. Ainsi le Gothique assemble et régulièrement entasse des pierres, des soubassements, et tout en haut ajuste des fleurons, des crochets, des épines, à l’imitation des végétations grimpantes.

Toutes les lignes sont des lignes de victoire. Elles plafonnent superbement, portées par le développement logique de tout l’édifice.

C’est l’effet toujours tenté dans les écoles, sans succès, parce que l’école invente des règles qui ne sont pas ratifiées par la nature. La nature refuse de se greffer sur nos rêves. Elle reste fidèle à ses propres lois, qui ne la trompent jamais : comme la mer a ses limites, les mouvements ont leur justesse. — Les Gothiques n’inventent rien. Les inventions sont des blasphèmes.


Économie des effets. Voici des colonnes et des colonnettes qui montent jusqu’en haut sur un seul plan droit. Elles ne demandent un effet qu’aux chapiteaux forts et saillants. Nous retrouvons ce principe au mur du Théâtre d’Orange. C’est un mur, aux deux tiers de sa hauteur : de grosses pierres profondément saillantes donnent à cette large surface sa force de beauté.


Au sommet des hautes nefs, dans le fond, filtre un rayon qui se répand dans tout le vaisseau, se jouant à différentes hauteurs ; on croit voir au-dessus de lui, dans ce ciel de pierre, un nuage orageux.

Les reflets violacés des vitraux colorent l’abside des tons d’une palette impressionniste.


La femme, dans le récit de la Genèse, est créée après l’homme ; la grâce suit la force.

Le Gothique est toujours plus noir, d’effets plus rapprochés que la Renaissance. Celle-ci étale les effets et les dissout dans la grâce incomparable qui est sa marque propre, dans la douceur qui est son expression. Elle conserve des sillons noirs, à grands intervalles : c’est l’attique français. Sa générale teinte blonde trouve dans ces noirs, très rares, le rehaut, le ressort qui la met en valeur. Je ne sais rien d’aussi ravissant. — Aux XIIIe, XIVe et XVe siècles, la force, plus fervente, s’exprimait avec plus d’énergie. La Renaissance a nuancé la ferveur de l’amour.

Déclinaison du Gothique dans la Renaissance du XVIe, tu m’as forcé à l’étude de la lumière, j’ai essayé de comprendre tes motifs, tes mille nervures et de mettre quelques-unes de tes richesses dans mes œuvres…


C’est bien le Goût, le sens des convenances, des rapports, qui fait l’unit de la Cathédrale. C’est le Goût qui préside à la disposition des clochers, des portes, de tous les membres du grand Vivant ; et tous ces membres procèdent de la ronde-bosse, qui seule peut nourrir et soutenir les lignes, s’harmoniser avec les images, s’exprimer en dépit des distances et par les distances.


Les écrivains d’art aussi défendent le goût, recommandent la mesure et la clarté. Je ne suis pas bien sûr que, sous les mêmes mots, nous entendions les mêmes choses. C’est de la clarté et du goût des effets que je parle. Le Goût, c’est l’adaptation de la volonté et des forces humaines à la volonté et aux forces de la nature.


Les photographies des monuments sont muettes pour moi ; elles ne m’émeuvent pas, elles ne me laissent rien voir. Ne reproduisant pas convenablement les plans, les photographies sont toujours, pour mes yeux, sécheresses et duretés insupportables. L’objectif voit bas-relief, comme l’œil. Mais devant les pierres, je les sens ! Je les touche partout du regard en me déplaçant, je les vois plafonner en tous sens sous le ciel, et de tous les côtés je cherche leur secret.


La force répugne aux faibles. Ne la comprenant pas, ils ne la désirent pas.

La Cathédrale s’est accomplie lentement et passionnément. Les Romains y ont apporté leur force, leur logique, leur sérénité. Les Barbares y ont apporté leur grâce naïve, leur amour de la vie, leur imagination rêveuse. De cette collaboration, qui n’était pas combinée par un dessein prémédité, a germé l’œuvre, modelée par les temps et les lieux.

C’est le génie français et son image. Il n’a pas procédé par à-coup ; il n’a pas obéi à l’orgueil. Il s’est élevé avec la succession des siècles à l’expression.

Et cette expression, une dans tout le pays, varie avec chaque province, avec chaque fraction de province, juste assez pour historier la chaîne qui relie toutes les perles de ce monumental collier de la France.

Notre atmosphère, l’air à la fois si vif et si enveloppé de notre pays, a guidé les artistes gothiques et renaissants. Leur art est aussi doux que la lumière du jour !

Les Grecs ne s’y sont pas pris autrement pour faire leurs chefs-d’œuvre.

Par la netteté de son parti pris, par sa science des déclinaisons de la lumière, le Gothique-Renaissance rejoint la Grèce et n’a rien à lui envier.

Ah ! Renan, vous êtes parti de Bretagne pour aller vous prosterner devant le Parthénon ! Le sculpteur, élevé par les Grecs, vient du Parthénon et va à Chartres adorer la Cathédrale.

Nous avons perdu à la fois le sens de notre race et de notre religion. L’art gothique, c’est l’âme sensible, tangible, de la France ; c’est la religion de l’atmosphère française ! — On n’est pas incrédule, on n’est qu’infidèle.


Dans la majesté dont s’enveloppe la Cathédrale, comme d’un immense manteau, les bruits de la vie — les pas, le roulement d’une voiture, une porte qui se ferme — retentissent. La solitude les règle selon un sens harmonieux des proportions.


Les lignes s’enflent, décoratives, dans cet éloignement. Ce sont les contreforts qui donnent ce galbe. La traîne majestueuse de l’abside, manteau royal…

Et les arcs-boutants, en profil : des hirondelles qui s’envolent ; aussi, parfois, des envolées d’encensoirs.


Ces graves artistes du XIIe siècle, du XIIIe et de la Renaissance jusqu’à la fin du XVIIIe, travaillaient avec une allégresse partout sensible dans leur œuvre. Grands poètes, ils nous ont donné leur pensée, c’est-à-dire leur chair et leur sang.

L’art était, pour eux, l’une des ailes de l’amour ; la religion était l’autre. L’art et la religion donnent à l’humanité toutes les certitudes dont elle a besoin pour vivre et qu’ignorent les époques embuées d’indifférence, ce brouillard moral.

Et comme ils aimaient la vie ! Ils y recherchaient leur art, ses principes et ses conséquences, avec cette unité de pensée qui fait l’unité des grandes destinées. — N’habillaient-ils pas leurs femmes selon le goût de leurs œuvres ? Et l’élégance féminine ne trouvait-elle pas sa part dans les dentelles des clochetons et dans les plis des colonnettes ?

Ces colonnes blanches, leurs nervures, les fenêtres, les meneaux, ces trèfles suggèrent la lumière naturelle, le soleil qui traverse les feuilles.


Les moulures gothiques sont quelquefois inspirées de la tempête. Elles sont, comme la mer, en ressauts.


La moulure, ce fil qui court dans le sens horizontal ou en hauteur, est aussi dans la nature : c’est la trace de la sève. Les feuilles et les fleurs ont été réservées pour les ornements.


La console, si accentuée par la Renaissance, est gothique par sa forme générale, par sa ligne. En regardant ce portail, avec ses rangées de saints, aux têtes inclinées et les pieds posés sur un accessoire, je vois la console. Et c’est la ligne génératrice de tout l’édifice.

Elle régnera jusqu’à Louis XVI.


Le tympan a d’abord été l’histoire sainte, la Bible et l’Évangile : la création, les prophètes, le Christ juge, le couronnement de la Vierge, etc.

Puis, il est devenu une pure décoration ; non pas une décoration simple. Il se complaît en lui-même, se déroule et revient en rinceaux. C’est la Renaissance, un autre mouvement, la déclinaison de la même pensée.

Pourtant, cette décoration est admirable encore de mesure. Les proportions sont respectées. La vie est exprimée à l’état statique.


Le corps humain est dramatique par lui-même. C’est aussi un étalon d’harmonie. Comment peut-il se rencontrer des sculpteurs pour nous donner un Crucifié inexpressif, indifférent ? Seulement humain, il serait singulièrement émouvant. Sous le ciseau d’un artiste, le Christ dans la mort devient plus vivant qu’un homme vivant.

Quelquefois, le génie de certaines races accentue l’effet jusqu’à produire le frisson de l’épouvante. Je me souviens d’un Christ, dans une église de la Rue Haute, à Bruxelles : ce n’est plus l’hostie de l’amour, il n’y a plus que de la souffrance. Ce Christ est espagnol.


Qu’importent les cassures ! — Dessinez d’après les dégradés : il restera les plans. (L’artiste me comprend.) Si les plans sont justes, la cassure le prouve. Je le répéterai inlassablement : le plan est tout. Un œil fait avec un clou est divin de nuances et de pensées si le plan qui le soutient est juste ; un œil ciselé avec les outils les plus perfectionnés, et même amoureusement, est inexpressif si le plan est faux. Que serviraient à la Joconde les commissures délicieuses de sa bouche et son œil profond, si les plans de cette figure n’étaient pas tous à leur place ?


Les réparations sèchent et noircissent très vite. Vieillissement artificiel. Croient-elles nous tromper ? Elles ont beau noircir, elles restent datées : dures et molles à la fois.

Gris moelleux et doux ; la douceur est une chose d’autrefois, une chose de style.


Un art qui a la vie ne restaure pas les œuvres du passé, il les continue.

Voilà un palais, auquel un artiste véritable, un artiste d’autrefois, a fait une petite adjonction : motif charmant, qui ne dérange pas les colonnes reliées les unes aux autres. Entre deux, le petit motif Renaissance, modeste, se fait pardonner par sa grâce l’audace de s’être mis là. Avec quelle souplesse, quelle richesse d’invention il a « tourné » pour produire le style suivant, sans rien déranger dans la lumière du style précédent ! Voilà ce qui s’appelle suivre l’idée première en la dirigeant sur un autre plan, qui ne trouble pas l’ordre général, essentiel : voilà le Goût.

L’originalité, si ce mot peut être pris dans un sens affirmatif, ne consiste pas à forger des mots nouveaux, privés des beaux caractères de l’expérience, mais à se bien servir des mots anciens. Ils peuvent suffire à tout. Ils suffisent au génie.


Senlis : pureté de la foi, pureté du goût.

Les fleurs qui montent aux voûtes ! L’arc qui s’élance du chapiteau sans rompre avec lui ! Quel art suprême dans un seul trait ! Pour réaliser cela sans maigreur, il fallait tout le génie de ces incomparables artistes.

Les voussures doublant les ogives engendrent des plates-bandes pareilles à des rubans. Le noir est derrière. Entre ces rubans, la nervure se dessine dans une manière de modelé plus bas-relief, comme il était nécessaire. Style Renaissance qui atténue un peu la ronde-bosse du Gothique. Effet grec et charmant.


Spectacle réconfortant d’une petite ville de province, avant six heures du matin : Blois. Grande hâte vers le travail, les usines ; les maisons propres et modestes, aux persiennes fermées, et le beau pont, solide, en dos d’âne. Et ce pont, grâce à l’effet du dos d’âne, est comme une route en plein ciel.

Derrière un rideau de maisons apparaît le clocher, roman, massif, puissant, admirable. Les jolis minois du temps de Louis XV — auxquels il faut que je pense, ici — l’ont vu, ce beau clocher de pierre, qui s’élève comme une fleur dans un jardin. Mais déjà ils le trouvaient affreux…

Je me retourne vers ce pont, dont les voitures font l’ascension, régulièrement, vaillamment, en dessinant sur le ciel leur profil, et je vois, dans cette montée et cette descente, une image de la vie.


La netteté dans la modestie : Blois.

Elle a été frappée dans son château, dans son église, de notre temps. Ah ! les marchands sont entrés dans le temple !

Harmonies perdues. Les vitraux nouveaux sont étrangers aux paroles qu’on chante dans cette église. Les rapports entre ceci et cela étaient pourtant intimes, à l’origine. L’âme des choses est trahie par la caricature.


Il y a, à Blois, une rue si gracieuse, à la voir en raccourci, qu’on a, de ce point de vue, la sensation d’un monument. Grâce discrète, qui caresse les yeux et le cœur de l’artiste et que j’ai goûtée dans tant de villes de province. On retrouve dans ces perspectives le charme du monument même qui fait la gloire de la petite ville.


Sorti de l’église, je m’arrête à regarder encore les façades. Des chants entrecoupés me parviennent, par intervalles, comme des bouffées d’air du ciel. Cependant, j’étudie les pierres, le bois de la porte : Adam, et toutes ses filles, déesses de la génération, séduisantes par la modestie de leur geste.

L’utilité du « sujet » est de concentrer l’esprit, de lui épargner la dispersion. Mais l’intérêt véritable est au delà. Notre public contemporain ne soupçonne guère cet « au delà ». Il prétend qu’il veut comprendre. — Quoi donc ? — Ce que l’artiste a voulu dire. — Mais le sujet ne nous renseigne pas sur l’intention de l’artiste. Il faut la chercher dans l’exécution. Voyez un bas-relief ; par l’opposition des plans, l’artiste a déterminé de belles ombres, d’où surgissent une tête, le col d’une nymphe, ses genoux : tout cela est d’une grâce infinie, et c’est cette grâce qu’il importe de comprendre. Quant à savoir si ces figures sont l’été, l’automne, etc., c’est bien secondaire. Il y a même des compositions dont le sujet se dérobe : cette figure cachée, qui tient un livre, que signifie-t-elle ? Mystère. Et l’ornement ? N’est-il pas l’emploi de l’ombre et de la lumière sans sujet ? Il y a un mystère plus précieux à pénétrer, c’est celui de l’art, celui de la beauté. Notre public s’en soucie peu. Il préfère des lignes sèches au modelé le plus savant, pourvu qu’il puisse se rendre compte de l’anecdote… — N’en est-il pas de même en religion ?


J’aperçois une forme : c’est une figurine. Je ne distingue rien nettement ; mais à l’ombre, à la lumière qui détache l’ombre du jour, à ce que je ne vois pas, à la masse balancée que pèse mon œil, je pressens et je vois un chef-d’œuvre. Ni la lumière ni la masse d’ombre ne sont égales ; c’est le modelé, c’est l’équilibre qui se sent. — Quand une figure est juste dans ses oppositions, on sent l’équilibre, et si l’équilibre est bon, on sent le mouvement possible, la vie. — Et mon esprit éprouve le sentiment de la plénitude : c’est un antique ! J’en reconnais la divine harmonie. — C’est ce qu’il fallait comprendre.

Comme la beauté, la conscience se pressent de loin. Voilà une figure magistrale. Elle domine les visiteurs qui passent, elle arrête ceux qui la comprennent. Quelle expression sur cette face ! Comme dans beaucoup de bustes romains, c’est la période critique de la vie que l’artiste a rendue dans toute son émouvante vérité. Les années ont passé, cette figure a été belle, elle est altière encore, tout à genoux que la voilà, et chez Dieu. Quelle atmosphère autour d’elle ! Comme elle est en repos, dans cet agenouillement, depuis trois siècles ! Et comme elle vit dans son repos, grâce à la perfection du modelé !

Le modelé, selon le plan, est toute la vie de l’architecture et de la sculpture, l’âme des pierres touchées par l’artiste. C’est aussi le rapport des petites proportions, surtout en profondeur. Le détail mal ou pas modelé est d’une bêtise insolente. Tout est plat dans nos pierres sculptées d’aujourd’hui ; elles sont sans vie.


À Saint-Cloud, c’est la beauté des fleurs, quoique mal arrangées, qui nous console des anciennes splendeurs architecturales, disparues.

Avenue magnifique d’un château qui n’est plus.

Je l’ai vu, étant jeune. Il me semble que cette destruction creuse le temps, lui inflige un recul incommensurable.

Le palais était admirable d’ordre et d’harmonie.

Dans les jardins, j’admire l’Apollon. Quelle majesté ! Les découpements, pareils à des anses de vase, donnent au torse des légèretés précieuses. Quelle grâce dans la masse ! De trois quarts et de dos, cette figure est tout à fait dans le goût de Michel-Ange.


L’architecte de Saint-Cloud a eu l’heureuse idée de mettre là de beaux moulages. Je craignais tant d’y trouver — comme ailleurs — d’affreuses copies !

C’est vues d’en bas que les figures antiques ont toute leur beauté. Voyez la Samothrace. Elle plafonne, et des ailes morales, quand elles ne sont pas réelles, l’accompagnent toujours, l’enveloppent.

Quelle grâce dans ce Génie du Repos éternel ! — Dire que l’antique mal compris a suscité toute une innombrable école, l’École de la caricature de l’Antique ! Ses « maîtres » ont regardé tout ce qu’ils ont cru voir, et l’antique, et le gothique, et la nature, avec des yeux meurtriers. — Ce Génie, à distance, est plus grand que l’Apollon, — plus grand que Michel-Ange.

Il est remarquable avec quelle aisance l’art grec se passe de la lumière grecque. Mais, où qu’on l’exile, il veut cette douce lumière du jour dont parle Homère…


Dans la contrée où est Chambord, cette petite église[1], qui n’a pas été réparée, pas toute, du moins. Pour le chœur, qui était roman, on a consulté un ingénieur, quelque notable du service d’assainissement ; il a fait sa besogne…

Mais la nef, ces merveilleux modelés, ces piliers doux, ces grandes nervures si fraîches, divisées en plusieurs nervures plus fines…


… Ainsi, chaque promenade est comme une surprise d’admiration. Parfois, il semble que la beauté — oserai-je le dire ? — ruse avec moi. Je viens d’éprouver ce sentiment, une fois de plus, à Melun.

J’avais admiré dans un coin d’église de petites merveilles de sculpture, amoureusement ajoutées après coup, fleurs d’un bouquet de la Renaissance. Empressé de les revoir, je retourne à l’église, ce matin : elles ont changé. La mémoire encore enchantée des splendeurs de la veille, j’ai aujourd’hui une déception. Mes « chefs-d’œuvre » sont médiocres !… Non ! Quelques minutes d’attention, et voici d’autres beautés, qui valent celles d’hier. Des choses, noyées alors, se montrent, et ce sont des effets aussi charmants que les premiers. Privilège de la ronde-bosse, de cette forte saillie qui donne les douceurs de la demi-teinte, disons plutôt du clair-obscur… Cependant, si j’avais amené là quelque ami, en lui annonçant des prodiges, il me semble que j’aurais été confus, d’abord, pour mes chefs-d’œuvre ; et puis, la déroute bientôt se serait changée en victoire : l’effet différerait de celui que j’aurais annoncé, mais il serait aussi beau. Œuvre nouvelle, et la même.

Il y a partout de beaux restes, il y en a pour consoler encore quelques générations d’artistes.

Étudiez ces magnifiques débris. Si vous voulez les comprendre, allez les voir à des heures différentes. Ces œuvres, accomplies en plein air, changent de beauté selon que le temps change, et ces beautés varient sur un thème constant. Le soir vous révélera ce que le matin ne vous a pas laissé voir.

Ces œuvres se transforment comme de beaux visages féminins, où la même âme, qui ne peut pas tout dire la première fois, mais qui continue de parler aux différentes heures du jour, se manifeste avec tant de nuances !


Devant les Cathédrales je me sens soulevé, transporté par le sentiment de la Justice. Justesse plastique, image et correspondance de la justice morale.

Je pousse la porte : quelle ordonnance ! La pensée de la perfection s’impose à mon esprit. Quelles assises éternelles ! Et cette vertu de l’architecture, cette épaisseur que j’aime tant, qui manque à notre époque ! Solidité, profondeur qui survit aux siècles ! je respire cette force avec passion. — C’est l’épaisseur du temple de Pæstum, trapu dans le paysage comme le taureau dans la plaine, ou comme une phalange grecque ; c’est l’épaisseur antique. Dans le Gothique, elle s’étire et s’élance.

Au fond, le noir du Saint des Saints, la grande ligne de séparation qui monte au faîte, s’élève au point où la force retombe en s’appuyant sur l’autre chapiteau.

En bas, cette ligne sépare le chœur de la foule des assistants : rideau d’un théâtre auguste, où les gestes et les paroles sont antiques et se produisent dans des ténèbres antiques, où, seul, l’or d’une lampe suspendue reluit.

Mon esprit monte, suivant cette ligne, et retombe avec elle pour remonter. Les battements aussi de mon cœur la suivent, puis se rhythment aux arcatures qui palpitent tout en haut et tout au loin.

Grand silence, où l’on sent que des sages délibèrent en eux-mêmes.

Entre le prêtre ; repos, puis les chants.

Les femmes parfument l’église de leur beauté.

La foule, en voix confuses, exprime humblement l’amour, l’adoration de la Justice. — En haut sont les orgues, comme la foudre qui serpente. Et ce murmure humain qui borde le chant profond de l’orgue…

Rembrandt, que vous admirerez au XVIIe siècle, dont vous ferez un classique, est intensément gothique. Le génie de Rembrandt, c’est également la vie dans l’ombre.

Mais notez bien que l’ombre, en soi, n’existe pas. C’est un vêtement qui s’attache à la forme. Si la forme est bonne, l’ombre, qui en est la manifestation, sera expressive. Donnez-moi de belles formes, j’aurai de belles ombres. Ce qui fait la variété des styles, c’est la déclinaison des mêmes ombres en détails différents. Aussi y a-t-il unité parfaite dans l’art français, depuis le Roman jusqu’à nous, — jusqu’à nous exclusivement. Nous nous sommes reniés nous-mêmes, en refusant notre amour aux merveilles de notre passé, et ce reniement est un suicide.


VI


De bonne foi, comment pourrait-on excuser, expliquer le crime moderne, l’abandon des Cathédrales ? Pis encore : leur meurtre et leur travestissement !

Nous sommes les exécuteurs inconscients de notre propre condamnation. La destinée nous retire ces grands titres de gloire, parce que nous ne les méritons plus, et, pour comble de honte, c’est nous-mêmes qu’elle charge du châtiment.


Est-ce l’homme qui a diminué ? Est-ce la Divinité ? Comment se pourrait-il qu’elle exigeât de nous, maintenant, après de si splendides sacrifices, un tribut dérisoire ?

Si nous sommes devenus infirmes, de quand date notre infirmité ?

Sommes-nous, vraiment, réduits à tant de faiblesse que nous laissions, sans faire un effort pour le retenir, s’envoler le grand oiseau mystique ?

Les Cathédrales devraient nous donner tant d’orgueil ! Elles ont engendré la force dont les derniers restes nous animent encore. N’avez-vous plus le désir de la santé ? Ne comprendriez-vous même plus ce que c’est ?

Les Cathédrales, c’est la France. Tandis que je les contemple, je sens nos ascendants qui montent et qui descendent en moi, comme sur une autre échelle de Jacob.

Oh ! quelle pitié de voir s’ériger à grands frais de vastes hôtels de confort et de luxe, qui sont hideusement somptueux, et périr les vrais motifs de gloire !


Peut-être est-il nécessaire que les soleils tombent ?

Nous vivons tout près de tant de belles choses, et la plupart d’entre nous ne les voient pas ! Et elles ne persuadent, elles ne préservent que si peu d’esprits parmi ceux qui les voient !

Notre ignorance des chefs-d’œuvre est l’oubli de notre vérité. En pénétrant les yeux, la beauté éveille le cœur à l’amour, et hors l’amour rien ne vaut.

Mais on n’enseigne plus l’amour.

Si la compréhension du beau était affaire d’éducation, d’instruction, comment pourrions-nous en être privés, nous, les modernes, qui sommes privilégiés parmi les privilégiés ? N’avons-nous pas dans nos musées l’Égypte, l’Assyrie, l’Inde, la Perse, la Grèce, Rome ? sur notre sol les vestiges sublimes du Gothique, du Roman, et ces charmantes merveilles, nos vieilles maisons, belles de proportions jusqu’au Premier Empire inclusivement, si sévèrement élégantes dans leur style d’autrefois, avec cette grâce éloquente jusque par sa réserve, et quelquefois inscrite dans un simple bandeau sans moulures ?

Nous avons tout cela, et nos architectes font les bâtisses que vous savez. Dans la statuaire, le moulage sur nature, cette plaie cancéreuse de l’art, prospère !

Ah ! Proportion ! synthèse des arts ! perfection insaisissable ! Le sentiment de ta vérité nous pénètre lentement d’une sorte de terreur salutaire, qui nous purifie et nous grandit. Mais où es-tu maintenant ? L’artiste semble avoir perdu jusqu’à la notion de ton existence, depuis qu’il a renoncé à bâtir le temple de Dieu, depuis qu’il se propose d’élever le temple de la vanité humaine. Et pour ce nouveau temple il veut des matières plus précieuses, prodiguées en plus d’ornements qu’on n’en vit jamais. Mais la vanité avoue la pauvreté spirituelle du vaniteux. Trop de moulures dans nos palais. La mesure convient à la demeure de l’homme comme à lui-même.

Est-ce que les Juifs ne sont pas fiers de leur Bible, les protestants de leur morale, les musulmans de leur mosquée ? Ne défendent-ils pas, les uns et les autres, ces témoignages de leur foi, de leur histoire !

Nous n’avons pas cette fidélité, nous, qui ne défendons pas nos Cathédrales.

Et que défendrions-nous en elles ? Notre ignorance ne nous permet pas de voir qu’elles sont admirables, et pourquoi, et comment. Et les prêtres demandent leurs églises nouvelles aux architectes de nos music-halls, et commandent leurs statues de saints à des marchands.

Qu’a-t-on fait du cœur sanglant de ces foules de jadis, qui nous léguèrent ces poignants témoignages de leur douleur et de leur génie ? Voilà les vraies reliques. Qu’a-t-on fait du Parthénon chrétien ? Plus jeune que l’autre, il est plus caduc.

Sommes-nous donc plus barbares que les Arabes ? Ils respectent les monuments du passé. Ce qu’ils font par indifférence, ne pourriez-vous le faire par devoir, puisque les monuments gothiques vous ont été confiés ? — On n’ose dire : Ne pourriez-vous le faire par amour et pour votre joie ?


Je veux vous dire quels biens vous dédaignez.

Ils sont à tous ; chaque Français en a sa part de nue propriété, comme il en a, au fond de l’âme, sa part de vie morale.

Mener le peuple à la Cathédrale, c’est le mener chez lui, dans sa maison, dans la citadelle de sa force. Le pays ne peut pas périr, tant que les Cathédrales seront là. Ce sont nos Muses. Ce sont nos Mères.

Venez voir ce qui est à vous, ce qu’on est en train de vous prendre. Il en reste encore de magnifiques débris.


Foi perdue, beauté oubliée.

L’Europe, comme le vieux Titan fatigué, change de position et, par conséquent, d’équilibre. Pourra-t-elle s’adapter à des conditions nouvelles, ou va-t-elle perdre l’équilibre au lieu d’en changer ? On ne sait. Il est certain que l’homme moderne, s’il manque de goût, ne manque pas de grandeur et de courage. Témoin les aviateurs.


Le souvenir qu’on emporte des Cathédrales impose le silence, un silence fécond où l’âme connaît le grand bien-être, la fête de la pensée. On médite le conseil que la Nature vient de nous donner par le moyen de l’art. On cherche la loi.

Elle ne peut se préciser. La mesure, un certain ordre, voilà la loi. Et c’est aussi le goût, la sagesse, la raison, la convenance. Et c’est aussi l’immortalité, le lien qui unit les siècles aux siècles, l’homme avec les hommes de sa race, et des pays différents, et notre esprit avec la Nature.

Mais dans ce concert des siècles, le XIXe, comme art, est une note discordante ; dans leur marche, un temps d’arrêt. Comptera-t-il, au jugement de l’avenir ? Plat jusque dans le caractère des individus, il a ignoré la profondeur, une des trois mesures. Il a méconnu l’une des trois parties de la géométrie.


Vous verrez quels beaux hôtels de ville on vous construira, dans les provinces, quand il n’y aura plus de châteaux Louis XVI où les municipalités puissent trouver à se loger…


Dans les grandes œuvres d’autrefois on ne comprend pas toujours tout de suite l’opposition des plans. Mais il faut parvenir à s’en rendre compte, car c’est de cette opposition que résultent l’équilibre et la « tournure ». Or, ce secret est ignoré des architectes qui ont entrepris de restaurer les Cathédrales en y ajoutant les vices de notre époque. Aussi sont-ils toujours amenés à charger l’édifice à faux, à le fatiguer. Ils manquent l’effet qu’ils cherchent, parce qu’ils ignorent les conditions de l’équilibre.


L’ombre bénie de la Cathédrale continue à s’étendre sur moi bien longtemps après que j’ai franchi son seuil ; elle m’accompagne dans la vie. Je revois les grandes lignes de son architecture, tels détails de sa statuaire, telle figure qui fait, dans son isolement, un tout complet, un monde à part, image du grand. Ainsi le moindre insecte, parce qu’il est selon les lois générales, nous offre une représentation, abrégée, mais totale de l’univers.


VII


Les circonstances ne prévaudront pas contre l’Esprit et contre la Loi.

Le sentiment de la beauté est nécessaire, impérissable. Je m’en persuade en sentant si vive en moi la faculté d’admirer. Cette faculté, tous les hommes l’ont en eux. Elle peut sommeiller, elle se réveillera.

Moi non plus, je n’ai pas toujours connu toute la vérité. Quelle reconnaissance je dois aux forces qui me l’ont révélée ! — Aujourd’hui, par ce matin de printemps où l’atmosphère est en fleur, mes souvenirs m’escortent, je rejoins mon passé, je pense aux longues et délicieuses études qui m’ont donné le goût de la vie et enseigné son secret.

D’où me vint cette faveur ?

D’abord de mes longues promenades à travers la forêt, qui m’ont fait découvrir le ciel : le ciel que je croyais, auparavant, voir tous les jours ; mais, un jour, je l’ai vu.

Et puis du modèle aussi, du modèle vivant qui, sans me parler, a fait naître en moi l’enthousiasme, m’a permis la patience, m’a donné la joie de comprendre cette fleur des fleurs, la fleur humaine. Mon admiration s’est toujours élevée, élargie depuis. Ma faculté d’observation s’est aiguisée grâce à de rares et ardentes affections, et grâce encore à des printemps comme celui-ci, où la terre envoie son âme fleurie à sa surface pour nous éblouir et nous enchanter.

Quel bonheur, pour moi, de posséder un métier qui me permet de dire à la Nature mon amour ! — O ce modèle, ce temple de vie, dont la sculpture peut reproduire les plus tendres modelés, les lignes les plus délicates et qu’on croirait d’abord les plus décevantes, dont le moindre fragment est déjà le chef-d’œuvre tout entier ! Et son visage, où l’âme divine, la force, la fraîcheur, la grâce se réunissent comme dans leur demeure de prédilection, comme dans le lieu de nos admirations !

Voilà le miel que j’ai amassé dans mon cœur. Je vis dans la gratitude perpétuelle, envers Dieu et envers ses admirables créatures, ses éloquentes envoyées.

D’autres voudront jouir du même bonheur. Et je sais bien que d’autres déjà, dans ce même moment comme dans tous les siècles, adorent avec moi la beauté.

Elle ne périra pas.


Me sera-t-il permis d’insister, un instant, sur les joies que me donnent les chefs-d’œuvre et mes propres travaux ? — Il y a là, peut-être, un exemple…


Accoudé à ma fenêtre, dans mon ermitage de Meudon, je baigne mon front dans la vapeur du matin. Toutes les pensées sombres s’éloignent, je cède à la douceur de cette belle heure du printemps. — Je sais que mon peuple de statues m’attend, pour se laisser voir, et pour travailler avec moi.

Mais je m’arrêterai d’abord dans mon petit musée, où sont réunis de beaux morceaux de toutes les époques. Beaucoup de mes sculptures sont parmi ; on les distingue, bien que, d’instinct, je me rapproche toujours de la Tradition. — Originalité est un mot vide, un mot de bavard et d’ignorant, qui a perdu bien des élèves et des artistes. Il nous est impossible, à nous, sculpteurs, d’avoir de l’originalité. Nous sommes des copistes. Les Gothiques n’ont eu tant de fécondité que parce qu’ils copiaient la nature. Nous sommes des hommes d’étude.

L’Étude est une sœur très douce, qui ne vous quitte jamais. Elle vous tient compagnie même quand vous ne l’invitez pas au travail. Et qu’il faut peu de chose pour préciser son attention et la rendre utile !

Ce petit musée que j’abandonne si ingratement, à l’ordinaire — on m’assure tous les jours que des affaires de première importance m’appellent ailleurs… — me retient aujourd’hui. Il est dans une pénombre délicieuse ; la brume du beau temps y a pénétré. Mais mon regard s’arrête à des objets qui sont pour moi d’un enchantement familier. Ces plâtres, ces marbres me tiennent de petits discours, me rappellent mes pèlerinages à toutes les Cathédrales de France. Ravissement ! J’entends des modulations vagues, puis des paroles plus distinctes, des strophes dominatrices. Les âmes des Maîtres enseignent, corrigent la mienne.

Malgré la diversité des époques, tout procède ici de la même loi d’harmonie. Il n’y a guère là que des chefs-d’œuvre, c’est-à-dire que toutes ces sculptures sont nées complètes. C’est par là qu’elles me semblent et qu’elles sont pareilles les unes aux autres. — Non, aucune d’elles n’est originale… Mais le grandiose hommage de ces rinceaux répétés a la plénitude de ces hymnes puissants dont l’effet, aussi, procède de la répétition.

Cette nervure qui tend cette feuille en rampant vigoureusement, c’est la sève qui porte la vie. Elle bouillonne, elle violente la feuille qui se modèle sous l’effort. Qui a fait ce chef-d’œuvre ? Un Gothique sans nom. Ces beaux trous ! Ces ombres portées ou projetées ! Comprend-on qu’il y ait tant de grandeur dans les bosses et les trous au moyen desquels on a fait le simple portrait d’une plante ? Et il y a, en effet, tant de grandeur qu’avec ces trous et ces bosses les plus hautes pensées vont de pair. C’est que la Nature est là dans sa plénitude, la nature sensible, l’effet de toutes les forces qui travaillent en secret.

Oui, une seule loi, partout la même harmonie. Un esprit général relie d’unité toutes ces œuvres. Quelle modestie elles nous conseillent ! Mais quelles lumières elles mettent dans nos pensées !

Je regarde, et je ne puis m’en aller. Je suis environné de ces lumières ; les unes s’éteignent dans l’éloignement ; d’autres vibrent tout près de moi…

Ces fragments sont anciens. Mais, le français ou le grec, c’est le même sentiment, le même sphinx de beauté. Ici et là, c’est toujours la nature transposée et ressuscitée. Et c’est cette transposition aussi qui fait la splendeur suprême de l’Égypte et de l’Inde. — Je vois tout cela comme à travers des larmes de joie. Et quand je suis las d’admirer l’homme, je me tourne vers le paysage et je goûte profondément la convalescence de cette maladie, la Ville…

Rentrer dans la vérité, retourner à la nature, remonter aux principes : relier le présent au passé. L’instinct reconnaît l’instinct par delà les intervalles.

Relier le présent au passé, c’est l’action nécessaire. Ce sera rendre aux vivants la sagesse et le bonheur. Ceux qui possèdent le bonheur, parce qu’ils se sont prosternés devant la vérité, ne veulent pas garder pour eux seuls ce trésor. L’humanité tout entière, inconsciemment, en a faim et soif. — Il y a un malentendu entre le passé et le présent.


L’artiste devrait être écouté.

Non pas imité ! Il n’imite pas, lui-même : il ne veut pas qu’on l’imite. Même pour s’approcher de l’antique, ce n’est pas à la copie qu’il recourt, mais au moyen même que les Anciens ont employé : à l’étude de la nature.

Non pas imité : mais écouté !

Docile confident de la nature, il vit parmi de bien autres merveilles que celles des Mille et Une Nuits. Il peut enseigner à la foule l’art d’admirer, et ainsi lui procurer de magnifiques et innombrables occasions de développement et de bonheur.

À la condition, en effet, de nous soumettre joyeusement aux Lois — aux vraies, à celles que l’homme n’édicte pas, mais qui sont les textes éternels, éternellement offerts à ses yeux, à son esprit, à son cœur — nous jouissons d’une infinie richesse de vie. Quel paradis que cette terre ! Ne parlons pas du mal, nous ne le comprenons pas… Essayons seulement d’épuiser le lot de bien, le bonheur qui nous est dévolu : nous n’y parviendrons pas, car il est infini. Et il nous est, proprement, donné.

La beauté, comme l’air, ne coûte rien. La terre, calme ou troublée, fleurie ou montrant son squelette, les saisons, les bêtes et les fleurs, la foule dans la ville, les admirables portraits que tu vois dans l’omnibus, le bateau, le wagon : partout, artiste, tu trouves un aliment pour ta faim de beauté. Qu’importe si, de loin, tu ne vois pas le visage ? Le mouvement général te l’indique ; et si tu ne vois que le visage, il t’indique le mouvement général ; le visage et le mouvement racontent toute l’histoire d’une personne, c’est tout un roman écrit avec la chair. Et comme cette loi de beauté n’a rien de conventionnel, tu la vénéreras sur la face de ton ennemi lui-même — si tu peux en supporter la vue — et jusque dans les êtres dont la race est hostile à la tienne. Les animaux méritent notre hommage, et c’est justement que le cheval devient l’égal du cavalier dans une figure équestre. Il n’y a pas jusqu’au brin d’herbe qui ne soit « articulé en beauté ». — Il n’y a qu’à regarder, en intervenant le moins possible, pour ne pas gêner les acteurs du drame et les dénaturer. Autrefois, je choisissais mes modèles et je leur indiquais des poses. J’ai dépassé cette erreur, il y a longtemps. Tous les modèles sont infiniment beaux, et leurs gestes spontanés sont ceux qui se ressentent le plus du divin. Et tandis que la beauté se révèle à moi, se multipliant de seconde en seconde à mesure que je la comprends mieux, je commence à travailler — dès que mon crayon est taillé ou que ma terre est molle — étudiant ce que je vois, ce qui m’est donné, bien certain qu’il serait superflu de choisir.

Dans cet état d’esprit, où l’on sent qu’on participe à la nature, comment ne serait-on pas heureux ?

C’est dans ce bonheur que l’artiste, aujourd’hui, voudrait communier avec tous, comme il l’a fait autrefois dans la Cathédrale, car il y a place et part pour tous : ce bonheur est immense et pourtant appartient tout entier à qui veut bien faire l’effort de le prendre. — C’est une des lois naturelles, que tout soit à tous. Chacun de nous ne remplit-il pas le ciel ? Je n’exagère pas. Une femme qui se peigne remplit de son geste le ciel. Et il nous est impossible de faire quelque mouvement que ce soit sans beauté. Il nous est également impossible de sectionner, de limiter nos pensées et leurs nuances, lesquelles se traduisent par des gestes sans bornes en nombre et en ampleur. Nous avons donc, tous, l’immensité pour propriété.

Cette conviction nous grandit en nous permettant de nous enorgueillir : quelle place la nature nous a faite dans son sein ! Sa générosité doit éveiller notre reconnaissance. L’art est l’expression de cette reconnaissance, la louange de la nature par l’homme empli d’amour et d’admiration devant elle.

L’art est le rite harmonieux de cette grande religion de la nature.

Si l’artiste était écouté, tous les hommes se réconcilieraient dans cette religion, et la beauté créée par l’homme serait comprise, serait sacrée, au même titre que la beauté du ciel et de la mer.

Les cieux racontent la gloire de Dieu : les Cathédrales y ajoutent la gloire de l’homme. Elles offrent à tous les hommes un spectacle splendide, réconfortant, exaltant ; elles nous offrent notre propre spectacle, l’image éternisée de notre âme, de notre patrie, de tout ce que nous avons appris à aimer en ouvrant les yeux.

Quand l’artiste sera écouté, nous cesserons d’être aveugles aux magnificences familiales de ces monuments marqués du chiffre de France, sourds aux accents de ces cloches qui parlent notre langue.

Du haut des clochers de nos Cathédrales sonne l’espoir.

La bonté de la nature et le courage de l’artiste parviendront à tout rétablir dans l’ordre.

Ces vieux monuments recèlent tant d’ardeur ! Ils sont réellement si jeunes ! En les étudiant, j’ai retrouvé la jeunesse.

Pour mes contemporains, je suis un pont, unissant les deux rives, le passé au présent. J’ai vu souvent la foule hésiter devant ces masses énormes de l’architecture gothique, se demandant si elles sont vraiment belles. Qu’elle daigne m’agréer pour garant, avec Ruskin et tant d’autres maîtres, quand nous affirmons que cette architecture est d’une beauté sublime. Oh ! que ne puis-je faire cesser le malentendu qui détourne d’elle ceux-là mêmes auxquels elle est dédiée !…

Pourquoi admire-t-on, — universellement, je crois bien, — les Grecs, les Égyptiens, les Persans ? Est-ce que la rareté des œuvres grecques, égyptiennes, persanes, ne leur confère pas une valeur de plus ? N’ont-elles pas gagné, à chacune des blessures que leur a faites le temps, un mérite, une dignité de plus ? — Prenez-y donc garde : les violences des vandales de tous les temps et les coupes sombres qu’on y pratique de nos jours ont donné aux monuments martyrisés du Moyen Âge le cachet de rareté que vous goûtez dans ceux de la Perse, de l’Égypte et de la Grèce.


J’ai déjà dit que les coups de la violence ne sont pas mortels. Il faut les condamner, bien entendu, il faudrait les prévenir, et je voudrais qu’on amenât devant nos vieilles églises les conseillers municipaux de France, qu’on tâchât de leur faire comprendre la valeur de ces mains, de ces visages, de ces plis de vêtements, de tout l’ensemble qu’ils détruisent…

Mais contre une œuvre absolument belle le vandale, s’il ne la réduit pas en poussière, ne peut rien : le plan subsiste, et grâce à lui je reconstitue l’œuvre tout entière, en ôtant de mon regard la blessure.

Non plus les coups du temps ne nous privent de la Beauté. Le temps est infiniment juste et sage. Son action sur nos œuvres les use, mais il rend presque autant qu’il prend. S’il atténue les détails, il ajoute aux plans une grandeur nouvelle, un caractère vénérable.

Les vrais ennemis de l’architecture et de la sculpture, ce sont les mauvais architectes et sculpteurs, — les grands chirurgiens à la mode, qui prétendent « refaire », artificiellement, au malade les membres qu’il a perdus. — O ces artistes qui font de l’art « par délibération » ! et par imitation !

Il faut étudier, étudier soi-même.

Ce que je fais, moi, est peu de chose et tient peu de place. Mais l’œuvre de nos Anciens ! Elle couvre notre sol ! C’est partout, chez nous, que vous pouvez la voir. Et j’ai ce mérite : je l’ai vue, afin de pouvoir vous en parler, afin de vous inspirer le désir de la voir à votre tour. Le peuple n’a pas le moyen d’entreprendre de telles études, il se rend utile autrement. Les « travailleurs » n’ont pas le loisir de fouiller ce nouvel Herculanum, la Cathédrale. Je l’ai fait pour eux. Par mes années de labeur, je me sens devenu le frère des autres travailleurs, le frère des grands laboureurs. Je serais heureux qu’ils voulussent bien accepter le fruit de mon travail, mon expérience.

Ainsi, je prends par la main chacune de nos provinces, nos villes et leur orgueil ; à Paris, d’où elles pourront rayonner au delà des limites du pays, je réunis ces richesses. Elles sont à tous ! Chacun peut se dire : Je suis riche.


Ce n’est pas que je prétende avoir tout compris, oh ! non. J’ai avoué mes méprises ; j’en pourrais noter beaucoup d’autres. Il y a tant de beautés dans cette beauté ! L’impression ressentie, si forte qu’elle soit, n’est jamais définitive. Au premier regard, on est étonné, l’esprit fait des efforts, des bonds énormes pour s’assimiler la pensée de l’artiste. Mais la loi reste au delà et, comme les nuages qui montent à l’horizon, les observations continuent à s’entasser… Je regarde, je tâche de décomposer, de recomposer, comme un essayeur. Il y a vingt ans que je fais cela, que je vis, chaque fois, d’une petite découverte, d’un clair de compréhension, et je ne compte plus sur la conquête de l’absolu.

La science ne se donne pas toute à un homme. Je me rends à cette pensée : je suis un chaînon. Puissé-je avoir contribué à ramener la lumière et la subordination dans l’art ! Et puissé-je être écouté quand je prêche la simplicité comme la condition primordiale du bonheur et de la beauté ! Il est vrai, cette simplicité est difficile à atteindre ; tout ce que nous sommes, tout ce que nous faisons est en rapport avec la nature entière. C’est donc à la nature entière qu’il faudrait toujours penser. Cela est-il possible ? Mais la nature entière n’en est pas moins là, devant moi, dans le modèle : point juste, ou multitude de points justes. Regardons attentivement le modèle : il nous dira tout.

Malheureusement, nous sommes arrivés, dans les villes, à une si fébrile excitation que la nature a bien de la peine à nous calmer. Je suis encore, quant à moi, impatient des passions des hommes. Peut-être est-il bon d’avoir ainsi toujours le malheur en sautoir, pour ne pas s’engourdir…

Ma nouvelle amie, la vieillesse, — que mes contemporains m’ont faite si belle ! — met en moi des certitudes, que je voudrais, en retour, partager avec tous.


  1. Saint-Symphorien.