Les Chasseurs d’or/X. Pourquoi tous les Indiens sont honnêtes

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Un grand silence se fit, chez les trois hommes. Wabi, qui ne songeait plus à plaisanter Rod, écarquillait ses yeux, comme s’il ne pouvait se rendre à l’évidence. Roderick revivait ses anciennes émotions, éprouvées par lui dans l’ancienne cabane, lors de la découverte des squelettes et du petit sac de daim, renfermant les précieuses pépites.

Quant à Mukoki, extraordinaire était sa physionomie. Il semblait impossible de préciser les sentiments qui se bousculaient en lui. Sa main, qui tenait la balle d’or, tremblait d’émotion, ce qui n’arrivait pour ainsi dire jamais, et il allongeait ses doigts longs et maigres, tout frémissants.

Ce fut lui qui, le premier, rompit le silence. Le premier, il formula les deux questions qui étreignaient leurs trois cerveaux.

— Qui tirer sur ours balle en or ?

Il était bien évident que cette question demeurerait, pour l’instant, sans réponse.

Secondement :

— Pourquoi lui s’être servi de balle en or ?

Là encore, le mystère semblait impénétrable.

Wabi avait pris la balle et la soupesait.

— Elle pèse bien une once… déclara-t-il.

— Cela fait la valeur de vingt dollars ! s’exclama Rod. Mais qui diable a jamais, ici-bas, tiré les ours avec des balles en or ? J’en suis estomaqué.

À son tour, il soupesa la balle jaune. L’admiration le disputait, sur son visage, à l’ébahissement.

Mais la figure balafrée du vieil Indien avait déjà repris ce masque impassible, coutumier aux gens de sa race, et qui ne se départ de son indifférence qu’en de rares et soudaines occasions.

Sous cette indifférence affectée, l’esprit n’en travaillait pas moins, un esprit aiguisé, accoutumé à percer tous les étonnants secrets du Northland. Rod et Wabi, qui l’observaient avidement, comprenaient qu’il était occupé à suivre la piste de l’ours jusqu’au fusil qui l’avait, une première fois, frappé.

— Eh bien, qu’en penses-tu ? interrogea Wabi.

— Homme avoir tiré avec vieux, très vieux fusil, prononça-t-il lentement. Tiré avec balle et poudre, sans cartouche. Bizarre. Bizarre tout à fait.

— Tu veux dire un fusil qui se charge par le canon ?

L’Indien acquiesça de la tête.

— L’homme avoir poudre, mais pas plomb. Avoir faim. Alors se servir de l’or.

Le mystère, sur ce point, semblait avoir été éclairci par la sagacité du vieux trappeur. Mais la première question demeurait obscure. Qui avait tiré cette balle et, troisième interrogation, qui n’était pas la moindre, d’où provenait cet or ?

— L’homme, dit Wabi, a dû avoir en sa possession un riche filon. Sans quoi il n’eût pas gâché ainsi un métal aussi précieux. D’autant que cette balle est énorme.

— Pas d’or dans cette région, prononça Mukoki. Lui venir de loin, de beaucoup plus loin.

— Serait-ce… dit Rod, et sa voix tremblait, comme si le souffle allait lui manquer, serait-ce que cet homme aurait, avant nous, trouvé… notre or ?

Wabi n’était pas moins haletant. Mukoki ne soufflait mot.

Rod tira, d’une de ses poches intérieures, un objet menu, soigneusement enveloppé dans un bout d’étoffe, qu’il déplia.

— J’avais, sur ma part du petit sac de peau de daim, conservé cette pépite, que je comptais, une fois de retour en pays civilisé, faire monter en épingle de cravate. Je l’ai toujours portée sur moi. Je possède quelques notions de géologie et de minéralogie, apprises au collège. Je sais ainsi qu’une dizaine de spécimens d’or, comparés les uns aux autres, offrent, presque toujours, un aspect légèrement dissemblable. La teinte de chacun n’est point pareille. Ce n’est qu’une nuance, évidemment, mais nettement perceptible à l’observateur attentif.

Il prit son couteau, entailla la pépite, comme avait fait Mukoki avec la balle, et compara les deux surfaces fraîches.

L’œil le moins exercé eût été aussitôt renseigné par cet examen. Les deux ors étaient identiques.

Wabi eut un recul et, les yeux allumés d’une sombre lueur, marmotta quelques paroles indistinctes. Le visage de Rod avait soudain pâli. Seul Mukoki demeurait stoïque devant la minéralogie et les mystères dévoilés par elle.

— Quelqu’un aurait donc trouvé notre or ? grommela Wabi, d’une voix rauque.

— C’est possible… répondit Rod, qui reprenait empire sur lui-même. Ce n’est point certain, cependant. La formation rocheuse de toute cette contrée est géologiquement la même, et sans doute se prolonge-t-elle fort loin vers le nord. Il ne serait donc point surprenant qu’une pépite, trouvée dans ces parages, offrît le même aspect que d’autres, rencontrées à deux cents milles d’ici. Tout dépend de la nature du terrain. L’affaire n’en est pas moins suspecte.

— Homme avoir tiré balle en or, puis mourir peut-être… proposa Mukoki, en manière de consolation. Plus d’autre balle ensuite pour tirer gibier, et mourir de faim.

Une ombre passa sur le front de Wabi.

— Évidemment, dit-il, le pauvre diable devait être singulièrement affamé, pour se servir d’une balle en or. Et il n’a pas tué l’ours. Par Jupiter, nous devrions bien plutôt plaindre le malheureux !

Rod ne put s’empêcher de rougir de leur commun égoïsme.

— J’eusse souhaité pour lui qu’il eût tué l’ours… dit-il simplement.

Et, tout à coup, passa devant les yeux des deux jeunes gens la vision mentale de cette tragédie probable du Wild. L’homme famélique, aux entrailles vides, moulant une balle en or, en un suprême effort pour sauver sa vie ; l’apparition de l’ours monstrueux et le coup vainement tiré ; puis la désespérance de l’homme, suivie de son agonie.

— Il eût mieux valu qu’il eût la bête, répéta Rod. Nous ne sommes pas à court de nourriture.

Mukoki était déjà à l’œuvre et dépeçait l’ours. Rod et Wabi, dégainant leurs coutelas, vinrent l’aider.

— Blessure vieille de six mois… opina Mukoki, sans cesser sa besogne. Blessure faite début hiver… Puis mauvais temps arriver…

— L’infortuné ! soupira Rod. Peut-être connaîtrons-nous un jour toute la vérité.

Une heure après, les trois hommes regagnaient le petit lac et leur campement de la nuit, chargés des meilleurs morceaux de l’animal et de sa peau, qui fut sans retard tendue entre deux arbres, hors de l’atteinte des animaux pillards.

Rod contemplait, avec orgueil, cette magnifique dépouille.

— Alors, demanda-t-il, nous allons la laisser ici, derrière nous ? Sommes-nous bien certains de la retrouver en place, à notre retour ?

— Absolument certains ! répondit Wabi.

— Tu l’affirmes ?

— Je l’affirme. Elle est là, aussi en sûreté que dans les magasins de la factorerie.

— Et si un passant nous la chipe ?

Wabi, qui préparait le dîner, s’arrêta de son occupation, pour regarder Rod fixement.

— Si quelqu’un la vole, veux-tu dire ?

Mukoki, qui avait ouï la conversation, ne semblait pas moins surpris de la supposition du jeune Blanc.

— Sache, Roderick, continua Wabi avec tranquillité, que dans notre Nord, immense et merveilleux, le vol est inconnu. Je ne parle pas, bien entendu, des Woongas et de leurs pareils, qui sont ce qu’on pourrait appeler des bandits de profession. En dehors de ces hors-la-loi, le Wild ignore les voleurs.

« Si un trappeur blanc passait ici demain, et jugeait que cette précieuse fourrure est pendue trop bas, lui-même il l’attacherait plus haut, pour la protéger des animaux sauvages. Si un Indien établissait son feu à proximité, il veillerait à ce que la flamme du foyer, ni ses étincelles, ne puissent l’atteindre. Rod, vois-tu, la civilisation n’a pas, ici, gâté les hommes. Ils sont honnêtes, tout naturellement, comme ils respirent.

— Tous les Indiens ne sont pas aussi honnêtes ! rétorqua Rod. Ceux qui descendent vers le Sud sont, pour la plupart, de fieffés voleurs.

Il avait parlé sans réfléchir et, presque aussitôt, il regretta ses paroles. Mukoki avait pris un air vexé et se pinçait les lèvres. Et Wabi, le demi-sang, ne semblait pas beaucoup plus flatté. Il répondit vivement, avec un éclair dans ses yeux sombres :

— Ce sont les Blancs, les soi-disant civilisés, qui ont perverti leur bon naturel. Le mauvais exemple est venu d’eux, aux fils du Wild ; Mais, quand les Blancs émigrent au Northland, ils prennent les qualités des Indiens, comme ceux-ci, là-bas, prennent leurs tares. Le Grand Nord assainit tout ce qu’il touche. L’air qu’on y respire est pur et loyal.

« Évidemment, je le répète, il y a des exceptions. Mais les Indiens, en grande majorité, sont honnêtes. Mukoki, que voici, ne déroberait pas une peau qui appartient à un autre, même pour s’en couvrir, s’il était à demi gelé. Un homme plus vulgaire prendrait la peau, mais, en échange, il laisserait à sa place son fusil.

— Il faut me pardonner, dit Rod, en tendant une main à Wabi, l’autre à Mukoki. J’ai parlé comme un étourneau. Je suis nouveau venu parmi vous. C’est à peine si je suis encore des vôtres.

— Tu es des nôtres ! prononça Wabi. N’en parlons plus.

Le soir, après le dîner, devant les restes du feu, Wabi dit à Roderick :

— Ce n’est pas pour te reprocher tes paroles de tantôt. Mais, s’il le voulait, Muki pourrait te conter encore une de ces poétiques légendes, qui t’expliquerait pourquoi les Indiens du Northland sont honnêtes. Comme il est certain, toutefois, qu’il ne te la dira pas, je vais parler pour lui.

— J’écoute.

— Sache donc qu’autrefois, sur la terre ancestrale de Mukoki, dans le pays qui longe la rivière Makoki, affluent elle-même du fleuve Albany, vivait une tribu de grands voleurs, qui passaient leur temps à se piller les uns les autres.

« Ils n’avaient aucun respect pour les pièges de leurs voisins. Batailles et tueries étaient, chez eux, choses quotidiennes. Le chef de la tribu était le pire voleur de tous et, comme il était le maître de la loi, aucun châtiment, bien entendu, ne s’abattait jamais sur lui.

« Mais, s’il pillait volontiers le bien des autres, il n’aimait point qu’on lui rendît la pareille. Il ne laissait à personne le soin de tendre ses pièges et, un beau jour, il entra dans une grande colère, en s’apercevant qu’un de ses sujets avait eu l’audace de placer une trappe tout à côté de la sienne, sur la piste du même animal. Il résolut de l’en punir sévèrement, se cacha et attendit.

« Tandis qu’il était là, un lièvre blanc s’élança dans la trappe adverse. Le chef, s’armant d’un gourdin, s’avança pour assommer la bête et se l’approprier. À ce moment, il lui sembla soudain qu’un nuage passait devant ses yeux. Quand celui-ci se fut dissipé, il n’y avait plus de lièvre, mais la plus belle créature humaine que notre homme eût jamais vue.

« Il comprit que c’était le Grand Esprit et tomba la face contre terre.

« Alors il entendit tonner une grande voix, qui semblait venir, dans le ciel, des montagnes lointaines. Et elle lui disait que les rivières et les forêts du Paradis des hommes rouges lui seraient à jamais interdites, car, sur les terrains de chasse de l’au-delà, il n’y avait point place pour les voleurs. Elle ajouta :

« — Va-t’en annoncer cela à ton peuple. Dis-lui qu’à compter de ce jour, lune après lune, tous devront vivre en frères, plaçant leurs pièges côte à côte, et sans se battre, afin d’échapper à la punition éternelle, suspendue sur leurs têtes.

« Le chef répéta ces paroles à son peuple, termina Wabi, parmi lequel, dès lors, il n’y eut plus de voleurs. Et, parce que le Grand Esprit avait choisi, pour se manifester, l’apparence d’un lièvre blanc, cet animal est, depuis, la bête sacrée des Crees et des Chippewayans[1]. Partout, chez eux, dès que tombe la neige, les hommes tendent leurs pièges côte à côte, et ne volent plus.

— Admirable ! répondit Rod. C’est même si beau, cette universelle honnêteté, que j’en doute encore, cher Wabi.

— Il n’en faut point douter et tu peux m’en croire. Sur toute la surface de cet immense pays, qui s’étend d’ici jusqu’aux terres stériles où vit le bœuf musqué, on ne trouverait pas un Indien sur cent pour dérober le piège d’un de ses frères, ni le gibier qui a su s’y prendre.

« C’est une des lois les plus universellement reconnues dans le Northland, que tout chasseur doit avoir sa ligne, sa “course” de trappes, comme on dit, et elle ne saurait être, sans déloyauté, usurpée par un autre. Eh bien, même si cet autre ne respectait pas les distances voulues, ce ne serait pas enfreindre la loi, car la loi du Grand Esprit est plus large que celle de l’homme.

« Tu l’as pu constater toi-même, l’hiver dernier. Durant toute notre campagne de chasse, les Woongas hors-la-loi, s’ils ont tout fait pour s’emparer de nous et nous massacrer, n’ont pas, une seule fois, pillé nos pièges.

— Je m’avoue vaincu, répondit Rod. Le Northland est décidément quelque chose d’extraordinaire et, plus je vais, plus j’apprends à le mieux connaître. Et, pour participer à tant de belles qualités de ta race, je souhaiterais avoir, comme toi, du sang indien dans les veines !

Puis la conversation revint à l’énigmatique balle d’or. Signifiait-elle que le trésor, après lequel couraient les deux jeunes gens, avait été découvert par un tiers larron, qui se l’était approprié ?

— À la réflexion, je ne puis le croire, dit Wabi. Le gisement se trouve dans une région à peu près vierge. Il est, d’ailleurs, bien improbable que, si une aussi riche découverte avait eu lieu, nous n’en eussions rien su à Wabinosh House, qui est la factorerie la plus avancée en cette région. C’est à elle que les heureux prospecteurs de la mine fussent, nécessairement, venus se ravitailler.

— Ou, si un homme a fait la merveilleuse trouvaille, conclut Rod, cet homme est mort depuis.

— C’est également mon avis.

Les deux amis en retrouvèrent, du coup, toute leur belle confiance.

Mais Rod, demeuré hors de la hutte, fut quelque temps encore avant de s’endormir. La grande lune printanière, qui s’était levée, flottait mollement dans l’éther, qu’elle inondait de sa clarté.

Roderick Drew songeait combien était magnifique cette terre sauvage, et combien elle était ignorée de toutes ces populations civilisées, qui grouillent dans les villes. Et, tout en contemplant cette lune immense, ou en regardant, à l’opposé du ciel, scintiller, en tremblotant, les constellations du Nord, il ne pouvait s’empêcher de songer que Dieu était, ici, plus proche de la terre qu’en aucun autre point du monde.

Il sentait naître, en son âme, comme une vague adoration pour le Grand Esprit des Peaux-Rouges. Il devenait son Dieu à lui. Et Rod ne s’étonnait plus que ce monde solitaire et silencieux, à la fois triste et beau, qui s’étendait jusqu’aux rives lointaines de la baie d’Hudson, fût comme la Bible de l’Indien, qui y lisait sa loi, et y entendait lui parler directement la voix du Créateur.

Un vent doux s’était levé, qui faisait passer, sur les plaines et sur les montagnes, la large et profonde rumeur des sapins et des baumiers, comme le bruissement léger des feuilles des peupliers. Parfois, un hibou hululait d’amour.

Rod, qui s’était assis sur une grosse pierre, sentait ses yeux se fermer malgré lui, sous la tiédeur nocturne.

Soudain, un long hurlement, qui déchirait l’air, le fit sursauter.

Il songea à Loup, le loup apprivoisé qu’ils avaient emmené avec eux, l’hiver dernier, qui avait effectué en leur compagnie une partie du voyage, et qui, par son appel, attirait ses frères à la mort. Puis Wabi lui avait rendu la liberté, lors de l’attaque de la cabane par les Woongas, et il s’en était retourné dans le Wilderness, parmi ses frères sauvages.

N’était-ce pas lui qui regrettait maintenant ses anciens amis-hommes et les appelait ?


  1. Noms de diverses variétés d’indiens. On prononce Crêz.