Les Chasseurs d’or/II. Comment Minnetaki tomba entre les mains des Indiens Woongas

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Durant plusieurs longues minutes, Roderick crut que la vie avait effectivement abandonné le corps de son jeune ami.

Wabi restait immobile, et si terrifiante était la pâleur de son visage que Rod, presque aussi pâle, se prit à l’appeler désespérément, d’une voix étranglée de sanglots.

L’homme qui conduisait le traîneau de Roderick s’agenouilla près des deux jeunes gens. Glissant sa main sous l’épaisse chemise de Wabi, il l’y laissa un instant, puis déclara :

— Le cœur continue à battre.

Il tira vivement, d’une de ses poches, un petit flacon métallique, le déboucha et, en insinuant le goulot entre les lèvres serrées, il fit couler dans la gorge du patient quelques gouttes de son contenu. L’effet de ce cordial fut immédiat. Wabi ouvrit les yeux, fixa la rude figure penchée sur la sienne, puis les referma à nouveau.

Le conducteur parut définitivement rassuré. Il se prit à considérer l’attelage exténué, les chiens-loups toujours allongés dans la neige, la tête affalée sur leurs pattes de devant.

La présence même d’un attelage étranger ne réussissait pas à les tirer de leur léthargie. N’eussent été leurs flancs haletants et la palpitation de leurs langues tirées, on aurait pu croire que la mort les avait, eux aussi, saisis soudainement sur la piste.

— Ils ont tous couru, dit-il, homme et bêtes, jusqu’à ce qu’ils se soient écroulés…

Ce diagnostic n’apporta à Rod qu’un médiocre réconfort. S’il sentait le frisson de la vie revenir peu à peu dans le corps de son ami, il se demandait, avec effroi, devant son épuisement et devant celui des chiens saignants, si une catastrophe, pire encore que la capture de Minnetaki, n’était pas survenue. La gentille et jolie sœur de Wabi était-elle morte ? Les sauvages Woongas l’avaient-ils tuée ?

Il implorait plus d’explications de son ami, et le suppliait de parler. Mais le conducteur du traîneau, le repoussant en arrière, lui commanda :

— Laissez-le tranquille ! Il est déjà assez mal en point. Tandis que je vais le rouler et le frictionner dans ses fourrures, occupez-vous de ramasser du bois mort et de construire un feu. Il est nécessaire que nous lui fassions absorber quelque chose de chaud.

Rod fit ainsi qu’il lui était ordonné. Il réunit une brassée d’écorces et des brindilles de bouleau, et un feu joyeux ne tarda pas à pétiller sur la neige. Il en aviva la flamme avec des branches plus grosses ; un chaud rayonnement se répandit à une douzaine de pas à la ronde.

L’homme apporta Wabi près de la flamme et l’étendit sur une épaisse peau d’ours. Puis il plaça sur les tisons ardents un pot de neige glacée, qui rapidement y fondit, et où il vida une boîte de soupe condensée.

La pâleur mortelle de Wabi disparut et, tout heureux, Rod agenouillé épiait le souffle de son ami, qui plus régulièrement sortait de ses lèvres. Mais toujours, et de plus en plus, l’angoissait le sort de Minnetaki.

En une rapide vision, repassaient devant ses yeux les événements des derniers mois. Son arrivée de Détroit à Wabinosh House, en société de Wabi, son jeune camarade de collège, qui l’avait entraîné chez lui, près de ses parents, si loin de la civilisation, en plein Northland. Puis les longs mois d’hiver passés ensemble, durant lesquels leur amitié commune s’était fortifiée, tandis qu’ils affrontaient de compagnie, dans les vastes solitudes du Wild, avec le vieux Mukoki, aventures et périls.

Et plus émouvante encore apparaissait dans ses prunelles l’image de la sœur de Wabi, de Minnetaki, venue en pirogue au-devant du jeune Blanc, quand il débarqua à Wabinosh House, devant les maisons de bûches de la factorerie. Il se souvint de sa casquette emportée à l’eau, sur le lac Nipigon, par un brusque coup de vent, et que la rieuse jeune fille, aux yeux noirs comme du jais, aux dents étincelantes, avait repêchée avec sa rame.

Puis c’était la vieille cabane abandonnée, dans les solitudes glacées, où Wabi et lui avaient si tragiquement trouvé deux squelettes enclos ; deux hommes qui s’étaient jadis entre-tués pour la possession d’une carte mystérieuse, tracée sur une écorce de bouleau, une carte grossière, mais infiniment précieuse, qui portait en elle le secret d’une mine d’or inconnue.

L’heure du retour avait ensuite sonné, et les événements s’étaient précipités. La factorerie de Wabinosh House avait été attaquée par les Indiens Woongas et Roderick, avant de reprendre, sur son traîneau, la route de la civilisation, n’avait pu faire ses adieux à la jolie Minnetaki, que, par prudence, ses parents avaient envoyée en lieu sûr. En lieu sûr… Il n’en doutait pas, du moins.

Et, par un foudroyant retour des choses, moins de vingt-quatre heures après son départ de Wabinosh House, Wabi, son cher Wabi, qu’il avait quitté la veille en pleine santé, était là, pantelant, devant lui. Et les seules paroles qu’il en avait pu encore tirer avaient été pour lui apprendre le ravissement de Minnetaki, la capture de la jeune fille par les sauvages Woongas !

Tandis que toutes ces images, se pressant dans ses prunelles, envahissaient son cerveau bouleversé, Wabi eut un tremblement convulsif qui, brusquement, rappela Rod à la réalité présente.

Doucement, Roderick souleva son ami et le conducteur du traîneau présenta aux lèvres du jeune homme une tasse de soupe chaude.

Wabi, qui était affamé, sourit, et ses traits contractés se détendirent.

Il absorba la soupe, lentement d’abord, puis avec une sorte de frénésie et, quand la tasse fut vide, il se redressa un peu, en murmurant :

— J’en prendrais bien une seconde… C’était bon…

Son désir fut exaucé, et cette autre tasse lui parut meilleure encore que la première.

Puis il se releva debout, tout d’un coup, étendit les bras, comme pour maintenir son équilibre chancelant, et, les yeux toujours injectés de sang, regarda Roderick haletant.

— Rod… dit-il. J’avais peur de ne point te rejoindre…

— Explique-toi maintenant, si tu le peux… Minnetaki, m’as-tu dit…

— À été enlevée par les Woongas… Leur chef, oui, Woonga en personne, a procédé à l’opération. J’ai voulu te prévenir… tout d’abord pour la grande affection que tu portes à Minnetaki… puis aussi, afin que tu viennes nous aider à retrouver la trace de ses ravisseurs. Ton aide, en cette conjoncture, peut être décisive… oui, décisive.

Wabi, fatigué, fit une pause. Il vacilla et crut que la tête allait derechef lui tourner. Rod et l’homme l’aidèrent à s’asseoir sur un des traîneaux.

Il reprit, une poussée de sueur lui perlant sur le front, et en serrant nerveusement le bras de Rod :

— Écoute, Roderick, ce qui s’est passé. Tu sais comme moi qu’en revenant, ces jours derniers, de notre expédition hivernale, surpris par un parti de Woongas et fuyant devant eux, après avoir failli périr, nous avons fait, pour regagner Wabinosh House et les dépister, un long détour vers le sud… Tu sais également qu’un certain matin, tandis que Mukoki blessé demeurait seul au campement, toi et moi nous partîmes en chasse, chacun de notre côté, afin de tuer quelque gibier… Au bout d’une heure, nous as-tu raconté ensuite, tu rencontras une piste fraîche qui, de biais, coupait la tienne. Elle portait, nettement marquées, des empreintes de traîneaux et de pattes de chiens, et de raquettes d’hommes… Un peu plus outre, près d’un feu qui achevait de se consumer, tu trouvas, mêlées à celles-là, d’autres empreintes, celles d’un petit pied que tu jugeas ne pouvoir appartenir qu’à Minnetaki…

Rod écoutait, les nerfs tendus, en frémissant. Il eût voulu arracher les mots rapides des lèvres de Wabi, qui s’exprimait trop lentement à son gré.

— Oui, oui, je sais… Ensuite ?

Le conducteur du traîneau tendit à Wabi une troisième tasse de soupe, que le jeune homme ingurgita d’un trait. Puis il continua, d’une voix affermie :

— Lorsque nous rejoignîmes ensuite la factorerie, que nous trouvâmes en état de siège, nous apprîmes de mon père que Minnetaki avait été justement expédiée vers le Sud, loin du danger, à Kenogami House, et personne ne douta que ce ne fût sa piste, et celle de son escorte, que tu avais rencontrée.

— Eh bien ?

— Eh bien, à ce moment, Minnetaki était déjà, sans doute, la proie de ses ravisseurs. L’escorte qui l’accompagnait avait été surprise et massacrée, et Woonga lui-même qui, vainement dans sa jeunesse, avait à l’amour de mon père disputé la mère, prenant sa revanche sur la fille, l’avait emportée ! Emportée, Dieu sait où…

Et, tandis que Rod, horrifié, crispait ses poings impuissants, Wabi acheva :

— Nous avons connu le détail de la catastrophe, une heure à peine après ton départ, par un des hommes de l’escorte, qui échappa à grand-peine. Grièvement blessé, et laissé pour mort, il parvint, le lendemain, ayant repris ses sens, à se traîner jusqu’à la factorerie. C’est lui qui a tout conté. Il y a peu de chance qu’il survive, malgré les soins qui lui furent prodigués, et peut-être n’est-il plus déjà… Tandis qu’une partie des troupes campées à Wabinosh House continuait à assurer, contre un coup de main éventuel, la garde de la factorerie, des soldats étaient envoyés en hâte, dans toutes les directions, accompagnés de nos meilleurs trappeurs, chargés de relever la piste des bandits et de leur donner la chasse. Mukoki et moi, nous nous joignîmes à eux. Mais un léger dégel, bien rare en cette saison, avait suffi pour brouiller la neige et il fut bientôt évident qu’on ne trouverait rien. Alors…

— Alors ?

— Alors je pensai, Roderick, que si, tous deux, nous reprenions à rebours l’itinéraire qui nous avait, avec Mukoki, ramené ces jours derniers à la factorerie, nous retrouverions la place où nous avions campé, celle d’où tu es parti en chasse… De là, si tu as conservé des choses ambiantes un souvenir assez précis, tu pourrais aller reconnaître l’endroit où tu vis empreint dans la neige le petit pied de Minnetaki. Ce serait, tout au moins, une indication utile. Le fatal dégel n’a été que partiel et, une fois dans la bonne direction, peut-être découvrirons-nous une piste non effacée…

« Comprends-tu, maintenant, pourquoi, depuis le milieu de la nuit, Mukoki et moi nous te poursuivons à toute volée ; pourquoi j’ai abandonné Muki, qui est à une douzaine de milles en arrière, avec un de nos traîneaux et les chiens à demi crevés, tandis que je continuais quand même avec les derniers chiens restés debout ; pourquoi, quand tu as enfin entendu mes coups de fusil sur la plaine glacée, mon ultime espoir allait s’évanouir, et moi-même tomber d’épuisement, pour ne plus me relever peut-être ? Oh ! Rod, s’il reste un suprême espoir de rejoindre jamais Minnetaki, entraînée dans l’inconnu du Grand Désert blanc, cet espoir est en toi…

Les yeux de Rod flamboyaient. Il prit nerveusement les mains de son ami dans les siennes.

— Oui, Wabi, cria-t-il, je retrouverai cette piste… J’y ferai du moins l’impossible ! Et nous irons, s’il le faut, quérir Minnetaki jusqu’au pôle Nord… Nous la chercherons jusqu’au jour du jugement dernier !

Des profondeurs de la forêt arrivèrent, à ce moment, des bruits de claquements de fouet, pareils à des coups de pistolet et la clameur d’une voix.

Les jeunes gens firent silence, en prêtant l’oreille. Les sons se rapprochaient.

— C’est Mukoki, dit Wabi. C’est lui qui vient nous rejoindre.