100%.png

Les Causes de la révolution/Constitution de la Bretagne

La bibliothèque libre.
Aller à la navigation Aller à la recherche

CONSTITUTION DE LA BRETAGNE ET SES RAP-
PORTS AVEC LA FRANCE. UNION DES TROIS
ORDRES ― DIVISION SUBITE ― ORAGES.


Je crois à propos, de donner une légere ésquisse, de la constitution de la Bretagne, et de ses rapports avec la France ; il m’a semblé que c’est un sujet peu ou point connu, qui pourra jeter de la lumiere sur celui que je traite et me raménera tout naturellement, au fil des événemens, dont cette province, a plus que toute autre été le théatre.

Pendant un long cours de siecles, la Bretagne avait eu ses souverains, qui la gouvernaient par ses lois : elle avait ses usages, ses manieres et même un language particulier dérivé du Celtic, que les habitans de la partie du nord, appellée basse Bretagne, parlent encore, et qui servait à entretenir ces préjugés et cette animosité, qui éxiste toujours entre deux nations voisines, particulierement pour la plus faible.

Cette province depuis un tems immémorial, avait ses états qui devaient être assemblés tous les deux ans. Eux seuls, avaient le droit de fixer les impositions et d’établir de nouvelles loix. La composition de ces états était fort simple, il semblait que nos peres eussent autant que possible voulu éviter la corruption et les intrigues, qui suivent toujours les éléctions.

Les représentans du clergé consistaient d’un certain nombre d’Abbés, qui avaient le droit d’y siéger, par leur bénéfice, son président était celui des états et pour éviter la brigue, était toujours l’évêque du lieu, où ils se tenaient.

Tout gentilhomme né en Bretagne, agé de 25 ans, et pouvant prouver plus de cent ans de noblesse, y était admis, quelque fut sa fortune.

Il y avait cinq baronnies, dont celui d’entre les possesseurs qui se trouvait présent, présidait la noblesse de droit ; quand il y en avait plusieurs, c’était le possesseur de la plus ancienne baronnie, quand ils étaient tous absents, la noblesse choisissait le plus agé des gentils-hommes présents, pour la présider.

Le tiers état, était représenté, par les maires de quarante villes où bourgs, que tous les habitans domiciliés dans ces villes avaient le droit d’élire : cette élection se faisait communément à la fin des états, pour ceux qui devaient suivre deux ans après, d’une maniere à la fois tres silentieuse et tres démocrate *, il était présidé par le maire de la ville, où les états se tenaient.

Chacun de ces trois ordres, avait sa voix particuliere et n’en avait qu’une, ainsi le tiers avait autant de prépondérance, que les ordres de l’eglise et de la noblesse (quoique ce dernier fut infiniment plus nombreux) puisqu’ils n’avaient que leurs voix, come lui.


Pour élire le maire de Nantes, la ville la plus considérable de Bretagne, on sonnait le tocsin, les habitans domiciliés, se rendaient à hotel de ville, se présentaient à un bureau, avec leurs attestations : on prenait leurs noms et on les conduisait ensuite, hors de la grande porte de la salle du conseil : là était affichée une longue liste des maires et échevins présents, et de ceux qui prétendaient à le devenir. L’habitant, marquait avec une épingle, sans mot dire, le nom de celui, à qui il donnait sa voix et ensuite se retirait.

Après avoir fait publiquement le relevé de ces marques, on choisissait les trois, qui en avaient le plus. On les envoyait à la cour, et le roy avait le droit d’en choisir un, parmi eux.

Le maire élu, était ensuite introduit en grande cérémonie dans sa nouvelle dignité, par le commandant de la province et du chateau, au milieu des quels il marchait et faisait le tour de l’ancienne cité de Nantes, jusqu’à l’hotel de ville, précédé et suivi par la milice bourgeoise de la ville. Il pouvait être élu jusqu’à trois fois de suite. C’est ainsi, où à peu près de même, dans les villes et bourgs dont les maires avaient le droit de sieger aux états.



Cet ancien ordre de choses, qui avait été forméllement préservé dans le contrat d’union, de la province à la France, après le mariage de la derniere duchesse Anne, avec deux rois de France, Charles VIII. et Louis XII. et elle en a joui sans interruption, jusqu’au moment de la révolution, quoique souvent chicanné par la cour.

Les impositions n’étaient établies que pour deux ans, à la fin des quels, les collecteurs ne pouvaient plus les lever, sans la sanction des états ; lorsque le roy e demandait de nouvelles, le gouverneur de la province, qui se retirait immédiatement après, aussi bien que dans tous les cas, où le gouvernement désirait quelques changemens.

La discussion des opinions était éxtrêmement libre, en outre que c'était un point d'orgueil dans la province, de résister aux ordres de la cour, la présence des troupes du roy à dix lieues, ou trente milles de l'endroit de la séance, aurait dissous les états par cela seul, et ils se seraient séparés sans rien décider.

Le roy, avait le pouvoir de les assembler et dissoudre à son gré, mais comme l'éxemple l'a prouvé plusieurs fois, cela ne servait à rien, puisque cela le privait même, des impositions ordinaires.

Le parlement de Bretagne, n'était qu'une cour de judicature, et n'avait pas le droit de délibérer et encore moins de se refuser à l'enregistrement de ce qui avait été décidé par les états, qui avaient à peu près l'éxistence politique du parlement dans la grande Bretagne et dans l'Irlande.

La noblesse, pouvait faire toute espéce de commerce, seulement les gentils-hommes, qui occupaient des places ou faisaient des métiers réputés dérogeans, ne pouvaient entrer aux états, qu’après les avoir quittés six mois avant ; la même rêgle, était aussi établi vis avis des gens de loi, depuis le premier président, afin d’éviter de joindre dans les mêmes mains, les pouvoirs législatifs et judiciaires, ce qui était regardé comme dangereux.

Les impositions étaient régulierement établies, personne n’avait le droit de s’en exempter : la noblesse avait un rôle séparé, mais tenu par des gens du tiers.

Les fiefs et les privilèges honorifiques, étaient sur le même pied à peu près, que par toute la France et quoiqu’on en fut assez jaloux, ils étaient communément plus à charges qu’utilles : On ne connaissait point la gabelle en Bretagne, le sel y était réputé marchandize, et vallait à peuprès douze sous de France (six où sept pences) les soixcente livres.

Une fois passé les barrieres, qui séparaient la province de la France, et où l’on payait des droits comme pour entrer ou sortir du royaume, toutes les marchandizes quelconques étaient libres et on n’était plus inquiété par les commis, éxcépté à la sortie de l’orient dont le port était franc.

Le paysan Breton était bon, simple, entêté et assez jaloux de l'ancienneté de sa race, pour ne pas se soucier de s'allier avec une famille peu connue dans le pays, au point que l'on disait dans bien des endroits, c'est une famille nouvelled, il n'y a guères que deux cents ans qu'elle est établie dans le village : rien au monde, n'aurait pu lui faire changer la maniere de vivre, à laquelle il était accoutumé ; lorsqu'on lui parlait de quelques améliorations, il répondait mon pere et mon grand pere, ont bien vécus de cette maniere, pourquoi ne le ferais je pas moimême.

Les propriétaires, malgré tous leurs efforts, n’avaient jamais pu introduire, la culture des pommes de terre en Bretagne, les paysans répondaient communément, qu’elles étaient à peine bonnes pour les cochons * ; ils manufacturaient eux mêmes, presque tous les articles dont ils pouvaient avoir besoin, et avaient le droit d’avoir des armes chez eux : ils étaient tres attachés à leur seigneur, et il arrivait souvent que la famille d’un métayer, était de pere en fils dans la même ferme, depuis des deux ou trois cent ans.


Dans une année de disette, mon pere planta en pommes de terre, une grande avenue et quelques allées de son jardin, et les distribua ensuite dans de grand sacs aux paysans et aux pauvres qui se présenterent ; ces bonnes gens regarderent cet acte de bienveillance come un affront, et la plupart jetterent le sac et les pommes de terre dans les fossés du chateau.


La province avait près de 90 lieus de long, plus de 260 mille, et variait dans sa largeur depuis 25 lieus jusqu’a 60. Par le dernier dénombrement des états, on trouva plus de dix huit cent mille habitans : elle faisait un commerce tres étendu, jouissait de la plus grande liberté tant publique qu’individuelle, était modérément taxée et sagement gouvernée ....... les novateurs lui ont fait perdre tous ces avantages précieux, par la révolution : ...... cela suffit pour expliquer les éfforts terribles, mais trop tardifs, qu’elle a fait pendant plus de trois ans, pour secouer leur joug.

On pourra demander, coment en ce cas, le peuple de Bretagne l’est montré avec tant de violence, en faveur de la révolution dans son commencement, a brulé les chateaux, et obligé les seigneurs, à se joindre à l’émigration générale de la noblesse de France.

Les idées d’égalité à la mode dans le tems, et que le paysan entendait dans le sens des biens, * car il ne pouvait pas l’entendre aux yeux de la loi, puisqu’il en jouissait déja ; les manoeuvres des intriguans, qui se sont donnés beaucoup plus de peine dans ce pays qu’ailleurs, l’ont séduit avec d’autant plus de facilité, que le gouvernement n’accordait aucune protection, à ceux qui voulaient supporter l’ancien ordre de chose.


Une dame de ma connaissance, parlant à son fermier pour l’engager à renouveller sa ferme, "oh mais, dit il, ce n’est pas la peine réélement, car on dit qu’on va partager les terres, et quis sait, peutêtre la vôtre, me sera donnée en partage."


Le Duc d’Orléans, fit faire à cette époque, le voyage de Bretagne, à ses agents Sillery et sa femme ; ils en firent le tour presqu’en entier, et affecterent avec les gens du commun, une popularité indécente, pendant qu’ils visitaient dans les villes, les têtes éxaltées, dont ils pouvaient espérer que les services seraient utilles aux projets honnêtes, de leur aimable et courageux patron.

Aux premiers chateaux qui ont été brulés, des gens certainement instruits et habillés en paysan, choisissaient pour bruler, les papiers qui avaient rapport aux droits féodaux et épargnaient les autres ; je n’ai jamais entendu dire que le paysan, put lire les caracteres gothiques ; ils y étaient d’ailleurs forcés par les menaces des factieux ..... "coment miserable" dit à un paysan, le domestique d’un seigneur dont on brulait le chateau " coment peus tu, te prêter à mettre le feu, et à detruire la maison de celui, qui hier encore, t’a fait du bien et dont la femme est à présent auprès de la tienne, et lui donne tous les secours qui peuvent dépendre d’elle dans sa maladie."

" Que voulez vous repondit l’autre, le chateau n’en n’eut pas moins été brulé, et ils me menaçaient de mettre le feu à maison et de me tuer avec ma femme et mes enfans, si je ne les accompagnais " ..... et ce n’était point fait, pour être regardé comme une fable, car quelques paysans qui refuserent absolument de se joindre aux brigands, eurent rééllement leurs maisons brulés.

Lorsque le parlement de Bretagne, reçut ordre de se séparer, les états n’étaient pas assemblés, mais dans l’intervalle des séances, ils étaient représentés par un comité intermédiaire ; il montra publiquement son opinion, en protestant sur les régistres du parlement, et en faisant un mémoire qu’il envoya au roy, le priant de retirer les édits qui avaient occasionés une alarme si générale.

La noblesse, non contente de la disaprobation du comité des états, se rassembla, et choisit douze députés de son corps qu’elle envoya à la cour, pour faire les mêmes remontrances, et malheureusement elle éxcita et encouragea les habitans des campagnes, à prendre part aux affaires qui troublaient la France.

Les douze députés vinrent à Paris, mais n’obtinrent pas sur le champ, l’audience qu’ils espéraient avoir ; dans l’intervalle, ils chercherent à assembler les gentils-hommes de la province, qui était alors dans la capitale ; leur démarche enfin, deplaisant à la cour, on leur fit savoir que s’ils ne se retiraient pas promptement, ils seraient arrêtés et mis à la bastille. Les choses avaient été poussées trop loin, pour qu’une telle menace put rien changer à leur conduite ; ils se rendirent tous chez eux, afin d’y recevoir la lettre de cachet qui les y attendait et furent conduits à la bastille, le 14 juillet 1788.

A peine la nouvelle de leur arréstation, fut elle arrivé dans la province, que la noblesse loin d’être intimidé, s’assembla à quelque distance de Vannes, et résolut d’envoyer six députés par évêché, deux de chaque ordre, ce qui faisait plus de cinquante, pour demander la tenue prochaine des états et la déliverance des douze premiers. Les ésprits étaient si fort montés et tellement révoltés à l’emprisonnement des douze députés que la province avait envoyé, que l’on fit assez clairement entendre, que si les cinquante subissaient le même sort, on en enverrait un tel nombre, que toutes les prisons ne pourraient les contenir.

Quel que fut le motif, qui engagea la cour à délivrer les douze députés, il est sùr, qu’ils sortirent alors de prison ; le peuple de Paris, les reçut à la porte de la bastille, avec un enthousiasme difficile à peindre ; on les embrassa, on les caréssa, on les conduisit comme en triomphe, jusques à leur logemens, ce fut bien autre chose encore dans la province, où ils se rendirent presque sur la champ ; à leur arrivée dans les différentes villes, le vin coula sur les places, on jetta du pain, de la viande, et de l’argent au peuple, on illumina, on sonna les cloches, les magistrats les complimenterent, en un mot, jamais union plus intime n’avait semblé éxister entre la noblesse et le tiers ..... combien ces momens d’allégresse ont été courts ...... helas pouvait on penser, que du sein même de la joye universele, devaient naître les semences des divisions les plus terribles.

J’ai déja fait voir que la noblesse, le tiers et tous les ordres de l’état, étaient dans la meilleure intélligence et étroitement unis, dans la résistance la plus opiniatre contre les coups d’autorité du ministere, à la tête du quel était l’hippocrite Necker ; il me reste à faire connaître coment on parvint à les désunir, pour suivre cette vieille maxime, divide et impera.

Les conséquences, ont été si funestes à tous les partis, qu’à peine ose-t-on ; se permettre des éxpressions de reproche ! puisse la main d’un dieu vengeur, poursuivre les méchans qui ont filé cette trame détestable, et qui par leurs avis perfides, ont conduit notre trop bon et trop malheureux roy, à une mort à jamais honteuse pour la France, qu’ils ont elle même, rendu un objet d’horreur et d’effroi, à tous les peuples de l’Europe.

La municipalité, et les magistrats des différentes cours de justice de la ville de Nantes, désirant montrer encore plus, l’union des trois ordres, et particulierement leur joye de la deliverance des douze gentils-hommes, inviterent ceux d’entre eux, qui se trouvaient dans la ville, à un grand repas, qui devait se donner chez le sénéchal du bailliage. Dans l’intervalle, l’enthousiasme qui possédait les gentils-hommes, leur fit peutêtre, commettre quelque indiscrétions, on assure qu’il y eut quelques propos legers de tenus, qui indisposerent un peu les principaux d’entre le tiers, sans cependant altérer ouvertement, la cordialité qui avait régné jusqu’alors.

Le jour du repas vint, il s’y trouva rassemblé des personnes des trois ordres, et les choses se passerent fort bien jusqu’au déssert ; le procureur du roy pour le bailliage, qui vraisemblablement, cherchait une occasion d’éxciter la division, éxaminat avec attention, l’empreinte qui se trouvait sur des pastilles de sucre, qui dans le fait n’était pas autre chose, que les armes du chapitre de la cathédrale, deux clefs en croix, et une épée en sautoir, attachés par un cordon dont les glands pendaient. " Qu’est-ce, ceci " dit il, après quelques moments, " voila en vérité qui est fort ingénieux, la jonction des trois ordres ! Les clefs, representent l’église, l’épée, la noblesse et ceci (montrant les glands) que pourrait-ce être, un balay pour représenter le tiers .... un balay .... oh c’en est trop, un tel outrage ne se saurait souffrir. " La dessus il se leva en fureur et sortit, on courut après, pour tacher de lui faire entendre raison, en lui éxpliquant la chose telle qu’elle était. Il était résolu, à ce qu’il parait à chercher dispute et afféctant toujours, de s’en tenir à son idée, il dit en jurant, qu’on saurait bientôt faire repentir, ceux qui osaient se permettre d’insulter le tiers, sous prétéxte d’une fête.

La zizanie avait déja été semée dans la plupart des villes de la province, par des rapports insidieux, que la noblesse ne se montrait si vivement contre la cour, que parce que ses intérèts étaient compromis par les nouveaux établissemens, qui loin d’être à redouter pour le peuple, étaient tout en sa faveur. On lui reprochait son orgueil et sa hauteur, on l’accusait de ne regarder le tiers, que comme une éspéce tres inférieure ; dans plusieurs villes, on lui chercha des sujets de querelle aussi absurdes, que celui de Nantes.

On fit si bien enfin, que quelques semaines après que les gentils-hommes eussent été reçu avec les démonstrations de la joye la plus vive, qu’on eut élevé leur courage et leur patriotisme, au dessus de tout ce qu’on pouvait imaginer, le peuple les regarda comme des tyrans, qui ne pensaient à rie d’autre qu’à le mettre, sous de beaux semblants, dans un ésclavage honteux et à l’obliger à payer toutes les taxes.

C’est à ce moment, que commença l’animosité, qui ne tarda pas à se développer contre la noblesse : elle ne se montrait alors, que dans cette seule province, mais comme les reproches injustes, qui étaient faits à celle de Bretagne, pouvaient aussi s’apliquer à celle du reste du royaume, la fureur ne tarda pas à se répandre au loin.

Ce fut dans ces circonstances malheureuses, que la cour trouva bon, de convoquer les états de Bretagne ; il est à croire, par la division et les intrigues qui se manifesterent à leur ouverture, que l’on voulait essayer la nouvelle forme qu’avait indiqué l’archevêque de Toulouse, pour les assemblées provinciales du reste du royaume. Le tiers y vint avec les prétensions les plus outrageuses à la constitution de la province ; elles se déployerent dès la premiere séance. La noblesse y résista avec un courage qui lui fait le plus grand honneur ; elle se trouvait alors entre le ministere et le peuple, égallement résolue à résister, aux abus de pouvoir de l’un, comme à la fureur aveugle de l’autre.

Avant de faire l’ouverture des états, il était d’usage d’employer une séance, à reconnaître les pouvoirs des députés du tiers, qui seuls étaient élus ; enfin l’évêque qui les présidait, récitait à haute voix une prière assez longue. Avant de se soumettre à cette formalité, le tiers prétendit, que les états devaient convenir dabord, qu’une représentation égalle aurait lieu, entre le tiers et les autres ordres, c’est à dire qu’il serait aussi nombreux à lui seul, que la noblesse et le clergé, et que les voix seraient prises individuéllement, au lieu d’être prise par ordre comme auparavant. On doit se rappeler que c’était la forme, que l’archevêque de Toulouse avait mentionné, en dissolvant les notables. Le tiers prétendit aussi, qu’une repartition égalle des impositions serait établi, et qu’il n’y aurait plus, qu’un seul rôle commun à tous les ordres.

La noblesse était disposée à accorder ce dernier article, mais cependant fit la remarque, que l’on ne pouvait rien discuter, avant que les états n’eussent été ouverts, suivant la forme accoutumée.

Le tiers était résolu à chercher dispute, et ne voulut jamais consentir, à laisser les états faire leur ouverture, avant qu’on ne lui eut accordé sa demande. La noblesse alors, refusa forméllement de parler d’aucune affaire, avant l’ouverture des états ! dans le fait c’était fort sage, car avec les dispositions que le peuple manifestait alors, il était clair qu’il n’eut pas tardé à en faire de nouvelles, où plutôt à dicter de nouveaux ordres. Le tiers, persistant dans ses prétentions et la noblesse dans son refus, les affaires résterent suspendues, et comme les états s’assemblaient tous les jours, et que les deux partis se trouvaient ainsi tous les jours en présence, l’animosité augmenta à un point éxtrême.

Des paroles et des menaces, on pensa bientôt à employer la force : les factieux répandirent des écrits, non seulement dans la province, mais même par tout le royaume, où l’on prétendait que la noblesse avait formé le projet d’assassiner le tiers ; l’on éxpliquait d’une maniere horrible, une querelle qui avait eu lieu, entre des porteurs de chaise, ayant la livrée de quelques gentils-hommes et des gens de bas étage.

J’ai vu à Paris un de ces écrits, qui s’exprimait ainsi, en parlant de la noblesse, " Cette abominable race, après nous avoir tyranisé pendant un long cours de siecles, avoir profité de la sueur du malheureux et de nos peines, a enfin voulu mettre le comble à ses forfaits en nous égorgeant. " et un peu plus bas, après mille invectives, on lisait, " allez coqs d’inde, faire la roue dans vos basses cours. "

Il y eut plus de quinze mille éxemplaires de cette brochure, vendus dans deux jours, tous les ramonneurs au coin des rues en avaient, qu’ils distribuaient prèsque pour rien, après quoi le gouvernement, pensa propre d’en défendre la publication .... il était tems ....

Cette crainte supposée d’être égorgée, servit de prétexte, pour rassembler près de sept à huit mille hommes, qui vinrent à Rennes, de toutes les villes voisines. J’ai même la preuve, qu’il en vint de Rouen, éloigné de près de trois cent mille.

Au milieu du spectacle à Nantes, on s’écria tout à coup, " on égorge vos frères à Rennes, et nous sommes ici oisifs, " "vengeons nous, dirent d’autres, sur ceux de nos énnemis qui sont parmi nous ; " le soir même, les portes de la plupart des gentils-hommes, furent marquées à la craye ! aucun massacre cependant, ne s’en suivit, mais on fit partir en hâte à peu près quatre cent jeunes gens, qui arriverent à Rennes le troisieme jour, et se joignirent à ceux des autres villes qui y arrivaient aussi de tous côtés ; ceux de Nantes reçurent en outre de leurs armes, un petit écu par jour : on n’a jamais connu positivement, qui avait fait les frais, de cet armement .... mais ils furent reçus à Rennes, aussi bien que les autres, par le gouverneur de la province, le Comte de Thiars, qui leur fit assigner des logemens et les traita d’ailleurs parfaitement bien.

Le tiers cependant, s’était retiré de la salle des états, mais la noblesse l’occupait encore, où pour mieux dire, ne la quittait plus et prévoyant l’orage qui menaçait, s’était muni d’armes, dans l’intention de vendre chèr sa vie. Le projet que l’on avait, en faisant venir ces hommes armés des différentes villes, semble avoir été manqué dans ce moment, car il parait que tout ce que les factieux désiraient, c’était d’éffrayer la noblesse et de la faire se séparer ; mais lorsqu’on vit, que loin d’être éffrayé par les ménaces, elle se préparait à une résistance obstinée, on pensa alors à mettre les menaces à exécution.

A un jour donné, on lacha les brigands dans la ville ; ils arrêterent plusieurs gentils-hommes, qui n’avaient pour toute arme que leur épée, qu’ils étaient obligés de porter pendant la tenue des états, comme une marque de distinction.

Un jeune homme de dix neuf ans, (Mr. de Boishue), qui certainement n’avait rien fait qui put déplaire, puisque par son age il n’avait pas voix aux états, se défendit longtemps avec courage, mais enfin succomba sous le nombre, et fut égorgé, presque sous les yeux de sa mère, une demi-douzaine de gentils-hommes, que l’on trouva par les rues désarmés, et n’ayant nulle idée de ce qui se passait, subirent le même sort.

Au milieu de ces scènes d’horreur, il s’en passa une assez singulière pour mériter d’être rapporté. Un gentil-homme, se voyant attaqué par un grand nombre, s’écria, " Vous êtes Français ; et ne pouvez être assassins, qu’un de vous se présente et je suis prêt à le combattre. "

Un maître d’armes s’avança, la populace forma un cercle et un combat tres chaud commença animé par les cris de la multitude ; à la fin l’officier dont le nom est Mont-Boucher, désarma son adversaire, et loin de disposer de sa vie, ce que l’autre eut certainement fait : il ramassa son épée, la lui présenta, lui tendit la main et l’embrassa, au milieu des cris de joye de la multitude, qui le conduisit à la salle des états, sans lui faire de mal, et en criant bravo l’officier, bravo l’officier.

Cependant, le tumulte continuait avec la même fureur, tous les gentils-hommes s’étaient rendus à la salle des états, et s’étant formé en ligne afin de pouvoir mieux se défendre, ils attendaient l’attaque dont on les menaçait *. Mais les brigands qui n’avaient pas craint d’attaquer les gentils-hommes, lorsque le hazard les avait fait rencontrer seuls dans les rues, balancerent lorsqu’ils virent que leurs victimes était determinées à une défense terrible, et n’osant forcer les portes de la salle, où entrer d’assaut par les fenêtres ; ils penserent qu’un sùr moyen d’en venir à bout, sans courir de grands risques, était d’entourer la salle de bois, et d’y mettre le feu.


Dans ce moment d’attente, où l’inquiétude comme on le doit penser était fort grande : entouré d’une multitude immense, qui poussait des hurlemens éffroyables, un homme se présenta à une fenêtre sur le derriere avec un fusil ; la noblesse crut, que l’assaut allait commencer, un coup de fusil partit et l’homme tomba dangereusemetn bléssé ; quand on vit qu’il n’était suivi de personne, on regarda par la fenêtre, et on le vit seul, baigné dans son sang ; il appella, on vint à lui ; hélas c’était un homme du peuple, qui apportait des armes, à son protecteur qui était dans la salle. On fut tellement affligé de ce malheur que l’on fit sur le champ même, une souscription en sa faveur, qui se monta à plus de cinq cent Louis.


Heureusement le comte de Thiars, (quoique pas tres faché, a ce qu’il semblait alors de voir l’émeute, ne voulant, cependant pas, que les choses fussent poussées trop loin), avait envoyé au commencement du tumulte, ordre aux troupes qui étaient à la distance déterminée pendant les tenues d’états, d’avancer au plus vite ; un régiment de dragon parut tout à coup sur les minuits.

On peut juger de quelle transe, sortirent les gentils-hommes en apercevant que les dragons écartaient la multitude furieuse, des murailles de la salle. Après avoir délibéré, que dans les circonstances présentes, il était impossible de rien faire, ils se séparèrent. Ainsi les factieux réussirent dans le projet qui les avait engagé à faire cette attaque, qui n’était autre, que de les séparer.

Un mécontentement général, prévalait aussi dans la province du Dauphiné, la noblesse demandant ses anciens états, qui n’avaient pas été assemblés, depuis plus de deux cents ans : comme les assemblées provinciales étaient alors favorisées du gouvernement, on ne fit pas grande difficulté, de les leur accorder.

Une assemblée très nombreuse se fit près de grenoble, qui détermina, que les états s’assembleraient dans le mois de Septembre, que le tiers aurait autant de representans que la noblesse et le clergé, que les voix y seraient prises individuellement.

Ainsi Necker et l’archevêque de Toulouse, alors à la tête du ministère, ayant manqué leur coup en Bretagne, réussirent dans cette province. Ils avaient fort à cœur d’établir par tout le royaume, cette forme contraire aux anciennes coutumes ; plut à dieu, qu’on s’en fut tenu là, car il est peu de doute, que c’est là, la principale cause de la déstruction de la monarchie.