Les Chasseurs d’or/XV. Le Vieux Papier dans la cabane

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Wabi et Mukoki avaient, presque en même temps que Rod, découvert dans l’ombre du ravin, parmi les cèdres et les pins de la petite crique, la vieille cabane de bûches, construite jadis par John Ball, par Pierre Plante et par Henri Langlois ; la cabane qui avait, avant l’assassinat de John Ball, servi de gîte aux trois prospecteurs d’or.

Du coup, Rod et Wabi ne purent retenir l’explosion de leurs cris joyeux, scandés par les gloussements coutumiers de Mukoki.

La vieille hutte étant placée au-delà de la cascade, il faudrait franchir celle-ci pour arriver jusqu’à elle et l’opération semblait malaisée. Sans doute serait-il nécessaire d’escalader une des falaises du ravin, pour redescendre ensuite vers la petite crique. À moins que…

Un gigantesque tronc d’arbre, complètement dépouillé de son écorce et à demi ébranché, était jeté par-dessus la cascade. Il avait dû, dans une tempête, rouler là du haut du ravin et formait, au-dessus de l’eau écumeuse, une sorte de pont vertigineux.

— Nous, peut-être, descendre par là… suggéra Mukoki, avec quelque hésitation dans la voix.

En même temps, il haussait les épaules, ce qui signifiait, dans sa pensée, que l’expérience pouvait présenter quelque péril.

Il avait à peine dit que Rod, jetant sur son épaule la bretelle de son fusil, s’élançait sur le tronc d’arbre.

Tel un acrobate, s’accrochant au bois, des mains et des pieds, pour ne point perdre son équilibre, il rampa lentement, et à reculons, sur l’aventureuse passerelle, vers laquelle crachaient les écumes.

Ses deux compagnons le regardaient faire, haletants, redoutant que l’arbre, mal équilibré, ne virât sur lui-même et ne précipitât au gouffre l’imprudent. Mais il n’en fut rien et Rod arriva, sain et sauf, en bas de la cascade.

Avec les mêmes précautions, Wabi et Mukoki successivement l’imitèrent, et les trois hommes se trouvèrent réunis dans la petite crique, à une vingtaine de pas de l’antique cabane.

Il y eut, pendant quelques minutes, un flottement parmi eux. Machinalement, Mukoki, dont étincelaient les yeux noirs, arma son fusil et le leva vers son épaule.

La cabane était vieille, si vieille que Rod se demandait, à part lui, comment elle avait pu, si longtemps, résister aux tempêtes des hivers.

De petits sapins avaient pris racine sur son toit pourri, et les rondins dont elle était construite en étaient arrivés au dernier degré du délabrement.

Il n’y avait point de fenêtre et, là où avait été jadis la porte, un arbre avait poussé, d’un pied de diamètre. En sorte qu’il obstruait presque complètement l’ouverture étroite, qui donnait autrefois passage aux hôtes du logis.

Les trois hommes se dirigèrent vers la cabane et, à mi-chemin, Mukoki posa sa main sèche sur l’épaule de Wabi. Un inexprimable malaise semblait être en lui.

Il désigna du doigt, à Rod et à Wabi, la pourriture des bûches, puis l’arbre qui bouchait la porte :

— Pin rouge… dit-il, avec une sorte de terreur dans la voix. Arbre très vieux, très vieille cabane, énormément vieille.

Sans doute songeait-il à l’autre cabane, à celle qui avait été découverte au cours de l’hiver précédent, et qui enfermait les squelettes de Pierre Plante et d’Henri Langlois, qui s’y étaient entre-tués. Celle-ci semblait beaucoup plus ancienne et il eût été vain de chercher à la réparer. Plusieurs siècles semblaient avoir passé sur elle.

Tandis que continuait à veiller le vieil Indien, Rod et Wabi introduisirent leurs têtes par la fente étroite, qu’à droite et à gauche, l’arbre laissait dans l’embrasure de la porte.

L’obscurité les empêcha, d’abord, de rien distinguer. Puis leurs yeux s’accoutumèrent à elle et les murs intérieurs de la cabane prirent forme.

La cabane était vide. Ni table, ni chaise, ni tabouret. Les anciens habitants n’avaient laissé, derrière eux, aucune trace de leur passage.

Mukoki se contenta de faire, avec défiance et les yeux rivés au sol, le tour extérieur de la vieille hutte.

Puis il s’en retourna vers la cascade et vers l’arbre mort qui l’enjambait, et qu’il se prit à examiner avec une grande attention.

— Je me demande, dit Wabi à Rod, en quoi cet arbre peut ainsi l’intéresser. Il semble avoir une idée en tête.

Rod, cependant, qui semblait aussi chercher quelque chose, avait jeté son dévolu sur une branche de pin, brisée par le vent, et qu’il ramassa. Le bois était enduit d’une épaisse couche de résine. Le jeune homme en approcha une allumette et la branche aussitôt flamba, formant une superbe torche.

Tandis que Wabi, intrigué de l’allure bizarre de Mukoki, allait le rejoindre, Rod, muni de son luminaire, s’insinua dans la vieille cabane, où régnait une obscurité glacée.

Rien par terre ni sur les murs, sauf, accrochée à l’un de ceux-ci, une sorte de petite étagère, d’un pied de long. Rod s’en approcha, et aperçut, à la lueur vacillante de la torche, une boîte de fer, noirâtre et rongée par la rouille, qui s’y trouvait posée.

Le jeune homme s’en saisit, de ses doigts tremblants. La boîte, très légère, était vide sans doute. Peut-être enfermait-elle, tout bonnement, la poussière du dernier tabac de John Ball. Peut-être aussi…

Roderick, éteignant sa torche, revint vers la lumière du jour, en tenant précieusement dans sa main le dernier débris que lui avait légué le lointain passé de la cabane. Si vermoulue était la boîte que c’est à peine si elle ne s’écrasait pas entre ses doigts.

Délicatement il en détacha le couvercle, et un petit rouleau de papier, presque aussi dévasté que le vieux fer qui l’enfermait, apparut.

Avec des soins infinis, aussi minutieux que ceux avec lesquels il avait, l’hiver précédent, détendu l’écorce de bouleau, il déroula ce papier. Les bords s’en émiettèrent et se brisèrent sous ses doigts. Mais l’intérieur du rouleau était encore en assez bon état. Il y porta les yeux, puis, se retournant vers Wabi et vers Mukoki :

— L’or ! cria-t-il. L’or ! Venez vite !

Il sanglotait presque et pleurait de joie.

Il tendit le papier à ses deux compagnons accourus.

— Je l’ai, dit-il, trouvé… dans la cabane… où, dans une vieille boîte de fer… Regardez… C’est l’écriture… l’écriture de John Ball… la même que sur… l’écorce de bouleau…

Non moins ému, Wabi se saisit du papier et lut, à haute voix :

Comptes de John Ball, Henri Langlois et Pierre Plante, au 30 juin 1859.

Puis, au-dessous :

Travail de Plante : Pépites, 7 livres, 9 onces ; poussière, 1 livre et 3 onces. – Travail de Langlois : Pépites, 9 livres, 13 onces ; poussière, néant. – Travail de Ball : Pépites, 6 livres, 4 onces ; poussière, 2 livres, 3onces.

Total : 27 livres.

Part de Plante : 6 livres.

Part de Langlois : 8 livres.

Part de Ball : 13 livres.

Répartition faite[1].

Ce papier levait tous les doutes sur l’existence de la mine d’or et sur sa probable proximité.

— Je crois, dit Rod, que cette fois nous y sommes bien !

— Je le crois comme toi… approuva Wabi.

Quant à Mukoki, il semblait littéralement médusé. Tant d’étonnants événements le stupéfiaient.

Comme s’il s’attendait à voir le jaune trésor s’empiler automatiquement devant lui, il tournait alternativement ses yeux avides vers la chute d’eau, vers les murs abrupts du ravin et vers les obscures cavernes qui s’y creusaient, vers le sable du torrent et vers la vieille cabane ruinée.

À mon avis, dit Rod, au bout d’un instant, l’or doit se trouver dans le lit du torrent. C’est la supposition la plus vraisemblable. Presque toujours, la poussière d’or se rencontre dans les sables des cours d’eau. Les pépites ne peuvent, non plus, provenir de la roche vive.

— En tout cas, répondit Wabi, les recherches, de ce côté, seront faciles. Je ne crois pas qu’en son milieu même le torrent mesure plus de quatre pieds de profondeur. Nous pourrions nous mettre immédiatement au travail… Mais retournons d’abord à la pirogue, pour y prendre les battées[2] que nous avons apportées avec nous.

Les trois hommes se dirigèrent vers le tronc d’arbre, pour y regrimper et repasser, avec son aide, la cataracte.

L’aspect que présentait ce pont improvisé était on ne peut plus bizarre. Non seulement l’énorme tronc était entièrement dépouillé de son écorce, mais la surface en était lisse et polie, brillante comme si on l’eût passée à l’encaustique.

— Diablement lisse ! prononça Mukoki en désignant l’arbre, et en fronçant ses sourcils.

— Oui, diablement lisse ! répéta Wabi, d’un ton grave, qui surprit Rod. Un vrai mât de cocagne.

— Que veux-tu dire ? interrogea Rod.

— Je veux dire, répondit Wabi, et c’est également la pensée de Mukoki, que ce n’est pas d’aujourd’hui que cet arbre a été employé comme passerelle, pour traverser de haut en bas, et de bas en haut, la cataracte. S’il était à l’usage des ours, nous y verrions marquée la trace de leurs griffes. Quant aux lynx, en s’y cramponnant, ils en eussent lacéré, en longueur, toute la surface. N’importe quel animal l’eût plus ou moins déchiqueté. Mais ce n’est pas cela du tout. Nous sommes en présence d’un parfait polissage.

Mukoki approuvait, en faisant aller sa tête avec frénésie, et Wabi se mit à siffloter.

— Alors, demanda Rod, ce serait, selon toi…

— Un homme… qui en est l’usager habituel.

« Seuls, les mains et les genoux d’un être humain ont pu, en glissant dessus, et en répétant des centaines de fois la même opération, lisser ainsi ce vieux tronc. Toute la question, maintenant, est de savoir qui est cet homme. Et il n’y a pas, sans doute, à aller chercher bien loin. Qu’en penses-tu, Roderick ?

— Le chasseur fou !

— Oui.

La constatation était désobligeante, assurément. Mais il fallait bien se rendre à l’évidence.

— Or des balles venir d’ici, prononça Mukoki. Homme mauvais chien avoir habitude de passer là.

— En tout état de cause, proposa Wabi, nous ferions bien de descendre vers la vieille cabane toutes nos provisions, nos ustensiles de ménage et notre pirogue elle-même. Nous laisserons venir ensuite, tout en nous gardant soigneusement, les événements.

Ce ne fut pas une mince opération de faire passer sur le tronc d’arbre tout le contenu de la pirogue, et celle-ci, finalement. Il s’en fallut de peu que Roderick, à deux reprises, ne piquât une tête dans la cascade.

L’heure du déjeuner était arrivée. Mais Rod protesta, quoiqu’il eût grand faim, que rien ne pressait.

— Tâchons, dit-il, de savoir tout d’abord, si l’or est bien dans le torrent.

Prenant donc en main une battée, il se dirigea vers un endroit où le courant avait amassé un dépôt de sable et de gravier. Wabi ne tarda pas à le rejoindre, avec une seconde battée, tandis que Mukoki se chargerait de préparer seul le déjeuner.

Roderick n’avait, dans sa vie, jamais lavé d’or. Mais il savait comment se pratiquait ce travail et il se sentait envahi par ce frisson de joie, coutumier aux chasseurs de trésors, quand ils croient avoir découvert le précieux limon qui les paiera de leurs peines.

Ramassant dans sa battée une certaine quantité de sable et de gravier, il acheva de la remplir avec de l’eau. Puis Il la secoua, d’avant en arrière et d’arrière en avant, en un mouvement régulier de va-et-vient, lançant par moments, par-dessus bord, une partie de l’eau de lavage, qui était toute boueuse.

L’eau épuisée, il recommençait ensuite, avec de l’eau fraîche, et il continua cette opération, une quinzaine de minutes durant, jusqu’à ce qu’il ne restât plus, au fond de la battée, sous la transparence d’un cristal limpide, que quelques poignées de sable et de gravier.

Il se mit alors à fouiller ce résidu, regardant, de tous ses yeux, s’il n’apercevait pas le jaune rayon de l’or.

Un léger scintillement lui fit, une fois, pousser un petit cri. Mais, quand il eut, de la pointe de son couteau, tiré à lui la parcelle brillante, il s’aperçut que ce n’était que du mica.

À une dizaine de mètres de lui, Wabi, accroupi pareillement sur le sable, secouait aussi, rythmiquement, sa battée, dont l’eau faisait : souich… souich… souich…

— Dis-donc, Rod, demanda-t-il à mi-voix, sans se distraire de son travail, trouves-tu quelque chose ?

— Non. Et toi ?

— Moi non plus. C’est-à-dire… Je rencontre, de temps à autre, des lamelles luisantes, qui ont comme un reflet d’acier.

— C’est du mica ! Moi aussi… Le torrent en est plein.

Et les deux amis se remirent à leur inutile labeur, avec un sérieux et une componction qui eussent bien fait rire un professionnel.

— Rod, dit Wabi, viens voir un peu. J’aperçois encore quelque chose qui brille. Quelque chose, même, d’assez gros…

— Toujours du mica ?

— Non, je ne crois pas. Les reflets, autant que j’en puis juger, sont différents… C’est une petite boule, grosse comme un pois.

Rod sursauta, comme si quelqu’un lui eût enfoncé, dans le dos, une épingle.

Il posa à terre sa battée et se redressa debout, en disant :

— Le mica est toujours en lamelles, jamais en boule. Montre un peu, Wabi !

Il courut vers son camarade et se pencha sur lui.

Dans la battée que tenait Wabi, et dont il faisait miroiter sous le ciel le contenu, apparaissait une petite boule, jaune et lisse.

— Le mica, répéta Rod, en haletant, ne se présente jamais sous cet aspect. Il est très léger, également, et ceci…

De la pointe de son couteau, Roderick dégagea l’énigmatique gravier, qu’il soupesa.

— Et ceci est lourd, très lourd.

— Alors ce serait ?

— Et que veux-tu que ce soit, si ce n’était pas de l’or ?

— Déjeuner prêt ! criait en même temps Mukoki.

  1. La livre anglaise vaut 453 grammes.
  2. La battée est une écuelle en bois, destinée au lavage des sables aurifères.