Les Chansons des trains et des gares/L’éléphant

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Édition de la Revue blanche (pp. 47-50).


L’ÉLÉPHANT


Il est certain
Qu’attendre un train
Est pour tout le monde énervant ;
Mais l’est-ce pas bien davantage
Pour un éléphant
Qui part en voyage ?

Outre que les compagnies imprévoyantes
Installent de trop exiguës salles d’attente,
Lui qui ne voudrait pas se faire remarquer,
Pendant qu’il trompe l’heure lente,
Les employés, sur le quai,

Le dévisagent tous de façon insolente,
Ou font exprès de passer, très pressés,
Poussant près de lui leur brouette,
Et répètent :
— Attention, eh ! là, on va vous écraser ;
Mon Dieu ! que les gens sont donc bêtes !… —

Sans doute la bibliothécaire
Insiste bien pour qu’il acquière
Flûtes (je cite en premier, quoique indigne
Mais, que voulez-vous, c’est humain,
Cet ouvrage, son petit premier, de Franc-Nohain,
Humble auteur de ces humbles lignes) —
Veut-il la Femme et le Pantin ?
Ou bien
Le dernier livre de Bernard, ou d’Auriol ?
Ou, ce qui lui plairait plutôt, est-ce
Le Secret du Cacatoès ?
Veut-il Amour, Délices et Orgues ?

(Naturellement, la bibliothécaire, physionomiste,
Auprès d’un éléphant, insiste

Sur les œuvres des humoristes…)
Mais l’éléphant trouverait fol
Consentir à payer trois cinquante en province,
Des livres que Paris vend deux soixante-quinze ;
D’ailleurs, il n’en achète jamais,
Les éditeurs ayant la rage d’imprimer
Avec de trop petits caractères…
Alors, que faire ?

Que si, du moins, il se pouvait peser ?
Après des efforts sans succès,
De la bascule, hélas ! tristement, il s’écarte :
Le plateau en est si étroit
Qu’il n’y saurait poser plus d’un pied à la fois, —
Et les éléphants en ont quatre.

Or, pendant qu’il fait les cent pas,
Un spectacle effrayant soudain le bouleverse :
Qu’a-t-il aperçu, tout là-bas,
Qui siffle, et qui fume, et se dresse :
C’est l’ennemi, c’est le boa,
Et, devant lui, un être est là —

De l’éléphant qui lui ressemble,
Serait-ce un frère, —
Sur le dos, la trompe en l’air,
Et pas de jambes !…

(Ce n’est rien, s’il faut vous le dire.
Qu’une locomotive sous une pompe ;
Mais vous admettrez bien que l’éléphant s’y trompe,
— Bien que, par les cheveux, cette image se tire, —
Admettez, cher lecteur, — pour me faire plaisir !… —)