Les Chasseurs d’or/VIII. Le Grand Esprit et les Sept Belles Filles

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Lorsque Rod parvint au rivage, conduit par Mukoki, un énorme brasier flambait déjà.

Le vieil Indien se hâta de construire un abri, avec des branches de baumiers. Dès qu’il fut terminé, Rod et Wabi, dépouillant leurs vêtements, vinrent s’y coucher, enveloppés dans les couvertures, tandis que Mukoki faisait sécher à la flamme pétillante leur défroque.

Deux heures y furent nécessaires. Les deux jeunes gens, au bout de ce temps, purent se rhabiller et la gaieté reprit ses droits.

S’étant éloigné un instant, Wabi reparut en brandissant dans sa main une branche de bouleau, de grosseur respectable, mais souple à souhait.

— Tu vois cette trique, dit-il à Rod, en la lui tendant. C’est pour que tu m’administres la correction que j’ai méritée, plutôt deux fois qu’une, par mon imprudence.

— Cela, je le reconnais volontiers, répondit en riant Roderick.

— Regarde ce gros tronc d’arbre, tombé là, près du feu. Tu vas t’y placer à plat ventre, la tête en bas et le derrière en l’air.

— Qui ? Moi ? demanda Rod.

— Parfaitement ! C’est pour te montrer. Tu sauras mieux, ensuite, comment tu dois opérer avec moi.

— C’est entendu !

Roderick alla prendre position sur le tronc d’arbre et Wabi leva la branche de bouleau.

— N’y vas pas trop fort… implora Rod, en feignant l’effroi.

— Y es-tu ?

Et Wabi se mit à frapper, à tour de bras.

— Vlan ! Vlan ! Vlan !

Roderick protesta :

— Tu me fais vraiment mal, sais-tu ? Arrête, au nom du ciel !

— Ce n’est rien. Cela te réchauffera et ramènera chez toi la circulation du sang. Il faut savoir, en homme, supporter la douleur.

Et Wabi de taper à coups renforcés, jusqu’à ce que la branche lui tombât des mains.

— Maintenant, dit-il, c’est à mon tour. C’est à moi de t’implorer et de te demander d’y mettre quelque mesure.

Et il se coucha sur le tronc d’arbre.

— C’est bien, c’est bien… grommela Rod, en relevant sa manche. Je ferai à ton exemple !

Et la souple trique retomba sur le derrière de Wabi.

Roderick y allait de tout son cœur et, en dépit de son stoïcisme, Wabi commençait à n’y plus pouvoir tenir, lorsque son ami, le bras rompu, frappa son dernier coup.

Il jeta la branche et, tendant les bras à Wabi :

— Maintenant, dit-il en riant, je crois que nous sommes quittes ! Si la peau te brûle autant que la mienne, je crois que la réaction est complète et nous ne courons plus risque de nous enrhumer.

Et les deux amis, bien séchés et réchauffés, se précipitèrent avec effusion dans les bras l’un de l’autre.

— Sais-tu, dit Wabi, que tu as couru un réel danger ? Muki et moi, qui étais déjà tiré d’affaire, nous ne savions où te chercher dans l’eau. Heureusement un remous se produisit, lorsque tu commençais à couler au fond, et pour jamais. Mukoki allongea le bras dans cette direction, se penchant à en faire chavirer la pirogue, et ce sont tes cheveux dont il se saisit tout d’abord. Le reliquat vint ensuite.

— Brr… dit Rod, en frissonnant. Tu recommences à me congeler. J’en rêverai sûrement, cette nuit. Parlons de sujets moins tristes.

Mukoki, durant ce temps, était retourné à la pirogue. Il en avait rapporté une partie du chargement, notamment les ustensiles de cuisine et les canards tués par Rod et par Wabi.

Le foyer fut rechargé avec des branches de peuplier. Dans le jour qui déclinait, elles flambèrent en un feu d’artifice merveilleux. Rod battit des mains.

— Elles éclairer mieux que vingt mille bougies ! acquiesça Mukoki.

On s’assit autour du brasier, en attendant l’heure du dîner.

— Il y avait une fois, dit Wabi, il y a de cela très longtemps, un grand chef en ce pays, qui avait sept filles très belles. Si belles étaient-elles, que le Grand Esprit en personne en tomba amoureux. Pour la première fois, depuis un nombre incalculable de lunes, il apparut sur la terre et s’en alla trouver le chef en question.

— Si tu consens, dit-il, à me donner tes sept filles, je t’accorderai la réalisation de sept vœux que tu pourras faire.

Le chef donna ses filles. Après quoi il demanda que lui fussent accordés, d’abord une nuit sans jour, puis un jour sans nuit. Il eut satisfaction. Comme troisième, quatrième et cinquième vœux, il demanda : que la terre abondât toujours en gibier et en poisson ; que les forêts fussent toujours vertes (c’est pourquoi cèdres, sapins et baumiers conservent, même l’hiver, leur verte parure) ; que le feu fut donné à lui et à son peuple. Son sixième souhait fut de posséder un combustible qui brûlât, même mouillé, et le Grand Esprit lui donna le bouleau. Son dernier vœu fut d’avoir un autre combustible qui brûlerait sans donner de fumée et dont la flamme mettrait la joie aux cœurs les plus tristes. Et le peuplier surgit du sol. C’est donc à ce chef et à ses sept filles que nous devons, aujourd’hui encore, tous ces bienfaits. Est-ce vrai, Muki ?

Le vieux trappeur fit signe que oui.

— Mais que sont devenus ensuite, et le Grand Esprit, et les sept belles filles ? interrogea Rod, d’un air narquois.

Ce qui fit se lever Mukoki, qui s’éloigna du feu.

— Il croit, glissa Wabi à l’oreille de Rod, à toutes ces vieilles légendes, comme au soleil et à la lune. Mais il sait que tu n’as pas la foi et que, comme toi, s’en moquent tous les Blancs.

« Il pourrait te conter, s’il osait, de bien pittoresques histoires, concernant la création de ces forêts, de ces monts et de tous les êtres qui les peuplent. Mais ton incrédulité l’en empêche et il craindrait tes railleries.

— Nous allons voir ! dit Rod.

Se levant aussitôt, il appela :

— Mukoki ! Mukoki !

Le vieil Indien fit demi-tour et revint lentement vers le jeune homme, qui alla vers lui, en souriant, la moitié du chemin.

— Mukoki… dit-il doucement, en prenant dans la sienne la main parcheminée du Peau-Rouge, Mukoki, écoute-moi. J’aime beaucoup le Grand Esprit. Je vénère, comme toi, celui qui créa ces glorieuses forêts, les montagnes, les lacs, les fleuves et les rivières, et cette superbe lune, qui est là-haut. Je désirerais m’instruire sur lui. Veux-tu consentir à m’en parler un peu, afin que je puisse le reconnaître, quand il trahit sa présence autour de moi, dans les vents du ciel, dans les étoiles et dans les forêts ? Le veux-tu, Mukoki ?

Mukoki détendit ses traits renfrognés et desserra ses lèvres minces. Puis il regarda Rod avec attention, comme s’il essayait de lire sur son visage la véracité de ses paroles.

Roderick continua :

— Ce sera moi, ensuite, qui te parlerai du Grand Esprit des Blancs. Car, nous aussi, Muki, nous en avons un, qui a créé pour nous le monde des Blancs, comme le tien a créé le vôtre, pour toi et ta race. En six jours, il a fait le ciel, la terre et la mer, et s’est reposé le septième. C’est ce septième jour que nous appelons le dimanche. Lui aussi, a créé pour nous nos forêts. Mais ce n’est pas pour l’amour de sept belles jeunes filles ; c’est tout simplement par bonté envers l’homme. Je t’enseignerai, à son sujet, mille choses admirables, si tu veux, de ton côté, me faire confiance et me parler du tien ? C’est entendu ?

— Oui… Peut-être… répondit, d’un air embarrassé, mais radouci, le vieil Indien.

— Tout de suite, alors ?

— Non, un autre jour…

La fâcherie n’en était pas moins terminée. Rod comprit qu’il avait touché la corde sensible de son vieux camarade rouge, de son sauveur de tout à l’heure.

Les canards furent plumés, vidés et rôtis. Mukoki choisit le plus gras des « becs-bleus », qui était cuit et doré à point, et l’offrit à Rod. Il en tendit un autre à Wabi et, un troisième en main, s’assit par terre à le déguster.

— C’est un festin de roi ! ne put s’empêcher de s’exclamer Rod, en brandissant son « bec-bleu » au bout de sa fourchette.

La nuit se passa sans incident. Quand, à l’aube, Rod et Wabi rouvrirent les yeux, ils aperçurent, devant la hutte, la pirogue sur laquelle ils avaient traversé le lac Nipigon.

— Ah ça ! s’écria Rod, comment est-elle arrivée ici ?

— Moi travailler, pendant que vous dormir… répondit, en s’avançant, Mukoki.

Et il ajouta, avec un gloussement :

— Moi avoir tiré sur la glace bateau et restant de son contenu.

— Bravo, Muki !

— Mukoki, dit Wabi, a fait la moitié de la besogne. C’est à nous trois, maintenant, à transporter pirogue et chargement jusqu’à l’embouchure du fleuve Ombakika, qui se trouve un peu plus vers le nord, à une heure d’ici, environ. Écoute, Rod… En prêtant bien l’oreille, on l’entend gronder.

— En effet… Ce doit être, en cette saison, un impétueux torrent.

— Oui, oui, acquiesça Mukoki. De l’eau, beaucoup d’eau très rapide. Fleuve courir plus vite que vingt mille caribous !

— Et il va falloir que nous le remontions avec notre bateau ? demanda Rod.

— Parfaitement ! répondit Wabi, en riant de la mine déconfite du jeune Blanc. Et nous en viendrons bien à bout !

Les trois hommes se partagèrent le chargement de la pirogue, que Wabi et Mukoki revinrent ensuite chercher, et transportèrent facilement sur leurs épaules.

À l’aspect de l’Ombakika, qui apparaissait dans la lumière du matin, Rod fut stupéfié.

Le lit du fleuve, qu’ils avaient, au cours de leur dernière expédition hivernale, trouvé gelé et remonté sur la glace, ne mesurait pas alors plus de vingt mètres de large. C’était maintenant une véritable Amazone, dont les eaux brunes et sales roulaient en tourbillonnant, se tordant lentement, comme un liquide épais, en ébullition sur un feu. Ces vastes eaux, à la sourde et profonde rumeur, n’avaient rien de frénétique, rien de la folie d’un torrent. Elles étaient majestueuses et puissantes.

Mais cette sorte de paresseuse placidité n’était qu’à demi rassurante. On sentait sous elle, sous ses lourds gargouillements de bouillie d’avoine, des milliers de courants invisibles, de traîtrises et d’embûches. Des tourbillons, en forme d’entonnoirs, apparaissaient çà et là, pareils à des cratères de volcans, dont l’eau épaisse était la lave.

Des aspirations sournoises donnaient l’impression de mains de géants, qui opéraient sous les flots boueux, attendant celui qui se risquerait sur cette vaste marmite, pour le tirer à fond.

Rod, tout éberlué, sentait instinctivement, dans ce large fleuve, à la louche allure, et dans tous ses petits maelströms, plus de dangers redoutables que dans le rugissement de vingt torrents réunis.

Son visage trahissait ses secrètes pensées et c’est avec quelque émotion qu’il demanda :

— Alors, c’est là-dessus que nous allons naviguer ?

— Nous longer le bord, répondit Muki. Nous arriver sans danger.

La pirogue était, l’instant d’après, remise à l’eau, dans une calme petite crique où se mourait le courant, et, quand elle eut reçu derechef tout son chargement, les trois chasseurs d’or y prirent place.

Mukoki était à l’arrière, dirigeant de sa pagaie le frêle esquif, et le maintenant à une douzaine de mètres de la rive. Devant lui, les deux jeunes gens pagayaient également, de toute leur vigueur, et Rod s’étonnait de la facilité relative avec laquelle ils avançaient.